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Familiennamen zwischen Maas und Rhein

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Edited By Peter Gilles, Cristian Kollmann and Claire Muller

Die Familiennamen im Gebiet zwischen den Flüssen Maas und Rhein stellen infolge der komplexen politisch-historischen Grenzziehungen und durch ihre Lage in der Kontaktzone zwischen Germania und Romania eine besonders vielfältige Quelle für die Namenforschung dar. Der Band umfasst komparative und systematische Beiträge zu den Familiennamenlandschaften in den Grenzregionen von Luxemburg, Belgien, Deutschland und Frankreich, die aus sprachhistorischen, kontaktlinguistischen und kartographischen Perspektiven beleuchtet werden. Diese Artikelsammlung richtet sich damit sowohl an Sprachhistoriker wie auch an Kulturhistoriker.
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La „loi des deux syllabes“: une réponse structurelle à la fixation des noms de famille en Wallonie

← 140 | 141 → Laloi des deux syllabes: une réponse structurelle à la fixation des noms de famille en Wallonie

Jean Germain

Résumé

Dans cet article de synthèse, qui intègre l’essentiel de deux articles précédents peu connus (Germain 2002 et 2005), on examine le rôle joué par un phénomène d’économie morphologique que l’on peut appeler „la loi des deux syllabes“, loi implicite qui, selon nous, régit la majeure partie des noms de famille français de Wallonie.

Une première partie concerne l’aphérèse qui a frappé nombre d’anciens noms de baptême sous leur forme hypocoristique, souvent à finalité patronymique, gonflant le corpus wallon des noms de famille modernes issus de noms de baptême. Des exemples liégeois permettent de mettre en perspective ce phénomène.

La seconde partie s’intéresse au phénomène de l’agglutination orthographique de l’article et/ou de la préposition qui s’inscrit dans la même dynamique. Comment et quand s’est fixée cette forme patronymique des anciens surnoms, telle est la question à laquelle on tâche de répondre sur la base des registres de bourgeoisie de la ville de Namur.

Ces diverses recherches ont été menées en marge du projet ‚Patronymica Romanica‘, mieux connu sous son nom abrégé PatRom.

1 Entre affectivité et aphérèse, le destin des hypocoristiques

Selon la définition des dictionnaires, un „hypocoristique“, tiré d’un mot grec signifiant ‚caressant‘, est un terme qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations. L’anthroponymie en est un grand consommateur.

En effet, dans la création des futurs noms de famille au Moyen Âge et dans les siècles qui ont suivi, se sont opposées généralement deux forces contradictoires qui ont encore cours aujourd’hui: d’une part l’affectivité qui permet de personnaliser la relation entre le dénommé et le dénommant, d’autre part – comme en contrepoint – la paresse qui permet de gommer la longueur du nom ainsi créé. L’affectivité qui touche les noms de baptême se matérialise par la naissance de nombreux hypocoristiques, généralement concrétisés par des changements de suffixes ou par des adjonctions d’un ou de plusieurs suffixes, voire par des redoublements; nombre d’entre eux ont joué un rôle du point de vue patronymique. Par ailleurs, c’est par une forme de paresse – d’économie du langage – que l’être humain a réduit à deux syllabes la plupart des noms; il a ainsi résolu l’équation par la suppression de syllabes, généralement à l’initiale (aphérèse), plus rarement à la finale (l’apocope).

1.1 La suffixation hypocoristique: le jeu de l’affectivité

Au Moyen Âge, en Wallonie comme dans le reste du domaine oïlique français, les créations hypocoristiques ont été d’une très grande vitalité en affectant de nombreux noms de baptême; ce fut surtout le cas avec les noms individuels les plus populaires, ceux des ← 141 | 142 → apôtres et ceux des saints vénérés localement. Pour le domaine gallo-roman, on peut se référer à ce qu’en disent Dauzat 1977: 307–315 et Mulon 2002. Le procédé perdra de sa vitalité, sans doute au cours du XVIe siècle. À Namur en tout cas, les hypocoristiques ont disparu complètement comme noms individuels à la fin du XVIe siècle, mais nombre d’entre eux ont survécu comme noms de famille sous des formes très diverses (cf. Germain 1987).

