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De la genèse de la langue à Internet

Variations dans les formes, les modalités et les langues en contact

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Edited By Michael Abecassis and Gudrun Ledegen

Ce recueil d’articles regroupe une sélection des communications présentées au colloque international et pluridisciplinaire tenu à Oxford en janvier 2013, que complètent quelques contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français, depuis ses origines jusqu’à ses développements liés à l’influence d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations, dans le cinéma ou dans la littérature, et l’abordent aussi bien à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites. De la rencontre de ces différents éclairages émerge un portrait de la langue française du XXIe siècle, telle qu’elle est étudiée actuellement, dans les recherches, dans ses modes d’écriture contemporains, sur les terrains plurilingues de différentes villes.
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Les (nouveaux) mystères de la variation lexicale (François Gaudin)

← 100 | 101 → FRANÇOIS GAUDIN

Les (nouveaux) mystères de la variation lexicale

Chaque fois que deux ou plusieurs interlocuteurs entament une communication, il se met en place une forme de négociation linguistique informelle et plus ou moins tacite, propre à assurer l’intercompréhension. Chacun des interlocuteurs tente de s’ajuster au discours de l’autre : choix de la langue de l’échange, choix du niveau de langue, choix du vocabulaire commun, sens des mots utilisés, etc. L’efficacité de la communication ne peut être effective que si les connaissances linguistiques actives et passives des interlocuteurs se recoupent. Il revient aux terminologues et aux lexicographes de veiller à ce que les ressources linguistiques soient disponibles et accessibles et bien décrites.

—ROUSSEAU, 2007:4

Ces ressources sont devenues indispensables à toute communauté linguistique et elles facilitent la négociation tout en permettant de mieux connaître l’étendue des formes à notre disposition pour dire le monde. Leur consultation et leur conception moderne renforcent l’idée qu’une grande variation de formes est offerte aux sujets parlants. Mais le rôle de cette variation nous a paru, à la réflexion, énigmatique. C’est pourquoi, sur un sujet ancien, nous proposons au lecteur d’examiner ces nouveaux mystères.

Au commencement était la variation

L’approche de la notion de variation, que nous envisagerons dans le cadre de l’étude des vocabulaires et des dictionnaires, doit être replacée dans le cadre scientifique de la théorie linguistique inaugurée par Saussure. Les ← 101 | 102 → approches apparues après lui, notamment celles de la sociolinguistique, seront contrastées et comprises à partir de cette pensée inaugurale, qui fonde la linguistique moderne européenne. Nous éclairerons les problèmes posés par des exemples tirés de la pratique des lexicographes et examinerons les mystères auxquels cette notion conduit.

1. Le locuteur, ce drôle d’oiseau

Comme l’écrivait, en 1956, Marcel Cohen,

Tout homme acquiert son langage ou ses langages dans un entourage social déterminé, désigné ici de la manière la plus générale comme groupement ou groupe. Le langage, avec son fonctionnement général fondamentalement un, est indéfiniment varié suivant les divisions sociales ; chaque groupe social a son individualité linguistique. Les degrés de différenciation sont extrêmement variables, leurs effets vont du simple sentiment d’un ou plusieurs traits particuliers jusqu’à la non-compréhension. (1956 : 78)

Il continuait en insistant sur le fait que les locuteurs ne se caractérisent pas par une seule appartenance, et que, de ce point de vue, chacun dispose d’une palette d’usages lui permettant de s’adapter aux situations de communication dans lesquelles il est pris. Les interactions verbales sont diverses et chacun actualise de façon singulière les virtualités d’un système labile et hétérogène. Les interlocuteurs diffèrent mais aussi les visées, les intentions, les degrés de connivence, les conventions sociales, etc.

L’homme fait partie suivant les moments de sa vie, suivant les moments d’une journée, de différents sous-groupes. D’une part : couple, enfants et parents, contemporains d’âge, groupes de nations. Chaque intégration à un groupe, éventuellement à plus d’un simultanément, provoque l’emploi de différentes possibilités du langage maternel, quelquefois (cérémonies religieuses, rites d’initiation) l’emploi d’un autre langage. (Cohen 1956 : 78)

Certains travaux pourraient éclairer l’importance de cette intégration dans la variation, notamment ceux menés par Hélène Thieltges. Ses travaux sur les oiseaux confortent l’hypothèse de l’adaptation sociale dans l’évolution de ces langages animaux et l’absence de relation entre l’habitat et les dialectes. En effet, dans les groupes qu’elle étudie, « le chant portant ← 102 | 103 → les variations dialectales est un chant intra-sexuel de communication entre mâles » (Thieltges 2013 : 120), comme si la fonction identitaire primait sur les besoins fonctionnels. La communication évolue et, si les « aires dialectales sont conservées d’une année à l’autre », les « dialectes locaux changent en une année voire moins. » Cette stabilité géographique à travers l’évolution des signaux indique la prééminence du groupe constitué et de ses relations avec les autres groupes. L’aspect déterminant de ces changements dans les échanges tient chez ces espèces « hautement sociales, vivant constamment en promiscuité » (ibidem), à leur forte socialisation. De telles observations pourraient éclairer l’étude des communications humaines.

Chez les locuteurs, la pluralité des types d’échanges n’est pas la seule en cause. Il existe dans les répertoires intégrés par les locuteurs des variables qui relèvent de la langue, et liées à des habitudes linguistiques différentes.

