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Entre linguistique et anthropologie

Observations de terrain, modèles d’analyse et expériences d’écriture

de Danielle Londei (Éditeur de volume) Laura Santone (Éditeur de volume)
Collections IV, 345 Pages
Série: Transversales, Volume 35

Résumé

A distance de plus d’un demi-siècle de la célèbre Conférence des Linguistes et des Anthropologues (1952), qui souda officiellement les liens entre Jakobson et Lévi-Strauss en inaugurant un nouveau tournant épistémologique, cet ouvrage se propose de vérifier, d’une part, si le débat entre linguistes, anthropologues, mais aussi spécialistes de la communication, se poursuit, et, d’autre part, d’identifier les différentes modalités selon lesquelles la dimension linguistique et la dimension culturelle se rejoignent, s’opposent ou se croisent encore aujourd’hui. Dans le paysage « globalisé » de notre temps, quels nouveaux éclairages peuvent nous offrir ces deux champs? Les contributions à ce collectif configurent une perspective réflexive qui met au jour la pluralité des points de vue et des postures d’observation, des modèles d’analyse et des expériences d’écriture engendrant des pratiques tout aussi diversifiées d’interprétation, de traduction et de négociation du sens entre des médiateurs de langage. Ces « lectures du monde » nous engagent à maintenir le dialogue entre linguistes et anthropologues en termes de nécessité interdisciplinaire et à le concevoir comme un instrumentheuristique de recherche indispensable à l’appréhension de processus sociaux, langagiers et culturels complexes que les chercheurs se donnent pour tâche commune de comprendre et de faire comprendre.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos du livre
  • À propos des directeurs de la publication
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Entre linguistique et anthropologie. Observations de terrain, modèles d’analyse et expériences d’écriture: Danielle Londei et Laura Santone
  • Première partie Liens entre linguistique et anthropologie : toute une histoire...
  • Le linguiste et l’anthropologue : retour sur un dialogue interdisciplinaire: Jean-Michel Adam
  • Les linguistes, les anthropologues et L’Homme : l’aventure du discours: Laura Santone
  • Sémiotique et anthropologie : « La sémiose, un apprivoiseur d’étrangeté »: Georges Molinié
  • Anthropologie et linguistique : influences, séparations et dialogues: Alessandro Duranti
  • Si un lion pouvait parler, nous ne pourrions le comprendre. Mots, jeux linguistiques, idéologies locales et cosmopolitisme: Vincenzo Matera
  • Du métissage au branchement des langues: Jean-Loup Amselle
  • Deuxième partie Quand le terrain observé est raconté : le récit de l’autre e(s)t le récit de soi:
  • L’anthropologie. Entre réalisme conceptuel et fiction narrative: Mondher Kilani
  • Le dialogue de l’anthropologue avec lui-même : l’autoethnographie: Yves Winkin
  • Soi en question et soi raconté. Les influences de la pratique spirituelle sur la pratique autobiographique: Mauro Peressini
  • Au prisme du regard ethnographique... ou comment textualiser l’observation de processus en jeu dans des situations d’interprétariat pour des migrants dans divers contextes institutionnels ?: Aline Gohard-Radenkovic, Mirko Radenkovic
  • Regard éloigné, regard rapproché : l’anthropologie et la linguistique au service de l’identification des stratégies de communication en milieu professionnel international: Pia Stalder
  • Troisième partie « Traduire » en mots les interactions et les remédiations de sens
  • La traduction comme pratique multiforme imbriquée dans l’activité située: Sara Merlino, Lorenza Mondada
  • La négociation de la « traduisibilité » : quelques pratiques d’interprétation dans les entretiens cliniques: Laura Gavioli et Natacha Niemants
  • Traduction orale, cadre participatif et action. Le cas d’un séminaire de musique plurilingue: Laura Gavioli et Natacha Daniela Veronesi
  • Quatrième partie Mise en mots, translations et remédiations identitaires
  • La Lingua franca méditerranéenne et la question de la médiation: Jocelyne Dakhlia
  • La forêt de plumes et les six côtés du monde. La pensée linguistique et anthropologique de Giorgio Raimondo Cardona: Corrado Bologna
  • De l’oral à l’écrit et de l’écrit à l’oral. Problématique du langage musical transculturel irano-ottoman: Arash Mohafez, Zia Mirabdolbaghi
  • Dévoiler les mondes du post-génocide rwandais. Langues, acteurs et conflits: Michela Fusaschi, Francesco Pompeo
  • Auteurs

DANIELLE LONDEI ET LAURA SANTONE

Entre linguistique et anthropologie. Observations de terrain, modèles d’analyse et expériences d’écriture

Pour faire de l’interdisciplinaire il ne suffit pas de prendre un « sujet » (un thème) et de convoquer autour deux ou trois sciences. L’interdisciplinaire consiste à créer un objet nouveau, qui n’appartienne à personne.