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Fig. 1: Dans ce dénombrement du comté de Chiny en 1472, presque tous les noms de baptême se présentent sous la forme d’hypocoristiques

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Fig. 2: D’après l’étude des registres de bourgeoisie de Namur, vers 1600, la production naturelle d’hypocoristiques cesse au profit, sans doute, de noms de baptême doubles sous leur forme standard (Collin vs Jean-Nicolas)

← 142 | 143 → On ne s’étonnera pas dès lors de constater qu’en Wallonie, particulièrement dans les zones proprement wallonnes, „entre Meuse et Rhin“, ce sont bien ces anciens noms personnels, ces noms de baptême, qui représentent la base de l’anthroponymie actuelle (voir Germain 1989). Et si, parmi les 100 noms de famille les plus fréquents en Wallonie, on note une très forte proportion d’anciens prénoms (63 sur 100 NF), sous leur forme originelle (48) ou sous une forme „hypocoristique“ (15), ces derniers sont bien présents comme Collard, Bastin, Gillet, Michaux, Collin, Poncelet, Bodart, Gilson, Massart, etc. C’est encore plus vrai dans la province de Luxembourg où les 20 premiers noms de famille les plus répandus sont tous d’anciens noms de baptême (Lambert, Gérard, Martin, Gillet, Thiry, etc.). Ces proportions ne sont pas nécessairement valables pour l’ensemble du corpus, même si les anciens noms individuels, notamment d’origine germanique, munis de suffixes simples (et, on, ot, otte, in, oul, art) ou complexes (eç-on, eç-oul, in-et, in-on, ot-et, on-et), en restent la base d’un point de vue statistique.

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Fig. 3: Henin, un nom de famille célèbre héritier d’un hypocoristique de Je(h)an, est bien concentré au sud de la zone namuroise, aux confins du Condroz et de la Famenne.

1.2 La suffixation hypocoristique: un morphème patronymique?

On le sait, la plupart des langues disposent d’un morphème permettant d’exprimer la filiation patronymique. En se limitant aux frontières de l’Europe, on pense bien entendu aux diverses langues germaniques, scandinaves et slaves. C’est le cas aussi de ­l’espagnol avec son suffixe -ez (Fernández, Sanchez, González, Pérez) ou -iz (Hórtiz); pour l’italien, il y a toujours débat ← 143 | 144 → à propos des noms se terminant en -i (Rossi, Bianchi, De Benedetti), certains y voyant un génitif, d’autres un pluriel. Tel n’est pas le cas du français qui ne dispose pas dans son arsenal morphologique d’un tel suffixe. Ceci n’est qu’une hypothèse, mais nous estimons que cette absence en français d’un suffixe patronymique spécifique ou d’une forme génitive exprimant l’idée de „fils de“ a eu des conséquences sur la création anthroponymique. Comme nous le verrons, certains textes permettent de saisir sur le vif le procédé de la dérivation: père et fils portent le même nom individuel, sans doute latinisé au moment du baptême, mais l’usage populaire les a distingués dans la vie quotidienne au moyen de dérivés, d’hypocoristiques.

Dans le cadre de cet article, nous profitons d’une belle série d’exemples wallons, particulièrement liégeois (Body 1879 et Renard 1952: 234–6), pour illustrer le propos et tâcher de comprendre le système ou une partie du système.

Pour rappel, la Wallonie liégeoise fait partie du domaine gallo-roman, dont elle représente la variante la plus septentrionale aux confins du domaine germanique. Cette série intéressante de dérivés anthroponymiques de la ville et de la région de Liège date principalement des XIIIe et XIVe siècles, c’est-à-dire de la période de création anthroponymique. Il s’agit principalement de noms attestés dans des cartulaires, dans des „échevinages“ ainsi que chez le chroniqueur liégeois Jacques de Hemricourt; pour plus de détails, voir Renard 1952: 230–231.

