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Documents diplomatiques français

1948 – Tome II (1er juillet – 31 décembre)

de Ministère des Affaires étrangères (Éditeur de volume)
Autres XLIV, 1089 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Page de Titre
  • Page de Copyright
  • Commission des Archives Diplomatiques
  • Avertissement
  • TABLE MÉTHODIQUE
  • I. GÉNÉRALITÉS
  • A. GÉNÉRALITÉS
  • 1. Commerce Est-Ouest
  • 2. Énergie atomique
  • B. CONSEIL DE L’EUROPE
  • C. PLAN MARSHALL
  • D. PACTE DE BRUXELLES
  • E. PACTE ATLANTIQUE
  • F. PACTE MÉDITERRANÉEN
  • G. NATIONS UNIES
  • II. EUROPE
  • A. EUROPE : GÉNÉRALITÉS
  • Fédération européenne
  • B. EUROPE SEPTENTRIONALE
  • 1. Grande-Bretagne
  • 2. Belgique
  • 3. Finlande
  • 4. Irlande
  • 5. Pays-Bas
  • 6. Scandinavie
  • C. EUROPE CENTRALE
  • 1. Le problème allemand
  • 2. Le blocus de Berlin
  • D. EUROPE MÉRIDIONALE
  • 1. Espagne
  • 2. Italie
  • 3. Trieste
  • 4. Anciennes colonies italiennes
  • 5. Saint-Siège
  • E. EUROPE ORIENTALE
  • 1. Bloc soviétique
  • 2. Albanie
  • 3. Bulgarie
  • 4. Grèce
  • 5. Hongrie
  • 6. Pologne
  • 7. Roumanie
  • 8. Tchécoslovaquie
  • 9. URSS
  • 10. Yougoslavie
  • III. ASIE-OCÉANIE
  • 1. Généralités
  • 2. Pacifique
  • 3. Afghanistan
  • 4. Birmanie
  • 5. Chine
  • 6. Corée
  • 7. Inde
  • 8. Indes françaises
  • 9. Indochine
  • 10. Indonésie
  • 11. Iran
  • 12. Japon
  • 13. Pakistan
  • 14. Thaïlande
  • IV. AFRIQUE
  • 1. Afrique du Nord
  • 2. Maroc
  • 3. Tunisie
  • V. LEVANT ET PAYS ARABES
  • 1. Moyen-Orient : généralités
  • 2. Égypte
  • 3. Turquie
  • 4. Palestine
  • VI. AMÉRIQUE
  • 1. Amérique : généralités
  • 2. Canada
  • 3. États-Unis
  • Juillet
  • 1 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 2 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 3 Haut-Commissariat de France pour l’Indochine, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 4 M. de Beausse, Chargé d’affaires de France à Varsovie, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 5 M. Payart, Ambassadeur de France à Belgrade, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 6 M. Lévi, Ambassadeur de France à New Delhi, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 7 Note du Département
  • 8 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 9 M. Roux, Ministre de France à Kaboul, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 10 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 11 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 12 M. Maugras, Ambassadeur de France à Ankara, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 13 M. de Vaux Saint Cyr, Ambassadeur de France à Athènes, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 14 M. Seydoux, Conseiller politique adjoint à Berlin, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 15 Note de la direction d’Europe pour le Ministre
  • 16 M. Roux, Ministre de France à Kaboul, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 17 M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 18 M. Épinat, Chargé d’affaires p.i. à l’Ambassade de France à Belgrade, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 19 Note de la Direction d’Europe
  • 20 M. Jacques-Émile Paris, Ministre de France à Sofia, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 21 M. de Girard de Charbonnière, Ambassadeur de France à Copenhague, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 22 Note de la direction d’Europe pour le Secrétariat des Conférences
  • 23 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour M. Boissier
  • 24 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 25 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 26 M. Arvengas, Ministre de France au Caire, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 27 Note du Secrétariat général pour le Ministre
  • 28 M. Maugras, Ambassadeur de France à Ankara, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 29 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à mM. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 30 Note de la Direction d’Asie-Océanie
  • 31 Note du Département
  • 32 M. Épinat, Chargé d’affaires p.i. à l’Ambassade de France à Belgrade, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 33 Note du Département
  • 34 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 35 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 36 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 37 Note du Secrétaire général
  • 38 Note du Département pour le Ministre
  • 39 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 40 M. de Vaux Saint Cyr, Ambassadeur de France à Athènes, à Mt. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 41 M. Coulet, Ministre de France à Helsinki, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 42 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 43 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 44 M. Raoul-Duval, Chargé d’affaires de France à Rangoon, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 45 Général Juin, Commissaire résident général de la République française au Maroc, à M. Bidault, Ministre des affaires étrangères
  • 46 Note de la Direction des Affaires économiques et financières
  • 47 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 48 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 49 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 50 Note du Département
  • 51 Note de M. Chauvel, Secrétaire Général du ministère des Affaires étrangères
  • 52 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 53 Compte rendu des conversations entre les cinq ministres des Affaires étrangères à La Haye le 19 juillet 1948
  • 54 Compte rendu des conversations entre les cinq ministres des Affaires étrangères à La Haye les 19-20 juillet 1948
  • 55 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 56 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 57 M. Payart, Ambassadeur de France à Belgrade, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 58 M. Gilbert, Ministre de France à Bangkok, à M. le Haut-Commissaire de la République française à Saïgon
  • 59 M. Ostrorog, Ministre de France à Dublin, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 60 Note du Directeur d’Europe pour le Secrétaire général
  • 61 M. Charpentier, Ministre de France à Bucarest, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 62 M. le Directeur de l’Institut français à Bucarest, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 63 Note du Département
  • 64 M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères, aux Représentants de la France à Londres et Washington
  • 65 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 66 M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 67 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 68 M. Menant, Ministre de France à Tirana, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 69 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 70 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Bidault, Ministre des Affaires étrangères
  • 71 Général Ganeval, Gouverneur militaire français à Berlin, à M. Schneiter, Secrétaire d’État aux Affaires allemandes et autrichiennes
  • 72 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 73 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 74 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 75 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 76 M. de Luze, Chargé d’affaires de France à Bucarest p.i., à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 77 M. Salade, Consul général de France à Batavia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 78 M. Leguèbe, Consul de France à Szczecin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 79 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 80 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 81 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 82 M. Lacoste, Ministre Délégué à la Résidence générale de la République française au Maroc, à M. Schuman, Ministre des affaires étrangères
  • 83 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 84 Note de la direction générale des Affaires politiques
  • 85 Note du Secrétariat des Conférences pour le Secrétaire général
  • 86 M. Bourdeillette, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 87 M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 88 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 89 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 90 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Lévi, Ambassadeur de France à New Delhi
  • 91 M. Charvériat, membre français de la Commission spéciale des Nations unies pour les Balkans, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • Août
  • 92 M. de Crouy-Chanel, Conseiller à l’Ambassade de France à Bruxelles, à M. de Leusse, Sous-Directeur d’Europe centrale
  • 93 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 94 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 95 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 96 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 97 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 98 Général Pechkoff, Ambassadeur de France, Chef de la mission française à Tokyo, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 99 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 100 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 101 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 102 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, aux Représentants diplomatiques de la France à Londres et Washington
  • 103 M. Leguèbe, Consul de France à Szczecin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 104 Note de la direction d’Asie-océanie
  • 105 M. Hardion, chargé de la Délégation du Gouvernement de la République française en Espagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 106 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Raoul-Duval, Chargé d’affaires de France à Rangoon
  • 107 M. Parodi, Représentant permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 108 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 109 M. Heuman, Consul de France à Ljubljana, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 110 M. de Luze, Chargé d’affaires de France à Bucarest p.i., à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 111 M. Coulet, Ministre de France à Helsinki, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 112 Note de la sous-direction d’Europe méridionale pour le Directeur d’Europe
  • 113 Note du Service de Coopération économique
  • 114 M. de Vaux Saint Cyr, Ambassadeur de France à Athènes, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 115 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 116 Note du Secrétariat des Conférences pour le Ministre
  • 117 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 118 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 119 M. Marchal, Ambassadeur de France à Karachi, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 120 Note de M. Alphand, Directeur général des Affaires économiques et Financières pour le Ministre des Affaires étrangères
  • 121 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. de Hautecloque, Ambassadeur de France à Bruxelles
  • 122 M. Jacques-Camille Paris, Directeur d’Europe au Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 123 M. Parodi, Représentant permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 124 M. de Hauteclocque, Ambassadeur de France à Bruxelles, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 125 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 126 M. de Girard de Charbonnière, Ambassadeur de France à Copenhague, à Mt. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 127 Note de la direction d’Asie-Océanie
  • 128 Note de la direction d’Asie-Océanie
  • 129 M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 130 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 131 Note de la Direction d’Europe
  • 132 Rapport de la Commission des droits de l’homme sur sa troisième session
  • 133 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 134 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Moch, Ministre de l’Intérieur
  • 135 Note du Secrétariat des Conférences pour le Ministre
  • 136 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 137 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire géneral du Ministère des Affaires étrangères
  • 138 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 139 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 140 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 141 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 142 M. de Vaux Saint Cyr, Ambassadeur de France à Athènes, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 143 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 144 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, aux Représentants diplomatiques de la France à Washington et Londres
  • 145 Note de la direction d’Europe pour le Cabinet du Ministre
  • 146 M. Lebel, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Athènes, à un fonctionnaire du Département
  • 147 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 148 M. Chauvel, Secrétaire géneral du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 149 Note du Département
  • Septembre
  • 150 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, aux représentants diplomatiques de la France à Londres et Washington
  • 151 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. de Hautecloque, Ambassadeur de France à Bruxelles
  • 152 Note du Secrétariat général
  • 153 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 154 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à Mt. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 155 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 156 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Ramadier, Ministre de la Défense nationale
  • 157 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 158 Note du Secrétariat général pour le Ministre
  • 159 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 160 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, aux Représentants diplomatiques de la France à Washington et Londres
  • 161 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 162 Note de M. Alphand, Directeur des Affaires économiques et financières pour le Ministre des Affaires étrangères
  • 163 Note de la Direction d’Europe pour le Secrétariat des Conférences
  • 164 M. Leguèbe, consul de France à Szczecin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 165 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. de Girard de Charbonnière, Ambassadeur de France à Copenhague
  • 166 M. Maugras, Ambassadeur de France à Ankara, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 167 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 168 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Douglas, Ambassadeur des États-Unis à Londres
  • 169 M. Tarbé de Saint-hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef français en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 170 M. Coiffard, Consul général de France à Barcelone, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 171 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 172 Note de M. Alphand, Directeur des Affaires économiques et financières pour le Ministre des Affaires étrangères
  • 173 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 174 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 175 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour le Secrétariat des Conférences
  • 176 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 177 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 178 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 179 M. Salade, Consul général de France à Batavia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 180 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 181 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 182 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, aux Représentants diplomatiques de la France à Washington et Londres
  • 183 Note de M. Alphand, Directeur des Affaires économiques et financières
  • 184 Note de la direction d’Afrique-Levant
  • 185 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 186 Le Comité international de coordination des mouvements pour l’unité européenne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 187 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 188 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 189 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 190 M. Puaux, Ambassadeur de France à Stockholm, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 191 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 192 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Vichinsky, Vice-Ministre des Affaires étrangères de l’Urss
  • 193 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 194 M. de Hauteclocque, Ambassadeur de France à Bruxelles, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 195 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 196 Note du général Catroux pour le président Schuman
  • 197 M. Bourdeillette, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 198 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 199 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 200 M. Baudet, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 201 M. Bourdeillette, Chargé d’affaires p.i. près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 202 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 203 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 204 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 205 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 206 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 207 M. Grandval, Haut-Commissaire de la République française en Sarre, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 208 M. Bérard, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 209 M. Leguèbe, Consul de France à Szczecin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 210 M. Lebel, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Athènes, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 211 Note de la direction d’Afrique-Levant pour le Ministre
  • 212 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 213 M. Menant, Ministre de France à Tirana, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 214 Compte Rendu de la séance du dimanche 26 septembre de la réunion des trois ministres des Affaires étrangères de France, du Royaume-Uni et des États-Unis d’Amérique
  • 215 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 216 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 217 Note du Département
  • 218 M. Bérard, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 219 M. Bérard, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 220 M. Grandval, Haut-Commissaire de la République française en Sarre, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 221 M. Bérard, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 222 Le Service politique du Commissariat général aux Affaires allemandes et autrichiennes, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 223 Note du Secrétariat des Conférences pour le Secrétariat général
  • 224 M. Lacoste, Ministre de l’Industrie et du Commerce, à M. Grandval, Haut-Commissaire de la République française en Sarre
  • 225 M. Jacques-Émile Paris, Ministre de France à Sofia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 226 M. Épinat, Chargé d’affaires p.i. à l’Ambassade de France à Belgrade, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 227 M. Baudet, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 228 M. Marchal, Ambassadeur de France à Karachi, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • Octobre
  • 229 M. de Guiringaud, Premier secrétaire à l’Ambassade de France à Londres, à M. Jacques-Camille Paris, Directeur d’Europe
  • 230 M. Baudet, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 231 Compte rendu de l’entretien entre M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères et M. Bevin, Secrétaire d’État aux Affaires étrangères britannique, le samedi 2 octobre 1948 à 11 heures
  • 232 M. Maugras, Ambassadeur de France à Ankara, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 233 Note de la Direction des Affaires économiques et financières pour le président
  • 234 Note de la Direction d’Europe
  • 235 Note du Département
  • 236 Compte rendu des conversations Schuman-Marshall
  • 237 M. Salade, Consul général de France à Batavia, à M. Schuman, Mlnistre des Affaires étrangères
  • 238 Note de la Direction d’Asie-Océanie
  • 239 Compte rendu de la réunion tenue le 5 octobre 1948 à 15 heures 30 dans le bureau de M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 240 M. Dorget, Chargé d’affaires a.i. à l’Ambassade de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 241 M. Baelen, Ambassadeur de France à Varsovie, à M. Schuman, MÏinistre des Affaires étrangères
  • 242 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Baudet, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Londres
  • 243 M. Baelen, Ambassadeur de France à Varsovie, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 244 Note pour M. Baeyens
  • 245 M. Lebel, Chargé d’affaires p.i. à l’Ambassade de France à Athènes, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 246 M. Marchal, Ambassadeur de France à Karachi, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 247 Note de la direction d’Amérique pour le ministre
  • 248 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Grandval, Haut-Commissaire de la République française en Sarre
  • 249 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 250 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 251 M. Boegner, Conseiller à l’Ambassade de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 252 Note de la direction d’Asie-Océanie
  • 253 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 254 Compte rendu de la réunion relative à l’application du programme ERP à la sarre
  • 255 M. Fouques-Duparc, Ambassadeur de France à Rome, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 256 M. Fabre, Consul de France à Munich, à M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne
  • 257 M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 258 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour le secrétaire Général
  • 259 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 260 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 261 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 262 M. Lévi, Ambassadeur de France à New Delhi, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 263 Note de M. Ramadier, Ministre de la Défense nationale en vue de la réunion du Conseil consultatif
  • 264 Note de la Direction d’Asie-Océanie
  • 265 M. Menant, Ministre de France à Tirana, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 266 M. Menant, Ministre de France à Tirana, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 267 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 268 M. Hardion, chargé de la Délégation du Gouvernement de la République française en Espagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 269 M. Couve de Murville, Directeur des Affaires politiques au Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 270 M. Hardion, chargé de la Délégation du Gouvernement de la République française en Espagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 271 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 272 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 273 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 274 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 275 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 276 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 277 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 278 Général Pechkoff, Ambassadeur de France, Chef de la mission française à Tokyo, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 279 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 280 Note du Service de Coopération économique pour M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 281 Note du Département pour le Ministre
  • 282 Note du Département pour le Ministre
  • 283 Note de la Direction d’Afrique-Levant pour le Ministre
  • 284 Note du Secrétariat des Conférences pour le Ministre
  • 285 M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 286 M. de Hauteclocque, Ambassadeur de France à Bruxelles, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 287 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 288 Note de la direction d’Europe
  • 289 M. Clappier, Directeur du Cabinet du Ministre des Affaires étrangères, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 290 Compte rendu des entretiens du président Schuman avec M. Pillai, Chargé d’affaires des Indes
  • 291 Note du Secrétariat géneral
  • 292 M. Hardion, chargé de la Délégation du Gouvernement de la République française en Espagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 293 Note du Secrétariat des Conférences pour la Direction d’Europe
  • 294 M. Nègre, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Stockholm, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 295 Note de la direction d’Europe
  • 296 Note de la direction d’Asie-Océanie
  • 297 M. Siguret, Consul de France à Tientsin, à M. Meyrier, Ambassadeur de France à Nankin
  • 298 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Lévi, Ambassadeur de France à New Delhi
  • 299 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 300 Note de la Direction d’Afrique-Levant
  • 301 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 302 M. Nègre, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Stockholm, à Jacques-Camille Paris, Directeur d’Europe au Département
  • 303 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 304 M. Ostrorog, Ministre de France à Dublin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 305 Note du Service de Coopération économique
  • 306 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 307 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 308 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • Novembre
  • 309 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 310 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 311 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 312 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, À tous les postes diplomatiques
  • 313 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 314 M. Meyrier, Ambassadeur de France à Nankin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 315 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 316 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 317 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 318 M. Charpentier, Ministre de France à Bucarest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 319 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à tous les postes diplomatiques
  • 320 M. Gay, Ambassadeur de France à Ottawa, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 321 M. Raoul-Duval, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Rangoon, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 322 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 323 Note de la sous-direction d’Europe méridionale pour le ministre
  • 324 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 325 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 326 Note du Secrétariat des Conférences
  • 327 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 328 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 329 M. Jacques-Émile Paris, Ministre de France à Sofia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 330 Note du Service de Coopération économique
  • 331 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour le Ministre
  • 332 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour le Professeur Gros
  • 333 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 334 M. Fouques-Duparc, Ambassadeur de France à Rome, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 335 Note du lieutenant-colonel Huré, Attaché militaire auprès de l’Ambassade de France à Stockholm
  • 336 M. Payart, Ambassadeur de France à Belgrade, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 337 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 338 M. d’Ormesson, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 339 M. d’Ormesson, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 340 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 341 TM. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 342 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 343 Note du Service de Coopération économique
  • 344 Note du Service juridique pour la Direction d’Asie-Océanie
  • 345 M. Tarbé de Saint-Hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 346 Note du Service de Coopération économique
  • 347 Général Pechkoff, Ambassadeur de France, Chef de la mission française à Tokyo, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 348 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 349 M. Charpentier, Ministre de France à Bucarest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 350 M. Charpentier, Ministre de France à Bucarest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 351 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 352 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à MM. Monnet, Commissaire général au Plan, Queuille, Ministre des Finances et des Affaires économiques, et Pflimlin, Ministre de l’Agriculture
  • 353 M. Baelen, Ambassadeur de France à Varsovie, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 354 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 355 Note de la Direction d’Europe
  • 356 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 357 M. d’Ormesson, Ambassadeur de France près le Saint-Siège,
  • 358 M. de la Grandville, Chargé d’affaires p.i. à la légation de France à Bangkok, à M. Pignon, Haut-Commissaire de France pour l’Indochine à Saigon
  • 359 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Coste-Floret, Ministre de la France d’outre-mer
  • 360 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 361 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 362 M. Schuman, Ministre des affaires étrangères, à divers postes
  • 363 M. de Beausse, en mission à Baden-Baden, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 364 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 365 Note de la Direction d’Afrique-Levant
  • 366 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, À M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 367 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 368 Note du lieutenant-colonel Huré, Attaché militaire et du capitaine de vaisseau Bienaymé, Attaché naval auprès de l’Ambassade de France à Stockholm
  • 369 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à divers représentants diplomatiques de la France
  • 370 Note de M. Ducrest
  • 371 Compte rendu des conversations Schuman-de Gasperi
  • 372 M. de Dampierre, Ambassadeur de France à Stockholm, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 373 Note d’information du Service de Coopération économique pour la délégation française
  • 374 M. Baelen, Ambassadeur de France à Varsovie, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 375 M. Payart, Ambassadeur de France à Belgrade, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 376 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Ramadier, Ministre de la Défense nationale
  • 377 Note du Secrétariat général
  • 378 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 379 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 380 M. d’Ormesson, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 381 Note de la direction d’Asie-Océanie
  • 382 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 383 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 384 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 385 M. Meyrier, Ambassadeur de France à Nankin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 386 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 387 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 388 Note de la direction d’Europe
  • 389 M. Tarbé de Saint-hardouin, Conseiller politique auprès du Commandant en chef français en Allemagne, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 390 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • Décembre
  • 391 Note du Service juridique Pour la Direction d’Asie-Océanie (M. de la Chevalerie)
  • 392 M. Charpentier, Ministre de France à Bucarest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 393 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 394 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 395 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Ramadier, Ministre de la Défense nationale
  • 396 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 397 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 398 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 399 Note de la Direction d’Asie-Océanie pour M. Baeyens
  • 400 Note de M. Laporte, Premier secrétaire à l’Ambassade de France à Varsovie
  • 401 M. Bonnet, Ambassadeur de France a Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 402 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 403 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 404 M. Louet, Chargé d’affaires p.i. à l’Ambassade de France à Sofia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 405 M. Baudet, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 406 M. Roux, Ministre de France à Kaboul, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 407 Note du Secrétariat général
  • 408 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 409 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 410 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 411 M. Coulet, Ministre de France à Helsinki, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 412 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 413 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 414 Note de la Direction d’Afrique-Levant
  • 415 Compte rendu de la réunion tenue au ministère de la France d’outre-mer le samedi 11 décembre 1948
  • 416 M. Lescuyer, Ambassadeur de France à Ankara, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 417 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 418 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 419 M. Meyrier, Ambassadeur de France à Nankin, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 420 Note de la Direction d’Asie-Océanie
  • 421 Note du Secrétariat général
  • 422 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères
  • 423 Compte rendu de la réunion tenue au ministère de la France d’outre-mer le mercredi 15 décembre 1948
  • 424 M. Rivière, Ambassadeur de France à La Haye, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 425 Note du Département
  • 426 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 427 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou
  • 428 M. Coulet, Ministre de France à Helsinki, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 429 M. Chauvel, Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, au général Koenig, Commandant en chef français en Allemagne
  • 430 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 431 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 432 M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 433 Note de la Direction d’Asie-Océanie
  • 434 M. de Luze, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Bucarest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 435 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 436 M. Gauquié, Ministre de France à Budapest, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 437 M. Payart, Ambassadeur de France en Yougoslavie, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 438 M. Jacques-Émile Paris, Ministre de France à Sofia, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 439 Compte rendu des conversations qui ont eu lieu à Cannes les 20 et 21 décembre 1948 entre le Comte Sforza et M. Schuman en présence de MM. Quaroni, Fouques-Duparc, Chauvel et Zoppi
  • 440 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 441 M. Menant, Ministre de France à Tirana, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 442 M. Bérard, Chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Washington, à M. Roland de Margerie, en mission au Secrétariat des Conférences
  • 443 M. Chataigneau, Ambassadeur de France à Moscou, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 444 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères.
  • 445 Note de la Direction d’Europe
  • 446 M. Manac’h, Consul général de France à Bratislava, à M. Dejean, Ambassadeur de France à Prague
  • 447 M. Coulet, Ministre de France à Helsinki, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 448 Général Pechkoff, Ambassadeur de France, Ghef de la mission française à Tokyo, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 449 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington
  • 450 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 451 M. Payart, Ambassadeur de France à Belgrade, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 452 Général Blaizot, Commandant en chef des forces françaises en Indochine, à l’état-major de la Défense nationale
  • 453 M. Bonnet, Ambassadeur de France à Washington, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 454 Note de la Résidence générale de France à Tunis
  • 455 M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères, à M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres
  • 456 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • 457 M. Massigli, Ambassadeur de France à Londres, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères
  • INDEX DES NOMS DE PERSONNES

DOCUMENTS DIPLOMATIQUES FRANÇAIS
1948

TOME II

(1er JUILLET – 31 DÉCEMBRE)

 

1

M. DEJEAN, AMBASSADEUR DE FRANCE À PRAGUE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 826-839.

Prague, 1er juillet 1948, 17 h. 50

Réservé. Secret.

(Reçu : le 2, 8 h. 30)

Loin de se dissiper, la stupeur provoquée par les événements de Yougoslavie s’accroît à mesure que parviennent les renseignements sur l’attitude adoptée par Tito à l’égard de Moscou. Il y a deux jours, on croyait à une disgrâce. Aujourd’hui, on craint qu’il ne s’agisse d’une rébellion, dont les conséquences peuvent modifier profondément la situation politique en Europe.

À l’occasion d’une garden-party donnée hier 30 juin au Palais Cernin, je me suis entretenu de la question avec divers membres du gouvernement, notamment avec le ministre des Affaires étrangères, avec plusieurs personnalités communistes et avec certains fonctionnaires.

Des impressions et des informations ainsi recueillies, se dégagent les points suivants :

1) La surprise à Prague a été totale, même parmi les chefs du parti. On savait qu’il y avait quelques difficultés entre Tito et Moscou. Mais on était loin de s’attendre à une crise aussi grave et à un pareil éclat.

D’après les renseignements rapportés par les délégués tchécoslovaques au Kominform, la correspondance entre les partis communistes soviétique et yougoslave avait revêtu, au cours des derniers mois, un ton d’une violence telle que le conflit ne pouvait plus être dissimulé. Si le Kominform s’est décidé à le rendre public, c’est qu’il a craint d’être devancé par le maréchal Tito.

2) Les raisons d’ordre idéologique invoquées ne sont qu’une façade. Le différend est en réalité d’ordre politique. Il porterait sur deux points principaux :

a) La question de Trieste dans laquelle la Yougoslavie n’a pas trouvé auprès de l’URSS l’appui qu’elle escomptait. Or, cette question est l’une de celles pour lesquelles Slovènes, Croates et Serbes se passionnent également. Le maréchal Tito aurait surtout vivement ressenti la faiblesse de la réaction soviétique à l’initiative des puissances mandataires en faveur du retour de Trieste à l’Italie annoncée par M. Bidault le 20 mars.

b) Le projet de confédération balkanique, auquel le maréchal Tito est très attaché et auquel M. Dimitrov est demeuré favorable, malgré la rebuffade essuyée en janvier dernier. Moscou y serait aussi irréductiblement hostile qu’à toutes (…)2 de l’Europe centrale. Ce que voudrait Moscou, c’est un réseau d’alliances directes avec des gouvernements faibles obligés de se conformer docilement à ses directives. Le relâchement de l’aide apportée par la Yougoslavie à Markos ne serait qu’une conséquence du mécontentement éprouvé par le maréchal Tito à propos de ces deux affaires considérées par lui comme d’une importance vitale.

3) Lors de la publication du communiqué du Kominform, on admettait généralement que les dirigeants soviétiques tenaient en réserve une communication toute prête et qu’elle serait annoncée sous peu. Après la réponse de Tito, cette illusion ou cet espoir se sont dissipés. On considère aujourd’hui comme invraisemblable que le Maréchal vienne à résipiscence. On estime d’autre part qu’étant donné son emprise sur l’armée et sur la police yougoslaves, il ne saurait être éliminé par une révolution de palais ou par un coup de force. En outre, on considère qu’il jouit d’un grand prestige parmi les jeunes gens. On estime même que, dans la mesure où il se fera le champion de l’indépendance du pays, il ralliera une partie des éléments qui hier encore lui étaient hostiles. Enfin, on tient pour fort peu probable, dans la situation internationale actuelle, une action militaire de l’URSS dans le sud-est de l’Europe, alors que le gouvernement soviétique est déjà engagé en Allemagne dans une partie très serrée. Dans ces conditions, les plus optimistes parmi les dirigeants tchécoslovaques font remarquer que la querelle ayant été maintenue jusqu’ici sur le plan du parti, on peut encore espérer un arrangement. Cependant, l’opinion la plus répandue est que le maréchal Tito va se détacher du bloc oriental et qu’il va essayer de garder entre l’URSS et les puissances occidentales une position indépendante.

4) On fait observer qu’étant donné l’origine du conflit qui l’oppose à Moscou, la ligne de conduite qu’adoptera le maréchal Tito sera déterminée dans une très large mesure par l’attitude du gouvernement de Sofia. Dans sa réplique au Kominform, le Maréchal vient d’évoquer à nouveau le projet « d’union des peuples bulgare et albanais avec le peuple yougoslave sur le principe de l’indépendance nationale ».

On note, à cet égard, que les réactions de Sofia à la condamnation de Tito sont beaucoup plus nuancées que celles de Varsovie ou de Bucarest. Sans doute, le Conseil national du Front patriotique a-t-il approuvé la déclaration des partis communistes, mais il s’est exprimé en termes mesurés. En même temps, le gouvernement bulgare a souligné que la résolution du Kominform ne changerait rien aux rapports amicaux entre la Bulgarie et la Yougoslavie, ni à la collaboration entre les deux États frères sur la base du traité d’alliance.

Une personnalité qui connaît très bien la situation en Yougoslavie et qui est particulièrement versée dans les questions de politique extérieure, m’a dit, qu’à son avis, l’attitude des puissances occidentales aurait également une grande influence sur l’orientation des événements en Yougoslavie. Paris, Londres et Washington ne devaient pas perdre de vue que le maréchal Tito, qui se révèle aujourd’hui comme un nationaliste yougoslave, n’en demeure pas moins un communiste convaincu. Il est, d’autre part, très ambitieux et très sensible à la louange. En outre, il est possible qu’un ralentissement des échanges commerciaux avec l’URSS l’amène à désirer d’autres concours économiques. Tout en tenant compte de ces divers facteurs, la diplomatie occidentale devrait veiller à ne pas le compromettre aux yeux de ses propres troupes et de ses collègues balkaniques.

6) Il est une conséquence du coup de théâtre yougoslave dont chacun ici se rend compte quelles que soient ses tendances politiques, c’est que la position de l’URSS en Europe et dans le monde, notamment face aux puissances anglo-saxonnes, risque de s’en trouver affaiblie et sa liberté de manœuvre sensiblement réduite, au moment où s’engage en Allemagne une partie décisive3.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 22)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel.

Note manuscrite : « M. Gueyraud. Attitude de Tito à l’égard de Moscou. [Communiquer à] Londres, Rome, Washington, Baden, Berlin, Belgrade, Sofia, Varsovie, Budapest, Athènes, Bucarest, Moscou, fait 5-7-48 ».

2 Lacune de déchiffrement.

3 L’ambassadeur à Prague confirmait son impression que l’affaire yougoslave provoquait une inquiétude profonde chez les dirigeants communistes puisque la politique intérieure reprochée à Tito (maintien d’un front national, réforme agraire) était sensiblement identique à celle menée à Prague et que l’affaiblissement du bloc oriental, si la défection de la Yougoslavie était confirmée, serait important à leurs yeux (télégramme nos 840-843 du 1er juillet 1948 de Prague, non reproduit). Chataigneau, l’ambassadeur à Moscou tirait des conclusions identiques à celle de Dejean et estimait que « ce serait un sérieux échec pour la politique russe que ce dernier puisse rester au pouvoir, et il est clair qu’à l’heure actuelle aucune précaution ne doit être négligée par les puissances occidentales pour éviter de compromettre le chef de l’État yougoslave aux yeux de ses partisans » (télégramme nos 1184-1185 du 7 juillet 1948 de Moscou, non reproduit).

2

M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 3002-3011.

Washington, 1er juillet 1948, 22 h. 35

Réservé.

(Reçu : le 2, 11 h. 07)

Les événements de Yougoslavie apparaissent aux experts russes du Département d’État comme d’une importance exceptionnelle. Ceux-ci comparent cette crise dans l’histoire du communisme soviétique à ce qu’a été la Réforme dans celle de l’Église et ils soulignent que, de même que Luther a rompu avec Rome, sans abandonner le christianisme, le maréchal Tito se sépare de Moscou mais reste communiste, mais ils ne pensent pas que Moscou puisse provoquer une « contre-réforme » et c’est ce qui à leurs yeux fait pour le Kremlin la gravité de la situation.

L’origine de la crise actuelle remonte, déclarent-ils, aux conditions mêmes d’établissement de la République fédérative yougoslave : communiste convaincu, le maréchal Tito, après avoir joué un rôle décisif dans la libération de son pays, y a institué un gouvernement sans recourir à l’appui soviétique. Il s’est entouré d’hommes qui avaient été ses compagnons de lutte et il doit tenir compte de leurs idées. Le régime qu’il a organisé est une parfaite copie du régime soviétique, en particulier, en ce qu’il est aussi impénétrable que celui-ci à toute ingérence étrangère.

Dans tous les autres pays satellites les Soviets non seulement ont mis à la tête du gouvernement un homme à leur dévotion, mais ils ont encore tenu pour assurer leur contrôle à placer dans les postes clés des hommes affiliés au NKVD. Quand ils ont cherché à s’infiltrer dans le régime yougoslave, leurs agents ont été écartés d’une main ferme. C’est ce qui s’est passé pour M. Jouyovitch et pour Hebrang dont le maréchal Tito s’est défait parce qu’ils étaient à ses yeux des agents de Moscou et dont le renvoi a précipité la crise2.

Moscou a espéré faire céder le maréchal Tito en créant le vide autour de lui et en le présentant à tous les chefs communistes d’Europe orientale comme se détachant de la véritable orthodoxie. Le Maréchal yougoslave s’est rendu compte de la manœuvre quand il a eu connaissance des décisions qui seraient débattues au Congrès du Kominform à Bucarest, il a refusé alors qu’aucune délégation yougoslave ne s’y rendît.

Depuis le triomphe de Lénine au Congrès de 1905, le Parti communiste a eu pour tactique de faire passer avant toute chose la discipline. Il veut être un parti monolithique, (…)3 déclarait Lénine ne plus comprendre que six personnes. Les Soviets ont donc voulu écarter le maréchal Tito et suivant la méthode constamment employée par le parti, ils l’ont accusé d’hérésie. En fait, l’erreur des dirigeants moscoutaires, est d’avoir cru que l’on pouvait imposer à des pays souverains disposant d’une police autonome, d’une armée nationale, une discipline aveugle et un régime d’étroit contrôle comme celui qu’ont accepté les Républiques soviétiques russes dont les peuples n’avaient jamais connu de véritable indépendance nationale.

Pour cette raison fondamentale, on ne pense pas à Washington qu’une réconciliation sincère puisse intervenir entre Belgrade et Moscou. D’après les communiqués du Chargé d’affaires des États-Unis le maréchal Tito aurait la situation bien en mains. La police sous la direction du général Rankovitch et l’armée lui seraient loyales. On ne prévoit pas non plus que les Soviets osent recourir contre la Yougoslavie à une expédition militaire qui dans un pays montagneux s’annoncerait difficile et qui affaiblirait la position de l’URSS dans une situation internationale déjà tendue. Peut-être des déclarations conciliantes seront-elles échangées de part et d’autre, mais le schisme, pense-t-on, subsistera. L’exemple est donné pour la première fois d’une résistance, qui peut être victorieuse, aux ordres de Moscou. Le prestige du Kremlin en sera frappé. D’autres pays satellites y trouveront un encouragement.

Une situation intérieure particulièrement complexe risque de se développer en Bulgarie et surtout en Albanie où les partis communistes vont sans doute se diviser profondément entre partisans du maréchal Tito et partisans de Moscou. La situation albanaise est suivie par Washington avec une particulière attention. On estime que la riposte par laquelle le maréchal Tito a proposé une fédération des Slaves du Sud a accru sensiblement contre lui l’animosité de Moscou.

Les experts du Département d’État considèrent qu’en Russie même l’événement est susceptible d’importantes répercussions. Ils remarquent que les critiques portées par le Kominform contre les dirigeants yougoslaves de ne pas respecter dans la vie du parti les principes démocratiques (réunion régulière de congressistes, désignation par élection des nouveaux fonctionnaires du parti) sont précisément celles qui peuvent être retenues contre le fonctionnement actuel du parti communiste de l’URSS dont aucun congrès n’a été réuni depuis 9 ans et dont tous les nouveaux fonctionnaires ont été choisis par cooptation. On en arrive à se demander si le document du Kominform n’a pas été rédigé par un responsable soviétique préoccupé de pouvoir s’en servir en URSS même. Il reflète de toute manière les divergences que l’on croit exister au sein du Politburo. La seule répercussion éventuelle dont s’inquiètent les autorités américaines est que, pour résister victorieusement à Moscou, le maréchal Tito n’accentue encore le caractère révolutionnaire à son régime et n’adopte en politique étrangère une attitude plus hardie en particulier à l’égard de la Grèce.

Les événements de Yougoslavie ont provoqué à Washington une satisfaction analogue. Ils ont renforcé au Département d’État l’influence des experts des questions russes dont ils ont paru justifier les thèses telles qu’elles étaient exposées dans l’article de Foreign Affairs de Monsieur X.

Le Département d’État estime qu’en présence de cette situation, les Puissances occidentales doivent faire preuve de beaucoup de réserve et de doigté. Il a indiqué à Londres qu’il désapprouvait la suggestion de l’ambassadeur d’Angleterre à Belgrade concernant la publication d’un communiqué anglo-américain se félicitant des récents événements. L’administration estime que toute approbation inopportune de l’(…)4 de Tito, toute déclaration donnant à entendre que les Puissances occidentales sont prêtes à lui accorder leur appui économique, ferait le jeu des Soviets en justifiant les accusations formulées dans le rapport du Kominform. Mais nous considérons qu’il serait aussi erroné de vouloir tenir à Tito la dragée haute et de lui donner le sentiment que tant qu’il ne reviendra pas aux pratiques capitalistes, il ne pourra espérer aucun soutien de l’Occident.

Les experts du Département d’État conseillent qu’au cas où le maréchal Tito en viendrait à demander que la Yougoslavie soit comprise parmi les pays bénéficiaires de l’ERP5, il lui soit indiqué qu’il appartient aux seize nations européennes de décider quels pays elles veulent adjoindre à leur groupe. Mais on souhaite en même temps qu’en pareil cas la réponse des seize nations soit favorable6.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 22)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel.

Note manuscrite : « M. Gueyraud. [Communiquer à] Londres, Rome, dans les autres capitales balkaniques, fait 5-7-48 ».

2 Voir DDF, 1948-I, nos 260 et 437.

3 Lacune de déchiffrement.

4 Lacune de déchiffrement.

5 E.R.P.: European Recovery Program.

6 L’ambassadeur à Washington revenait quelques jours plus tard sur l’attitude américaine dans cette affaire Tito en s’appuyant sur les articles de presse américaine qui développaient les raisons de la brouille survenue entre Belgrade et Moscou. On ne pensait pas que Moscou irait jusqu’à utiliser la force pour briser la résistance de Tito, mais on ne doutait pas de la détermination de Staline à tenter de le faire plier. On estimait que cela aurait de grandes répercussions dans le monde communiste, notamment parce que l’on prévoyait une grande épuration dans tous les partis communistes d’Europe orientale. Enfin, on soulignait la difficulté de la position américaine, qui devait chercher à détacher la Yougoslavie, « pièce maîtresse de la muraille soviétique » tout en prenant soin de ne pas rendre plus difficile la position de Tito (dépêche no 1521 du 6 juillet 1948 de Washington, non reproduite).

3

HAUT-COMMISSARIAT DE FRANCE POUR L’INDOCHINE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos162-166.

Saïgon, 1er juillet 1948, 22 h. 20

Réservé.

(Reçu : le 1er, 18 h. 15)

Je me réfère au télégramme nos 17 à 28 du 27 juin de la légation de France à Bangkok.

À son passage à Saïgon, M. Wallner a demandé à venir me rendre visite en compagnie de M. Abbot, consul général des États-Unis. Je l’ai reçu le 29 juin en présence de M. de Pereyra, Conseiller diplomatique. M. Wallner m’a entretenu tout d’abord de son récent séjour en France. Il a mis l’accent sur l’impression optimiste des experts américains quant à l’avenir de notre économie dont le relèvement devrait s’accentuer rapidement après la prochaine récolte.

Passant en vue les principaux obstacles qu’il juge susceptibles de retarder cette évolution favorable, mon interlocuteur en est venu au règlement de la question indochinoise, me marquant ainsi l’intérêt particulier que porte à ce règlement le Département d’État, non seulement en fonction du péril communiste en Indochine, mais encore au regard du relèvement de notre pays.

Après avoir souligné les signes indiscutables de fatigue qu’accuse depuis quelque temps l’effort de guerre Viet Minh, j’ai insisté tout spécialement auprès de M. Wallner sur les perspectives heureuses qu’ouvraient les récents accords de la baie d’Along dont l’approbation par le Parlement et les développements logiques devraient assurer au nouveau gouvernement central vietnamien, avec une audience accrue, le ralliement progressif des éléments nationalistes, jusque là demeurés dans l’opposition.

Le lendemain de cette entrevue, à l’occasion d’une visite de courtoisie au Conseiller diplomatique, M. Wallner n’a pas manqué de s’étendre longuement sur la question indochinoise et il a repris à cet égard les propos déjà tenus en présence de notre Ministre à Bangkok. De cette conversation, M. de Pereyra a pu conclure :

1) Que son interlocuteur n’avait pas le moindre doute quant à l’appartenance communiste des principaux chefs du Viet Minh et quant au danger qu’une formule de compromis avec eux serait susceptible de faire courir, tant à l’influence française qu’à la stabilité politique dans l’Asie du Sud-Est.

2) Qu’à mes yeux, le gouvernement central provisoire constituait une formule essentiellement précaire de transition et qu’il ne pouvait d’ores et déjà, sans se réclamer de l’appui et de l’autorité de Sa Majesté Bao Daï, nourrir l’espoir d’amorcer la dissociation nécessaire entre les extrémistes moscoutaires et les fonctionnaires nationalistes agréés par eux.

3) Qu’en conséquence, le Département d’État manifeste un grand intérêt à la prompte et heureuse conclusion des négociations projetées à Paris avec l’ancien Empereur, puisqu’elles sont destinées à compléter, sur le plan pratique, les accords de principe signés en baie d’Along et qu’elles permettront, avec le retour prochain en Indochine de Sa Majesté Bao Daï, d’inaugurer une phase nouvelle et réellement efficiente de retour à la paix.

(Direction d’Asie-Océanie, Indochine, volume 255)

1 Télégramme adressé à la Présidence du Conseil et au ministère de la France d’outre-mer, communiqué à la légation à Bangkok et diffusé à la présidence de la République, au Cabinet et à MM. Chauvel et Falaize, avec prière de communiquer à M. Bollaert, le haut-commissaire en Indochine (qui se trouvait alors en France).

Note manuscrite : « M. G.-Picot, communiquer Washington, F[rance] O[utre-]M[er], Bol[laert], E[tat-]M[ajor] G[énéral de la] D[éfense] N[ationale] (Capt. Leonzon) ».

4

M. DE BEAUSSE, CHARGÉ DAFFAIRES DE FRANCE À VARSOVIE1,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES2.

D. no 647.

Varsovie, 1er juillet 1948.

Cinq jours ont passé depuis la publication par les huit ministres des Affaires étrangères de l’Est européen du communiqué résumant leurs entretiens. La surprise causée par la venue inopinée de M. Molotov et de ses collègues albanais, bulgare, hongrois, roumain, tchécoslovaque et yougoslave, n’est cependant pas encore apaisée.

À la lumière des derniers événements, et notamment de l’excommunication par le Kominform des dirigeants communistes yougoslaves, la conférence de Wilanow semble pourtant plus explicable qu’elle n’apparaissait de prime abord.

Le « silence de sécurité » scrupuleusement observé pendant le séjour des ministres orientaux à Varsovie, différents indices apparents, comme l’ampleur inaccoutumée de la mobilisation policière, destinée à assurer la protection des hôtes de marque de la Pologne, avaient fait croire d’emblée à beaucoup d’observateurs étrangers que des décisions d’importance majeure seraient prises à Wilanow. Le communiqué fut une déception.

Si l’on y relevait que la Pologne avait obtenu plus qu’une satisfaction de principe, non seulement par le fait qu’elle était avec l’URSS à l’origine de cette réunion, mais surtout par l’affirmation solennelle de l’intangibilité de ses frontières occidentales, force était de constater que les résolutions finales de la conférence n’apportaient rien de bien nouveau. Les gouvernements représentés se contentaient de condamner solennellement les résultats de la Conférence de Londres, puis, reprenant en substance la teneur de la lettre adressée récemment par le maréchal Staline à M. Wallace. Ils proposaient au monde occidental de résoudre au plus vite les principales questions sur lesquelles les Quatre Grands se sont depuis trois ans avérés impuissants à se mettre d’accord.

Cette démonstration tapageuse et spectaculaire du bloc oriental au complet apparut alors sous son vrai jour. Il s’agissait, en somme, pour le Kremlin non pas de faire homologuer par ses satellites telle ou telle décision positive concernant l’organisation de l’Allemagne de l’Est – Moscou pour agir n’a pas besoin de l’approbation de Enver Hoxha – mais d’une manœuvre pédagogique à l’usage de l’opinion. De l’opinion mondiale, tout d’abord, qu’on entendait frapper par la démonstration de l’unanimité et de la volonté pacifique des démocraties populaires, de l’opinion de ces mêmes démocraties qui devaient se réjouir de voir la puissante Union soviétique les traiter en puissances majeures, de l’opinion allemande enfin qu’on entendait se concilier par la promesse d’une fin prochaine de l’occupation militaire.

De fait, les participants à cette conférence et notamment M. Modzelewski, s’ils ont présenté le texte sur lequel ils s’étaient mis d’accord comme une ultime exhortation à la sagesse et à la raison, adressée à l’Occident, ont proclamé bien haut qu’aucune clause secrète n’avait été votée, et qu’aucun problème autre que ceux dont il est question dans le communiqué n’avait été abordé ».

La portée réelle et pratique de ces assises du bloc oriental, pour la première fois réuni au complet, pouvait donc légitimement paraître assez mince avant la publication, le 29 juin, des résolutions adoptées par le Kominform à l’encontre du maréchal Tito3. Les raisons qui rendaient d’une urgente actualité la réunion sous la présidence de M. Molotov de tous les représentants des États satellites apparaissent plus clairement si l’on tient compte du fait que la Conférence de Wilanow eut lieu les 23 et 24 juin, soit trois jours après la réunion des délégués des partis communistes européens à Bucarest, et 5 jours avant la publication du texte adopté à cette réunion.

Si, comme tout le laisse à penser, le Kremlin voulait faire de l’assemblée des ministres des Affaires étrangères orientaux une manifestation de la solidarité des « nations progressistes », il va de soi qu’une telle assemblée devait être convoquée avant que n’ait été rendue publique la condamnation prononcée contre le gouvernement de Belgrade. En eût-il été autrement, le maréchal Tito aurait sans doute renoncé à se faire représenter à Wilanow. Les communistes staliniens sont experts dans l’art de garder un secret, et il apparaît que tout au long de son séjour en Pologne M. Simic ignora la menace qui planait sur le chef de son gouvernement. Grâce à cette ignorance il peut, sans réticences, s’associer aux résolutions prises en partie par ceux-là même qui, trois jours plutôt, dénonçaient la « déviation » enregistrée dans la politique des dirigeants de la Yougoslavie.

Quoi qu’il en soit, le communiqué de Bucarest, qui ouvre une brèche dans le front des démocraties annule pour une bonne part les effets escomptés du communiqué de Wilanow.

(Direction d’Europe, Généralités, volume 30)

1 La dépêche fait référence aux télégrammes nos 577, 581, 583, 585, 587, 592-594, 607, 609 de Varsovie, documents non reproduits. Sur la conférence de Varsovie, voir DDF, 1948-I, nos 443 et 449.

2 Dépêche adressée à la direction d’Europe. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Baden, fait 10-7-48 ».

3 Voir DDF, 1948-I, no 451.

5

M. PAYART, AMBASSADEUR DE FRANCE À BELGRADE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 441-444.

Belgrade, 2 juillet 1948, 21 h.

Urgent. Réservé.

(Reçu : le 2, 22 h.)

Je me réfère à votre télégramme no 3292.

Envisagées dans le cadre de la stratégie politique générale de l’URSS, les ouvertures du gouvernement bulgare au gouvernement italien paraissent (…)3 dans la même ligne que celles, d’une plus grande portée immédiate d’ailleurs, qui avaient été faites naguère à la France par la Pologne, par la Tchécoslovaquie et, d’une façon plus voilée, par la Yougoslavie (mon télégramme nº 433 du 15 avril 1946)4. Elles marquent le début d’une manœuvre destinée tout d’abord à neutraliser dans une certaine mesure l’Italie sur le plan mondial, puis à la détacher progressivement de l’Occident en l’engageant par étapes dans le réseau des pactes orientaux.

Si ces ouvertures se renouvelaient aujourd’hui elles s’inspireraient d’une arrière-pensée supplémentaire : associer l’Italie, pour le plus grand profit de l’URSS, au dispositif d’intimidation morale que l’on établit actuellement autour de la Yougoslavie du maréchal Tito. Le rôle de l’Italie serait à la fois passif et provisoire.

Dans un pacte d’amitié bulgaro-italien, la Bulgarie appuyée par l’URSS, serait encore aujourd’hui l’élément fort.

L’Italie devrait comprendre qu’elle ne pourrait que faire les frais d’une politique soviétique tendant à jouer momentanément Rome contre Belgrade dans les Balkans.

Il convient au surplus de rapprocher l’initiative de la Bulgarie de celle qu’elle a prise il y a quelques semaines en cherchant à renouer, par l’intermédiaire de l’ONU, et dans le dos de Belgrade, des relations diplomatiques normales avec Athènes. La volonté d’encerclement de la Yougoslavie est évidente.

Au moment où l’on peut se demander si, potentiellement, l’URSS n’en arrive pas au point de renversement des forces, la conclusion actuelle d’un pacte d’amitié italo-bulgare pourrait ainsi aboutir à donner une nouvelle impulsion à son dynamisme peut-être défaillant.

(Direction d’Europe, Bulgarie, volume 19)

1 Télégramme communiqué à l’ambassade de France à Rome et diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Chauvel, Clappier et de Bourbon-Busset.

2 Document non reproduit.

3 Lacune de déchiffrement.

4 Voir DDF, 1946-I, no 271.

6

M. LÉVI, AMBASSADEUR DE FRANCE À NEW DELHI,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 249.

New Delhi, 2 juillet 1948.

M. l’Inspecteur du Montcel repartant demain pour Paris, sa mission terminée, a bien voulu se charger d’une « valise » exceptionnelle. Je mets cette occasion à profit pour faire parvenir au Département le texte des lettres échangées avec le Pandit Nehru, le 29 juin, au sujet de nos Établissements dans l’Inde.

La réponse indienne ne fait que reprendre les divers paragraphes de la communication française, et n’appelle de ce fait aucune observation.

Dans un premier texte que m’avait soumis Sir Girja Bajpai, le projet de réponse comportait un paragraphe 4, supprimé sur ma demande dans la version définitive, et que je crois devoir reproduire ci-après :

« 4) I am confident that our two Governments will be able to reach a settlement on the question of detail that still remain in the same spirit of mutual understanding which has led to a happy agreement on the general question of the future of French Establishments in India. The Secretary General of the External Affairs Ministry will take an early opportunity of discussing with Y.E. various points of detail, particularly those concerned with the supervision of the référendum to be held ».

J’ai fait valoir verbalement que l’accord intervenu se bornait, de commune entente, aux lignes essentielles ; qu’il demeurait entendu que les questions techniques à régler feraient l’objet, en temps utile, de conversations ultérieures, mais que, s’agissant d’une « réponse », le texte indien ne devrait pas évoquer une matière à laquelle la communication française – déjà approuvée par Delhi – ne faisait pas allusion. Mes interlocuteurs se sont rangés à ces arguments, supprimant le paragraphe susvisé. Mais, en m’adressant, par lettre personnelle (plus exactement officieuse car l’envoi est numéroté), ci-jointe en copie, le texte définitif, Sir Girja Bajpai a repris en fait la substance de ce que contenait ledit passage.

Nous avons intérêt à donner en l’espèce un témoignage nouveau de notre bonne volonté comme de notre bonne foi. Il y a lieu de penser que nous allons être très prochainement appelés à ouvrir ces négociations complémentaires. Il n’est pas douteux que, pour Delhi, le point essentiel, le seul qui les intéresse vraiment, est le contrôle du référendum.

À cet égard, le désir indien qui m’a été fréquemment exprimé, serait de voir la consultation populaire l’objet d’un contrôle uniquement franco-indien.

Je suis, pour ma part, en plein accord avec M. du Montcel pour estimer que, du point de vue français, il y aurait intérêt à un contrôle neutre. La pression que les éléments du Congrès pourront exercer sera en effet de loin plus forte que celle que seraient à même de mettre en œuvre nos partisans : on pourrait donc envisager une ou plusieurs commissions de contrôle comprenant un président neutre (choisi par exemple parmi les Corps diplomatique ou consulaire en ces régions ?) et deux membres respectivement français et indien.

Je serai heureux de recevoir à bref délai des instructions à ce sujet.

Quant aux questions techniques afférentes au résultat du référendum, là où il nous serait défavorable – option de nationalité, sort des propriétés publiques, protection des intérêts culturels ou économiques français, etc. – ce sont là des matières qu’il n’est guère possible à cette Ambassade d’étudier dans l’abstrait, et sur lesquelles il faudra arriver à un accord avec Delhi avant le référendum de Chandernagor. Il y aurait donc lieu, pour les services intéressés, d’en faire entreprendre l’étude sans tarder, afin que des instructions puissent m’être envoyées en temps utile. À moins que le Département n’estime préférable que cette seconde phase des négociations se poursuive à Paris avec l’ambassade des Indes. Je n’y verrais, en ce qui me concerne, qu’avantage. S’agissant en effet plus particulièrement d’affaires d’ordre technique dont l’étude suppose une connaissance approfondie des situations locales dans nos divers Établissements, cette dernière suggestion pourrait offrir des avantages.

Je dois signaler in fine le brusque changement d’atmosphère que nous constatons tous ici, à maints symptômes, du côté officiel indien, depuis peu ; l’amabilité qu’on nous témoigne, et la soudaine cordialité, je dirai même : les prévenances que nous marque le Pandit Nehru. Serait-ce que, jusqu’au dernier moment, on a douté de notre bonne foi ? Serait-ce aussi qu’on pense avoir besoin de nous ? Favorables tendances, trop récentes encore pour que je puisse faire autre chose que les signaler en passant.

(Direction d’Asie-Océanie, Inde française, volume 9)

1 Note manuscrite : « Communiquer à France outre-mer le 7 juillet 1948 ».

7

NOTE DU DÉPARTEMENT1

N.

Paris, 3 juillet 1948.

La réunion des quatre commandants en chef à Berlin a duré 45 minutes. L’atmosphère a été correcte.

Avant de rencontrer le maréchal Sokolovski, les trois commandants en chef occidentaux avaient convenu d’une tactique commune. Il avait été notamment décidé de ne parler des questions monétaires que si le maréchal Sokolovski manifestait sa bonne volonté à propos des communications.

Sur la base de cette procédure concertée, la conversation s’est engagée sur le problème des communications et n’a donné aucun résultat. Le maréchal Sokolovski a indiqué qu’il ne pouvait prédire la date à laquelle le trafic pourrait reprendre entre les zones occidentales et Berlin. Il a ajouté que d’autres travaux devaient être sans doute entrepris sur les voies ferrées, une fois les premiers terminés, ce qui retarderait d’autant la reprise du trafic.

À la suite de cette conversation, le général Noiret estime qu’il n’y a plus rien à attendre sur le plan local. Pour lui, la seule chance d’aboutir à un règlement serait d’évoquer non seulement le problème des communications mais le problème de Berlin et sans doute de l’Allemagne dans son ensemble à un échelon plus élevé que celui des commandants en chef, c’est-à-dire à l’échelon gouvernemental.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 341)

1 Note manuscrite : « M. de Leusse ».

8

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

L.

Londres, 3 juillet 1948, 10 h. 30

Personnelle.

 

Je vous ai dit au téléphone l’embarras où m’avait mis jusqu’à présent l’absence d’indications précises sur nos vues dans l’affaire berlinoise.

Notre conversation de ce matin est pratiquement la première directive que je reçois : elle me permet de rectifier le tir, je vais indiquer tout à l’heure à mes collègues que j’aurai des corrections de forme à proposer sur le projet de note et que, d’autre part, nous souhaitons un délai supplémentaire en ce qui concerne la remise du document.

Cela dit, je crois que nous devons faire à Paris tout le possible pour ne pas apparaître, ainsi qu’il est malheureusement déjà arrivé quelques fois, comme le partenaire le plus lent à se mouvoir.

Nous sommes, dans cette affaire, à la fois le principal intéressé quant aux conséquences possibles, la victime désignée si le drame éclate, et, d’autre part, le parent pauvre quand il s’agit de la contribution à fournir dans l’immédiat à l’action commune ; c’est une position délicate.

Les Américains et les Anglo-Saxons n’ont déjà que trop tendance à s’entendre entre eux et j’ai déjà eu l’occasion de relever discrètement auprès de Douglas une ou deux incorrections de cet ordre. Il ne faudrait pas que nous fournissions, par nos lenteurs des justifications à cette tendance.

Ce que vous m’avez dit tout à l’heure des difficultés qui s’opposent à la réunion d’un Conseil des ministres avant mercredi, est valable pour quelqu’un qui est au courant des conditions dans lesquelles fonctionne notre machine gouvernementale et je vais me servir de mon mieux de cet argument. Je ne suis pas absolument sûr qu’il apparaisse très convaincant. On aura de la peine à comprendre qu’il soit impossible de réunir les membres du gouvernement de manière un peu discrète et sans donner à cette réunion une inutile publicité. Est-il donc impossible de dire qu’en raison du nombre et de l’importance des questions dont le gouvernement doit actuellement s’occuper, une réunion spéciale a dû être consacrée à l’examen des questions extérieures ? Ou même ne peut-on pas trouver un autre prétexte quand ce ne serait que le prix des côtelettes ou celui de la paire de bas de soie, problèmes sur lesquels doit, par les temps qui courent, « se pencher », comme on dit maintenant, la sollicitude des Ministres ?

