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De l’idéologie monolingue à la doxa plurilingue : regards pluridisciplinaires

de Hervé Adami (Éditeur de volume) Virginie André (Éditeur de volume)
Collections VI, 304 Pages
Série: Transversales, Volume 41

Table des matières


HERVÉ ADAMI* & VIRGINIE ANDRÉ**
ATILF – Université de Lorraine et CNRS

Introduction : l’hétérodoxie comme facteur d’innovation scientifique

L’idéologie dominante du moment en sociolinguistique et en didactique des langues est le plurilinguisme. Il constitue tout à la fois, et dans une grande confusion, une réalité sociolinguistique, un thème de recherche, un paradigme, une étiquette disciplinaire et, c’est notre position dans cet ouvrage, une idéologie linguistique. De nombreux chercheurs, confirmés ou en devenir, s’intéressent à cette question et beaucoup de programmes de recherche sont en cours. Dans cette vague, le Conseil de l’Europe est pionnier et pilote : il suscite, impulse, préconise, encourage ou soutient les recherches et les chercheurs qui s’engagent dans cette voie. Le fait qu’un thème soit omniprésent dans un champ de recherche n’est pas en soi une nouveauté. Dans le cas du plurilinguisme, ce qui nous semble différent, c’est qu’un thème de recherche soit devenu une idéologie dominante, une doxa c’est-à-dire « un ensemble de croyances fondamentales qui n’ont même pas besoin de s’affirmer sous la forme d’un dogme explicite et conscient de lui-même » (Bourdieu 1997 : 30). Il ne s’agit plus d’analyser les multiples réalités du plurilinguisme, de mener des recherches afin de produire des connaissances sur ces réalités mais de militer pour le plurilinguisme. Les cadres théoriques se transforment en cadres idéologiques : « le plurilinguisme est bon en soi et doit être défendu ». De nombreuses recherches menées sur ce thème ont donc pour objectif, explicite, implicite ou subreptice, de démontrer ce postulat idéologique.

L’idée de cet ouvrage est née du constat de l’enlisement de la réflexion en sociolinguistique et en didactique des langues dans le ← 1 | 2 → conformisme et le suivisme vis-à-vis de cette doxa. L’interminable succession des contributions, communications ou thèses dans ce domaine, qui louent les positions du Conseil de l’Europe, citent abondamment ses textes ou ceux de ses experts, n’est pas un indice, selon nous, de la vitalité ou de la justesse d’une pensée mais au contraire de sa sclérose. Une critique avait été faite il y a quinze ans déjà par Calvet et Varela (2000) et Calvet (2002) sur ce qu’ils appelaient « le discours politico-linguistiquement correct ». Puren (2001 et 2007), de son côté, émet les premières critiques structurées sur les politiques européennes en matière d’enseignement des langues, sur les méthodes de travail des experts et sur les méthodologies didactiques mises en œuvre. Adami (2012) interroge de son coté les rapports des travaux scientifiques sur le plurilinguisme avec les aspects idéologiques qui leur sont sous-jacents. Maurer surtout (2011) mène une critique frontale de ces politiques, tant sur le fond idéologique que sur les méthodes et les méthodologies didactiques. Calvet (2000) ne s’intéressait pas aux positions du Conseil de l’Europe, ni même à la didactique, mais décrivait la transformation de la sociolinguistique en œuvre de bienfaisance politique et culturelle et dénonçait les positions de défense systématiques et inconditionnelles des « minorités », linguistiques et/ou culturelles. Affirmant de façon iconoclaste face au discours dominant qu’ « on ne peut pas interdire aux gens de changer de langue, on ne peut pas les obliger à transmettre une langue dont ils ne veulent plus… » ou qu’ « une langue n’a pas à être protégée par principe mais qu’elle doit l’être chaque fois que ses locuteurs en ont besoin » (Ibid. : 95–96). Il constatait déjà que « de grands principes qui peuvent paraitre généreux débouchent en fait sur la paralysie et l’inefficacité » (Ibid. : 101). Or, depuis, rien n’a changé. Pire même, l’eau tiède de l’idéologie plurilingue inspirée par le Conseil de l’Europe a continué à couler sans interruption jusqu’à noyer la recherche dans un flot de contributions convenues et rigoureusement conformes à la doxa qui font acte d’allégeance publique par le système éprouvé des citations. Les contributions critiques n’ont pas, ou très peu, fait l’objet d’un débat mais elles sont été opportunément oubliées, remisées, discréditées. La force et la pertinence de ces critiques auraient dû susciter un débat franc et ouvert qui aurait sans doute ← 2 | 3 → été utile et stimulant pour notre champ scientifique : au contraire de cela, la confrontation directe a été savamment évitée et le cycle de la reproduction sans fin des émules et des contributions conformes aux politiques linguistiques et didactiques européennes a repris son cours. Ce faisant, la recherche a pris un retard considérable sous l’étouffoir de cette idéologie linguistique et didactique. C’est toute la discipline scientifique qui perd sa crédibilité et sa force de renouvellement. Mais, ce qui importe ici n’est pas le devenir de telle ou telle discipline ou sous-discipline scientifique, ce qui en soi est secondaire au regard des problèmes du monde et de ceux qui l’habitent. En revanche, les implications pratiques de l’idéologie plurilingue « linguistico-politiquement correcte », comme dirait Calvet, nous intéressent bien davantage. En effet, les positions dominantes qu’elle occupe contribuent à orienter les débats et les prises de décision en matière de politique linguistique. Or, de cela, nous ne pouvons rester spectateurs.