Nous nous attachons surtout à comprendre comment s’est opérée la distinction – dans l’usage oral et/ou écrit – entre père et fils au Moyen Âge lorsque ceux-ci portaient le même nom individuel, ce qui constituait une coutume très fréquente (voir aussi Herbillon 1952). Les dérivés ou hypocoristiques de toutes sortes ont bien sûr été mis à contribution… Mais de quelle manière ?

Cette création d’hypocoristiques à valeur affective et/ou diminutive est illustrée par les quelques exemples liégeois ci-dessous:

• 1289 Thomas Massars

• 1311 Thomas dictus Masson

• 1314 Thomas dit Massotte

• 1345 Antonio dicto Tonard

• 1345 Lambertus dictus Lambot

• 1345 Nicolaï [génitif de Nicolaus] dicti Colegnon

• 1351 Wautier dit Wautoulle

• 1570 Denixhe dit Nisson

• s.d. Nicolas dit Colignon de Marchin

• s.d. Jacque dit Jamin

• s.d. Renard dit Rennekin de Strée.

Dans les exemples ci-dessous, il apparaît très nettement que l’hypocoristique représenté par la forme dérivée du nom (réduite parfois par aphérèse) remplit une fonction distinctive, permettant de distinguer aisément le fils du père:

• 1288 Renardon, filh Renar

• 1289 Rennechon, li fil Renard

• 1314 Wathelet fis Waltier

← 144 | 145 → • 1317 Gerardon ki fut fils ledit Gerar

• 1320 Hanes fils Johan

• 1321 Radelettus filius quondam Radulphi

• 1323 Rassequinus filius domini Rassonis

• 1325 Hanettus, filius quondam Petit Johan

• 1330 Thomasins fis adit Thomas de Hemericurt

• 1330 Bodechon filz Bauduin

• 1338 Henrotea fil Henri

• 1341 Sallemotte fil jadis Salemon

• 1345 Johannes dictus Hanicote, filius quondam Hanicar.

Est-ce toujours aussi simple ? Non, puisque le système ne peut fonctionner que sur deux générations. La distinction entre père et fils portant le même nom individuel peut se faire aussi sous une autre forme hypocoristique, si le père est déjà connu par une forme dérivée du nom de baptême, soit avec une forme surdérivée, soit avec une substitution de suffixe. C’est le cas dans les exemples qui suivent:

• 1314 Anthonius dictus Tonette, filius quondam Tonardi

• 1314 Thomassinus filius Massoie d’Astenoir

• 1325 Thoneto, filio quondam Thonardi

• 1303 Mones li fis Monar

• 1325 Pirecote filz jadis Pirekin = ( ?) 1348 Pierekotte Pïerekin de Huy

• 1329 Gilotias filz Gilet

• 1314 Colins, fis maistre Colar

• 1349 Colchon fil Colinet

• 1341 Collegnon fil Colin (= Nicolas)

• 1303 Hankines fils Hankien.

Il peut arriver que le fils reprenne la forme simple du nom individuel, alors que pour le père et le grand-père on usait déjà de ce nom sous une forme hypocoristique; ainsi dans les exemples ci-dessous:

• 1317 Gerar, fil Girardin

• 1318 Bastianus filius quondam Bastoule

• 1338 Pietre, fils Pirot Pireal [= Pirot, fils de Pireal ?]

• 1343 Jehan fils Haneton

• 1348 Egidii Giloie

• 1349 Eustasse, fil Stasselot, fil jadis Willaume Stassar.

Ajoutons qu’un stade ultérieur est atteint lorsque le surnom lui-même est dérivé, comme c’est le cas dans ces exemples étonnants, particulièrement dans celui affectant le composé phrastique Boileau (= qui boit de l’eau):

• 1350 Boylottes, fil do dit Boyleawe

• Id. Boyloteau fils dedit Boyleawe

← 145 | 146 → • ± 1400 Everar dit Burlurea [fils d’] Everar Burlur

• ± 1400 Johan ly Polleray [fils de] Johan le Polen.

