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Le Mort et le vif

Clichés/néologismes

de Walter Redfern (Auteur)
©2014 Monographies XII, 416 Pages
Série: European Connections, Volume 36

Résumé

Ce livre est une édition française repensée et mise à jour de The Dead and the Quick: Cliches and Neologisms in the Written, Spoken and Visual Cultures of Britain, the United States and France (1989, 2e édition 2010).
Walter Redfern considère le langage comme alternativement réactionnaire et révolutionnaire. Les mots sont complices dans le cramponnement humain aux réalités périmées, et toutefois le langage ne cesse d’évoluer par des processus de déplacement et de remplacement. En sus de la nature apparemment statique des clichés, cette étude se concentre donc sur le potentiel dynamique des mots. La créativité linguistique est présentée comme essentielle dans la résistance à la réflexion (ou l’absence de réflexion) toute faite.
Parmi les nombreux sujets étroitement liés et qui sont analysés ici de près se trouvent : l’imitation, le plagiat, la rumeur, la pensée politiquement correcte, le jargon, l’euphémisme, la répétition, la caricature, les stéréotypes. L’auteur étudie aussi le cliché et le néologisme dans le secteur visuel (par exemple, le kitsch, et les néomorphismes des psychotiques).
Paradoxalement, le cliché est un riche sujet de discussion. Et qui refuserait de s’intéresser au langage rajeuni ? Quoique pleinement académique dans la minutie de sa recherche, ce livre n’est jamais solennel comme un hibou ni sec.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Chapitre 1: Déclaration de mission
  • Chapitre 2: La Langue à l’école : apprentissage du cliché
  • Les Manuels
  • Le Jargon
  • Chapitre 3: Hurler avec les loups
  • La Mode
  • Clichés et rituels : la communication phatique
  • La Rumeur
  • Chapitre 4: Va-et-vient
  • Classicisme et imitation
  • Les Anciens et les Modernes/Les Géants et les nains
  • Le romantisme
  • Chapitre 5: Apogée
  • Flaubert
  • La Stupidité
  • Léon Bloy
  • Raymond Queneau
  • James Joyce
  • Surréalisme
  • Nathalie Sarraute
  • Eugène Ionesco
  • Les Balises
  • Chapitre 6: Nadir : plagiat
  • Mémoire et oubli
  • La Citation
  • Sources et Autorité
  • Chapitre 7: Les Moyens du plagiat
  • Pastiche
  • Contrefaçons
  • Parodie
  • Intertextualité
  • Parasites
  • Chapitre 8: Du Sublime au ridicule
  • Euphémisme
  • Litote et Circonlocution
  • Hyperbole
  • Métaphore : morte, disparate, ou autre
  • Adjectifs
  • Tautologie et Truisme
  • Chapitre 9: Quelques Mots bien choisis
  • Slogans
  • La Politique
  • Publicité
  • Proverbes et maximes
  • Les Proverbes dans les traditions orales
  • Locutions
  • Rime et rythme
  • Chapitre 10: Habitudes mentales / Comparaisons fausses
  • Bergson
  • Diderot
  • Molière
  • Idées fixes
  • Stéréotypes
  • Chapitre 11: Pop eyes : le visuel « pop »
  • Baudelaire : le chic et le poncif
  • Collages et objets trouvés
  • La Culture populaire
  • Le Kitsch
  • Presse
  • Humour
  • Chapitre 12: Un Trou mort-vivant
  • Attitudes d’élite : Remy de Gourmont
  • Jean Paulhan
  • Fuite devant les clichés
  • Emerson
  • Baudelaire et le dandy
  • L’Adhocisme
  • Le Détournement
  • Les Calembours
  • Derniers Mots
  • Chapitre 13: Changement de vitesse dans le melting-pot
  • Chapitre 14: Premiers Mots
  • Chapitre 15: Illustration de la défense
  • Chapitre 16: Les Nouveaux Mots chez nous et à l’étranger
  • Chapitre 17: Subtilité des mots-valises
  • Chapitre 18: Appellations contrôlées
  • Chapitre 19: Sommet du néologisme
  • Chapitre 20: Perdre la boule
  • Coda : en fin de compte
  • Notes
  • Chapitre 1 : Déclaration de mission
  • Chapitre 2 : La Langue à l’école : apprentissage du cliché
  • Chapitre 3 : Hurler avec les loups
  • Chapitre 4 : Va-et-vient
  • Chapitre 5 : Apogée
  • Chapitre 6 : Nadir : plagiat
  • Chapitre 7 : Les Moyens du plagiat
  • Chapitre 8 : Du Sublime au ridicule
  • Chapitre 9 : Quelques Mots bien choisis
  • Chapitre 10 : Habitudes mentales/Comparaisons fausses
  • Chapitre 11 : Pop Eyes : le visuel « pop»
  • Chapitre 12 : Un Trou mort-vivant
  • Chapitre 13 : Changement de vitesse et melting-pot
  • Chapitre 14 : Premiers Mots
  • Chapitre 15 : Illustration de la défense
  • Chapitre 16 : Les Nouveaux Mots chez nous et à l’étranger
  • Chapitre 17 : Subtilité des mots-valises
  • Chapitre 18 : Appellations contrôlées
  • Chapitre 19 : Sommet du néologisme
  • Chapitre 20 : Perdre la boule
  • Coda : Tout Compte fait
  • Bibliographie
  • Index
  • Titres de la collection