Les langues changent tous les jours, elles évoluent, mais à ce changement diachronique s’en ajoute un autre, synchronique : on peut sans cesse repérer dans une langue la coexistence de formes différentes pour un même signifié. Ces variables peuvent être géographiques : la même langue peut être prononcée différemment ou avoir un lexique différent en différents points du territoire. Ainsi un objet aussi simple que la serpillière, pièce de chiffon pour nettoyer le sol, peut aussi s’appeler la panosse (en Savoie et en Suisse), la wassingue (dans le Nord), le torchon (dans l’Est), la since (dans le Sud-Ouest). Un atlas linguistique comme celui de Gilliéron et Edmont nous donne des milliers d’exemples de cette variation régionale. Mais ces variables peuvent aussi avoir un sens social, lorsqu’en un même point du territoire une différence linguistique est plus ou moins isomorphe d’une différence sociale. (Calvet 1993 : 65)

La formule de Calvet, qui parle de « coexistence de formes différentes pour un même signifié », laisse songeur du point de vue de la mise en évidence des invariants, donc des unités linguistiques. Panosse, serpillière et les autres noms cités peuvent-ils être réduits à des variantes ? Quoi de commun entre eux, sinon leur renvoi référentiel – qui n’est pas de mince importance, certes1. Ce sont des synonymes, sans doute, mais leurs signifiés sont-ils réductibles les uns aux autres ? On peut en douter.

← 103 | 104 → Les facteurs qui contribuent à ce que nous disposions d’un nombre, d’ailleurs très inégal selon les secteurs de l’expérience, de vocables pour exprimer ce que nous souhaitons dire, et notamment pour désigner des objets ou des idées, sont variés et interrogent la possibilité même d’invariants dont la recherche est au cœur de l’enquête scientifique. Opposer ainsi variation et invariants ne rend pas justice au fonctionnement lexical. Le fonctionnement de cive et ciboule n’est pas analogue à celui de réacteur à turbine et turboréacteur.

2. Variation et synonymie

Concernant la variation, l’un des problèmes que rencontre toute approche du lexique dans une perspective saussurienne est celle du fonctionnement synonymique. Car une question reste pendante : qu’est-ce qui constitue la distinction entre deux synonymes ? On pourra regrouper cette différence en parlant, avec Irène Tamba-Mecz de « modes d’évaluation ou de présentation distincts ». Certains parlent de connotations différentes, mais le terme de connotation, un peu fourre-tout, ne permet pas d’expliquer grand-chose. Les différences entre les synonymes tiennent tout d’abord à trois grands types de variations dûment étudiées : la variation diachronique, liée aux différents états historiques du vocabulaire français, la variation diatopique, liée aux différentes régions de la francophonie, la variation diastratique, liée aux usages des différentes couches sociales. Ex. :

TRAVERSIER : (Canada) Bac, ferry-boat.

T.S.F.: vieilli. Radiodiffusion.

PAF : Pop. Ivre.

BOUFFER : Pop. Manger.

On peut également distinguer selon les styles, les types de discours, les genres, les classes d’âges, les orientations sexuelles, que sais-je ? Cohen dit l’essentiel. Mais, quoi qu’il en soit, ces variations n’épuisent pas l’ensemble des faits de synonymie, loin s’en faut. Il existe également des synonymes dont la coexistence tient à des différences socio-cognitives, entendons par là que les dénominations concurrentes circulent dans des groupes de locuteurs qui appartiennent avec des univers professionnels, ou plus largement à des univers de connaissances différents.

← 104 | 105 → Par exemple, il existe des oppositions entre « noms vulgaires » et « noms scientifiques ». Il peut s’agir de catégorisations différentes : sont synonymes tigre et felix tigris, chlorure de sodium et sel ou microbe et micro-organisme. L’adéquation des signes concernés tient à des univers de discours et des genres de textes. L’énoncé J’ai vu un felix tigris au zoo est déviant. De même, aucune recette de cuisine n’utilisera le nom chlorure de sodium. Il ne faudrait pas réduire ces différences à des seules différences en matière de savoir. Il n’y a pas les mots des ignorants et les mots des savants. Ce sont bien des univers de référence et de discours qui se rencontrent alors qu’on y parle différemment. L’administration est un bon exemple d’univers particulier qui, bien que concernant tout un chacun, a développé un lexique spécifique. Il en résulte, là encore, des relations de synonymie dont les lexicographes rendent compte :

PRÉPOSÉ : Admin. Facteur, factrice des postes.

OMNIPRATICIEN : Admin. Médecin généraliste.

La synonymie tient donc au fait que les descriptions du lexique d’une langue rassemblent des formes linguistiques qui appartiennent à des univers de discours différents, parfois propres à des groupes particuliers. Le lexicographe est là pour décrire des relations d’équivalence ou d’échangeabilité qui existent entre des signes : les synonymies. Le pluriel permet ici de se souvenir que la relation d’équivalence inégale tient au fait que chaque mot est marqué d’une spécificité :

1.

Je ne vais pas voir mon omnipraticien, mais mon généraliste.

2.

Tu n’attends pas le préposé, mais le facteur.

3.

Il n’est pas paf, mais ivre.

4.

Nous ne prenons pas le bac, mais le traversier.

5.

Vous n’avez ont pas essuyé une drache, mais une averse.

6.

Ils n’écoutent pas la T.S.F., mais la radio.