Ceci nous amène à conclure, certainement pour le nord du domaine d’oïl dont fait partie la Wallonie, que les formes dérivées ou hypocoristiques des noms individuels ont pallié implicitement, de façon structurelle, l’absence d’un suffixe patronymique. Cela mériterait certainement d’être approfondi pour le reste du domaine français et de la Romania, mais il conviendrait de disposer pour cela de séries fournies, analogues à celles de Liège.

1.3 Un contrexemple: les génitifs latins

Nous avons dit qu’il n’y a pas de marque morphologique pour le génitif marquant la filiation en domaine wallon. Une exception de taille est toutefois constituée par les génitifs latins. Ces anciens noms de baptême au génitif sont extrêmement fréquents dans les pays germaniques, tout particulièrement en Allemagne et au Grand-Duché de Luxembourg; comme il s’agit d’un phénomène transfrontalier, il n’est donc nullement étonnant de les trouver en Belgique dans la frange orientale qui avoisine ces deux pays. Étant savants par définition, ils échappent à la règle des deux syllabes; pas de contraction ni d’aphérèse ne sont observées. Il peut y avoir une similitude avec le génitif faible en -en et le génitif fort en -s dans les domaines néerlandais et flamand voisins (voir le DFA III, p. 68 sv.)

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Fig. 4: La répartition géographique du nom de famille Huberty, le long de la frontière grand-ducale, est caractéristique des noms résultant de génitifs patronymiques.

Par ordre alphabétique, les génitifs latins plus fréquents sont: Alberty, Bernardy, Conrardy, Dominicy, Egedy (< Aegidius), Gérardy/Gerardy, Huberti/Huberty, Jacobi/Jacoby, ← 146 | 147 → Lamberti/Lamberty, Mathei, Michaelis/Michaëlis, Nicolay qui garde sa prononciation traditionnelle [aï], Pasquasy (< Pascasius), Pauli/Paulis, Petri/Pétry, Philippi, Quiriny, Remacly, Renaldi (de Renaud), Renardy, Roberti/Roberty, Servaty, Simonis, Stephany/Stéphany, Urbany, Valentiny, Walthery/Walthéry, Winandy… Même si la plus grande partie de ces noms sont d’anciens prénoms, on rencontre également quelques noms de métier ou de fonction sous une forme génitive savante comme Fabry, Mercatoris, Militis, etc.

Généralement, c’est le -y final qui marque cette forme génitive, mais le -i fournit régulièrement une alternative. Il convient toutefois de ne pas confondre cette forme avec les noms équivalents d’origine italienne (Alberti, Bernardi, Damiani, Donati, Valentini, etc.); en cas de doute, la répartition aréologique du nom de famille est déterminante, selon qu’elle épouse le bassin industriel mosan (de Charleroi à Liège) ou qu’elle se confonde avec les régions orientales en périphérie du domaine germanique, voir Germain 2005.

1.4 Les grandes heures de laphérèse

Pour rappel, en linguistique, l’aphérèse se définit comme la disparition d’un ou de plusieurs sons à l’initiale d’un mot, tandis que l’apocope résulte de l’amuïssement d’un ou de plusieurs sons à la fin d’un mot.

Ce n’est un secret pour personne, la paresse – ou plutôt la loi du moindre effort – gouverne la plupart de nos actes. La langue n’échappe pas à la règle. Pour des raisons d’économie, l’homme est ainsi fait qu’il calcule inconsciemment ses efforts. Pourquoi faire usage de trois ou quatre syllabes, quand on peut n’en utiliser qu’une ou deux ?

Il en est de même aujourd’hui avec les mots savants de la langue française, qui ont été construits à partir des étymons latins ou grecs, que ce soit sous la forme de composés ou avec des suffixes standards. Bien vite, l’usager de la langue a simplifié de tels termes en les tronquant: automobile est devenu auto, vélocipède s’est réduit à vélo, télévision a hésité entre télé et TV (tévé), etc. Les exemples abondent dans les créations récentes et les innovations technologiques: ordi pour ordinateur, PC pour personal computer, bolo pour bolognaise, etc.