Au-delà du domaine de la sociolinguistique et de la didactique des langues, qui est le nôtre, nous souhaitons ainsi interroger également des notions omniprésentes dans le débat scientifique et citoyen qui sont celles de « culture », de « diversité », de « différence », ou encore d’ « identité », de « pluralité », d’ « altérité ». Pour cela, une approche pluridisciplinaire nous est apparue indispensable pour éclairer notre débat. D’ailleurs, davantage qu’un éclairage, l’approche pluridisciplinaire est pour nous un principe et une nécessité pour comprendre le phénomène qui nous intéresse. Et selon nous, l’approche pluridisciplinaire ne consiste pas simplement à faire intervenir des spécialistes de diverses disciplines sur un même thème mais signifie que chaque auteur convoque d’autres disciplines dans son propos. Notre objectif n’est pas de susciter une querelle de boutique disciplinaire, même si nous ne sommes pas naïfs et que nous savons parfaitement que l’imposition d’une doxa sert nombre d’intérêts de carrière ou de futures carrières. Nous souhaitons, en partant d’un champ scientifique que nous connaissons, interroger certaines positions idéologiques en les replaçant dans le contexte beaucoup plus large des mouvements du monde et de ses réalités économiques, sociales et politiques. Il ne s’agit pas de substituer une vérité à une autre mais de questionner, encore et encore, ← 3 | 4 → les positions établies, y compris par un style qui ne cherche pas forcément le consensus.

Pour cela, nous ne souhaitions pas une succession de contributions qui n’auraient, comme c’est souvent le cas, qu’un lien assez lâche avec le thème central et qui rendraient compte des derniers travaux de tel ou tel chercheur. Les contributions des auteurs sont des prises de positions engagées mais rigoureuses qui toutes devraient susciter le débat. Sur la base d’une proposition de contribution, nous avons contacté des auteurs dont nous savions qu’ils s’étaient déjà exprimés sur le sujet qui nous intéresse, à savoir le questionnement de la doxa plurilingue qui domine aujourd’hui. Le fait que les auteurs proposent des contributions qui sont assez proches les unes des autres sur bon nombre de points n’est donc pas un hasard : nous avons choisi de construire un ouvrage cohérent de ce point de vue. Nous avons pensé que les positions que nous critiquons avaient suffisamment l’occasion de s’exprimer ailleurs et que le débat, s’il doit avoir lieu, trouvera largement une place que nous ne pouvions lui laisser dans ce livre. Mais, si les positions des auteurs sont souvent proches les unes des autres, ce n’est pas le résultat d’une concertation ou d’une répartition des tâches : chaque auteur nous a proposé un texte en toute liberté sur la seule base de l’appel à contribution que nous lui avions envoyé. Dans cet esprit, nous avons choisi de ne pas nous livrer à l’exercice rituel de présentation des contributions. Nous invitons plutôt le lecteur à les lire et à se faire lui-même une opinion, sans passer par le filtre interprétatif des éditeurs de l’ouvrage.