← x | xi → Remerciements

Je dédie ce livre à nous tous, car il n’existerait pas sans nos apports conjoints, infatigables, concurrentiels et omniprésents au mort et au vif de la vie du langage.

A l’intérieur de ce microcosme : ma femme, Angela, toujours elle-même en plein chez nous ou dehors : elle m’inspire, voire elle m’incite, à écrire et à vivre.

Quant aux amis et connaissances, en premier lieu l’artiste Patrick Hughes, dont la fascination qu’exerce sur lui le chevauchement de toutes choses s’entrecroise fréquemment avec la mienne, et dont les lunettes de perception visuelle ont souvent corrigé ma courte vue. Le regretté Keith Foley, qui a partagé avec moi et avec une générosité toute communiste son recueil énorme de néologismes. J’en ai fait de même : échange de faveurs. Doug Pye, cinéphile par excellence, qui m’a instruit sur la méthode rythmique (ou roulette du Vatican). Le feu Geoffrey Strickland, qui m’a rappelé sans cesse ce que j’ai tendance à négliger : le contexte, et qui m’a empêché de faire une gaffe élémentaire.

Feu Ken Gladdish, le docteur Jean Bobon, André Blavier, Gaston Ferdière m’ont tous fourni gentiment de sources, d’exemples et de conseils. Barbara Bowen a eu beau essayer de faire de moi un meilleur historien.

Je suis énormément redevable (voire pourri de dettes) au livre puissamment suggestif de Michel Schneider, Voleurs de mots. Je suis plagiaire, disait le plagiaire crétois.

Et bien entendu, Monsieur et Madame Toulemonde.

Tout néologisme ou syntagme récupéré dont je ne donne pas la source m’est imputable. Comme sont toutes les traductions.

Tous les jeux de mots et l’anglicisme de passage sont voulus, et totalement sans remords. ← xi | xii →

← xii | 1 → CHAPITRE 1

Déclaration de mission

D’un certain point de vue, il n’y a rien (de nouveau) à dire sur les clichés. De mon propre point de vue, il y en a beaucoup : de là ce livre. Qui pourtant a besoin d’une étude sur eux, ou attend d’être informé sur ce qui est déjà familier ? N’est-ce pas l’équivalent d’un manuel sur la respiration, la marche, la digestion ou le sommeil ? Nous sommes déjà orfèvres en la matière.

J’emploierai Je beaucoup dans ce livre, parce que Nous tient trop de la conspiration, du trône ou du rédacteur en chef.1 Je est étrangement plus modeste. J’emploie Nous lorsque je me sens persuadé que mes opinions sont assez communes – je n’oserais jamais deviner combien. Une de mes prémisses intermittentes est donc que certaines gens pensent approximativement comme moi de temps en temps. Cette hypothèse me semble relativement saine d’esprit. Sans elle, je ne ferais que jacasser dans une bouteille lancée d’une île déserte. (Le cliché qui se tapit ici est la « Bouteille à la mer » de Vigny. C’est une bouteille à champagne qui transporte dans ce poème le message orgueilleusement indestructible). Ou, pour être un peu moins mélodramatique : ce que je dis fera toujours la une pour certains. Si vous n’êtes pas d’accord quand j’écris Nous, vous murmurerez peut-être : « Parlez pour vous ». Je promets donc de faire précisément, dans ce qui suit, cela, et d’espérer que cette pratique sera contagieuse.