Pour chacun de ces énoncés, l’opposition entre les deux synonymes produit un effet de sens. Il en résulte l’affirmation de la spécificité de chaque désignation : préférence accordée au langage ordinaire sur la langue de l’administration pour les deux premiers exemples, préférence accordée au choix du standard par rapport à la forme populaire pour le troisième, affirmation ← 105 | 106 → d’une spécificité géographique pour les quatrième et cinquième exemples et, enfin, affirmation d’une spécificité diachronique pour le dernier. Mais un problème théorique demeure : cette relation établie avec soin se situe entre des signes distincts, donc entre des invariants. Quid de la relation entre variation et invariants ? C’est là un des mystères que l’on rencontre en réfléchissant à la question de la variation lexicale.

La variation entre la linguistique et la sociolinguistique

La notion de variation est très usuelle en sociolinguistique. Elle permet et a permis de mettre en évidence le caractère hétérogène des modes d’existence des langues et de lutter contre l’idée préconçue de la prééminence d’une norme : il y aurait une façon de « bien » parler le français, le corse, le wolof ou le kabyle et les autres façons seraient plus ou moins défectueuses. Pour lutter contre ces préjugés répandus, et réintroduire la légitimité de toutes les façons de parler, la variation est utile. Elle ouvre nos représentations, nos doxas, à la tolérance – par exemple dans l’enseignement des langues.

1. Déconstruire la langue et la variation

Toutefois, il convient, dans une démarche critique, de s’interroger sur les limites de ce concept, ou, plus modestement, de cette notion. En effet, son usage fait courir des risques car elle emporte avec elle l’idée qu’il existe une centralité et que la variation tourne autour de ce centre. Et, de ce fait, on tend à considérer ce centre, cette norme comme pré-existant. On procède à une réification. En effet, dans leur existence concrète, les langues ne sont pas toujours déjà données, préexistantes à leur mise en usage. Elles naissent ou renaissent continûment. Et elles existent avec, toujours, leurs réalisations temporelles, spatiales, sociales. Le fait que la normalisation – effectuée par le biais, notamment, de l’enseignement – les minimise et les réduise ne doit ← 106 | 107 → pas conduire à les oublier. De plus, les langues sont des objets aux limites floues, pas toujours aisées à dénombrer ou à distinguer.

Lorsque l’on parle de variation, il y a toujours, sous-jacente, une norme, abstraite, qui sert de référence et donne sens au mot même de variation. La langue normée, celle que l’on enseigne et que l’on essaie d’utiliser au mieux, est une construction qui arrive après les usages variables que les locuteurs font de la langue. Comme le dit Saussure, la parole est première par rapport à la langue. La variation est donc, elle aussi, première et ne doit pas être appréhendée comme marginale par rapport à la norme qui sert à l’évaluer. Mais, à vrai dire, c’est presque du mot variation qu’il faudrait se passer pour penser correctement. Surtout si l’on conserve présente à l’esprit la quête des invariants.

Le problème réside sans doute en partie dans le fait que ce qui constitue l’unité d’une langue ne réside pas au premier chef dans une structure abstraite mais dans un sentiment linguistique de cohésion. Se dire locuteur d’une langue, c’est partager un lien, un moyen d’échange. « La communauté de langage n’a pas seulement une utilité immédiate dans les rapports continus entre gens vivant ensemble : elle s’accompagne d’un sentiment spécial de coappartenance », comme l’écrivait Marcel Cohen (1956 : 108). Et si la langue était la première structure de sociabilité ? Alors, pour l’approcher, la seule dimension linguistique ne saurait suffire. En effet, poursuit Cohen,

on ne peut juger de la valeur du lien par le langage que si on le met en rapport avec d’autres traits communs et différentiels d’une société ou d’une fraction de société. Au total, c’est un fait qu’à tout groupement d’hommes avec vie commune (ou en partie commune) correspond un langage soit nettement distingué, soit différencié par quelques traits seulement. Inversement, chaque langage dont on a constaté l’existence correspond à un groupement, celui-ci pouvant d’ailleurs avoir été fractionné, ou être de contours flous, ses membres s’étant intégrés ou étant en train de s’intégrer à d’autres divisions d’une société. (Cohen 1956 : 108)

Or une politique de la norme s’est imposée durablement pour le français qui relève d’une forme d’oligarchie linguistique. On crée un espace de référence sociolinguistique qui, légitimé par Vaugelas et ses successeurs ainsi que par l’Académie française, se met en place en imposant une norme ← 107 | 108 → nouvelle. Celle-ci est fondée sur des règles qui sont, dans une large mesure, arbitraires et sont justifiées

a)par l’étymologie – que ne connaît pas le locuteur moyen –,

b)par une esthétique – mais qu’est-ce que le beau en matière de langue sinon une caution accordée à un usage particulier ? –,

c)par la filiation avec d’autres langues, notamment le latin – que ne connaît pas plus le locuteur moyen –, et finalement

d)par la légitimité de certains locuteurs auxquels est accordé un statut de prescripteurs, principalement les « bons auteurs ».

Donc au sentiment de co-appartenance, on vient substituer la soumission à une oligarchie linguistique. L’objectif, qui résulte d’un effet de système explicable par l’histoire, est au fond de proposer à tout un chacun de calquer son usage sur un modèle donné en exemple, qui apporte une plus-value dans le monde social. Finalement, c’est la recherche de la « distinction » que l’on peut entendre dans son sens usuel, comme dans celui du concept illustré par le sociologue Pierre Bourdieu. Pour le dire vite, la promulgation et la diffusion institutionnelle de cette norme créent les conditions de l’instauration de rapports de domination linguistique, dans lesquels une partie des formes lexicales relevant de la « variation » va souffrir de minoration. Car les sanctions du « marché linguistique » vont conduire les locuteurs à adhérer à un ensemble de valeurs qui leur sont insensiblement inculquées, au travers d’un long et lent processus d’acquisition, au fil des générations. Peut-être que nos variantes, nos synonymes, ne tiennent qu’à des différences de places sur le marché du sens …