Ce n’est peut-être qu’un détail, je vous le répète nous ne pouvons à la fois réclamer une place de plus en plus large dans les conseils internationaux et nous montrer incapables d’adapter notre mécanisme gouvernemental au temps de la radio, des téléscripteurs et des téléphones transatlantiques.

(Papiers d’agents-archives privées, papiers Massigli, volume 95)

9

M. ROUX, MINISTRE DE FRANCE À KABOUL,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 214.

Kaboul, 3 juillet 1948.

À la suite des conversations et des contacts que j’ai eus depuis mon arrivée à Kaboul, j’ai l’honneur de faire part ci-après à Votre Excellence de mes premières impressions sur la situation politique extérieure et intérieure de l’Afghanistan.

Je n’ai pas besoin de souligner qu’il ne s’agit là que d’impressions forcément incomplètes et sujettes à révision, car mon expérience des choses de ce pays est naturellement très rudimentaire. Mais, certains des propos que j’ai recueillis, certaines des confidences qui m’ont été faites m’ont cependant paru dignes d’être soumis à l’attention des services du Département.

Le chef de notre délégation archéologique, que j’avais rencontré à Peshawar, m’avait confié que tout n’allait pas pour le mieux dans le royaume où je me rendais. Il lui semblait notamment, m’avait-il dit, que le peuple était mécontent de l’augmentation récente et considérable du coût de la vie ainsi que de l’enrichissement croissant de quelques dizaines ou centaines de privilégiés. Les entretiens que j’ai eus depuis lors avec M. Brasseur ainsi qu’avec diverses personnalités afghanes ont entièrement confirmé cette opinion.

Le malaise que l’on sent ici et dont plusieurs hauts fonctionnaires locaux avouent du reste franchement l’existence, serait dû principalement, selon eux, aux causes suivantes :

– Sécheresse et mauvaises récoltes des années passées. La situation serait meilleure en 1948.

– Difficultés de vente des produits indigènes en particulier des peaux d’astrakan et des fruits frais ou secs. Les troubles survenus aux Indes à la suite de la division de ce pays seraient en partie responsables de cette mévente, en raison notamment des difficultés de transport consécutives aux luttes sanglantes qui ont mis aux prises hindous et musulmans.

La création du Pakistan a eu également pour conséquence de graves retards dans le ravitaillement de l’Afghanistan. On a généralement tendance ici à attribuer ces retards à une mauvaise volonté systématique des autorités voisines et l’on souligne, non sans aigreur, que celles-ci appliquent désormais des taxes élevées à toutes les marchandises importées dans ce pays.

Ce jugement paraît à tout le moins entaché de partis pris et ne tient pas suffisamment compte des difficultés auxquelles le nouveau dominion est lui-même en butte.

À cette diminution des ressources et à ce ralentissement du ravitaillement s’ajouterait une augmentation sensible des dépenses qui serait due pour une large part à la présence dans le pays de la mission américaine chargée de la construction et de la réparation du réseau routier afghan. Les autorités locales ne cherchent pas à dissimuler à cet égard la déception et la mauvaise humeur que leur cause la cherté de la société Morrison et Knudsen. À les en croire, les techniciens américains envoyés ici travailleraient très lentement, se plaindraient de tout et seraient plus préoccupés de se faire construire des habitations confortables que d’améliorer les routes afghanes. Le ministre des Mines me disait, il y a quelques jours, que les travaux entrepris sur la route de Kandahar qui relie Kaboul à Quetta auraient déjà coûté 18 millions de dollars, ce qui était beaucoup pour ce pays, d’autant plus que ce ne serait là qu’un commencement. Il ajoutait que son gouvernement regrettait vivement aujourd’hui de ne pas avoir fait appel à des Français, mais que cette expérience lui servirait sans doute de leçon pour l’avenir. On m’a rapporté que, parlant du même sujet, le Roi aurait cité l’histoire d’un paysan afghan qui, ayant acheté au marché de Kaboul un piment rouge, l’avait trouvé peu comestible mais l’avait cependant avalé parce qu’il l’avait payé très cher.

Certains fonctionnaires admettent toutefois que le privilège des erreurs ne doit pas être imputé exclusivement aux étrangers. Ils reconnaissent qu’il y a du côté afghan aussi de réels défauts d’organisation et qu’en matière commerciale notamment, leurs compatriotes ont encore beaucoup à apprendre. Nos commerçants ne savent pas, avouent-ils, se contenter d’un bénéfice raisonnable. Aussi font-ils monter les prix. Et quand ils ont amassé de l’argent, ils ne le remploient pas dans l’intérêt du pays, aimable euphémisme pour ne pas avouer que l’argent gagné ici va se cacher hors du pays où son propriétaire l’estime plus en sûreté.

Le gouvernement actuel n’est certainement pas étranger à ce manque de confiance. Le régime féodal qui existe en Afghanistan ne doit pas favoriser l’essor économique du pays.

Le pouvoir en effet n’appartient guère qu’à une famille et ce pouvoir est absolu. Il doit être malaisé de faire fortune ici et, l’ayant faite, de la conserver. C’est sans doute pourquoi les privilégiés d’un jour se hâtent, afin de le mettre à l’abri, de faire évader leurs capitaux.

Mais ce n’est vraisemblablement pas là la seule raison. Tous les propos que j’ai recueillis indiquent que le gouvernement en place traverse une crise d’autorité. On parle d’ailleurs publiquement à Kaboul de changements prochains et importants. Comme je l’ai déjà dit, l’on sent en arrivant ici l’existence d’un réel malaise.

Sur le plan extérieur, les dirigeants afghans se sont bien imprudemment lancés dans une politique de revendications à l’égard du Pakistan qui n’est étayée par aucun argument solide ni par aucune manifestation valable de fermeté. Peut-être a-t-on cherché à l’origine, à profiter des difficultés du dominion voisin pour lui soutirer quelque menue concession ? Ou encore a-t-on voulu donner satisfaction à une jeunesse mécontente et puérilement nationaliste ?

Quoi qu’il en soit, les résultats ne sont guère encourageants. Le gouvernement afghan se rend compte aujourd’hui qu’il a malencontreusement engagé le fer ; il n’ose cependant pas rompre ouvertement de peur de perdre la face. Il sent qu’il est dans une posture plus ou moins ridicule et ne sait comment en sortir. Il a dépêché à Karachi un de ses représentants les plus autorisés, le maréchal Shah Wali Khan. Mais la manœuvre a échoué et la situation n’a fait qu’empirer. Il semble aujourd’hui acculé à une impasse.

Dans un régime aussi autoritaire, il y a cependant un moyen assez simple de tourner la difficulté. C’est de changer le Premier ministre qui, à lui seul, représente le gouvernement. S’y résoudra-t-on et dans l’affirmative, par qui le remplacera-t-on ?

C’est la question que chacun discute en ce moment ici, avec plus ou moins de franchise.

L’actuel Président du Conseil, Shah Mahmoud Khan, est en fonction depuis près de deux ans. De l’avis général, ce n’est pas un homme d’État. Il n’a pas réussi à faire oublier son demi-frère, Mohammed Hachem Khan qui, pendant dix-sept ans, avait gouverné rigoureusement mais avec sagesse. Par lassitude ou par prudence, Hachem Khan a volontairement abandonné le pouvoir. Lorsqu’il s’est retiré, son successeur a relâché bon nombre de prisonniers et inauguré une politique d’indulgence qui lui a valu jusqu’à présent une certaine popularité. Mais l’on commence à se rendre compte que cette politique n’est pas sans danger pour la dynastie car elle favorise la constitution de clans non-conformistes et elle permet à ceux-ci, d’une manière d’ailleurs très relative, de s’exprimer, ce qui n’eut pas été concevable il y a quelques années encore. L’on constate aussi qu’un certain nombre de personnes qui n’appartiennent pas toutes à la famille royale se sont exagérément enrichies tandis que l’ensemble de la population s’est appauvri. Il en résulte un mécontentement grandissant qui inquiète de plus en plus les autorités.

L’ambassadeur d’Angleterre, Sir Giles Squire, qui a une connaissance approfondie de ce pays, estime que le gouvernement actuel ne le contrôle que très imparfaitement. Il est surpris de la sécurité qui y règne et se demande si elle pourra durer. Il regrette manifestement l’ancien Premier ministre avec lequel il avoue qu’il a de longs et fréquents entretiens. Il ne cache pas que le retour de celui-ci serait souhaitable, mais il ne croit pas qu’Hachem Khan consentira à sortir de sa retraite volontaire. Assez âgé et malade, à la fois très autoritaire et physiquement timoré, l’ancien président serait convaincu qu’en reprenant le pouvoir et en rétablissant les mesures de fermeté nécessaires, il s’exposerait à de graves dangers. Et il tiendrait trop à sa vie pour courir ce risque.

Il est vrai que le Roi, âgé maintenant de 34 ans, atteint l’âge de la maturité. Soigneusement tenu jusqu’ici à l’écart de toute activité, il pourrait être tenté désormais de jouer un rôle personnel. Il s’intéresse beaucoup à l’armée et, durant ses années de quasi réclusion, paraît avoir réfléchi et médité sur ce qui conviendrait à son peuple et à son pays. Mais il n’a aucune expérience du pouvoir, est entouré de courtisans et semble timide. On peut donc se demander s’il aurait la volonté nécessaire pour procéder au remaniement catégorique qui s’imposerait et s’il oserait notamment remplacer ses oncles par des personnalités plus jeunes et plus dynamiques.

Dans l’affirmative, il serait sans doute obligé de faire appel au concours de ses cousins, les fils de Mohammed Aziz Khan, assassiné à Berlin où il représentait son pays.

Le prince Naïm et plus encore le prince Daoud, actuellement ministre d’Afghanistan à Paris, exerceraient, dit-on, sur lui une certaine influence, seraient en bons termes avec Hachem Khan et auraient, le second surtout, la confiance de l’armée.

Mais ces deux princes sont jeunes et pourraient être tentés d’accaparer le pouvoir à leur profit. L’éloignement de Mohammed Daoud semble prouver en tout cas qu’il est l’objet de la méfiance du Premier ministre actuel.

Il est donc fort difficile de prévoir ce qui peut survenir dans ce pays. Aujourd’hui, calme en apparence, il peut être demain bouleversé par une crise violente. Toutefois, la famille régnante est trop intéressée à l’exercice du pouvoir et le détient trop exclusivement pour ne pas chercher à le retenir à tout prix. Instruits par l’expérience malheureuse d’Amanullah et par la révolution de 1929, il est probable que ses membres arriveront à un arrangement plutôt que de compromettre l’avenir du clan en s’entre-déchirant.

Si des changements s’avèrent nécessaires, ils se feront donc vraisemblablement dans l’ombre et de manière à ce que le prestige de la famille de Nadir Shah n’en soit pas entamé. Ceci, bien entendu, pour autant qu’un conflit mondial ne mette pas brusquement fin à ce régime archaïque dont le maintien dans un continent asiatique en pleine évolution n’est explicable que par l’état misérable et arriéré du peuple afghan dû à l’isolement où l’a tenu jusqu’ici la rivalité méfiante de l’Angleterre et de la Russie.

(Direction d’Asie-Océanie, Afghanistan, volume 9)

1 Dépêche adressée à la direction d’Asie-Océanie. Note manuscrite : « [M. de la] Chevalerie. Résumer, f[ai]t. P[ar] l[ettre] Karachi, Téhéran f[ai]t 31/7 ».

10

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. Metric no 292.

Londres, 3 juillet 1948.

Très secret.

 

Au cours de la réunion de ce matin de la Commission permanente, M. Jebb a annoncé que le général Hollis lui avait fait part du désir exprimé par l’état-major américain d’être associé sans retard aux travaux du Comité militaire par la participation à ses réunions de plusieurs observateurs. Il est précisé que les Américains envisagent d’envoyer au Comité un officier général assisté de trois officiers supérieurs qui appartiendraient officiellement au personnel de l’Ambassade des États-Unis ; leur présence aux séances du Comité serait tenue rigoureusement secrète.

J’ai aussitôt donné l’accord du gouvernement français. Mes collègues du Benelux ayant indiqué que leurs gouvernements n’élèveraient aucune objection, la mission américaine sera invitée dès son arrivée à suivre les travaux du Comité.

Ainsi se trouve réalisé un vœu exprimé par le Département dès la création de la Commission permanente et du Comité militaire (votre communication Metric nº 2)3.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 1, dossier 3bis)

1 Dépêche adressée au Secrétariat général.

2 La série de télégrammes, de dépêches ou de notes « Metric », particulièrement protégée et à exemplaire unique, avait été mise en place à l’occasion du Pacte de Bruxelles, à la demande des Anglais et des Américains.

3 Document non reproduit.

11

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. Metric no 30.

Londres, 3 juillet 1948.

Très secret.

 

J’ai l’honneur d’adresser au Département, par le même courrier, un projet britannique d’instructions aux représentants des cinq puissances à la Conférence qui doit s’ouvrir dans quelques jours à Washington (document Metric nº 59)2.

L’examen de ce mémorandum a été abordé ce matin par la Commission permanente. Au Foreign Office, a déclaré M. Jebb, on avait jugé bon de mettre sur le papier un certain nombre de réflexions que l’on ne pouvait manquer de se faire à l’occasion de la conférence de Washington. Toutefois, la Commission devait se garder de voir dans ce document l’exposé d’une politique définitivement arrêtée ; du côté britannique, on n’était même pas absolument convaincu de la nécessité d’envoyer des instructions de ce genre à nos représentants. Bref, mon collègue anglais a marqué qu’il s’agissait simplement de suggestions et qu’il tenait à savoir ce que les autres délégations en pensaient.

J’ai répondu que je n’avais pas encore été en mesure de faire une étude approfondie de ce mémorandum. D’une lecture rapide, je gardais néanmoins l’impression qu’il n’était peut-être pas indispensable d’adresser, dès le début de la Conférence, aux cinq ambassadeurs des instructions couvrant un terrain aussi vaste. Citant en particulier le paragraphe 4 dans lequel se font jour des préoccupations analogues à celles du Département, j’ai dit qu’il y avait là un certain nombre de points sur lesquels il convenait d’attirer d’urgence l’attention, non pas de nos représentants à Washington, mais plutôt de nos gouvernements, afin de leur permettre, s’ils le jugeaient nécessaire, d’élaborer leurs instructions en temps utile.

M. Jebb ayant souligné que les signataires du Traité de Bruxelles, en cherchant à s’assurer l’appui militaire des États-Unis, avaient à choisir entre un traité en bonne et due forme avec Washington ou une déclaration unilatérale de garantie, j’ai indiqué que j’étais enclin, pour ma part, à penser que nous avions peut-être intérêt à envisager une association assez lâche, tant que nous n’aurions pas de précisions sur la façon dont l’état-major américain concevait l’aire atlantique. Nul n’ignorait que certains militaires américains avaient d’abord admis qu’en cas de guerre il faudrait, ne serait-ce que temporairement, abandonner l’Europe occidentale jusqu’aux Pyrénées. On pouvait donc se demander quelle était la limite exacte que les partisans d’une défense de l’Europe occidentale fixaient maintenant à leurs plans. Certes, on avait enfin réussi – et ceci était au crédit du Comité militaire – à poser le principe d’une défense organisée le plus à l’Est possible en Allemagne. Il n’en restait pas moins qu’avant d’entrer dans les détails d’un accord précis avec les États-Unis, nous avions intérêt à rappeler que l’Europe occidentale n’est pas seulement tournée vers l’Atlantique, mais qu’elle a aussi une vocation continentale.

Ces considérations ont paru rencontrer l’approbation de mes collègues. La Commission a décidé que le mémorandum britannique serait soumis sans délai aux cinq gouvernements et que chacune des délégations solliciterait de promptes instructions afin de permettre à la Commission de se réunir le plus tôt possible et de reprendre utilement l’examen des suggestions du Foreign Office.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 1, dossier 3bis)

1 Dépêche adressée au Secrétariat général. Note manuscrite : « M. de Margerie, m’en parler ».

2 Document non reproduit.

12

M. MAUGRAS, AMBASSADEUR DE FRANCE À ANKARA,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 511.

Ankara, 3 juillet 1948.

L’excommunication du maréchal Tito et le mouvement de révolte contre l’influence yougoslave en Albanie qui en a été la conséquence ont, cela va sans dire, éveillé ici de grandes espérances. Déjà, il y a quelques mois, le blâme auquel s’était exposé le dictateur bulgare en parlant de ses projets de fédération avait permis de constater que toute velléité de pensée personnelle pouvait ne pas être abolie chez les hommes généralement considérés comme de simples exécutants des ordres soviétiques. À ce signe de mésentente entre Sofia et Moscou, les Turcs avaient déjà senti s’alléger la pression sur leur frontière de Thrace. Maintenant les journalistes ne se refusent pas la satisfaction d’annoncer à leurs lecteurs le prochain effondrement de tout le système de domination soviétique. Mais sans aller si vite et si loin, il n’est pas déraisonnable de voir dans les événements qui ont mis en opposition Sofia et Belgrade avec Moscou et d’autre part Tirana avec Belgrade les premières réactions d’un sentiment national qui reprend conscience de lui-même. Les Soviets ont tenté de reconstituer en Europe orientale un empire composite comme était l’empire des Osmanlis au temps où Bulgares, Roumains, Yougoslaves, Albanais, Hongrois et autres vivaient sous l’autorité du Grand Seigneur. Il est douteux que les particularismes nationaux aient déjà suffisamment perdu de leur capacité de résistance pour que, sans occupation militaire permanente, l’existence d’une sorte de nouveau Khalifat puisse longtemps se prolonger. Une foi commune sert sans doute de lien aux différentes parties de cette vaste communauté internationale mais n’a-t-on pas vu bien souvent au cours de l’histoire l’esprit national, mal à l’aise dans une religion étrangère, se manifester sous la forme de schismes et d’hérésies c’est-à-dire de ce qu’on appelle aujourd’hui « déviations ». Que de fois Napoléon n’a-t-il pas reproché à ses frères d’être devenus Espagnol, Hollandais, Wurtembergeois, à peine les avait-il installés sur leurs trônes étrangers. Il serait assez naturel que Staline eût des ennuis du même ordre avec ses protégés.

(Direction d’Europe, Turquie, volume 29)

1 Dépêche adressée à la direction d’Afrique-Levant. Note manuscrite : « M. Schricke. Laisser à l’Europe le soin de traiter ce sujet, si elle le désire ».

13

M. DE VAUX SAINT CYR, AMBASSADEUR DE FRANCE À ATHÈNES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 516.

Athènes, 3 juillet 1948.

La nouvelle de la condamnation du maréchal Tito et du parti communiste yougoslave par le Kominform, a surpris tous les milieux à Athènes. Rien ne faisait, en effet, prévoir un pareil coup de théâtre.

Je me trouvais dîner ce jour-là – 28 juin – avec le ministre des Affaires étrangères chez des amis communs. Nous étions sur une de ces ravissantes terrasses que possèdent les maisons athéniennes et où les réceptions ont lieu l’été. Nous admirions l’Acropole illuminée pour la fête du Roi, la Saint-Paul, qui devait se célébrer le lendemain, quand le ministre de l’Information nous apporta la nouvelle. Elle était si inattendue que ce dernier, prévoyant une manœuvre des Russes, pensait que le Kremlin voulait se désolidariser des Yougoslaves pour le cas où ceux-ci attaqueraient la Grèce. Le bruit avait couru, en effet, que le gouvernement de Belgrade était sur le point de remettre à Athènes une note assez sévère protestant contre des violations de frontière de la part des Grecs. On pouvait craindre des mesures militaires.

M. Tasldaris, plus optimiste, estimait que la chose était moins compliquée, qu’elle se réduisait à un désaccord entre Russes et Yougoslaves et que les Grecs avaient tout intérêt à voir la discorde se mettre dans le camp de leurs alliés. De toute façon le Ministre était décidé à ne faire aucune manifestation, à calmer l’enthousiasme que pourraient manifester certains journaux et à attendre la suite des événements.

D’ailleurs le texte même du Kominform n’était pas clair et il n’indiquait pas les raisons précises de la condamnation du maréchal Tito. D’une part, on l’accusait de soutenir en sous-main les puissances capitalistes, et, d’autre part, on lui reprochait d’appliquer des méthodes extrémistes. Il fallait en outre attendre la réaction de Tito et des communistes yougoslaves. Le Kominform leur avait intimé l’ordre de se soumettre ou de se démettre suivant une formule devenue classique. S’ils se sentaient assez forts pour ne pas s’exécuter, il n’était pas impossible qu’un changement s’opère dans la politique intérieure et extérieure de la Yougoslavie, celle-ci s’appuyant sur les petits propriétaires et sur les puissances occidentales.

Ce sont les mêmes idées que développa hier devant moi le Secrétaire d’État permanent aux Affaires étrangères. Il savait que l’entente était loin de régner entre Yougoslaves et Bulgares, particulièrement à propos de la Macédoine, que Tito et Dimitrov se disputaient l’hégémonie dans les Balkans, mais il pensait que le Kremlin, loin de prendre ombrage de ces discordes, les favorisait. L’ambassadeur des États-Unis à Belgrade, qui avait passé tout récemment à Athènes, avait bien déclaré que le maréchal Tito et M. Bebler lui avaient paru « nerveux et inquiets », mais ce qu’ils redoutaient avant tout était une attaque de la part des Grecs. Cette crainte avait fait sourire M. Pipinellis, tant elle était loin de la réalité.

Il est vrai que d’autres signes, tels que la construction de fortifications autour de Belgrade, l’interdiction de circuler dans le sud du pays, et principalement l’inquiétude des Yougoslaves devant les démarches bulgares pour la reprise des relations diplomatiques avec la Grèce, avaient attiré l’attention du Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Mais il était loin de se douter de l’importance du désaccord.

En tout état de cause, la Grèce reste attentive et prudente. Elle ne diminuera en rien son effort contre les rebelles. Il faut attendre la réaction du maréchal Tito et du parti communiste yougoslave. Pour le moment, ils ont l’air de se raidir contre leur condamnation.

Depuis le premier jour de la condamnation du maréchal Tito, les troupes grecques à la frontière ont signalé des manifestations en territoire yougoslave, coups de canon, explosions, bruits de bataille, sans que l’on puisse savoir de quoi il s’agit.

En outre, les premières réactions sont assez significatives. Le général Markos dont la position devient de plus en plus difficile dans le Grammos, a pris nettement parti pour le Kominform et contre le maréchal Tito qu’il accuse d’avoir abandonné les partisans grecs à leur malheureux sort.

L’Albanie est aussi du côté du Kominform et son opposition au maréchal Tito est violente. Celui-ci, qui semble avoir pris le dessus à l’intérieur de son pays, a adressé au gouvernement de Tirana une note exigeant l’envoi à Belgrade d’une délégation pour rétablir les rapports normaux entre les deux pays.

Quant à la Bulgarie, elle a fait paraître une note assez obscure d’où l’on peut conclure, m’a dit M. Pipinellis, si l’on sait lire entre les lignes, que le gouvernement bulgare, s’il le pouvait, serait prêt à suivre l’exemple d’indépendance donné par le gouvernement yougoslave. Cependant les autorités de Belgrade semblent critiquer assez vivement celles de Sofia.

Toutes ces animosités qui naissent et se développent dans les Balkans, ne peuvent que réjouir le gouvernement grec qui ne s’attendait certes pas à une si rapide éclosion. Les vieilles antipathies que l’on croyait assoupies se réveillent à nouveau et les dirigeants d’Athènes ne peuvent que se réjouir, d’une part, de sentir la discorde parmi leurs ennemis, et, d’autre part, de voir la Yougoslavie, autrefois l’alliée de la Grèce dans les Balkans, se séparer du groupe slave.

À Athènes, les ambassades de Grande-Bretagne et d’Amérique réagissent différemment. L’ambassade d’Angleterre ne cache pas sa satisfaction devant le développement des événements ; le Chargé d’affaires des États-Unis est plus réservé, et quand on lui demande si les États-Unis ont joué un rôle dans ces événements, il évite de répondre. Cette réserve a amené M. Tsaldaris à craindre que les États-Unis et la Yougoslavie ne s’entendent aux dépens de la Grèce.

(Direction d’Europe, Grèce, volume 68)

1 Dépêche adressée à la direction d’Europe. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, fait 10-7-48 ».

14

M. SEYDOUX, CONSEILLER POLITIQUE ADJOINT À BERLIN,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 1305-1309.

Berlin, 4 juillet 1948, 11 h. 45

 

(Reçu : le 4, 16 h.)

La situation à Berlin s’est sensiblement aggravée au cours de ces derniers jours.

Sur le plan local la rupture intervenue à la Kommandatura a pour conséquence qu’il n’existe plus pratiquement entre les Alliés aucun lien d’ordre quadripartite, le Conseil de contrôle n’ayant pas fonctionné lui-même depuis plus de trois mois. Les conditions dans lesquelles s’est déroulée d’autre part, dans l’après-midi du 3 juillet, la conversation entre les commandants en chef montrent qu’ici du moins les négociations sont condamnées à l’échec2.

En même temps l’attitude des Américains et des Britanniques s’est raidie. L’énorme effort qu’ils tentent dans le domaine aérien les entraîne inévitablement ; leur détermination de se maintenir à Berlin est plus catégorique qu’elle ne l’était il y a quelques semaines. Avec les possibilités d’incidents qui en résultent, en raison aussi de la nervosité qui se manifeste spécialement au sein du (…)3 et que suscitent les menaces communistes que les complications monétaires les risques de conflit se trouvent accrus.

Quant à la position des Soviétiques, elle semble claire et ne saurait du reste surprendre. Le maréchal Sokolovski a quitté le Conseil de contrôle le 20 mars en accusant ses partenaires de ne pas le renseigner sur les pourparlers de Londres qui préparaient la coupure de l’Allemagne.

Il n’accepte pas maintenant la négociation sur la seule question de Berlin ; elle fait partie de l’ensemble du problème allemand ; les alliés n’ont aucun droit de Berlin s’ils persistent à mettre en application le programme arrêté à Londres. Les Russes comptent sur le temps pour améliorer leur jeu. Ils se disent que la mauvaise saison viendra et qu’avec elle les puissances occidentales devront suspendre ou limiter l’assistance aujourd’hui fournie à la population berlinoise que la moindre lassitude alliée aura pour effet d’affermir, voire d’établir totalement l’emprise soviétique sur l’ancienne capitale, que les propagandes et leur action pourront ensuite plus aisément s’exercer ailleurs sur la Ruhr par exemple que lors d’un éventuel marchandage la question de Berlin sera, de ce fait, déjà dépassée et que l’Allemagne occidentale hésitera d’autant plus à se constituer qu’elle doutera davantage ce jour-là de la volonté de résistance des Anglo-Saxons.

Des pourparlers ne pourraient, semble-t-il, s’orienter vers le succès que si, débordant largement le cadre de Berlin, ils portaient à tout le moins sur l’Allemagne entière.

Encore faudrait-il sans doute de l’avis des Russes que les résolutions de Varsovie servissent plus ou moins de base de départ et que principalement leur participation au contrôle de la Ruhr fût envisagée.

Le général Clay n’y est certainement pas disposé. Son intransigeance s’atténuera-t-elle au cours des prochaines semaines s’il constate la réticence des Allemands de l’Ouest ? N’en deviendra-t-elle au contraire que plus grande jusqu’à l’amener à vouloir à toute fin tenir à Berlin ? L’impression que l’on a ici est en tout cas que le gouvernement de Washington appuie la politique du commandant en chef qui estime qu’un premier recul engagerait les Alliés sur une pente fatale. Il est significatif à cet égard qu’à la réunion des Ministres-Présidents qui se tenait à Francfort le 1er juillet, M. Draper siégeait à côté du général Clay.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 336)

1 Télégramme adressé au Département, communiqué à Baden et Londres.

2 Voir document no 7.

3 Lacune de déchiffrement.

15

NOTE DE LA DIRECTION D’EUROPE
POUR LE
MINISTRE

N.

Paris, 5 juillet 1948.

À la suite de la suggestion du gouvernement français, la question de Berlin a été discutée à Londres entre les ambassadeurs de la France et des États-Unis, et le Foreign Office (Sir William Strang).

Le 1er juillet, le gouvernement américain a proposé l’envoi à Moscou d’une note identique des trois Puissances intéressées. À la suite des discussions, il est apparu qu’il était difficile que les trois gouvernements adoptent une rédaction identique, et il a été convenu que certaines variantes pourraient être introduites dans le projet de base. En outre, il a été entendu que, pour des raisons de commodité, les notes seraient remises par les trois gouvernements aux ambassadeurs d’URSS accrédités auprès de chacun d’eux. Cette démarche pourrait avoir lieu soit cet après-midi, soit demain.

Des divergences importantes, non encore résolues, existent quant à la rédaction du paragraphe final, qui renferme la proposition effective à présenter au gouvernement soviétique.

1) Dans son projet du 1er juillet, le gouvernement américain, tout en demandant que le trafic soit rétabli préalablement à toute négociation (demande qui a l’accord des trois gouvernements), suggérait que les négociations éventuelles soient conduites au Conseil des ministres des Affaires étrangères et que si le Conseil ne se mettait pas d’accord, le Conseil de sécurité des Nations unies fût saisi du désaccord, en vue d’aboutir à une décision. Le gouvernement américain suggérait également une procédure alternative, dont on aurait fait état dans la même note, tendant à soumettre immédiatement la « situation » aux Nations unies1.

Le Département, de même que le Foreign Office, a fait les plus vives objections à cette procédure devant les Nations unies. Il a paru, dans un premier temps, que le gouvernement américain avait compris les raisons pour lesquelles le gouvernement français et le gouvernement anglais répugnaient à insérer dans la note l’idée d’un recours aux Nations unies, ainsi que d’un recours au Conseil des ministres des Affaires étrangères. Les Soviets, en effet, cherchent par tous les moyens une reprise des sessions du Conseil des ministres des Affaires étrangères en vue d’y saper les décisions prises par les gouvernements occidentaux à la suite des recommandations de Londres. Quant au Conseil de sécurité des Nations unies, il constituerait pour la politique soviétique un organe de publicité tout aussi dangereux ; en outre, par l’usage du droit de veto, les Russes pourraient pratiquement faire échec à toute notre politique en Allemagne à partir du moment où les intentions des trois gouvernements occidentaux seraient soumises pour décision au Conseil de sécurité ; il ne sert de rien de dire à cet égard que c’est seulement la situation à Berlin qui est en cause : il est tout à fait évident que, de Berlin, le Conseil de sécurité passerait à l’Allemagne.

Finalement, dans la journée d’hier, l’accord paraissait être fait sur une formule qui posait que la négociation aurait lieu à Berlin entre les autorités des quatre puissances alliées et occupantes en vue du règlement de toutes les questions litigieuses posées par l’administration de Berlin. Mais, en fin de journée, le gouvernement américain, revenant sur la décision qu’il semblait avoir déjà prise, a demandé que la note contînt un paragraphe sur l’appel éventuel aux Nations unies. Ni nous, ni le gouvernement britannique ne sommes disposés à accepter cette suggestion2.

Pour résumer, il n’est pas question pour le moment de recourir au Conseil des ministres des Affaires étrangères ; les négociations, dans un premier temps, doivent avoir lieu entre les gouverneurs militaires en Allemagne, et ceci est accepté par tout le monde. Le seul point de divergence est la question du recours aux Nations unies. Pour les raisons exposées plus haut, notre intérêt nous commande d’en écarter le principe, en dépit des pressions que l’administration démocrate des États-Unis semble subir de la part du groupe de M. Wallace3.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 341)

1 Massigli, qui discutait à Londres avec sir William Strang et l’ambassadeur américain Douglas, jugeait le texte de la proposition de note américaine avec réserve et estimait que sous cette forme, il irait à l’encontre du but recherché. En effet, il soulignait, et ces points avaient été transmis à Washington, que les références au Conseil des ministres des Affaires étrangères et aux Nations unies offraient des possibilités de manœuvre aux Soviétiques pour diviser les Occidentaux et qu’il était quelque peu contradictoire de faire une mise en demeure solennelle à Moscou alors que l’on tentait par ailleurs à Berlin de chercher une solution locale au niveau des commandants en chef (télégramme nos 2465-2470 du 1er juillet de Londres, non reproduit). Effectivement, les ambassadeurs ont révisé le texte dans la nuit du 1er au 2 en s’attachant à faire disparaître les expressions brutales et les formules trop vagues, mais les Américains paraissaient vouloir maintenir la possibilité du recours aux Nations unies et déposer les notes conjointement et surtout très rapidement. Massigli réservait la décision du gouvernement sur ce dernier point (télégramme nos 2476-2479 du 2 juillet de Londres, non reproduit). Concernant la date de la remise des notes, Washington pressait ses alliés en estimant qu’il fallait retirer l’initiative aux Soviétiques et les empêcher de poursuivre la division de la ville en deux. Londres et Paris étaient certes d’accord sur le fond, mais ne pensaient pas qu’une remise le 6 fût possible (télégramme nos 2497-2501 du 3 juillet de Londres, non reproduit).

2 Le projet de note à Moscou, corrigé par le Ministre et daté du 5 juillet, insistait sur le fait que les droits de la France à être présente à Berlin résultaient du droit établi en vertu de la défaite et de la capitulation de l’Allemagne, confirmé par les accords formels entre les principaux alliés et qu’elle n’était pas disposée à les abandonner ni à céder à la menace. Il indiquait que le gouvernement français était désireux de résoudre les divergences de vues et aplanir les différends par la négociation entre les autorités alliées sur une base quadripartite à Berlin, en « une première instance », après toutefois que le trafic ait été rétabli (projet de note à Moscou du 5 juillet, non reproduit).

3 Massigli était revenu sur les péripéties qui ont marqué l’élaboration des notes destinées au gouvernement soviétique en soulignant les hésitations du Département d’État, désirant au départ inclure une allusion au Conseil des ministres des Affaires étrangères et aux Nations unies, puis retirant la référence au Conseil des ministres. L’ambassadeur à Londres soulignait que des considérations de politique intérieure avaient joué et que son collègue britannique pensait que les Américains répugnaient en réalité à toute conversation (télégramme no 2605 du 6 juillet de Londres, non reproduit).

16

M. ROUX, MINISTRE DE FRANCE À KABOUL,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 216.

Kaboul, 6 juillet 1948.

Confidentiel.

 

La correspondance de ce poste a tenu le Département au courant de la querelle qui met aux prises le gouvernement afghan et celui du nouveau dominion voisin.

Depuis mon arrivée à Kaboul, il y a près d’un mois, j’ai pu constater tant en lisant des articles de presse des deux pays qu’en m’entretenant avec mes collègues ou avec des autorités locales que les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan demeurent empreintes de mauvaise humeur et de méfiance réciproques. Les dirigeants afghans, certains d’entre eux tout au moins, ne dissimulent d’ailleurs pas l’irritation que leur cause l’attitude du gouvernement de Karachi. Mais il est malaisé de les amener à préciser clairement leur position.

Voici cependant les explications qui m’ont été fournies par plusieurs personnalités afghanes autorisées.

L’on s’est d’abord empressé de m’affirmer que le gouvernement royal n’avait jamais formulé de revendications territoriales à l’égard du Pakistan, en sous-entendant du reste qu’il eut été fondé à le faire. L’on a souligné ensuite que l’existence d’au moins deux millions d’Afghans au-delà de la frontière impose au gouvernement de Kaboul certains devoirs. Il lui est en effet impossible de se désintéresser de ces frères de race et de religion. Il est contraint de veiller à ce que ces enfants de l’Afghanistan puissent tout au moins continuer à parler leur langue maternelle : le pouchtou, et soient autorisés à faire état de leur origine afghane. Les Anglais n’ayant pas pu ou pas voulu, dit-on, au moment où ils ont libéré l’Inde, reconnaître l’indépendance de la North West Frontier Province, le gouvernement afghan a dû faire appel au gouvernement du Pakistan en lui demandant de donner à cette province un nom qui rappelât l’origine ethnique de ses habitants. L’enseignement primaire devrait, au surplus, être fait en pouchtou.

Les dirigeants de Kaboul estiment que ces demandes sont fort modestes. Elles constituent, d’après eux, le minimum de compréhension que le gouvernement royal est en droit d’attendre du nouvel état musulman voisin. Car il est bien certain, ajoute-t-on, que, sentimentalement et historiquement le peuple afghan ne peut s’exposer à encourir, tôt ou tard, de la part de ses frères rattachés de force au Pakistan, le reproche de les avoir, en quelque sorte, reniés.

Ces demandes si modérées et si justifiées, m’a-t-on dit, n’ont cependant pas été comprises. Le premier émissaire du gouvernement de Kaboul auprès de M. Jinnah, le ministre de l’Instruction publique, Nadjibullah Khan, n’a pu réussir à obtenir satisfaction. Et la mission de l’ambassadeur du Roi, le maréchal Shah Wali Khan, n’a pas été couronnée de plus de succès. Bien plus, le gouvernement de Karachi aurait cherché, soulignet-on, en déformant certaines déclarations de l’envoyé de Zaher Shah, à donner à entendre que le Maréchal ne serait pas d’accord avec son gouvernement. Cette manœuvre, si c’en est une, a porté le comble à l’irritation de certains milieux afghans qui reprochent en outre aux autorités du Pakistan de vouloir affamer l’Afghanistan en retardant volontairement le ravitaillement de ce pays.

Telle serait, à en croire quelques dirigeants locaux, la genèse de cette querelle.

Le point de vue du gouvernement de Karachi est naturellement assez différent. L’ambassadeur du Pakistan à Kaboul, M. Chundrigar que j’avais rencontré, l’an dernier, à Delhi, alors qu’il était ministre du Commerce dans le gouvernement intérimaire de l’Inde, me l’a exposé avec complaisance, de la manière suivante.

Cette affaire, m’a-t-il dit, est tout à fait « stupide ». Les Afghans déclarent qu’ils n’ont pas de revendications territoriales à formuler. Cela n’a rien de surprenant, car ils savent fort bien que la North West Frontier Province est une région extrêmement pauvre dont l’acquisition éventuelle entraînerait la faillite de leur pays. Le gouvernement de l’Inde dépensait en effet annuellement plus de cent millions de roupies pour faire vivre la population de cette région. L’Afghanistan préfère nous laisser cette lourde charge, mais il voudrait que nous donnions à cette province le nom de Pathanistan et que nous imposions le pouchtou comme langue obligatoire dans les écoles primaires.

Nous nous sommes à maintes reprises, efforcés de faire comprendre à nos voisins, que nous ne verrions aucun inconvénient à ce que ces demandes fussent satisfaites. Mais nous n’avons aucune raison de contraindre les habitants de la North West Frontier Province d’adopter tel nom plutôt que tel autre ou d’employer le pouchtou s’ils préfèrent le pundjabi ou l’ourdou. Or, ces deux dernières langues sont parlées dans certaines parties de la province et le pouchtou seulement dans la partie voisine de la frontière afghane.

Nous estimons que c’est à la population de la province elle-même et à elle seule de décider du nom qu’elle entend porter et de la langue dont elle désire user. Ceci ne concerne en rien le gouvernement afghan que les Afghans résidant chez nous considèrent d’ailleurs comme autocratique et arriéré et auquel ils n’ont aucune envie de demander conseil. Nous ne voyons pas au surplus pour quel motif nous devrions céder à ce que nous considérons comme un empiétement sur notre souveraineté. Que dirait le gouvernement de Kaboul si nous lui demandions, de la part des Afghans du Pakistan, de modifier ses méthodes et, par exemple, de publier son budget ou de le soumettre à un vote parlementaire ?

Nous demeurons animés des meilleures intentions à l’égard de l’Afghanistan et souhaitons pouvoir nous entendre avec lui. Mais il met notre patience et notre bonne volonté à l’épreuve et il ne devrait pas oublier que plus des trois-quarts de ses importations et de ses exportations passent par notre pays ainsi que la presque totalité de ses communications avec l’extérieur.

Ainsi qu’on le voit, les points de vue en présence sont fort opposés et leur rapprochement paraît malaisé.

Au demeurant, la querelle apparaît un peu vaine et il est difficile de comprendre l’intérêt que les Afghans ont à la prolonger. Il est possible qu’à l’origine ils aient sous-estimé la capacité de résistance des difficultés avec lesquelles ce nouveau pays était aux prises, il serait contraint de se montrer conciliant.

Il est vraisemblable également que le gouvernement de Kaboul dont la situation ainsi que je l’ai signalé dans ma dépêche nº 214/AS du 3 juillet2 laisse quelque peu à désirer, ait voulu donner satisfaction à une jeunesse turbulente et nationaliste.

Mais il est certain que les personnalités afghanes les plus pondérées doivent regretter aujourd’hui de s’être engagées dans une voie sans issue et dans une sotte dispute où l’honneur national a plus à perdre qu’à gagner. Sauront-elles conseiller la prudence à leurs compatriotes plus exaltés et mettre une sourdine à une campagne de presse qui paraît bien maladroite ?

La vanité toutefois, semble jouer ici un rôle si important que cette querelle inopportune n’est peut-être pas encore sur le point de prendre fin.

P.S. L’on se demande si le maréchal Shah Wali Khan retournera à Karachi. On ne fait guère mystère de l’échec qui a marqué le début de sa mission et l’on ne dissimule pas que son plus cher désir serait certainement de demeurer en France ou d’y représenter à nouveau son pays si la légation d’Afghanistan à Paris était élevée au rang d’ambassade.

(Direction d’Asie-Océanie, Afghanistan, volume 15)

1 Dépêche adressée à la direction d’Asie-Océanie. Note manuscrite : « [M. de la] Chevalerie. M’en parler. P[ar] l. Karachi, f[ai]t. M. Chauvel, en attirant l’attention de M. le Secrétaire général sur le post scriptum de cette dépêche ».

2 Voir document no 9.

17

M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1,

       À M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES.

D. Metric no 23.

Paris, 6 juillet 1948.

Très secret.

 

Le projet britannique d’instructions aux représentants des Cinq puissances à la conférence de Washington, que vous me communiquez sous le nº 30 (METRIC)2, montre, de la part de nos alliés anglais, des préoccupations analogues, au moins sur certains points, à celles dont s’est inspiré le gouvernement français dans ses instructions à notre ambassadeur aux États-Unis qui vous ont été récemment communiquées3.

En ce qui concerne le principe même d’instructions collectives aux représentants des Cinq, je suis entièrement d’accord avec vous pour penser qu’il est encore trop tôt pour concevoir de telles directives. D’une part, nous n’entrevoyons encore que vaguement les intentions du Département d’État, et c’est après les premiers entretiens seulement qu’il nous sera possible de connaître plus exactement ce qu’ont dans l’esprit nos interlocuteurs américains. D’autre part, autant il est souhaitable que les Cinq se présentent à Washington comme animés d’une volonté et de préoccupations communes, autant il importe de réserver notre liberté de manœuvre sur des points particuliers pour la défense d’intérêts qui nous sont propres, et de ne point paraître vouloir dicter aux États-Unis et au Canada une politique qui doit précisément naître de notre collaboration avec eux. Enfin, il est trop certain que sur nombre de questions les échanges de vues entre les Cinq n’ont pas encore été assez approfondis pour qu’il leur soit possible de formuler dès maintenant des principes communs. À cet égard, la conférence qui doit réunir à La Haye, le 19 juillet prochain les ministres des Affaires étrangères présentera la plus incontestable utilité, et permettra sans doute de faire un sérieux pas en avant dans la voie d’une harmonisation progressive de l’action internationale des Cinq4. Il est donc sage, comme le fait M. Jebb, de voir dans le document remis par la délégation britannique, le point de départ d’études effectuées par chaque gouvernement et d’échanges de vues préliminaires au sein de la Commission permanente.

Je note, dans les déclarations de votre collègue anglais, un certain souci, peut-être moins empirique qu’il n’est de coutume dans les cerveaux britanniques, de préciser la forme que prendra l’appui militaire des États-Unis ; traité du type classique, adhésion en quelque sorte parallèle au pacte de Bruxelles, ou déclaration unilatérale de garantie. Vous avez très justement indiqué qu’il s’agit là d’un point relativement secondaire, et qui dépend largement, au surplus, de la localisation géographique de l’assistance américaine. Ainsi que vous le savez par les télégrammes qui vous ont été communiqués, le gouvernement français, pour sa part, incline à attacher moins d’importance à l’aspect juridique que revêtira le concours des États-Unis qu’à sa nature réelle et à sa valeur concrète. D’ailleurs, c’est sur l’initiative du Département d’État que s’ouvrent les conversations de Washington, et c’est donc à lui qu’il appartient, dans ce domaine, de faire une proposition.

Sur le plan pratique, les différentes questions posées à la page 2 du document METRIC nº 59 présentent un intérêt certain. Je les ai examinées en commun avec le général Léchères et le général Ély, et nous avons abouti ensemble à quelques constatations préalables dont vous pourrez vous inspirer au cours de la discussion du 8 juillet prochain. Celle-ci permettra peut-être de dégager, avant la réunion des ministres des Affaires étrangères, une mesure d’accord ou certaines objections utiles à connaître avant la réunion de La Haye.

Aux yeux du gouvernement français, il ne paraît pas souhaitable d’envisager l’extension du pacte de Bruxelles à l’Italie, en ce moment, et peut-être même à terme, pour un ensemble de raisons dont certaines tiennent à la situation particulière de l’Italie, et d’autres sont d’ordre général. En effet, l’inclusion de l’Italie ne présenterait d’utilité réelle pour l’Europe occidentale que si ce pays se trouvait en mesure de nous apporter un concours militaire efficace ; pour organiser ce concours, la révision des clauses militaires du traité de paix deviendrait nécessaire, ce qui entraînerait fatalement un nouveau conflit avec l’URSS, tout en facilitant les manœuvres diplomatiques d’une nation qui n’a que trop oublié son attitude pendant la guerre, et ne montre que trop de dispositions à profiter du conflit qui divise actuellement l’Europe. D’autre part, on peut se demander si l’appui italien entraînerait avant longtemps un renforcement de la défense de l’Occident. L’Italie, comme les Cinq, est riche en hommes, mais dépourvue de matériel de guerre : se l’adjoindre ne serait guère qu’aligner à nos côtés une pauvreté de plus. Il paraît donc préférable, pour l’instant, d’étendre et d’approfondir la coopération militaire des Cinq, avec le soutien des États-Unis et du Canada, plutôt que de diluer nos efforts et le concours américain en élargissant de façon démesurée, dès le début de l’entreprise, l’étendue des territoires et des côtes à protéger, ou le nombre des pays à réarmer.

Il est clair que les mêmes arguments ne valent pas pour l’Irlande, relais essentiel sur la route de l’Amérique du Nord ; mais les questions délicates que posent les rapports de l’Irlande avec la Couronne donnent à penser qu’il appartient au Foreign Office, avec l’aide de l’influence américaine, de suggérer la formule la plus propre à convaincre l’Irlande de s’associer à l’organisation militaire des cinq Puissances.

Pour ce qui est, en revanche, des États scandinaves et de l’Islande d’une part, de la Grèce, de la Turquie et des États du Levant de l’autre, l’immense dispersion géographique de ces divers États conduit à penser qu’il serait préférable de les laisser en dehors du pacte de Bruxelles proprement dit, ce qui n’empêche aucunement d’entreprendre avec eux toutes les négociations nécessaires pour les faire participer à un programme général de sécurité. Plutôt que d’envisager un élargissement démesuré du traité du 17 mars 1948, l’on en vient ainsi à transporter la question sur un autre plan : celui des théâtres d’opérations.

En cas de conflit armé avec la Russie, l’on peut assez bien imaginer que les opérations militaires se poursuivront dans trois régions, qui appartiennent toutes au continent européen, mais qui n’en présentent pas moins des caractéristiques différentes et comme une individualité propre et que sépare parfois la mer :

– un théâtre d’opérations scandinave, comprenant la Suède, la Norvège, la Finlande éventuellement, et où se trouverait également englobée l’Islande ;

– un théâtre d’opérations occidental ou, mieux encore, continental, de la Baltique à l’Adriatique, où se produira l’effort essentiel des Cinq puissances, et où elles auraient à affronter, côte à côte avec les États-Unis, les forces principales de l’URSS ;

– un théâtre d’opérations méditerranéen, qui comprendrait l’Italie, la Grèce, la Turquie, et s’étendrait, à travers les États du Levant, jusqu’aux frontières septentrionales de l’Iran, théâtre d’opérations largement appuyé sur les possessions et les bases françaises de l’Afrique du Nord.

Si l’on envisage ainsi la question sous l’aspect de théâtres d’opérations, la conception stratégique prend le pas sur la préoccupation diplomatique, et il semble bien que les accords politiques possibles – tels qu’un pacte méditerranéen, dont la France ferait éventuellement partie, formant ainsi la charnière entre les Cinq et le Moyen-Orient – ne puissent être étudiés qu’en seconde ligne, en fonction des besoins militaires.

L’action à prévoir relève donc essentiellement d’un organisme tel que les « combined Chiefs of the staff », qualifié pour examiner les problèmes qui sont à l’échelle mondiale, l’Extrême-Orient compris. C’est pourquoi le gouvernement français estime indispensable que la France fasse partie de ce comité ; en attendant, nous ne saurions trop nous féliciter de la décision prise par le gouvernement des États-Unis de se faire représenter dès maintenant auprès du comité militaire permanent de Londres par une mission de liaison5.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 1, dossier 3)

1 Dépêche envoyée par le Secrétariat général.

2 Voir document no 11.

3 Document non reproduit.

4 Voir document no 51.

5 Voir document no 10.

18

M. ÉPINAT, CHARGÉ DAFFAIRES P.I. À L’AMBASSADE DE FRANCE À BELGRADE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 646.

Belgrade, 6 juillet 1948.

La résolution du Kominform condamnant le parti communiste yougoslave repose sur des allégations gratuites, souvent contradictoires, et on ne saurait accorder à l’argumentation dont elle s’inspire une valeur objective. Ses rédacteurs semblent avoir reçu pour unique mission de dresser en hâte un réquisitoire justifiant sur le plan doctrinal une rupture que l’on estimait nécessaire de situer sur le terrain dogmatique. Ils devaient déclarer hérétiques un groupe de communistes, et peut-être même un parti tout entier, coupables en fait d’ « erreurs » que l’on ne pouvait désigner expressément et qui ne sont pas celles que dénonce le communiqué du Bureau d’Information des partis communistes.

Les actes des dirigeants de la Yougoslavie nouvelle ont été depuis la fin de la guerre, en politique intérieure et en politique extérieure, conformes à la doctrine communiste et ont servi, en définitive, les intérêts de l’URSS.

Leurs intentions n’ont peut-être pas toujours été aussi pures. Il est vraisemblable qu’ils n’ont dû se plier parfois qu’avec réticence aux injonctions de Moscou. Le traité de paix avec l’Italie, les questions de Trieste, de Carinthie, de Macédoine, de la fédération balkanique, et enfin le plan Marshall, furent autant d’occasions où les intérêts yougoslaves durent céder devant les exigences de la politique extérieure soviétique. Enfin, la Yougoslavie, qui s’est vu contrainte de livrer à l’URSS d’importantes quantités de denrées alimentaires et de produits industriels, n’a reçu, semble-t-il, en contrepartie, que de parcimonieuses livraisons de matériel militaire. Sans doute les trop lourds sacrifices imposés sur ce plan aux responsables du secteur économique et industriel yougoslave ont-ils donné lieu, eux aussi, à des frictions.

Mais dans l’ensemble la Yougoslavie s’est toujours soumise aux « recommandations » ou aux ordres de l’URSS et elle a été pour la politique étrangère de cette dernière un instrument efficace et un point d’appui précieux.

À l’intérieur, le parti communiste yougoslave, réel détenteur du pouvoir, a procédé à des réformes de structure économiques et sociales où l’on pourrait peut-être relever quelques infractions à la doctrine léniniste mais qui, en général, demeurent orthodoxes. Il est faux de prétendre, comme le fait aujourd’hui le Kominform, que le Parti favorisait les koulaks au détriment de la classe ouvrière, se laissait déborder par le Front Populaire et s’engageait dans une politique réactionnaire qui devait lui valoir l’indulgence et les faveurs des « puissances impérialistes ». Dans sa correspondance (notamment ses lettres nº 551/EU et nº 595/EU)2 l’ambassade a procédé sur ce plan à des analyses qui demeurent valables.

Un examen attentif des discours prononcés par les chefs du parti communiste yougoslave depuis trois ans ferait même apparaître que certaines des hérésies dénoncées par le Kominform ont été défendues par M. Jouyovitch et combattues par le maréchal Tito. C’est ce dernier par exemple qui a défini, en septembre 1947, devant le congrès du Front populaire yougoslave, le rôle directeur du parti communiste dans les organisations de masses3. Ses propos, reproduits dans la presse communiste du monde entier et approuvés comme étant l’expression de la pure doctrine, ne s’écartent guère de la « ligne générale » telle qu’elle est orientée aujourd’hui.

La gratuité des allégations du Kominform est si évidente que l’on est conduit à rechercher par delà les textes et les formules les raisons véritables du conflit.

L’accusation de nationalisme qui revient à plusieurs reprises dans le communiqué de Prague et dans les messages adressés par le parti communiste bolchevik au parti communiste yougoslave constitue un demi-aveu de l’origine de la crise.

La tendance des communistes yougoslaves à devenir des nationaux communistes est depuis longtemps perceptible. Ils ne cessent d’affirmer, avec une assurance inquiétante pour Moscou, qu’ils instaurent « une démocratie d’un type nouveau », créant « un nouveau patriotisme yougoslave » et ont élaboré « une stratégie nouvelle ». Certes, leurs déclarations sont toujours assorties de formules qui rendent à l’URSS la précellence en matière révolutionnaire mais qui peuvent passer, pour peu qu’on les sollicite dans ce sens, pour de pures clauses de style.

Au surplus, leur goût des parades et des uniformes, leur propension à la suffisance et à la vantardise, les amènent à prétendre jouer dans le communisme international des rôles de premier plan. Ils revendiquent dans la hiérarchie communiste un rang trop élevé aux yeux de Moscou. Parfois même on les devine tentés d’ajouter à la trinité, Marx-Lénine-Staline, si souvent invoquée, le nom de Tito.

Assurés de tenir le pouvoir de leurs propres mérites et des victoires de l’armée des partisans, ils minimisent le rôle de l’Armée Rouge dans la libération de la Yougoslavie. Leur attitude sur ce point, parfois provocante et toujours très ferme, a dû irriter bien souvent les chefs de l’armée soviétique.

Mais ces aspects négatifs de leur nationalisme ont, au plus, mécontenté le Kremlin et éveillé sa méfiance. Pour que ce dernier se soit résigné à provoquer un conflit pouvant conduire à une rupture dangereuse pour les Soviets et pour le communisme, il a fallu sans doute qu’il se heurte à un refus catégorique de Belgrade sur une question intéressant la politique étrangère ou la stratégie de l’URSS.

Les vues des dirigeants yougoslaves touchant le rôle de la Yougoslavie dans l’affaire grecque ne sont plus, depuis longtemps déjà, celles des dirigeants soviétiques. Les premiers semblent avoir estimé qu’ils avaient avantage à ne pas s’engager trop loin tandis que les seconds paraissent avoir voulu utiliser plus à fond, au bénéfice de Markos, le commode instrument yougoslave4. Au moment où la Russie joue à Berlin une partie décisive, on peut légitimement penser qu’elle a cherché à accentuer l’effort militaire de l’armée de la Grèce démocratique. Au surplus, je sais de très bonne source que Moscou s’est opposé récemment à la publication en territoire grec « libre » d’un manifeste réclamant le rattachement de la Macédoine égéenne à la Macédoine yougoslave. Pour avoir pris position en faveur des auteurs grecs de cette motion le général Dapchevitch, délégué du maréchal Tito auprès du général Markos, aurait été rappelé à la demande de Moscou.

De plus, le maréchal Tito ne s’est pas résigné à abandonner son projet de fédération balkanique auquel l’URSS, pour des raisons que j’ai souvent analysées, demeure hostile. Les dirigeants yougoslaves semblent d’ailleurs moins disposés que jamais à donner sur ce point satisfaction au Kremlin. En effet, dans le programme du Parti qu’ils ont publié en même temps que leur réponse au Kominform, ils ont inséré le paragraphe ci-dessous :

« … Le Parti s’emploiera dans tous les domaines à préparer les conditions de l’union des peuples bulgare, albanais et yougoslave sur la base du principe de l’égalité des droits nationaux ».

Le caractère de provocation de ce texte demeure sensible à travers la prudence de sa rédaction.

Peut-être qu’après plusieurs mois de discussions qui paraissent avoir été d’une rare violence, Moscou ne s’est-il décidé à porter le débat au grand jour que parce qu’il redoutait d’être devancé ou sentait que les Yougoslaves lui échappaient.

Quoiqu’il en soit, les textes connus établissent que c’est le parti communiste bolchevik qui a pris l’initiative de la condamnation du parti communiste yougoslave et qui a décidé de la rendre publique.

Peut-être le Politburo du parti bolchevik a-t-il pensé que la publication du communiqué du Kominform entraînerait la soumission ou la démission du Comité central yougoslave. Peut-être a-t-il espéré provoquer la formation d’une dissidence qui eût été assez forte pour renverser l’équipe au pouvoir et se substituer à elle en cas de révolte du maréchal Tito et de MM. Djilas, Kardelj et Rankovitch.

Si telles étaient ses intentions, il pouvait espérer retirer de la crise de sérieux avantages pour l’URSS.

S’il y avait SOUMISSION, les dirigeants de la Yougoslavie, publiquement humiliés et ayant reconnu les droits sur eux de l’URSS et du parti communiste bolchevik, subissaient une perte de prestige et d’autorité qui les rendait davantage tributaires de l’appui soviétique. Leur cas avait valeur d’exemple et pouvait servir à montrer aux dirigeants communistes des démocrates populaires qu’il ne saurait y avoir d’ « enfants terribles » du communisme. Leur humiliation pouvait enfin apaiser les jalousies suscitées par le traitement de faveur que Moscou semblait jusqu’ici réserver à la Yougoslavie, fille aînée de l’Église communiste.