Il en va ainsi dans le langage des jeunes, qui recourent davantage encore à cette forme économique du langage, en usant et abusant de l’apocope. Les prénoms de jeunes se voient ainsi tronqués presque systématiquement de leur(s) dernière(s) syllabe(s): Nicolas s’appellera Nico, Sébastien sera Séba, Jean-Sébastien généralement Jean-Seb ou J.S., etc. L’apocope a donc succédé à l’aphérèse; elle l’a même complètement remplacée, peut-être sous l’influence de l’anglais.

Bien avant l’apocope, c’est toutefois l’aphérèse qui a connu de longs siècles d’existence et de prépondérance. Dès le Moyen Âge en effet, elle a résolu le problème de l’allongement des noms personnels (noms de baptême à l’époque), dont les formes populaires avaient été affectées de multiples suffixes, patronymiques ou non, comme nous l’avons vu précédemment. L’aphérèse a donc agi au moment où les hypocoristiques étaient encore des noms individuels, et non pas quand ils se fixent en tant que seconds noms, comme futurs noms de famille. En Wallonie, le processus de l’aphérèse a du reste persisté pratiquement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale dans l’usage oral et populaire des prénoms dialectaux, avant d’être suppléé par l’apocope.

← 147 | 148 → Les exemples sont nombreux, les familles particulièrement représentées étant celles de Je(h)an, Jacques, Nicolas, Thomas, Antoine et Eustache/Istasse. En voici un bref inventaire partiel extrait de notre dictionnaire (Germain/Herbillon 2007):

• Alexandre > Sandre (Delsandre), Sante, Sandron, Santkin, etc.

• Antoine (w. Antône) > Toinet, Thonet, Tonin, Tonard, T(h)onon (avec ou sans h)…

• Denis > Nizet, Nisart, Nisette, Nison; Nihon, Nihart, etc.;

• Eustache (Istasse en ancien français de Wallonie) > Stasse, Stassart, Stassin, etc.;

• Innocent > Nocent, Nossain, Nossent, Nossin;

• Jacques (Jakemes en ancien français) > Jacquemin > Jacqueminet > Minet;

• Jean, Jehan > Jehanin > Hanin; Hanart, Hano, -otte, etc.; > Jehenin > Henin, etc.

• Nicolas > Colet, Colot, Colard, Colaux, Colin (d’où Colinet, Coligneau, Colignon), Colasse, Colson, Colsoul, etc.;

• Sébastien > Bastin, Bastien;

• Thomas > Thomasson > Masson (d’où Massonnet, devenu Sonnet), Massart, Massau(x), Masseau, Massot, Massotte, Massenet, Massenaux, Masset, Massillon, Massin (d’où Massinon et Massinet, devenu Sinet).

Comme l’indiquent ces différents exemples, nombre de noms de famille résultent du processus de l’aphérèse et, si l’on excepte l’initiale (ultime substrat du radical), ces noms ne consistent plus qu’en un double suffixe. Binet peut ainsi résulter de l’aphérèse de Lambinet (Lambert) ou de Robinet (Robert); Sonnet peut être un Gilsonet, un Massonnet ou un Rensonnet; Kinet/Quinet peut hésiter entre Gilkinet et Raskinet; Minet sera généralement un Jacqueminet; etc.