2. Attention, norme utile !

Toutefois, il ne faudrait pas simplifier à outrance et jeter la norme avec l’eau du bain linguistique, si j’ose dire … En effet, bien que la place du français fût, au XVIe siècle, encore limitée, il a résulté de cette entreprise menée par le pouvoir parisien cette unification linguistique qui a créé un ← 108 | 109 → espace d’intercompréhension très homogène, alors qu’au sein des espaces linguistiques correspondant aux états allemands et italiens les variétés co-existaient. Ensuite, la Révolution française considérera la langue française comme le ciment de l’unité nationale. Elle marquera le début d’une volonté d’éradiquer les patois. Ce qui n’est pas bel et bon, certes ; mais qui a contribué puissamment au destin international du français et au travail que les générations successives ont effectué sur cette langue. Car les langues sont aussi des objets collectifs extérieurs aux locuteurs qui incorporent un travail historique.

En effet, l’idée selon laquelle la langue française est claire, pure, etc. – toute cette idéologie aisée à dénoncer – a possédé une efficacité réelle sur la langue elle-même, car ceux qui y ont adhéré ont façonné en ce sens la langue elle-même. Certains ont vraiment cru au « génie » de la langue française et, du coup, on a ciselé un outil. Par exemple, pour le lexique, la langue française a bénéficié, à partir des travaux de l’abbé Gabriel Girard (1677–1748), d’une riche tradition de synonymistes qui ont contribué à ce que des unités lexicales possiblement concurrentes trouvent chacune une place et servent à produire des « programmes de sens » précis et subtilement distingués. Ce travail métalinguistique peut être vu comme un processus d’affinement des contrastes entre invariants ; et, si l’on s’accorde avec l’idée que la richesse de mots permet la richesse de la pensée, on mesure l’importance de l’équipement lexical et des nuances qu’il autorise. Cette idée a été suivie si loin que Lafaye, en 1853, pouvait écrire du français que « c’est peut-être la seule langue qui ne connaisse point de synonymes » (1853 : XXIX). Le propos est idéologique, bien sûr. Mais Lafaye connaissait tout de même bien la question.

C’est donc une norme pourvue d’une histoire bien spécifique que l’école républicaine va diffuser et inculquer au cours du XIXe siècle, éliminant les parlers régionaux tout en accordant une place importante à l’enseignement de la langue française. La diffusion de la norme sera également assurée par de nombreux ouvrages, grammaires, dictionnaires, dans des rubriques linguistiques dans les journaux, dans des traités de correction grammaticale, etc. Et tout cet échafaudage reposera sur une hiérarchie des usages très claire et très trompeuse. En effet, le modèle « suprême » est constitué par les écrivains, mais les écrivains édités, en ce sens où les ← 109 | 110 → manuscrits d’une bonne part d’entre eux sont corrigés par des professionnels. Et ces correcteurs usent de manuels qui sont eux-mêmes fondés sur … les usages des écrivains. Notons que le ministre Guizot, synonymiste occasionnel, contribua fortement à rigidifier les exigences orthographiques pour les recrutements de l’État. Ceci pour dire qu’il faut à la fois être conscient de l’importance de la norme, de son efficacité sociale et de son rôle dans la communication, tout en ayant à l’esprit qu’il s’agit d’une construction sociale et historique.

La notion de norme, je l’ai évoqué, est très utilisée en sociolinguistique, discipline qui postule que cette variation n’est pas aléatoire mais s’explique par l’appartenance sociale des locuteurs, dans le cadre d’une communauté linguistique. Et c’est l’un des points qui pose problème, car comment délimiter la nature ou l’extension de cette communauté de locuteurs. Qui parle « la langue », le français, par exemple ? Existe-t-il un français international de la francophonie, de la France ? Que se passe-t-il lorsque des États négocient autour d’une norme commune, comme c’est le cas dans la lusophonie ? La communauté linguistique concernée est-elle nationale ? métropolitaine ? régionale ? L’idiolecte est-il le niveau pertinent, comme le disait Meillet ?

Parmi les facteurs sociaux pouvant expliquer la variation linguistique, la sociolinguistique interroge les différences d’âge, de profession, de sexe – on parle de langages des jeunes, de langages des femmes, de langages de métiers, etc. Mais procédant ainsi, on court le risque de se polariser sur un seul des facteurs qui caractérisent un individu. Comment faire autrement ? Et qu’explique-t-on ainsi ?

3. Des formes et des représentations

Depuis les premiers travaux de William Labov, de nombreuses enquêtes sociolinguistiques menées sur différents terrains ont démontré que la classe sociale, le style, l’âge, le sexe, etc. agissaient comme structurant la variabilité des emplois de certaines variantes linguistiques. Je n’y reviens pas. Mais ne retrouverait-on pas là des oppositions séculaires entre les sexes, les classes, etc. dont les aspects linguistiques ne seraient guère spécifiques ? On s’en ← 110 | 111 → doutait un peu auparavant, mais sans les prestiges réunis de la science et de la langue anglaise. Pour enrichir cette perspective, on peut considérer, avec les sociolinguistes contemporains, que les langues sont faites de formes et de représentations. Cela signifie que, lorsque nous parlons d’une langue, ce qui existe dans la réalité ce sont, d’une part, des usages linguistiques de locuteurs qui se comprennent, ou qui disent se comprendre, et d’autre part, des opinions sur ce qu’est la langue qu’ils parlent, comment il la faut parler, qui la parle bien, etc. Or que devient la variation lorsque l’on raisonne ainsi ?