En cas de DÉMISSION du maréchal Tito et de MM. Djilas, Kardelj et Rankovitch, l’équipe nouvelle, ne tenant plus son pouvoir d’elle-même mais ayant été investie par l’URSS, le gouvernement yougoslave se trouverait placé sur le même pied de dépendance à l’égard de Moscou que ceux des autres démocraties populaires.

S’il y avait RÉVOLTE enfin, le Politburo du parti bolchevik pouvait escompter que la force d’attraction de l’URSS serait suffisante pour dissocier le parti yougoslave et que la fraction « stalinienne », jouissant de l’appui soviétique, liquiderait les rebelles.

Jusqu’ici la publication du communiqué du Kominform n’a eu aucune de ces conséquences. Le maréchal Tito et ses fidèles ont réussi à maintenir le calme dans tout le pays et le Parti ne donne aucun signe visible de désagrégation. Au contraire, le caractère gratuit des accusations formulées par le Kominform et l’ironie maladroite apportée par ce dernier dans sa démonstration touchant la relative importance de l’effort et des succès militaires de l’armée des partisans, ont renforcé la solidarité des militants.

S’il n’a pas été débordé et contraint d’agir en hâte et malgré lui, Moscou a commis une lourde erreur d’appréciation en déclenchant, au moment où a lieu au surplus l’épreuve de force de Berlin, cette offensive pleine de risques contre le parti yougoslave. L’avenir montrera si l’URSS et le communisme ont perdu ou gagné dans cette partie. Pour le moment on ne peut que constater qu’une brèche est ouverte dans le dispositif de sécurité soviétique et dans l’édifice communiste qui paraissaient jusqu’ici monolithiques.

Le parti bolchevik semble s’être trompé tant dans le choix des moyens que dans l’estimation de la situation intérieure en Yougoslavie : le communiqué du Kominform a raidi dans une attitude d’orgueilleux défi des militants qui sont communistes mais aussi yougoslaves.

Qualifier d’« ottomane » la politique du Comité central yougoslave constitue une maladresse délibérément provocante ou bien oublieuse de l’Histoire. En mettant sur un pied d’égalité la Résistance yougoslave et l’attentisme des masses bulgares, roumaines ou hongroises, le parti bolchevik ne pouvait pas rapprocher du maréchal Tito tous les patriotes yougoslaves, resserrer autour de lui ses camarades de combat et les anciens « partisans ». La condamnation massive de tous les dirigeants actuels du Parti devait renforcer leur solidarité et contribuer à empêcher une scission. Les maladresses sont si nombreuses qu’elles paraissent accumulées à dessein.

Au surplus, Moscou a dû surestimer l’autorité qu’il croyait détenir sur l’armée et la police yougoslaves dont la défection eût seule pu empêcher le maréchal Tito et M. Rankovitch de se maintenir au pouvoir. Elles sont en effet composées de partisans beaucoup moins dévoués à des idées qu’à des hommes et beaucoup plus fidèles à la camaraderie que sensibles à des arguments doctrinaux. Leur formation marxiste est encore rudimentaire et leur ardeur est plus patriotique et nationale que révolutionnaire.

Enfin, après ce premier échec, l’URSS, pour isoler la Yougoslavie et intimider le maréchal Tito, a fait publier par les communistes hongrois, bulgares et albanais des communiqués qui ont eu pour résultat de rendre le Comité central du parti communiste yougoslave plus ferme dans son refus de capituler. La dénonciation des traités et des accords commerciaux par l’Albanie, laquelle semble d’ailleurs n’avoir fait qu’exécuter à contre cœur un ordre formel de Moscou, a permis au maréchal Tito, dans une réponse cinglante et justifiée, d’émouvoir des zones de l’opinion publique bien étrangères au communisme.

M. Rakosi déclarant que l’attitude actuelle de la Yougoslavie rappelle « ce nationalisme bourgeois qui en 1941 a déjà conduit la Yougoslavie à la catastrophe », a donné à M. Djilas l’occasion de rappeler que son pays s’est dressé contre l’Allemagne tandis que celui de M. Rakosi, la Hongrie, donnait son adhésion au Pacte Tripartite. Il n’est pas un patriote yougoslave qui n’ait applaudi des deux mains à la réponse de M. Djilas.

Certes, le Comité central doit rester vigilant et éviter toute erreur qui serait de nature à amorcer la désagrégation du Parti. Les arrestations de vieux militants staliniens auxquelles il fait actuellement procéder témoignent de son souci d’éliminer toutes les forces centrifuges que Moscou pourrait polariser. Mais il agit avec une rigueur et une maîtrise de soi impressionnantes. Je note, pour montrer jusqu’où peut aller le contrôle de ses réflexes, qu’il a fait publier sa ferme réponse au Kominform en cinquième page du quotidien communiste Borba alors que les quatre premières étaient consacrées au programme du Parti. Fidèle aux principes de l’action communiste il fait passer la « praxis » avant la polémique et refrène les mouvements des passions.

De plus, la République de Macédoine, traditionnellement rebelle à l’autorité de Belgrade, paraît moins bien « tenue en mains » que le reste du pays. Si les bulgarophiles étaient tentés, sous l’impulsion de Moscou, d’utiliser le droit que reconnaît la Constitution à toute République fédérée de se détacher de la Fédération yougoslave et demandaient la création d’une grande Macédoine rattachée à la Bulgarie, un coup sérieux ne serait-il pas porté au Comité central ?5 Le couloir macédonien reliant la Bulgarie à l’Albanie, où l’URSS consolide ses positions, pourra éveiller un jour les convoitises soviétiques. Ces hypothèses sont aujourd’hui du domaine de la spéculation : il convient de ne les envisager qu’avec prudence.

Il est difficile de prévoir dès maintenant l’évolution de la crise actuelle. Il semble toutefois douteux que le Comité central fasse amende honorable.

Le maréchal Tito et ses plus proches collaborateurs connaissent trop bien les méthodes soviétiques pour ignorer que leur rébellion, quelles que soient les prudences dont elle s’entoure, leur interdit tout retour en arrière. Les dirigeants yougoslaves savent bien que leurs présentes protestations de fidélité à Staline et à l’URSS ne pèseraient guère en leur faveur s’ils acceptaient, grâce à un mea culpa général, de rentrer en grâce auprès de Moscou. Tout fléchissement dans leur attitude serait l’amorce du noyautage de leur armée, de leur police et de leur administration par l’URSS. Au moment opportun, ils seraient eux-mêmes éliminés.

Il est probable d’ailleurs qu’en se référant, dans leur réponse au Kominform, à des tentatives de corruption par les Soviets de policiers yougoslaves, ils aient fait allusion à la découverte par M. Rankovitch d’un essai de mise en place en Yougoslavie d’un dispositif de contrôle et d’espionnage qui eût permis de liquider l’équipe actuelle aux moindres frais. Le courage et la fermeté dont ils font preuve aujourd’hui sont peut-être à la mesure de la gravité du danger qu’ils ont conscience d’avoir couru.

Ils ont intérêt toutefois, pour ne pas s’aliéner ceux des membres de leur Parti qui ont déjà acquis des réflexes de fidélité à l’URSS et pour conserver certaines amitiés balkaniques, à sauver au moins les apparences de leurs bonnes relations avec les Soviets. Ils semblent s’être déjà engagés dans cette voie et ne négligent aucune occasion d’affirmer leur fidélité à la patrie du socialisme et au stalinisme. Cette attitude prudente contribuera en outre à diminuer leur isolement et leur ménagera certainement dans les milieux communistes internationaux des sympathies peut-être inavouées mais qui pourront, à la longue, se révéler efficaces.

Pour des raisons du même ordre, leur politique intérieure devra continuer à s’inspirer du marxisme-léninisme le plus orthodoxe. Il est vraisemblable qu’ils veilleront jalousement à empêcher qu’on puisse les accuser de « dévier à droite ou à gauche ». Ils mettront leur point d’honneur à infirmer la théorie stalinienne selon laquelle lorsqu’un parti communiste s’éloigne de l’URSS il dégénère en parti bourgeois et ils tiendront compte des observations du Kominform.

Leur politique extérieure ne semble pas devoir subir avant longtemps de sensibles modifications. Dès maintenant l’orientation qu’ils donnent à la propagande témoigne de leur souci de ne pas prêter le flanc aux accusations de déviation vers l’Occident. Les sommaires des journaux du Parti reflètent à cet égard de savantes consignes de presse. La formule, depuis le 29 juin, est invariable ; elle comprend : un article louangeux pour l’URSS, une attaque dirigée contre les « puissances impérialistes », un éditorial affirmant la ferme résolution du Comité central de rejeter les accusations mensongères du Kominform et une page consacrée à l’édification du socialisme en Yougoslavie.

Relâchant les liens qui rattachaient, trop étroitement à son gré, la Yougoslavie au bloc oriental, le maréchal Tito semble disposé à faire preuve d’une prudence et d’une modération accrues, dans ses relations avec l’Occident.

Pour le moment, cherchant peut-être à exercer sur l’URSS un chantage discret, il affirme qu’en dépit des divergences qui séparent les partis, la Yougoslavie appartient toujours au bloc démocratique et que l’État soviétique, en tant que puissance dirigeante, ne peut pas la laisser seule en face du bloc impérialiste. Il ajoute que si la Yougoslavie était placée « entre » l’Orient et l’Occident elle tomberait rapidement sous la coupe des capitalistes. On devine à travers ces déclarations que le maréchal Tito veut donner à entendre à Moscou que l’URSS a tout intérêt à maintenir des liens politiques et économiques avec Belgrade mais qu’elle aurait aussi avantage à les rendre plus souples.

Toutefois, si Moscou et, dans son sillage, les démocraties populaires, réduisent ou tarissent leurs échanges commerciaux avec Belgrade, celle-ci sera amenée, selon ce qui paraît avoir été d’ailleurs une de ses inclinations secrètes depuis plusieurs mois, à demander aux puissances occidentales les machines et les produits nécessaires à l’industrie et à la vie économique yougoslave.

Si la crise actuelle aboutit à rendre la Yougoslavie moins dépendante de l’Est, la diplomatie occidentale pourra peut-être retrouver dans cette région des Balkans une partie de l’influence qu’elle y a perdue.

Mais pour ne pas compromettre les chances fragiles qui lui sont peut-être offertes, elle doit s’abstenir de toute démarche hâtive et de toute intervention prématurée qui ne pourraient contribuer qu’à rendre plus impérieuse la pression que Moscou exerce sur Belgrade et à ranimer chez les communistes yougoslaves la mystique slavo-communiste et la nostalgie de l’URSS.

En apportant son aide à un régime devenu plus autonome et dont le prestige aux yeux de la population non communiste peut s’accroître très rapidement en raison des témoignages qu’il donne de sa volonté d’indépendance, la France notamment pourrait exercer une influence profonde sur des hommes qui ont bien souvent connu la culture et la civilisation françaises avant de passer au communisme oriental. Bien que très mince cet espoir doit être conservé. L’ambition personnelle du maréchal Tito et la tendance des militants yougoslaves à jouer les chefs d’une nouvelle école communiste constitueraient l’élément positif sur lequel pourrait s’appuyer notre action.

Dès maintenant il m’apparaît nécessaire d’éviter deux attitudes extrêmes qui tendraient : d’une part, à tenter de profiter de l’isolement actuel de la Yougoslavie pour lui imposer, dans les règlements en cours, des conditions peut-être indiscutables en droit mais politiquement inopportunes ; d’autre part, à crier trop tôt victoire et à faire aux dirigeants yougoslaves des avances et des promesses trop ouvertement destinées à les séduire6.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 22)

1 Dépêche diffusée à 86 destinataires par le bordereau collectif no 521 daté du 27 juillet 1948. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Rome, f[ai]t, ronéo ».

2 Voir DDF, 1948-I, no 437.

3 Voir DDF, 1947-II, no 230.

4 Note du document : « En réalité, cette situation est plus complexe : l’attitude de Belgrade et celle de Moscou ont beaucoup varié. Elles ont été souvent contradictoires et rarement synchrones ».

5 Note du document : « Sur ce point, l’URSS devrait certainement vaincre de fortes résistances de M. Dimitrov qui laisse condamner le parti yougoslave par le parti bulgare mais qui se montre soucieux de ménager ses voisins et parait nourrir de solides arrière-pensées ».

6 L’ambassade à Belgrade avait également préparé une intéressante dépêche sur la chronologie de la crise yougoslave depuis le mois de mars et l’analyse des documents s’y rapportant qu’il convient de signaler (dépêche no 645 du 7 juillet 1948 de Belgrade, non reproduite).

19

NOTE DE LA DIRECTION D’EUROPE

(Sous-direction d’Europe du Nord)

Le Congrès de l’Europe

N.

Paris, 7 juillet 1948.

Le « congrès de l’Europe » réunit à La Haye, du 7 au 10 mai 1948, sur l’initiative du Comité international de coordination du mouvement pour l’unité européenne, environ 800 délégués de 25 nationalités différentes1. Il se proposait d’examiner les problèmes soulevés par la mise en œuvre d’un fédéralisme européen.

I. La physionomie du Congrès.

Les délégations les plus importantes furent la délégation française et la délégation britannique entre lesquelles s’engagea l’essentiel de la discussion. La délégation britannique, en dépit de la réserve marquée aux Communes à la veille même du Congrès par MM. Attlee et Bevin, comptait environ 125 personnes. Aux côtés de MM. Churchill et Eden se trouvaient, pour les conservateurs, MM. Harold MacMillan, Hore-Belisha, Duncan Sandys, le Commander King Hall, sir David Maxwell Fyfe, et MM. Manningham-Buller et Hopkinson, secrétaire britannique de la commission politique ; du côté libéral on remarquait Lord Layton et M. Vernon Bartlett. Quant aux représentants de la tendance travailliste ils furent au nombre d’une trentaine. M. Crossman ayant, à la dernière minute, fait défaut fut remplacé à la tête du groupe par M. Mackay.

La délégation française, la plus nombreuse (plus de 130 délégués), se distinguait par la qualité des personnalités politiques qui la composaient : MM. Ramadier, Président de la Commission politique, Daladier et Paul Reynaud, M. Mitterrand, ministre des Anciens Combattants, M. Augarde, Sous-Secrétaire d’État MRP aux Affaires musulmanes, Mmes Peyroles et Brossolette, Vice-Présidentes de l’Assemblée nationale et du Conseil de la République, M. Bonnefous, Président de la Commission des Affaires étrangères, MM. Paul Bastid, Pierre Bourdan, Capitant, P.O. Lapie, Laniel, Dautry, Michelet, anciens ministres, M. Bichet, député MRP, M. André Noël, député MRP, Secrétaire français de la Commission politique. Au total environ 45 députés et conseillers de la République, dont 10 membres du parti socialiste.

À ces personnalités s’ajoutaient : MM. François-Poncet, André d’Ormesson, le comte Coudenhove-Kalergi, MM. René Courtin, Bret, Jacques Rueff, Daniel Serruys, Tessier, Secrétaire général de la CFTC, ainsi qu’une délégation de Force ouvrière.

Dans la quarantaine de délégués hollandais, on remarquait M. Kerstens, sénateur catholique, et surtout le Dr Brugmans, travailliste. M. Van der Goes van Naters, leader travailliste, ne prit part à aucune discussion.

La délégation belge forte d’environ 70 personnes comprenait nombre de personnalités libérales groupées autour de M. Paul van Zeeland. L’absence de M. Spaak fut sans doute pour les promoteurs du Congrès la plus grande déception. L’homme d’État belge avait délégué son chef de Cabinet, M. Drapier, qui intervint à de nombreuses reprises.

Au sein de la délégation suisse, M. Pilet-Golaz, ancien Président de la Confédération helvétique, le professeur Rappard et M. Denis de Rougemont participèrent activement aux travaux des commissions politique, économique et culturelle.

Autrichiens, Irlandais, Luxembourgeois, Scandinaves, Grecs et Turcs, formant une masse d’une centaine de délégués, se contentèrent de présenter des amendements de détail. Quant à l’Allemagne, elle était représentée par une trentaine de personnes et la Sarre par cinq délégués.

Enfin, le Nonce apostolique à La Haye avait rang de délégué « semi-officiel ».

Toutes les désignations avaient été faites par les différentes organisations fédéralistes : Mouvement pour l’Europe unie (M. Churchill), Union parlementaire (M. Bohy), Ligue indépendante de coopération européenne des Fédéralistes (Dr Brugmans), Nouvelles Équipes internationales (M. Bichet).

II. Travaux et Résolutions du Congrès.

La base des travaux du Congrès a été fournie par trois rapports établis sous l’autorité du Comité de coordination, et destinés aux trois commissions : politique, économique et sociale et culturelle. Le rapport fut essentiellement l’œuvre de MM. René Courtin et Duncan Sandys, tous deux membres du Mouvement pour l’Europe unie, ainsi que du Dr Brugmans. Deux économistes libéraux : M. Serruys et Lord Layton, ont été les inspirateurs du rapport économique. Quant au rapport culturel, il est presque exclusivement dû à M. Denis de Rougemont.

Trois projets de résolutions ont été rédigés, avant la réunion des commissions, afin de condenser la substance des rapports élaborés :

a) Résolution politique.

Le projet de résolution présenté à la commission politique apporta deux modifications principales au rapport ; tout d’abord, du point de vue doctrinal, il affirma que « les nations de l’Europe ne constituaient plus des unités politiques viables », et que l’heure était venue pour elles de transférer certains de leurs « droits souverains ». En second lieu, il abandonna le projet d’un Conseil politique pour favoriser l’institution d’une Assemblée européenne.

Dans la résolution finale, la condamnation doctrinale du cadre national, telle qu’elle apparaissait dans le projet, disparut ; en revanche, sur une proposition belge, on décida de recommander l’institution d’une commission chargée d’entreprendre immédiatement la double tâche de préparer la charte des droits de l’homme et de proposer une définition des critères, auxquels doivent répondre les régimes politiques pour mériter le nom de « démocraties ».

Quant aux institutions, elle reprit dans l’ensemble la structure élaborée par le rapport initial :

– une assemblée délibérante européenne, élue dans « le sein ou en dehors des parlements des nations participantes »,

– une cour européenne indépendante, chargée de faire respecter la déclaration des droits, et devant laquelle non seulement les gouvernements, mais les simples citoyens pourraient se présenter.

À la commission politique, deux tendances s’affirmèrent avec netteté. La première, tenant compte de l’irresponsabilité gouvernementale des délégués, de l’insuffisante préparation de l’opinion et de l’attitude réservée des pouvoirs publics des différents pays condamnait toute initiative pouvant mettre en position difficile des gouvernements précisément engagés entre eux dans un processus d’étroite collaboration. La seconde, celle des fédéralistes intégraux, posait en principe que la formation de l’Europe était nécessairement appelée à prendre un caractère véritablement révolutionnaire, et qu’il convenait pour cela d’abandonner les méthodes diplomatiques, et d’associer à cette réforme les « forces vives des différents pays », les éléments syndicalistes en particulier.

b) Résolution économique.

L’existence de deux tendances divergentes se révéla particulièrement au cours des discussions d’ordre économique. Les partisans du libéralisme étaient prêts à accepter une certaine planification, mais repoussaient toute tentative d’imposer le socialisme à l’ensemble des pays européens. Au contraire, les représentants des mouvements syndicalistes s’efforçaient de faire reconnaître le droit des travailleurs à la « gestion des entreprises ».

La résolution économique votée à l’unanimité par le Congrès s’inspire essentiellement du rapport Serruys-Layton de tendance libérale. Elle invite instamment tous les gouvernements à annoncer aussitôt leur volonté de s’engager dans la voie de l’union économique européenne et énonce une série de mesures que ceux-ci devront prendre sans délai en ce qui concerne les échanges, la monnaie, la production et le travail. Elle fixe les « objectifs ultérieurs » à atteindre lors de la réalisation de l’union européenne. Elle recommande enfin l’examen, par des organismes spéciaux, d’une série de questions, notamment celles du reclassement des personnes déplacées et de l’exploitation du bassin de la Ruhr.

c) Rapport culturel.

La résolution adoptée par l’assemblée plénière a repris dans l’ensemble les propositions élaborées par la commission. Il convient, d’une part, de dégager « une notion de l’homme et de la liberté », d’autre part d’envisager la création, dans la future Union européenne, d’une Cour suprême garante des droits de l’homme, enfin de définir la compétence d’un « centre européen de la culture », qui se situerait entre les instituts culturels nationaux, d’une part et l’UNESCO, d’autre part.

Il y a lieu de signaler pour terminer le vœu exprimé par l’Assemblée de voir organiser un « centre européen de l’enfance et de la jeunesse ».

Conclusion.

Le Congrès a préconisé la création d’une assemblée européenne, l’initiative étant laissée aux parlements. Il a prévu l’établissement d’une Cour de Justice, d’un Centre européen de la culture et d’un Centre européen de la jeunesse et de l’enfance. Il n’a pas directement mis sur pied aucun organisme nouveau. Le Comité de coordination demeure pour l’instant la seule expression commune des mouvements pour l’unité européenne.

Le Congrès de l’Europe s’est donc maintenu dans le domaine des résolutions, il apparaît néanmoins comme une manifestation importante, étant donné le nombre et la qualité des délégués qui le composaient.

Enfin, si on excepte la présence d’un certain nombre de personnalités balkaniques, il faut constater que ce Congrès a été celui de l’Europe de l’Ouest.

(Direction d’Europe, Généralités, volume 7)

1 Voir DDF, 1948-I, nos 326, 334 et 338.

20

M. JACQUESMILE PARIS, MINISTRE DE FRANCE À SOFIA,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 619.

Sofia, 7 juillet 1948.

Il est trop tôt encore pour évaluer, de manière exacte, les répercussions en Bulgarie du coup de théâtre yougoslave. Du moins convient-il d’enregistrer le retentissement considérable qu’ont dans le pays la résolution de l’Informbureau et la réponse de Belgrade. Cette dernière, que la presse bulgare s’est gardée de divulguer, a été rapidement répandue par les émissions des radios étrangères.

Les dissentiments survenus au cours des derniers mois entre le Comité central du parti communiste soviétique et les dirigeants yougoslaves étaient connus seulement de quelques initiés. L’existence d’un malaise entre Belgrade et Sofia n’était guère davantage perceptible en dépit de certains indices, tels que le retard mis à régler la question de la Macédoine du Pirine et l’ajournement des projets de fédération sud-slave. Le fait qu’une réunion entre communistes bulgares et yougoslaves devait se tenir à Belgrade au mois d’avril montre qu’à cette époque les liens entre les deux partis étaient encore étroits.

L’impression de surprise a donc été à peu près générale et c’est avec la plus vive curiosité qu’étaient attendues les réactions des dirigeants bulgares. Ceux-ci ont laissé paraître quelque embarras. Sans doute, les résolutions, votées immédiatement par le Comité central du Front de la Patrie comme par le comité directeur du parti communiste, constituaient une approbation sans réserve de la résolution de l’Informbureau et une condamnation de l’attitude yougoslave. Mais le communiqué, publié le 30 juin par la direction de la Presse, affirmait « que les rapports amicaux existant entre la République populaire de Bulgarie et la République fédérative de Yougoslavie n’étaient en rien modifiés par la décision de la conférence des 8 partis communistes et que le gouvernement bulgare continuerait à collaborer sincèrement et honnêtement avec le gouvernement yougoslave, conformément au traité d’amitié et d’assistance mutuelle conclu entre les deux pays frères ».

La thèse officielle est que le désaccord porte uniquement sur des questions d’idéologie et de doctrine, qu’il ne s’agit pas d’une campagne dirigée contre le parti communiste yougoslave, mais de critiques formulées contre la politique de ses dirigeants.

En réalité, le conflit semble bien avoir été provoqué par des divergences graves ayant pour origine la volonté yougoslave de s’affranchir du contrôle soviétique. Cette opinion est corroborée par les critiques adressées, du côté bulgare, aux dirigeants yougoslaves à qui il est reproché de vouloir mener une « politique nationaliste » et d’avoir surestimé « le rôle indépendant et l’importance de la Yougoslavie nouvelle ». Dans l’exposé qu’il a fait devant le Comité du Front de la Patrie (voir annexe I)2 M. Tchervenkov est allé jusqu’à accuser les chefs yougoslaves d’une attitude « ouvertement hostile à l’URSS et aux partis communistes ».

Les dirigeants communistes bulgares sont manifestement pris entre le double souci de conserver les bonnes grâces soviétiques et de ne pas heurter trop ouvertement le maréchal Tito. De là leur attitude quelque peu louvoyante. Mais l’orientation finale ne saurait faire de doute. Le sort du parti communiste bulgare est lié indissolublement à l’Union soviétique. Une Yougoslavie, dégagée du contrôle de Moscou, s’efforcerait immanquablement de régler à son profit exclusif la question macédonienne et peut-être aussi celle de l’unité sud-slave. D’autre part, la classe paysanne bulgare qui, dans sa majorité, supporte impatiemment le joug communiste, encouragée par une Yougoslavie hostile à Moscou ou simplement neutre, ne manquerait pas de redresser la tête. Dès maintenant, des informations parviennent à Sofia sur l’effet considérable produit dans les campagnes par la décision yougoslave. Les éléments de l’opposition bourgeoise et intellectuelle y puisent des espoirs plus grands encore, et sans doute exagérés. « C’est l’événement le plus important depuis l’entrée en guerre de l’Union soviétique » entend-on dire couramment.

Le gouvernement est certainement décidé à ne pas se laisser surprendre et il prend des précautions à l’égard de ceux que l’exemple yougoslave risquerait d’entraîner. L’arrestation, aujourd’hui à peu près certaine, de M. Loultchev, chef du petit groupe des socialistes d’opposition, en est la preuve.

Il se confirme aussi que des dispositions d’ordre militaire sont prises et que l’on renforce les troupes stationnées à la frontière yougoslave.

Cependant, il est question de certaines divergences qui se seraient produites au sein même du parti communiste où deux tendances s’affronteraient, l’une représentée par M. Dimitrov et par M. Yougov, ministre de l’Intérieur, l’autre par le ministre des Affaires étrangères M. Kolarov et M. Kostov, Vice-Président du Conseil. La mise à l’écart du général Kozovski, Secrétaire général du Front de la Patrie, dont on annonce aujourd’hui la nomination comme ministre de Bulgarie à Budapest, pourrait bien indiquer que l’unanimité n’est pas aussi complète dans les sphères dirigeantes que veulent le faire croire les déclarations officielles.

Le Département voudra bien trouver, ci-joint, à titre d’information, les résumés des déclarations et des articles les plus caractéristiques parus ces jours derniers dans la presse bulgare au sujet de l’affaire yougoslave : exposé de M. Tchervenkov devant le Comité du Front de la Patrie de Sofia (annexe nº 1) ; commentaires de l’Otetchestvene Front (annexe nº 2)3 ; réponse de l’organe communiste Rabotnitchesko Delo aux accusations du journal yougoslave Borba (annexe nº 3)4 ; commentaires de M. Traikov, ministre de l’Agriculture, sur la politique paysanne des dirigeants yougoslaves (annexe nº 4)5.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 22)

1 Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Rome, Belgrade, Athènes ».

2 Document non reproduit.

3 Document non reproduit.

4 Document non reproduit.

5 Document non reproduit.

21

M. DE GIRARD DE CHARBONNIÈRE, AMBASSADEUR DE FRANCE À COPENHAGUE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 682.

Copenhague, 7 juillet 1948.

M. de Lagarde a exactement tenu le Département informé de l’évolution, pendant sa gérance, de la question d’une éventuelle alliance militaire des trois pays scandinaves. Cette question dont on parlait depuis longtemps mais sans qu’aucune initiative concrète ne fût prise en ce sens, avait brusquement pris une valeur d’actualité à la suite de la réunion des Premiers ministres et des ministres des Affaires étrangères des trois pays tenue à Stockholm au début du mois de mai. Par une dépêche nº 485 du 12 mai, j’avais longuement fait le point de la situation telle qu’elle se présentait au lendemain de cette réunion et souligné les espoirs qu’elle avait fait naître à Copenhague.

Notre Chargé d’affaires a successivement marqué dans ses dépêches nºs 542 du 28 mai, 570 et 589 du 11 juin que les pourparlers ainsi engagés avaient rapidement tourné court et qu’en fait on ne paraissait pas, dans le courant de juin, plus avancé à ce sujet qu’on ne l’était deux mois plus tôt2.

Depuis un mois, rien de nouveau ne s’est produit qui soit de nature à infirmer cette conclusion. Il semble même, en examinant les choses avec un peu de recul, que l’espoir de rapprochement qui avait pris naissance après la conférence de Stockholm provenait d’un malentendu et que ce malentendu avait lui-même été provoqué par une fausse interprétation de la position britannique dans cette affaire.

J’avais, dans ma dépêche précitée du 12 mai, noté que l’on avait ici le sentiment que le gouvernement de Londres appuyait pour une raison ou pour une autre le projet d’un groupement scandinave indépendant de toute organisation plus vaste des pays de l’Europe occidentale. M. Gustav Rasmussen m’avait lui-même laissé entendre que les dirigeants britanniques adoptaient à cet égard une attitude fort différente de celle du gouvernement américain. Les hommes d’État scandinaves n’ont pas tardé à être détrompés, le gouvernement britannique ayant, comme l’a rapporté notre ambassadeur à Londres dans son télégramme nº 2.090 du 28 mai3, manifesté son opposition au projet envisagé à Stockholm dès qu’il en a été informé.

J’ai cherché à savoir comment on avait été amené à se méprendre sur la position du Foreign Office. Il semble bien que l’origine du malentendu doive être cherchée dans la dernière conversation que M. Bevin avait eue avec M. Unden. Le Secrétaire d’État aurait déclaré à son collègue de Suède qu’il « comprenait » la politique poursuivie par ce dernier. Dans le compte rendu en langue suédoise de cette conversation, le mot « comprendre » aurait été traduit par un mot dont le sens est beaucoup plus proche d’ « approuver ». M. Unden aurait dans ces conditions fait savoir à la fois à son propre gouvernement et à ses collègues de Norvège et de Danemark qu’il bénéficiait du soutien du gouvernement de Londres.

Je ne puis bien entendu garantir l’exactitude de cette information que je tiens cependant d’une excellente source, mais il me paraît en tout cas certain que, aussi bien à Stockholm qu’à Copenhague et peut-être à Oslo, on a cru pendant quelque temps que l’Angleterre encourageait la constitution d’un bloc scandinave autonome. C’est d’ailleurs ce qui a amené le Foreign Office à réagir assez vigoureusement. Successivement sir Orme Sargent auprès de M. Boheman et M. Hector Mac Neill auprès du comte Reventlow ont marqué avec toute la netteté possible que le gouvernement britannique désapprouvait formellement l’idée d’une alliance militaire défensive scandinave conclue dans le cadre d’une politique de neutralité. Ce sont ces déclarations qui paraissent avoir ruiné les plans que l’on commençait à échafauder ici.

Il semble bien, comme je l’indiquais en commençant, que l’on soit maintenant à peu près revenu à la position qui existait au début du printemps. D’une part, la Suède demeure farouchement attachée à sa neutralité et il n’y a guère de chance de la voir modifier son attitude, en tout cas pas avant les prochaines élections. D’autre part, la Norvège et en tout cas le Danemark, tout en penchant vers l’Occident et en se rendant bien compte que c’est de lui seul que peuvent venir des garanties effectives de sécurité, éprouvent quelque malaise en constatant qu’aucune de ces garanties ne leur a jusqu’à présent été promise, et qu’ils demeurent pratiquement isolés en face de la menace russe.

Devant cette situation, l’ambassadeur des États-Unis, avec qui j’ai eu une longue conversation il y a quelques jours, est plus convaincu que jamais qu’il faut renoncer à gagner la Suède et s’efforcer de détacher d’elle la Norvège et le Danemark. À son avis, c’est d’ailleurs seulement la crainte d’être laissés complètement seuls qui pourrait amener éventuellement les Suédois à se départir quelque peu de leur neutralité. Pour l’instant, cependant, tout semble au point mort. Aucune des puissances du Pacte de Bruxelles n’est en mesure d’adresser une invitation quelconque au Danemark. Le gouvernement américain se borne à mettre en place les organes d’exécution du plan Marshall. Enfin, le projet de Stockholm, condamné par Londres, semble pour l’instant abandonné. L’atmosphère de vacances qui, en ce début de juillet s’étend sur tout le pays, ajoute encore à cette impression d’un calme diplomatique total.

(Direction d’Europe, Généralités, volume 42)

1 Dépêche communiquée aux ambassades de France à Stockholm et Oslo. Note manuscrite : « Copie Londres et Washington, f[ai]t le 16/7/48 ».

2 Voir DDF, 1948-I, no 431.

3 Voir DDF, 1948-I, no 381.

22

NOTE DE LA DIRECTION D’EUROPE
POUR LE
SECRÉTARIAT DES CONFÉRENCES

La participation de l’Espagne à des conférences internationales

N.

Paris, 8 juillet 1948.

Par sa communication nº 2937 du 30 juin1, notre ambassadeur aux États-Unis a fait part au Département du désir du Département d’État d’examiner, de concert avec les gouvernements britannique et français, la position à adopter à l’égard de la question espagnole dans le cas vraisemblable où celle-ci serait soulevée à la prochaine Assemblée de l’ONU. Deux aspects de ce problème retiennent en particulier l’attention du Département d’État, celui d’un amendement éventuel à apporter à la résolution de l’Assemblée du 12 décembre 1946 qui permettrait la participation de l’Espagne à des conférences internationales de caractère technique et, d’autre part, la question de la reprise de relations diplomatiques normales avec l’Espagne.

La Direction d’Europe saisit cette occasion pour rappeler au Secrétariat des Conférences sa position à cet égard, en se référant notamment à sa note nº 653 du 15 juin dernier.

Soucieuse de voir se rétablir sur des bases normales les relations économiques franco-espagnoles, la Direction d’Europe a été amenée à accueillir favorablement la participation de l’Espagne à des conférences internationales ou à des organismes de caractère technique qui ne relèvent pas directement de l’ONU. C’est ainsi que le gouvernement français a récemment accepté la participation de l’Espagne à la Conférence internationale de Bruxelles sur le droit d’auteur.

Si, à la prochaine Assemblée générale de l’ONU était posée la question de la participation de l’Espagne à des organismes techniques relevant directement de l’ONU et qu’un amendement à la résolution du 12 décembre 1946 fût présenté par une grande puissance en vue de permettre une semblable participation, la Direction d’Europe estime qu’il serait alors de l’intérêt du gouvernement français d’appuyer cet amendement.

La position de la Direction d’Europe à l’égard de la question de la reprise de relations diplomatiques normales avec l’Espagne reste négative et déterminée par sa fidélité aux principes définis par la résolution de l’Assemblée de l’ONU du 12 décembre 1946. Même dans le cas où le gouvernement américain prenait l’initiative de proposer un amendement tendant à la reprise de relations diplomatiques normales avec l’Espagne, le gouvernement français ne pourrait, de l’avis de la Direction d’Europe, se rallier à ce point de vue, dans les circonstances actuelles2.

(Direction d’Europe, Espagne, volume 76)

1 Document non reproduit.

2 Note manuscrite en fin de document : « Mais il est de toute évidence qu’il s’agit là d’une décision gouvernementale et qu’il importe de la soumettre au Ministre ».

23

NOTE DE LA DIRECTION D’ASIE-OCÉANIE POUR M. BOISSIER

Situation dans les Indes françaises

N.

Paris, 8 juillet 1948.

Il ressort des indications données à la Direction d’Asie-Océanie par M. Tezenas du Montcel, qui revient de Pondichéry, qu’après la déclaration faite par le gouvernement français le 8 juin dernier à l’Assemblée nationale et à la suite de diverses circonstances (notamment la modification de l’attitude du parti communiste local qui, sans doute à cause des mesures prises par les autorités indiennes contre les organisations communisantes dans la péninsule, a décidé de se prononcer pour le maintien des comptoirs dans l’Union française), la situation dans les Établissements français des Indes a très nettement évolué en notre faveur au cours des dernières semaines.

À Chandernagor, maintenant que les élections fixées au 25 juillet doivent amener l’installation d’une nouvelle assemblée municipale appelée, suivant les décisions prises d’un commun accord avec Delhi, à fixer la date du référendum, on décèle une certaine gêne parmi les chefs des principaux partis ; après avoir réclamé avec insistance le rattachement immédiat à l’Union indienne, il semble que ceux-ci hésitent actuellement sur l’attitude à suivre pour décider à quel moment devrait intervenir la consultation populaire.

D’après les renseignements communiqués par M. Tezenas du Montcel, certaines personnalités locales désireuses de ne pas être les premières à « ouvrir la marche » à Chandernagor envisageraient de ne pas prendre de décision à cet égard avant de connaître celle qui sera prise pour les quatre autres comptoirs par les conseils municipaux de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon. On considérerait même que l’on pourrait éventuellement reculer la date du référendum jusqu’au jour où l’Inde cessera d’être un dominion britannique, ce qui aurait de toute évidence pour résultat de remettre sine die l’opération envisagée.

Il apparaît en fait que, de préférence à une fusion totale avec l’Union indienne, la population souhaiterait faire l’expérience de la « Ville libre » sous la double garantie de la France et de l’Inde, non pas une co-souveraineté, mais une sorte de co-suzeraineté.

Cette solution ne pourrait nous être que favorable, à plus forte raison si comme il y a tout lieu de le penser Delhi refusait de l’accepter, et devrait éventuellement faire l’objet d’une des questions à poser au référendum.

À Pondichéry et Karikal, qui forment bloc en quelque sorte, revirement également en notre faveur de la population qui a accueilli avec gratitude la déclaration du gouvernement français.

À Mahé, l’action énergique entreprise dans le Malabar par les autorités indiennes contre les communistes que l’on tire « comme des lapins » a eu pour contrecoup de ramener à nous de nombreux éléments inquiets des mesures draconiennes prises par Delhi et très préoccupés de l’agitation et du désordre qui règnent présentement dans le territoire indien voisin. L’administrateur en charge a su très habilement mettre à profit ce courant et la population ne paraît pas soucieuse de rallier dans un avenir prochain l’Union indienne.

À Yanaon, la conjoncture nous est plus favorable que partout ailleurs. Les chefs de partis locaux ont été jusqu’à dire à M. Tezenas du Montcel que même si les quatre autres Établissements se prononçaient pour leur rattachement à l’Inde, la population de Yanaon déciderait le maintien de cette ville dans l’Union française.

M. Tezenas du Montcel incline à penser que les termes de l’accord conclu avec Delhi, dans des conditions particulièrement difficiles et grâce à l’heureuse action de M. Daniel Lévi, nous sont en fin de compte plus favorables que le délai de 5 années que nous avions espéré au début des négociations. Il estime en effet que nous n’aurions pu maintenir pendant une aussi longue durée le régime actuel dans nos Établissements sans aller au devant de graves incidents ; par contre, les décisions prises en laissant indéfinie la date du référendum tout en donnant satisfaction à l’opinion locale peuvent nous laisser le moyen de manœuvrer dans les meilleures conditions possibles et de conserver peut-être, en s’attachant à encourager par une politique adroite les sympathies des populations à notre cause, quelques-uns au moins des comptoirs.

On ne saurait cependant faire preuve à cet égard d’un optimisme trop absolu, le climat pouvant changer rapidement comme dans tous les pays d’Orient.

(Direction d’Asie-Océanie, Inde française, volume 9)

24

M. RIVIÈRE, AMBASSADEUR DE FRANCE À LA HAYE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. no 524.

La Haye, 9 juillet 1948.

Confidentiel.

 

La situation indonésienne est toujours dans une impasse. Le conflit avec la République s’éternise. La décision de l’Union soviétique et des Républicains, prise dans les conditions que l’on sait, d’échanger des représentants consulaires, de même que les propositions de compromis des membres américain et australien de la Commission des Bons Offices encouragent Djogjakarta dans sa politique fuyante et dilatoire. Il apparaît d’ailleurs, d’après tous les renseignements que je recueille ici, que Soekarno et Mohammed Hatta, dans la mesure où ils seraient disposés à traiter raisonnablement avec les Hollandais, sont combattus par les nationalistes d’extrême-gauche, groupés autour de Sjarifuddin, ex-Premier ministre. Au demeurant, l’autorité du gouvernement républicain est loin de s’exercer, en fait, sur le territoire qu’il contrôle maintenant.

D’autre part, si la politique du Département d’État paraît actuellement compréhensive des intérêts hollandais, certaines initiatives des milieux d’affaires américains viennent d’apporter de nouveaux encouragements à la République. On se montre ému en Hollande des révélations dernièrement faites touchant la conclusion d’un contrat entre certains dirigeants de la République indonésienne et un groupe d’hommes d’affaires d’outre Atlantique, le groupe Fox, et assurant à ce dernier, pendant une dizaine ou une quinzaine d’années, l’exclusivité des achats de tous les produits « républicains », le dit groupement devant largement financer l’opération.

Je viens de m’entretenir assez longuement de la situation en Indonésie avec M. Van Vredenburch, qui rentre des Indes et qui, nommé administrateur de la zone de Tanger, n’y retournera pas. Selon ce haut fonctionnaire, qui a pris dernièrement une part capitale aux tractations avec la République, il serait nécessaire de brusquer dans quelque temps les choses avec les Républicains. Il pense qu’au mois de septembre, un gouvernement intérimaire étant formé, l’on devrait proposer à ceux-ci : 1) d’entrer dans ce gouvernement ; 2) d’accepter la participation militaire hollandaise pour réduire les éléments insoumis. Cette démarche devrait être faite avec une grande fermeté.

M. Van Vredenburch pense d’ailleurs que si, comme tout permet de le supposer, l’actuel président du Conseil, le Dr Beel, est chargé de constituer, à La Haye, le nouveau gouvernement, il s’efforcera d’obtenir « pleins pouvoirs » pour tenter de régler l’épineuse question des rapports avec la République.

J’ai interrogé M. Van Vredenburch sur la portée qu’il convient d’attribuer à la publication donnée par la presse hollandaise, depuis plusieurs semaines, avec grande abondance, à des nouvelles touchant l’influence communiste en Indonésie, ainsi d’ailleurs que dans l’Asie sud-orientale. Mon interlocuteur estime que cette influence est sérieuse et se développe surtout par le moyen d’éléments chinois venant de Malaisie. Il m’a dit, en outre, que le gouvernement général des Indes néerlandaises avait connaissance de nombreux messages plus ou moins secrets, qui parviennent directement ou indirectement de Moscou en Indonésie. Les autorités hollandaises utiliseraient peut-être prochainement cette documentation. M. Van Vredenburch reconnaît cependant que, contrairement, par exemple, à ce que paraît croire mon collègue américain à La Haye, le mouvement nationaliste indonésien, s’il est « exploité » par Moscou n’est pas « fomenté » par lui. Je suis, quant à moi, persuadé de la justesse de cette vue.

En conclusion, la période de stagnation va, selon moi, se poursuivre d’assez longues semaines. Il faut d’abord attendre, en tout cas, que soit formé le nouveau gouvernement hollandais et que celui-ci ait dégagé des éléments de sa vie interne une politique nette susceptible de résoudre ce problème obsédant.

(Direction d’Asie-Océanie, Indonésie, volume 17)

1 Document communiqué à Londres, Washington, New-York (ONU), Moscou, Batavia, Singapour, Bangkok, Saïgon, France outre-mer, Bollaert, état-major général de la Défense nationale, Nankin, New Delhi, Karachi, Rangoon.

25

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 2600-2601.

Londres, 9 juillet 1948, 23 h.

Réservé. Secret.

(Reçu : le 10, 3 h. 30)

Je me suis rencontré cet après-midi avec l’ambassadeur des États-Unis et sir William Strang. J’ai demandé à mes collègues de réfléchir à l’attitude qu’auraient à adopter les gouvernements alliés dans les différentes hypothèses qu’il était possible de prévoir.

L’échange de vues qui a suivi m’a permis de constater que si Américains et Britanniques sont d’accord pour estimer que quelle que soit la position qu’adoptent les Soviets aucune négociation ne doit être envisagée sans rétablissement préalable des communications avec Berlin ; par contre ils n’envisagent pas de la même manière les conditions dans lesquelles une négociation deviendrait possible.

M. Douglas se déclare convaincu que son gouvernement ne se prêtera pas à l’ouverture d’une conversation générale par la voie du Conseil des ministres des Affaires étrangères et qu’il n’acceptera de négocier que sur Berlin. D’après lui toute autre attitude affaiblirait gravement le prestige allié en Allemagne ; les effets s’en feraient sentir dans toute l’Europe notamment dans les régions où l’influence soviétique subit une crise.

Partant de ces prémices mon collègue n’envisage sous aucun prétexte l’élargissement de la conversation. Si les Soviets refusent de négocier à Berlin ou s’ils lient la négociation à une promesse d’extension ultérieure au problème général, il faudrait, selon lui, s’en tenir strictement aux principes posés et proposer en s’inspirant de l’article 33 de la Charte des procédures de règlement, médiation, arbitrage, etc. mais toujours en en limitant l’objet à Berlin.

Sir William Strang après moi a fait remarquer à M. Douglas que dans une affaire aussi grave il était essentiel pour les Alliés d’avoir le plein appui de l’opinion publique. Si les Russes déclarent qu’ils sont prêts à rétablir les communications à condition qu’une négociation générale s’ouvre, cette opinion approuvera certainement que des précautions soient prises avant d’engager les pourparlers ; mais approuverait-elle un refus de principe de causer ? J’ai, pour ma part, prié en outre mon collègue de réfléchir à la situation qui se créerait en Allemagne et à l’attitude qu’adopteraient les Allemands des zones occidentales dont nous voyons déjà qu’ils sont d’une grande prudence et qu’ils manifestent beaucoup de réserves quant à l’application du programme élaboré à Londres. En présence d’une offre russe de négociation générale seraient-ils disposés à collaborer à l’exécution d’un programme pour lequel ils semblent déjà manifester fort peu d’enthousiasme ? Une chose me paraît claire en tout cas. Quel que soit le parti auquel les gouvernements alliés se rangent en définitive tout délai risque de créer une situation très délicate. Si nous ne voulons pas laisser à la propagande soviétique l’initiative de la manœuvre, des décisions rapides seront nécessaires.

J’aimerais connaître vos vues sur ces différentes questions. Nous ne sommes sans doute en présence que d’hypothèses ; mais il n’est pas sans importance avant que ne se cristallisent les vues américaines que je puisse dire à mon collègue comment nous-mêmes envisageons les développements possibles de la situation2.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 341)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « M. de Leusse. C[ommuniqu]er Washington, Berlin, Baden, fait le 12/7/48 ».

2 Massigli avait obtenu des indications très confidentielles lui permettant de préciser comment le Département d’État envisageait la suite des négociations dans les différentes hypothèses qu’il était possible d’avancer. Si les Soviétiques acceptaient les propositions alliées, la négociation ne devrait avoir pour objet que la confirmation définitive des droits alliés sur Berlin. S’ils refusaient de lever le blocus sans proposer de négociation, le pont aérien devrait se poursuivre. S’ils acceptaient la levée du blocus à condition que le Conseil des ministres des Affaires étrangères soit saisi de l’ensemble des questions allemandes, y compris les décisions de Londres, il faudrait répliquer en acceptant la réunion du Conseil uniquement sur la question de Berlin. L’hypothèse la plus probable était que les Soviétiques prétendraient qu’il n’y avait pas de blocus mais une suspension temporaire provoquée par des mesures techniques et par les contre-mesures rendues nécessaires par l’action unilatérale des puissances occidentales, pour protéger l’économie de la zone russe. En ce cas, la levée du blocus serait demandée à nouveau et en cas de refus, on ferait appel à la Cour internationale de Justice. Cela confirmait selon Massigli l’impression qu’il avait eue que Washington n’était aucunement disposé à élargir le champ des discussions éventuelles (télégramme nos 2614-2619 du 10 juillet de Londres, non reproduit).

26

M. ARVENGAS, MINISTRE DE FRANCE AU CAIRE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 1177.

Le Caire, 10 juillet 1948.

Pendant toute la durée de la trêve, les chefs politiques arabes, aidés par une presse toujours surchauffée, se sont efforcés de maintenir les esprits sous les armes : chaque jour, de nouvelles démarches, de nouvelles déclarations, de nouveaux articles contribuaient à répandre l’idée que la suspension d’armes n’était profitable qu’aux Sionistes et que ceux-ci, complétant leur équipement grâce aux fournitures de l’Occident, renforçant leurs troupes par l’arrivée de nouveaux immigrants, n’hésitaient pas, de plus, à attaquer par traîtrise les positions arabes, chaque fois qu’ils le pouvaient sans risque. À cela, s’ajoutaient des appréciations sur l’action du médiateur lui-même, formulées en termes parfois peu courtois. La décision américaine d’envoyer un représentant diplomatique à Tel-Aviv, l’évacuation de Haïfa par les Britanniques apparaissaient comme autant d’épisodes du complot contre l’arabisme et l’Islam. Et chacun de réclamer une prompte reprise de la lutte, le succès des armes pouvant seul amener le triomphe du droit.

Un tel climat compromettait par avance le succès du comte Bernadotte. Remises aux représentants arabes, réunis au Caire, le 28, ses premières propositions étaient aussitôt étudiées par le comité de la Ligue ; on apprenait, peu après, qu’elles seraient certainement rejetées ; le 30, un Sous-Comité, comprenant MM. Djemil Mardan Bey, Aboul Hoda et Abdel Moneim Moustapha Bey (Égypte), était chargé de rédiger la réponse, que le Département trouvera jointe en annexe. Celle-ci devait être remise au médiateur le 4 juillet par Nokrachi Pacha.

Le plan Bernadotte était rejeté dans son ensemble, les Arabes lui reprochant d’avoir été élaboré à partir de principes tout à fait inacceptables pour eux, et de remettre même en cause l’indépendance de la Transjordanie. Une déclaration de Tewfik Aboul Hoda, citée tout au long, exprimait d’ailleurs l’indignation du gouvernement de ce pays en face d’une telle initiative. À la note arabe, étaient annexées des contre-propositions, reprenant en gros les suggestions présentées en 1946 à Londres (annexe II), et tendant à l’instauration d’une Palestine unifiée, au gouvernement étroitement centralisé. Comme ce projet ne saurait évidemment servir de base de discussion, il me paraît inutile de l’étudier ici en détail.

Le 6 juillet, à trois jours seulement du terme de la trêve, le comte Bernadotte revenait au Caire pour soumettre aux Arabes de nouvelles suggestions, préconisant notamment l’extension de la suspension d’armes, la démilitarisation de Jérusalem et celle de certains secteurs de Haïfa. Trois réponses distinctes devaient être faites à ces propositions (annexe III). La première écartait, en termes catégoriques, toute prolongation de la trêve, favorable, selon la Ligue, aux seuls Sionistes, qui en profitent pour ouvrir les portes de Terre Sainte à l’afflux de leurs immigrants, tandis que « plus d’un quart de million de civils arabes, habitants de ce pays, ont été forcés, sous la pression du terrorisme…, de quitter leurs foyers, leurs emplois et propriétés, et sont maintenant des réfugiés dans les États arabes ». Le principe de la démilitarisation était également écarté en ce qui concerne Jérusalem, les forces arabes assurant, à la satisfaction des communautés chrétiennes, la protection des Lieux Saints. Il n’était agréé que pour le port de Haïfa, à la condition, toutefois, que des représentants de la Ligue participassent au contrôle de cette zone.

Il ne restait donc plus qu’à poursuivre la lutte, dût-elle être longue et difficile. C’est ce que déclarait, dans la nuit du 8, au cours d’une conférence de presse, Azzam Pacha, prédisant de longues opérations de guérilla, exemptes de batailles spectaculaires. Dans la journée, Farouk était allé inspecter ses troupes en premières lignes, à Isdoud. Une réunion des « Quatre Grands » (il s’agissait des représentants de l’Égypte, de la Transjordanie, de la Syrie et du Liban) avait eu lieu pour examiner les mesures militaires à prendre. Le 9, à l’aube, les combats ont repris, sporadiquement sur les autres fronts, mais avec violence sur celui que tiennent les armées égyptiennes. Les pressions diplomatiques exercées par les ambassades des États-Unis et – sans doute avec moins de vigueur – de Grande-Bretagne n’avaient pu, au Caire du moins, ébranler la résolution arabe.

Bien qu’Azzam Pacha ait affirmé que les conversations peuvent se poursuivre parallèlement aux opérations militaires, on affecte de considérer ici qu’une solution pacifique du problème palestinien est plus éloignée que jamais. Les passions, même chez les plus modérés, sont excitées au point que nul ne saurait admettre le moindre abandon des revendications arabes. D’une façon générale, on s’oriente, au contraire, vers plus d’intransigeance encore : l’idée se répand rapidement qu’aucun accord n’est possible avec les Sionistes, même dans un État unitaire, qu’ils doivent purement et simplement être expulsés de Palestine jusqu’au dernier et qu’il convient même d’en finir avec toutes les minorités juives d’Orient. Ce sont là des thèmes de plus en plus fréquents dans la presse d’Égypte, et il n’est à craindre qu’ils ne soient accueillis avec trop de faveur. C’est, en tout cas, ce que redoutent les Israélites locaux, qui s’attendent au pire traitement.

Tel est l’état d’esprit qui a amené les Égyptiens à prendre délibérément position d’agresseurs. Si, dans les milieux gouvernementaux, on paraît manifester maintenant des regrets d’avoir rompu un peu trop vite avec le comte Bernadotte, qui avait proposé d’entreprendre un nouveau voyage au Caire et qui, quasi éconduit, s’est dirigé sur Amman2, la masse de l’opinion publique ne manifeste aucune inquiétude sur les conséquences de ce coup de tête. On affiche le plus grand scepticisme sur la possibilité de sanctions de l’Assemblée de « Lake-Failure », comme on se plaît à l’appeler ; elles n’auraient, en tout cas, pense-t-on, pas grande portée pratique. Enfin, grisés par la publicité mondiale que leur a faite la question palestinienne, les Arabes se voient déjà à l’origine d’un nouveau conflit général ; ils en ressentent une fierté puérile, qui leur en fait trop facilement oublier les risques.

Seule une énergique pression britannique aurait pu ramener ici un peu de sagesse. Or, notre attaché militaire m’assure que de nouveaux officiers de Sa Majesté viennent d’être rendus à la vie civile…, pour s’engager, par contrat privé, dans les troupes égyptiennes, qui ont le plus grand besoin de techniciens pour l’entretien de leur matériel. De nouvelles livraisons d’armes seraient également prévues.

Si l’on fait un retour en arrière et si l’on compare la scène politique arabe d’aujourd’hui à ce qu’elle était lors de l’ouverture du conflit, on est frappé de voir combien d’efforts ont été dépensés pour resserrer, du moins en apparence, devant l’intervention étrangère, des liens de solidarité, alors si dangereusement relâchés. Les voyages du roi Abdallah au Caire et à Riad, où a eu lieu son « historique réconciliation avec son frère Ibn Séoud », et à Bagdad, ne sont certainement pas étrangers au nouvel aspect qu’ont pris les choses, puisqu’ils ont permis de réaffirmer, à l’intention de l’homme de la rue, une communauté de vues dont celui-ci commençait à douter. Mais il est permis de penser aussi que la procédure adoptée par le comte Bernadotte dans ses consultations a considérablement facilité cette évolution. Le Caire, déserté pour Amman, est redevenu, grâce à lui, la capitale diplomatique du monde arabe ; Azzam Pacha, naguère malade et délaissé, a repris son rôle de porte-parole des nations-sœurs. Le grand Mufti, lui-même, s’il n’a rencontré que fortuitement le médiateur, s’est vu soumettre, avant qu’elle ne fût définitivement rédigée, la première note adressée à cette personnalité ; les Arabes de Palestine sont de nouveau représentés au Comité politique par Hussein El Khalidi, membre du Comité suprême palestinien, et par Ahmad Hilmi Pacha, assistés de MM. Choukeiri et Kattan. D’autre part, la Ligue arabe a étudié des mesures communes pour le ravitaillement et l’administration des territoires libérés, questions laissées jusque là à l’entière discrétion des armées occupantes.

Les rivalités qui se dissimulent derrière cette façade, demeurent, cependant, aussi vives que jamais. L’accueil assez froid réservé au roi Abdallah, lors de sa visite au Caire, la hâte avec laquelle Farouk a envoyé un de ses confidents prendre des nouvelles à Amman, aussitôt après le retour du souverain hachémite, sont autant d’indices de la méfiance qui règne entre les capitales arabes.

En entreprenant ses négociations, le comte Bernadotte avait bien senti qu’une chance de réussite s’offrait à lui s’il parvenait à exploiter ces dissensions ; c’est, sans doute, ce qui l’a amené à offrir à la Transjordanie, sous le couvert d’une fédération, la domination de la Palestine entière. Mais ces propositions ne dissimulaient pas la manœuvre autant qu’il eût convenu pour permettre à son principal bénéficiaire de s’y prêter, sans trop se compromettre. De là, sans doute, la bruyante indignation manifestée par le souverain hachémite et par son représentant, à la Ligue. Ce dernier s’est vu obligé de renchérir sur le zèle de ses collègues et de rappeler que son maître n’avait d’autre objectif que la libération inconditionnelle de la Palestine et d’autre désir que de permettre au peuple de ce pays de décider lui-même de son avenir3.

Cette formule, d’un irréprochable arabisme, suggère, cependant, un référendum. Elle laisse donc la porte ouverte à bien des interprétations et à bien des initiatives, de nature à satisfaire les ambitions du roi Abdallah, tout en permettant au monde arabe de sauver la face.

La partie se trouve donc loin d’être entièrement jouée, et le voyage qu’il vient d’effectuer en Transjordanie montre, à tout le moins, que le médiateur n’a pas perdu tout espoir.

(Direction d’Afrique-Levant, Généralités, carton 33)

1 Dépêche adressée à la Direction d’Afrique-Levant et communiquée à Beyrouth, Damas, Jérusalem, Amman et Bagdad. Note manuscrite : « Copie à S[ecrétariat des] C[onférences] ».