(Roland Barthes)

Les ethnographes n’étudient pas les cultures, ils en écrivent.

(Jean Bazin)

Le titre de cet ouvrage collectif, Entre linguistique et anthropologie. Observations de terrain, modèles d’analyses et expériences d’écriture, révèle d’emblée, aujourd’hui, après avoir ces deux disciplines marqué de manière déterminante le XXème siècle, son ambition et sa gageure. L’idée est née après une relecture, à distance de plus d’un demi-siècle, du chapitre qui ouvre les Essais de linguistique générale de Roman Jakobson, soit le texte du bilan conclusif avec lequel il concluait en 1952, auprès de l’Université d’Indiana, la Conférence des Anthropologues et des Linguistes, qui, notamment, souda officiellement le rapport d’estime et d’intérêt scientifique réciproque entre Jakobson et Lévi-Strauss. C’est à partir de ce moment, comme le rappellera Lévi-Strauss quelques années plus tard dans son Anthropologie structurale (1958), que le clivage épistémologique entre les deux disciplines se réduit et que le parallèle entre les deux figures de chercheurs de l’anthropologue et du linguiste s’impose. La réflexion du premier s’avère enrichir celle du second – et vice-versa -, les deux engageant des approches différentes mais au fil d’un même questionnement, à savoir les fondements du discours et des ← 1 | 2 → pratiques socioculturelles qui y sont associées. Démarche qui se révèlera aller au-delà du champ de la recherche individuelle en s’inscrivant dans une logique d’échange et de réciprocité disciplinaire et comportant ainsi une confrontation des “méthodes de terrain”, comme l’expliquera Lévi-Strauss dans sa célébre interview à Didier Eribon :

La linguistique […] celle que pratiquait Jakobson me passionnait à l’égal d’un roman policier […] Benveniste avait un tempérament très différent, et lisant ces deux grands maîtres du structuralisme, on avait – on a toujours – le sentiment de participer à une grande aventure de l’esprit. Par comparaison, ce qu’on fait aujourd’hui m’apparaît d’une aridité rebutante. (1988 : 160)

Mots qui font écho à ce qu’avait exactement déclaré Jakobson à Bloomington :

Si, maintenant, nous étudions le langage de concert avec les anthropologues, nous devons nous réjouir de l’aide qu’ils nous apportent. En effet, les anthropologues n’ont cessé d’affirmer et de prouver que le langage et la culture s’impliquent mutuellement, que le langage doit être conçu comme une partie intégrante de la vie sociale, que la linguistique est étroitement liée à l’anthropologie culturelle. Il est inutile que j’insiste sur ce problème, que Lévi-Strauss a présenté d’une manière si éclairante. (1963 : 27)

En partant de ce lieu de mémoire très fort et déterminant pour chacune de ces disciplines, nous voulons aujourd’hui revenir sur les raisons de cette collaboration en posant quelques questions préliminaires. L’époque contemporaine nous oblige-t-elle à interroger notre perception du réel de la même manière qu’alors ou bien les pensées, les imaginaires, les langages se sont-ils radicalement modifiés dans une sorte de mutation anthropologique, suite à l’avènement des nouvelles technologies dans le paysage culturel soi-disant globalisé de notre temps, dans ce paysage où dominent les connexions, où l’on parle de langage digitale et d’intelligence connective ? Il suffit de se rapporter à ce que Giuseppe O. Longo, théoricien de l’information, appelle la future « créature planétaire ». Pour lui, la vocation de l’ordinateur est de mettre en communication les êtres humains. Ceux-ci finiraient par créer une créature unique, omniprésente, un peu comme cela advient avec les abeilles dans une ruche, comme si chacun déléguait une partie de son activité mentale collective ← 2 | 3 → et connective. Aujourd’hui, la technologie est si envahissante que règne une certaine confusion entre le naturel et l’artificiel et que l’on met à risque la préservation de l’humain, depuis son rapport symbiotique entre le rationnel et l’émotionnel, ses diversités individuelles et collectives, ses différences culturelles et leur expressivité. L’intelligence collective – ce que nous pouvons dans ce contexte appeler les langages et les cultures – est mise à dure épreuve car si les sciences de référence visent à affronter les problématiques, en proposant des explications rationnelles, les technologies, elles, n’ont pas l’ambition d’expliquer, mais celle de faire.