Quand je dis que je parle français, c’est évident pour vous. Mais deux francophones, l’un vietnamien, l’autre québécois, qui se croisent dans un aéroport et possèdent une compétence très limitée, auront-ils le sentiment de parler français, ou le même français, alors qu’ils parlent de la grève en recourant occasionnellement à des mots d’anglais et d’espagnol ? Dans des situations plus simples, quand corrige-t-on quelqu’un qui ne parle pas comme vous ? On corrige sans sourciller un enfant qui apprend le français. Mais la même erreur commise par un adulte avancé pourra être acceptée pour ne pas le froisser ? Jusqu’où un enseignant accepte-t-il les variétés extrahexagonales du français ? Dire essencerie, est-ce une erreur à corriger en disant station-service, ou un africanisme qui enrichit le francophone de France ? Autre exemple, la télévision nous montre parfois des locuteurs francophones dont les propos sont sous-titrés alors qu’ils sont parfois aisément compréhensibles, ce qui pose la question de la représentation linguistique que les producteurs se font des téléspectateurs, de leur tolérance à la variation dans la représentation du français.

Ces deux niveaux, de formes et de représentations, interfèrent car la façon dont on utilise sa langue, ou ses langues, n’est pas indifférente aux façons dont on se représente cette langue, ce qu’on pense d’elle et des façons de l’utiliser. Si l’on demande à des étudiants plurilingues d’énumérer les langues qu’ils parlent, certains vont oublier d’indiquer qu’ils pratiquent l’arabe ou le berbère, ou le wolof, parce qu’ils ont intégré la minoration dont leur langue est l’objet. Vous interrogez des scientifiques sur le vocabulaire qu’ils utilisent entre eux quand ils parlent français, et non anglais comme dans les congrès, ils se détournent en disant : « non, ce n’est rien, c’est notre jargon », alors que ce sont peut-être des mots utiles ← 111 | 112 → qu’il faudrait diffuser auprès des étudiants qui peinent parfois à traduire les termes anglais pour écrire leurs mémoires ou leurs thèses. Un exemple amusant : monsieur Southern pose des problèmes aux francophones. Il a donné son nom à une technique (Southern blot) que l’on voit traduite par transfert selon Southern, ce qui est raisonnable, ou désignée par buvardage (qui ne rend compte que de to blot), mais on peut aussi rencontrer, plus curieusement, les formes transfert sudiste, voire transfert sudiste d’ADN ! Une telle confusion n’est qu’un des effets d’une francisation trop résolue et dispersée, qui conduit à rencontrer des concurrences fâcheuses. La technique dite PCR (Polymerase Chain Reaction) peut être siglée en français RCP (réaction en chaîne par polypérase) – les mêmes lettres inversées, ce qui est fréquent – mais aussi ACP (Amplification en Chaîne par Polymérase), si l’on suit les recommandations officielles. Ces exemples montrent qu’existe une créativité, dispersée, de mots français qui pourraient rendre service s’ils circulaient mieux et sont dévalorisés en raison du prestige dénominatif de l’anglais (cf. Pruvost 1994).

Cette prise en compte des deux niveaux que nous venons de distinguer était déjà présente dans les travaux pionniers de Labov :

Il serait faux de concevoir la communauté linguistique comme un ensemble de locuteurs employant les mêmes formes. On la décrit mieux comme étant un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue. (1976 : 228).

Mais parler des « normes quant à la langue », est-ce parler des langues ou des représentations ? Et les deux vont-ils de pair ? Son propos reposait sur une enquête et une analyse de traits phonétiques, mais il vaut pour toutes les dimensions du langage, et bien sûr pour le lexique. En effet, comme l’écrit Alain Rey,

le lexique est un bon terrain pour cet exercice. La variation des sons, des « accents », est difficile à décrire et se heurte à d’intimes préjugés ; celle des règles de la grammaire est subtile, et son acceptation est limitée par la nécessaire unification pédagogique. Celle des mots, en revanche, mieux acceptée, a l’immense avantage de donner sur les réalités humaines, telle une fenêtre grande ouverte sur la variété des paysages culturels. (Rey 1988 : 4)

← 112 | 113 → Car étudier la variation, ce n’est pas seulement mettre la loupe sur un phénomène social et linguistique, c’est comprendre comment apparaissent et se gèrent les différences et les phénomènes de pouvoir qui leur sont associés. Si l’on s’arrête sur le cas du français, on peut insister sur le fait que l’étude de la variation permet de comprendre et de mettre en valeur la richesse que lui confèrent ses usages provinciaux et extra-hexagonaux et contribuent notablement au patrimoine international qu’il constitue.

De franchir ses cours d’eau originels, puis les provinces, les frontières, enfin les mers, le français s’est enrichi et assoupli. Si, dans le même temps historique, il a pu se dégrader, se compromettre, c’est plutôt de l’intérieur, car les modulations lointaines ont fourni à notre langue les moyens de réagir contre les appauvrissements et les facilités. (Rey 1988 : 5)

Cette diversité est une chance car nous parlons pris dans des doxas ; l’esprit critique nous aide à les tenir à distance mais la langue elle-même est une doxa dont il est malaisé d’estomper l’empreinte et la diversité de ses réalisations nous aide, différemment à la diversité des langues, à relativiser notre place dans le bruissement incessant du marché des langues.