À cela s’ajoutent des formes contractées comme Jacquemin > Jamin, Gérardot > Jadot, Gérardin ou Girardin > Jadin, Jehennin > Genin, Perrotin (dérivé de Pierre) > Protain, Protin. Elles sont toujours guidées par le souci de limiter à deux syllabes la forme du nom. Parallèlement, Thomassin et Thomasson peuvent devenir Massin, Masson ou Thomsin, Thom(p)son. Quant à Philippot, il s’est mué en un acrobatique Phlypo

Enfin, les noms composés de l’adjectif grand, petit, beau, etc. + le prénom Je(h)an qui représentait un quart de la population masculine sont particulièrement fréquents au sud du sillon Sambre-et-Meuse et en Ardenne; y foisonnent les NF (noms de famille) Beaujean, Bonjean, Maljean, Grandjean, Petitjean, Vieuxjean, Jeunejean, etc., sans oublier la forme redoublée Jeanjean. Il s’agit là de formations tardives (XVe–XVIe siècles), dans des régions où la fixation s’est faite plus tard que dans les régions tôt urbanisées. Bien que certaines formes présentent plus de deux syllabes, il est probable que dans la version orale en wallon ce n’était pas le cas: p’tit Djan, djon.ne Djan, etc.

2 Du surnom au nom de famille: l’agglutination de l’article

Un autre phénomène – distinct dans le temps et dans les noms affectés – marqué par la „loi des deux syllabes“ a affecté de façon très significative la forme et la structure des noms de famille, à savoir l’intégration ou non de l’article et/ou de la préposition au ← 148 | 149 → ­moment de leur fixation définitive (voir aussi la contribution suivante de notre collègue Ann Marynissen, Auf der Schnittstelle zwischen Germania und Romania: die Familiennamen in Belgien). Pourquoi s’appelle-t-on Legrand et Petit, et non Grand et Lepetit?

Pour l’étude de cette évolution déterminante dans l’histoire de nos noms, nous avons eu recours à un corpus historique de noms de personnes namurois, intéressant et homogène, en l’occurrence les noms des „bourgeois“ enregistrés dans le registre de la bourgeoisie namuroise de 1491 à 1796, soit sur une longue durée de plus de trois siècles (voir Van Damme-Mairesse 1982 et Van Damme-Mairesse/Delvigne 1986). Il ne s’agit pas là d’un registre officiel, mais on est sans doute plus près de la réalité quotidienne des noms, puisque ce sont des bourgeois qui se sont déclarés eux-mêmes. Nous avons sélectionné différents types de surnoms au début du corpus avec l’article défini (qui datent de la fin du XVe siècle): des noms de métier, des sobriquets (physiques ou moraux), ainsi que quelques noms ethniques; le test s’est prolongé avec des noms d’origine, précédés encore à cette époque de la préposition de.

Dans son traité d’anthroponymie française, Dauzat 1977: 303 évoque de façon assez générale le problème: „Pour cette série, on a vu que l’article était toujours employé dans les anciens textes: il ne s’agit donc pas d’une addition de l’article là où l’on trouve la soudure, mais d’une suppression, là où l’article est absent; soudure ou élimination sont connexes au passage du nom commun au nom propre“. Pour le reste, Albert Dauzat se limite à évoquer les différenciations régionales, sans parler de la date de cette agglutination, ni de la longueur respective des divers noms communs affectés par cette agglutination.

2.1 La fixation des surnoms d’origine lexicale

Dans les registres de bourgeoisie de Namur, les dix noms les plus courants de chaque catégorie ont été retenus, à savoir ceux qui avaient le meilleur rendement; ce n’est donc pas un critère neutre qui a été utilisé pour la sélection, afin de pouvoir assurer une validité statistique de base.

Ont été prises en compte les variantes graphiques mineures (le saige pour le sage, blancq pour blanc, etc.). Par contre, nous avons évité les noms commençant par une voyelle ou par un h- parce que les notations sont moins assurées: dès 1491, on trouve toujours Lallemand, Lardinois, Lartillier, Lamedeu, Lescrinier, Lhost, presque toujours sans apostrophe, ce qui peut paraître suspect.

Une des hypothèses de départ est que l’accrétion de l’article ou de la préposition est fonction du nombre de syllabes du nom lui-même; nous avons dès lors constitué plusieurs séries de surnoms selon le nombre de syllabes que comporte le surnom lui-même (1, 2 ou 3).