2 Note manuscrite : « Voir Iq. d’Argod et Dumarçay ; Abdallah tenté par le plan Bernadotte ».

3 Note manuscrite : « Dans le même temps Abdallah suggérait que le Conseil de sécurité fit pression sur les États arabes pour les détourner de la guerre ».

27

NOTE DU SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
POUR LE
MINISTRE

Propositions britanniques pour l’organisation
de la défense de l’Union occidentale

N. Metric.

Paris, 12 juillet 1948.

Très secret.

 

Le comité militaire permanent de Londres vient d’être saisi d’un projet britannique d’organisation de la défense de l’Union occidentale, qui a servi de base aux entretiens du maréchal Montgomery à Paris, et qui peut se résumer ainsi :

La discussion d’une politique de défense commune,

l’organisation des forces voulues,

l’élaboration des plans de guerre,

et la préparation du haut-commandement nécessaire, justifient une collaboration étroite des cinq puissances signataires du pacte de Bruxelles, dont les activités devraient se concentrer sur trois points principaux :

1) Contrôle gouvernemental.

Les ministres de la Défense des Cinq, qui se réunissent occasionnellement, devraient former un Comité spécial de la défense de l’Union occidentale, capable de prendre, ou d’obtenir, rapidement, les décisions nécessaires.

2) Direction militaire supérieure.

Il est nécessaire de créer un Comité des chefs d’état-major de l’Union occidentale, doué d’un secrétaire général permanent (que le projet juge devoir être anglais, pour faciliter les rapports avec les « combined chiefs of staff ». Dans chaque pays, les trois chefs d’état-major des différentes armes désigneraient l’un d’entre eux pour les représenter dans ce comité.

Ce comité aurait pour tâche d’organiser les forces des Cinq et d’utiliser leurs ressources de façon à remplir les besoins stratégiques des Alliés. L’état-major combiné nécessaire de la coordination, à la standardisation et aux études nécessaires, aurait tout naturellement pour embryon le présent comité militaire permanent de Londres.

3) Commandement et élaboration des plans.

La préparation des plans ne saurait incomber à ce comité des chefs d’état-major, mais à un président du comité des commandants en chef de l’Europe occidentale, qui deviendrait commandant suprême sur ce théâtre d’opérations en temps de guerre. Ses responsabilités – déclare le document britannique – connaîtraient certaines limites du fait « que la bataille terrestre en Europe se livrerait, et serait basée, sur les territoires des pays de l’Union occidentale dont les gouvernements demeurent responsables pour ce qui concerne l’administration générale et la défense de leurs nations… en particulier… en matière de défense aérienne et de sécurité interne ».

Ce commandant suprême, et ces commandants en chef, n’exerceraient point de commandement actif en temps de paix. Leur tâche consisterait à :

– établir les plans nécessaires pour contenir l’ennemi en Europe, avec les ressources allouées par le comité des chefs d’état-major ;

– donner à celui-ci les conseils nécessaires en matière de préparation, d’entraînement et d’équipement ;

– préparer les directives nécessaires aux futures armées combattantes, et notamment aux forces d’occupation en Allemagne ;

– prendre contact, dès le temps de paix, avec les chefs et les formations qui constitueront les armées du temps de guerre.

Le commandant suprême devra se tenir en liaison étroite avec les gouvernements d’Europe occidentale, ainsi qu’avec les autres forces combattant dans cette zone. Les commandants en chef relèveront les gouverneurs militaires en Allemagne de leurs responsabilités de défense contre une attaque soviétique.

Une fois précisée, les liens de l’Union occidentale avec les États-Unis, ceux-ci feront automatiquement partie de tous ces organismes. D’ici là, la liaison devra s’établir par l’intermédiaire de la mission américaine auprès du comité militaire permanent, et des commandants en chef américains en Europe.

Pour ce qui est du commandement en temps de guerre, le document britannique propose de le faire exercer, sur chacun des trois grands théâtres d’opérations (Europe, Moyen-Orient, Extrême-Orient) par un commandant suprême, responsable devant les « combined chiefs of staff » et le comité des chefs d’état-major, et ayant sous ses ordres trois commandants en chef (un pour chaque arme).

Il est indiqué en outre que l’Extrême-Orient revient tout naturellement aux Américains ;

Que les forces françaises d’Afrique du Nord et de la Méditerranée se placeraient logiquement sous le commandant suprême dans le Moyen-Orient ;

Que les forces aériennes stratégiques seraient responsables directement devant les « combined chiefs of staff » ;

Que, dans le domaine naval, l’Atlantique nord devrait revenir à la Grande-Bretagne, l’Atlantique centre et sud aux États-Unis.

En résumé, l’organisation proposée pour l’Union occidentale en temps de paix (sur laquelle se calque, avec quelques changements de terminologie, l’organisation en temps de guerre, comprendrait :

– au sommet, un comité de défense, composé des ministres ;

– au centre, un comité des chefs d’état-major de l’Union occidentale, pourvu d’un état-major combiné (celui-ci existant actuellement en germe dans le comité militaire permanent de Londres) ;

– à la base, le président d’un comité composé des trois commandants en chef des armées de terre, de mer et de l’air, ce président devenant, en temps de guerre, commandant suprême en Europe.

Le document britannique spécifie, en concluant, que, faute des mesures de sécurité et de secret appropriées, un tel dispositif ne pourrait être mis en place sans risques sérieux, mais que son établissement constituerait un premier pas dans la voie de l’établissement de la sécurité voulue.

Deux graphiques schématisent l’organisation projetée.

Un premier examen du plan britannique, à la lumière d’indications supplémentaires données par le général Ély, permet les constatations suivantes :

1) Considéré dans son ensemble, le projet semble assez bien conçu, et n’est inconciliable sur aucun point essentiel, avec les idées que notre représentant au comité militaire permanent de Londres avait été amené à développer devant ses collègues.

2) L’insistance avec laquelle le mémorandum anglais, encore renforcé d’une note dans l’un des schémas, souligne que les responsabilités du futur commandement suprême en Europe seront limitées par celles que conserveront les gouvernements pour la défense de leur territoire est remarquable. Elle donne tout de suite à penser que la Grande-Bretagne, en mettant en avant des raisons d’ordre constitutionnel, songe plutôt à conserver la libre disposition, sur son sol, de la presque totalité de ses forces terrestres et aériennes, et à n’envoyer sur le continent que des formations peu nombreuses, nous plaçant ainsi dans une situation analogue à celle où nous nous sommes trouvés en mai-juin 1940.

Il est juste d’indiquer qu’à cette objection, formulée de la façon la plus nette par le général Ély, ses interlocuteurs ont répondu qu’il n’y avait rien de semblable dans leur pensée, que leur rédaction était sans doute confuse, et qu’ils avaient songé avant tout aux problèmes très compliqués que pose aujourd’hui la défense du territoire contre l’aviation ennemie ou contre une attaque aéroportée.

Néanmoins, il sera nécessaire d’éclaircir ce point sans équivoque. C’est ce que se propose de faire notre représentant au comité militaire permanent.

3) L’organisation prévue en temps de guerre superpose deux autorités très semblables en apparence aux commandants suprêmes des théâtres d’opérations. Les représentants de l’état-major britannique répondant à cela que les « combined chiefs of the staff » ne font point double emploi avec le comité des chefs d’état-major de l’Union occidentale, les premiers étudiant les problèmes à l’échelle mondiale, les seconds à l’échelle européenne seulement.

4) Bien que la nationalité des futurs commandants suprêmes et commandants en chef ne soit précisée qu’en un ou deux cas, la question présente une importance psychologique si considérable qu’il convient d’examiner les répercussions possibles du projet anglais à cet égard. Il est infiniment probable que l’état-major britannique souhaiterait exercer le commandement suprême sur le théâtre d’opérations européen et sur celui du Moyen-Orient ; d’autre part, il ne faut pas oublier qu’au sein du comité britannique des chefs d’état-major, le maréchal de l’Air Lord Tedder a le pas sur le maréchal Montgomery, ce qui pose en Angleterre même des questions de personnes assez délicates.

Le général Ély pense que nous pourrions justement réclamer pour nous le commandement en chef des forces terrestres en Europe et des forces navales en Méditerranée. Il paraîtrait également logique, étant donné l’importance de nos forces en Afrique du Nord, de nous faire attribuer dans le Moyen-Orient un commandement suprême que nous y avons exercé victorieusement pendant la première guerre mondiale.

Pour ce qui est, enfin, du commandement suprême en Europe, nous aurons évidemment intérêt à retarder la solution du problème jusqu’au jour où seront précisés les rapports des États-Unis avec l’Union occidentale ; pour diverses raisons, nous serons amenés à préférer que ces fonctions soient dévolues à un général américain plutôt qu’à un général anglais, ne fût-ce que pour confirmer l’état-major américain dans la conviction que l’Europe occidentale doit être défendue sur l’Elbe et non sur les Pyrénées.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 8)

28

M. MAUGRAS, AMBASSADEUR DE FRANCE À ANKARA,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 534.

Ankara, 12 juillet 1948.

M. Necmeddin Sadak m’a parlé aujourd’hui des conversations qui se poursuivent à Washington entre représentants du pacte occidental et fonctionnaires américains et il m’a dit que, d’après les nouvelles qu’il recevait de son ambassadeur à Paris, Votre Excellence se montrait disposée à essayer de faire admettre la Turquie au bénéfice des mêmes engagements de solidarité que prendraient les États-Unis à l’égard des États occidentaux. Cette initiative de Votre Excellence lui inspirait une vive reconnaissance.

D’après la résolution du sénateur Vandenberg, seuls les groupements régionaux pourraient prétendre à un appui militaire américain. « Mais en fait de groupement nous n’avons le choix qu’entre deux formules, m’a dit le Ministre et elles ne nous satisfont ni l’une ni l’autre ».

Il y avait celle du pacte oriental avec l’Iran et les États arabes. Mais les Iraniens n’avaient pas d’armée et la Turquie n’irait jamais s’engager à guerroyer à leur profit en Asie centrale. Quant aux États arabes, le gouvernement turc avait reçu une réponse négative quand, il y a quelques mois, (cf. ma dépêche nº 309) il avait demandé aux puissances anglo-saxonnes si elles approuveraient qu’il s’associât à eux dans la signature d’une déclaration de non agression.

L’autre formule, c’était celle du pacte méditerranéen. Elle présentait plus d’attraits que l’autre mais, par malheur, moins encore de possibilités de réalisation. L’Italie était désarmée ; elle ne faisait même pas partie de l’ONU, que pouvait-on espérer d’elle ? Se lier à la Grèce par un accord d’assistance mutuelle en ce moment, ce serait un acte de provocation que la Turquie ne pouvait pas se permettre.

La Turquie était donc hors d’état de satisfaire aux exigences de la résolution Vandenberg.

Resterait-elle donc privée de l’appui américain ? Non : les Américains ne manquaient pas une occasion au contraire de lui dire qu’elle pouvait s’en tenir assurée. Mais c’était à elle qu’ils le disaient. Admettre publiquement la Turquie au partage des avantages reconnus aux États du pacte occidental, ce serait le dire aux Soviets.

J’écrivais dans ma lettre nº 460 du 17 juin que les Turcs ne vaincraient leur répugnance à entrer dans quelque constellation orientale ou méditerranéenne que si une garantie militaire américaine devait les en dédommager. Mais comme me le faisait remarquer le Ministre, cette garantie, en fait ils l’ont déjà. Ils souhaiteraient qu’elle fût rendue publique, mais ne vont pourtant pas jusqu’à penser qu’il soit raisonnable d’en payer la publication au prix de risques à courir en Perse, en Grèce ou ailleurs. Une garantie qui n’aurait pas pour contrepartie de les associer à des partenaires plus faibles qu’eux et plutôt destinés à demander de l’aide qu’à en donner, comblerait évidemment tous leurs vœux. M. Sadak m’a dit qu’il allait essayer de gagner les gouvernements de Londres et de Washington à cette idée d’une entrée de la Turquie à titre individuel, dans le système de solidarité du pacte occidental2.

(Direction d’Amérique, États-Unis, volume 197)

1 Dépêche adressée à la direction d’Afrique-Levant.

2 Le ministre turc paraissait toujours aussi peu favorable à l’idée d’un pacte méditerranéen quelques mois plus tard, puisqu’il déclarait à ce propos qu’il était juste « une conception purement théorique » dont les conditions politiques nationales ou internationales n’étaient pas encore réunies (dépêche no 810 du 30 octobre 1948 d’Ankara, non reproduite). La Turquie était de toute façon engagée dans un programme de consolidation économique et de mise sur pied d’une armée moderne avec un équipement capable d’offrir une certaine résistance à l’armée soviétique (dépêche du 30 novembre 1948 d’Ankara, non reproduite).

29

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 808.

Moscou, 12 juillet 1948.

Les mesures prises récemment par les autorités soviétiques pour créer une unité de législation dans Berlin au profit de l’URSS et la condamnation du maréchal Tito par le Kominform, expriment le soin incessant du Politburo à assurer la sécurité de l’Union et à maintenir l’unité de doctrine et d’action des partis communistes au pouvoir.

Le gouvernement soviétique entend ainsi prévenir l’offensive en retour d’une Allemagne qu’il juge seule à même, en Europe, de disposer également des matières premières essentielles à l’industrie, de techniciens disciplinés à l’État et d’une main-d’œuvre toujours prête à se soumettre aux révélations officielles et à se montrer aussi intolérante à l’autocritique qu’implacable aux non-conformistes.

Il veut épargner les meurtrissures de la guerre à la terre russe et aux constructions morales et nationales d’un régime agissant en unité de principe et de doctrine selon l’évolution du matérialisme historique.

Les déclarations et les gestes de ses agents peuvent surprendre les Français d’esprit cartésien, indisposer les Américains habitués à calculer en catégories de barèmes les prix de revient et les délais d’amortissement de leurs entreprises, mais n’étonnent pas pour autant les Britanniques aptes à échelonner l’exécution de plans politiques à longue échéance en dispositions successives apparemment contradictoires.

La politique extérieure de l’URSS se propose, sous la contrainte d’impératifs géographiques permanents, les mêmes objets que celle de l’Empire russe. Elle ne peut avoir le caractère défensif qu’impose ailleurs la conservation de territoires encadrés par des reliefs où se limitent les horizons d’un peuple. Elle tend à protéger tout à la fois l’aire des peuples russes et celle dont les ressources leur permettent de vivre en autarcie, par des glacis étendus à la mesure de la guerre moderne.

Les tsars voulaient assurer à leur pays des ports sur la mer libre et ils ont cherché à lui donner accès à la Méditerranée tantôt par les Détroits, tantôt par le golfe de Salonique, tantôt par le golfe d’Alexandrette. L’URSS est fidèle à leur testament quand elle soutient à l’intérieur de la Fédération yougoslave la République populaire de Macédoine et la pourvoit d’une langue officielle autonome susceptible d’annexion aussi bien aux parlers serbo-croates qu’aux parlers bulgares, quand elle exerce une pression sur la Turquie, quand elle appuie les revendications nationalistes des Kurdes dont le peuplement atteint le Kurd dagh, à quelques kilomètres d’Alexandrette.

Une telle politique participe du mouvement d’un fleuve dont la masse est parfois détournée, mais n’est jamais refoulée, dont l’écoulement ne subit le calfatage forcé que pour se créer par équilibre un exutoire violent. Échoue-t-elle à Belgrade ou à Helsinki, elle se prépare un succès à Prague, à Téhéran ou à Kachgar.

Le relèvement de l’Allemagne paraît être aux dirigeants soviétiques l’obstacle essentiel à la sécurité qu’ils recherchent, parce qu’il constitue en sens inverse de la progression russe, l’expansion d’un peuple exigeant, des revendications d’espace vital et le soin de constituer un glacis de protection. Il y a interférence des aires de ces deux puissances, et, de ce fait, toute entente entre elles ne peut être que tactique. La règle de leurs rapports est le conflit latent ou en cours.

Les Allemands gardent à l’Union soviétique une haine plus tenace qu’aux puissances occidentales, en dépit des ruines accumulées sur leurs villes par l’aviation américaine ou britannique. La guerre des hommes a été plus dure et plus cruelle dans les steppes de Russie Blanche et d’Ukraine que sur le front de l’Ouest. Chaque famille allemande y a laissé tués, disparus ou prisonniers et l’incertitude où elle se trouve du sort des siens accuse encore son ressentiment. Le gouvernement de l’URSS a conscience de la force morale de la haine quand elle anime un peuple riche de ressources techniques et de dure volition. Pour la contenir, il tient essentiellement à participer au contrôle de l’Allemagne occidentale où sont concentrées quatre-vingt pour cent des industries métallurgiques, soixante-dix pour cent des industries extractives, soixante pour cent des industries de constructions mécaniques, cinquante pour cent des industries chimiques, soixante-quinze pour cent des terres à blé, soixante-cinq pour cent des ressources de l’exportation de toute l’Allemagne.

Il redoute de voir ce pays récupérer son potentiel d’avant-guerre, grâce à des ouvertures de crédits en dollars et des importations d’outillage moderne, puis reprendre à son compte avec la complaisance de ses banquiers le processus d’unification des terres allemandes.

Il veut, pour parer à un tel danger, participer avec les puissances occidentales à l’administration d’une Allemagne unifiée dont il sera à même de contrôler les ressources ou intégrer la zone qu’il administre dans le système économique de l’Union soviétique en résorbant la poche d’observations gardée dans Berlin par les Américains, les Anglais et les Français. Il est hostile à la dissociation de l’Allemagne en plusieurs unités territoriales qui lui paraissent devoir constituer des zones d’influence au bénéfice des grandes puissances occidentales.

Il propose en contre-manœuvre aux Allemands le rétablissement d’un gouvernement central à Berlin, à l’intérieur du secteur dont il refait l’économie. En flattant leur sentiment national, il leur fait oublier le lourd appareil administratif et les transferts d’usines et de populations qu’il leur a imposés.

Il espère, à la faveur de ces méthodes, soit obtenir de guerre lasse, des grandes puissances occidentales son admission à discuter le règlement du statut de toute l’Allemagne, soit les forcer à évacuer Berlin et dans tous les cas détourner contre elles l’explosion différée du chauvinisme allemand. Ses préférences vont à la réunion d’une conférence des quatre ministres des Affaires étrangères avant l’élection du Président des États-Unis, car il craint pour l’avenir la résistance à ses prétentions d’un gouvernement américain assuré de quatre ans de stabilité.

Le dernier article de Servo dans le journal Trud, en commentaire de la déclaration commune des ministres des Affaires étrangères de l’Europe orientale à Varsovie2, précise les intentions fermes et les attentes prudentes de la diplomatie soviétique qui tout en flattant le patriotisme allemand ne renonce point pour autant à soutenir la résistance des Tchèques et des Polonais aux revendications territoriales d’une Allemagne ardente à récupérer le potentiel de guerre de Silésie.

Le Politburo n’a pas cessé, dans cette vue, de favoriser la constitution en Europe orientale d’une union de puissances en état d’alerte pour faire équilibre aux pressions toujours possibles d’une Allemagne difficile à contenir et disposée à tirer toutes utilités des divergences de ses vainqueurs. Il ne pouvait y réussir que dans la mesure où il imposait à ces puissances la discipline d’une conduite politique et d’une structure économique dirigées par le parti communiste. La Tchécoslovaquie, après la Pologne, la Roumanie et la Hongrie, n’y ont pas échappé. La Finlande est invitée à coordonner ses moyens de production et ses modes d’échanges avec ceux de l’URSS avant d’être sollicitée à faire appel à nouveau au concours des ministres communistes.

Tout geste de résistance à ce système ou d’autonomie dans sa mise en œuvre en compromet l’équilibre et l’efficacité. Le maréchal Tito, incapable de réduire l’individualisme frondeur des paysans yougoslaves, était suspect d’un libéralisme contagieux pour la Bulgarie, pays de propriété si morcelée que l’unité principale de superficie agraire n’y est pas l’hectare mais le décare. Le Kominform l’a frappé au moment qu’il a jugé opportun, lui laissant le soin de faire amende honorable au maréchal Staline et au Politburo demeurés apparemment au-dessus d’un règlement intérieur de parti. Il ne pouvait laisser mettre en danger la partie la plus vulnérable du dispositif de sécurité de l’URSS parce que la plus éloignée de la masse centrale et la plus perméable aux entreprises adverses. Il entend convaincre les dirigeants de la démocratie populaire yougoslave avec le concours de ceux des démocraties voisines qu’elle risquait de détourner par contagion de la ligne tracée à Moscou. Les contestations de territoire peuvent tenter les Bulgares en Macédoine, les Albanais en Rascie.

Le Politburo ne voudrait point en les soulevant, rompre une cohésion établie non sans artifices entre les peuples balkaniques sous l’autorité de l’URSS. Mais il sait aussi qu’il ne peut engager directement ou par armée interposée d’actions militaires en Yougoslavie sans ouvrir ce pays aux tentatives d’intervention de puissances occidentales, sans offrir au maréchal Tito l’excuse d’un renversement d’alliances, sans être conduit à des précautions défensives de grande envergure sur une côte de neuf cents kilomètres, et à des opérations complexes de nettoyage à l’intérieur d’un pays de maquis quasi permanent depuis la bataille de Kosovo.

Le Politburo est prêt à adopter des mesures énergiques de coercition. Sans doute, souhaite-t-il la soumission du maréchal Tito à l’arbitrage du maréchal Staline.

L’appel lancé à ce dernier par les étudiants yougoslaves de l’université de Moscou, alors que tous les collaborateurs de l’ambassadeur général Popovic ont exprimé leur fidélité à la politique de Belgrade, a été pour le moins suggéré du Kremlin. Mais si le maréchal Tito se soumet, il restera coupable d’avoir mal interprété les principes de Marx et les directives fondamentales de Lénine. Aux yeux d’hommes qui se défendent de toute influence sentimentale et qui établissent chaque jour le bilan des profits et des pertes de leur gestion politique, l’homme est tenu responsable de ses erreurs d’action et n’est pas excusé de ses défaillances de jugement, encore moins de ne pas admettre l’autocritique « moyen de renforcement du parti » selon Staline, et de la « repousser en philistin, comme une insulte portant atteinte au prestige de l’uniforme du militant mis en cause ».

« Les dirigeants des partis communistes français et italien se sont avérés en ce sens à la hauteur de leur tâche ; ils ont honnêtement reconnu leurs erreurs après la conférence d’information des partis communistes tenue fin septembre mil neuf cent quarante-sept en Pologne et ils ont accepté en marxistes la critique sévère de leurs erreurs ». Lors de son dernier voyage à Moscou, le député français, Maurice Thorez, invité à une réception et questionné par des délégués de kolkhozes sur les progrès du parti communiste parmi les paysans, leur répondait que l’action de propagande menée par le parti communiste français dans les campagnes était efficace parce qu’assez prudente pour ne pas effrayer la masse des petits koulak dont se compose la paysannerie française. Le général Bedell Smith qui suivait l’entretien, m’a rapporté qu’un kolkhozien, massif et autoritaire, coloré et moustachu comme Tarass-Boulba, avait condamné les arguments du chef communiste français par une répartie péremptoire : « Petits ou grands, ils sont toujours koulak, il faut les liquider tous ».

La doctrine ne comporte ni atténuations ni compromis. Elle repose sur des textes impérieux même si le système qu’elle a créé est, suivant l’expression de Lénine, « en mouvement continu ». « L’autocritique ne vaut que pour liquider les faiblesses et les erreurs, pour supprimer à temps les défauts dans le travail ». Elle doit épargner aux militants le vertige du succès et faciliter la lutte contre les ennemis de la classe ouvrière et du socialisme toujours prêts à mener une action contre-révolutionnaire.

À partir du moment où le maréchal Tito a atténué le rythme prévu de la liquidation du capitalisme paysan, il est devenu hétérodoxe et il est entré dans la voie qui mène à l’hérésie. Pour Karl Marx la Révolution française de mil huit cent quarante-huit consolidait la bourgeoisie dirigeante et masquait la montée de la contre-révolution. Le Politburo ne juge pas autrement les mesures de nationalisation hâtives édictées par le maréchal Tito ; le maintien tactique de la petite paysannerie seule lui apparaît comme une étape de la marche descendante de la révolution yougoslave en dépit des invocations bruyantes à la fraternité des populations, au nationalisme populaire et aux principes supérieurs du marxisme, en honneur dans les articles de la presse, les émissions de la radiodiffusion et les discours officiels de Belgrade. Aucun argument de tactique n’est admis à excuser la persistance en régime communiste d’une petite propriété rurale « foyer d’appel au regroupement opéré par la politique américaine, en vue d’une action commune contre l’URSS ». L’hétérodoxie des partis communistes et ouvriers de Yougoslavie en la matière porte atteinte aussi grave au front de défense des démocraties populaires que le manquement de solidarité slave dont ils se sont rendus coupables.

Or, la conférence de Varsovie a été réunie justement pour rappeler les principes de cette double solidarité des pays à direction communiste, qu’ils soient slaves ou associés aux Slaves. Les déclarations publiées en clôture des travaux ont invoqué les frontières de l’Odra et de la Nissa et la personnalité de la Tchécoslovaquie, où ne subsiste plus la menace d’un accord avec les démocraties occidentales.

Le président Gottwald vient de déclarer dans son discours terminal de la journée slave de Bratislava, renouvelée du Congrès de Prague inspiré par Palacky, il y a un siècle, que la réaction avait voulu rompre les liens de la Tchécoslovaquie avec l’URSS et priver son pays de tous développements économique et politique.

Principes de doctrine et réactions de défense inspirent une politique et un régime économique solidaires, cohérents de conceptions et d’exigences.

Si la France acceptait de participer à cette construction elle contribuerait aux yeux des communistes russes à écarter le danger allemand de l’Europe, avec une efficacité singulièrement plus grande que l’alliance franco-russe du début du siècle, qui se heurtait à l’Autriche-Hongrie aujourd’hui résorbée. Les dirigeants soviétiques ont fermement espéré son concours jusqu’au moment où le parti communiste français a cessé de participer au pouvoir. L’orientation de la France vers une union des démocraties occidentales et vers la collaboration avec les États-Unis, en application du plan Marshall et des accords de Londres a rejeté l’URSS dans la défiance de nos dispositions.

À mon arrivée à Moscou, en dépit de la correction du protocole, et de la courtoisie du président Chvernik, j’ai observé une réserve massive de Monsieur Molotov exclusive d’inclinaison et d’effort à accueillir favorablement les propositions de la France tant que n’aura pas été amélioré l’esprit des rapports existant entre les deux pays.

Non seulement la France n’a pas voulu participer à l’organisation soviétique de l’Europe contre l’Allemagne, mais encore elle a pris place dans le camp des démocraties anglo-saxonnes. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir l’URSS rejeter aujourd’hui nos thèses concernant la Sarre, la Ruhr et l’Allemagne, prendre position demain à l’ONU contre notre gestion des territoires d’outre-mer et contre le rattachement du Fezzan au territoire français. Qui n’adhère pas aux propositions soviétiques n’est pas traité en indifférent mais en adversaire, et cela d’autant plus durement qu’il a pu être considéré momentanément comme un adhérent possible ou probable.

Dès maintenant, la presse soviétique dont les articles servent à transmettre les instructions du gouvernement et du parti communiste aux élites responsables des discussions de bureaux, de chantiers, d’usines ou de kolkhozes, présente régulièrement la situation de la France dans le trouble d’une augmentation du coût de la vie, de grèves, de la mise en sommeil de l’industrie nationale, de la pénétration économique américaine dans la métropole et au Maroc, de la guerre en Indochine. Les journaux d’hier ont reproduit un compte rendu détaillé du discours critique de Jacques Duclos au Comité central du parti communiste.

En ce mois de juillet mil neuf cent quarante-huit, les rapports franco-soviétiques doivent faire l’objet d’une soigneuse attention et leur amélioration est œuvre de patience et de longue haleine.

Inspirée par l’esprit de mission, la politique de l’URSS s’attache à diffuser les principes et les méthodes marxistes de gouvernement des hommes et d’utilisation rationnelle et équitable des biens et à opérer une transformation politique et sociale aussi radicale que celles provoquées dans le passé par la chute de l’Empire romain et par la Révolution française.

Un seul adversaire de la Révolution soviétique en a mis en danger les conquêtes au cours d’une guerre dévastatrice conduite sans merci. Il est momentanément abattu. Pour parer à son relèvement et au retour offensif qui y ferait suite, une construction politique et économique à la fois lui a été opposée plus forte que les alliances de l’Empire des Tsars contre l’Allemagne du pangermanisme, plus ferme que la Petite Entente formée par la France contre l’Allemagne du nazisme, car elle ne comporte pas de solution de continuité de la mer Baltique à la mer Adriatique.

Sollicitée d’apporter à cet édifice un concours sans doute appréciable, mais nullement indispensable, la France eut été considérée en y prenant place. Elle l’est moins que les États-Unis et la Grande-Bretagne en opposant un refus qui, s’il ne peut décevoir sans doute des hommes à l’abri de toute réaction sentimentale, rend du moins vains certains de leurs calculs.

En revanche, l’hétérodoxie du maréchal Tito et du parti communiste yougoslave risque de creuser une brèche dans le glacis que l’URSS juge indispensable à la sécurité de son territoire et à la sauvegarde des conquêtes de la Révolution d’Octobre. La procédure engagée actuellement pour y mettre fin peut être longue. Mais pas plus que la Secrétairie d’État du Vatican, le Politburo ne se hâte. La notion de temps en URSS est à la mesure de celle de l’espace et si « zavtra » est traduit dans les dictionnaires par « demain » il signifie « à partir de demain ».

À Berlin, l’URSS prend des gages dont la levée peut lui permettre d’être conviée à discuter du statut politique et économique de toute l’Allemagne, sans redouter pour trois mois encore de provoquer un conflit par ses initiatives.

Cependant, en prévision d’une résistance toujours possible à ses gestes, elle flatte le sentiment national allemand et le souvenir de la centralisation berlinoise liée au prestige de la Grande Allemagne, sans pour cela contredire à la crainte foncière qu’elle en éprouve par l’attitude tactique qu’elle adopte. Cela contrarie notre logique, mais participe de la dialectique soviétique.

Hier encore, la Pravda accusait le régime économique de l’Allemagne occidentale d’y réduire les ouvriers de l’industrie au chômage et affirmait aussi que la même industrie avait atteint le niveau normal de sa production.

Le Politburo ne souhaite point la guerre dont les effets peuvent ruiner les édifices de la révolution encore que mes collègues des États-Unis et de Grande-Bretagne pensent que l’URSS peut être tentée de profiter de la supériorité d’armement qu’elle possède encore pour quatre ou cinq ans. Mais ne conservera-t-elle pas cette supériorité plus longtemps, du fait de la recherche scientifique et de l’équipement industriel qu’elle poursuit sur tout son territoire d’un rythme accéléré ? En dépit des précautions qu’elle a prises, elle participe d’une fièvre obsidionale dans l’inquiétude de voir les puissances occidentales mettre tout en œuvre pour l’empêcher de démontrer au monde la supériorité de confort généralisé du régime communiste sur le régime capitaliste et le succès de l’œuvre de Lénine et de Staline. Mais le gouvernement de l’URSS n’hésiterait pas à faire la guerre pour préserver cette œuvre dont il est fier s’il la croyait immédiatement menacée. L’organisation générale des formations paramilitaires de la nation qui entre actuellement en application éclaire sa résolution.

(Direction d’Europe, URSS, volume 35)

1 Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, fait le 23/7/48 ». Dépêche communiquée à Londres sous le no 3133 et Washington no 2441.

2 Voir DDF, 1948-I, nos 443 et 449.

30

NOTE DE LA DIRECTION D’ASIE-OCÉANIE

N.

Paris, 13 juillet 1948.

L’Extrême-Orient et l’Asie méridionale sont secoués depuis la guerre par une profonde agitation politique et sociale qui tend à l’instauration d’un ordre nouveau dont les traits définitifs sont encore confus, mais qui se réclame, dès à présent, d’un certain nombre de slogans : indépendance, éviction des intérêts étrangers, substitution aux hiérarchies traditionnelles d’une organisation démocratique et socialiste, mythe de l’Asie aux Asiatiques.

Ces revendications ne s’expriment pas seulement par les moyens constitutionnels et légaux dont disposent les autochtones. Des clans, des partis, des sociétés secrètes les invoquent pour justifier leurs entreprises contre des pouvoirs établis, entreprises qui n’hésitent pas à recourir à la violence et à utiliser toute la gamme de l’action subversive, depuis l’appel à la révolte jusqu’à la saisie d’otages, l’attentat terroriste et la guerre civile. Les organisations de brigandage, endémiques dans certaines régions, ont trouvé dans cette situation à la fois un emploi et une justification.

À côté des pays indépendants, comme la Chine, la Birmanie, le Siam et les Indes, ces mouvements se sont développés dans les régions, telles que les Indes Néerlandaises, la Malaisie britannique et l’Indochine, où la charge du maintien de la sécurité et la représentation extérieure reposent en totalité ou en partie sur des administrations de pays européens : les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, la France, tous trois signataires du Pacte de Bruxelles. C’est en se fondant sur les engagements de ce traité que le gouvernement de La Haye envisage de proposer aux autres signataires une action commune contre les mouvements subversifs en Extrême-Orient.

Cette proposition se justifie par le caractère international qu’a effectivement pris l’action engagée contre l’ordre établi et qui se manifeste clairement par l’identité des thèmes de propagande développés dans les différents pays considérés. Les sociétés secrètes, qui ont toujours proliféré en Asie, ne connaissent pas la limite des frontières. Elles ont comme base soit la communauté de race : c’est en particulier le cas des Chinois établis en groupes compacts dans l’Asie du Sud-Est, soit l’adhésion à un même parti politique. À cet égard, il est impossible de ne pas évoquer les liens existant entre les divers partis communistes d’Asie. Si la constitution d’un Kominform asiatique n’est pas certaine, il paraît par contre prouvé que des équipes de propagandistes généralement chinois, sont envoyées de Shanghai dans les différents points névralgiques du sud du continent.

La mise en œuvre du projet néerlandais soulève toutefois des difficultés dont la première est la définition même des mouvements subversifs. Il y a dans l’agitation des populations de l’Asie la manifestation d’une évolution historique dont les puissances possessionnées ont déjà tenu un large compte. Les autorités légitimes ont conclu des accords ou entrepris des négociations avec des groupements et des partis qui, il y a quelques années, étaient poursuivis et châtiés comme révolutionnaires. À cet égard, les critériums admis par les divers gouvernements ne sont pas les mêmes et tiennent compte de conceptions constitutionnelles et de contingences politiques différentes. D’autre part, la charge de la police locale et du maintien de l’ordre tend de plus en plus à passer, en vertu des accords existants ou en voie de conclusion, aux mains des autochtones, ce qui limite de façon variable les possibilités des administrations occidentales pour la lutte contre les actions subversives. Enfin, il faut noter que si une publicité était donnée à des accords d’action policière commune des puissances européennes en Asie, cette information serait immédiatement exploitée par les milieux autochtones hostiles à l’influence blanche et fournirait un thème facile aux excitations xénophobes.

La proposition des Pays-Bas doit donc être examinée avec une certaine prudence. Sous cette réserve, on peut concevoir que des arrangements soient passés entre les administrations européennes de l’Asie du Sud-Est en vue :

1) d’échanger des renseignements sur l’existence des organisations subversives, l’identité des agitateurs, leurs mouvements d’un pays à l’autre ;

2) d’exercer un contrôle sévère et concerté de la contrebande des armes et de la diffusion de la littérature subversive.

Il semble que ce programme ne pourrait être utilement mis au point qu’à l’occasion de contacts directs entre représentants des services spécialisés locaux des trois pays intéressés1.

(Direction d’Asie-Océanie, Dossiers généraux, volume 35)

1 Cette note a été prolongée par une autre note de la Direction d’Asie-Océanie, datée du 8 octobre 1948 (non reproduite), au sujet de l’évolution de la situation dans le Sud-Est asiatique, qui constatait que depuis le milieu de l’année, l’élément communiste se découvrait après avoir favorisé le développement des mouvements nationalistes, autant en Birmanie, qu’en Malaisie et en Indonésie. Il était possible que la poussée communiste dans le Sud-Est asiatique fût à relier à l’échec du Kominform en Europe occidentale au printemps précédent dans le but de gêner les bénéfices attendus de l’aide américaine pour la France, la Hollande et le Royaume-Uni.

31

NOTE DU DÉPARTEMENT

N.

Paris, 13 juillet 1948.

Le mémorandum remis par l’Ambassadeur des États-Unis au Secrétaire général du Département suggère les observations suivantes :

En établissant un blocus de fait des zones occidentales de Berlin, les Russes recherchent, semble-t-il, ou l’éviction des Alliés de l’ancienne capitale du Reich, ce qui leur donnerait, à eux-mêmes, la possibilité d’y installer un gouvernement, ou, en échange de la levée du blocus, la convocation d’une réunion des ministres des Affaires étrangères où le problème allemand pourrait être discuté dans son ensemble.

La seconde hypothèse semble avoir plus de chance de se réaliser. Elle s’appuie sur le fait que le gouvernement soviétique, soit en raison des engagements pris à Varsovie, soit par suite de l’aggravation des rapports survenus entre l’URSS et la Yougoslavie, ne peut traiter actuellement les affaires d’Allemagne en toute liberté. S’il en est ainsi, il y a lieu de penser que ce qu’attendent les Russes d’une reprise des négociations à quatre n’est pas un règlement du problème allemand, mais plutôt l’ajournement de l’exécution des engagements de Londres.

Que le but poursuivi par les Russes soit l’éviction des Alliés de Berlin ou seulement une reprise des négociations, il n’en reste pas moins que, dans un délai plus ou moins bref, la solution du problème berlinois s’imposera de nouveau aux gouvernements américain, britannique et français. Ce problème est actuellement dominé par deux facteurs : d’une part, la volonté, affirmée avec éclat par les autorités américaines et britanniques, de demeurer à tout prix à Berlin, et, d’autre part, le blocus établi par les autorités soviétiques.

Telle étant la situation, le mémorandum américain ne paraît pas apporter les éléments d’une solution. Ce document indique que cette solution ne peut être trouvée dans la continuation du ravitaillement par air, encore que celle-ci soit une nécessité. Mais il fait suivre cette constatation de suggestions, qu’il s’agisse d’un recours à La Haye, ou d’un appel au Conseil de sécurité, qui n’ont, semble-t-il, guère de portée pratique. Moscou ne les retiendra vraisemblablement pas. Et même s’il en était autrement, il n’est nullement certain que cette acceptation s’accompagne, de la part de l’URSS, d’une levée du blocus.

Le gouvernement français ne conteste pas que, si une négociation à quatre s’engageait, et hormis l’hypothèse où elle aboutirait à un accord général, cette négociation n’aurait elle-même pour résultat qu’une simple suspension du blocus. Il ne perd pas non plus de vue le fait que, si les Puissances occidentales acceptaient aujourd’hui, sous la pression soviétique, une négociation à quatre qu’elles ont écartée en décembre dernier pour amorcer une politique d’organisation à trois de l’Allemagne occidentale, il en résulterait pour elles, en Allemagne et ailleurs, une sérieuse perte d’autorité.

Néanmoins, et en faisant abstraction de la recherche d’un nouveau statut pour Berlin qui tienne compte de la situation actuelle, ce sont les possibilités concrètes d’action des Alliés qu’il faut définir. Il s’agit de rechercher les moyens dont les Alliés disposent, en dehors de leur départ de Berlin ou d’une négociation à quatre sur le problème allemand dans son ensemble, pour leur permettre de faire pression sur les Soviets et de les amener à lever le blocus.

Ces moyens, s’ils existent, ne se trouvent pas du côté français, pas plus que les autorités françaises ne sont les auteurs des déclarations marquant une volonté inébranlable de rester coûte que coûte à Berlin. Le gouvernement français ne peut donc, en l’occurrence, que demander aux gouvernements américain et britannique s’ils ont des possibilités de pression indirecte sur les Soviets, et lesquelles, s’ils peuvent agir directement et comment, et enfin s’ils ont l’intention d’user, le cas échéant, et toutes autres mesures s’avérant inefficaces, de ces possibilités d’action.

Ce n’est qu’en fonction d’indications de cette nature que le gouvernement français serait en mesure d’apprécier exactement la situation.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 341)

32

M. ÉPINAT, CHARGÉ DAFFAIRES P.I. À L’AMBASSADE DE FRANCE À BELGRADE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

T. nos 483-489.

Belgrade, 14 juillet 1948, 8 h.

 

(Reçu : le 14, 12 h. 30)

1) L’article de M. Mocha Pijadé (mon télégramme nº 479)1 permet de penser qu’il y a désormais rupture réelle et profonde entre les dirigeants yougoslaves et les chefs des partis communistes, notamment ceux des démocraties populaires. Le ton de la polémique est devenu si acerbe, les accusations formulées de part et d’autre si graves et si directes que toute chance de réconciliation semble définitivement compromise. Au surplus, le conflit qui pourrait passer jusqu’ici pour une dispute entre personnalités rivales du communisme international, embrasse maintenant les partis communistes eux-mêmes. Il camoufle, de plus, de vieilles querelles nationalistes, étant pratiquement enclin à opposer des peuples les uns aux autres.

Le comité central yougoslave apporte en effet moins de soins qu’au début de la crise à distinguer les peuples bulgare, hongrois et albanais de leurs dirigeants. Le tempérament balkanique reprend ses droits. En dépit de sa prétention à l’œcuménisme, la doctrine communiste semble se révéler aujourd’hui aussi impuissante que l’était hier la religion orthodoxe, à unifier des peuples profondément divisés.

Le schisme yougoslave, révisant et altérant la doctrine, donnera-t-il naissance à une Église réformée ou bien, restant fidèle au dogme, aboutira-t-il simplement à la création d’un parti autocéphale ? Cette dernière éventualité n’est pas à écarter.

Les dirigeants soviétiques doivent sans doute l’envisager, eux qui accueillent précisément aujourd’hui à Moscou les patriarches des Églises orthodoxes autocéphales venus conférer sous l’autorité de Monseigneur Alexis, à l’occasion du 500e anniversaire de la proclamation de l’autocéphalie de l’Église russe.

2) La publication de la résolution du parti communiste macédonien (mon télégramme nº 480)2 accusant le parti communiste bulgare de poursuivre à l’égard de la Macédoine la politique des « éléments réactionnaires et panbulgares » témoigne de la crainte qu’éprouvent les communistes yougoslaves de voir l’URSS encourager, par le truchement de la Bulgarie, les tendances séparatistes de certains milieux macédoniens même communistes.

La création d’une grande Macédoine, indépendante ou rattachée à la Bulgarie, dirigée par des communistes « staliniens » approuvant les décisions du Kominform et rompant avec Belgrade, pourrait permettre aux dirigeants soviétiques de disposer d’un couloir macédonien reliant la Bulgarie à l’Albanie où l’URSS paraît consolider en hâte ses positions. J’ai envisagé cette hypothèse dans ma dépêche nº 646/EU du 6 juillet3. Les renseignements que me communique notre Consul à Skopje lui donnent plus de poids.

En effet, les autorités moscovites procèdent à des arrestations de personnalités et d’étudiants soupçonnés d’être bulgarophiles. Elles ne cachent pas que toute réserve touchant la réponse du comité central au Kominform constitue à leurs yeux une approbation de la politique bulgare en Macédoine.

Elles veillent enfin à ce qu’aucune allusion ne soit faite ouvertement à l’article de la Constitution permettant aux Républiques yougoslaves de se séparer de la Fédération.

Peut-être que les intentions de l’URSS ne vont pas si loin et que les Soviets, en attisant la vieille querelle macédonienne, cherchent simplement à faire pression sur Belgrade.

Quoi qu’il en soit, la Macédoine demeure le point le plus vulnérable de la Yougoslavie du maréchal Tito, celui où les intrigues russes et bulgares peuvent trouver un terrain favorable. Le gouvernement central qui vient d’y envoyer des officiers, des instructeurs et des propagandistes, réussit toutefois à y faire régner comme dans le reste du pays, un calme en apparence parfait4.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 23)

1 Document non reproduit.

2 Document non reproduit.

3 Voir document no 18.

4 L’ambassade à Belgrade transmettait à Paris des informations permettant de se faire une idée de l’atmosphère et des débats en cours à Belgrade en soulignant que la propagande yougoslave s’attachait à rejeter les accusations du Kominform comme infondées et à prouver que la Yougoslavie était restée fidèle au communisme et à Moscou (télégramme nos 501-504 du 18 juillet 1948 de Belgrade, non reproduit). Également, dans son discours devant le cinquième congrès du parti communiste yougoslave, Tito avait fait l’historique du parti et de la résistance yougoslaves et n’avait que tout à fait à la fin insisté sur les attaques injustifiées qui touchaient le parti et lui-même (télégramme no 512 du 21 juillet 1948 de Belgrade, non reproduit).

33

NOTE DU DÉPARTEMENT

N.

Paris, 14 juillet 1948.

Les recommandations de la conférence de Londres sur l’Allemagne ont profondément désorienté l’opinion publique française, peu préparée à admettre l’existence d’une réalité allemande permanente, indépendante des victoires ou des défaites de l’Allemagne. Cette réalité est pourtant évidente, elle est constituée par une masse de 70 000 000 d’hommes obligés pour vivre de tirer le maximum des ressources de leur pays et obligés aussi de regarder en dehors de ses frontières pour se chercher des débouchés que lui dicte sa croissance démographique. Les victoires ou les défaites ne peuvent entamer cette réalité allemande qu’elles ne font que traduire en termes de conflit. Nous devons penser ce problème en termes de solution et non en termes de suppression. Aux besoins naturels d’un pays, la communauté européenne qui cherche à s’élaborer doit proposer des solutions naturelles. Toute solution artificielle ne peut être que temporaire. Ce problème historique se double, au point de vue politique, de considérations immédiates, qui sont les efforts de l’URSS et des États-Unis d’utiliser chacun à son profit cette réalité allemande.

Dans ces conditions, le Département estime qu’il est urgent :

1) D’éclairer par tous les moyens l’opinion publique française sur le fait que l’existence au cœur de l’Europe et dans les circonstances économiques et politiques actuelles de cette réalité allemande dont les données démographiques, économiques et sociales sont connues, et se sont manifestées pour la première fois au point de vue international par les recommandations de la conférence de Londres, rend inéluctable le retour de l’Allemagne dans le concert des nations européennes à titre de partenaire égal au point de vue politique, économique et social.

2) Que la modification profonde des positions et de l’équilibre des grandes Puissances dans le monde, font que pour la France, l’Allemagne peut se présenter encore comme un péril mais uniquement comme un péril associé, c’est-à-dire dirigé par une autre puissance.

3) Que dans ces conditions, le duel franco-allemand paraît historiquement dépassé et qu’il ne pourra se produire que comme une phase secondaire d’un conflit plus grand.

4) Que dans le cas où un tel conflit se produirait demain et quelles que soient les premières victoires ou les premières défaites, il est plus que probable que ce conflit à base idéologique trouvera la France et l’Allemagne divisées intérieurement d’une même façon et qu’il s’établira alors, sans doute, entre les deux peuples, à la tête, une communauté d’idéologie et d’action et à la base, une communauté d’idéologie et de résistance.

5) Que dans ces conditions, il est possible d’entrevoir en Europe la manifestation d’une donnée nouvelle, qui est une communauté de destin franco-allemand, dans la mesure où il devient de plus en plus clair, que désormais, ce qui sera subi par les Allemands sera également subi par les Français.

6) Que les remarques précédentes sont vraies aussi bien dans le cas d’une consolidation de l’idéal démocratique occidental, que dans le cas d’une victoire de l’idéologie communiste.

7) Donc, il nous appartient dès maintenant de tirer les conséquences de cette évolution et d’essayer de penser le problème franco-allemand en ces termes nouveaux : d’essayer de poser les bases d’une association économique et politique franco-allemande qui viendrait s’intégrer dans le cadre de l’organisation occidentale en lente gestation.

Le Département constate que depuis quelque temps déjà certains journaux français particulièrement sérieux ont pris d’eux-mêmes l’initiative d’éclairer l’opinion publique du pays dans le sens indiqué plus haut. On notera en particulier une série d’articles dans Le Monde de Georges Blun et Maurice Duverger. Cet effort doit être poussé et encouragé :

1) si possible par un discours du Ministre des Affaires étrangères,

2) par des conférences de presse posant franchement les termes nouveaux du problème franco-allemand.

En ce qui concerne l’action en Allemagne, le Département estime que dans les circonstances actuelles, les seules organisations capables d’exercer une action efficace et peut-être décisive en faveur d’une coopération politique et économique franco-allemande sont les partis politiques français et allemands. Aucun autre moyen d’action valable n’existe actuellement. Le Département considère, en effet, que les efforts tentés devront l’être complètement en dehors de nos organismes officiels en Allemagne. Il estime aussi qu’il existe une similitude réelle entre les partis français et allemands, entre la vie politique française et la vie politique allemande, que les mêmes courants idéologiques parcourent et divisent l’opinion publique des deux pays et rendent un tel dialogue possible. Le Département estime que dans la mesure, et dans la mesure seulement, où les partis politiques français accepteraient de participer à une telle œuvre, celle-ci pourrait donner rapidement des résultats importants. Si les partis politiques français associés au gouvernement et donc à sa politique étrangère refusent un tel concours, aucune politique française valable en Allemagne ne saurait être tentée.

Le Département propose en conséquence :

1) Qu’une « charte commune » des partis français et allemands et plus particulièrement, le MRP, la SFIO d’un côté, la CDU, le SPD de l’autre, avec tous les autres partis qui voudraient bien s’y associer soit élaborée au cours d’une réunion commune.

2) Que cette charte porterait sur un programme de démocratie politique, économique et culturelle, pensée en termes d’association.

3) Que les partis politiques français proposent d’aider les partis politiques allemands correspondants dans la réalisation d’un programme commun.

4) Qu’étant donné l’impossibilité actuelle d’organiser une fédération des nations européennes et pour faire face à l’effort gigantesque tenté par le parti communiste à l’intérieur du Kominform, cette « charte commune » des partis politiques français et allemands constitue en quelque sorte une « fédération des partis » visant à la réalisation d’une union européenne.

Le Département insiste sur le fait que si les partis français associés à la politique étrangère du pays n’acceptent pas d’agir dans le sens indiqué, aucune politique française en Allemagne ne serait possible. Il estime que les partis allemands accepteraient dans leur majorité de participer à une telle réunion et à l’élaboration de cette charte des partis qui pourrait se réclamer directement de la charte de l’Atlantique.

Le Département considère que pour qu’un tel effort puisse être demandé aux partis politiques français et allemands, il importe avant tout de faciliter leur tâche auprès de leurs masses électorales respectives. À cet égard, le voyage du ministre des Affaires étrangères en Allemagne et un discours contenant une présentation réaliste des positions respectives de la France et de l’Allemagne, telles qu’elles se dessinent dans le monde d’aujourd’hui, entre l’URSS et les États-Unis, serait souhaitable. En ce qui concerne l’Allemagne un certain nombre de conditions préalables devrait être réalisé qui permettrait aux chefs des partis allemands démocratiques de parler à leur opinion publique d’une coopération avec la France sans que certains éléments de la situation en zone française d’occupation ne leur soient opposés.

Dans ce but il importe, dès à présent,

1) de donner solennellement aux Länder en zone française d’occupation le libre droit de discuter tout problème qui les intéresse,

2) de cesser les réquisitions et les prélèvements ainsi qu’une exploitation intensive de notre zone, notamment en matière d’exploitation forestière,

3) de renoncer à l’annexion de Kehl.

Ces mesures pourraient éventuellement et après accord préalable, être suggérées au cours d’une réunion commune des partis français et allemands et rapidement exécutées par le gouvernement français.

En deuxième lieu, il faut proposer aux partis :

1) de chercher en commun une solution démographique au problème allemand, dans le sens d’une émigration bien répartie dans les territoires de l’Union française et dans la métropole,

2) de créer un organisme d’étude des partis français et allemands ayant pour but d’établir une association des ressources économiques allemandes et françaises en ce qui concerne notamment la mise en valeur de l’équipement des territoires de l’Union française,

3) de tenter auprès de la jeunesse allemande un effort de « canalisation » vers la France en insistant surtout sur les possibilités d’immigration et d’établissement. L’étude de la culture française devrait être récompensée par un voyage en France et dans l’Union française avec possibilité de s’y fixer.

Le Département estime qu’avec la collaboration des partis politiques français et allemands, collaboration qu’il paraît possible d’obtenir, on peut dès maintenant fournir au futur gouvernement allemand une troisième solution entre l’expansionnisme économique américain et l’expansionnisme politique soviétique.

(Direction d’Europe, Allemagne, volume 83)

34

M. GAUQUIÉ, MINISTRE DE FRANCE À BUDAPEST,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 233.

Budapest, 14 juillet 1948.

Une première phase du conflit aigu qui a opposé en Hongrie l’Église catholique à l’État semble être terminée. Les deux parties demeurent sur leurs positions, et tout espoir d’arriver à un accord est maintenant écarté. En effet :

1) Le gouvernement s’est acquis un avantage en faisant voter la loi de nationalisation des écoles confessionnelles, telle qu’il l’avait préparée et telle donc qu’elle lui paraissait convenir le mieux à ses intérêts. L’événement n’a rien eu de catastrophique. On a renoncé à sonner le tocsin le jour du vote de la loi, comme le Cardinal Primat l’avait tout d’abord envisagé : mesure sage, qui a évité à bien des curés de sérieuses difficultés et à une grande partie de la population d’avoir à sacrifier l’expression de ses sentiments à la peur de la police. La menace d’excommunication lancée par le Cardinal contre les auteurs de la loi, c’est-à-dire contre les membres du gouvernement, s’est trouvée réalisée ipso facto, frappant ainsi M. Ortutay, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, mais sans que les autorités religieuses aient procédé à une manifestation particulière. Il ne semble pas que ce fait ait beaucoup modifié l’opinion qu’on se faisait de part et d’autre du Ministre.

Le fait que la loi a été votée et ait été immédiatement mise à exécution fortifie incontestablement la position du gouvernement. En effet, l’obéissance à la loi n’est pas facilement discutée par le peuple hongrois à qui des siècles de servitude ont inculqué l’esprit de soumission à l’autorité temporelle. Ses sentiments intimes n’en sont pas pour cela modifiés, au contraire.

2) Le gouvernement a essuyé un échec complet dans ses efforts de conciliation. S’il ne s’y est pas toujours pris, pour l’obtenir, avec beaucoup d’adresse ou de force persuasive, il a certainement souhaité un accord qui eut été pour lui un succès moral, et qui eût largement compensé les concessions qu’il eût pu être amené à faire, au moins temporairement.

Avant le vote de la loi, les efforts en vue d’une entente se sont manifestés par de multiples contacts entre le ministère et le corps épiscopal, et surtout de nombreux échanges de lettres entre le ministre Ortutay et le Cardinal. Il faut reconnaître que ce dernier n’a jamais laissé paraître dans ses menaces un désir très évident d’aboutir. À la veille de la discussion de la loi au Parlement, Mgr Mindszenthy écrivait au ministre pour protester contre le principe même de la nationalisation tout en se déclarant prêt aux négociations, à la condition que le projet de loi soit retiré de l’ordre du jour. Comme le cardinal devait le prévoir, le gouvernement refusa en protestant de sa volonté d’apaisement, mais déclarant qu’il ne pouvait accepter de conditions préalables. À quoi Mgr Mindszenthy répondit qu’il n’avait plus à discuter puisqu’on n’acceptait pas ses conditions. M. Ortutay lui envoya une dernière lettre (la loi ayant été entre-temps votée) pour faire observer que la loi permettait d’aboutir à un accord sur plusieurs points, par entente et concessions réciproques. La correspondance finit là.

Depuis le vote de la loi, un autre effort d’entente a été tenté. Un article de la loi prévoit en effet que les directeurs et professeurs, religieux et laïcs, des écoles confessionnelles nationalisées peuvent être maintenus dans leurs fonctions et devenir ainsi fonctionnaires appointés de l’État. Le Primat, de son côté, a interdit aux ecclésiastiques d’accepter d’enseigner dans toute école nationalisée. Cette interdiction a jeté le trouble et l’inquiétude, dans beaucoup de communautés qui se sont alarmées d’abandonner peut-être prématurément des positions et des élèves qui, même en cas d’apaisement ultérieur, ils ne récupéreraient plus. Les religieux appartenant à des ordres dont les supérieurs se trouvent hors de Hongrie et échappent ainsi à la juridiction du Primat, sont, en vue de rechercher un modus vivendi, entrés en contact avec les autorités qui s’y sont prêtées avec un empressement visible. Or, ces négociations viennent d’être rompues.

3) Le cardinal Mindszenthy demeure donc intransigeant. « Nous résisterons de toutes les forces et jusqu’au bout contre la nationalisation », a-t-il dit dans une lettre pastorale, en ajoutant que « cette résistance se manifesterait dans le cadre de la légalité ». « C’est, a répliqué la presse gouvernementale, vouloir substituer à la résistance ouverte qui a échoué, le sabotage ».

Par ailleurs, le gouvernement hongrois ne peut plus douter que le Vatican, dans l’intervention de qui il avait visiblement mis certains espoirs, approuve l’attitude du Cardinal si même il ne l’inspire.

4) Cette phase du conflit s’est terminée par la demi-arrestation, la mise en accusation puis la fuite du directeur de l’Actio Catholica, Mgr Mihalovics, qui avait été épargné tant qu’a duré l’espoir d’un compromis. Il a été accusé non seulement de trafic de devises mais d’avoir naguère soutenu l’effort de guerre hitlérien. Il est d’autre part accusé d’avoir fait secrètement imprimer des circulaires destinées à provoquer du désordre dans le pays, et d’avoir entretenu avec l’étranger une correspondance coupable. La presse a publié de cette correspondance des extraits qui correspondent, d’une façon un peu suspecte aux besoins de la cause. On y lit en effet : « Le cardinal Mindszenthy n’autorise pas le plus petit rapprochement avec le régime et même avec un courage incroyable, le catholicisme hongrois dans la voie du refus de la démocratie ». « Tout secours de l’étranger consolide nos positions et notre situation politique intérieure si importante »…

Il y a tout lieu de penser que les autorités hongroises ont fermé les yeux sur la fuite de Mgr Mihalovics, comme elles les ont fermés en d’autres circonstances.