Et alors, quelles nouvelles réponses peuvent nous offrir ces deux disciplines ? De quelle façon et dans quelle mesure peuvent-elles nous fournir matière à éclairer et à renouveler nos propres recherches, nos enseignements dans une situation plurilingue et pluriculturelle dans laquelle évoluent nos recherches autant que notre quotidien ?

Au-delà de ces amples questionnements, notre propos, plus modestement, a été de solliciter une réflexion censée vérifier, d’une part, si l’(inter)connexion entre linguistes, anthropologues, mais aussi spécialistes de la communication, se poursuit, et, d’autre part, d’identifier les différentes modalités selon lesquelles la dimension du langage et la dimension de la culture se rejoignent encore aujourd’hui. Sans doute faudrait-il s’entendre sur la terminologie plurielle dont ces disciplines sont porteuses, mais nous affirmons sans ambages que ce volume ne veut pas se présenter comme un lieu accueillant d’archives et de mises à jour, ni arborer un caractère taxinomique qui tenterait de repérer et d’organiser de nouvelles structures-pont entre ces disciplines. Nous considérons ici disciplines et savoirs du point de vue de leur production plus que comme des contenus objectivés, ce qui revient à étudier les pratiques savantes dans leurs enchaînements et leurs logiques propres, sans préjuger de leurs résultats, sans les hiérarchiser ou discriminer selon les champs disciplinaires et les objets de connaissance dont elles relèvent ou selon la légitimité des acteurs qui s’y adonnent. Que l’on se réfère à l’anthropologie-linguistique, à la linguistique-anthropologique, à l’anthropologie du langage, ou encore, à l’anthropologie de la communication, autant qu’à la linguistique interactionnelle ou à la rhétorique ou à la sémiotique, ← 3 | 4 → pour ne citer que les principales disciplines impliquées, il s’agit de saisir, au-delà des différences théoriques, méthodologiques ou techniques, le sens profond, culturel, des phénomènes de communication. Dès lors, comment ne pas convoquer à côté de ces disciplines la didactique des langues et des cultures, comme l’un des aboutissements possibles ?

L’analyse des phénomènes communicatifs, des processus ainsi que des produits, des acteurs et des dispositifs que l’on utilise en tant que modalités de participation qui se mettent en action, cesse alors d’être une fin en soi, enfermée dans une spirale de spécialisation et de formalisation toujours plus poussée, et devient un moyen pour parvenir à des dimensions plus amples et plus profondes qui investissent les modalités d’être au monde et dans le monde. C’est dans cette direction que nous entendons, d’ailleurs, l’affirmation de Franz Boas, lorsqu’il écrit que « la recherche strictement linguistique est une partie essentielle d’une recherche approfondie de la psychologie des peuples du monde » (Boas 1979 : 95). Alors que Dell Hymes avance l’idée que l’anthropologie linguistique doit s’identifier à « l’étude du langage dans le contexte de l’anthropologie » (1964), conviction qui acquiert toute sa valeur à partir du fait qu’une grande partie de la théorie linguistique de la première moitié du XXème siècle était née dans une sorte de vide pneumatique, malgré ou comme conséquence logique et méthodologique de la célèbre distinction entre signifiant et signifié posée par Ferdinand de Saussure, césure qui écartait les « façons de parler » et leurs représentations culturelles du paradigme de la communication. Dès lors que l’on appréhende le langage dans ce cadre, les signes se laissent saisir dans la multiplicité des situations de communication et la culture, comme le remarquera James Clifford (1997), se manifeste comme un ensemble de circuits de pratiques et d’interactions, soit comme un texte qu’il faut lire dans une optique de voyage, en traversant les différents lieux de l’écriture.

L’écriture se retrouve, dès lors, au cœur de ce volume. Ecriture conçue et traversée dans ses multiples déclinaisons, autrement dit, les écritures déterminées par les apprentissages, les normes, les postures corporelles et mentales structurant un milieu et une culture particulières ainsi que les ensembles d’énoncés par lesquels les discours (paroles, rites, formules, comportements, pratiques…) s’organisent en ← 4 | 5 → texte(s) en guise d’une partition musicale, tout en laissant place aux variations individuelles. C’est par conséquent l’interprétation, pour le dire en filant cette métaphore musicale, qui constitue ici le jeu et l’enjeu de la réflexion menée par nos auteurs, qui interrogent leur rôle “sur le terrain” à partir de leur propre spécificité mais depuis un angle de réflexion commun : le langage et ses modes de représentation dans la construction des connaissances. Une réflexion qui ne va pas sans relancer le questionnement sur la notion de sujet traduisant et de ses implications éthiques.