Les ressources linguistiques que conçoivent les lexicographes et les terminographes pour, notamment, faciliter nos négociations enregistrent une multitude de formes, invariants et/ou variantes, pris dans des phénomènes que nous faisons relever de la variation. Ces recueils nous permettent de découvrir d’autres voies pour nous dire, d’autres chemins de pensée.

Mais les formes qui y sont présentées comme étant en concurrence sont prises aussi dans la loi de répartition mise en évidence par Bréal, selon laquelle les synonymes tendent à être résorbés et soit sont distingués, soit disparaissent.

Pour Bréal, cette autorégulation procède de l’esprit humain ou, plus précisément, de l’intelligence populaire, véritable instinct du langage, force obscure, décisive en matière d’évolution linguistique, et qui se résume en définitive au souci de comprendre et d’être compris (Nyckees 2006 : 63).

Mais peut-on pour autant renvoyer la variation à des stades préalables, où la loi de répartition n’aurait pas « encore » joué son rôle ?

← 113 | 114 → La variation diachronique et la variation diatopique

On pourrait se demander : pourquoi les langues changent-elles ? Si le système linguistique est efficace, si l’on parvient à se comprendre, pourquoi se modifie-t-il ? En fait, ce serait considérer le changement comme une anomalie à expliquer. Or l’usage du langage évolue en permanence, change tout le temps : les circonstances, les interlocuteurs, les situations, les buts, les actions visées, etc. Face à cette diversité pourquoi y aurait-il de l’uniforme, de l’unique ? Et c’est pourquoi la recherche d’invariants est si stimulante.

La diversité que nous constatons connaît plusieurs axes. Les deux principaux sont diachroniques et diatopiques. Le temps et l’espace qui nous déterminent, ici et maintenant.

1. La variation diachronique

Lire un texte du XVIIIe conduit à rencontrer des formes inconnues des usages contemporains, formes disparues ou sens tombés en désuétude. De même, un texte technique contemporain met le lecteur non spécialiste en position de découvrir des signes nouveaux et des significations inconnues de lui, par exemple lorsqu’on lui parle de « la microstructure de matériaux céramiques relaxeurs et l’analyse par diffraction à haute énergie de transitions de phases. »

L’évolution d’une langue se déroule de façon continue et se trouve même au principe du fonctionnement des langues. La plupart des changements se passent de façon inaperçue, sans rupture. Dans l’évolution des mots, il existe perpétuellement une coexistence entre des emplois plus anciens et des emplois plus actuels ou nouveaux. Les choses changent et peuvent conserver les mêmes noms, elles peuvent demeurer identiques et se trouver désignées autrement. Derrière le théâtre mouvant où se jouent les relations entre les signes et le monde, un niveau persiste. Il doit être constitué, pour fonctionner, d’invariants, relativement pérennes malgré les aléas qui marquent l’histoire de leurs utilisations.

← 114 | 115 → 2. Phénomène intéressant : le diachronisme

Examinons cette citation d’Alfred Delvau :

Des engagements sérieux eurent lieu sur plusieurs points de Paris et dans le rayon des Batignolles. Les barricades élevées avec des haquets de porteurs d’eau, des camions, des fiacres, des voitures de transports, avec tous les engins de barricades enfin … (Delvau, Histoire de la révolution de février, 1850 : 161)

Le nom haquet désigne un type de véhicule hippomobile, long et étroit, servant à transporter des tonneaux, qui est devenu désuet. Le nom fiacre désigne un autre type de véhicule hippomobile, fermé à quatre places, quatre roues et suspension plus connu aujourd’hui car il a été mieux conservé par la mémoire littéraire, laquelle s’intéresse peu au transport des tonneaux. Le nom camion est plus intéressant car sa désignation de véhicule servant à transporter des marchandises – à l’origine une charrette dont les roues avaient très peu de hauteur et qui servait au transport des colis, des pierres, des barriques – a été conservée malgré le changement technique qui a vu apparaître des camions qui n’étaient plus « hippomobiles » mais « automobiles ».

Ce type de différences est banal. Il se rencontre à la lecture de textes un peu anciens dans lesquels coexistent des sens différents de ceux utilisés en synchronie. Il se produit également en synchronie, quand des communautés utilisent des états de langue différents. Le cas du français canadien comme conservatoire de formes disparues en français de France est un exemple. Cela a-t-il déjà un nom ? J’appelle cela par commodité des diachronismes. Cela relève-t-il de la variation ? Pour chaque position de locuteur, il s’agit d’un invariant ; pour le Canadien qui me glose ce qu’il entend par breuvage, ou pour Delvau, rien n’est variable.

Ces phénomènes de changement peuvent être plus ou moins volontaires et correspondre à l’exercice d’un pouvoir sur le vocabulaire. Les raisons peuvent en être très diverses. Les mutations du monde économique, administratif et politique s’accompagnent de décisions lexicales qui ne sont pas sans influencer les façons de catégoriser le monde social, ni sans bouleverser les enjeux qui passent par la langue ; ce faisant, on change les réalités ou au moins les façons de les présenter, donc de les percevoir.

← 115 | 116 → Des mots nouveaux se substituent aux anciens : on ne parle plus de postes ou de tâches, mais de missions, de rôles ou de fonctions ; plus de qualifications mais de compétences et de capacités ; plus d’ouvriers mais de conducteurs. (Tessier 1997 : 297)

L’extension du modèle de la privatisation a gagné de nombreux domaines de l’économie et du social. Une des conséquences a été un recul des termes d’usager, pour les services publics, et de patient, pour la médecine, au profit du seul terme de client qui tend à unifier toutes attitudes dans le seul moule de l’acte marchand. Et dans Les démarches qualité dans l’enseignement supérieur en Europe, Anne Heldenbergh intitule une section de son livre « L’étudiant : un ‘client’ particulier » (2007 : 130).