La période 1491–1796 a été répartie en 31 décennies (la dernière étant incomplète puisque les registres s’arrêtent en 1796). Pour chacun des noms ou surnoms, a été comptabilisé dans chacune des décennies le nombre de porteurs du nom enregistrés au moment de leur admission à la bourgeoisie, selon qu’ils sont désignés par la forme simple du nom (Brun), la forme avec article non agglutiné (le Brun ou Le Brun) ou la forme avec article agglutiné (Lebrun). N’ont pas été pris en compte les dérivés du nom simple, ce qui aurait pourtant été intéressant dans l’équilibre général du système, pour évaluer l’importance des deux syllabes. En effet, généralement, le surnom d’un brun donne comme noms de ­famille soit Lebrun soit Bruneau, Brunet, etc.; pour un blanc (de cheveux), ce sera Leblanc ou Blanchard, Blanchot, etc.

← 149 | 150 → Les différents types de surnoms délexicaux (ethniques, physiques ou moraux, noms de métier ou de dignité) ne présentent pas de différence significative dans le traitement. Par contre, le nombre de syllabes de chacun d’entre eux a une importance considérable.

Pour les surnoms déterminés par un article à l’origine, nous avons veillé à déterminer l’évolution dans le temps selon que le lexème servant de surnom est composé d’une, deux ou trois syllabes.

1° Surnoms monosyllabes

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Fig. 5: Le surnom qui ne comporte qu’une seule syllabe bénéficie très rapidement de l’accrétion de l’article, type Legrand.

• L’accrétion de l’article devient rapidement la règle à laquelle n’échappent que peu de noms, uniquement des surnoms comme Coq qui présentent une finale consonantique forte, et en l’occurrence gutturale (Grand dans une moindre mesure);

• Ce phénomène d’accrétion s’amorce dès 1521/30, l’accrétion est aussi courante que la non-accrétion entre 1571/80 et 1691/1700 et s’impose pratiquement comme la règle absolue (à quelques exceptions près) vers 1700/10 et surtout 1751/60.

2° Surnoms à deux syllabes

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Fig. 6: Le surnom qui comporte deux syllabes perd assez vite l’accompagnement de l’article, type Petit.

← 150 | 151 → • L’accrétion de l’article (type Lepetit) n’atteint le score de 10 % qu’une seule fois dans la décennie 1631/40 et disparaît pratiquement dès 1711/20;

• La disparition de l’article, quant à elle, ne s’amorce vraiment (à quelques exceptions près) que vers 1561/780 pour devenir la norme dès 1611/20 – 1641/50 et atteindre plus de 90 % des cas en 1721/30.

3° Surnoms à trois syllabes et plus

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Fig. 7: Si le surnom comporte plus de deux syllabes, type Vigneron, l’article disparaît au plus tard à la fin du XVIIe siècle.

• Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on trouve des cas de noms avec accrétion de l’article, du type Lechanteur;

• La disparition de l’article dépasse les 10 % des cas dès 1551/60 (donc un peu plus tôt) pour devenir nettement prédominante dans la décennie 1641/50 et être définitive dès 1681/1690.

On est frappé tout de suite par la similitude et le parallélisme chronologique des processus d’évolution des différents cas, ce que confirment partiellement les noms détoponymiques.

2.2 Le sort de la préposition dans les noms d’origine toponymique

Pour les noms d’origine introduits par la préposition de, la situation est en effet parallèle même si l’on constate un certain décalage. Il est du reste plus difficile de les appréhender car les noms à base de noms de lieu ou „détoponymiques“ se renouvellent plus rapidement et empêchent une comparaison significative, particulièrement les noms à une syllabe.

← 151 | 152 → Pour les NF détoponymiques à deux syllabes, le processus de disparition de la préposition de (type Velaine) s’amorce vraiment vers 1600 – après quelques essais en 1531/40 – pour devenir prédominant à partir de 1621/30 et surtout depuis 1671/80.

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Fig. 8: Comme les surnoms, les noms d’origine toponymique comportant deux syllabes (type Velaine) ne requièrent pas l’accrétion de la préposition de.