La crise yougoslave survenue sur ces entrefaites, a, par l’émoi qu’elle a provoqué en Hongrie, rejeté au second plan de l’intérêt, le conflit entre l’État et l’Église. La résistance du Cardinal apparaissait sur le plan politique comme le dernier espoir d’obstacle à l’emprise communiste. La condamnation de Tito a fait apparaître de nouvelles perspectives. Mais le Cardinal n’y verra sans doute que de nouveaux motifs pour justifier son attitude et pour y persévérer.

Pour le moment il y a lieu de prévoir que l’attitude des autorités à l’égard de l’Église va se raidir : le procès qui se prépare contre Mgr Mihalovics et ses collaborateurs qui, eux, n’ont pas fui, en sera sans doute le signal. Mais il faut prévoir qu’une nouvelle crise se produira lorsque, à la rentrée des écoles, le refus des directeurs et professeurs ecclésiastiques d’enseigner posera la question de leur remplacement, de leur expulsion et de la saisie des locaux. Cette agitation pourra d’ailleurs coïncider avec celle que le projet de loi sur les coopératives ne manquera pas de susciter chez les paysans d’autant que ces derniers sont déjà fortement émus par la déclaration du Kominform, qu’une propagande habile a largement répandue dans la campagne hongroise. Il y a là un synchronisme dont les dirigeants hongrois avaient depuis longtemps aperçu le péril, qu’ils ont souhaité éviter et qui exigera d’eux beaucoup de prudence et de patience.

(Direction d’Europe, Hongrie, volume 18)

1 Dépêche communiquée à la Direction générale des Relations culturelles. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Vienne, fait le 23.7.48 ».

35

M. GAUQUIÉ, MINISTRE DE FRANCE À BUDAPEST,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. no 4432.

Budapest, 15 juillet 1948.

Secret. Réservé.

(Reçu : le 17, 18 h.)

Je me réfère à mon télégramme nº 3703.

Les dispositions prises sur les instructions des autorités soviétiques pour les chemins de fer hongrois sont toujours en vigueur4.

Les événements de Yougoslavie expliquent peut-être la publicité suspecte qui avait été donnée naguère à ces dispositions, qui étaient tout d’abord apparues comme intéressant l’Autriche. Une action russe contre la Yougoslavie apparaît, dans les circonstances présentes, comme invraisemblable. Mais il est possible que les autorités soviétiques aient jugé bon de prendre des précautions et d’être en état de recourir à des moyens de pression, dans le cas où par exemple, les relations s’envenimeraient entre la Yougoslavie et l’Albanie, à laquelle Moscou attache visiblement une importance toute particulière.

(Direction d’Europe, URSS, volume 16)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Baden, Vienne, Belgrade, f[ai]t le 23/7. M. Maillard, M. Gueyraud ».

2 Télégramme envoyé en clair et par courrier.

3 Dans ce télégramme, Gauquié rapportait la prévision d’un prochain et vaste mouvement de troupes soviétiques en Hongrie, sans doute le rapatriement d’une partie des troupes d’occupation en Autriche, mais sans confirmation aucune (télégramme no 370 du 18 juin 1948 de Budapest, non reproduit).

4 On s’interrogeait sur les intentions soviétiques à l’état-major général de la Défense nationale à l’égard de la Yougoslavie et on notait que si rien ne permettait localement de prévoir des mouvements soviétiques, des mesures avaient néanmoins été prises pour permettre de telles opérations (note de l’EMGDN du 7 juillet 1948, non reproduite). Il est vrai que nombre de rumeurs étaient propagées à propos d’une action militaire contre la Yougoslavie, d’après les services spéciaux helvétiques (télégramme no 180 du 3 juillet 1948 de Berne, non reproduit).

36

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 2671-2673.

Londres, 15 juillet 1948, 23 h. 55

Réservé. Très secret.

(Reçu : le 16, 6 h. 30)

Suite à mon télégramme précédent2.

À l’issue de notre conversation à 3, j’ai été reçu par M. Bevin.

Le Secrétaire d’État connaissait les questions que je voulais lui poser (votre télégramme nos 2844-50)3.

Il m’a tout de suite répondu qu’il comprenait fort bien notre souci, qu’il le partageait et que, pour cette raison, il ne voulait pas répondre avant de voir plus clair dans les intentions du Département d’État. Les Américains, a-t-il ajouté, tiennent souvent un langage très ferme et brusquement changent d’attitude : j’ai jugé inutile de lui faire remarquer que la même critique pouvait être adressée à d’autres.

Quoi qu’il en soit, j’ai pu constater que M. Bevin ne considère nullement la note soviétique comme une fin de non-recevoir. Quand je lui ai résumé les conclusions auxquelles nous venions provisoirement d’aboutir, il s’y est montré favorable sous réserve d’un examen plus approfondi. Il considère comme essentiel, en tout cas, que nous ne nous laissions pas manœuvrer par les Russes ; il faut, selon lui, que la responsabilité d’ouvrir la porte que nous aurions entrebâillée, ou au contraire de la fermer complètement, incombe tout entière à Moscou4.

Il y a donc une très grande différence entre le langage que l’on tient à Londres et celui dont usent à Berlin les fonctionnaires britanniques suivant le télégramme de Berlin nos 13-395 (communiqué directement) dont je viens de prendre connaissance en rentrant à l’Ambassade. Tant le Ministre responsable que son personnel collaborateur pour les Affaires allemandes sont beaucoup plus prudents que les agents sur place.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « M. Maillard. C[ommuniqu]er Berlin, Washington, f[ai]t le 17.7.48 ».

2 Dans ce télégramme (nos 2645-2650 du 15 juillet et nos 2667-2670 du 15 juillet de Londres, envoyés à 23 h. 50, non reproduits), Massigli rendait compte dans ses conversations avec Strang et Douglas à propos de la note soviétique. Celle-ci était « bien celle à laquelle on pouvait s’attendre : les Soviets se maintiennent sur leur position », ils attendaient donc que les Occidentaux fassent le premier pas dans la négociation. L’ambassadeur américain considérait la note soviétique comme un refus de causer alors que le représentant britannique soulignait la volonté évidente de Moscou de rejeter sur les alliés la responsabilité d’une rupture. Il fallait donc répondre avec prudence et ne pas s’enfermer dans des réponses trop rigides.

3 Document non reproduit.

4 Le lendemain, sir William Strang proposait un avant-projet de réponse et Douglas prévoyait la possibilité d’un recours aux Nations unies. Massigli a combattu cette suggestion en faisant valoir que les Soviétiques s’en empareraient pour éviter de découvrir leur jeu, et pour maintenir le blocus. Il fallait faire apparaître le recours aux Nations unies comme ultime ressource et il convenait d’abord d’établir sur quelle ligne de conduite se tenaient les gouvernements occidentaux (télégramme nos 2692-2696 du 16 juillet de Londres, non reproduit). Massigli était approuvé par Bidault sur ce point (télégramme no 2905 du 17 juillet de Paris, non reproduit). Massigli demanda d’ailleurs conseil au professeur Gros sur la question du recours aux Nations unies (télégramme no 2697 du 16 juillet de Londres, non reproduit). Celui-ci lui répondit qu’il était difficile de songer à obtenir des mesures conservatoires, soit la levée du blocus, d’un organisme quelconque des Nations unies dans le différend actuel sans compromettre le sort de l’ONU. Si des recommandations étaient obtenues, elles n’auraient ni autorité, ni caractère obligatoire (télégramme nos 550-554 du 19 juillet de La Haye, non reproduit).

5 Document non reproduit.

37

NOTE du SECRÉTAIRE GÉNÉRAL1

N.

Paris, 15 juillet 1948.

Confidentiel.

 

L’Ambassadeur des États-Unis est venu le 15 de ce mois faire auprès du Secrétaire général du Département une démarche relative à l’Indochine annoncée par le télégramme de Washington nos 3161 à 31662.

M. Caffery a donné à lire à M. Chauvel un mémorandum aux termes duquel le gouvernement américain, très désireux de voir le gouvernement français se maintenir en Indochine, et très frappé de la confusion régnant sur le territoire indochinois, estime que Bao Daï représente la seule chance de règlement qui subsiste actuellement, et que, pour que cette chance subsiste, il est important, voire indispensable, que les accords de la baie d’Along, y compris l’union des trois Kys, soient ratifiés par l’Assemblée au cours de sa présente session.

Au cas où cette ratification interviendrait et où le statut de la Cochinchine résultant de l’accord serait approuvé, le gouvernement des États-Unis serait disposé à donner son appui à la politique française, cet appui allant jusqu’à une approbation publique de l’action du gouvernement français comme devant conduire au règlement futur de la situation en Indochine et à la réalisation des aspirations du peuple vietnamien.

M. Caffery n’a point laissé le texte du mémorandum entre les mains de M. Chauvel. Il a marqué, d’une part, que ce mémorandum était rédigé en termes trop peu nuancés pour une communication diplomatique, d’autre part que le gouvernement américain ne voulait pas s’exposer à ce que nous lui disions qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas.

M. Caffery toutefois a autorisé M. Chauvel à noter la conclusion du mémorandum, laquelle est reproduite ci-dessous3.

(Direction d’Asie-Océanie, Indochine, volume 255)

1 Document paraphé J.C. [Jean Chauvel].

2 Document non reproduit.

3 Document non reproduit.

38

NOTE DU DÉPARTEMENT
POUR LE
MINISTRE

Ordre du jour de la conférence de La Haye

N.

Paris, 15 juillet 1948.

Secret.

 

L’ordre du jour de la conférence de La Haye, tel que le prépare la Commission permanente de Londres, comporte notamment, à l’heure actuelle, les points suivants :

1) Politique à suivre à l’occasion des conversations de Washington

Les cinq ministres des Affaires étrangères pourront comparer les informations reçues jusqu’ici de leurs ambassadeurs et délibérer des instructions générales qu’elles pourraient rendre nécessaires. D’après les indications données par l’ambassadeur d’Angleterre ce matin, il semble assez probable que M. Bevin proposera de concrétiser le concours américain dans un « pacte de l’Atlantique », comprenant les États-Unis et le Canada, et garantissant les territoires des Cinq, même si tous les Cinq ne sont pas appelés à le signer.

2) Élections au Conseil de sécurité et au Conseil économique et social

La Hollande ne désire pas remplacer la Belgique au Conseil de sécurité, car, étant partie au différend, elle ne pourrait voter quand se discutera la question d’Indonésie. En revanche, elle ne souhaite pas voir élire, en remplacement de la Belgique, un État scandinave qui pourrait, par crainte de l’URSS, prendre une attitude défavorable aux intérêts néerlandais. Elle suggère donc que les Cinq votent pour le Luxembourg, l’un des États de Benelux, dont l’élection – par l’exiguïté même de ce pays – consacrerait le principe de l’égalité souveraine des membres. D’autre part, au Conseil économique et social, la Belgique pourrait opportunément remplacer les Pays-Bas, conservant ainsi le siège à Benelux.

Le gouvernement français ne peut que se rallier volontiers à ces deux suggestions.

3) Article II du pacte de Bruxelles (questions sociales)

La Commission permanente de Londres doit mettre sur pied, à l’aide des mémoranda envoyés par les cinq gouvernements, diverses résolutions qui pourraient être adoptées par les ministres des Affaires étrangères et figurer dans le communiqué final.

4) Article III (questions culturelles)

L’on espère arriver en temps voulu au même résultat.

5) Rapport du comité militaire permanent

Ce rapport sera présenté par le colonel Mallaby, secrétaire général du Comité. Il se peut que M. Spaak (qui se fait accompagner du général qui représente la Belgique au comité militaire permanent) veuille soulever la question de l’organisation du commandement en temps de paix et de guerre, telle que l’expose le mémorandum britannique discuté à l’occasion du séjour à Paris du maréchal Montgomery (une note spéciale a été consacrée à ce projet anglais).

6) Questions de sécurité

Le Secrétaire général de la Commission permanente exposera les mesures prises par le comité de sécurité pour garantir le secret de la documentation et la discrétion des personnes.

Il paraît probable que la délégation britannique proposera d’envisager des mesures pour la lutte commune contre les menées subversives. M. Massigli a pris soin d’éviter que toute référence écrite à ce sujet fût inscrite dans la documentation. Mais nous devons nous attendre à ce que l’on nous demande dans quelles conditions fût convoquée à Paris, le 15 juin dernier, en dehors du cadre des Cinq et sans invitations officielles, une conférence des directeurs de la Sûreté.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 6)

39

M. GAUQUIÉ, MINISTRE DE FRANCE À BUDAPEST,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 251.

Budapest, 15 juillet 1948.

Le conflit entre Moscou et Belgrade risque d’avoir, entre autres conséquences, celle de rallumer les haines et les rancunes des peuples de l’Europe centrale, tant bien que mal mises en veilleuse, pendant les deux dernières années. À cet égard, la polémique qui vient de s’ouvrir entre le journal yougoslave Borba et M. Revaï, l’un des membres les plus marquants du parti communiste hongrois et son plus brillant publiciste, dans le Szabad Nep de Budapest n’est pas d’un heureux augure. Il n’est pas aisé de circonscrire les polémiques aux seules divergences sur l’interprétation marxisme-léninisme-stalinisme, surtout quand il s’agit de peuples de l’Est européen2.

L’origine de la polémique vient de ce que les communistes hongrois, qui se montrent moscovites à tout crin, prodiguent avec indiscrétion, les semonces aux Yougoslaves. On comprend sans peine que ceux-ci aient répliqué en invitant leurs voisins à méditer sur un récent passé.

M. Rakosi ayant commis dans un de ses discours l’imprudence de faire allusion à la catastrophe où le nationalisme avait mené la Yougoslavie en 1941, Borba a paraît-il écrit que c’était là une stupidité et s’est demandé si Rakosi estimait que Horthy, en adhérant au Pacte tripartite et en suivant Hitler, avait sauvé la Hongrie. À cela M. Rakosi répond que le rédacteur de Borba et les communistes yougoslaves sont des criminels, car ils ne comprennent pas que les critiques de M. Rakosi sont inspirées par un point de vue marxiste, et qu’ils essaient de travestir sa pensée pour éveiller le pire nationalisme petit-bourgeois hongrois, bulgare et roumain.

C’est également M. Revaï qui nous révèle des passages d’une lettre de Tito au comité central du Parti communiste hongrois – écrit le 19 avril 1948, ce qui est d’ailleurs un point intéressant, et où le Maréchal s’exprimait en ces termes : « Vous n’avez ni le droit moral, ni le droit politique d’attaquer de façon si inconsidérée nos dirigeants, notre parti, notre pays ». Et Tito ajoute par ailleurs : « Il est impossible de comprendre comment vous pouvez adopter une telle position à l’égard de notre parti après tout ce qui s’est passé sur le territoire yougoslave pendant l’occupation hongroise, alors qu’il avait fallu toute l’autorité de notre parti pour que notre peuple oublie ce qui s’est passé et tende la main au peuple hongrois ».

« Peut-on, reprend M. Revaï, salir d’une façon plus honteuse les communistes hongrois en les assimilant à Horthy, et peut-on prouver d’une façon plus évidente que le parti communiste yougoslave roule sur les pentes criminelles du nationalisme ».

« Lorsque le rédacteur de Borba aborde des discussions de ce genre, on sait très bien que ce n’est pas M. Rakosi qu’il vise, ni aucun autre leader communiste, mais Staline lui-même » écrit, dans un autre passage de son article, Revaï qui ajoute des douceurs de ce genre : « Mais il est trop lâche pour reconnaître explicitement qui il veut atteindre. Sa lâcheté est doublée d’hypocrisie. Car c’est la plus dégoûtante des hypocrisies que d’assurer Staline de sa fidélité et de son amour, et de lancer par ailleurs des flèches empoisonnées en ayant l’air de les diriger contre les autres chefs communistes ? ».

Dans ce même article enfin, M. Revaï évoque, à propos de Tito, le spectre du bonapartisme.

(Direction d’Europe, Hongrie, volume 20)

1 Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Belgrade, fait le 23.7.48 ».

2 Ces polémiques commençaient à se renforcer de plus en plus. Certes, le ministre de France à Budapest signalait que le gouvernement hongrois s’efforçait d’assurer que ses relations avec la Yougoslavie demeuraient normales, en déclarant notamment que le trafic fluvial n’était en rien modifié. Mais sur le plan des rapports entre les partis communistes, la polémique ne faisait que se renforcer (télégramme no 434 du 11 juillet 1948 de Budapest, non reproduit).

40

M. DE VAUX SAINT CYR, AMBASSADEUR DE FRANCE À ATHÈNES,

       À Mt. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 546.

Athènes, 15 juillet 1948.

J’ai à maintes reprises entretenu le Département du désir de M. Tsaldaris de placer la Grèce dans un système de pactes régionaux. C’est là un projet qu’il n’a pas abandonné.

J’ai appris, en effet, par l’intermédiaire de l’ambassade des États-Unis, que des échanges de vues auraient eu lieu à ce sujet à Ankara. D’après mon interlocuteur le ministère des Affaires étrangères grec verrait quatre moyens de sortir de son isolement.

Le premier serait un pacte Grèce-Turquie-Iran. Le second serait de lier la Turquie, la Grèce et l’Italie. Le troisième grouperait la Turquie, la Grèce et les pays arabes. Le quatrième enfin serait de rattacher la Grèce et la Turquie à l’union des puissances occidentales.

Les deux premières propositions ne seraient point du tout du goût de la Turquie, qui ne se soucierait guère de se voir lier à des nations aussi menacées que la Grèce et l’Iran ou à une Italie qu’elle soupçonnerait de vouloir bientôt reprendre un rôle de grande puissance et soulever quantité de revendications notamment sur ses anciennes colonies. Le troisième projet rencontre l’opposition des États-Unis, qui ne veulent à aucun prix compliquer davantage le problème grec et le problème arabo-palestinien en créant des interférences entre l’un et l’autre.

Quant au rattachement de la Grèce et de la Turquie au groupement des puissances occidentales, Washington, d’après le diplomate américain de qui je tiens ceci, n’y serait pas opposé en principe. Mais le Département d’État ne ferait rien pour le favoriser2.

À mon sens, en effet, les pactes qu’il a recommandés doivent constituer des groupements régionaux et des entités économiques. Or l’on ne voit pas très bien comment la Grèce et la Turquie s’intégreraient dans un système qui comprendrait la France et le Benelux à l’exclusion de l’Angleterre. D’autre part la conclusion d’un tel accord ne manquerait pas d’être interprétée par les Russes comme une manœuvre d’encerclement, ce qui pourrait gêner considérablement la politique américaine, sans lui valoir, par ailleurs, un avantage réel.

Il découle de tout cela que la Grèce ne pourra sortir de son isolement qu’en entrant dans un système balkanique. C’est là une idée qui est chère au Sous-Secrétaire permanent aux Affaires étrangères, et que partagent certains Américains. Ces derniers, cependant, et notamment le personnel de l’ambassade des États-Unis en Grèce, ne pensent pas qu’il soit possible de tenter quoique ce soit dans ce sens, même après la victoire sur les Andartes et un apaisement général sur les frontières septentrionales de la Grèce, tant que des gouvernements communistes seront au pouvoir à Tirana, Belgrade, Sofia et Bucarest.

Cette opinion est également celle de l’entourage du Président du Conseil.

(Direction d’Europe, Grèce, volume 56)

1 Dépêche adressée à la direction d’Europe. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Ankara, Rome, Beyrouth, Damas, Le Caire, fait 27-7-48 ».

2 Voir document no 28.

41

M. COULET, MINISTRE DE FRANCE À HELSINKI,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 654.

Helsinki, 15 juillet 1948.

Par dépêche nº 560/EU du 18 juin 1948, j’ai informé le Département de la réduction des réparations de guerre que l’URSS avait consentie à la Finlande.

Cette générosité soviétique survenant quelques jours avant les élections, et ainsi que le spécifiait un communiqué officiel, à « la demande des membres communistes » du gouvernement de Helsinki, prenait évidemment l’aspect d’une manœuvre destinée à influencer, dans un sens favorable à l’Union démocratique, le résultat du scrutin des 1er et 2 juillet. Il était donc permis de supposer qu’un échec communiste aux élections risquerait de faire revenir l’URSS sur ses bonnes dispositions et d’entraîner un raidissement de l’attitude des Soviets qui, en punition de « l’ingratitude » manifestée par les Finlandais, exigeraient, à tout le moins, l’application stricte des clauses du traité de paix.

Or il n’en a rien été. Les journées des 1er et 2 juillet ont consacré, surtout en ce qui concerne le nombre des mandats au Parlement, un échec sensible de l’Union démocratique et pourtant la mise en œuvre des promesses soviétiques se poursuit sans à coup, semble-t-il.

Le 20 juin, une commission ministérielle finlandaise présidée par M. Pekkala, premier ministre, avait été constituée pour discuter avec les autorités soviétiques des modalités pratiques de la réduction des réparations, et le 10 juillet, l’URSS faisait connaître à la Direction des industries travaillant pour les réparations, la liste des fournitures sur lesquelles porteraient les réductions accordées.

Pour certains articles cette réduction serait de l’ordre de 100 %. Pour d’autres par contre elle ne jouerait aucunement.

Dans l’ensemble le gouvernement soviétique aurait pris en considération pour une grande part les demandes finlandaises. C’est ainsi qu’un certain nombre de livraisons pour lesquelles la Finlande doit importer des matières premières et qui sont à ce titre particulièrement lourdes, notamment les machines, ont été réduites de moitié. Les fournitures de câbles et de bois ont été entièrement supprimées. Les livraisons de pâte à papier ont été également réduites. Tous ces produits viendront augmenter notablement les possibilités d’exportations libres de la Finlande.

Par contre et cela malgré les demandes finlandaises, aucune réduction n’a été admise sur les livraisons de navires et c’est là un point sensible pour ce pays qui souhaiterait reconstituer sa flotte de commerce à peu près inexistante maintenant. Quoiqu’il en soit, il résulte des nouveaux arrangements, un notable allégement pour l’économie finlandaise puisque ainsi que l’a déclaré M. Takki, ministre du Commerce et de l’Industrie dans une allocution diffusée à la radio le 12 juillet, les réductions accordées représentent 50 % des réparations encore dues et portent sur un total de plus de 74 000 000 de dollars.

C’est là un succès d’autant plus remarquable qu’il s’est produit quelques jours après que la Finlande ait affirmé, dans ses élections législatives, sa volonté d’indépendance.

Dans son allocution, M. Takki a d’ailleurs pris soin de souligner qu’aucune condition n’avait été dictée à son pays et que les négociations, en vue de la réduction des dettes, s’étaient déroulées d’une façon absolument libre.

Il faut ajouter à ce témoignage de la mansuétude soviétique, le fait que l’URSS a, en juin, consenti à la Finlande un emprunt de 5 000 000 de dollars, que le 30 juin a été constituée, à Helsinki, une société industrielle finno-soviétique, et que le 10 juillet une délégation commerciale soviétique a accepté une demande finlandaise de 40 000 tonnes de blé payables en marchandises. Les bonnes relations continuent donc entre les deux pays, et cela en dépit des élections communales d’octobre, peu favorables aux communistes, du manque d’empressement apporté par le gouvernement finlandais à accepter le Pacte d’alliance proposé, en mars dernier, par le généralissime Staline, de la crise évoquée récemment par la « démission forcée » de M. Leino, et enfin du scrutin électoral du début de juillet.

La modération soviétique à l’égard de ce petit pays, vaincu, et traité, cependant, pour ainsi dire, d’égal à égal, apparaît exceptionnelle surtout si l’on songe à la rigueur dont le Kremlin a fait preuve vis-à-vis des pays satellites, même lorsqu’ils étaient d’anciens alliés, à la brutalité notamment du coup de force de Prague et à la violence doctrinale avec laquelle est attaqué le régime du maréchal Tito.

Quelles que soient les multiples explications que l’on puisse donner de cette longanimité soviétique et dont toutes contiennent sans doute une parcelle de vérité, sans qu’aucune soit vraiment entièrement satisfaisante, l’on ne peut que constater que, pour le moment du moins, le surprenant « paradoxe finlandais » continue.

(Direction d’Europe, Finlande, volume 12)

1 Note manuscrite : « Copie D[irection] E[conomique], Moscou, pour info, f[ai]t le 21/7/48 ».

42

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 809.

Moscou, 15 juillet 1948.

Arrivé à Moscou le vingt-huit juin, j’ai sollicité le lendemain une audience de M. Molotov pour la remise des copies figurées des lettres de rappel de mon prédécesseur et de mes lettres de créance.

J’ai l’honneur de faire savoir à Votre Excellence qu’en réponse à ma demande, le ministre des Affaires étrangères de l’URSS m’a reçu le lundi cinq juillet, c’est-à-dire moins d’une semaine après mon arrivée.

Mes collègues étrangers accrédités auprès du Présidium du Conseil supérieur de l’Union, ayant généralement dû attendre plus longtemps pour obtenir l’audience qu’ils avaient sollicitée à l’occasion de leur entrée en fonctions, je n’ai donc pas lieu de m’élever contre l’accueil qui m’a été réservé.

M. Molotov est demeuré au cours de notre entretien aussi immobile dans sa tenue qu’à mes propos. Son attitude participait non pas du maintien noble que reflète le visage des Arabes, des Persans ou des Afghans, mais de la contenance haute que composent les Germains pour paraître ne point vouloir s’en laisser imposer. La dureté du regard et des traits résiste en lui, de tout un art, à l’épreuve de la conversation.

Il tient cependant de l’Orient, le soin patient d’entendre la pensée de son hôte avant de lui proposer ses raisons. Aussi ne lui ai-je confié la mienne qu’au fur et à mesure du progrès de notre conversation.

J’ai attiré son attention sur l’intérêt que porte Votre Excellence au rapatriement des Alsaciens dont la présence a été signalée en URSS ainsi qu’à la reprise des négociations engagées l’an dernier pour la conclusion d’un accord commercial.

Les réponses de M. Molotov ont été massives à l’exclusion de toutes nuances. Je les ai analysées dans ma communication du six juillet. Mais je retiens principalement qu’elles tendent à considérer la convention du vingtneuf juin mil neuf cent quarante-cinq relative au rapatriement comme annulée par décision unilatérale du gouvernement français et le rapatriement des prisonniers de guerre français demeurés en URSS comme épuisé2. La thèse soutenue à ce sujet par le gouvernement de l’URSS a déjà été publiée le cinq juillet par le service d’information de la radiodiffusion de Moscou et le six juillet par le journal l’Étoile Rouge dans les termes suivants : « Comme il a déjà été déclaré et démontré, aucun prisonnier de guerre français ne se trouve plus en URSS ».

À deux reprises M. Molotov m’a fait état de la mauvaise impression qu’avaient produite en URSS les mesures prises en France à l’encontre de citoyens soviétiques. L’esprit selon lequel il a examiné mes propositions participe moins de la préoccupation de négocier sur la base du droit que d’une disposition générale de défiance de la conduite de la politique française.

J’en ai eu certitude confirmée lorsque j’ai voulu savoir si le gouvernement de l’URSS était prêt à reprendre les négociations engagées l’an passé dans la vue de conclure un accord commercial avec la France3. M. Molotov m’a déclaré que certes le gouvernement soviétique souhaitait développer les relations économiques de l’Union avec les pays étrangers, mais que les négociations à entreprendre à cet effet supposent une base politique favorable et il a ajouté que le gouvernement français n’avait pas depuis un an préparé le climat de compréhension mutuelle qui facilite les négociations de cet ordre.

Peut-être M. Molotov a-t-il voulu recourir au cours de ce premier entretien à la méthode d’intimidation fréquemment employée en Orient en la circonstance. J’aurais été tenté de le croire après l’accueil bienveillant que j’ai reçu de M. Chvernik.

J’entends bien reprendre avec les collaborateurs et les collègues du Ministre l’examen des questions que j’ai discutées avec lui. Mais l’intérêt que porte depuis quelques jours la presse soviétique à la situation intérieure de la France, ainsi que les échanges de notes actuellement en cours entre les gouvernements de la République et de l’Union m’inclinent au contraire à penser que l’URSS, déçue de l’attitude de la France, continuera d’examiner nos propositions sans bienveillance.

(Direction d’Europe, URSS, volume 53)

1 Note manuscrite : « UN, f[ai]t le 23/7/48. Copie à S[ecrétariat] G[énéra]L ».

2 Voir DDF, 1945-I, no 469 et DDF, 1948-I, nos 3, 18, 40 et 172.

3 Voir DDF, 1947-II, no 395.

43

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 788.

Moscou, 15 juillet 1948.

Pour apprécier la politique soviétique à l’égard de cette partie du monde, la presse est, en dehors de mes contacts avec mes collègues étrangers, le seul élément dont je dispose ici. Sans doute est-elle, du fait de son caractère officiel, très soigneusement contrôlée. Elle n’en est pas moins fort instructive car elle offre souvent au Politburo un moyen commode pour indiquer « des lignes » aux partisans communistes plus ou moins clandestins ou éloignés, ainsi qu’aux masses soumises à leur propagande qui ont connaissance du contenu des journaux soviétiques par des reproductions presque textuelles dans les journaux communistes ou affiliés et des discussions dans les réunions publiques.

D’après les observations sans doute encore peu approfondies que j’ai pu faire depuis que je suis arrivé en URSS, et d’après l’examen rapide des revues de presse des mois passés, les journaux soviétiques me semblent procéder par offensives successives en des points particuliers. Les journaux sont par exemple, depuis quelque temps déjà, assez laconiques sur les événements de Chine, qui sont, cependant, de première importance. L’Inde semble également être tenue pour le moment à l’écart de leurs préoccupations, et les récents événements de Birmanie et de Malaisie n’ont fait l’objet que de quelques dépêches Tass.

La presse russe est par contre très préoccupée en ce moment de la question indochinoise ainsi que de l’action américaine au Japon et en Corée. Comme je l’ai signalé à Votre Excellence dans mes communications des 1er et 3 juillet2, notre politique en Indochine se trouve ici en butte aux plus vives attaques. Le 10 juillet encore, une longue dépêche de presse publiée par la plupart des journaux signalait les pertes considérables qu’essuieraient nos troupes en Indochine et s’étendait longuement sur la défection du sergent Louis Santurel qui serait passé depuis quelque deux mois aux forces armées du Vietnam avec 24 de ses hommes.

Quant au Japon, il est présenté comme une véritable colonie de l’impérialisme et du militarisme américains. Le relèvement de ce pays, qui est une des préoccupations essentielles du général MacArthur, ne serait profitable qu’aux « monopoleurs yankees » au détriment du prolétariat japonais qui serait maintenu en étroite sujétion et dont les mouvements revendicatoires seraient sévèrement réprimés. Ce relèvement de la puissance industrielle japonaise est présenté également comme un danger pour les peuples de l’Asie orientale, à qui les conquérants américains du Japon essaieront d’imposer les produits de l’industrie japonaise, mettant ainsi les autres pays de cette région dans l’impossibilité de relever leur industrie nationale ou de s’en donner une. Il n’est pas indifférent de noter que la presse russe a insisté à plusieurs reprises déjà sur les inquiétudes de l’Angleterre à cet égard et a fait abondamment mention des protestations ou des réticences qu’a soulevées la demande présentée par l’Amérique aux signataires des accords relatifs au plan Marshall en vue de l’octroi au Japon comme à l’Allemagne occidentale de la clause de la nation la plus favorisée.

La Corée est particulièrement intéressante, car elle offre une sorte de réplique orientale de la situation allemande. Les Soviétiques réclament constamment la fusion des deux zones et l’évacuation de la Corée par les troupes étrangères. Aucune occasion n’est négligée d’attaquer la politique américaine dans ce pays. Les récentes élections dans la zone Sud ne seraient rien d’autre qu’un coup de force des éléments réactionnaires appuyés par les troupes américaines d’occupation, et la Pravda du 11 juillet faisait longuement état du groupement des partis démocratiques, dont les représentants venus de toute la Corée vont tenir sous peu une conférence en Corée du Nord, en vue de préparer la formation d’un « gouvernement unifié ».

Au moment où dans l’Europe de l’Ouest l’offensive communiste est susceptible de rencontrer de sérieux obstacles et où il n’est pas interdit de penser que la situation actuelle pourrait, à moins d’événements irréparables, se cristalliser pour une assez longue période, la politique soviétique en Asie orientale mérite de retenir l’attention.

L’Asie orientale et sud-orientale, en effet, se présente comme un front immense en bordure de l’URSS sur une longueur de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres. Les masses paysannes de cette vaste région sont la plupart du temps misérables. Les campagnes étant surpeuplées, le paysan ici n’est pas isolé et c’est pourquoi ces pays se prêtent particulièrement bien à de vastes mouvements populaires venus des campagnes et dont la Chine et l’Indochine offrent en ce moment, me semble-t-il des exemples. Certains centres industriels en plein développement abritent un prolétariat ouvrier de plus en plus nombreux et dont le niveau de vie est précaire. Toutes ces masses prolétariennes ont été éveillées et agitées, lors de la guerre de la plus grande Asie, par la propagande japonaise dirigée principalement contre les Occidentaux et l’exploitation capitaliste et impérialiste. Voilà, semblet-il, un terrain idéal d’action pour le communisme et je ne serais pas étonné que ce soit dans cette région que nous assistions dans un assez bref délai aux secousses les plus violentes et aux transformations les plus profondes3.

(Direction d’Asie-Océanie, Dossiers généraux, volume 35)

1 Notes manuscrites : « [Communiquer à] Saïgon, F[rance] O[utre-] M[er], Washington, Londres, Nankin, Bangkok, Rangoon, N[ew] Delhi, Tokyo, La Haye, M. Paul Bauer c/o Consulat général de France à Sh[an]ghaï, Batavia, É[tat] M[ajor] G[énéral de la] D[éfense] N[ationale], Singapour, EU[rope], Georges-Picot, f[ai]t le 26/7/48. M. Cattand, résumé ».

2 Documents non reproduits.

3 La presse américaine s’inquiétait elle aussi de cette situation, comme le rapportait la dépêche no 1560 du 13 juillet de Washington en soulignant que le vide politique créé par le retrait ou l’affaiblissement des puissances occidentales créait un appel d’air dont l’Union soviétique s’efforçait de profiter (document non reproduit). La dépêche no 1000 du 23 septembre de Moscou allait dans ce sens, à partir de l’analyse de la presse soviétique, en soutenant que le Kremlin n’avait pas renoncé à jouer la carte des mouvements de résistance nationalistes (document non reproduit).

44

M. RAOUL-DUVAL, CHARGÉ DAFFAIRES DE FRANCE À RANGOON,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 75.

Rangoon, 15 juillet 1948.

J’ai rendu compte au Département par ma lettre nº 74/AS2 en date de ce jour de l’évolution des événements politiques en Birmanie. Ceux-ci ne peuvent cependant se concevoir clairement qu’à la lumière de la situation générale existant dans l’ensemble du pays et résultant de l’insurrection menée par les guérillas communistes.

Le banditisme a toujours trouvé dans ces régions un foyer favorable, en raison de la difficulté des communications et des tendances naturelles au pillage des populations d’origine purement birmane. Les statistiques des meurtres, agressions et cambriolages étaient déjà avant-guerre particulièrement élevées même dans les centres urbains importants tels que Rangoon ; par contre le long des frontières septentrionales et orientales peuplées d’éléments allogènes les actes de banditisme étaient beaucoup moins fréquents.

Au lendemain de la libération c’est donc en Basse Birmanie, entre Rangoon et Mandalay, que se déclenchèrent les premiers mouvements de rébellion organisés par les communistes les plus violents sous couleur du nationalisme outrancier implanté pendant l’occupation japonaise. Leurs rangs furent bientôt grossis par le passage à la dissidence du leader communiste Thakin Than Tun et de ses partisans. Il est difficile de déterminer exactement le nombre des rebelles, mais il apparaît comme de plus en plus évident que ceux-ci contrôlent aujourd’hui une portion du territoire d’une importance non négligeable. Leurs activités s’exercent particulièrement dans les régions de Bassein à l’ouest de Rangoon, de Pegu et Toungoo au Nord, et dans les terrains montagneux situés à 150 km environ au Nord-Est de la capitale. Dotés assez largement en armes automatiques légères, surtout d’origine britannique (bran-guns et stan-guns), leur tactique rappelle étrangement celle que j’ai eu l’occasion d’observer pendant deux ans et demi en Grèce du Nord. Le but de leur action semble être d’amener par la terreur la population à abandonner les travaux agricoles et à se replier sur les centres urbains plus importants, créant ainsi un problème économique et social. Dans les cas où ils ont réussi à éliminer l’administration locale, ils se substituent à celle-ci mettant à mort les chefs réguliers et procédant à une redistribution des terres ; une propagande communiste intense et adaptée à la compréhension des indigènes est alors exercée. Enfin leur action a pour effet de couper la capitale distributrice de produits finis de son arrière-pays réservoir de produits alimentaires ; les communications ferroviaires, routières et fluviales entre la Birmanie du Nord, (qui jusqu’à présent n’a pas été touchée par l’insurrection), et Rangoon sont de plus en plus difficiles. On n’évalue pas encore le préjudice que la rébellion causera à la production agricole, mais il est à prévoir que les exportations de riz et de bois de teck, facteurs essentiels de la balance commerciale birmane s’en ressentiront fortement. Toutes les fois que les communistes viennent en contact avec les minorités ils s’efforcent, notamment dans le cas des Karens et des populations de l’Arakan d’exploiter tous les motifs de dissension que ceux-ci peuvent nourrir à l’égard des Birmans et du gouvernement de l’Union.

J’ajouterai que depuis quelques semaines on remarque dans la région même de Rangoon une activité analogue à celle déployée par les terroristes en Malaisie. Deux britanniques, directeurs de plantations, ont déjà été attaqués ; l’un a été tué par une bande armée composée de déserteurs, l’autre gravement blessé par des ouvriers en grève.

J’ai déjà signalé dans ma correspondance l’excellent thème que fournit à la propagande communiste la fréquence des désertions dans l’armée régulière et le peu de garanties de loyalisme qu’offrent certaines unités. Ce sont là des arguments de nature à persuader les populations indigènes de l’insuffisance de la protection que peut leur apporter le pouvoir actuellement établi en Birmanie.

Ainsi que l’indiquait M. Massigli dans un télégramme que le Département a bien voulu me communiquer le 2 juillet3, il est très difficile de déceler la trace d’un lien existant entre la rébellion en Birmanie et l’action dirigée par l’Internationale communiste. Les tactiques utilisées et la phraséologie employée sont évidemment souvent les mêmes. Toutefois, dans l’étude de cet aspect de la question, il peut être intéressant de noter que Thakin Than Tun, chef des insurgés était depuis longtemps en contact avec les éléments communistes aux Indes ; Goshal, son principal adjoint aurait, aux dires mêmes du Premier ministre dans un récent discours, rapporté de Calcutta en mars dernier un plan complet de rébellion armée. Ce sont là les seuls faits tangibles susceptibles de caractériser, pour le moment, l’aspect international de l’insurrection. Il n’en demeure pas moins que le parallélisme des événements en Birmanie et en Malaisie entraîne inévitablement dans ces deux pays une incidence réciproque.

À la lumière de cette situation générale, la gravité de la présente crise politique apparaît plus clairement encore. Si les décisions prises le 20 juillet amenaient au pouvoir un gouvernement faible et disposé à transiger avec les forces de l’insurrection, celle-ci risquerait de prendre très rapidement une ampleur à laquelle l’Union birmane pourrait difficilement résister en raison de sa fragilité structurelle et politique.

(Direction d’Asie-Océanie, Birmanie, volume 4)

1 Note manuscrite : « [M. de la] Chevalerie, c[ommuni]quer à Saïgon, F[rance] O[utre-]M[er], DEF[ense] NAT[ionale], Singapour, f[ai]t 31/7. M. de Naville APDR, Résumé FC. À ajouter p[ar] b[ordereau] Delhi, Londres, Karachi, Washington, f[ai]t 19/8/48 ».

2 Document non reproduit.

3 Document non reproduit.

45

GÉNÉRAL JUIN, COMMISSAIRE RÉSIDENT GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 978.

Rabat, 15 juillet 1948.

Confidentiel.

 

Dans des correspondances antérieures, j’ai eu l’occasion de signaler l’activité du mouvement communiste et celle du mouvement nationaliste au Maroc. J’ai indiqué, en particulier, les avances très nettes faites auprès des Nationalistes par le parti communiste, mais jusqu’à maintenant les membres de l’Istiqlal s’étaient refusés à envisager une action commune.

La situation semble évoluer. Les renseignements qui me parviennent de diverses sources tendent à prouver, en effet, que les Nationalistes, revenant sur leur réserve antérieure, ont accepté le principe d’une action commune avec le parti communiste. Le Département trouvera, du reste, en annexe, une note émanant du chef des services municipaux de Port-Lyautey qui résume les indications recueillies de diverses sources ces jours derniers à ce sujet.

En même temps me parvenait la copie d’une lettre adressée le 5 juillet par le parti communiste au Conseil supérieur du parti de l’Istiqlal. La photographie de ce document est également jointe à la présente lettre. Enfin il m’a été permis d’avoir connaissance d’une lettre écrite récemment à M. Pierre Hervé par un membre du parti communiste marocain et ce document, dont je prise le Département de trouver sous ce pli des extraits, prouve également tout l’intérêt que le parti communiste attache à ce que les militants du Maroc ménagent les notabilités marocaines en vue d’une action concertée qui aurait pour but de favoriser l’émancipation totale du Maroc.

Le communisme n’est, à de très rares exceptions près, pour le Marocain, qu’un moyen de se soustraire à la tutelle française. Il en est de même dans une large mesure pour le syndicalisme (voir ma dépêche nº 911/POL du 1er de ce mois)2. Or, en raison même de l’ignorance que la masse de ce pays professe à l’égard de l’organisation syndicale des pays modernes, tous les éléments qui comptent dans le syndicalisme du Maroc sont français. Légalement il ne peut en être autrement mais le Département n’ignore point qu’une tolérance de fait a permis depuis assez longtemps déjà aux Marocains de s’inscrire dans les syndicats locaux (c’est-à-dire en fait à la CGT) en attendant qu’un dahir, actuellement à la signature du Sultan, rende légale leur affiliation aux organisations ouvrières. Les travailleurs marocains des villes se rendent bien compte que leur influence à l’intérieur des syndicats est de peu de poids et que ces organisations sont en fait entièrement aux mains des Français.

De là cette tendance, qui s’affirme chaque jour davantage, à envisager des syndicats uniquement marocains. Quelques dirigeants français à qui, depuis longtemps déjà, les avertissements n’avaient pas été ménagés, se rendent aujourd’hui compte du danger et s’effraient des résultats auxquels aboutit une propagande démagogique inconsidérée.

D’un autre côté les Nationalistes, gens des villes et pour la plupart aisés, savent bien que leur influence sur la masse est à peu près nulle et que les organisations syndicales et communistes leur permettraient, le moment venu, d’avoir à leur disposition des troupes organisées dont l’idéal politique se transformerait instantanément en idéal racial le jour où une action de masse pourrait se révéler efficace pour tenter d’obtenir l’indépendance totale du Maroc.

Dans ce débat, le Sultan paraît encore indécis. Il lui répugne, avec la conception qu’il a des pouvoirs d’un souverain musulman, de donner des gages à une masse qui ne manquerait pas, le moment venu, de prétendre exercer sur lui une influence que justifieraient les services rendus. Mais l’appoint que pourraient apporter les syndicats et le parti communiste marocains à la réalisation de ses ambitions personnelles serait d’une importance telle qu’il est difficile de penser qu’il ne fasse pas taire ses préventions actuelles. Il est donc probable qu’après examen du dahir sur le droit syndical, Sa Majesté Sidi Mohamed, qui pendant longtemps avait paru hostile à ce texte, discutera beaucoup plus de l’obligation dans laquelle se trouveront les syndicats du Maroc de compter 50 % au moins du personnel dirigeant appartenant à la nationalité française, que du principe même de l’admission des Marocains dans les syndicats.

Il y a là un danger évident pour l’avenir même du syndicalisme au Maroc et c’est la raison pour laquelle cette Résidence générale a tenu à peser très attentivement les termes du dahir actuellement soumis à la signature du Sultan.

Quoi qu’il en soit, par son influence prépondérante au sein de la CGT et par sa collusion avec les nationalistes, le parti communiste marocain exerce une action extrêmement pernicieuse sur la masse marocaine. Sa propagande, habilement conçue, exploite les difficultés matérielles de l’heure et prêche la révolte contre les agents du Maghzen et contre l’autorité française.

C’est pourquoi, j’ai porté, dès mon arrivée au Maroc, une attention toute spéciale à ses activités, faisant échec sans relâche à ses initiatives qui sont aussi bien dans les villes que dans le bled, de nature à compromettre l’ordre public et la présence française dans ce pays.

Je signale pour terminer que l’arrêté d’expulsion pris à l’encontre d’Ali Yata, Secrétaire général du parti communiste marocain, (voir ma communication du 18 juin dernier) n’a pas pu encore être exécuté, les recherches qui ont été faites par mes services pour découvrir le domicile actuel de l’intéressé étant jusqu’à ce jour demeurées sans résultat. Il est possible qu’Ali Yata se trouve actuellement en Algérie. J’ai demandé à M. Naegelen de me renseigner à ce sujet.

(Direction Afrique-Levant, Maroc, volume 75)

1 Dépêche communiquée au Cabinet du Ministre et adressée à la Direction d’Afrique-Levant. Note manuscrite : « Copie à Tunis, 31-7-48 ».

2 Document non reproduit.

46

NOTE DE LA DIRECTION DES AFFAIRES ÉCONOMIQUES ET FINANCIÈRES

Réunion du Conseil consultatif des Cinq

N.

Paris, 16 juillet 1948.

Secret.

 

L’ordre du jour de la réunion de La Haye appelle l’examen d’une suggestion présentée à la Commission permanente par l’Ambassadeur de Hollande à Londres et tendant à la création d’un Comité économique permanent des Cinq, placé sous l’autorité de la Commission permanente1.

Le problème ainsi posé avait déjà été évoqué dans le mémorandum adopté le 15 mars à Bruxelles par les suppléants des ministres des Affaires étrangères. Il avait été jugé par le Département, à l’époque, que la création d’une Commission économique propre aux signataires du Traité de Bruxelles était contre-indiquée. Les circonstances présentes amènent à envisager la question sous un jour différent.

La collaboration économique des signataires du Traité de Bruxelles a, en effet, deux aspects.

Si l’on s’en tient au premier, que l’article I du Traité définit comme l’élimination de toute divergence dans la politique économique des partenaires par l’harmonisation de leurs productions et par le développement de leurs échanges commerciaux, l’organisation européenne de coopération économique est le cadre désigné d’une telle collaboration. En effet, il n’est pas possible de concevoir des programmes de productions et d’échanges particuliers aux Cinq qui ne soient pas des parties intégrantes du plan commun de relèvement européen. Un organisme séparé n’introduirait que de la confusion. Dans ce domaine l’entente des Cinq doit être assurée par une collaboration constante et intime de leurs délégations à l’OECE, les gouvernements devront leur adresser des instructions en ce sens.

En revanche si la proposition envisagée par M. Bidault de proclamer le principe de la future union douanière des Cinq et d’engager dès maintenant les travaux préparatoires est retenue par ses interlocuteurs, ou par certains d’entre eux, il sera indispensable de créer un organisme spécial.

La réponse à la suggestion hollandaise dépend donc de l’accueil qui sera fait à la proposition française, puisque seules les puissances qui auront accepté celle-ci devront faire partie de l’organisme économique envisagé.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 6)

1 Pour l’ordre du jour, voir document no 38.

47

M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 3218-3230.

Washington, 17 juillet 1948, 21 h. 27

Réservé. Priorité.

(Reçu : le 18, 10 h.)

J’ai eu ce matin une conversation avec le conseiller du Département d’État au sujet de la situation à Berlin. Le gouvernement américain n’a pas encore établi les propositions qu’il soumettra à ses alliés. Le problème est l’objet d’études et de discussions très poussées qui vont se poursuivre pendant le week-end. M. Bohlen pense que la décision gouvernementale sera prise lundi et que la position américaine pourrait être communiquée ce même jour ou le lendemain à Paris et à Londres. Il est entendu qu’elle sera examinée et discutée par les trois gouvernements en vue de définir une attitude commune.

Le conseiller du Département d’État a souligné qu’il parlait à titre personnel. Notre conversation a eu de part et d’autre un caractère d’information.

1) L’administration américaine estime qu’elle a devant elle deux mois pendant lesquels elle est certaine d’assurer le ravitaillement de Berlin. Durant cette période la question du combustible elle-même ne soulèverait pas de difficultés insolubles.

2) L’étude de la situation et la recherche des solutions possibles se font dans trois directions principales :

A) Le problème peut-il être porté devant Nations unies ? Les alliés ont cherché à appliquer l’article 33 de la Charte, malheureusement ils n’y ont pas réussi et s’il y avait des négociations elles devraient se poursuivre sous la menace que l’URSS fait peser sur Berlin. L’attitude soviétique étant contraire aux engagements de l’article 2 de la Charte et « incompatible avec le but des Nations unies » il serait possible de demander au Conseil de sécurité de faire lever le blocus berlinois pour que puissent reprendre les procédures prévues à l’article 33. Un veto russe interviendrait vraisemblablement mais un vote de la majorité du conseil par exemple contre 2 voix aurait de l’avis de mon interlocuteur une valeur morale susceptible de faciliter la solution du problème. Cette manière de poser la question paraîtrait à l’administration américaine préférable au recours à l’article 37.

B) Une autre hypothèse qui me paraît retenir plus particulièrement l’attention du gouvernement américain consisterait à entamer par la voie diplomatique des conversations avec Moscou. Le Département d’État estime que ces négociations devraient se faire dans le secret pour éviter des pressions d’opinion publique qui peuvent être gênantes et il se demande si la discrétion voulue pourrait être obtenue de Moscou, l’échange de notes Smith-Molotov pouvant donner à penser que les Soviets ne sont plus favorables à ce genre de conversations. Ces échanges diplomatiques s’ils peuvent être engagés devraient avoir pour but d’amener la levée du blocus en échange de réunions à 4 sur le problème allemand. S’il devait y avoir finalement, et après que les conditions en auraient été clairement définies, un conseil des 4 puissances il devrait être entendu qu’auparavant ou au moins pour son ouverture le blocus berlinois serait levé.

C) Les mesures de pression qui pourraient être exercées sur les Soviets sont à l’étude et une réponse sera donnée au mémorandum que vous avez remis hier à M. Jefferson Caffery. Le conseiller du Département d’État ne m’a pas caché que les possibilités qui s’offrent au gouvernement américain sont à cet égard assez limitées. Il estime en outre que les dispositions qui seraient éventuellement prises ne devraient pas être présentées comme une riposte aux incidents berlinois. Sans y être liées en aucune manière elles devraient pouvoir atteindre leur but en faisant comprendre à Moscou quelles seront en définitive les conséquences de son attitude. C’est dans l’ordre commercial surtout que pourraient être donnés ces avertissements en arrêtant pratiquement par exemple le chargement et le déchargement des bateaux soviétiques dans les ports américains. Dans le Pacifique et au Japon en particulier une gêne très sensible pourrait d’après mon interlocuteur en résulter pour l’URSS. Cette dernière a-t-il souligné est entièrement dépendante du commerce avec les Britanniques pour son ravitaillement en caoutchouc.

Dans un ordre d’idée voisin Bohlen m’a dit qu’il n’était pas impossible qu’on fit survoler par des B29 le couloir de ravitaillement sans d’ailleurs l’annoncer avec éclat.

3) De l’avis du conseiller du Département d’État il n’y a pas lieu d’être surpris par la réponse soviétique. Une étude serrée de son texte conduit nettement à penser que tout en constituant un rejet des suggestions alliées elle ne vise pas à couper les ponts et que conformément à la politique du généralissime Staline elle réserve la possibilité de reprendre la discussion après avoir éprouvé la détermination de la partie adverse. M. Bohlen a alors insisté longuement sur la nécessité de ne pas donner à Moscou une impression de faiblesse. Un succès soviétique à Berlin entraînerait à plus ou moins brève échéance à son avis une offensive analogue sur Vienne et l’installation d’un régime bolchevique en Autriche. Il a évoqué le souvenir de Munich estimant une autre fois qu’en cédant on se rapprocherait de la guerre au lieu de l’écarter. Il craint en outre de voir celui-ci proposer dans un Conseil à quatre l’évacuation de l’Allemagne ajoutant que surtout si l’on devait évacuer Berlin l’opinion américaine pourrait être séduite par l’idée de voir les troupes russes reportées de quelques centaines de milles à l’est. Je n’ai pas manqué de lui faire observer aussi qu’il ne pouvait être question de mettre fin à l’occupation de l’Allemagne et de voir par-dessus le marché comme il l’a mentionné lui-même les Américains se retirer de l’Europe.

Peut-être y a-t-il dans cette dernière partie des réflexions de M. Bohlen le reflet de l’inquiétude qu’éprouve vraisemblablement le gouvernement américain de voir ses alliés insister fortement pour la recherche d’une solution par négociation avant que ne s’accroissent encore les difficultés de la situation à Berlin. Je n’avais pas manqué de souligner au cours de l’entretien qu’il était utile de chercher à prévoir aussi précisément que possible les conséquences des décisions que nous pourrions prendre en commun et de ne pas nous fixer à bref délai ou dans deux mois dans une impasse ridicule. Bien qu’il soit difficile de préjuger d’autre part la décision américaine il me semble certain que l’attitude de l’administration est moins intransigeante que ne l’indiquait récemment M. Douglas (votre télégramme nº 3428)2 et que l’éventualité de négociations par la voie diplomatique pourra en tout cas être examinée avec fruit et discutée entre les 3 gouvernements.

M. Bohlen m’a redit à la fin de l’entretien le désir de son gouvernement d’examiner à fond la question avec ses alliés et en plein accord avec eux.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « Communiquer Londres, Berlin, Baden, fait ».

2 Document non reproduit.

48

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

L.

Londres, 17 juillet 1948.

Personnelle.

 

Dans mon télégramme du 16 (nos 2692-96)1, je vous ai indiqué la position prise par mon collègue américain. Je n’ai pas cru devoir ajouter que le langage de Douglas était assez pessimiste et donnait l’impression d’un nouveau raidissement : en même temps qu’il affirmait qu’on n’aboutirait à rien quelle que soit la voie choisie il insistait sur l’impossibilité de quitter Berlin sans une grave perte de prestige pour les Alliés non seulement en Allemagne, mais aussi dans tous les pays derrière le rideau de fer et même en Europe occidentale…

Bref, je me demandais en l’écoutant si, dans l’esprit des Américains, on n’en est pas déjà à estimer que la solution de force est inévitable. Mais « solution de force », cela ne signifie pas seulement forcement du blocus pour le passage d’un convoi escorté ; comme Douglas l’a dit lui-même : « Ce n’est ni par route, ni par air que l’on peut normalement ravitailler Berlin, ce n’est que par voies ferrées et par voies d’eau ». Cela suppose le rétablissement des communications et d’un régime normal dans le corridor entre l’Allemagne de l’Ouest et Berlin ; cela suppose donc : ou une capitulation russe ou l’établissement d’un système dont le fonctionnement serait protégé par la force. De là à une opération militaire de grand style, il n’y a pas très loin. Néanmoins, quand je presse mon collègue de répondre aux questions que le Ministre m’a chargé de lui poser, je n’obtiens pas de réponse.

J’en viens, dès lors, à me demander si, du côté américain, des éléments importants, tant à Berlin qu’à Washington, ne sont pas déjà convaincus que les Soviets veulent aller jusqu’au bout, s’ils n’acceptent pas déjà ce qu’ils jugent inévitable et s’ils ne se résignent pas in petto au déchaînement d’événements graves.

C’est une politique qui peut nous mener loin. J’ai dit à mon collègue, de la façon la plus nette, qu’il fallait absolument laisser la porte ouverte pour une possible conversation à quatre. Mais, en même temps, il faut admettre que la négociation à quatre a fort peu de chances de succès ; du moins nous donnerait-elle le temps de réajuster notre politique, de mettre en balance ce que Berlin nous apporte et ce que Berlin nous coûte, en fournissant aux Soviets un incomparable moyen de pression. Au surplus, un délai de quelques mois permettrait en tout cas d’évacuer de Berlin les éléments allemands les plus compromis en notre faveur et de nous décrocher quelque peu nous-mêmes.

Mais une telle opération n’est possible sans compromettre la position alliée en Allemagne que si, d’autre part, nous poussions l’organisation de l’Allemagne occidentale dans des conditions telles que le succès de l’entreprise compense et au-delà le retentissement fâcheux qu’aurait, en toute hypothèse, notre évacuation de l’ex-capitale.

La pire politique serait celle qui, sous prétexte de conversations à quatre, aurait pour effet de retarder l’exécution du programme de Londres. Je dois vous dire qu’à cet égard les télégrammes qui arrivent d’Allemagne ne sont pas sans me préoccuper. Mais ceci, c’est une autre lettre…

(Papiers d’agents-archives privées, papiers Massigli, volume 95)

1 Document non reproduit. Voir note 4 du document no 36.

49

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

L.

Londres, 17 juillet 1948.

Je vous envoie ci-joint le compte rendu, établi par Rougemont de la visite à Paris du maréchal Montgomery.

Le Comité de Londres a récemment rédigé un document (nº 33)1 relatif à l’organisation du commandement, document auquel je fais allusion d’autre part à propos de la lettre de Paul Reynaud au Monde.

Il n’est pas exclu que Montgomery, en offrant au général de Lattre, le commandement des forces terrestres en Europe, se réserve le commandement suprême du front occidental. Il est nécessaire que nous ne nourrissions aucune illusion à cet égard.