C’est donc un ouvrage d’idées et d’engagements que nous proposons au lecteur mais ce sont des engagements assumés, qui ne cherchent pas à se cacher derrière le paravent de l’expertise scientifique neutre et distanciée. Nous le concevons également comme un appel à la subversion scientifique et intellectuelle : aucune question, aucun sujet, aucune piste ne peut être laissée de côté par la recherche au motif que cela pourrait apporter des réponses dérangeantes, pour qui ou quoi que ce soit. Aucun scientifique, aucune théorie ni aucune méthodologie n’est infaillible et personne ne peut prétendre apporter la seule et unique bonne réponse. En revanche, il est une certitude : ← 4 | 5 → si les questions ne sont pas posées, il est sûr qu’elles n’obtiendront jamais de réponse.

Références

Adami H. 2012. Langues et cohésion sociale : entre analyse scientifique et débats idéologiques. In Conti V., De Pietro J.-F., Matthey M. (eds). Langue et cohésion sociale. Enjeux politiques et réponses de terrain. Neuchâtel : Délégation à la langue française, p. 49–66.

Bourdieu P. 1997. Méditations pascaliennes. Paris : Le Seuil.

Calvet L.-J., Varela L. 2000. XXIe siècle : le crépuscule des langues ? Critique du discours Politico-Linguistiquement Correct. Estudios de Sociolingüistica 1(2), p. 47–64.

Calvet L.-J. 2002. Le marché aux langues. Les effets linguistiques de la mondialisation. Paris : Plon.

Maurer B. 2011. Enseignement des langues et construction européenne. Le plurilinguisme, nouvelle idéologie dominante. Paris : Editions des Archives contemporaines.

Puren C. 2006. « Le Cadre européen commun de référence et la réflexion méthodologique en didactique des langues-cultures : un chantier à reprendre ». Disponible sur : <http://www.aplv-languesmodernes.org/spip.php?article35>.

Puren C. 2007. « Quelques questions impertinentes à propos d’un Cadre Européen Commun de Révérence », Journée des langues de l’IUFM de Lorraine, 9 mai. Conférence sous forme de présentation sonorisée. Disponible sur : <http://www.christianpuren.com/mes-travaux/2007b/>. ← 5 | 6 →

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    <herve.adami@univ-lorraine.fr>

  **  <virginie.andre@univ-lorraine.fr>

PHILIP RILEY*
ATILF, Université de Lorraine et CNRS

“More languages means more English”: Language death, linguistic sentimentalism and English as a lingua franca

Introduction

“A language dies every two weeks.” Popular wisdom has adopted David Crystal’s (2000) plausible approximation as a hard-and-fast statistic, though he would be the first to surround it with all sorts of caveats, not the least of which is the difficulty of identifying and enumerating separate and distinct ‘languages’, since that is an activity which has more in common with counting the waves of the sea rather than the pebbles on the beach. Crystal based his calculation on the “best estimate” that there are at present some 6,000 languages in the world, 96% of which are spoken by just 4% of the total population. He concluded that by the end of the century half of those languages will have become extinct, a prospect he calls “the crisis of the millennium” and, indeed, one that no-one with the slightest interest in language or languages could fail to take seriously. (cf; Fishman 1991; Grenoble and Whaley 1998; Nettle and Romaine 2002; Abley 2005; Harrison 2008). But like most truths universally acknowledged, this one has given rise to a great deal of commentary, some of it cogent and responsible, but some of it uninformed, unrealistic or misplaced.