Quant aux NF détoponymiques à trois syllabes, le même processus commence également vers 1600, pour être à égalité vers 1641/50 et dominant vers 1681/90. Grande similitude donc avec les NF détoponymiques à deux syllabes.

On notera, soit dit en passant, que dans le domaine linguistique wallon, certains de ces noms détoponymiques peuvent avoir intégré la préposition sous sa forme dialectale wallonne di au lieu de de. Quelques exemples significatifs parmi d’autres dans l’anthroponymie contemporaine: Dispa(s), Dispaux, Duspeaux = de Spa; Dister ~ Dester = de Ster, nom de lieu très courant dans l’est de la Wallonie; Distèche ~ Destexhe = de Stexhe, hameau de Horion-Hozémont (arr. de Liège); Distate, Distatte ~ Destate, Destatte = de Statte, à Huy; Discry = de Scry, à Abée (arr. de Huy); Digneff, Dignef, Digneffe = de ­Jeneffe, w. Gn’gnèfe (arr. de Waremme ou de Dinant); Diskeuve ~ Deskeuvre = de Skeuv(r)e, hameau de Natoye (arr. de Dinant); Distave = de Stave (arr. de Philippeville), etc.

Bien qu’il existe des exceptions comme Dissewiscourt, Disséwiscourt = de Séviscourt, hameau de Bras (arr. de Neufchâteau), les noms détoponymiques obéissent de manière générale à la loi des deux syllabes. Il est vrai que l’aphérèse n’est pas possible sans la défiguration du nom de lieu éponyme (qui possède déjà de toute façon trois syllabes). Il en va de même pour quelques noms qui servent de contre-exemples à notre démonstration, comme par exemple Dedessuslemoustier ou Doutrelepont.

Nous pouvons dès lors conclure qu’en Wallonie et dans le nord du domaine gallo-roman, les noms de famille ont de préférence une consistance d’une ou de deux syllabes; la longueur moyenne des mots en français doit du reste être similaire. Le système anthroponymique a structuré implicitement les NF pour arriver à ce nombre de syllabes. Il y a bien ← 152 | 153 → entendu de nombreuses exceptions, mais il s’agit certainement d’une tendance profonde et réelle que l’on peut dater ainsi:

• milieu du XVIe siècle pour l’amorce de l’évolution;

• 1re moitié du XVIIe siècle pour la phase d’équilibre;

• fin XVIIe siècle / début XVIIIe siècle pour la généralisation des divers processus.

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Fig. 9: L’accrétion de l’article, pour les surnoms à une seule syllabe, s’amorce dès le XVIe siècle et est terminée au début du XVIIIe siècle

Il va de soi que Namur n’est pas pour autant exemplatif pour l’ensemble du domaine d’oïl. Il faudrait des points de comparaison avec d’autres régions de ce vaste domaine linguistique, particulièrement avec la Normandie qui est la région où subsistent le plus grand nombre de noms de famille avec accrétion de l’article, comme le montre un graphique donnant le score respectif des NF Le Chevalier/Lechevalier dans les différentes zones. La Wallonie est très nettement la région où se vérifie notre hypothèse de départ de manière évidente.

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Fig. 10: À l’inverse de la Normandie, la Wallonie n’apprécie guère les noms de famille trop longs avec accrétion de l’article, type Lechevalier ~ Chevalier.

← 153 | 154 → 3 Pour conclure

La „loi des deux syllabes“, telle est la théorie que nous avons jugé bon de développer dans cet article consacré d’une part à l’aphérèse des dérivés hypocoristiques et d’autre part à la fixation des noms de famille en Wallonie. D’aucuns pourront trouver la démarche subjective, orientée, voire partiale. Que l’on ne se trompe pas, il ne s’agit pas d’une loi comme en proposent la physique, la chimie ou les mathématiques. C’est une loi qui supporte de nombreuses exceptions, mais qui reste une tendance lourde du domaine linguistique particulier que constitue la réalité onymique, située au cœur de l’humain et de l’expressif.

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