Le compte rendu de Rougemont ne porte que sur les entretiens du Maréchal avec M. Robert Schuman et avec M. Teitgen. En dehors de ses conversations avec le Président du Conseil et le ministre des Forces armées, Montgomery a participé à des séances de travail avec nos militaires. Je sais qu’il y a réaffirmé sans équivoque possible la décision du Haut-Commandement britannique de se défendre sur le Rhin sans esprit de recul, et qu’il a insisté sur la nécessité d’intégrer l’Espagne et le Portugal dans notre système de défense.

Après avoir examiné les directions probables de l’effort russe en cas de conflit, Montgomery a constaté que les deux théâtres : Europe occidentale et Moyen-Orient étaient d’égale importance ; mais alors que la position du Rhin était une responsabilité partagée entre la France, l’Angleterre et le Benelux, celle du Moyen-Orient était entièrement britannique et l’aide américaine s’y ferait attendre encore plus longtemps qu’en Europe. De ce côté là, les préoccupations des Anglais leur sont donc bien inspirées par des considérations essentiellement stratégiques.

Je vous donne les indications qui précèdent à titre strictement personnel, et je vous demande de n’en faire état, du côté de nos militaires, qu’avec la plus extrême prudence.

(Papiers d’agents-archives privées, papiers Massigli, volume 95)

1 Document non reproduit.

50

NOTE DU DÉPARTEMENT1

N.

Paris, 18 juillet 1948.

J’ai exposé, dans une note, quelques remarques sur une déclaration à opposer éventuellement à la déclaration de Varsovie du 24 juin dernier2. En réfléchissant de nouveau à la question, en relation avec le problème de Berlin, je crois devoir préciser mon sentiment sur l’ensemble de l’affaire. Les choses en sont, en effet, arrivées au point où une solution d’ensemble est nécessaire, à moins de risquer un conflit.

Il ne fait pas de doute, à mon sens, que l’organisation de l’Europe occidentale, qui revient, en un premier temps, à accepter la coupure de l’Allemagne en deux, présente pour nous de sérieux avantages. Dans l’état général où nous nous trouvons, c’est une solution à notre mesure, qui devrait nous permettre de nous renforcer progressivement, et d’attendre le moment d’un appel général en vue de l’organisation de l’Europe toute entière. Malheureusement une faute a été commise. Nous avons aliéné notre liberté d’action en acceptant (je parle pour les trois) de participer à l’occupation de Berlin. La faute est faite. Il faut maintenant nous dégager d’une manière ou d’une autre et tâcher de trouver la meilleure.

Nous pouvons partir de Berlin et persévérer dans la voie choisie, qui nous a d’ailleurs été en partie imposée par le refus des puissances orientales de participer au plan Marshall. Le risque est une perte d’autorité considérable sur les Allemands dont nous avons la charge et vis-à-vis des États satellites de l’URSS qui observent la situation avec d’autant plus d’intérêt que des remous se sont produits dans ce groupe, remous qui ont pour effet de l’affaiblir momentanément.

Quels que soient les artifices de procédure que nous pourrions imaginer pour camoufler la réalité, et, du côté de l’URSS, il est certain qu’on ne facilitera pas notre tâche, notre départ de Berlin sera considéré dans le monde entier comme un échec monumental, même s’il faut entendre seulement par « départ » le fait de ne plus participer à l’administration et au ravitaillement de la ville, tout en y conservant des garnisons et le drapeau, ce qui n’est pas absolument impossible. Il faudra peut-être en venir là (à moins de forcer délibérément le blocus par colonne blindée) mais nous ne devons pas nous dissimuler que la tâche que nous nous sommes assignée d’organiser l’Europe occidentale s’en trouvera considérablement compliquée et peut-être compromise. Mais avant d’en arriver au point où nous devrons choisir ou de forcer le blocus, ou de nous replier sur des positions peu favorables à la poursuite de notre politique, il y a sans doute quelque chose d’autre à tenter afin d’améliorer notre situation sur l’échiquier.

Il s’agirait de proclamer à nouveau notre intention d’organiser la fédération allemande toute entière dans le cadre d’une Europe également fédérée. Sur le plan de la politique intérieure, nous avons, semble-t-il, suffisamment colmaté le péril communiste pour ne plus craindre de proposer une formule de coopération générale avec des pays qui, de leur côté, à l’exception de l’URSS, n’assimilent qu’avec peine les thèses marxistes. Le manifeste de Varsovie nous fournit l’occasion d’une réponse et d’une proposition qu’il faudrait concevoir de manière à être certain de son retentissement. C’est, au fond, le sens des remarques que j’ai rédigées sur le document du 24 juin.

La proposition se réduit à ceci : nous avons demandé aux Russes de ne discuter que la situation à Berlin ; ils répondent : discutons la situation de l’Allemagne toute entière ; il faudrait, à mon sens, rétorquer : parlons de l’Europe.

On en vient dès lors à penser qu’il est important de gagner du temps et de ne pas nous hâter d’envoyer tout de suite notre réponse à la dernière note soviétique. Sans doute serait-il avantageux d’adopter l’ordre suivant : 1) déclaration au sujet du manifeste de Varsovie, 2) envoi d’une note au sujet de Berlin, inspirée de la déclaration, les deux documents se suivant à très court intervalle.

Dans le cadre ci-dessus exposé, le Pacte de Bruxelles constituerait la base de notre défense en dernier ressort. Sa portée ne serait pas diminuée ; il faudrait expliquer cela aux Anglais qui ne verront pas d’un bon œil l’initiative que nous prendrions dans le sens indiqué plus haut parce qu’ils l’interpréteront comme un nouveau revirement de notre politique. Et il faudrait surtout leur dire ceci : la manœuvre politique décrite plus haut placera Moscou dans l’alternative ou bien de faire repousser nos suggestions par les puissances orientales, en les contraignant à répondre qu’elles n’ont cure de l’Europe avec le plan Marshall, ou bien de les accepter, c’est-à-dire de négocier.

Hâtons-nous de dire que le second terme est moins vraisemblable que le premier. En outre, il est permis d’envisager que les Russes exigeront de sérier les questions : étude à quatre de la question allemande conformément aux accords de Yalta et de Potsdam, en premier lieu. En second lieu, étude du problème européen en dehors du plan Marshall. Il n’empêche que le refus de considérer l’affaire sous l’angle que nous aurons proposé ravivera d’anciens regrets dans les pays orientaux, alors qu’ils ont tous à se plaindre de la mainmise économique de la Russie. Cet aspect des choses n’est pas sans intérêt, au moment où des flottements se font sentir derrière le rideau de fer.

En admettant que Moscou réponde dans le sens qui vient d’être indiqué, la question de Berlin resterait sans solution. Mais, ayant affirmé nettement notre volonté de poursuivre l’organisation de l’Europe dans son ensemble, c’est-à-dire de ne jamais nous désintéresser des États satellites, de la zone orientale d’occupation en Allemagne et de Berlin, nous pourrons sans perdre complètement la face, accepter pour Berlin des cotes mal taillées du genre de celle qui est rapportée dans le télégramme nº 705 de Berlin3, du général Ganeval, et nous consacrer, d’autre part, à l’organisation de l’Europe occidentale.

Je pense que dans les 2 ou 3 mois qui viennent, les Russes ne pourront pas, sans risque de perdre sérieusement leur influence, même éventuellement sur le parti communiste allemand, maintenir totalement un blocus qui prive Berlin de travail, de lumière et de chauffage. Il ne faut pas oublier que les Allemands les ont mis en posture d’accusés et qu’il n’est pas de l’intérêt soviétique de priver la ville du nécessaire : le gouvernement soviétique s’est d’ailleurs offert à ravitailler Berlin. Ce serait d’autre part une pilule amère de plus à avaler pour les Polonais que d’avoir à fournir aux Russes, dans des conditions que nous ignorons, du charbon à la cadence d’un million de tonnes de plus par an, et d’avoir à repousser de nouveau en même temps le principe de la coopération économique européenne.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Le paraphe en fin de note est de Jacques-Camille Paris, directeur d’Europe.

2 Voir DDF, 1948-I, nos 443 et 449.

3 Document non reproduit.

51

NOTE DE M. CHAUVEL,
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1

Conversations de Washington

N.

Paris, 18 juillet 1948.

Des conversations de Washington, il résulte que :

– les États-Unis souhaiteront donner une suite à la motion Vandenberg ;

– ils ne veulent à aucun prix qu’il soit question d’assistance militaire sous forme de lend-lease ;

– ils ne veulent pas prendre d’engagements qui préjugeraient des décisions qu’en cas de confit intéressant les États-Unis, seul, d’après la constitution, le Congrès est qualifié pour prendre ;

– ils mettent l’accent sur les charges que leur économie est appelée à supporter au titre du réarmement américain et du plan Marshall et sur la difficulté d’en assumer de nouvelles ;

– ils mettent l’Islande, le Groënland et les Açores sur le même pied que les cinq États signataires de l’accord de Bruxelles ;

– ils considèrent comme trop étroite l’association constituée par le pacte de Bruxelles et, au lieu de s’orienter vers l’établissement d’un lien entre eux-mêmes et cette association, inclinent vers un pacte régional « de solidarité atlantique ».

La question étant ainsi posée, y a-t-il lieu d’entrer dans les vues exprimées par M. Lovett ?

Sans doute peut-il y avoir intérêt, en raison même des limitations et de la réserve américaine, à fixer la tendance malgré tout positive de Washington et à se prémunir contre le retour des États-Unis à l’isolationnisme. Mais il importe de mettre en balance avec cet intérêt les inconvénients de la suggestion qui nous est faite.

Ces inconvénients sont grands :

Il convient tout d’abord de marquer que les propos tenus par M. Lovett paraissent en contradiction avec les positions antérieurement prises par l’administration américaine à l’égard du pacte de Bruxelles et du problème de la sécurité européenne.

La négociation du pacte de Bruxelles a été encouragée par Washington. L’application de ce pacte intéresse assez les États-Unis pour qu’ils envoient des observateurs au comité militaire de Londres. Enfin c’est avec les représentants des cinq Puissances signataires du Pacte que M. Lovett s’entretient en ce moment à Washington. Pourquoi le même M. Lovett marque-t-il aujourd’hui un tel détachement à l’égard de ce premier effort tenté en Europe occidentale dans le sens de l’entente et de l’organisation à laquelle l’Europe est conviée ?

Il est à noter d’autre part que la suggestion relative à un pacte de solidarité atlantique marque une tendance à déplacer vers l’Ouest l’axe de la sécurité. À l’origine, il était question pour l’Europe occidentale de se défendre contre les périls auxquels elle est exposée et pour les États-Unis d’appuyer cette défense. C’est dans cette intention que le pacte de Bruxelles a été conclu. Les Puissances signataires de ce pacte ont assumé, en le signant alors qu’elles ne disposent pas encore de moyens effectifs de défense, des risques2 supplémentaires qui leur ont paru compensés par l’espoir du soutien américain. Ce nonobstant, l’administration américaine paraît aujourd’hui s’intéresser beaucoup moins à la défense de l’Europe qu’à celle de l’Amérique à laquelle les Puissances de l’Europe occidentale seraient associées pour autant que cela présenterait, pour l’Amérique, une utilité.

Si c’est là une manifestation d’une tendance nouvelle et susceptible de prévaloir sur celle dont s’inspire l’envoi d’observateurs au Comité de Londres, il n’y a évidemment aucun intérêt à l’encourager.

Il n’y a pas non plus avantage à fournir aux États-Unis une occasion de satisfaire leur conscience à bon compte et de se prévaloir, lorsque le moment sera venu, de parler d’assistance concrète, de déclarations « généreuses et sans précédents dans l’histoire », mais dépourvues de toute substance.

Le gouvernement français, pour sa part, n’attache qu’une médiocre importance aux garanties politiques qui lui seraient aujourd’hui offertes. Dès à présent, il apparaît que les risques auxquels sont exposés les signataires du traité de Bruxelles ne sont pas d’ordre politique, mais d’ordre militaire. Ce n’est donc pas de garantie qu’il s’agit, mais bien d’assistance effective. Le principe de cette assistance est aujourd’hui assuré du seul fait de la présence de troupes américaines en Allemagne.

L’application se discute à Londres où la présence d’observateurs américains engagera, non en droit, mais en fait, chaque jour davantage le gouvernement des États-Unis.

Ce sont ces deux éléments de la sécurité de l’Europe occidentale qu’il faut éviter de remettre en cause. Or déjà le Pacte de l’Atlantique est évoqué par la presse et il est question d’une intention de M. Truman de convoquer le Congrès en session spéciale pour donner suite à la motion Vandenberg.

Il est fort à craindre que, si de telles initiatives sont prises, en période électorale, par l’administration démocrate, elle sera combattue par l’opposition républicaine, dont certains éléments sont au surplus isolationnistes par tradition. Ce serait compromettre l’effort poursuivi jusqu’ici pour faire du soutien à l’Europe une politique bipartisane. Ce serait, au cas probable d’une victoire républicaine, compromettre l’objet même de cet effort.

Outre ces considérations, le gouvernement français doit tenir compte de son opinion publique et de son opinion parlementaire. Les deux sont réticentes à l’égard de la politique qui a récemment trouvé son expression dans les accords de Londres. Les deux sont très averties des risques que comporte cette politique et de la part d’inspiration américaine qu’elle comporte. Les deux sont, d’une manière générale, critiques à l’égard des pactes. Or, les éléments de sécurité que constituent la présence de troupes américaines en Allemagne et l’envoi d’observateurs américains à Londres sont de ceux dont il y aurait inconvénient, en période électorale américaine, à faire trop publiquement état. Cela étant le « pacte de solidarité atlantique » apparaîtrait, s’il était conclu, comme la seule contrepartie des risques que comporte par ailleurs l’association à la politique américaine. Aux yeux de l’opinion française, cette contrepartie semblerait mince.

Pour toutes ces raisons, l’idée d’un pacte de solidarité atlantique ne peut être accueillie qu’avec réserve.

Si, après mûr examen, le principe en était retenu, l’opportunité de sa conclusion en période électorale devrait être débattue avec soin.

Le pacte enfin, s’il était conclu, devait être rédigé de telle sorte qu’il apparût non comme l’aboutissement d’une politique, mais comme le point de départ et l’instrument d’une collaboration future, couvrant dans l’immédiat les conversations de Washington et dans l’avenir tous développements techniques et concrets dont ces conversations feraient apparaître la nécessité.

(Secrétariat général, Service des Pactes, volume 13)

1 Note manuscrite : « Note de M. Chauvel pour M. Bidault avant la conférence de La Haye ».

2 Il était marqué « devoirs » à la place de « risques », corrigé manuellement.

52

M. RIVIÈRE, AMBASSADEUR DE FRANCE À LA HAYE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T.2

La Haye, 19 juillet 1948, 13 h. 30

Déclaration du président George Bidault sur le problème du fédéralisme européen.

Le pacte de Bruxelles proclame dès son préambule la volonté des pays signataires de constituer ensemble une base pour l’organisation de l’Europe. Il s’agit de l’Europe occidentale pour commencer, puisque c’est l’Europe occidentale qui est la première, et, jusqu’ici, la seule parvenue à se grouper et à définir des buts communs. Cette organisation de l’Europe vaut pour le domaine politique et pour le domaine économique. Les 5 puissances signataires se doivent donc, selon leur volonté et leur affirmation, de former la première assise de la future Europe, sur laquelle pourra se construire l’association étroite des Nations unies par la résolution commune d’assurer leur sécurité et de développer leur prospérité.

Depuis 5 mois, des efforts ont été accomplis, un travail utile a été réalisé en ce qui concerne le problème essentiel de la défense. Cependant, ce travail en est encore à ses débuts et il est de bon sens qu’il ne pourra aboutir à une conclusion pleinement valable que par la coopération des États-Unis, qui a été envisagée, examinée des deux côtés de l’océan mais dont il serait téméraire de prétendre qu’au moins les modalités puissent en être prévues.

Sur tous les autres plans, je crois que nous ferons œuvre d’honnêtes gens en reconnaissant que le stade des intentions n’a pour ainsi dire pas été dépassé, et que, pour la réalisation des buts de première importance, que nous avons nous-mêmes proclamés, rien n’a été encore entrepris, ni peut-être véritablement étudié.

Or, les jours passent, des jours lourds de difficultés qui peuvent être redoutables et l’occasion de faire prévaloir les vues qui sont à la base de notre alliance ne doit pas être gaspillée.

Dans le monde d’aujourd’hui les opinions publiques s’éveillent à l’idée de l’Europe qui, si longtemps, ne recueillit pour son service que la conviction de grands esprits souvent calomniés. Les peuples comprennent désormais, ils sentent profondément que de la solution du problème européen dépend non seulement l’avenir mais peut-être l’existence même de nos pays et de la civilisation qu’ils ont depuis tant de siècles la tradition d’incarner.

Sur le plan économique, l’Europe occidentale dépend, pour les années qui viennent, de la continuation de l’aide des États-Unis d’Amérique, et nous avons été formellement et très loyalement avertis, par les États-Unis eux-mêmes qu’ils ne continueront leur effort que si les États européens, de leur côté s’organisent pour former une large unité économique, en d’autres termes, pour constituer un ensemble viable dans les conditions de l’économie présente. L’organisation de l’Europe se trouve être ainsi l’un des moyens essentiels d’assurer l’indépendance nationale raffermie dans la prospérité. Il n’y a pas lieu de dissimuler au surplus, que le problème essentiel de l’Allemagne n’est pas susceptible d’un règlement pacifique et durable en dehors d’un cadre européen.

Pour cette raison, le gouvernement français demande que l’action des puissances signataires du pacte de Bruxelles, qui doit, bien entendu, se poursuivre sans désemparer sur le plan de la défense, soit orientée avec une égale résolution dans le sens de l’organisation politique et économique des 5 nations elles-mêmes, tout d’abord, de toutes les nations européennes, ensuite – et le plus tôt qu’il se pourra, tout de suite s’il se peut – qui seraient désireuses de s’associer à nous en partageant notre volonté.

Sur le plan politique, un vaste mouvement d’opinion, un grand courant d’espoir se sont produits dans nos pays et dans l’Europe en général. On insiste, de toute part, pour que soient créées des institutions européennes de collaboration. C’est un moment peut-être unique dans l’histoire du continent, un continent qui a connu tant de luttes, de divisions intérieures que celui où les forces de rapprochement sont devenues plus grandes que les forces de préjugés, de la défense et de l’égoïsme. Je considère qu’il est de notre responsabilité fondamentale en tant que conseil directeur d’une partie essentielle de l’Europe, la première à avoir pu s’organiser, de donner appui à cette thèse et vie à cette aspiration.

Du point de vue économique, le départ a déjà été donné par l’organisation des Seize. Celle-ci a commencé un travail considérable et très utile, dans le sens d’une coopération plus étroite de tous les pays participants. Il a été entendu que cette organisation des Seize pourra se prolonger après les 4 années prévues pour l’application du programme d’aide des États-Unis. Cette prolongation paraît conforme au simple bon sens, mais cela n’est pas suffisant. Il faut, pour vivre, pour survivre, pour améliorer le niveau de vie des populations, et rendre à nos peuples et à notre continent une grande place dans les rapports du monde, procéder à des réformes de structure qui changeront véritablement les conditions économiques d’une Europe où persistent encore tant d’archaïsme en créant un large marché de tous les pays participants et des territoires d’outre-mer dont ils ont la responsabilité internationale. Dans cette entreprise, qui vaut qu’on s’y dévoue et qui existe qu’on la fasse aboutir, les 5 puissances signataires du pacte de Bruxelles peuvent et doivent jouer un rôle décisif en s’entendant entre elles et en prenant l’initiative, au sein de l’organisation de coopération européenne d’une action constructrice qui dépasse même et qui dépassera nécessairement leur propre groupe.

Aussi bien dans la convention des Seize signée par nous tous que dans le pacte de Bruxelles il est dit que des régions d’union économique doivent être encouragées. Ce n’est pas suffisant d’énoncer le vœu, il faut le réaliser. C’est pourquoi je pense qu’il est conforme à la clarté et à la facile sincérité de nos conversations de demander très nettement à ceux d’entre nous qui sont prêts à vouloir et à préparer sans inutile délai des régimes d’union douanière ou économique de le faire et aussi de le dire ; de demander en même temps à ceux d’entre nous qui pour des raisons dont ils sont juges ne sont pas actuellement en mesure de donner une acceptation immédiate, d’encourager cependant les efforts des autres en attendant, comme nous le souhaitons ardemment, de pouvoir s’y joindre.

En conclusion, je propose de faire étudier d’urgence par les voies appropriées afin que nous puissions prendre des décisions à la prochaine session les 2 points suivants :

1) Donner aux peuples d’Europe la possibilité de se rencontrer et de s’exprimer selon le vœu des opinions publiques par la création d’une assemblée européenne où seraient représentés en plus de nos parlements ceux des divers États qui voudraient participer à cette vaste et grande entreprise. Les gouvernements intéressés bénéficieraient des avis d’une telle assemblée pour poursuivre l’œuvre d’organisation de l’Europe qu’ils ont en vue3.

2) Constitution entre les 5 puissances ou entre certaines d’entre elles, d’une union économique et douanière (qui devrait normalement s’étendre à toutes autres nations européennes disposées à s’y joindre).

La première question pourrait être renvoyée au comité permanent de Londres, assisté des experts dont la présence serait reconnue souhaitable. Pour l’étude de la seconde question, un comité spécial pourrait être utilement constitué par nos représentants à l’organisme de coopération européenne avec le concours de tous ceux qui accepteraient de prendre le même chemin que nous. Mais, de toute manière j’insiste sur la nécessité qu’il y a, dans un monde qui va très vite, à ce que nous puissions prendre des décisions, en tout cas quant au principe, d’ici les 3 mois qui nous séparent de notre projet de réunion.

Je crois profondément que nous allons faire l’Europe, que nous pouvons la faire. Non pas nous seuls, mais nous avons donné un exemple, et cela nous crée des devoirs.

(Direction d’Europe, Généralités, volume 10)

1 Télégramme à transmettre à M. Clappier, directeur du cabinet du Président du Conseil, Hôtel Matignon, et M. Koscziuscko, chef du cabinet du Président de la République, Palais de l’Élysée. Note manuscrite : « M. Maillard ».

2 Télégramme reçu par téléphone.

3 Le 18 août, le gouvernement français avait approuvé le mémorandum du comité international des mouvements pour l’unité européenne convoquant une conférence préparatoire à la création d’un parlement européen et demandé à ses partenaires du traité de Bruxelles d’envisager la désignation par leurs parlements respectifs d’un certain nombre de délégués à cette conférence préparatoire, dans le but de démarrer les travaux de ce « pré-parlement » avant la fin de l’année 1948 et de prévoir la convocation d’une assemblée européenne en 1949. Il était bien évident que ce parlement européen n’aurait, au départ, qu’un rôle consultatif (circulaire no 224-IP du 18 août 1948 de Paris, non reproduite).

53

COMPTE RENDU DES CONVERSATIONS ENTRE LES CINQ MINISTRES
DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
À
LA HAYE LE 19 JUILLET 1948

C.R.

Très secret.

M. Bevin : Depuis la conférence de Moscou, et même depuis les dernières réunions tenues à Paris, la situation en Allemagne, devant la politique de l’URSS, est devenue de plus en plus sérieuse. Le contribuable britannique se voit dans la nécessité de dépenser 190 millions de Livres sterling par an. Nous nous sommes donc trouvés dans la nécessité de prévenir les Soviets que si les ressources de toute l’Allemagne n’étaient pas réunies, la Grande-Bretagne se verrait dans la nécessité d’interrompre ses dépenses. Les États-Unis ont proposé alors l’arrangement de la bizone qui a été accepté. À Londres, puis à Moscou, le gouvernement britannique s’est efforcé d’arriver à un arrangement sur la base d’une Allemagne unie. M. Bidault tombera d’accord avec moi que notre déception à Moscou fut terrible, et que nous avons néanmoins poursuivi nos tentatives d’accord avec les Soviets jusqu’à, peut-on dire, l’exaspération des Français. Tous nos projets de cette époque sont à présent dépassés par les événements, et il ne nous reste plus qu’à continuer d’essayer de mettre de l’ordre dans l’Allemagne de l’Ouest. Personne, pas plus nous que les autres, ne souhaite la division de l’Allemagne ; mais nous avons bien été obligés de continuer notre tâche, et de passer à l’organisation systématique de la zone occidentale, la réforme monétaire venant au premier plan. Depuis l’application de cette réforme, les piqûres d’épingle des Soviets se sont multipliées et ils s’efforcent de rendre notre vie impossible à Berlin.

Le blocus de Berlin était attendu. Nous sommes donc entrés en consultation avec nos amis américains et français. Ceux-ci privés de l’équipement nécessaire, je le dis sans intention de critique, ne peuvent contribuer au maintien de la position à Berlin. Quant à la RAF, elle a été d’avis que nous pouvions, en collaboration avec les Américains, assurer le ravitaillement de Berlin, et le gouvernement britannique s’est donc décidé à fournir cet effort, afin de nous placer sur le pied de l’égalité avec les Russes. Nous arriverons la semaine prochaine à 1 500 tonnes par jour ; les Américains sont à 1 400 tonnes, 70 C54 sont attendus la semaine prochaine et, à ce moment-là, le total transporté atteindra de 4 à 5 000 tonnes par jour. La dépense est énorme, mais une telle opération est encore meilleur marché que la guerre.

Alors s’est posée la question de savoir ce que nous ferions si les Russes élevaient un barrage de ballons, ou envoyaient des avions de chasse dans les corridors aériens. Le Cabinet britannique a décidé que les ballons seraient abattus, et les avions de transport accompagnés par des chasseurs anglais. Toutefois, les États-Unis ont demandé qu’une décision fût prise au niveau gouvernemental avant qu’un ordre de tir ne fût donné et que les « combined chiefs of staff » fussent consultés. L’état-major américain considère d’ailleurs qu’il est peu probable que les Soviets n’entreprennent aucune action de ce genre, et estiment qu’il y a peu de danger sur ce point.

Depuis la guerre, l’URSS n’a cessé de nous placer devant un fait accompli, que ce soit en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Bulgarie, ou en Hongrie. Chaque opération a été menée avec la même technique. Subitement, nous nous trouvons en face d’une situation où tous les éléments de contrôle sont entre les mains d’un parti communiste ou d’une police secrète. Faut-il que nous acceptions que la même chose se passe en Allemagne ? Le gouvernement de Sa Majesté en est fort préoccupé. Il n’entend pas plus ressusciter l’Allemagne qu’en faire un État tampon pour la défense de l’Occident. Mais nous ne pouvons accepter que l’URSS se trouve soudain sur le Rhin. Les Slaves doivent être maintenus au-delà de l’Oder.

La nouvelle situation qui se développe à Berlin n’est qu’un symptôme de cette lutte pour la limite entre l’Orient et l’Occident. Les Russes se sont imaginé qu’ils allaient nous expulser de la capitale en trois ou quatre semaines, nous savons même par l’Intelligence Service qu’ils avaient prévenu les satellites qu’ils régneraient seuls dans la capitale à partir du 7 juillet. C’est à cela que nous nous sommes opposés, sans qu’aucun amour pour l’Allemagne y entre pour quoi que ce soit. Il faut donc continuer de résister là où nous sommes dans des conditions accrues, pour renforcer encore le pont aérien. Alors, nous pourrons essayer de rencontrer les Russes, quand, avec des forces de résistances accrues, nous nous trouverons sur un pied d’égalité avec eux, et non comme si l’Ouest devait être subordonné à l’Est et bousculé par lui.

De plus, et cette confidence ne doit pas dépasser les quatre murs de cette pièce, les États-Unis ont demandé au gouvernement de Sa Majesté des bases pour une puissante force de bombardement, sous le couvert d’exercices aériens. Après consultation avec le Premier ministre, nous avons accepté la venue ces B-29. Il ne s’agit pas, bien entendu, de faire la guerre à l’URSS, mais de pouvoir traiter avec elle, s’il y a conférence, sur le pied de l’égalité et non pas, comme nous l’avons fait jusqu’ici avec Molotov, en nous inclinant devant lui. En ma qualité de vieux syndicaliste, j’aime commencer une grève avec une bourse bien garnie. Il va sans dire que nous ne méconnaissons pas les dangers de la situation, ni que les États-Unis, avec leur puissance aérienne, puissent être tentés de faire la guerre aux Soviets, mettant ainsi en danger nos amis européens. Mais ceux-ci n’ont pas à s’inquiéter, et rien ne sera fait par le gouvernement de Sa Majesté qu’en étroit accord avec eux.

La première note des trois Puissances aux Soviets contenait un mot inquiétant, le mot : prerequisite (préalablement) qui m’a beaucoup préoccupé. Je me suis demandé si nous étions bien en état d’imposer des conditions préalables. En fin de compte, tard dans la nuit, je me suis incliné et j’ai accepté. Quoi qu’il en soit, nous n’avons plus à nous occuper de cela maintenant. L’important, c’est que la réponse soviétique, conformément à ce qu’on pouvait attendre, laisse la porte ouverte, bien plus même que je ne le croyais. Toutes les indications que nous recueillons, montrent d’ailleurs que l’URSS n’est pas sûre de sa position en ce moment.

Ceci considéré, nous sommes arrivés, du côté britannique, à la conclusion que nous sommes désormais assez forts pour pouvoir, dans une nouvelle note, nous montrer plus modérés. Les ambassadeurs des trois gouvernements à Londres délibèrent actuellement de la réponse à faire. J’estime que le moment est venu qu’après avoir maintenu dans notre nouvelle note la position de droit, nous devons, à la fin, faire une offre, qui ne vise pas seulement Berlin, mais tout l’ensemble de la situation européenne, qui soit faite, non pas seulement au nom des Trois, mais au nom de tous les alliés. Parlant pour l’Angleterre, j’affirme ma conviction que le temps est venu d’arracher à l’URSS cette initiative de paix que lui a laissé prendre la terrible faute commise par le général Bedell Smith. Je pense également, et le général Robertson est d’accord avec moi sur ce point, qu’il convient de présenter nos suggestions à Moscou, pour tâcher d’engager à la suite de la remise de la note, des conversations autrement que par écrit. Car je reste convaincu que les Russes veulent parler. Le dernier paragraphe de la note soviétique laisse la porte ouverte. Mais nos propositions n’auront d’effet que si elles ne sont pas limitées au problème de Berlin. Les gouvernements se sont toujours déclarés prêts à reprendre la conversation, ils le sont encore aujourd’hui. On peut commencer par le problème de la réforme monétaire, qu’on la fasse examiner par les quatre commandants en chef ou par tous autres que l’on souhaiterait à Moscou. On peut discuter d’autres problèmes concernant Berlin, celui de la distribution d’électricité par exemple. L’important, c’est de recommencer à causer1.

Je suis arrivé à la conclusion, en confrontant mon opinion avec celles de mes collègues, et en étudiant la presse, la presse française en particulier, que le moment est venu de reprendre la conversation, non pas dans un esprit de faiblesse, mais parce que nous sommes redevenus plus forts.

Naturellement nous ignorons encore ce que l’on pense à Washington de mes suggestions. Je suis obligé de tenir compte de mon opinion publique qui, à la fois ne veut pas que je cède, et veut que je fasse tout pour ne pas claquer la porte. Toute la presse anglaise d’hier et l’éditorial du Times en particulier indiquent que l’on me demande, tout en restant très ferme sur nos droits, de me montrer conciliant dans les termes. Si nous arrivons à ouvrir une véritable discussion sur l’Europe, nous ne pourrons que nous en féliciter. Si nous échouons, il nous restera à essayer de nous renforcer le plus possible, ce qui m’amènera, plus tard, à parler des conversations de Washington.

M. Bidault : Nous nous trouvons en présence d’une situation à la fois confuse et redoutable, et beaucoup d’éléments d’appréciation nous font défaut. Le gouvernement français a fait de son mieux pour que fussent prévues, au maximum, les conséquences de la réforme monétaire, aussi bien dans toute l’Allemagne qu’à Berlin. Il reconnaît, d’autre part, que sa participation au ravitaillement aérien de la ville est des plus modeste : c’est d’ailleurs là l’un des éléments principaux du problème, à savoir que les forces sont inégalement réparties. Sans doute, nous sommes en présence d’un effort extrêmement remarquable, mais chacun se demande combien de temps un tel effort pourra être soutenu, sans danger grave, et sans compter même que la saison viendra peut-être l’interrompre. La dépense du ravitaillement berlinois est considérable : nos experts calculent que la tonne de charbon ainsi transportée reviendra à 80 dollars. D’autre part, le gouvernement français s’est efforcé, à diverses reprises, d’obtenir, surtout des États-Unis, une réponse aux questions que soulève l’hypothèse d’actes de violence de la part de l’URSS. Quels sont exactement les éléments de force dont on dispose ? Si l’URSS impose le blocus aérien, comment chercherat-on à le forcer ? Les réponses faites jusqu’ici à ces questions sont insuffisantes à nous persuader que l’on pourra beaucoup si les choses tournent mal. On nous dit que les Russes ne veulent ou ne peuvent pas la guerre. Certes, je suis aussi désireux que quiconque de ne voir montrer aucune faiblesse envers eux, mais il faut être pleinement informé des risques que nous courons. Ils sont redoutables, et il ne suffit pas de vagues probabilités pour rassurer les esprits. M. Bevin a indiqué tout à l’heure qu’aucune décision ne serait prise à Londres sans consultation avec Washington et notamment avec l’état-major combiné : je me bornerai à rappeler que la France n’y est pas représentée.

Certes, nous approuvons cette pensée fondamentale de la défense sur l’Oder et sur le Rhin et nous voulons y consacrer nos volontés communes ; mais, dans le domaine du concret, comment y arriver ? À toutes les questions concrètes posées jusqu’ici, les États-Unis se sont montrés hors d’état de répondre d’une façon qui puisse véritablement nous tranquilliser. Je ne sais, si l’URSS, par simple folie, passait de la guerre froide à la guerre véritable, comment nous pourrions établir un barrage suffisant pour la contenir.

Il est exact qu’à la fin de la première note des Trois a été inséré le mot préalable. Le premier projet français comportait une conclusion plus éva-sive, et c’est la très forte insistance des États-Unis qui a imposé l’insertion de ce terme fort énergique.

En ce qui concerne la nouvelle réponse projetée, M. Bevin nous a fait connaître beaucoup d’éléments fort intéressants de sa pensée. Je voudrais maintenant lui donner mon impression générale, et lui poser quelques questions.

La principale, qui présente un aspect tout à fait essentiel à nos yeux, est la suivante : cette conversation avec l’URSS, que prévoit le Secrétaire d’État britannique, si elle commence par le problème monétaire, si elle continue ensuite par Berlin, si elle déborde ensuite sur l’Allemagne et même sur la situation européenne toute entière, cette conversation entraînera-t-elle la suspension des décisions prises à Londres par les Six, ou bien ces décisions continueront-elles d’être appliquées ?

Dans la première hypothèse, il y aura eu beaucoup de temps perdu et de grands sacrifices auront été faits en vain. Dans la seconde, il est permis de douter que la conversation puisse jamais s’engager.

Le gouvernement français est certainement en sympathie avec l’idée d’une offre de paix et d’une reprise d’initiative dans la manœuvre diplomatique. Mais certains points restent obscurs après l’exposé de M. Bevin. S’agit-il d’une initiative des Trois, ou de tous les alliés ? S’agit-il de Berlin, ou de tout ce qui s’y rattache indirectement ? Ne nous dissimulons point que si l’on discute l’ensemble du problème allemand, ce sera une victoire pour l’URSS. S’il s’agit de l’Europe toute entière, l’offre devient plus intéressante. Réduite à l’Allemagne, avec, en perspective, l’évacuation du territoire allemand dans un an, il faut bien avouer qu’aucune majorité parlementaire ne se trouvera en France pour ratifier un arrangement de cette nature, quand le précédent n’a obtenu que 14 voix.

Le gouvernement français étudiera avec le plus grand soin la proposition de M. Bevin, mais j’ai tenu à indiquer dès maintenant, tout en en approuvant la ligne générale, quelles sont les questions et les préoccupations actuellement présentes dans l’esprit de tous les Français, et de beaucoup d’autres Européens.

M. Bevin : J’avais eu l’impression que ma proposition répondait aux vœux du gouvernement français et de toute la presse française, qui réclame la négociation presque à tout prix.

M. Bidault : La presse française est le dernier endroit du monde où il faille chercher le reflet de la pensée du gouvernement de la France. Il est exact que le sentiment de la nécessité de faire quelque chose est actuellement fort répandu et de façon très légitime. Il ne s’agit pas de se laisser enfermer dans une situation sans issue, même sans intention de capituler : encore faut-il faire le compte des moyens d’action dont on dispose.

Au cours des conversations de Londres sur l’Allemagne, nous avons fait déjà de grands sacrifices : j’ai simplement voulu mentionner l’impossibilité d’en obtenir de beaucoup plus grands sur le même terrain. Mais l’opinion française souhaite certainement la reprise des conversations.

M. Bevin : Je n’ai pas cessé, pour ma part, d’attirer l’attention de tout le monde sur l’alternative en face de laquelle nous nous trouvons placés : ou l’on continue à parler avec les Soviets, ou que fait-on à Berlin ? Je ne doute point que les Américains ne pensent et ne disent des choses violentes au sujet de ma proposition d’une offre de conversation, ils m’accuseront certainement de faiblesse. Je leur répondrai : Combien mettez-vous de divisions d’infanterie en ligne ? Quelles forces apportez-vous à la défense de l’Occident ? Le temps des paroles est passé, il s’agit de savoir ce que l’on peut faire réellement.

Je n’entends point céder sur les résolutions prises à Londres, d’ailleurs le point n’est pas soulevé sérieusement dans la note russe. Nous ne pouvons pas reculer à Berlin, car l’opinion publique ne l’accepterait pas. Mais si les décisions de Londres pouvaient être fondues dans un arrangement concernant l’Allemagne toute entière, cela vaudrait la peine d’être examiné. Nous ne savons pas ce que veulent les Russes, nous savons mal ce que veulent les Américains ; entre ces deux certitudes, il me semble que la réponse la plus conciliante sera la meilleure. Après l’erreur commise par le général Bedell Smith mais après l’amélioration survenue à Trieste, en Grèce et ailleurs, j’estime qu’un défi pacifique jeté à l’URSS vaut la peine d’être tenté, et qu’il est temps pour les alliés de l’Ouest de reprendre l’initiative perdue.

Les Américains accepteront-ils ? Cela n’ira pas sans grandes difficultés. J’ai essayé d’obtenir d’eux des précisions. Nous sommes tranquilles à Berlin pour cinq ou six semaines, Lord Tedder et les Américains pensent même que nous parviendrons à y passer tout l’hiver. Nous ne lâcherons pas le morceau quel qu’en soit le prix. Personnellement, je préférerais que nous n’ayons jamais été à Berlin. Mais le fait est que nous y sommes, en vertu d’une décision prise par le gouvernement de M. Winston Churchill ce qui engage à la fois notre prestige et notre avenir en Allemagne. C’est pourquoi j’ai combattu énergiquement en faveur de l’établissement du pont aérien qui est bien meilleur marché, en tout cas, qu’une guerre.

Et, pendant les délais dont nous disposons, nous tâcherons de mettre sur pied en secret des arrangements défensifs plus importants que ceux qui existent actuellement, sur un plan pratique, et non plus seulement dans des discussions théoriques.

M. Spaak : L’exposé de M. Bevin a rencontré mes préoccupations et apaisé mes inquiétudes. Je pense que les grands alliés ont eu raison d’opérer ce rétablissement en face des Russes, de renforcer leur position, et d’affaiblir par contrecoup la position diplomatique de l’URSS. L’affaire de Trieste, la résolution Vandenberg, le pacte des Cinq, le réarmement américain, sont autant de cartes dans notre jeu, et les manifestations de l’URSS en constituent les conséquences inévitables. Il est évident que la situation n’est pas favorable sur tous les points. Techniquement, et sur le plan tactique, les Russes sont plus forts que nous à Berlin. Je pense donc, comme M. Bevin, que le moment est venu de reprendre l’initiative perdue depuis le faux pas du général Bedell Smith, le communiqué de Varsovie et la réponse soviétique. Il faut une politique de fermeté, mais pour la paix, pas pour la guerre. À cet égard, il existe peut-être un certain déséquilibre entre la position des Puissances continentales et celle des Américains, qui, grâce à la distance, voient la situation d’un œil un peu différent. Il faut marquer cela aux Américains, et saisir dans la réponse russe tout ce qui offre une chance de reprendre les conversations. Toute autre politique équivaudrait pratiquement à se mettre dans une impasse, le dos au mur, et à attendre la guerre ; or, à l’heure actuelle, les conditions militaires en Europe occidentale ne nous sont guère favorables.

Je crois que si l’Angleterre et la France parviennent à convaincre les États-Unis qu’il est nécessaire d’envoyer une note ferme, mais conciliante, nous élargirons ainsi la brèche que nous avons constatée dans la réponse soviétique. Il y a deux points particulièrement délicats :

d’une part, il faut évidemment se montrer très ferme dans la note à Moscou, mais il faut également chercher à trouver une solution provisoire au problème névralgique de Berlin, sans quoi des conversations diplomatiques plus vastes ne pourraient guère s’engager ;

d’autre part, en ce qui concerne les décisions prises par les Six, si la note russe ne semble pas les exclure absolument, il faut bien reconnaître cependant qu’il faudra les reconsidérer sur certains points sans quoi la négociation avec l’URSS resterait sans objet. Nous espérons fermement que les résolutions relatives à la sécurité, aux troupes, à l’occupation ne seront pas de celles qui pourront être reconsidérées. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : faute de suspendre certaines des décisions prises, l’on ne voit pas très bien comment la discussion pourrait reprendre.

Pour conclure, je dirai, dans le cadre du Pacte des Cinq, que nos amis français et anglais doivent savoir que nous sommes partisans d’une réponse ferme mais qui laisse la porte ouverte à une conversation.

M. Dupong : Je m’associe, en ce qui concerne le Luxembourg, à cette déclaration, et je pense qu’il est extrêmement important de gagner du temps, car, en Occident, personne n’est prêt à un conflit armé.

Le Baron Van Boetzelaer : Bien que représentant seulement d’un gouvernement intérimaire, je dirai que nous approuvons également la ligne générale indiquée par M. Bevin.

M. Bidault : M. Bevin voudrait savoir ce que pensent les Américains de son projet, et aussi obtenir que les Russes répondent. Une clarification générale est donc indispensable. Sans doute, il est très souhaitable de gagner du temps, mais l’énervement des opinions publiques s’aggrave. Si les résolutions de Londres sont réexaminées, leur révision interviendrait évidemment à l’encontre des vues que nous avons toujours défendues, et cela ne contribuera pas à calmer l’opinion française. Je crois donc que le gouvernement français sera partisan d’une tentative de discussion la plus vaste possible avec le plus grand nombre de gens possible.

M. Bevin : Les gouvernements pourront échanger leurs vues quand nous connaîtrons le point de vue américain. Je tiens absolument à éviter que le général Clay ne nous mette dans une situation impossible. On ne sait jamais très bien à quoi s’en tenir avec les Américains. Leur opinion prend une attitude extrêmement énergique, puis leur administration se montre singulièrement plus prudente. À mon sens, nous ne devrions pas tarder plus de 48 heures à répondre à l’URSS. J’ai une sorte d’intuition que si nous présentons habilement notre affaire, nous pouvons avoir une bonne réaction à Moscou, où l’on ne se sent pas plus à l’aise que nous. Les satellites ne sont pas heureux, et tout n’est pas rose derrière le rideau de fer. Bien entendu, si les Américains acceptent le principe de notre démarche, nous devrons insister auprès d’eux pour que leur réarmement n’en soit aucunement ralenti, et leur expliquer que l’Union occidentale continue ses efforts. Il est essentiel que nous nous trouvions de plus en plus en mesure de parler avec les Russes sur le pied de l’égalité, et mon gouvernement, pour ma part, est disposé à ne rien négliger à cet effet.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 6)

1 Voir document no 36.

54

COMPTE RENDU DES CONVERSATIONS ENTRE LES CINQ MINISTRES
DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
À
LA HAYE LES 19-20 JUILLET 1948

2de, 3e et 4e parties : les entretiens de Washington,
le rapport du Comité militaire permanent et la sécurité

C.R.1

Metric. Très secret.

Le Baron Van Boetzelaer : Nous aimerions essayer maintenant de nous faire une idée claire des conversations de Washington. D’un premier examen des comptes rendus, il semble résulter que le pacte de Bruxelles ne soit pas exactement l’espèce d’acte auquel les États-Unis souhaitent adhérer, et qu’ils préfèrent une solution plus large. Peut-être pourrions-nous trouver une base de travail dans un arrangement qui engloberait les puissances de l’Atlantique.

M. Bidault : Jusqu’ici, les conversations de Washington se sont montrées aussi brumeuses que le sont parfois les desseins de l’administration américaine. L’impression du gouvernement français est la suivante : les États-Unis entendent donner suite à la résolution Vandenberg ; ils ne sont pas favorables à une assistance militaire sous la forme « lend-lease » ; en période préélectorale, ils ne veulent point prendre d’engagement qui préjuge les décisions du Congrès ; ils insistent sur les charges que leur imposent déjà le plan Marshall et le réarmement américain et sur la difficulté d’en assurer de nouvelles. Enfin, en fonction d’intérêts spécifiquement américains, ils inclinent à élargir la zone géographique à laquelle s’appliqueraient les engagements prévus dans une direction qui, à nos yeux, n’est pas la plus désirable. Ils considèrent qu’une simple association avec les Puissances signataires du traité de Bruxelles constituerait une combinaison trop étroite et qu’en ses lieu et place, ils proposent un pacte atlantique.

Il y a un intérêt évident pour nous, même si l’association envisagée ne nous paraît pas tout à fait satisfaisante, il y a intérêt pour nous à fixer les États-Unis, et à barrer ainsi la route aux tendances isolationnistes qui peuvent toujours reparaître. Mais l’attitude actuelle de l’administration, dans une certaine mesure, se trouve en contradiction avec les propos antérieurement tenus par les représentants qualifiés des États-Unis, propos dont nous n’avons pas intérêt à les dégager. N’oublions pas que nous avons été fort encouragés à conclure le pacte de Bruxelles, qu’on nous a priés de fournir la démonstration que l’Europe occidentale voulait se défendre, et que nous avons tenu le général Marshall télégraphiquement au courant de la conclusion d’un pacte par lequel nous assumions certains risques, en vertu, pourrait-on presque dire de certaines promesses américaines.

Aujourd’hui, les États-Unis paraissent beaucoup plus intéressés par leur propre défense, et ce n’est pas à nous de les encourager dans cette voie, en leur donnant le moyen de satisfaire à bon marché la conscience américaine. Le gouvernement français n’attache qu’une relative importance à l’aspect formel des garanties envisagées ; en revanche, il éprouve le plus vif intérêt pour les moyens concrets de défense qui seront mis à notre disposition, car les risques que nous courons sont évidemment d’ordre avant tout militaire. Sur ce point, il faut reconnaître d’ailleurs que l’assistance américaine nous est garantie par la seule présence des forces américaines en Allemagne. Quant aux textes dont on parle, ils paraissent à première vue faits pour embrouiller plutôt que pour contenter l’esprit.

Parallèlement, les États-Unis envoient une mission militaire à Londres, ce qui, de toute évidence, les engagent encore davantage en Europe. Il est important de ne rien faire qui remette en cause un résultat aussi important. Quant à ce qui est du pacte atlantique, il a déjà été évoqué dans la presse européenne, et voilà que M. Truman vient de convoquer le Congrès à une session exceptionnelle, en vue peut-être de lui soumettre quelque projet de cet ordre. Nous courons donc le danger de voir le problème passer au premier plan de la politique intérieure aux États-Unis.

Le gouvernement français et l’opinion publique française se montreront naturellement assez réticents à l’égard d’une formule de pacte atlantique. Déjà, les accords de Londres n’ont provoqué aucun enthousiasme. L’on peut évidemment répondre que la présence en Europe des armées américaines constitue un élément de sécurité véritable que nous recherchons, mais sans doute y a-t-il intérêt à ne pas trop souligner le fait aux yeux de l’opinion américaine pendant une année électorale. La politique des États-Unis prend certains risques, et il semblerait qu’aux yeux du Département d’État le pacte atlantique en soit la contrepartie. Peut-être va-t-il devenir l’un des enjeux de la lutte électorale. N’oublions pas, également, que l’actuelle administration américaine est condamnée. Dans ces conditions, si le texte en est vague et généreux, je ne vois pas qu’un tel pacte fût le dernier mot de la politique américaine à notre égard, mais, tout au plus, un instrument de collaboration future. C’est à ses développements concrets que nous le jugerons ; il devrait être le commencement d’une coopération plus étroite, et non pas la fin d’une espérance.

M. Bevin : Il me paraît extrêmement important pour nous de clarifier notre position sur ce point. Je ne suis pas, en principe, l’ennemi d’un pacte de l’Atlantique à la condition qu’il ne soit pas exclusif des garanties plus précises dont nous avons besoin. La conception américaine n’est pas très claire. Je ne crois pas, cependant, que les préoccupations électorales y tiennent une très grande place. Les Américains se demandent quelle doit être leur stratégie, et où ils doivent tracer la ligne de défense nécessaire à leur sauvegarde. Ils croient que cette ligne va de la Scandinavie jusqu’à la Grèce et jusqu’au Moyen-Orient, et se demandent quelle est la place qu’il convient de nous faire dans leur conception. À notre point de vue, il s’agit de se demander comment nous pouvons exploiter leur désir de sécurité dans l’hémisphère atlantique, comment nous pouvons obtenir de leur part des armements, comment nous pouvons avoir accès à leurs ressources. Je voudrais que nous conduisions les Américains en sachant nous-mêmes où nous voulons aller, et je suis persuadé que nous arriverons à obtenir d’eux qu’ils nous suivent. Voilà qu’ils veulent un pacte de l’Atlantique : si nous résistons, ils seront déçus. Les Canadiens, qui connaissent bien les Américains, nous disent que ceux-ci sont particulièrement préoccupés de ce qui peut se passer au Groënland, et du Spitzberg aux Açores : d’où leur idée de faire entrer les Scandinaves dans la combinaison. À nos yeux, il est bien clair que cette conception entraîne un certain affaiblissement de l’appui prévu, et un certain glissement excessif vers le Nord. Quant aux Scandinaves, les Norvégiens seront sans doute d’accord, mais l’appui de la Suède est douteux, et l’on peut se demander si des tentatives de pression sur Stockholm n’auraient pas pour résultat de repousser davantage encore la Suède dans la neutralité. Évidemment, les Américains espèrent que leur conception du pacte atlantique attirerait un certain nombre de gens et contribuerait à renforcer leur défense.

Ne pourrions-nous attaquer le problème sous deux formes à la fois ?

Il y aurait, d’une part, la garantie européenne, dont M. Bidault a justement souligné le caractère vital, et, d’autre part, nous donnerions notre garantie aux États-Unis dans l’Atlantique, qui constitue pour eux un domaine essentiel. C’est un océan qu’il faut absolument contrôler pour éviter une reprise de la guerre sous-marine qui fut si menaçante pendant le dernier conflit. L’Islande, le Groënland, les Açores, sont des points essentiels pour nous. Notre alliance avec le Portugal, qui existe depuis 600 ans, a été d’une grande utilité pendant la guerre, et on peut se demander si celle-ci aurait pu être gagnée sans les Açores.

Le projet de pacte de l’Atlantique ne nous satisfait point pleinement, car les Puissances occidentales seraient mécontentes d’une garantie limitée. Les États-Unis, de leur côté, ne se contentent point de Bruxelles et voudraient quelque chose de plus étendu. Il semble donc que nous devrions rechercher deux garanties à la fois : celle des États-Unis en faveur de l’Union occidentale sur le continent européen, et, si nous l’obtenions, celle des Puissances occidentales dans un pacte atlantique qui donnerait satisfaction à l’Amérique. Je crois que cette double position donnerait satisfaction à tout le monde, et qu’elle correspondrait à ce que nous recherchons, en matière de défense régionale, dans le cadre de la Charte des Nations unies.

Il faut tenir compte de la psychologie des Américains. Ils ont leurs forces en Europe, et ils ont donc intérêt à une association avec nous. Mais, ce qui les attirera vraiment, c’est un traité avec l’Union occidentale qui engloberait l’Atlantique, et qui apporterait à l’opinion américaine les mêmes satisfactions concrètes que nous lui demandons vis-à-vis de l’Union occidentale. Ce qui me frappe, c’est que si nous persistons à vouloir nous maintenir uniquement sur le plan du traité de Bruxelles, les Américains considéreront que toute l’aide prévue vient d’eux. L’assistance n’aura pas de caractère mutuel. Il me semble que nous devrions chercher à traiter sur une base où, précisément, l’assistance serait plus mutuelle.

Parlant au nom du gouvernement britannique, je dirai que notre avis est à peu près le suivant : nous ne voulons pas d’un pacte purement atlantique qui ferait simplement de nous une base américaine, un avant-poste américain ; nous concevons des arrangements, qui ne soient pas à sens unique, mais qui comportent des avantages des deux côtés. De plus, de tels arrangements faciliteraient la collaboration ultérieure, aux États-Unis, avec une administration républicaine, si les Républicains reprennent le pouvoir. Quelles que soient nos ressources en hommes et en production, nous ne pouvons, budgétairement, assumer seuls tout le poids de l’organisation de notre défense, et il nous faudra le concours américain.

J’en viens donc à conclure qu’il nous faut essayer de voir ce que nous pouvons faire pour accentuer le caractère mutuel de la collaboration. Sans doute, les élections américaines nous causeront de grandes difficultés ; mais il est tout de même extrêmement remarquable que les conversations de Washington aient pu être engagées dès maintenant, sous la présente administration, en dépit des élections prévues.

Séance du 20 juillet
Suite de la discussion sur les conversations de Washington

M. Spaak : Les conversations de Washington m’ont surpris. Peut-être ont-elles commencé trop tôt. J’aurais préféré, pour ma part, que les Cinq allassent d’abord jusqu’au bout de leur effort commun avant de se tourner vers les États-Unis. Au cours des conversations elles-mêmes, il me semble que nos ambassadeurs n’ont peut-être pas tout à fait assez insisté sur le fait qu’une éventuelle guerre russo-américaine constituait un phénomène tout à fait différent de ce que nous avons vu en 1914 ou en 1939. Dans ces deux cas, il s’agissait d’un conflit européen, né en Europe. Cette fois-ci, il s’agit avant tout d’un conflit entre les États-Unis et l’URSS, dans lequel nous nous trouverions entraînés. Logiquement, les Américains devraient donc être moins préoccupés d’obtenir de nous des garanties que notre alliance. D’ailleurs, le discours du président Truman avait apporté une approbation morale aux représentants des cinq Puissances, et les États-Unis nous avaient assuré qu’ils nous apporteraient aide et soutien aussitôt que nous aurions démontré notre propre volonté de collaboration. Je me trouve donc en complet accord de vues avec M. Bidault quand celui-ci nous expose que nous avons moins besoin de pacte nouveau que d’une aide américaine concrète.

MM. Bevin et Bidault ont souligné tous les deux les difficultés psychologiques que soulève le pacte atlantique. Nous sommes obligés de penser à nos opinions publiques, surtout dans les pays où il existe un parti communiste puissant et actif. Je n’ai eu aucune peine à faire ratifier par mon Parlement le pacte de Bruxelles, dont il m’a été facile de souligner les différents caractères, défensif, culturel, social. Mais, si je devais défendre à la Chambre un pacte de nature purement militaire, où entreraient à la fois la Scandinavie, les États-Unis, le Groënland, l’Islande, l’opinion publique en Belgique y verrait une association très étroite avec certains aspects de la politique américaine et en montrerait de l’inquiétude. Elle aurait l’impression que nous pouvons être entraînés sans exercer notre influence. D’autre part, on ne voit guère ce qu’un tel pacte ajouterait à la force de notre position actuelle si, militairement, les États-Unis ne sont point capables d’une intervention puissante.

Mais, si les États-Unis attachent une grande importance à un pacte atlantique et en font la condition d’une intensification de leur effort militaire, nous nous trouverions en présence d’un argument de poids et l’on ne pourrait rejeter facilement leurs propositions. En tout cas, il serait sage de leur demander : quel intérêt la combinaison présente-t-elle pour nous ? Quelle aide nous offrez-vous en échange ? C’est ce que M. Bidault disait tout à l’heure, et il faudrait faire de cette aide une condition sine qua non.

M. Bevin a lancé une idée intéressante à creuser, il a proposé de jumeler les deux pactes, d’obtenir l’adhésion des États-Unis au traité de Bruxelles moyennant notre propre adhésion au pacte de l’Atlantique. Il y aurait là, incontestablement, un pas en avant. On peut d’ailleurs se demander si l’évolution de la Scandinavie est suffisamment avancée pour que l’on puisse compter sur son concours.

En résumé, notre effort doit porter moins sur des garanties juridiques que sur l’appui militaire des États-Unis, qui ne doit pas se traduire seulement par la présence d’observateurs auprès du Comité militaire permanent de Londres, mais par une aide véritable en matière de défense. Car, si le conflit éclate entre les Russes et les Américains, c’est en Allemagne qu’il se produira, et les Américains ne nous ont pas encore dit comment ils y envisageaient notre défense commune. Il faut donc rester sur le terrain pratique, s’efforcer de connaître la position actuelle de la Norvège et du Danemark et tenter de savoir quel sera l’effort américain dans le cadre du pacte atlantique dont il est question. Quant à ce qui est d’un acte diplomatique nouveau, je ne vois pas qu’il y ait urgence ni nécessité à le conclure, il importe de consolider d’abord l’accord établi entre nous.

Le Baron Van Boetzelaert : Nous assistons actuellement à une évolution de la psychologie américaine qui est sans précédent dans l’histoire. La résolution Vandenberg et les comptes rendus des conversations de Washington nous montrent que les États-Unis sont prêts à venir à l’assistance de l’Europe. Il ne semble pas, toutefois, qu’il puisse s’agir d’une aide immédiate. Les Américains songent plutôt à un traité du genre du traité de Rio de Janeiro. Ce serait sans doute une erreur de notre part de ne pas saisir la perche qu’ils nous tendent, même s’ils n’accompagnent point leur offre d’un programme d’assistance immédiate. Nous avons plutôt intérêt à explorer les avenues qu’ils ont ouvertes et à examiner notamment si nous n’obtiendrions pas plus facilement ce que nous voulons des États-Unis au cas où la Scandinavie serait prête à entrer dans la combinaison. Pour ma part, je serais donc partisan de saisir l’offre qui nous a été faite.