L’analyse des mutations lexicales exercées sous l’influence des pouvoirs a suscité ces dernières années un certain nombre d’ouvrages (Dewitte 2007 ; Hazan 2006 ; Tevanian & Tissot 2010 ; Rey 2011). Ecoutons ce témoignage de Victor Klemperer, auteur d’un témoignage exceptionnel sur l’influence du nazisme sur la langue allemande :

A l’avenir, le mot migrant ne dégagera pas forcément l’odeur de charogne du Troisième Reich. Il en va tout autrement de camp de concentration. J’ai entendu ce mot quand je n’étais encore qu’un jeune garçon et, à l’époque, il avait une résonance pour moi tout à fait exotique et coloniale, pas du tout allemande (compounds où les Boers étaient surveillés par les Anglais). A présent soudain resurgi, il désigne une institution allemande, un dispositif durable … Je crois qu’à l’avenir, où que l’on prononce le mot camp de concentration, on songera à l’Allemagne hitlérienne, et seulement à l’Allemagne hitlérienne. (Klemperer 1996 : 65)

Cette cruelle prescience démontre que les mots peuvent ne changer ni de signification ni de visée référentielle, mais changer de valeur car l’histoire humaine en détermine les conditions de production de sens et de circulation sociale.

Concernant l’histoire des idées, suivre le parcours d’un mot peut éclairer tout un ensemble de changements culturels. Ainsi, en français, le mot révolution était très courant au XVIIIe siècle. Utilisé par l’astronomie, il était déjà employé au sens politique au XVIIe siècle. De nombreux livres s’intitulaient La révolution de tel ou tel pays, désignant ainsi les changements politiques brusques : Histoire de la dernière révolution des Etats du Grand Mogol, par François Bernier, 1670 ; Histoire de la révolution de ← 116 | 117 → Siam arrivée en l’année 1688, par Vollant des Verquains, 1691 ; Histoire de la dernière révolution des Indes orientales, par Jean-Baptiste Le Mascrier, 1757, etc. Mais il n’empêche que, un certain jour de 1789, le mot français révolution, sans changer de sens, sans changer de forme, sans changer de prononciation, est devenu tout autre chose. Il est devenu tout d’un coup un symbole, pour certains un symbole d’espoir et pour d’autres un symbole de crainte et de « terreur », le mot terrorisme étant d’ailleurs une création révolutionnaire. Tout ceci a été magnifiquement étudié par Alain Rey dans Révolution. Histoire d’un mot (1989).

Marie-France Piguet a mené une étude2, de moindre ampleur mais analogue, sur le mot classe – qui a connu un tel engouement dans le vocabulaire sociologique et politique. Elle y montre comment on passe d’une nébuleuse de sens instable et floue au syntagme figé de « lutte de(s) classes ». Pour ce faire, elle passe en revue les définitions du mot classe dans les dictionnaires et la diversité des emplois de ce terme dans un ensemble de textes provenant, pour l’essentiel, d’économistes et d’historiens français des XVIIIe et XIXe siècles.

Ici, ce ne sont plus les diverses façons de désigner qui sont en cause, mais la variabilité des emplois qui conduit le linguiste à articuler les acquis des nombreuses études sur la polysémie lexicale à l’histoire des idées. Les exemples choisis relèvent des champs intellectuel, social, politique, ce qui les singularise sans doute ; mais ils montrent que les inflexions des sens produits avec des formes résultent de jeux de pouvoir. Peut-on penser ces phénomènes en parlant encore de variation ? Et quelle communauté de parole utiliserait quel(s) invariant(s) dans ces usages mêlés ? Le mystère demeure.

3. La variation diatopique

A ce changement diachronique s’en ajoute un autre, synchronique : on peut sans cesse repérer dans une langue la coexistence de formes différentes pour un même usage désignatif, ou pour produire une signification analogue. ← 117 | 118 → Ces variables peuvent être géographiques, on parle alors de variation diatopique. Elle prend en compte les traits relevant de la différenciation d’une langue selon les régions ; on parle alors de régiolectes, de topolectes ou de géolectes. On peut englober l’ensemble de ces formes sous le nom de régionalismes. Ils ont été pris en compte dès le début de la lexicographie française – Furetière (1690) en enregistre. Il est vrai qu’au fil des siècles, ils ont été parfois perçus, mais pas toujours, comme des « fautes » dont il fallait se défaire, partageant l’opprobre dont souffraient les langues régionales, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle. Renvoyons, par exemple, au Dictionnaire du bas-langage ou des manières de parler usitées par le peuple, de Charles-Louis d’Hautel (1808).

L’étude de ces variations linguistiques, appelées aussi diatopismes, selon leur répartition dans l’espace a donné naissance à une tradition ancienne, celle de la dialectologie. Un de ses buts était de dessiner une géographie des aires linguistiques, en établissant des liens entre la distribution spatiale des formes linguistiques et des groupes linguistiques. Les différences étaient abordées, avant la lettre, dans des processus de type sociolinguistique. Cette ancienneté explique que la variété diatopique soit présente à la conscience des locuteurs et bien décrite. Elle est présente dès les origines de la lexicographie française. Et elle n’a jamais quitté ses préoccupations. D’ailleurs, les recueils de régionalismes constituent depuis longtemps un secteur éditorial florissant.