Comme on le verra au fil de la lecture, les contributions de ce collectif configurent une perspective réflexive qui confirme, d’une part, la richesse de la confrontation des points de vue ainsi que des pratiques d’écriture et d’interprétation/traduction entre différents médiateurs du langage, et qui nous sollicite, d’autre part, à tenir vif le débat entre Linguistique et Anthropologie en termes de “nécessité interdisciplinaire”, c’est-à-dire en termes d’un élargissement épistémologique où le dialogue devient instrument heuristique de la recherche et non moins de la didactique des langues et des cultures. Nous sommes fermement convaincues que l’interdisciplinarité, tout comme les discours et les cultures, prenne forme dans les zones de frontière en tant que zones de contact, et que la recherche est toujours un lieu d’humilité, mais aussi de découverte renouvelée.

Les quatre parties de ce volume se tournent vers des problématiques interdisciplinaires qui vont de la linguistique appliquée à la pragmatique, de l’anthropologie sociale à l’anthropologie de la communication, de l’ethnographie de la communication à l’ethnométhodologie, de l’ethnométhodologie sociale à l’analyse conversationniste, dans un cadre de référence pluriel conçu comme terrain de questionnement “polyphonique” entre perspectives, compétences, méthodologies et procédures divergentes, mais qui témoignent d’un objectif commun : comprendre l’activité de discours en tant qu’activité de mise en mots culturelle et identitaire de la signification et de la représentation de soi. Au lecteur de découvrir ces différents parcours et de recomposer l’ensemble des points de vue pour s’orienter vers une vision plus ample et complexe que cette problématique interdisciplinaire posait. ← 5 | 6 →

Les participants à cet ouvrage ont joué pleinement le jeu. Ils se sont aventurés vers des territoires plus vastes, ils se sont interrogés, confrontés avec enthousiasme, dans un lieu géographique concret qui pouvait apparaître périphérique sur ces questions : Rome. Qu’ils soient remerciés d’avoir choisi de se décentraliser, de s’exposer à un débat ouvert, où chacun a pu apporter sa propre réflexion en acceptant le jeu emphatique que cette rencontre interdisciplinaire supposait.

Danielle Londei et Laura Santone

Bibliographie

Barthes, R. (1972), « Jeunes chercheurs », Communications, 19, pp. 1–5.

Bazin, J. (2008), Des clous dans la Joconde. L’anthropologie autrement, Toulouse, Anacharsis.

Boas, F. (1979), Introduzione alle lingue indiane d’America, a cura di G. R. Cardona, Torino, Universale Scientifica Boringhieri.

Clifford, J. (1997), Routes : Travel and Translation in the Late Twentieth Century, Cambridge, Mass.-London, Harvard University Press.

Hymes, D. (1964), Language and Culture in Society. A Reader in Linguistics and Anthropology, New York & London, Harper & Row.

Jakobson, R. (1963), « Le langage commun des linguistes et des anthropologues ». In Essais de linguistique générale, Paris, Editions de Minuit, pp. 25–42.

Lévi-Strauss, C. & Eribon, D. (1988), De près et de loin, Paris, Editions Odile Jacob. ← 6 | 7 →

JEAN-MICHEL ADAM

Université de Lausanne

Résumé des informations

Pages
IV, 345
ISBN (ePUB)
9783035197570
ISBN (PDF)
9783035202441
ISBN (MOBI)
9783035197563
ISBN (Broché)
9783034314701
Langue
Français
Date de parution
2014 (Avril)
mots-clé
Dimension culturelle Médiateur Processus langagier Nécessité interdisciplinaire
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2014. 345 p.

Notes biographiques

Danielle Londei (Éditeur de volume) Laura Santone (Éditeur de volume)

Danielle Londei est professeur de Langue et Culture françaises auprès du Département d’Interprétation et Traduction, Université de Bologne (Forlì). Ses recherches portent sur l’interdisciplinarité des approches linguistico- culturelles, en se référant essentiellement à l’historiographie, à l’anthropologie culturelle et à la philosophie de la complexité. Sur ces thématiques, elle a produit de nombreux essais et organisé plusieurs colloques internationaux. Laura Santone enseigne les Langue et Culture françaises à l’Université Roma Tre. Ses recherches portent sur l’analyse de la langue telle qu’elle s’actualise dans l’argumentation et dans divers types de discours: de l’écriture poétique au langage politique, des textes verbo-iconiques de la publicité au monologue intérieur et au dialogue épistolaire. Un domaine récent de son investigation porte sur l’étude de la voix au prisme de l’anthropologie.

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Titre: Entre linguistique et anthropologie