M. Spaak : Je suis d’accord avec mon collègue néerlandais : il faut éviter de heurter les États-Unis, si nous sommes l’objet d’une offre ferme, et il est possible que l’on aboutisse plus facilement si le Danemark et la Norvège apportent leur adhésion. Mais la conception des États-Unis paraît être celle qui a présidé à la rédaction du traité de Rio. Cela peut se défendre quand il s’agit du continent américain où tout le monde doit faire face aux mêmes périls, c’est-à-dire au danger communiste, et où toute autre menace reste singulièrement lointaine. Il est clair que, pour nous, une telle conception est insuffisante. Le principe général dont nous devons nous inspirer, est celui de l’assistance automatique. Or, dans le cas d’une guerre russo-américaine, nous nous trouverions immédiatement en première ligne, et peut-être ne recevrions-nous qu’un secours tardif. Notre problème est donc de ne pas avoir à attendre l’arrivée des Américains, mais de les mettre en première ligne dès maintenant. De nouveaux pactes ne seraient pas sans danger ; par le pacte de Bruxelles, nous avons pris un premier risque, et il s’agit maintenant de bâtir notre force militaire commune ; mais étendre nos engagements et prendre des obligations juridiques qui nous lieraient de plus en plus à la politique des États-Unis en nous mettant à leur avant-garde, cela me paraît singulièrement difficile, et comporter bien des dangers, pour pas grand-chose en échange. Évidemment, il reste toujours le danger isolationniste auquel nous devons faire attention : sans quoi, je dirais que le pacte proposé est à peine justifié pour nous. En tout cas, il s’agit de quelque chose qui diffère profondément de nos espoirs, puisqu’à l’origine nous escomptions purement et simplement un rattachement des États-Unis au pacte de Bruxelles. La réaction de M. Bidault et la mienne sont donc les mêmes : il convient de nous montrer prudents et d’étudier de très près ce dont on nous parle. Voit-on, par exemple, le Luxembourg signer des pactes avec le Groënland et l’Islande ? D’autre part, il est fort important d’introduire dans la négociation cet élément essentiel qu’est l’assistance automatique. Un petit pays comme la Belgique ne peut s’engager que s’il est assuré d’une telle assistance ; à première vue, il y aurait plus d’inconvénients que d’avantages pour nous à nous engager avec une grande puissance sans que cet automatisme nous soit garanti.

M. Bevin : Tâchons de préciser de façon concrète ce que nous voulons. Il est important à nos yeux de ne pas compromettre l’intérêt que nous portent les Américains, et d’engager ceux-ci toujours davantage. L’utilité du pacte atlantique, c’est qu’il garantit la protection de leurs propres côtes, et non pas seulement celles de l’Europe ce qui est un élément important pour la présentation d’un traité au public américain. En outre, peut-être y a-t-il là un moyen de nous agréger la Scandinavie.

Pour le moment, il me semble que nous pourrions essayer d’arracher aux États-Unis un engagement plus précis, davantage propre à consolider le pacte de Bruxelles. Assurément, cela n’est pas facile pendant une année électorale, mais il n’y a pas lieu de désespérer. Les incertitudes que montrent les Américains ne doivent pas nous empêcher de les encourager, pendant que nous poursuivons l’amélioration de notre défense sur le plan militaire. Il faut nous rendre aussi indépendants que possible, afin de pouvoir négocier, même avec nos partenaires, sur un pied de plus grande égalité. Je suis également d’accord avec M. Spaak pour penser qu’il convient de faire mieux comprendre à l’Amérique qu’elle a besoin de nous. Quant à la participation du Canada à un pacte de défense, elle est d’un intérêt vital pour nous, non pas à cause de son matériel humain, qui est faible, mais en raison de ses ressources immenses en matières premières et de sa position géographique.

Je ne cacherai pas que je suis plutôt déçu par un projet de pacte atlantique influencé par le traité de Rio de Janeiro. D’autre part, aucun arrangement n’a été prévu jusqu’ici en Allemagne occupée, alors que nous ne savons pas quand nous aurons un accord avec les États-Unis ; et pourtant, comme l’a fait observer M. Spaak, s’il se produit un conflit, nous nous y trouverons tout de suite engagés. Cent fois les Américains m’ont demandé : combien la Grande-Bretagne peut-elle tenir ? Je leur ai répondu : Pas un jour, il faut que vous entriez en action aussitôt, nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’attendre qu’il se produise un nouveau « Peal Harbour ». J’ai toujours été très franc avec le général Marshall, je lui ai toujours déclaré catégoriquement qu’il nous était impossible de mettre sur pied un système de défense pour permettre aux Américains de réfléchir, ou de succomber sous le poids de dettes de toutes espèces pendant que périt notre économie.

Si nous parvenons à aiguiller les discussions de Washington vers un accord qui nous offre plus de garanties et ceci simultanément avec une action concertée pour le développement de nos ressources militaires, nous pourrions alors, nous autres Européens, examiner s’il nous est possible d’étendre le pacte de Bruxelles, et comment l’on pourrait concevoir un pacte atlantique auquel viendraient s’agréger d’autres Puissances. L’attitude des États-Unis à cet égard est incertaine et nous ne savons pas si nous réussirons à leur extorquer des engagements plus concrets. Mais il faut éviter de leur donner l’impression que nous sommes tièdes ou que nous jetons de l’eau froide sur leurs propositions, ce qui ne manquerait point de les faire reculer.

Nous sommes en présence d’une chance à ne pas négliger, et il faut procéder à un examen plus détaillé de la question. Nos ambassadeurs à Washington se trouveront gênés si nous ne clarifions pas un peu l’attitude de nos gouvernements. Mais ce n’est pas ici que nous pouvons le faire, pendant le court délai qui nous est imparti, en confiant l’étude du problème à un sous-comité. Il me paraît préférable de confier la question à la Commission permanente de Londres. Nous lui dirons que nous voulons quelque chose de différent du traité de Rio et une discussion plus serrée et plus efficace de la garantie américaine à l’Union occidentale. Parallèlement, il est important de poursuivre l’œuvre entamée entre les Cinq : si nous pouvons faire état de progrès réels, notre position s’en trouvera singulièrement améliorée, et notre propre secours augmentera d’importance.

M. Bidault : Je suis d’accord avec la substance des déclarations de M. Bevin ainsi qu’avec les conclusions de M. Spaak ; mais je voudrais dire qu’il convient d’être prudents en ce qui concerne le sérieux de la politique américaine, qui est soumise à bien des variations, et, par conséquent, le sérieux du projet de pacte atlantique. Je redoute qu’une telle proposition, substituée à un appui plus concret, n’ait pour résultat, si nous nous n’y rangeons trop facilement, de rassurer et de satisfaire à bon compte la conscience américaine, tout en nous nous nourrissant de viandes creuses… Ce pacte atlantique, dont nous parlons, c’est un animal fabuleux, une licorne ; aucun texte ne nous a été soumis. Avant de prendre des engagements graves, il faut savoir exactement ce qu’on a dans l’esprit.

Quant au traité de Rio de Janeiro, M. Spaak a justement indiqué qu’il ne constituait pas un exemple satisfaisant. Les États-Unis eux-mêmes, si je m’en souviens bien, n’en ont pas été contents, et l’opposition des pays de l’Amérique du Sud a empêché d’y inscrire quelques-unes des dispositions auxquelles Washington tenait le plus. Je ne vois donc point de raison de considérer comme une merveille ce que le Département d’État lui-même a jugé médiocre.

J’insiste également sur la prudence que commande la situation à Berlin. Nous avons fait un pacte de sécurité parce que nous sentions notre sécurité menacée. Mais il ne faut point que des traités nouveaux créent des périls nouveaux. Chez certains, le soupçon provoque la colère. Réfléchissons donc avant de conclure : et ne perdons point de vue que les risques doivent être compensés par des garanties. Les informations que je reçois de Washington montrent un singulier défaut de sens des réalités chez les représentants du Département d’État.

(M. Bidault donne alors lecture du paragraphe 2 du télégramme nº 3218 de Washington, où il est question de mettre l’embargo sur certains chargements de caoutchouc destinés à l’URSS)2.

Si c’est avec de tels procédés que Washington pense rassurer l’Europe, et si c’est sur de telles bases que l’on conçoit un pacte atlantique il sera bien difficile d’obtenir que les opinions et des gouvernements européens s’y intéressent.

M. Bevin : Le plus piquant de l’affaire du caoutchouc, c’est que les Russes viennent de nous en acheter 170 000 tonnes et qu’ils ont exigé de les payer en dollars américains bien qu’ils aient de la livre en abondance.

M. Bidault : J’en viens à ma conclusion : il faut prendre grand soin de ne pas décourager les États-Unis, et de ne point leur donner l’impression que nous prenons en mauvaise part leurs suggestions, ce qui pourrait offenser leur susceptibilité. Mais nous en sommes actuellement à une besogne d’exploration qui peut, sans inconvénient, être poursuivie pendant un certain temps. La proposition de M. Bevin est sage : c’est une excellente idée de faire examiner le problème dans son ensemble par la Commission permanente de Londres, et nous verrons le résultat de ses travaux. L’ambassadeur de France à Washington nous envoie des informations où l’esprit français de logique et de système parvient à mettre un certain ordre ; mais la lecture des comptes rendus complets laisse une impression de confusion et même de bafouillage. Il sera excellent d’y voir plus clair.

Le Baron Van Boetzelaer : Les cinq ministres des Affaires étrangères sont donc d’accord pour inviter la Commission permanente de Londres à étudier les comptes rendus des entretiens de Washington, à en dégager les traits essentiels, et à élaborer, en s’inspirant des idées échangées au cours de notre discussion, un projet de directives concertées pour les représentants des cinq Puissances à Washington, projet qui sera soumis aux gouvernements.

Troisième partie : Rapport du Comité militaire permanent

Les cinq ministres des Affaires étrangères prennent alors connaissance du rapport établi par le Comité militaire permanent sur son activité depuis sa création, rapport que le colonel Mallaby, secrétaire du Comité, résume en quelques phrases.

Une très brève discussion s’engage ensuite, dont voici les points essentiels :

M. Bevin : Pouvez-vous nous indiquer si l’inventaire des ressources des Cinq est à peu près terminé, ce qu’il révèle, ce que l’on doit penser de notre capacité industrielle, et si la tâche de reconstruction militaire qui nous attend est particulièrement ardue ?

Le colonel Mallaby : L’inventaire est terminé, sauf en ce qui concerne le Royaume-Uni qui n’a pas encore répondu à notre questionnaire. Il révèle avant tout la complète insuffisance de nos armements actuels. Notre capacité industrielle, en ce qui concerne la fabrication de certaines armes, n’en est pas moins réelle. Quant à la tâche qui nous attend, elle est immense, et ses répercussions budgétaires atteindront une grande ampleur.

M. Spaak : Il me semble qu’il y a trois questions principales à considérer : l’organisation des armées, la standardisation des armements, l’organisation du commandement.

Le colonel Mallaby : L’organisation du commandement est la première que nous ayons considérée car il nous semble qu’elle doit être réglée tout d’abord : après quoi, il sera plus facile d’établir des plans.

En ce qui concerne l’harmonisation des armements, le sous-comité de l’air a obtenu des résultats très sérieux facilités par le fait que toutes les aviations occidentales empruntent actuellement des méthodes et des types anglais. En matière de standardisation, nous sommes moins avancés, mais nous venons de constituer un nouveau sous-comité spécial, qui est appelé à obtenir rapidement de bons résultats dans le domaine de l’artillerie, notamment en ce qui concerne Benelux.

M. Spaak : J’aimerais mettre dans cette discussion quelques buts précis et quelques dates. À un moment où nous autres Belges nous sommes obligés de modifier l’organisation de notre armée, je voudrais être sûr que cela se fasse conformément à la politique générale des alliés. Je pense qu’il convient donc de prévoir une nouvelle réunion des ministres de la Défense nationale.

M. Bidault : Le communiqué du 17 avril a prévu qu’ils se réuniraient toutes les fois que cela serait nécessaire, mais sans établir de périodicité.

Le colonel Mallaby : Je pense que vers la fin du mois d’août, nous serons prêts à soumettre à leurs délibérations un certain nombre d’éléments importants, notamment en ce qui concerne la conception stratégique générale et le commandement.

Le Baron Van Boetzelaer : Je propose donc que nous invitions les ministres de la Défense nationale à tenir une nouvelle réunion à la fin du mois d’août pour y examiner tout spécialement les deux problèmes dont vient de parler le colonel.

M. Bidault : Je demande qu’on y ajoute la question du financement des commandes d’armements, qui présente une importance particulière.

M. Spaak : Quelle est exactement la position des observateurs américains auprès du Comité militaire permanent de Londres ?

M. Bevin : J’ai discuté la question avec M. Douglas, et, avant mon départ de Londres, il m’a téléphoné pour m’indiquer que le Département d’État avait décidé d’accepter l’invitation officielle des Cinq, et que les officiers de la mission militaire américaine participaient aux travaux et aux discussions, comme les membres du Comité, mais sans voter.

M. Spaak : Il y a là un terrain pratique à cultiver pour attirer davantage les Américains vers nous. Il faudrait également étudier ce que les Américains sont disposés à faire en zone allemande occupée s’il s’y produisait un conflit.

Quatrième partie : Sécurité

M. Bidault propose de renvoyer la question devant la Commission permanente de Londres. Il constate que Paris est actuellement le meilleur centre en ce qui concerne la documentation sur le mouvement communiste, et que c’est donc à Paris qu’il conviendrait de se réunir si la discussion doit être menée en commun.

M. Spaak se déclare d’accord avec un préjugé favorable, et il est convenu que la Commission permanente de Londres étudiera la question, en lui donnant une priorité.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 6)

1 Note manuscrite : « Exemplaire de M. Chauvel ».

2 Voir document no 47.

55

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 2725-2729.

Londres, 20 juillet 1948, 20 h. 05

Réservé.

(Reçu : le 20, 21 h. 45)

La démission du Cabinet provoque en Angleterre un sentiment de stupeur. On n’ignore pas les difficultés de la tâche de M. Schuman et de son gouvernement. Mais à observer l’habileté avec laquelle il avait franchi les obstacles qui s’accumulaient sans cesse sous ses pas, on était convaincu que c’était à lui qu’il appartiendrait de guider le pays durant la période de danger international où nous sommes entrés.

L’événement d’hier soir a soulevé une profonde inquiétude et beaucoup se demandent si l’opinion française a conscience de la gravité des problèmes qui peuvent se trouver posés d’un moment à l’autre.

Certains évoquent la situation où se trouvait la France en 1938 au moment de l’Anschluss.

Je me permets de dire que, du point de vue de nos affaires extérieures et de la sauvegarde des intérêts primordiaux du pays, il est indispensable que la crise ministérielle soit rapidement résolue.

Nous avons pu jusqu’à présent exercer une influence modératrice dans les conversations tripartites de Londres. Si les décisions capitales que peut appeler l’affaire à Berlin devaient se prendre en dehors de nous, nous aurions, j’en suis convaincu, tout à perdre et rien à gagner. La Grande-Bretagne, laissée face à face avec les États-Unis et manquant à la fois du soutien et de l’optique continentale, ne serait peut-être plus en mesure de leur faire entendre seule la voix de la prudence, et les décisions qui interviendraient ainsi n’en affecteraient pas moins, que nous le voulions ou non, notre sécurité et notre vie même.

Dans la mesure, d’ailleurs, où les chances d’un dénouement possible de la crise dépendraient de la promptitude des décisions alliées, il est évident que l’absence d’un gouvernement français jouissant de sa pleine autorité est chose grave.

Interrogé par M. Douglas et par sir William Strang, je leur ai répondu que si la note demeurait dans les lignes dont nous étions convenus hier, je ne doutais pas que, quel que fût le gouvernement qui serait formé, elle aurait d’une manière générale son approbation. Si non, et sous réserve de ce que Votre Excellence avait pu (…)2 à M. Bevin, je ne voyais pas comment la question pourrait être traitée comme une simple affaire courante.

J’aurais besoin de savoir ce qui a pu être décidé à cet égard.

(Direction d’Europe, Grande-Bretagne, volume 39)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « M. Maillard, ne pas diffuser ».

2 Lacune de déchiffrement.

56

M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 1646.

Washington, 20 juillet 1948.

Par une communication en date du 18 juin vous avez bien voulu me prier de vous faire savoir dans quelle mesure il me semblait que les États-Unis eussent désormais tendance à s’intéresser moins directement à l’évolution des affaires de l’Amérique Latine.

La dernière guerre mondiale et l’abandon de l’isolationnisme qu’elle a entraîné, en contraignant les États-Unis à se détourner de leurs objectifs continentaux traditionnels pour prendre une part active et chaque jour grandissante aux affaires du monde entier, ont évidemment contribué à faire passer au premier plan de leurs préoccupations l’Europe d’abord, l’Extrême-Orient ensuite. Dans la mesure où l’Amérique du Sud ne présente pas aux yeux de Washington de difficulté politique qui doive être résolue en première urgence, l’intérêt que l’on porte ici à ses problèmes a été toutefois moins diminué que mis en veilleuse. L’attention vigilante qu’apportent les États-Unis à suivre les méandres de la politique sud-américaine ne me paraît pas en effet s’être notablement relâchée.

Le désordre persistant en Amérique centrale, la part qu’y jouent le Venezuela et Cuba, les événements du Paraguay et du Pérou, l’agitation anti-américaine en Uruguay, les difficultés que rencontre le régime Dutra au Brésil ne sont évidemment pas sans préoccuper Washington, où l’on paraît déterminé à intervenir avec discrétion et fermeté dans les questions susceptibles d’intéresser plus directement la sécurité des États-Unis2. L’action de ceux-ci s’est fait notamment sentir dans le dénouement de l’insurrection de Costa Rica. Sans doute la reconnaissance du gouvernement de Managua ne décèle-t-elle pas par ailleurs le simple désir de se conformer à l’une des décisions de la conférence de Bogota. L’attitude américaine vis-à-vis des dictateurs du Honduras et de Salvador sera sans doute également dominée par le désir de ne pas permettre à la politique guatémaltèque d’intervention à remporter dans ces deux républiques le succès que recherche le Dr Arevalo. La correspondance de notre Ambassade au Mexique a, par ailleurs, rappelé au Département la volonté américaine de ne tolérer dans ce pays aucun désordre grave.

Après l’accueil mitigé fait à Bogota à la délégation américaine, et qui manifestait la sympathie décroissante des Républiques comme leur intention de contester la primauté des États-Unis dans la politique de l’hémisphère, les émeutes parurent à ce pays-ci une humiliation supplémentaire, et l’on redouta pendant quelque temps que la conférence tournât au désastre. Pour désagréable qu’en ait été l’atmosphère, les réunions ne se sont toutefois pas achevées sans que les États-Unis eussent atteint leurs objectifs essentiels par le vote de la charte de l’Organisation des États américains, de la convention économique et de la déclaration sur la préservation de la démocratie sur le continent. Sans s’être d’autre part engagée ouvertement sur la question coloniale, la délégation américaine estime que son action modératrice avait influé de façon décisive sur le vote d’une déclaration d’après elle platonique, et dont la mise en application n’a pas encore commencé.

Quand M. Marshall demanda non sans rhétorique, lors de la première réunion du Comité de direction de la conférence, si l’ordre du jour de celle-ci ne comprenait pas un paragraphe permettant à l’assemblée de traiter le problème des activités subversives dans cet hémisphère, les représentants du Chili, du Pérou et du Brésil s’associèrent à son désir de provoquer le vote d’une condamnation du communisme. Les dictatures les plus marquées de l’Amérique Latine, celles du Paraguay, du Nicaragua et de la République Dominicaine se montrèrent malheureusement d’aussi enthousiastes soutiens de cette politique. Fidèle à sa doctrine de la « position intermédiaire » l’Argentine refusa au début de s’y associer tandis qu’un groupe de pays comprenant le Guatemala et le Mexique, et dont le Venezuela prit la tête, déclarait que la véritable menace subie par les institutions démocratiques en Amérique venait non de la gauche, mais de la droite. Les débats confus qui s’en suivirent provoquèrent toutefois le triomphe de la thèse américaine, et depuis la déclaration de M. Marshall rejetant sur le communisme la responsabilité des désordres de Bogota il a été entendu non sans euphémisme que le communisme, principal facteur de trouble de l’hémisphère, s’appliquait à envenimer les relations des États de l’Amérique Latine avec les États-Unis.

L’opposition constitutionnelle ne se traduisant généralement en Amérique du Sud que par des complots, les partis communistes tirent d’elle des moyens d’actions hors de proportion avec leur force propre dans des pays où ils ne représentent en général qu’une faible portion des corps électoraux. L’URSS étant loin, et du reste incapable d’apporter à l’Amérique Latine une aide économique réelle, les communistes trouvent leur principal point d’appui dans l’attirance qu’ils exercent sur les vastes courants de troubles et de mécontentements, qui agitent en profondeur presque toutes les Républiques, dont ils semblent caractériser au premier chef la vie publique.

L’inquiétude présente semble avoir plusieurs sources. Il aurait été d’abord inconcevable que l’Amérique Latine ne ressentît pas l’appel d’une époque révolutionnaire, quand tant de gouvernements viennent d’être renversés, tant de valeurs anciennes déracinées. Un continent largement peuplé d’Indiens ne pouvait ne pas connaître le contrecoup du mouvement qui soulève contre leurs anciens maîtres blancs les peuples de l’Asie du Sud-Est.

Le mécontentement sud-américain se fait jour, semble-t-il, dans trois directions : par l’aggravation du nationalisme, par la croissance de partis populaires et par celle d’un fort mouvement syndicaliste dans différents pays. Le nationalisme, et ce n’est pas là son aspect le moins significatif, semble se manifester aujourd’hui moins par des revendications de vanité que par une tendance à la mise en œuvre de vastes projets d’industrialisation et par une hostilité manifeste à l’égard de la domination « impérialiste » des pays en question par des intérêts et par des États étrangers, et singulièrement par les États-Unis. Les partis politiques qu’il favorise font à leur tour appel aux masses en préconisant le changement de l’ordre social et la poursuite d’un meilleur niveau de vie, en mêlant les termes de liberté et d’égalité, mais en mettant l’accent davantage sur celle-ci plutôt que sur celle-là. Enfin les syndicats qui se sont formés avec la connivence ou du moins la tolérance de plusieurs gouvernements se sont montrés foncièrement nationalistes, vigoureusement anti-impérialistes ; en fait, ils tombent presque toujours sous la coupe d’un des partis populaires.

C’est à ces forces nationales mal canalisées que le communisme fait appel. Sa propagande, active dans les Trade Unions, tend à exaspérer dans les groupes raciaux, indiens ou nègres, l’esprit de classe et le nationalisme. Les diverses représentations soviétiques en Amérique du Sud secondent son action en distribuant soit des brochures de propagande, soit la traduction de publications soviétiques, soit des bulletins d’information abondamment diffusés parmi les leaders des organisations syndicales et populaires.

L’attitude de la délégation des États-Unis à Bogota a démontré l’intérêt attentif et inquiet avec lequel on suit ici le développement des activités communistes en Amérique du Sud. Plus que le Kremlin et ceux qui lui obéissent, c’est toutefois le régime du général Perón qui fait aujourd’hui figure d’ennemi numéro un des États-Unis dans cette partie du continent. On ne sous-estime ici ni son importance, ni sa force d’attraction. Malgré sa démagogie, son gouvernement est en effet le premier gouvernement argentin qui ait marqué un intérêt avoué et constant pour le bien-être de la classe ouvrière. Ses réalisations dans le domaine social sont vantées à son de trompe dans l’Amérique du Sud par les « attachés pour le travail » que comptent les ambassades argentines et qui, recrutés généralement parmi les éléments de second ordre du mouvement syndicaliste argentin favorable à Perón, établissent des contacts permanents avec les leaders locaux des « Trade Unions » à l’encontre desquels ils ont peut-être des moyens de pression extrêmement persuasifs. L’action ainsi entreprise suffit partiellement à expliquer l’attrait indéniable qu’exerce le général Perón sur diverses nations sud-américaines, et auquel contribue certainement par ailleurs sa résistance ouverte à la politique des États-Unis.

On sait la longue histoire des démêlés politiques de Buenos Aires et de Washington et des desseins ambitieux qui, conditionnés par le soutien financier des États-Unis, n’ont pu finalement aboutir. Utilisant au maximum les difficultés des États-Unis, l’Argentine n’en a pas moins joué, après comme avant sa reculade de Rio de Janeiro, la carte de la « 3e position » avec une souplesse remarquable, faisant alterner une lutte implacable contre la prépondérance économique de Wall Street, avec le souci constant de ne pas pousser à l’extrême sur le plan politique des mesures de provocation à l’égard d’un pays qui demeure le seul rempart efficace du continent contre le communisme et contre une agression éventuelle.

La correspondance récente de notre ambassade à Buenos Aires a signalé au Département les améliorations récemment obtenues par le gouvernement argentin dans le domaine politique comme les inquiétudes croissantes que lui valent ses difficultés financières. Mais on n’est pas dupe ici des succès politiques du gouvernement Perón, que l’on veut abattre, et dont la perte de prestige subie par l’Argentine à la conférence de Bogota a du reste démontré la faiblesse aux autres Républiques sud-américaines. Le gouvernement de Washington entend se faire une arme de sa puissance économique et financière pour pousser à la chute d’un régime dont le maintien lui paraît dangereux pour la tranquillité de l’Amérique du Sud, et plus encore pour la sécurité des États-Unis dans la poursuite de leur politique mondiale.

Les pays de l’Amérique Latine s’attendaient au début de l’année à ce que les États-Unis accomplissent à leur profit un effort financier comparable à celui qui avait été affecté au relèvement de l’Europe, et ils escomptaient recevoir d’eux les moyens tant de financer leurs exportations que d’industrialiser des contrées exportatrices de produits qu’elles ne peuvent transformer et dont, l’Argentine mise à part, l’économie est rudimentaire. Mais la volonté de Washington de ne se laisser détourner par aucune considération de la priorité nécessaire au relèvement de l’Europe provoqua rapidement une désillusion et une rancœur que plusieurs gouvernements articulèrent hautement. L’Amérique Latine espérait toutefois que la conférence de Bogota fournirait à l’Amérique du Nord désireuse malgré tout, pensait-on, de reprendre son magistère moral l’occasion de libéralités qui ne se produisirent pas. Ce fut une grande désillusion pour la conférence, le 8 avril, que de devoir admettre que la contribution directe des États-Unis au relèvement de l’hémisphère se bornerait à l’augmentation de cinq cents millions de dollars des disponibilités de l’Exim Bank pour l’Amérique Latine. Les chiffres fabuleux de l’ERP sonnant encore dans leur mémoire, les délégués latins ne se montrèrent guère réceptifs à ce qui leur parut une concession sans valeur.

On n’a cependant pas à Washington l’impression de négliger dans le domaine économique les autres membres de l’Union panaméricaine autant que ceux-ci le prétendent ; et, tout en reconnaissant l’impossibilité de leur conserver les balances commerciales extrêmement favorables dont ils avaient bénéficié pendant la guerre, on estime avoir fait le possible durant les années d’après-guerre pour leur procurer dans le domaine des échanges des rentrées de dollars substantielles. La balance commerciale des États-Unis avec les pays de l’Amérique Latine pour les années 1938, 1944 et 1946, dernière année pour laquelle on possède, paraît-il, des statistiques complètes, s’est du reste établie comme suit :

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Les achats de matières premières effectués en Argentine pour l’Europe ont donc encore procuré à ce pays en 1946 un excédent d’exportations aux États-Unis de plus d’un million de dollars, alors que sa balance commerciale en 1938 était déficitaire de 46 millions. La balance commerciale des États-Unis avec le Brésil, le Chili, la Colombie, Cuba, Salvador, Guatemala reste favorable à ces pays. La Bolivie, Haïti, l’Uruguay étaient voici deux ans dans une situation meilleure qu’en 1938. La balance commerciale est, par ailleurs, devenue négative en ce qui concerne les intérêts de la République Dominicaine et du Paraguay. Et le déficit des échanges avec Costa Rica, l’Équateur, le Honduras, le Nicaragua, Panama, le Pérou et le Venezuela marque, au détriment de ces contrées, un déficit accru dans des proportions considérables ; il est devenu catastrophique dans le cas du Mexique, dont les importations de produits américains ont passé en huit ans de 12 986 000 à 217 953 000 dollars et qui vient de se trouver acculé à la dévaluation de sa monnaie.

Non seulement les États-Unis estiment les difficultés actuelles de l’Amérique Latine un accident nécessaire, mais ils entendent faire contribuer positivement celle-ci au redressement de l’Europe, et se servir de l’ECA3 pour faire pression sur elle afin d’obtenir l’octroi de crédits sud-américains aux pays bénéficiaires du plan Marshall. Quand celui-ci fut discuté à Washington, ses auteurs avaient précisé que d’autres pays que les États-Unis devraient apporter leur aide à l’Europe, et leur point de vue n’a pas varié. Le Brésil pourrait notamment, dans l’esprit du gouvernement américain, augmenter le plafond des accords de paiement. Ce pays-ci désire que l’Argentine non seulement fasse de même, mais accorde à l’Europe, des crédits substantiels ; et il entend utiliser à fond la pénurie de l’Argentine en dollars pour l’amener à céder ; les États-Unis ont même arrêté partiellement leurs échanges avec ce pays, malgré les dispositions de la Charte de l’ITO4.

Désireuse, d’autre part, d’être agréable au Congrès, et afin de pouvoir affirmer à celui-ci que les États-Unis ne financent pas la totalité des exportations de l’Amérique du Sud vers l’Europe, l’ECA veut essayer de compenser les exportations de l’Amérique du Sud vers l’Europe par celles de ce continent vers l’Amérique du Sud. Ses administrateurs souhaiteraient contrôler un vaste système de compensation entre l’ensemble de l’Europe et l’ensemble de l’Amérique Latine, ou, à tout le moins, développer à l’extrême la pratique des accords commerciaux bilatéraux. Cette procédure, qui ne comporte aucun désavantage pour les pays européens bénéficiaires de l’ERP5, ne contribue par contre en rien à apaiser la soif de dollars des pays de l’Amérique Latine, et elle est pour ceux-ci un autre motif de mécontentement.

Un vif conflit oppose enfin les États-Unis à l’Argentine sur la question des prix, beaucoup plus élevés, on le sait, en Argentine qu’aux États-Unis. Là encore il s’agit peut-être moins, pour l’ECA, de raisons relevant de la politique générale américaine et du souci des convenances que de la crainte du Congrès. L’ECA ne veut pas, en tout état de cause, que les nations bénéficiaires de l’ERP achètent plus cher en Argentine qu’aux États-Unis et dans les autres pays de l’hémisphère, et elle n’entend pas financer le plan quinquennal argentin de « libération économique » en fournissant aux pays européens des dollars qui seraient employés, comme l’année dernière, à payer à l’IAPI6 plus de $4.00 du blé pour lequel les producteurs argentins reçoivent de leur gouvernement de $1.21 à $1.37, seulement. On s’affirme ici résolu à utiliser au mieux les récoltes du Canada et des États-Unis, qui s’annoncent excellentes, pour ne pas céder aux rebuffades et aux menaces de M. Miranda, et ne pas payer le blé plus cher que son prix de revient sur le marché de Chicago, plus le coût du transport vers les ports du golfe du Mexique. Aussi bien tant que le problème des prix ne sera pas réglé, l’Argentine sera-t-elle hors d’état de déterminer les sommes qui lui reviendront sur l’ECA. On estime en tout cas que même si elle acceptait les prix de concurrence requis par l’ECA le déficit annuel des pays du plan Marshall dans leurs échanges avec elle serait au moins de 500 millions. Si elle refusait de s’incliner, le prélèvement supplémentaire sur les ressources de l’ECA qui s’en suivrait approcherait sans doute de 250 millions de dollars par an, et l’on conçoit que les États-Unis se refusent à débourser à son profit durant les quatre ans assignés au plan Marshall un milliard de dollars supplémentaire, qui risquerait du reste d’accroître l’inflation non seulement en Argentine mais aux États-Unis. Si la ligne de conduite de ce dernier pays est en l’occurrence compréhensible, peut-être gagnerait-elle à être poursuivie avec une rigueur moindre que celle dont fait preuve M. Struve Hensel, représentant de l’ECA à Buenos Aires, et qui suscite au Département d’État de discrètes critiques. La pénurie aiguë de dollars où se trouve l’Argentine et qui, d’après la Chambre de commerce de Buenos Aires, s’est traduite en 1947 par un déficit de sa balance commerciale de 500 millions de dollars environ, devrait en effet permettre à l’ECA de parvenir à ses fins et d’obtenir de ses antagonistes des concessions autrement substantielles que celles qu’a rapportées au Département la dépêche nº 517/AM du 29 juin de notre Ambassade en Argentine.

Le gouvernement américain traite donc aujourd’hui avec une fermeté accrue les pays de l’Amérique Latine, qui ne sauraient afficher à son égard une indépendance autre que verbale ; mais rien ne permet d’affirmer que l’intérêt qu’il leur porte soit réduit. Il semble que les banques et les capitalistes privés ne soient pas moins attentifs aux 20 Républiques. Leurs relations d’affaires avec elles sont anciennes et dans certains cas, tel au Chili et au Centre-Amérique, les sociétés américaines exercent pratiquement sur les affaires un contrôle quasi absolu. Si les échanges commerciaux sont souvent entravés par le nationalisme économique des Républiques sud-américaines et par la mauvaise gestion des affaires de certaines d’entre elles, d’où découlent des difficultés de trésorerie semblables à celles qui ont amené au début de l’année le Foreign Credit Bureau à restreindre l’octroi aux acheteurs sud-américains de crédits à longs termes, la faute n’en est pas aux milieux d’affaires des États-Unis. La suspension par différents pays du service de leur dette étrangère a provoqué d’autre part l’arrêt des investissements privés, que l’Amérique du Sud qualifie du reste « d’opérations d’asservissement économique », encore qu’elle soit hors d’état de s’en passer.

L’attitude de la délégation américaine à Bogota a toutefois amené les Républiques latines à se rendre compte qu’elles ne pourraient obtenir des dollars que de sources privées, à condition encore que le régime des expropriations soit assoupli, le service des dettes repris et le système des transferts amodié. Les récriminations de différentes Républiques, celles notamment du Mexique et du Venezuela, comme leurs objections d’ordre constitutionnel contre l’octroi aux capitalistes étrangers évincés de compensations équitables, n’ont pas amené les États-Unis à composition, et il leur a fallu céder. Plusieurs d’entre elles ont déjà repris le service de leur dette étrangère. Quant à la décision récente de la Banque centrale d’Argentine d’autoriser la sortie des capitaux entrés dans le pays depuis le 1er janvier et le rapatriement des revenus et bénéfices correspondant aux capitaux entrés en Argentine avant 1948, elle marque, escompte-t-on ici, le début de la capitulation du régime Perón. Le gouvernement brésilien envisagerait, d’autre part, de provoquer l’investissement de capitaux américains qui seraient affectés à l’industrialisation du pays, moyennant garantie de libre transfert des bénéfices et de rapatriement des capitaux en cas de besoin. On prévoirait, dans cet ordre d’idées, la constitution de plusieurs sociétés américano-brésiliennes.

Dans la poursuite du maintien de leur influence en Amérique Latine, les États-Unis conservent donc, en définitive, des moyens importants dont l’attrait du dollar, l’idéal que représente pour des populations arriérées le plus haut niveau de vie du monde, la possession enfin du mécanisme industriel le plus puissant ne sont pas les moindres. Leur forme militaire ne doit pas davantage être négligée à cet égard et, malgré leurs agacements, les pays latino-américains sont obligés de tenir compte du fait que leur principal partenaire dans le domaine économique est également la seule puissance militaire proche d’eux, et le meilleur garant éventuel de leur indépendance. Si les États-Unis combinent ces éléments de force avec la poursuite d’une politique équitable respectant le nationalisme des républiques, s’abstenant d’intervenir ouvertement dans leurs affaires, les traitant en égales et coopérant avec elles dans la réalisation d’un programme d’équipement raisonnable, sans doute leur prestige pourrait-il être assez aisément restauré dans le sud de l’hémisphère occidental. Leur propagande politique et culturelle, qui ne semble pas ralentir, y travaille sans doute. Mais ils auraient tort, dans cet ordre d’idées, de négliger l’attraction qu’exerça pendant longtemps sur des pays imprégnés d’idéologie rationaliste le système politique qui semblait être la manifestation la plus remarquable de l’esprit démocratique dans le monde. Et l’on peut se demander si la conception plus restreinte des libertés civiles qui prévaut aux États-Unis depuis quelques années n’a pas contribué à la désaffection de l’Amérique Latine dans une mesure moindre sans doute, mais aussi appréciable que la restriction de leurs libéralités financières.

(Direction d’Amérique, Généralités, volume 53)

1 Dépêche communiquée aux Ambassades de France à Rio de Janeiro et de Buenos Aires, ainsi qu’à 25 destinataires sous bordereau collectif no 541. Note manuscrite : « Ronéoter (aussitôt le résumé fait) ».

2 Au sujet de cette agitation en Amérique centrale, voir l’intéressante dépêche no 218 du ministre de France à Guatémala du 19 juillet 1948 (non reproduite) où il explique que le mouvement révolutionnaire est, dans son essence première, démocratique, social et national mais qu’il faut la replacer dans un cadre plus vaste des relations Est-Ouest. Toutefois, il ne pense pas que cette agitation pourrait donner lieu à des désordres trop importants, tant est grande la force de modération des États-Unis.

3 E.C.A.: European Cooperation Agency.

4 I.T.O.: International Trade Organisation.

5 E.R.P. : European Recovery Program, soit le plan Marshall.

6 I.A.P.I. : Instituto Argentino de Promoción del Intercambio, soit l’Institut argentin de promotion du Commerce extérieur.

57

M. PAYART, AMBASSADEUR DE FRANCE À BELGRADE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 668.

Belgrade, 20 juillet 1948.

Une résolution adoptée le 13 juillet par le Comité central du parti communiste bulgare à l’issue d’une réunion plénière, déclare que les accords de Bled n’ont pas été respectés par la Yougoslavie. Elle nous apprend que ces accords prévoyaient le rattachement de la Macédoine du Pirine à la République populaire de Macédoine. Elle ajoute que ce rattachement, ainsi que la création d’une fédération des Slaves du Sud, demeureront irréalisables tant que la Yougoslavie restera infidèle à l’idéal socialiste et démocratique international.

La rupture des communistes yougoslaves avec le Kominform a donc, entre autres conséquences, celle d’ajourner sine die tous les projets de fédération balkanique, large ou restreinte. De plus, elle remet en question les concessions, de fait ou de principe, accordées à la Yougoslavie, touchant la question macédonienne, par les dirigeants bulgares.

En ce qui concerne l’ajournement de la mise en œuvre des projets de fédération balkanique, les vœux de Moscou, sinon de Sofia, sont comblés.

Pour ce qui est des Bulgares, on peut supposer aussi qu’en dépit de certaines de leurs déclarations, notamment de celles de M. Dimitrov, ils ne sont pas fâchés de profiter de la disgrâce du maréchal Tito pour lutter désormais ouvertement et non plus secrètement, contre l’influence yougoslave dans la Macédoine du Pirine. On sait en effet que Sofia n’a jamais montré beaucoup d’empressement à rappeler ceux de ses fonctionnaires que Belgrade lui désignait comme hostiles à la Yougoslavie et pénétrés de « l’idéal pan-bulgare ». Au moment même où M. Dimitrov déclarait que « de leur propre mouvement, les trois tronçons de la Macédoine seront réunis un jour dans le cadre de la Yougoslavie », son administration opposait à la propagande yougoslave une résistance d’abord passive, mais qui tendait, au cours des derniers mois, à devenir si active que plusieurs chefs politiques de la République populaire de Macédoine n’hésitèrent pas à la dénoncer avec violence dans leurs discours.

Au mois d’avril, M. Dimitar Vlahov déclarait devant la Skoupchtina de Skoplje qu’un recensement effectué récemment dans la Macédoine du Pirine avait été truqué par « des fonctionnaires du ministère bulgare de l’Intérieur ». Il est vrai que pour tempérer cette accusation, M. Vlahov ajoutait que « la malice de ces fonctionnaires n’avait pas été décelée par les autorités responsables ».

Mais quelques semaines plus tard, devant le IIe Congrès du Front populaire de Macédoine, M. Kolichevski se montrait moins prudent et mettait directement en cause le « Front de la Patrie » bulgare. Pour lui, peu après l’entrée en vigueur des accords de Bled, certains membres du Front de la Patrie, qui n’auraient pas encore renoncé à leur rêve d’une « grande Bulgarie », auraient « saboté » dans la Macédoine du Pirine l’enseignement de la langue et de la littérature macédoniennes. Leur activité, qui portait d’abord atteinte au peuple macédonien et à la République populaire de Macédoine, aurait, en fin de compte, « réussi à compromettre des relations aussi fraternelles que celles qui unissent les peuples de Yougoslavie et de Bulgarie ». Ils s’efforçaient en fait d’empêcher la réalisation des vœux du peuple qui souhaite l’union rapide de tous les Macédoniens. Eux ne souhaitaient que la création d’un grand État slave du sud, autrement dit de la Grande Bulgarie du traité de San Stefano. En outre, la constitution bulgare divisant la Macédoine du Pirine en départements distincts, ne saurait être approuvée par les Yougoslaves. Ceux-ci constatent qu’elle ne peut que nuire au libre développement de la Macédoine et ils ne sauraient taire leur opinion sur ce point, s’agissant d’un peuple frère dont le sort les intéresse au premier chef.

Enfin, dans la résolution qu’il a publiée le 12 juillet pour se solidariser avec le parti communiste yougoslave contre le Kominform, le parti communiste de la République populaire de Macédoine, renonçant à toute distinction artificieuse, affirme que « la direction du parti communiste bulgare est elle-même directement responsable de la politique poursuivie en Macédoine du Pirine par le Front de la Patrie ».

Aux termes de cette résolution, le parti communiste bulgare aurait en 1941 « usurpé » la direction du parti communiste de Macédoine en séparant ce dernier du parti yougoslave et en l’incluant dans le bulgare. Par la suite, les choses rentrèrent dans l’ordre grâce à l’attitude énergique de Tito et à une décision du Komintern.

De plus, au cours de la guerre, le parti bulgare aurait préconisé une attitude « attentiste » et déconseillé au Comité central yougoslave, dans une lettre datée du 12 janvier 1942, d’organiser des maquis. Il n’aurait pas insisté dans sa propagande pour que l’armée d’occupation fasciste bulgare se retirât de la Macédoine, ce qui, précise la résolution, « constituait une approbation tacite de l’occupation de la Macédoine par l’État bulgare ».

Enfin, en décembre 1943, le Front de la Patrie, dirigé par le parti communiste bulgare, aurait adopté la « monstrueuse motion » suivante :

« Nous n’accepterons pour le moment aucune modification par l’ennemi du démembrement actuel de la Macédoine, non plus que le rattachement intégral de cette dernière à un État balkanique, quel qu’il soit. La solution salutaire est la suivante : la Macédoine tout entière libre et indépendante ».

Ce point de vue, ajoute le parti communiste macédonien, ne diffère en rien de celui qu’exprimait à l’époque « l’Allemand » Vantcha Mihajlo, bourreau du peuple macédonien.

Ces déclarations et ces documents établissent que les divergences de vues entre communistes bulgares et communistes yougoslaves dans la question macédonienne sont profondes et datent de longtemps : la vieille dispute des dynasties balkaniques renaît en dépit de la « fraternité communiste ». Et l’on est conduit à penser que, comme la Russie des Tsars, la Russie des Soviets n’a pas manqué d’utiliser ces rivalités à son avantage.

De même qu’il se montre hostile à toute fédération balkanique (ma lettre nº 20/EU, du 7 janvier 1948)2, qui du fait de sa masse même serait moins docile à ses impulsions, le Kremlin semble vouloir, en fait, éviter qu’une grande Macédoine ne vienne augmenter le poids spécifique de l’un ou l’autre des trois États qui en détiennent chacun une partie.

Dans l’état actuel des choses, la solution qui servirait, semble-t-il, le mieux ses intérêts à longue échéance serait, selon la formule citée ci-dessus et où il est difficile de ne pas voir une inspiration soviétique : « une Macédoine libre et indépendante ». Il est probable au surplus que, dans l’immédiat, tant à l’égard de Belgrade que de Sofia et même d’Athènes, la Macédoine lui sert ou pourra lui servir d’appât et qu’il trouve ainsi plus de profit à laisser la question pendante qu’à en favoriser la solution.

Aujourd’hui (ma communication du 13 juillet)3 l’URSS attise la vieille querelle macédonienne qui constitue le moyen le plus efficace pour isoler la Yougoslavie de ses voisins. Il n’est pas exclu, si elle envisage l’éventualité de la création d’une Macédoine indépendante se détachant de la Yougoslavie, qu’elle espère pouvoir disposer d’un couloir d’accès à l’Albanie dont la Yougoslavie, maintenant rebelle, lui barre la route.

Son intervention dans l’affaire macédonienne n’est pas douteuse. C’est certainement elle que vise, en termes voilés, le passage ci-dessous du discours déjà cité de M. Kolichevski :

« On essaie souvent et surtout ces derniers temps d’embrouiller le problème du rattachement du peuple macédonien tout entier à la République populaire de Macédoine dans le cadre de la Yougoslavie. On se sert pour cela de différentes explications très vagues qui font état de certains intérêts supérieurs. En tant que communiste, je ne nie pas la subordination de la question nationale aux intérêts généraux des forces démocratiques, de la paix et du socialisme. Cependant, dans la situation actuelle, je considère que de telles explications ne servent que les intérêts de ceux qui, en Bulgarie, cherchent des prétextes pour dissimuler leur fausse conception de la question nationale macédonienne ».

La formation de l’unité nationale des Slaves du Sud s’est heurtée, selon les historiens marxistes eux-mêmes, aux manœuvres des impérialistes qui tendaient à faire de Belgrade et de Sofia deux pôles d’attraction rivaux cherchant chacun à se développer au détriment l’un de l’autre : deux Piémonts, deux Prusses.

Elle ne semble pas devoir être encouragée davantage par la Russie soviétique. Grâce aux intrigues de celle-ci et dans la mesure où elle ne parvient pas à les intégrer dans son système, les pactes d’amitié et d’assistance mutuelle conclus par les démocraties populaires paraissent aussi fragiles et aussi peu durables que les traités d’amitié éternelle conclus par les dynasties. Les rivalités qui opposaient ces dernières ont pris parfois un caractère personnel. Il en est de même aujourd’hui où l’on devine, à travers les textes, que certains chefs communistes s’affrontent directement.

Sans vouloir aller trop loin dans le sens des observateurs qui prétendent qu’il existe une profonde mésentente personnelle, mêlée de jalousie, entre le maréchal Tito et M. Dimitrov, je crois toutefois devoir noter que, dans un article publié récemment, M. Mocha Pijadé a fait allusion, avec son ironie habituelle, aux dirigeants de certains partis communistes qui :

« sont rentrés dans leur pays libéré, en avion et la pipe au bec, après avoir invité en vain pendant quatre ans, quatre fois par jour à la radio, les masses de leur pays à lutter contre l’occupant ».

Cette « pointe » désigne clairement M. Dimitrov dont le quotidien Borba a publié en 1945 une photographie qui le montrait fumant la pipe, confortablement installé dans l’avion soviétique qui l’amenait de Moscou à Sofia.

Le fait que les communistes yougoslaves ne ménagent plus M. Dimitrov, jusqu’ici considéré avec affectation comme une pure figure appartenant à l’hagiographie du communisme international, permet de mesurer la gravité de la rupture qui sépare désormais les communistes yougoslaves des communistes bulgares4.

(Direction d’Europe, Yougoslavie, volume 33)

1 Note manuscrite : « Communiquer [à] Moscou, Sofia, f[ai]t le 29/7/48 ».

2 Voir DDF, 1948-I, no 13.

3 Document non reproduit.

4 Vue de Sofia, la vieille querelle bulgaro-serbe sur la Macédoine avait reparue car, depuis la fin juin, la Bulgarie s’était faite avec ardeur le champion d’une Macédoine indépendante et avait rouvert la question avec la Yougoslavie (dépêche no 738 du 18 août 1948 de Sofia, non reproduite). Cela s’était poursuivi et le ministre de France à Sofia soulignait que cela participait de la stratégie d’isolement contre Tito, menée depuis Moscou (dépêche no 911 du 13 octobre 1948 de Sofia, non reproduite).

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M. GILBERT, MINISTRE DE FRANCE À BANGKOK,

       À M. LE HAUT-COMMISSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE À SAÏGON1.

T. nos 183-1902.

Bangkok, 21 juillet 1948.

 

(Reçu : le 30, 12 h.)

Je réponds à votre télégramme nº 693, point par point :

1) Situation générale : Les contradictions sont dans les informations beaucoup plus que dans la politique siamoise. Bangkok est la ville des potins, des racontars, des faux bruits ; les services des renseignements y recueillent donc toutes sortes de nouvelles qui, transmises sans synthèse, ni décantation, donnent les impressions contradictoires que vous indiquez.

En fait, la ligne suivie par le maréchal Pibul est celle d’un politicien oriental qui avance sur un terrain glissant, semé d’embûches, et qui a de plus un passé à se faire pardonner, tant par ses compatriotes que par les étrangers.

2) Politique anti-communiste du chef du gouvernement siamois :

A) La conviction du Maréchal, d’ailleurs incontrôlable, importe peu, car il agit comme s’il était convaincu4.

B) Sans aucun doute, les événements de Birmanie et de Malaisie lui ont fait peur et il s’en est pris aussitôt aux seuls communistes, fortement organisés au Siam : les communistes chinois (innocents) ont été arrêtés et seront déportés. Il est vrai que les chefs les plus importants se sont échappés parce que la police est corrompue et inefficace.

Cette légation a appelé l’attention des autorités sur les communistes du Viet Minh qui, du reste, sont fort inquiets et évitent les domiciles fixes ; mais, là encore, il ne faut pas oublier que, même si le gouvernement favorisait leur arrestation, le résultat serait minime, faute de moyens valables.

C) Les seules initiatives de la représentation soviétique, jusqu’à présent entassée dans quelques chambres d’un hôtel siamois, ont été : la publication d’un bulletin hebdomadaire ronéotypé de nouvelles soviétiques, en anglais, et la présentation dans un cinéma chinois de deux films. Toutes autres nouvelles rocambolesques que lui a prêtées la rumeur sont de pures inventions. La principale préoccupation du Ministre et de ses deux (et non pas deux cents, comme on l’a dit) collaborateurs, est d’installer la légation en louant, en achetant une maison, tout en donnant l’impression – et ils ne s’en cachent pas – d’être quelque peu perdus dans un monde nouveau et excédés par la nonchalance des Siamois.

D) Il n’y a pas au Siam en ce moment de « jeu de bascule » ; le gouvernement, très faible à l’intérieur, n’a, sur le plan extérieur qu’un souci : être bien avec tout le monde et tirer de cette attitude le plus d’avantages possible. Tout naturellement, le Maréchal s’abandonne à l’amitié profitable des Américains, sans dédaigner celle des Britanniques, moins payante ; des Russes, il ne se préoccupe que pour les faire surveiller ; quant à la France, il a pour elle, eu égard ou en dépit de sa faiblesse, une inclination sentimentale.

3) Reste le problème chinois, qui, pour les Siamois, est un problème intérieur : la crainte suscitée par les événements des pays voisins a fait cesser complètement la tolérance à l’égard du parti communiste chinois pratiquée par les gouvernements précédents. De plus, ce parti, qui a gardé, prétend-on, des attaches avec M. Pridi (…)5 Omyong, constitue de ce fait un danger imminent de politique intérieure pour le Maréchal.

Cette hostilité n’entraîne pas un rapprochement avec la majorité chinoise, d’obédience Kuomintang. La clique militaire au pouvoir est antichinoise, Pibul aussi sans doute ; son appréhension des réactions étrangères, particulièrement des Américains, lui commande la modération. Il ne faut s’attendre à des mesures graves de coercition que si le présent gouvernement se consolide, ou si, au contraire, il est renversé par un groupe militaire extrémiste.

4) D’une façon générale, il convient de ne pas perdre de vue que tout gouvernement siamois – même celui du maréchal Pibul – a des moyens très limités et est, par conséquent, plus passif qu’actif ; ses ordres ne sont pas obéis ; administration, police, gendarmerie, sont corrompues et incapables à un point surprenant, même pour l’Extrême-Orient ; les communications sont dans un état effroyable.

Beaucoup de scepticisme est donc de rigueur dans l’appréciation de la situation politique de ce pays.

(Direction d’Asie-Océanie, Thaïlande, volume 34)

1 Télégramme adressé à Saïgon, sans doute au conseiller diplomatique, et communiqué au Département.

2 Télégramme transmis par la valise.

3 Dans ce télégramme de Saïgon, on interrogeait la légation de Bangkok afin de savoir si l’attitude anticommuniste de Pibul était une attitude opportuniste de circonstance ou une réelle conviction. On se demandait également dans quelle mesure la politique actuelle menée à Bangkok favorisait, sciemment ou non, les activités et le développement du parti communiste chinois local (télégramme no 69 du 17 juillet 1948 de Saïgon, non reproduit).

4 Une dépêche de Gilbert revenait sur l’attitude siamoise devant le communisme et soulignait que le gouvernement thaïlandais avait nettement pris position contre les menées communistes en Asie du Sud-Est, renforçant notamment la surveillance de ses frontières afin de gêner celles-ci. Cela apparaissait comme un atout pour gêner les infiltrations vietminh dans le pays (dépêche no 290 du 5 juillet 1948 de Bangkok, non reproduite).

5 Lacune de déchiffrement.

59

M. OSTROROG, MINISTRE DE FRANCE À DUBLIN,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 226-2312.

Dublin, 21 juillet 1948, 19 h.

 

(Reçu : le 22, 2 h. 20)

À la discussion du budget de son Département, le ministre des Affaires étrangères a prononcé hier un grand discours sur la situation politique internationale et la position de l’Irlande.

Le Ministre a déclaré que, dans le conflit idéologique actuel, l’Irlande a pris nettement parti pour l’Europe occidentale afin d’assurer la défense du régime démocratique et des principes de liberté individuelle qui sont à la base de la civilisation chrétienne.

Tout en regrettant que l’organisation des Nations unies n’ait pas été en mesure jusqu’à ce jour d’apporter une solution aux grands problèmes de l’heure et en indiquant que l’Irlande, exclue de cet organisme, aura peut-être dans un avenir prochain, à retirer sa candidature, il a marqué que son pays avait pris position de manière concrète en s’associant à l’organisation de coopération économique européenne qui pourrait un jour aboutir à une union politique des États européens.

En rappelant ensuite que la contribution éventuelle de l’Irlande est contrariée par un règlement politique injuste dont elle supporte encore le préjudice, M. MacBride a abordé le problème de la partition (sic).

Il l’a fait sans passion, s’interdisant de revenir sur le passé, ni d’entretenir un sentiment de rancune.

Les vues qu’il expose sont d’un homme d’État et le vœu qu’il formule de rechercher une solution concrète à ce problème cuisant sans exiger de l’Angleterre qu’elle seule en prenne l’initiative représente un effort indéniable de la part du gouvernement irlandais. Parlant enfin de la question des nationalités, M. MacBride a rendu hommage aux efforts faits par le gouvernement britannique actuel nonobstant l’opposition des Lords, pour trouver une solution acceptable en s’attachant comme il convient au fond du problème qui est celui des relations de l’Angleterre avec les pays ayant des attaches avec le Commonwealth britannique et non pas à des formes qui peuvent être périmées.

M. MacBride, chef du clann na Poblachta, avait pris position à gauche pendant la campagne électorale. On le représentait de ce fait comme un adversaire farouche de l’Angleterre ; son accès au pouvoir avait inspiré certaines inquiétudes.

Elles sont maintenant dissipées. Au contraire, les relations entre l’Angleterre et l’Irlande se sont affermies depuis quelques mois ; mais le ministre des Affaires étrangères rappelle, quand il y a lieu, avec calme et dignité, qu’un grave problème subsiste et qu’il ne faut pas que l’Angleterre une fois de plus prenne conscience trop tard des réalités.

M. de Valera a répondu au nom de l’opposition.

Après avoir déclaré que, dans le domaine de politique étrangère, les nouveaux dirigeants n’avaient pas, comme ailleurs, pris des initiatives regrettables, le chef du parti fianna fail a approuvé l’attitude du gouvernement.

(Direction d’Europe, Irlande, volume 8)

1 Télégramme communiqué à l’ambassade de France à Londres.

2 Télégramme envoyé en clair.

60

NOTE DU DIRECTEUR D’EUROPE
POUR LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL

N.

Paris, 21 juillet 1948.

Les indications données par M. de Margerie à son retour de La Haye sur le déroulement des conversations relatives à Berlin donnent à penser que M. Bidault aurait affirmé la nécessité de maintenir la porte ouverte aux négociations avec l’URSS, sans suspendre l’application des décisions prises par les Six à la suite de la Conférence de Londres. Il est en outre indiqué à la fin d’un télégramme adressé à M. Massigli : « J’ajoute aux observations du professeur Gros que notre insistance à ne pas éviter, sans raisons très sérieuses, des conversations à quatre, nous fait une obligation de ne saisir l’ONU qu’en dernière analyse et non pas comme un substitut à ces conversations »1.

Je pose la question suivante : voulons-nous véritablement des conversations à quatre ou voulons-nous seulement maintenir la porte ouverte à ces négociations, c’est-à-dire laisser aux Russes la responsabilité du refus ? Les deux choses sont très différentes.