What follows is an attempt to disentangle certain of these issues and, in particular, to question some of the conclusions which have been ← 7 | 8 → drawn from the forecasts of widespread and imminent language death and of the inevitable world hegemony of English.

1. ‘Language death’: some considerations

First, we need to remember that the expression ‘language death’ is a metaphor. A reasonably clear and serviceable one that can be glossed by simply saying that a dead language is one that is no longer spoken, but a metaphor nonetheless. A language does not literally die, as its speakers may do (though they may also change languages), it is no longer used. Such an observation will be relegated to the domain of sub-molecular pedantry by many, but if the metaphor is extended – if, for example, we speak of languages as being ‘extinct’ or ‘revitalised’, if, that is, we begin to speak as if they were organic or animated, ‘species’, we risk talking and thinking about them in ways which are to a greater or lesser degree inappropriate or deceptive.

At the present time, in particular, we might adopt the discourse of ecology and evolution, continuing an exchange between biology and linguistics started by Darwin and Schleicher, with their shared images of ‘family trees’ (Schleicher 1863; Bouquet 1996; Alter 1999) and popularised by Ernst Haeckel (Richards, 2008). The Schleicher-Darwin genealogical or ‘branching trees’ convention is such a familiar part of our semiotic landscape that we are usually unaware that it pays a very high price for its pedagogical clarity. Bouquet (ibid.) speaks of “the visual imperative of the genealogical diagram”: it misrepresents the process of speciation, whether biological or linguistic. For example, evolutionary theory posits the occurrence of periods during which a given population will include both individuals who possess and who do not possess a given trait. This is of massive and fundamental importance for sociolinguistics, which would shrivel and die as a discipline if it did not take the existence, workings and consequences of variation into account. Yet that is precisely what the tree diagram asks us ← 8 | 9 → to do: divergence from an existing line is represented as a clear-cut, momentary event rather than as a lengthy, protracted and patchy process. Another example of the inappropriateness of the branching tree model to linguistic evolution is that it obscures the fact that when a language X evolves into language Y, the same phenomena can be described both as the ‘death’ or the ‘birth’ of a language.

Résumé

Le plurilinguisme est l’objet de toutes les attentions scientifiques en sociolinguistique et en didactique des langues etrangères. Il est également l’objectif affiché des politiques éducatives d’un grand nombre d’Etats européens qui suivent en cela les préconisations du Conseil de l’Europe. Le vent ayant tourné en faveur de la « pluralité », sous toutes ses formes, le plurilinguisme est devenu une notion à la mode puisqu’il s’inscrit dans le sacro-saint « respect de la diversité » qui constitue le socle idéologique de la bien-pensance d’aujourd’hui. Dans cette communion collective autour des bienfaits et des avantages du plurilinguisme, on a oublié qu’il devait constituer un objet d’étude plutôt qu’un objet de culte.
Cet ouvrage n’est pas une contribution de plus sur le plurilinguisme mais une analyse à la fois des discours scientifiques portés sur le plurilinguisme et des politiques linguistiques et éducatives menées au nom de la pluralité des langues. C’est un ouvrage qui entend bousculer la nouvelle doxa plurilingue et enrayer le cycle de reproduction sans fin des discours convenus sur le plurilinguisme.

Résumé des informations

Pages
VI, 304
ISBN (ePUB)
9783035198645
ISBN (PDF)
9783035203240
ISBN (MOBI)
9783035198638
ISBN (Broché)
9783034313841
Langue
Français
Date de parution
2015 (Août)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. VI, 304 p., 3 ill. n/b

Notes biographiques

Hervé Adami (Éditeur de volume) Virginie André (Éditeur de volume)

Hervé Adami est professeur à l’Université de Lorraine et membre du laboratoire ATILF (CNRS). Virginie André est maitre de conférences à l’Université de Lorraine et membre du laboratoire ATILF (CNRS). Ils sont co-animateurs du groupe de recherche Langage, Travail et Formation (LTF).

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