La dialectologie et les recherches qui l’ont continuée en changeant d’étiquette relèvent-elles de la variation ? On découvre, en parcourant ces atlas qu’ils subsument des communautés de parole circonscrites et variées dont les modalités de désignation diffèrent. Mais la signification de ces unités, leurs valeurs, peuvent-être être réduites à leur désignation ? Les noms traversier et bac sont-ils des variantes ?

La difficulté est redoublée par l’expansion internationale du français. En effet, son extension géographique a été continue jusqu’au XXe siècle et la description des variétés de la France a été enrichie des variétés hors de l’Hexagone au fur et à mesure de la colonisation et de l’extension de la diffusion du français. Dès lors, la notion de variation diatopique perd jusqu’à sa consistance tant on sent qu’elle engloberait dans une langue des usages hétérogènes et qu’il s’agirait alors d’un français chimérique ne correspondant à aucune communauté de parole effective.

← 118 | 119 → 4. La variation sociolectale et professionnelle

L’homo sapiens est aussi un homo faber. Et l’on parle également de variation pour les vocabulaires professionnels. Objet d’étude de la sociolinguistique depuis ses débuts en France, les technolectes sont considérés aujourd’hui comme un type de discours utilisé dans les situations de communication fonctionnelle, et particulièrement les situations professionnelles. Il s’agit d’un sous-système linguistique concernant un champ d’expériences particulier, caractérisé par des usages linguistiques spécifiques car liés à des domaines disciplinaires et sociaux déterminés.

Mais cette notion doit être replacée dans un cadre linguistique pensé et non pas être réduite au seul vocabulaire. Car tout technolecte correspond à un discours spécialisé, et consiste dans l’usage d’une « langue spécialisée », comme le dit Lerat, mais utilisée dans un ensemble de situations de communication que partagent les membres d’une communauté technique et scientifique3.

Dans le cas du français, la variation tient à l’extension internationale de la langue et au fait qu’en dépit d’un désir de standardisation, les usages technolectaux sont partie prenante de situation de contacts de langues4. Cette variation internationale, concernant les domaines scientifiques et techniques, n’a été guère étudiée. Il s’agit d’ailleurs moins, selon nous, de variation que de coexistence de formes n’ayant pas l’occasion d’être mises en concurrence. Un des phénomènes explicatifs réside dans la mise en circulation, dans ces discours, de traductions non concertées de termes étrangers, et surtout anglais. Ce problème, évoqué précédemment, se situe au croisement de la politique linguistique et de la terminologie et appellerait une étude socioterminologique.

Plus largement, la diversité des formes dans les terminologies se laisse moins aisément réduire à de la variation, car la dimension cognitive oblige à prendre en compte la dimension conceptuelle. On met donc assez spontanément l’accent sur l’usage des ressources lexicales et non sur le lexique lui-même.

← 119 | 120 → Conclusion

Pour terminer ce parcours, il n’est guère possible de conclure. La variation lexicale demeure un phénomène rétif à une analyse attentive. Les mystères qu’elle recèle tiennent en partie au fait qu’il s’agit d’une notion fondée sur le sens commun, et pertinente dans cette mesure, mais difficile à cerner. Elle opère mieux sur les signifiants, exclus des illusions de la relation dénominative, ou les grammèmes. Tout un chacun répugne un peu à dire que car et parce que relèvent de la variation, même s’ils servent souvent à la même chose. Pour le vocabulaire, dire que l’usage de signes, donc d’invariants, relève de la variation lorsqu’ils sont utilisés dans des circonstances de discours différentes constitue un abus de langage.

La variation relèverait donc plutôt des usages que du lexique. Les ressources dont nous parlions en ouverture, lexicales et terminologiques, jouent un rôle de trésor, recueillant des invariants et des variantes, et subsument les pratiques les plus hétérogènes. La variation serait mieux dénommée comme sociolexicale, car elle réside, dans son principe, chez les locuteurs eux-mêmes et non dans une hypothétique langue. Connaître et utiliser des formes nouvelles, ce n’est pas tant ajouter au lexique qu’augmenter sa façon de comprendre le monde et d’enrichir les partages quotidiens avec nos semblables. Car si distinguer la vanité, la fierté et l’orgueil repose sur un travail de conceptualisation fin et culturalisé, boire un coup et s’en jeter un, ce n’est pas tout à fait se poser de la même façon comme buveur devant son interlocuteur.

Les mystères de la variation tiennent donc en bonne part à la confusion entre le niveau linguistique et celui de l’énonciation. Une mise en équivalence rapide oublie parfois que les signes sont des invariants entre lesquels des réseaux linguistiques et des connivences sociales permettent de créer une relation d’échangeabilité. Et cette échangeabilité ne peut être réduite à une relation d’équivalence, les valeurs étant distinctes sur les marchés linguistiques où ils circulent.

Quant à assimiler ces concurrences de vocables à des différences de réalisation de phonèmes, il y a sans doute un pas.

← 120 | 121 → Références

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1 C’est la position labovienne, mais on sait les dangers d’une attitude aussi idéaliste. La référenciation constitue une action interactive complexe et la valeur de vérité, avancée aussi par Labov, joue un rôle faible dans les échanges quotidiens.

2 Marie-France Piguet, 1996, Classe. Histoire du mot et genèse du concept, des physiocrates aux historiens de la Restauration, Presses Universitaires de Lyon, 196 p.

3 C’est dire les choses un peu vite, car demeure le problème de la délimitation de cette communauté, cf. Gaudin (2003).

4 Sur les variations en situations de contacts, voir p. ex. Ledegen & Léglise (2013).