Je fis mes études secondaires dans un lycée, d’où je passai à l’université de Cambridge (avec une année à l’Ecole Normale Supérieure, Rue d’Ulm.) J’étais né dans un mauvais quartier de Liverpool. Mon intellect et ma prose reflètent ces réalités variées. Je m’intéresse vivement à la culture et du peuple et de l’élite. Je choisis d’étudier les clichés puisque je déteste les dettes et je prise le refus d’influence. Né dans un port qui se veut franc, hostile à l’automatique « pietas erga parientes », ou envers les almae matres, patriote fort tiède, partisan aveugle ni de l’époque présente ni du passé, et ← 1 | 2 → encore moins rêvant de quelque société imaginaire, adolescent je désirais ardemment mais vainement être capitaine de ma soi-disant âme, alors que j’étais trop pessimiste pour viser à être maître de mon destin. Parce que mon rival au lycée et plus tard un de mes amis les plus durables laissait orgueilleusement le style des poètes dernier cri s’infiltrer dans ses premières ébauches poétiques, pour mes premiers essais parallèles je refusais par principe même de lire ces maîtres-là. Et on parle de la peur de l’influence ! A l’âge dit mûr, les poèmes de lui et de moi sont parfaitement personnels. Ce phénomène, connu autrement comme l’ironie, la contre-finalité (Sartre), la loi de l’emmerdement maximum, ou le résistancialisme (Paul Jennings : « Les Choses sont contre nous ») me semble maître de l’univers. En voulant prendre mes distances par rapport à un rival, j’ai reculé vers la parodie et le pastiche, histoire de me moquer et de lui et de ses nombreux mentors. C’est ainsi que mon indépendance dépendait d’autrui. Malheureusement pour moi. Pour ce que cela vaut. L’existentialiste précoce, l’auto-engendreur solitaire, est revenu brutalement en terre.

Après ma précédente étude sur le langage (PunsCalembours) – et un proverbe nandi déclare qu’il n’y a pas de déclaration qui ne soit à double sens – qu’est-ce qui m’a attiré aux clichés et aux néologismes ? Sans être le moins du monde spiritualiste, je suis fasciné à perpétuité plutôt par l’esprit que par la lettre : l’implicite, le caché, ce qu’on révèle involontairement, le second degré. Dans Puns déjà, j’avais examiné les clichés et les néologismes pour leurs rapports avec les jeux de mots : rajeunissement, recyclage, créativité ou du moins activité. Si, à son plus haut niveau, le calembour est une idée soudaine et brillante, le cliché est une idée durable, mais qui a perdu son éclat. Le néologisme est autre chose. Il proclame qu’on n’est pas encore croulant, le vieux chien (et pour ne pas offenser les féministes et l’équité, la vieille chienne) peut être toujours plein de vie. Le langage et la pensée créatrice n’ont pas encore rendu l’âme. Voilà : quelques lignes, toutes ravagées de clichés, mais changer de décor fait autant de bien que de partir en vacances. Cela vous donne un serrement de cœur ? Espérons que vous ne me planquerez pas. Je pourrais aussi dire : écoutez-vous. Nous sommes tous davantage et des parasites et des inventeurs que nous ne le croyons. Et il y a peut-être quelque similitude entre ces deux pôles-là.

← 2 | 3 → Clichés et néologismes : des drôles de concubines, direz-vous. C’est vrai que j’en fais un mariage quelque peu forcé. Mon livre traite de l’emprunt passif ou actif, le parasitisme peu inventif ou créateur. Etude bipartite, il tient du centaure, du triton, ou du cheval joué par deux comédiens dans la « pantomime » britannique. Mon objectif est diffus, flou. La précision je la laisse aux horlogers, aux statisticiens, voir aux pronostiqueurs de l’économie, ces écrivaillons du calcul. John Gross a traité de fourre-tout mes Puns, semblables en cela aux clichés, aux mots-valises. Jusqu’au moment où le contenu de nos cerveaux sera classé et mis à jour constamment par quelque ordinateur de l’énième génération, je ne saurais jamais si mes clichés à moi sont les vôtres. Il faut absolument que je parle à tout hasard.

Encore que par tempérament et par choix je sois sédentaire et que j’aime ma femme, en ce qui concerne les mots je ne peux m’empêcher de m’envoler. Des amis parlent trop charitablement de mon approche oblique. J’avoue que chaque fois que j’atterris sur une phrase ou un mot, je ressens le besoin de partir, souvent dans plusieurs sens à la fois. Je me pose comme un seul faisan, je décolle comme un vol.

La taxinomie, la spécification des parties, est à l’opposé de ce que je chéris : l’approximation. Je vise à être pertinent, mais à peu près. D’ailleurs le langage a des tendances anarchistes qui s’irritent des règles et cherchent à les écarter en se tortillant pour échapper à leur emprise. Je n’éprouve pas l’envie du pénis que sont censées avoir les sciences humaines (et molles) pour les sciences dites dures. Je ne veux pas non plus m’abriter derrière les boucliers antiémeutes des célébrités de la critique. Prenez-moi comme je suis. Dans les matières intellectuelles je préfère les familles malheureuses, qui ont plus de caractère et de variété. Bien que çà et là je fasse du bouche-à-bouche aux termes moribonds de la rhétorique traditionnelle, je me fais l’écho de Paul de Man (une fois n’est pas coutume) : « Non seulement les tropes, comme leur nom[ tours] l’indique, sont toujours en mouvement – plus près du vif-argent que des fleurs ou des papillons qu’on peut au moins espérer fixer avec des épingles pour les insérer dans une taxinomie – mais aussi ils peuvent disparaître entièrement ou bien en avoir l’air.4 Mon athéisme est de la variété catholique : j’aime mieux enfermer mes sujets dans une prison ouverte que les étiqueter. Si j’emploie indifféremment les termes variés pour les clichés et les néologismes, ce n’est pas que je veuille ← 3 | 4 → esquiver la précision, mais parce que je prise l’empiètement et l’inclusivité. La rhétorique elle-même est notoirement incestueuse, de sorte que le chiasme semble être l’opération essentielle. Je me mets à l’ombre de Sir Thomas Browne : « Il y a bien des choses ici proférées rhétoriquement, beaucoup d’expressions tropiques [c’est-à-dire, conçues au figuré], et qui servent le mieux mon dessein ».5

On applique au langage deux métaphores fondamentales : vêtement (« usé jusqu’à la corde ») ou organisme (« langues mortes », « état maladif du langage »). Celle-là est secondaire et superficielle, celle-ci centrale, mais toutes les deux peuvent nous égarer en immobilisant le sujet. Après tout, les vêtements d’occasion sont tout ce que peut se payer la grande majorité du genre humain. Parler ou penser par des clichés est aussi facile que monter sur un vélo ou en tomber. Certains pensent que méditer sur les clichés ou même d’autres éléments du langage vous fera tomber de votre vélo. C’est la peur commune, surtout en Angleterre, de l’analyse. L’analyse serait la fragmentation, comme dans la vieille blague : un homme auquel on vient de décrire les mouvements complexes nécessaires pour se lever d’un fauteuil est incapable par la suite de se lever du sien.

Je ne suis pas linguisticien. Je reste neutre devant la confrontation suivante ; « Il vaut mieux être portier dans la maison de la philologie que résider dans la tente des rhétoriciens. »6 L’idiotisme français que j’aime le plus, c’est : à cheval. Non pas dans le sens d’un cavalier sur une jument, car pour me servir d’un idiotisme de ma ville natale, Liverpool, je me sens là-haut aussi confortable qu’une vache qui a enfourché une bicyclette. Mais plutôt dans le sens de l’enjambement : combler le fossé. Ou, étant donné le fiasco qui est la marque de beaucoup d’entreprises humaines : s’asseoir entre deux chaises. Je possède une langue maternelle et des quantités variables d’autres idiomes. Beaucoup de linguisticiens réinvestissent dans l’obsession taxinomique le dogmatisme qu’ils ont annulé pour les jugements de valeur sur les usages de la langue. Selon T.E. Hope : « Pour 99% de la population le langage n’est pas ce qu’on contemple avec détachement, mais une partie essentielle de la totalité humaine comme l’usage des membres ou les cinq sens. Les philologues, par contre, sont habitués à concevoir le langage comme une entité discrète. »7 Je crois rarement qu’il vaut mieux ne pas savoir ce qu’on fait. L’obscurantisme n’a jamais ouvert les yeux à ← 4 | 5 → personne. Tenez, les instituteurs d’école maternelle les plus avertis entament le procès d’enseigner aux petits à être critiques, c’est-à-dire à réfléchir au sujet du langage qu’ils parlent, écrivent et lisent. D’ailleurs nous sommes tous instinctivement de tels critiques, et n’avons besoin que de nous rappeler des phrases telles que « Surveille ton langage ». Que ce soit dans les ultimatums ou la timidité qui s’autocensure, nous analysons sans cesse les mots de nos discours.

Si les gens sont assez intelligents pour apprendre le langage de l’argent, comme ils doivent l’être pour payer leurs impôts et acheter des marchandises sans être la proie facile des arnaqueurs légaux ou autres, ils sont assez intelligents pour apprendre le langage du langage, avec un peu d’aide de la part des linguisticiens qui se sont pénétrés de leurs responsabilités sociales.8

Bolinger avait déjà défini d’une manière engageante le linguiste comme « la métapersonne par excellence » et comparé sa profession à l’acte du médecin qui se guérit lui-même, ou l’acte de réparer un bateau quand il est à flot, ou de se redresser en saisissant ses propres tirants de botte.9 Les deux actes premiers sont faisables, mais pas le troisième. On parle souvent sur les clichés sans réfléchir. Le fait que tant de gens répugnent à scruter le langage montre son importance capitale. C’est la peur du narcissisme, voire du nombrilisme, qui fait que tant de gens évitent l’analyse.

La première partie de ce livre n’est pas, comme celui d’Eric Partridge, un dictionnaire de clichés, mais plutôt une analyse du concept de cliché. Les exemples brilleront pour la plupart par leur absence, malgré l’avertissement de bon sens que j’ai reçu d’un collègue, Christie Davies, que le lecteur moyen se sentira frustré si on lui refuse des exemples. (Comme il est collectionneur et chercheur de blagues racistes, il se peut que ses réflexes diffèrent des miens). J’invite, implicitement, le lecteur à combler le vide lui-même. Si mes idées sont acceptables, cela devrait être facile. Si elle ne le sont pas, tous les exemples du monde ne me sauveraient pas. Une autre raison semblable c’est l’espoir de ne pas me démoder trop vite. D’ailleurs, les clichés renversent les barrières entre l’individu et la masse. Barthes lui-même parle de « tous les codes qui me constituent de sorte qu’à la fin ma subjectivité prend la généralité des stéréotypes.10 Comme dans Puns, j’invoquerai des approches de mon sujet anglaises, françaises et américaines. Après avoir inventé le terme (et souvent, paraît-il, la pratique) du cliché, ← 5 | 6 → beaucoup d’écrivains français qui ont étudié lesdits clichés les ont désavoués d’un ton plus caustique que leurs homologues anglais ou américains, plus tolérants. Ils représentent donc un cas extrême, et un point de référence. Je prends les peu nombreux exemples dont je dispose à la fois à la littérature et au discours de la vie quotidienne. Alors que les livres et la conversation sont évidemment différents les uns de l’autre, tous peuvent employer abusivement la pensée et le discours.

Une grande partie de l’expression écrite et parlée de nos jours ressemble au fond sonore qui nous harcèle de toutes parts et incessamment. Il tape comme un sourd, il tinte, mécanique, incolore, sans inflexion, vigueur, charme ou distinction. Ceux qui ont à travailler dans l’ambiance d’un fond sonore vous disent souvent et avec orgueil qu’ils ne l’entendent plus. La similitude avec le langage de nos jours est alarmante.11

Ainsi Edwin Newman, qui parle là strictement. Quant à moi, je veux moraliser aussi peu souvent que possible.

Un des nombreux risques qu’on court à étudier les clichés c’est celui d’être pris pour un snob réactionnaire, qui se lamente sur une époque plus noble, toute mythique qu’elle soit, et un niveau culturel supposé plus élevé (« Augmenter les diplômés, c’est décerner des diplômes de moindre valeur »). Mais nous parlons tous le latin vulgaire. Lorsqu’il s’agit de clichés, tous les hommes sont des boucs émissaires, tous habitent des ghettos. Qui donc le premier expulsera un autre ? Ce sont toujours les autres, cela ne va pas sans dire, qui débitent les lieux communs. Tout professeur, tout parent, tout homme de la rue le plus relativement honnête ont dû maintes fois grimacer et souhaiter d’être rendus muet, à cause des banalités énormes qu’ils viennent de proférer. Est-il possible d’être original ou même relativement nouveau à propos des clichés ? Si je me laisse paralyser à l’avance, même si je reconnais le danger de la congestion cérébrale qu’il y a à les fréquenter, je céderai à l’inertie qui, déjà, règne sur tant de choses humaines.

Ils se répandent partout, ces mots sans pensée, ces charrues avant les bœufs. Surtout dans le reportage sportif : pourquoi, par exemple, seuls les footballeurs sinistropédaux ont–ils le pied dit élégant ? Inéluctablement, pour pouvoir parler des clichés, il me faut copier le petit page du bon roi Venceslas et mettre mes pieds dans des traces toutes faites. Je mettrai, d’ailleurs, les pieds dans le plat de plusieurs façons. « Quelque chose d’antique, ← 6 | 7 → de nouveau, de prêté, quelque chose de bleu » : devise pour le trousseau des futures mariées, les comiques, et bien des écrivains. J’aimerais croire que dans ce livre chaque cliché est utilisé sciemment, mais je ne saurais jamais être certain que je sois toujours vigilant, ou que je les fasse gagner leur pain honorablement. L’étude des clichés est immanquablment une étude du savoir (et de l’ignorance) : comment on les acquiert ou les transmet, et l’influence sur nous de tout cela.

Ma répugnance à classer sinon à circonscrire et à suggérer des liens est due à ma conviction qu’il est malavisé comme stratégie, ou peut-être comme éthique, de mettre sous tranquillisants ce qui est plein d’entrain : vestiges de la vie qui hantent le présent et restent toujours capables de le troubler ou de l’infléchir. Bon nombre des études sur les clichés que j’ai lues, surtout celles écrites par des psychologues, des linguisticiens ou des sociologues, finisssent par mécaniser l’objet de leur enquête. Ils se donnent ainsi des cibles faciles. Ils ne lâchent pas la bride, ils ne rendent pas justice au sujet. Je ne suis donc pas évasif, bien qu’il me plaise assez d’être élusif, lorsque je dis en effet, comme le cowboy de la chanson populaire : « Ne m’enfermez pas, laissez-moi m’aventurer à travers le pays ouvert que j’aime. » Les clichés survivent et sont étonnamment libres. Je cherche à entrer sous la peau de cette bête-là.

De même qu’un imitateur professionnel sait faire ressortir ce qui est particulier et signifiant chez une personnalité très en vue, ma sorte de mimétisme que je veux critique (car l’imitation est, dans ses meilleurs moments, un véritable commentaire) peut illuminer cet autre type de figure de rhétorique, également bien connu : le cliché. ← 7 | 8 →

← 8 | 9 → CHAPITRE 2

La Langue à l’école : apprentissage du cliché

Encore qu’explorer toutes les possibilités fasse penser au casque colonial, j’essaierai tout de même, si lacunairement que ce soit, de faire exactement cela. II n’y aura pas de logique triomphante dans l’ordre des chapitres, car les clichés ont coutume de se mettre en boule, peut-être pour survivre. Si j’avais à dessiner les courbes de mon argumentation, elles formeraient une série de cercles qui se chevauchent. Le comité olympique qui arbore ce logo-là fait montre plutôt de la guerre intestine que de la paix œcuménique. Les clichés sont variés. Ils peuvent prendre la forme de l’hyperbole, de l’embellissement, ou de la litote (extraire la pointe, simplifier la complication). Ce qu’il leur manque souvent, comme à l’anglais d’aujourd’hui, c’est l’adéquation. Cela ne veut pas dire (il y a littéralement un cliché apte pour toute occasion) qu’ils sont superflus ou non pertinents.

Résumé des informations

Pages
XII, 416
Année
2014
ISBN (PDF)
9783035305937
ISBN (ePUB)
9783035398519
ISBN (MOBI)
9783035398502
ISBN (Broché)
9783034317542
DOI
10.3726/978-3-0353-0593-7
Langue
Français
Date de parution
2014 (Avril)
Mots clés
Langage Cliché Créativité linguistique Réflexion Mot
Published
Oxford, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Wien, 2014. 416 p.

Notes biographiques

Walter Redfern (Auteur)

Walter Redfern est professeur émérite de français à l’université de Reading. Il est auteur de plus de vingt livres sur des écrivains français et sur des questions du langage ; il est également l’auteur d’un roman et d’un livre de poèmes.

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Titre: Le Mort et le vif