Dans le premier cas, nous ne pouvons prétendre vouloir effectivement des conversations et ne pas suspendre en même temps l’organisation de l’Allemagne occidentale.

Dans le second cas, nous ne cherchons à obtenir qu’un avantage tactique, ce qui est parfaitement légitime et rejoint les idées exposées dans ma note du 18 juillet2.

J’ai le sentiment qu’une réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères se présenterait pour nous, dans le moment présent, dans les plus mauvaises conditions et aurait pour résultat final une aggravation considérable et, très probablement, extrêmement périlleuse de la situation. Au surplus, la réunion se solderait par un échec après des semaines de discussion et nous serions ramenés au point de départ. Je crois que nous ne pouvons nous dégager de la position où nous nous sommes placés à Berlin que par des cotes mal taillées ; notre intérêt est de poursuivre l’organisation de l’Allemagne occidentale, tout en élargissant le débat à la dimension de l’Europe de manière à placer les Soviets dans la plus mauvaise position pour refuser des conversations, ce qu’ils ne manqueront pas de faire néanmoins. Au surplus, il ne semble pas qu’il faille se hâter de répondre à la dernière note de Moscou3.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Voir documents nos 36, 53 et 54.

2 Voir document no 50.

3 Dans une note manuscrite pour Chauvel, le directeur d’Europe, Jacques-Camille Paris, expliquait la hâte des Anglais à envoyer une nouvelle note à Moscou par la crainte d’un revirement de la part des Français. Il estimait facile de leur expliquer que Paris ne souhaitait pas une conférence à quatre mais uniquement placer Moscou dans une mauvaise posture morale vis-à-vis de l’opinion publique suite à un refus d’une conférence élargie à toute l’Europe. La situation à Berlin ne se réglera pas par des échanges de notes, mais bien au plan local, estimait-il (note du 22 juillet, non reproduite).

61

M. CHARPENTIER, MINISTRE DE FRANCE À BUCAREST,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 823.

Bucarest, 21 juillet 1948.

Confidentiel.

 

Le traité d’alliance, dont le texte se trouve ci-joint2, que la Roumanie vient de signer avec la Tchécoslovaquie complète sur un point le système de pactes créé par Moscou pour assurer la défense de l’Europe orientale. Ce document est du même type que celui signé par la Tchécoslovaquie avec l’URSS, la Yougoslavie, la Pologne et la Bulgarie.

Essentiellement le réseau de pactes qui partant principalement de Moscou et de Belgrade couvre l’Europe de l’Est comporte deux systèmes distincts. Les trois pays du Nord : l’URSS, la Pologne, la Tchécoslovaquie, ont signé des pactes soit entre eux soit avec les pays tiers qui comprennent un engagement d’assistance immédiate au cas où l’une des parties contractantes serait entraînée dans un conflit armé contre l’Allemagne, si cette dernière cherchait à renouveler sa politique d’agression ou contre tout autre État qui directement ou indirectement mènerait aux côtés de l’Allemagne une telle politique, (article 1 des traités de l’URSS avec la Hongrie et la Bulgarie, article 2 des traités de l’URSS avec la Roumanie et la Yougoslavie, article 3 du traité de l’URSS avec la Tchécoslovaquie, article 4 du traité de l’URSS avec la Pologne, article 3 du traité de l’URSS avec la Pologne et la Yougoslavie ; article 3 du traité entre la Tchécoslovaquie et la Bulgarie, article 3 des traités de la Yougoslavie avec la Pologne, de la Yougoslavie avec la Tchécoslovaquie, de la Tchécoslovaquie avec la Pologne et de la Tchécoslovaquie avec la Bulgarie ; article 2 du traité de la Bulgarie avec la Pologne).

Ainsi que le montre le texte de l’article 2 du traité roumano-tchèque, celui-ci fait partie du même système de pactes. Et, contrairement aux traités passés par la Tchécoslovaquie avec la Pologne et avec la Yougoslavie, il prévoit également l’éventualité d’une agression indirecte.

Tandis que le système d’alliance URSS – Pologne – Tchécoslovaquie est orienté contre l’Allemagne ou ses satellites, les alliances conclues par la Yougoslavie avec la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie et l’Albanie ; par la Bulgarie avec la Roumanie et l’Albanie ; et entre la Roumanie et la Hongrie, ne se limitent pas au cas d’une agression de l’Allemagne « en vue de porter atteinte à l’indépendance nationale de l’une des parties, asservir ou lui ravir une partie de ses territoires » ; elles sont formées contre un État tiers quelconque ; il pourrait s’agir par exemple de la Grèce ou de la Turquie. Bien plus, les traités signés avec la Yougoslavie, avec la Bulgarie et avec l’Albanie ne font même pas mention de l’Allemagne.

Par ces pactes, l’URSS a établi autour de son territoire un glacis non seulement militaire mais politique voire économique. Tous les États signataires sont en effet aux mains de partis politiques qui considèrent tous l’URSS comme le parti des travailleurs et le communisme comme le système « progressif » grâce auquel ces divers pays pourront reconstituer leur économie et reconstruire leur « démocratie ». Toute déviation de cette thèse est une apostasie ; d’autant plus qu’à la troisième étape de la Révolution (l’étape actuelle), la dictature du prolétariat dans un pays doit être utilisée comme « point d’appui pour renverser l’impérialisme dans tous les pays » et constitue la première des « forces fondamentales » de la révolution3. L’opinion contraire est par conséquent entachée d’hérésie et l’excommunication majeure lancée contre Tito est une illustration récente de l’importance du dogme.

Les pactes sont à ce point imbriqués qu’une agression contre l’un des États faisant partie du système entraînerait automatiquement une réaction de tous les autres. Ce système de pactes présente d’un point de vue général un intérêt capital en ce sens que, sauf pour ce qui est des traités passés par la Tchécoslovaquie avec la Yougoslavie, et avec la Pologne, il est fait expressément mention de l’agression indirecte.

Comme l’on s’en souvient, le projet soviétique remis en juillet 1939 par M. Molotov aux gouvernements français et britannique comportait dans sa lettre annexe que le traité signé devrait « s’appliquer tant dans le cas d’agression directe que dans le cas d’agression indirecte », « c’est-à-dire d’un coup d’État intérieur ou de changement politique favorable à l’agresseur ». Certes, M. Molotov expliquait aux Ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne, le 8 juillet 1939, qu’il entendait par là une agression dont l’objet serait d’utiliser un des États indiqués pour effectuer une agression contre ce dernier ou une des puissances contractantes4. Mais le texte du projet soviétique fait bien mention d’un coup d’État intérieur. L’affaire est d’actualité. Il est évident, en effet, que la préparation d’une révolution par l’intérieur peut être considérée comme une forme caractérisée d’agression ; elle est même d’autant plus grave que, dans l’état de tension actuelle, la modification du régime intérieur d’un État qui passe de l’ordre bourgeois à l’ordre socialiste a pour effet de transformer cet État en satellite de l’URSS ou en partisan des États-Unis.

L’on pourrait même aller plus loin. En effet, il suffit de lire la presse soviétique ou celle des pays qui en sont le reflet pour s’apercevoir que « l’impérialisme anglo-saxon » est explicitement accusé d’une part d’agression économique à l’égard des États de l’Ouest européen, de l’autre d’apporter à l’Allemagne une aide contre l’URSS. De là à conclure que l’agression dont il est question dans les divers traités de l’Est européen existe dès maintenant, il n’y a qu’un pas. C’est dire que dès maintenant le casus foederis joue.

(Direction d’Europe, Généralités, volume 30)

1 Dépêche adressée à la direction d’Europe et en copie (no 824) au Secrétariat des Conférences. Note manuscrite : « Copie Londres, Washington, Moscou, Baden, Varsovie, Prague, Sofia, Belgrade, Budapest, Tirana, f[ai]t le 7/8/48 ».

2 Document non reproduit.

3 Note du document : « StalineQuestions du Léninisme – Chap. VII, Stratégie et Tactique ».

4 Voir DDF 1932-1939, 2e série (1936-1939), tome XVII, document no 154.

62

M. LE DIRECTEUR DE L’INSTITUT FRANÇAIS À BUCAREST,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 1449.

Bucarest, 21 juillet 1948.

J’ai l’honneur de vous adresser sous ce pli quelques informations sur l’activité culturelle soviétique en Roumanie. Cette activité réduite encore l’an dernier à des manifestations isolées a pris depuis juillet 1947 une ampleur considérable et domine à l’heure actuelle la vie intellectuelle roumaine, du moins celle qui a la possibilité de s’exprimer. Le développement de cette propagande que les autorités encouragent et dirigent est assuré par une série d’institutions et d’organismes.

I) L’Institut roumano-soviétique, fondé au mois de juin 1947 est un organisme d’État roumain, chargé de resserrer les liens culturels qui unissent la Roumanie à l’URSS. Ce caractère suffit à le distinguer des instituts de type italien ou français. Tout le personnel est roumain, ainsi que les membres fondateurs, sorte de comité de patronage et de direction, parmi lesquels figurent des personnalités éminentes du monde intellectuel et politique, le docteur Parhon, Président du Présidium de la République populaire roumaine, M. Mihail Sadoveanu, membre du Présidium, le professeur Stoïlov, ministre de Roumanie à Paris, le professeur Rosetti, recteur de l’Université de Bucarest, le docteur Stefan Nicolau, membre de l’Académie de Médecine et directeur de l’Institut roumano-soviétique. La seule exception est M. Bocicariov, secrétaire d’ambassade soviétique, chargé de cours.

Cet institut comprend cinq directions répondant aux buts principaux de l’organisme : 1) direction des études ; 2) direction des cours ; 3) direction des publications ; 4) direction des bibliothèques et de la documentation ; 5) direction administrative.

1) La direction des études comporte diverses sections scientifiques, littéraires et artistiques. Elle organise des séances de travail restreintes et des séances publiques où des intellectuels roumains de renom font des communications.

2) La direction des cours contrôle du point de vue technique l’enseignement de la langue russe dans les établissements scolaires de tous les degrés. Son rôle à cet égard peut être considérable au moment où après trois ans d’effort le russe va devenir la première langue vivante obligatoire dans l’enseignement roumain.

Au siège même de l’institut fonctionne depuis un an un « séminaire pédagogique », sorte d’école normale chargée du perfectionnement des professeurs de russe déjà formés, et de la formation des nouveaux maîtres de tous les degrés, de traducteurs autorisés et de spécialistes des questions sciences et techniques soviétiques. À l’heure actuelle 300 étudiants environ, en majorité Bessarabiens d’origine bénéficient de cet enseignement. L’institut délivre des diplômes officiels d’enseignement.

Cette section est également chargée de la préparation des manuels, de l’organisation de cours du soir à Bucarest et en province et de l’enseignement par correspondance.

Le « lectorat de l’Institut » organise des conférences publiques dans des salles de la capitale sur la littérature russe et soviétique ou sur l’histoire des peuples de Russie avec le concours de personnalités roumaines.

3) La direction des publications contrôle en particulier deux revues : les Annales roumano-soviétiques et Problèmes de littérature et d’art. Bientôt paraîtra à Cluj une revue en hongrois.

4) La direction des bibliothèques et de la documentation dirige la bibliothèque de l’Institut et en outre coordonne les sections russes des autres bibliothèques de la ville, à l’idée d’un système de fichiers. Cette année l’institut roumano-soviétique offre des prix attribués au concours.

L’institut roumano-soviétique a établi des filiales dans les principales villes de province : Cluj et Iassy.

En résumé cet institut a un triple but : enseigner la langue russe, faire connaître les sciences soviétiques dans tous les milieux, coordonner enfin l’activité intellectuelle officielle en ce qui touche à la culture russe. La souplesse de ce système lui permet, sans avoir un personnel permanent considérable, de contrôler et de stimuler l’enseignement du russe ou la diffusion de la pensée russe dans tous les secteurs. Les résultats jusqu’à présent sont difficiles à apprécier. Nul doute que cet institut ne groupe tous ceux qui par leur situation même sont dans l’obligation de s’intéresser à la culture soviétique. En revanche, il semble que malgré les envois russes de livres et de revues, les communications restent difficiles. Plusieurs professeurs ou techniciens se sont plaints de ne pas recevoir les revues russes de spécialités. Aucun effort sérieux ne semble être fait du côté russe pour établir des liaisons entre les milieux savants des deux pays. Une seule fois une délégation de quelques professeurs russes est venue visiter la Roumanie. Rien n’est fait pour donner aux professeurs roumains des occasions d’aller en Russie. L’an dernier, vingt bourses d’un an ont été offertes à des étudiants roumains. Cette année il semble qu’aucune bourse n’ait été distribuée.

II) L’Arlus (initiales de Association pour le resserrement des liens avec l’Union soviétique).

L’Arlus est une association destinée à développer les relations culturelles roumano-russes, analogue aux associations roumano-bulgares, roumano-yougoslaves et roumano-hongroises récemment créées. De fondation plus ancienne que l’institut roumano-soviétique (1945) l’Arlus n’a en principe aucun caractère officiel (cf. les Amis de l’URSS en France). En réalité, la personnalité même de son président, qui est M. Parhon, président du Présidium, est le signe évident de l’appui que l’Arlus reçoit du gouvernement. En outre cette organisation est très certainement subventionnée. Son recrutement est large, dans tous les milieux, car la propagande faite par les syndicats ou les organismes officiels est impérative.

L’Arlus se divise en sections locales et en sections d’entreprises. Il existe des sections de l’Arlus auprès de toutes les administrations, de tous les établissements scolaires, etc. Depuis un an, ses effectifs se sont beaucoup accrus.

Il est difficile d’apprécier la valeur de son activité en raison même de la diversité de ses adhérents. Très souvent ses manifestations ne sont que des bals ou des fêtes. Son but essentiel paraît être de grouper un faisceau de sympathies éclairées ou non vers l’URSS, d’acclimater dans le peuple l’idée de l’amitié roumano-soviétique.

L’Arlus au mois d’octobre 1947 a organisé une exposition du livre soviétique, qui n’a obtenu qu’un faible succès. Elle a montré une maison d’éditions qui traduit en roumain les œuvres marquantes littéraires ou politiques d’URSS.

D’autre part l’Arlus organise des conférences de vulgarisation sur la civilisation russe. Des cercles spécialisés (cercles dentaires, etc.) font des conférences sur des questions particulières intéressant une corporation ou un milieu. Les séances sont souvent accompagnées de projection de films russes. L’Arlus, par ses manifestations est une organisation de masse qui permet de tenir sous une emprise plus précise et plus continue chaque milieu roumain.

III) Bien que le Parti ouvrier, les syndicats et les organisations corporatives n’aient pas pour but direct d’assurer la diffusion de la culture russe, actuellement toute question politique ou professionnelle est traitée par référence à la Russie, si bien qu’il se pratique un débordement continuel du plan politique sur le plan culturel, qu’il s’agisse d’agriculture, de philosophie, de biologie ou d’assurances sociales, tout conférencier se croit obligé d’examiner d’abord l’état de la question en Russie.

IV) Dans l’enseignement public, non seulement une grande partie des heures d’enseignement culturel et éducatif sont consacrées à la Russie, mais encore les programmes mêmes ont été révisés. Le russe est enseigné théoriquement du moins dans tous les lycées et au baccalauréat, les candidats qui choisissaient le russe comme langue vivante bénéficiaient de grandes facilités « du fait qu’ils ne pouvaient l’apprendre que depuis deux ans ». Les nouveaux manuels d’histoire et de philosophie font la part belle à la Russie et il n’est jusqu’au programme de sciences naturelles qui ne se soit vu ajouter des biographies des biologistes russes. Des cours facultatifs de russe ont été ouverts dans certaines écoles primaires. Il est certain que la réforme de l’enseignement qui doit être publiée incessamment consacrera et étendra ces avantages en faisant du russe la première langue obligatoire dans les lycées.

V) Les librairies spécialisées (Cartea rusa, Libraria noastra) commencent à éditer des traductions d’ouvrages russes, mais en petit nombre et pour le moment réservées aux œuvres de caractère politique. Il n’est pas rare de trouver en vente dans ces librairies des traductions en français d’auteurs russes.

La presse est inondée d’articles sur la Russie et les choses russes ; sans que ces articles revêtent un caractère original, ce ne sont, le plus souvent, que des démarquages d’autres articles ou de consignes officielles.

Un tiers environ des films ou des pièces jouées à Bucarest sont russes. Après une attaque de grand style contre les films américains et anglais, qui laissait prévoir une domination exclusive, une place a été laissée aux films occidentaux et même à certaines pièces françaises (Molière). Cet assouplissement n’est dû qu’à des motifs techniques : le nombre des films venus de Russie est insuffisant. D’autre part, la désaffection du public à l’égard des films russes est si marquée et si générale que les conséquences commerciales en sont très sensibles et doivent être prises en considération.

VI) L’activité des Russes eux-mêmes :

Les Russes ont créé des « Maisons de l’Amitié roumano-soviétique », tant dans la capitale qu’en province. Celle de Bucarest comporte outre une bibliothèque encore très réduite, une salle de cinéma. Elles abritent des conférenciers roumains qui présentent des thèmes de propagande : « Efforts de la Russie dans la guerre », « La Politique étrangère de l’URSS avant la deuxième guerre mondiale », etc.

Comme on le voit, cette activité culturelle étend son emprise sur tous les milieux et s’impose continuellement aux esprits. Elle est l’œuvre des Roumains eux-mêmes. Il est possible que les autorités soviétiques donnent des mots d’ordre général ; mais elles laissent le soin des réalisations aux divers comités roumains. L’URSS n’envoie, pour le moment, que très peu de savants et des conférenciers, assez peu d’ouvrages, à l’exception des brochures politiques éditées à Moscou, très peu de revues de spécialités. Du reste pour le moment le peu de diffusion de la langue russe en Roumanie leur interdit tout effort en profondeur. Avant plusieurs années il leur sera impossible de répandre les ouvrages russes sur une grande échelle. D’où les efforts du régime actuel pour introduire et favoriser la langue russe dans les établissements d’enseignement.

En attendant il est clair que le contenu même de cette propagande reste extrêmement ténu. Hormis le domaine des théories politiques la matière des conférences et des articles sur l’URSS est très peu dense, très peu vivante. On sent bien que leurs auteurs n’ont de l’URSS et de sa culture qu’une connaissance de seconde main et qu’ils ne font que des variations sur des théories imposées.

Il est impossible actuellement d’apprécier avec exactitude les résultats d’une propagande encore en plein développement. Sans aucun doute elle atteint son but si celui-ci est de maintenir présente à l’esprit de tout un peuple l’image même dénuée de contenu de l’URSS et de forcer l’attention à se tourner vers elle ; mais précisément, cette propagande, étroitement liée à la politique, n’a et n’aura que le destin de cette politique. Elle en est tributaire et subit par conséquent le contrecoup de toutes les hostilités ou des indifférences résignées que celle-ci peut soulever.

(Direction d’Europe, Roumanie, volume 28)

1 Dépêche adressée à la Direction générale des Relations culturelles, sous couvert du ministre de France à Bucarest.

63

NOTE DU DÉPARTEMENT

N.

Paris, 22 juillet 1948.

Les indications que nous possédons actuellement sur la situation à Berlin tendent à montrer que les puissances occidentales ne sont nullement « prises à la gorge » et obligées de trouver d’urgence une solution pour sortir de l’impasse où elles sont actuellement engagées.

1) L’effort extraordinaire fait pour le ravitaillement aérien par les Anglo-Américains permettra au début d’août d’arriver à transporter quotidiennement de l’ordre de 5 000 tonnes. Un effort supplémentaire est envisagé par la suite. D’ores et déjà nous sommes certains, toutes choses restant égales, de tenir au moins jusqu’au 15 octobre. Pour la suite les Anglo-Américains cherchent à constituer d’ici là des stocks qui leur permettraient de tenir pendant l’hiver, compte tenu de ralentissement de la navigation aérienne dû à la mauvaise saison.

Il n’est donc pas exclu entièrement que le ravitaillement aérien permette de passer l’hiver à Berlin. Le point noir est évidemment la question du charbon.

2) Les autorités soviétiques à Berlin ont annoncé leur intention de ravitailler tous les secteurs de la ville. Les conditions dans lesquelles ce ravitaillement serait opéré seront annoncées bientôt. Il est clair que les Russes chercheront à renouveler la manœuvre qu’ils ont tentée lors de la réforme monétaire, c’est-à-dire à prendre eux-mêmes et directement en mains l’administration du ravitaillement pour les secteurs occidentaux. Néanmoins il faut attendre de savoir quelles sont leurs vues précises et d’autre part on peut se demander si dans une hypothèse pessimiste il ne vaudrait pas mieux accepter cette solution humiliante que celle, plus humiliante encore, d’être purement et simplement chassés de Berlin.

3) Les autorités occidentales à Berlin ont été récemment approchées par des membres allemands de la municipalité qui les ont entretenus de la possibilité d’un accord avec les autorités soviétiques pour une reprise des livraisons d’électricité par ces dernières aux zones occidentales moyennant des envois de charbon de la Ruhr.

Ces approches n’ont pour le moment pas eu de suite. Si quelque arrangement était possible dans cette direction, il est évident que la situation à Berlin serait transformée.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 336)

64

M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       AUX REPRÉSENTANTS DE LA FRANCE À LONDRES ET WASHINGTON1.

T. nos 2961-2966 et 3549-3554.

Paris, 23 juillet 1948, 2 h. 45

Réservé.

 

Le texte de projet de réponse à Moscou n’a fait l’objet d’aucune discussion à cinq ni même d’examen entre M. Bevin et moi2.

M. Bevin a fait, à l’usage des représentants du Benelux, un large exposé des origines de l’affaire de Berlin, pour conclure à l’opportunité d’allier la fermeté quant au fond à une certaine souplesse quant à la forme. Dans cet esprit, il s’est déclaré prêt à mentionner, non seulement une possibilité d’entretien à quatre sur Berlin, mais aussi l’extension de cet entretien aux affaires européennes. Il a fait état de la possibilité d’une conférence européenne élargie englobant les alliés de la guerre.

Sur une question posée par moi, il a précisé toutefois que, dans son esprit, il ne pouvait être question de suspendre l’application des recommandations de Londres. Par contre, il n’a pas caché son regret d’avoir consenti à ce que, dans la note précédente, la levée du blocus ait été présentée comme une condition préalable à l’engagement de la conversation et son désir qu’un artifice soit trouvé qui permette éventuellement d’obtenir une simultanéité sans en faire une condition. Il a donné des précisions sur le développement du ravitaillement par air dont les résultats actuels et prochains mettaient les alliés sur un pied d’égalité pour parler avec les Russes. Il a indiqué que la nécessité de disposer des moyens d’une action éventuelle avait été soulignée par lui à Washington et que quelque chose avait été fait, qui serait suivi d’autres réalisations.

J’ai pour ma part mis à nouveau l’accent sur la nécessité de prévoir avant de décider et marqué mes préférences, si les entretiens à quatre sur l’affaire de Berlin devaient être étendus à d’autres sujets, de les voir porter sur les affaires européennes plutôt que sur les seules affaires allemandes. J’ai par contre rappelé les inconvénients antérieurement reconnus d’associer à des négociations de cette nature un trop grand nombre de puissances dont certaines auraient peu de qualité pour en délibérer.

M. Spaak a marqué sa surprise d’apprendre que l’offre de conversations à quatre ne comportait pas suspension automatique de l’application des recommandations de Londres. Il a insisté sur la crainte que lui-même et ses collègues de Benelux éprouvaient de se voir « embarqués » par les Américains dans une aventure dont les développements n’auraient pas été préalablement appréciés.

La démission du gouvernement ne nous permet pas actuellement de nous associer à la remise d’une note à Moscou. L’annonce d’une conférence à quatre susceptible de porter sur l’ensemble des problèmes actuellement posés en Europe ne peut en effet être considérée comme une affaire courante. Les gouvernements américain et britannique seraient donc amenés, soit à nous attendre pour faire une démarche à Trois, soit à agir sans nous. Il est bien évident, toutefois, que, dans cette seconde hypothèse, nous ne pourrions donner délégation à ces deux gouvernements pour inviter le gouvernement soviétique à une conversation à quatre. L’invitation, si elle était faite par Londres et Washington seulement, devrait être adressée à nous en même temps qu’à Moscou. Les inconvénients d’une telle procédure sont évidents et peuvent être graves.

Quant au fond, je pense, et je l’ai dit à La Haye, que l’offre de conversation sur l’ensemble des problèmes européens est en elle-même de meilleur effet qu’une offre d’élargissement de l’entretien au seul problème allemand. J’y vois en outre l’avantage de ne point nous mettre en trop grande contradiction avec nos positions antérieures. Je souhaiterais donc, pour ma part, que le dernier paragraphe du projet soit, si possible, précisé et renforcé.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Note manuscrite : « M. Maillard ».

2 Voir document no 53.

65

M. DEJEAN, AMBASSADEUR DE FRANCE À PRAGUE,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. no 9242.

Prague, 23 juillet 1948.

Réservé. Confidentiel.

(Reçu : le 26, 12 h.)

1) Le traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle signé le 21 juillet à Bucarest entre la Roumanie et la Tchécoslovaquie est, pour l’essentiel, semblable à celui qui avait été conclu à Prague le 23 avril de cette année entre la République tchécoslovaque et la République bulgare.

L’instrument diplomatique qui vient d’être forgé n’est pas un pacte ergo omnes. Il est dirigé contre l’Allemagne et plus nettement encore contre les États qui se joindraient à l’Allemagne, non seulement dans une agression, mais surtout dans la préparation, immédiate ou lointaine, directe ou indirecte, d’une nouvelle agression.

Étant donné les circonstances, il est clair que ce sont les Anglo-Saxons et d’une façon plus générale les Puissances occidentales qui, à travers l’Allemagne, sont visées par ces formules indéfiniment extensibles.

Les déclarations faites, lors de la cérémonie de la signature, par Mme Pauker sont, à cet égard, d’une clarté qui ne laisse rien à désirer.

Tel était déjà d’ailleurs le véritable sens du traité conclu par le gouvernement de Prague avec la Bulgarie (cf. ma communication du 28 avril).

2) Quelques différences apparaissent cependant soit dans le préambule, soit dans le corps du traité.

Dans son préambule, le pacte avec Sofia avait souligné la fraternité entre deux peuples slaves, ce qui ne pouvait être le cas pour un traité avec la Roumanie. D’autre part, il avait affirmé la solidarité entre les régimes de démocratie populaire. Il n’en est pas fait mention dans le nouveau traité, Mme Pauker ayant d’ailleurs dans ses déclarations suppléé à cette lacune.

La seule nuance digne d’être notée réside dans les références à l’organisation des Nations unies.

Le traité du 23 avril 1948, stipule en son art. 2 (mesures préventives) que « dans l’exécution de la convention, les Hautes Parties Contractantes tiendront compte de leurs obligations envers l’organisation des Nations unies et agiront conformément aux principes définis dans la Charte de cette organisation ».

Cette formule paraissait couvrir l’obligation stipulée à l’art. 25 de la Charte et concernant l’acceptation et l’exécution des décisions du Conseil de sécurité.

Elle figurait déjà dans le traité entre la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie du 9 mai 1946 (art. 2), et dans le traité entre Prague et Varsovie du 10 mars 1947 (art. 2).

Le nouveau texte se borne à des références à l’esprit (paragraphe 2 du préambule) et aux principes de la Charte des Nations unies (art. 6). Il n’est pas fait mention de l’organisation elle-même, ni des devoirs des États membres à son égard.

Il semble qu’il y ait eu chez les signataires l’intention de prendre quelque distance à l’égard de l’ONU, en tant qu’organisation. Cette intention paraît se manifester à nouveau dans l’art. 3 par lequel, les Hautes Parties Contractantes s’engagent à se consulter non seulement sur les grandes questions internationales concernant les intérêts de l’un ou de l’autre pays, mais également sur celles qui concernent « le maintien de la paix et de la sécurité internationale » et qui relèvent de la juridiction propre du Conseil de sécurité (art. 26 de la Charte).

On peut se demander si les signataires, tout en proclamant leur fidélité à l’esprit et aux principes de la Charte, n’ont pas entendu se réserver une certaine faculté d’interprétation et même une certaine latitude à l’égard des décisions que pourrait prendre l’Organisation des Nations unies.

3) Un entretien que j’ai eu avec un haut fonctionnaire du Palais Cernin m’a confirmé dans l’impression que telle était bien la signification qui s’attachait aux formules choisies par les signataires du traité de Bucarest pour définir leur position à l’égard de l’ONU.

En suivant cette ligne, les États du bloc oriental pourraient en arriver un jour à se poser en défenseurs de l’esprit véritable et des principes authentiques de la Charte contre les organes compétents des Nations unies.

(Direction d’Europe, Tchécoslovaquie, volume 50)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Chauvel, Clappier et de Bourbon-Busset. Note manuscrite : « Communiquer par courrier Moscou, Londres, Washington, Baden, Vienne, Belgrade, Varsovie, Budapest, Sofia, Tirana. M. Bresset ».

2 Télégramme envoyé en clair et par courrier.

66

M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1,

       À M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES.

D. Metric no 26.

Paris, 23 juillet 1948.

Très secret.

 

Je vous ai adressé, en annexe à ma lettre METRIC no 000, le compte rendu littéral des entretiens qui se sont déroulés à La Haye entre les cinq ministres des Affaires étrangères de l’Union occidentale, en dehors des séances plénières dont un communiqué officiel vous a fait connaître le résultat2.

Ces entretiens ont permis d’utiles échanges de vues, en particulier entre M. Bevin et M. Bidault, sur la situation à Berlin et sur les conversations de Washington. Vous avez été informé déjà des vues du gouvernement français au sujet du projet britannique de réponse à la dernière note soviétique, et je ne reviens donc pas sur ce dernier point.

En ce qui concerne les conversations de Washington, le Conseil consultatif a décidé de confier à la Commission permanente le soin d’étudier les comptes rendus des entretiens de Washington, d’en dégager les traits essentiels, et d’élaborer, en tenant compte des idées échangées à La Haye, un rapport destiné aux cinq gouvernements intéressés.

Au cours des délibérations que va donc ouvrir incessamment la Commission permanente, vous pourrez vous inspirer, en ce qui concerne le point de vue français, des indications déjà données à ses collègues par M. Georges Bidault, au cours de la réunion de La Haye. Vous trouverez, d’autre part, un certain nombre d’informations supplémentaires dans une note que vous possédez déjà et dans les notes ci-jointes, préparées pour la documentation du Ministre.3

Notre position peut se résumer ainsi :

Dans les négociations qui se poursuivent à Washington, nous sommes plus soucieux d’obtenir des Américains un appui concret que des engagements verbaux. À cet égard, nous considérons que la présence des troupes américaines en Allemagne occupée constitue notre meilleure garantie, puisqu’elle soumet inévitablement les États-Unis à toute offensive que prendraient les Soviets ; d’autre part, l’arrivée à Londres des missions américaine et canadienne constitue un pas de plus dans la voie d’une collaboration militaire étroite entre les Cinq et l’Amérique du Nord.

Nous sommes loin cependant de méconnaître la valeur psychologique des engagements que pourraient prendre en notre faveur les États-Unis, et nous comprenons parfaitement que le Département d’État, afin de rendre de tels engagements plus acceptables pour l’opinion américaine, s’efforce de les concevoir et de les présenter de façon qu’ils apportent à la sécurité des États-Unis eux-mêmes un appréciable renfort.

Mais il nous paraît singulièrement douteux que la présente administration, à la veille des élections présidentielles, soit en mesure de conclure un arrangement définitif avec les Cinq ; peut-être souhaite-t-elle faire de cette question l’un des enjeux de la lutte électorale, ce qui n’irait point sans graves inconvénients pour nous ; et, sur ce point, nous n’envisageons pas sans une certaine appréhension les conséquences, dans le domaine de la politique extérieure, de la convocation du Congrès que vient de décider M. Truman.

En examinant la conception du « pacte atlantique » qui ressort, assez vaguement, des conversations de Washington, et, avec un peu plus de précision, de l’exégèse de M. Bevin, nous ne devons perdre de vue ni que les États-Unis songent à leur propre sécurité d’abord, et obéissent aussi à certaines préoccupations électorales ; ni qu’il convient de ne pas les décourager, mais au contraire de nous efforcer de les attirer toujours davantage vers nous.

Le « pacte atlantique » vaut aussi d’être considéré en lui-même, sur ses propres mérites. Tel qu’on l’entrevoit actuellement, il offre l’inconvénient de déplacer vers l’Ouest le centre de gravité de l’association projetée et l’axe de la sécurité ; de négliger, au profit de préoccupations maritimes et aériennes d’ailleurs capitales, nos légitimes anxiétés continentales, qui ne le sont pas moins ; et de s’étendre éventuellement à des nations ou à des territoires envers lesquels certains signataires du traité de Bruxelles trouveraient sans doute malaisé de contracter des engagements. Il ne semble donc pas, à première vue, que la combinaison projetée, si elle ajoute à la sécurité des États-Unis, consolide appréciablement la nôtre.

Or, nous ne saurions oublier que les États-Unis nous ont vivement encouragés à conclure le pacte de Bruxelles ; que, sans nous faire de promesses formelles, ils nous ont cependant prodigué, au moment de sa signature, des assurances qui nous autorisaient à espérer un appui plus précis ; que, si leurs forces d’occupation en Allemagne sont attaquées par les Russes, à la suite d’un conflit avant tout russo-américain, celles des Cinq le seront du même coup ; et que, si leur concours nous est absolument indispensable, notre soutien en Europe ne leur est pas moins précieux en cas de guerre, étant donné les effectifs considérables que nous pouvons mettre au service de la coalition si nous recevons les armes nécessaires.

En un mot, nous pensions assez légitimement, après les réponses du général Marshall aux télégrammes des cinq ministres des Affaires étrangères, que nous étions fondés à espérer une aide américaine rapide, sous quelque forme analogue au lend lease. Nous constatons aujourd’hui que la question se présente sous un aspect moins favorable pour nous, soit que nous ayons conçu des espoirs excessifs, soit que l’administration américaine ait elle-même changé de point de vue.

Le rapport que la Commission permanente mettra sur pied devra donc chercher à serrer de plus près le problème et à exposer les arguments propres à convaincre nos interlocuteurs de l’importance essentielle que présentent pour leur propre sécurité non pas seulement des points stratégiques du Groënland, d’Islande et des Açores, mais aussi les territoires et les populations des cinq Puissances signataires du traité de Bruxelles. L’ordre du jour des conversations de Washington prévoyait d’ailleurs, comme premier point, l’examen de « la situation générale en Europe en ce qui concerne la sécurité », le quatrième point portant sur « la nature d’une association des États-Unis », selon les termes mêmes de la résolution Vandenberg, « avec les accords de sécurité européens ».

Le « pacte de l’Atlantique », tel qu’il a été entrevu jusqu’ici, tend plutôt à renverser les termes de la proposition, et à se présenter comme un renforcement de la sécurité américaine par les cinq Puissances de l’Union occidentale ; il importe de redresser cette notion, et de ramener le Département d’État à une vue plus équilibrée des engagements réciproques à prévoir.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 1, dossier 3)

1 Dépêche envoyée par le Secrétariat général.

2 Document non reproduit. Voir documents nos 53 et 54.

3 Documents non reproduits.

67

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. Metric no 36.

Londres, 23 juillet 1948.

Très secret.

 

En assistant hier pour la première fois à une réunion du Comité militaire, le général Lemnitzer, chef de la mission d’« observateurs » américains qui participeront désormais aux travaux du Comité2, a fait, au nom des « chefs d’état-major des États-Unis », d’importantes déclarations dont je vous adresse le texte par une communication séparée (Document METRIC WMC 48)3.

De ces déclarations qui constituent en quelque sorte un premier pas, en fait, sinon en droit, dans la voie d’une aide militaire aux signataires du Traité de Bruxelles, je crois devoir souligner plus particulièrement les points suivants :

1) Les chefs d’état-major américains considèrent que toute agression armée dirigée contre l’un des Cinq serait le prélude d’une agression du même genre contre les États-Unis. Toutefois, cette agression devrait avoir lieu « en Europe ». Dans une pareille éventualité, les chefs d’état-major s’engagent seulement à attirer l’attention du gouvernement de Washington sur le fait que les États-Unis ne pourraient se tenir, même momentanément, à l’écart du conflit.

2) Les chefs d’état-major américains envisagent une sorte de « plan Marshall » d’aide militaire aux Cinq Puissances.

3) Pour que les chefs d’état-major puissent valablement recommander à leur gouvernement l’adoption de certaines mesures, il faut :

a) Que les plans stratégiques élaborés par le Comité militaire offrent des chances raisonnables de succès (c’est là un point dont l’importance n’a pas échappé au général Ély) ;

b) Que tout appel aux ressources américaines soit motivé par des besoins essentiels et se justifie par une contribution directe à la sécurité des États-Unis ;

c) Que les plans stratégiques aient pour but, non seulement d’assurer la défense de l’Europe occidentale, mais encore d’aboutir à la défaite rapide et complète de l’agresseur.

4) Avant que les États-Unis ne prennent une décision quant à l’étendue de leur « aide supplémentaire » aux signataires du Traité de Bruxelles, l’Union occidentale doit au préalable établir un plan coordonné de défense en utilisant les moyens dont elle dispose actuellement et examiner dans quelle mesure elle peut, par ses propres moyens, accroître son potentiel militaire.

5) Les États-Unis comptent sur une assistance réciproque de la part des nations de l’Europe occidentale.

6) En conclusion, les déclarations du général Lemnitzer précisent de façon catégorique que les conditions énumérées par lui doivent être remplies pour que le président Truman, se fondant sur l’avis des chefs d’état-major, puisse légitimement recommander au Congrès de prendre les dispositions législatives nécessaires.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 1, dossier 3bis)

1 Dépêche adressée au Secrétaire général.

2 Voir document no 10.

3 Document non reproduit.

68

M. MENANT, MINISTRE DE FRANCE À TIRANA,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 199-203.

Tirana, 24 juillet 1948, 14 h.

 

(Reçu : le 5, 1 h.)

On signale de nombreuses arrestations tant dans l’armée que dans l’administration civile que l’on attribue à des divergences politiques sur la position gouvernementale envers Belgrade.

À Tirana sept personnes après jugement sommaire ont été condamnées et fusillées le jour-même.

Parmi elles se trouvait un rédacteur du journal Baskimi ex-chef de section à la direction de la presse, communiste convaincu. Le Président du tribunal était beau-frère de cet accusé. Les débats se sont déroulés à huisclos.

On dit que plusieurs ministres sont en disgrâce et que l’accord n’est pas parfait entre le président du Conseil Hoxha et son ministre de l’Intérieur Koci Xoxe. Le différend porterait entre autres sur l’attitude à observer envers les partisans grecs franchissant les frontières, le ministre de l’Intérieur soutenu dit-on par le ministre de l’URSS à Tirana demandant que la liberté d’entrée et de sortie soit accordée.

On rapporte que des escortes envoyées par le gouvernement de Tirana auprès de la population albanaise de la région de Kossovo, en territoire yougoslave, ont refusé de rentrer, se sont déclarées solidaires de la politique du maréchal Tito et demandent asile en Yougoslavie. Des pétitions circulent dans les bureaux : les fonctionnaires doivent dire s’ils sont pour ou contre le maréchal Tito.

On comprend aujourd’hui la décision gouvernementale concernant le renforcement de la garde des frontières « par crainte de voir des éléments ennemis pénétrer dans le territoire albanais animés d’intentions hostiles et provocatrices » (mon télégramme nos 173 et 175)2, le bruit du retour en Albanie de réfugiés politiques de Grèce étant confirmé.

De nombreux prisonniers politiques qui travaillent aux chantiers de Malik, au sud de l’Albanie, ont profité du départ des Yougoslaves pour fuir, on affirme même avec leurs gardes. Les Yougoslaves enlevant tout le matériel qu’ils ont apporté, les Albanais sont dans l’impossibilité de continuer seuls les travaux commencés. Le gouvernement yougoslave aurait réclamé le remboursement immédiat de ses avances financières dont le montant s’élève dit-on à 2 700 000 000. Le gouvernement albanais est sans doute dans l’impossibilité d’effectuer ce remboursement ; des conversations sont engagées avec les Russes sur ce sujet. De nouvelles taxes sont déjà imposées à de nombreux commerçants dont le montant varie de 10 000 lek à 3 millions et qui sont dans l’impossibilité de s’acquitter ayant déjà été lourdement imposés dès l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel et l’on prévoit une majoration brutale des prix des produits de consommation courante.

Tous ces faits agitent l’opinion publique et l’inquiétude qui règne dans les milieux gouvernementaux pourrait bien amener une nouvelle répression, le jugement et l’exécution hâtifs que je viens de vous signaler en étant un des signes précurseurs.

(Direction d’Europe, Albanie, volume 6)

1 Note manuscrite : « Comm[uniquer] Boswell, Millard, fait 27.7.48. M’en parler ».

2 Documents non reproduits.

69

M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 3378-3390.

Washington, 24 juillet 1948, 21 h. 05

Réservé. Priorité.

(Reçu : le 25, 9 h.)

J’ai eu ce matin une longue conversation avec le Sous-Secrétaire d’État sur la question de Berlin.

1) Ainsi que vous le savez (…)2, Douglas et par les informations que M. Jefferson Caffery a données hier à M. Chauvel, le gouvernement des États-Unis n’accepte définitivement pas la procédure proposée par Londres de l’envoi d’une note à Moscou. Il a trouvé le projet britannique très peu satisfaisant, trop vague et se prêtant trop facilement à une manœuvre soviétique. Au cours des réunions des 2 derniers jours la décision a été prise de nous proposer des négociations par la voie diplomatique. Le gouvernement de Washington attendra que la France puisse se joindre aux démarches envisagées qu’il (…)3 à ne pas voir effectuer uniquement par la Grande-Bretagne et les États-Unis.

2) L’administration estime que les mesures prises pour améliorer le ravitaillement par air de Berlin permettront aux alliés de tenir sans difficulté dans la capitale allemande.

60 à 75 avions DC 3 qui transportent deux tonnes et demie, vont être remplacés par des avions DC 4 dont la capacité est de 10 tonnes. On arrivera pendant la période froide à transporter 4 000 tonnes par jour, et des dispositions sont prises pour qu’à partir du mois d’octobre le vol par mauvais temps puisse être assuré au maximum.

Monsieur Lovett, confirmant les déclarations de monsieur Marshall et du président, a affirmé la volonté de son gouvernement de ne pas se laisser contraindre à l’(…)4 de Berlin et d’en persuader l’URSS.

3) Le Sous-Secrétaire d’État a comparé la procédure maintenant envisagée de négociations par les ambassadeurs à Moscou à celles qui avaient jadis été employées lorsque M. Harriman ou M. Hopkins avaient poursuivi des conversations directes avec le gouvernement soviétique. C’est un entretien avec le maréchal Staline que devrait demander l’Ambassadeur accrédité des trois pour lui et pour ses deux collègues si Paris et Londres sont d’accord. En cas de refus la conversation pourrait avoir lieu avec M. Molotov. Il n’y aurait pas remise de notes mais rédaction d’un procès-verbal par les deux interprètes et approbation de ce procès-verbal par les quatre interlocuteurs. On éviterait ainsi dans la pensée de Washington les possibilités d’utilisation d’une note alliée à des fins de propagande et un échange stérile de memoranda avec Moscou.

4) Mr Lovett m’a donné lecture de deux télégrammes adressés hier à M. Douglas. Ils énumèrent trois éventualités que le gouvernement américain n’acceptera sous aucun prétexte.

A) Quitter Berlin.

B) Négocier un accord sous la menace du blocus.

C) Remettre en cause avant les négociations les décisions de Londres au sujet de l’Allemagne de l’Ouest.

Aussi les Ambassadeurs devraient-ils dès le début de la conversation affirmer hautement le droit des Alliés de rester à Berlin et de ravitailler la ville et leur intention d’user de ce droit. Ils feraient ressortir que dans ces conditions le blocus est une mesure vaine et dangereuse et remarquer que la porte a toujours été ouverte pour des négociations pacifiques. Si le but des Soviets est comme celui des puissances occidentales de maintenir la paix ce n’est pas par des pressions inacceptables qu’ils ont chance d’y parvenir.

Si au contraire le blocus n’est que le résultat de difficultés techniques de divers ordres auxquelles les Alliés aideraient volontiers à porter remède il doit pouvoir être levé dans un temps donné et la possibilité de négociations serait alors ouverte. Des réponses de M. Lovett aux questions que je lui ai posées il semble résulter qu’un accord pourrait se faire sur les conditions de la levée du blocus. On pourrait convenir qu’elle soit annoncée en même temps que la reprise des conversations et sans doute qu’elle les précédât de quelques jours. Un moyen d’éviter de part et d’autre une défaite d’amour-propre serait en tout cas recherchée.

5) En ce qui concerne ces négociations le Ministère de l’Air offrirait aux Soviets de les poursuivre soit à Berlin (…)5 d’un conseil des 4 à Paris le (…)6 capital étant venu. Le Conseil des 4 devrait se tenir avec un ordre du jour arrêté (sic). Parmi les questions à discuter, les ambassadeurs mentionneraient d’abord celle de la monnaie (…)7 admettraient la possibilité de traiter d’autres questions allemandes ainsi que tout problème relevant de la compétence du Conseil des ministres des Affaires étrangères. Les Américains voudraient toutefois poser une condition qui soulèvera évidemment une difficulté avec Moscou à savoir que l’ordre du jour du Conseil ne serait fixé qu’(…)8 sur la reprise des négociations et sur la levée du blocus. Washington semble tenir particulièrement à cette précaution en raison de l’évidence de son désir de ne donner à aucun degré l’impression de céder à la force et de payer trop cher la levée du blocus.

6) Si les propositions américaines dans leurs grandes lignes sont acceptées par nous et par les Britanniques (…)9 convaincu qu’un accord puisse s’établir avec les Soviets sur la première étape d’un règlement, c’est-à-dire sur l’ouverture de négociations, il est probable aussi d’après ce que l’on sait de la politique russe que ces négociations prendront la forme d’une rencontre des Ministres plutôt que d’une discussion entre les commandants en chef ou entre des suppléants. Si cette hypothèse se confirme, une voie serait ouverte pour aborder les problèmes les plus (…)10 et qu’indiquait en termes assez vagues le dernier paragraphe de la note britannique et nous pourrions avoir l’occasion de faire, comme nous le désirions, préciser dans l’ordre du jour les points sur lesquels une discussion pourrait utilement porter en vue de créer une meilleure atmosphère en Europe et d’amorcer si possible un règlement des difficultés qui paralysent les relations internationales sur l’ancien continent.

Il me paraît préférable de rechercher ce résultat en entamant sans plus attendre des conversations directes et sans passer par des échanges de notes où chacun reste plus ou moins sur ses positions bien qu’il faille évidemment s’attendre à ce que les Soviets s’efforcent de limiter l’ordre du jour au programme de Varsovie.

7) En cas d’échec le différend devrait être de l’avis du gouvernement américain porté aux Nations unies. Washington a préparé un projet de note très clair et très dur pour les Soviets, m’a dit M. Lovett. Le Conseil de sécurité serait saisi, en raison de l’impossibilité de faire jouer l’article 33 de la Charte et de la menace que, en violation de l’article I, les Soviets font par leur blocus de Berlin peser sur la paix.

M. Lovett pense que le Conseil pourrait demander la levée du blocus bien qu’il faille s’attendre à voir les Russes se plaçant dans le cadre du chapitre 6 de la Charte invoquer le droit de veto. Le gouvernement américain est de toute manière décidé à expédier le cas échéant la convocation d’une assemblée extraordinaire qui pourrait se réunir à (…)11 dès le début d’août et qui aurait à connaître du différend depuis ses origines. Les Soviets seraient mis publiquement en face de leurs responsabilités et s’ils voulaient en arriver au pire a déclaré le Sous-Secrétaire d’État ils auraient dans le conflit déclenché par leur faute l’opinion détournée contre eux.

Mais il me semble qu’avant d’en arriver là il y a comme je l’ai fait remarquer de sérieuses possibilités de mettre une négociation sur pied. Elle devrait (…)12 quelle qu’en soit l’issue de mettre un terme à la situation dangereuse qui s’est développée à Berlin.

8) Comme vous le savez M. Douglas va être directement et complètement mis au courant des discussions qui ont lieu à la Maison Blanche par monsieur Bohlen et par le général Clay qui doivent arriver ce soir à Londres. M. Bedell Smith les y rejoindra probablement dès cette nuit ou demain matin. Le Département d’État a voulu qu’il prenne part dès maintenant aux discussions de Londres et que le général Clay lui fasse connaître directement son impression à la fois des conversations qu’il a eues à Washington et de la situation à Berlin. À ce dernier point de vue le commandant en chef de la zone américaine a tenu dans les conversations qu’il a eues à Washington avec des journalistes et des membres du Congrès à se montrer optimiste. Je tiens de l’amiral Leahy qu’il a déclaré avoir été surpris de trouver l’opinion américaine aussi nerveuse et d’entendre parler de la possibilité d’une guerre à propos de Berlin. Il n’a pas, m’a dit mon interlocuteur, complètement écarté la possibilité d’un accident susceptible de compliquer dangereusement la situation mais il demeure convaincu qu’il n’y a pas de péril immédiat et que les Soviets ne cherchent pas à déclencher la bataille.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : M. Maillard. [Communiquer à] Londres, Berlin, Baden, fait le 26-7-48 ».

2 Lacune de déchiffrement.

3 Lacune de déchiffrement.

4 Lacune de déchiffrement.

5 Lacune de déchiffrement.

6 Lacune de déchiffrement.

7 Lacune de déchiffrement.

8 Lacune de déchiffrement.

9 Lacune de déchiffrement.

10 Lacune de déchiffrement.

11 Lacune de déchiffrement.

12 Lacune de déchiffrement.

70

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES,

       À M. BIDAULT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 2803-2805.

Londres, 24 juillet 1948, 21 h. 30

Réservé. Très secret.

(Reçu : le 24, 23 h. 10)

J’ai dit dans mon télégramme nos 2792-982 que je n’avais perçu aujourd’hui aucun signe de mollissement du côté américain. Je cite à l’appui de cette opinion le fait suivant : M. Douglas a proposé sur instructions du Département d’État un amendement au paragraphe II aux termes duquel les gouvernements alliés déclareraient formellement qu’ils ne se laisseront contraindre par aucune méthode de pression à abandonner l’exercice de leurs droits d’occupation à Berlin3.

J’ai fait remarquer que l’acceptation d’un pareil texte impliquerait que nous sommes d’ores et déjà décidés à recourir éventuellement à la force pour nous maintenir dans l’ex-capitale ; M. Douglas ne m’a pas démenti. J’ai alors déclaré qu’en l’absence d’indications plus précises sur les moyens que les alliés comptaient mettre en œuvre, je refusais d’accepter le texte proposé.

Mon collègue britannique de son côté a réservé son opinion en faisant valoir que, s’il croyait son gouvernement dès maintenant décidé à maintenir le trafic aérien coûte que coûte, il ne pouvait pas s’engager en ce qui concerne le rétablissement éventuel de communications par voie de terre.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme adressé à la direction d’Europe et diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, au Cabinet du Ministre et à MM. Falaize et Chauvel. Note manuscrite : « M. Maillard. [Communiquer à] Washington, Berlin, Baden, fait le 26-7-48 ».

2 Document non reproduit. Dans ce télégramme en date du 24 juillet, Massigli faisait le point de la situation après une réunion de plusieurs heures avec ses collègues. On admettait du côté américain que la levée du blocus ouvre la porte à la négociation, mais on tenait à ce qu’aucun engagement ne soit pris vis-à-vis des Soviétiques sur le résultat à atteindre par la négociation. Le seul point acceptable serait de s’engager à parler de la réforme monétaire et sur l’acceptation du principe d’une monnaie unique à Berlin sous contrôle quadripartite. Il ne constatait aucun amollissement du côté américain et s’attendait à ce que l’on presse le gouvernement français à prendre position sur les textes en préparation.

3 C’était effectivement la position américaine clairement affichée depuis le printemps, comme le rappelait Massigli en citant une intervention de l’ambassadeur américain à Londres du mois de mai. Il semblait bien que les Anglais étaient désormais sur une ligne très proche (télégramme nos 2046-2048 du 25 mai 1948 de Londres, non reproduit).

71

GÉNÉRAL GANEVAL, GOUVERNEUR MILITAIRE FRANÇAIS À BERLIN,

       À M. SCHNEITER, SECRÉTAIRE D’ÉTAT AUX AFFAIRES ALLEMANDES ET AUTRICHIENNES1.

T. no 747.

Berlin, 26 juillet 1948, 22 h. 45

 

(Reçu : le 26, 23 h. 20)

La question de l’établissement d’un terrain d’aviation dans le secteur français, question pour laquelle vous m’aviez donné votre accord de principe, se pose à nouveau. Ainsi que je vous en ai rendu compte en son temps, les Américains avaient renoncé à mettre en état le terrain de Stolpe. Ils préfèrent le grand terrain d’exercice situé à Tegel à proximité de la caserne Napoléon. Celui-ci, beaucoup plus rapproché du centre de la ville, est d’un nivellement plus facile. Il ne présente surtout pas l’inconvénient de la proximité presque immédiate des aérodromes soviétiques. D’autre part, si nous installons un terrain à Stolpe avec l’aide américaine, nous risquons que les Russes n’attaquent la validité du protocole qui nous a cédé ce territoire en novembre 1945. En ce qui nous concerne, le choix de Tegel a l’inconvénient de nous priver d’un terrain d’exercice commode, mais cette considération doit naturellement passer derrière la nécessité de développer le ravitaillement par air de Berlin.

La question de principe a été arrêtée aujourd’hui entre le colonel Howley, le général Herbert, le colonel Dorr commandant l’aérodrome de Tempelhof et moi-même.

Les géomètres et les autres techniciens se rencontreront demain et la décision définitive sera prise cette semaine. Nous coopérerions à la mise en état du terrain avec les moyens dont dispose le secteur français mais le gros effort serait naturellement fourni par les Américains.

J’ai réservé la question du commandant de l’aérodrome. Les Britanniques et les Américains poussent hâtivement la construction des nouvelles pistes à Gatow et à Tempelhof, mais je ne pense pas qu’elles puissent être mises en service avant le 15 septembre.

Pendant les deux dernières journées, 1 000 appareils ont rapporté près de 6 000 tonnes de ravitaillement divers.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 336)

1 Note manuscrite : « M. Maillard ».

72

M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES.

L.

Paris, 26 juillet 1948.

Je vous remercie de m’avoir fait parvenir le papier Rougemont1.

Votre collaborateur aura pu vous dire que, en toutes circonstances publiques et privées, Montgomery avait parlé avec les plus grandes éloges du général de Lattre.

J’ai dîné hier soir chez ce dernier. Il m’a montré la lettre de Montgomery. C’est un document fort court qui comprend, conformément à l’usage de Montgomery, deux paragraphes numérotés. Montgomery dit en substance que son voyage avait deux objets qui étaient :

1) d’affirmer la décision britannique de livrer combat avec nous, sur le Rhin ;

2) d’appuyer de Lattre, considéré comme le principal chef militaire français et le commandant en chef nécessaire des armées de terre de l’Union occidentale.

Il vous semblera sans doute comme à moi qu’en ce qui concerne ce second point, les Britanniques se mêlent de ce qui ne les regarde pas, quand ils prétendent désigner notre propre généralissime, fût-ce pour le promouvoir ensuite à un poste interallié.

Dans le même temps, de Lattre subissait, affirme-t-on, une atteinte sensible sur le plan français du fait de la mise en minorité de M. Teitgen avec lequel il avait partie liée. De là à conclure à la nécessité d’éloigner de Lattre en le nommant par exemple Ambassadeur en Argentine, il n’y a qu’un pas. Ce pas est aussitôt franchi, si j’en juge par des propos qu’ont échangés devant moi des hommes politiques et des journalistes samedi dernier.

J’attends avec impatience d’avoir un Ministre pour mettre au point le mouvement qui est en préparation depuis janvier. J’espère que je n’aurai pas à caser, outre mes propres enfants, cet œuf de canard qu’est de Lattre.

(Papiers d’agents-archives privées, papiers Massigli, volume 95)

1 Voir document no 49.

73

M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1,

       À M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU.

T. nos 487-491.

Paris, 27 juillet 1948, 22 h.

Réservé. Priorité absolue.

 

Depuis le 14 juillet, date de la note adressée par le gouvernement soviétique aux gouvernements français, anglais et américain en réponse à la protestation élevée par ceux-ci contre le blocus de Berlin, les discussions se sont poursuivies à Londres entre M. Massigli, M. Douglas et Sir William Strang pour arriver à un accord sur la suite à donner à cette réponse2.

Le Foreign Office a établi un premier projet de note, mis au point le 21 juillet, et qui, tout en confirmant le droit incontestable des Alliés à demeurer à Berlin, et en faisant de la levée des mesures de blocus une condition préalable à la reprise de tous pourparlers, concluait en acceptant le principe de conversations à quatre et en précisant que celles-ci pourraient s’étendre, le cas échéant, à d’autres sujets que Berlin.

Les 19 et 20 juillet, les cinq ministres des Affaires étrangères du pacte de Bruxelles se réunissaient à La Haye et y procédaient à un large échange de vues sur l’ensemble de la situation créée par le blocus de Berlin3. M. Bevin souligna la nécéssité d’allier la fermeté quant au fond (fermeté que justifiait le succès des mesures de ravitaillement par air prises par les Alliés) à une certaine souplesse quant à la forme. De son côté, M. Bidault attirait l’attention de ses collègues sur les dangers que pourraient comporter, dans l’état actuel de la situation en Europe, des invitations imprudentes. Il insistait pour que les conversations, si elles avaient lieu, puissent être étendues non seulement à l’Allemagne, mais à l’ensemble des problèmes européens.

Sur ces entrefaites le gouvernement américain prit à son tour position et fit savoir le 23 juillet que dans la situation présente l’envoi d’une note formelle pourrait, à son avis, présenter des inconvénients. Elle risquerait de porter à nouveau la question sur le plan des considérations de prestige et d’empêcher en même temps une véritable discussion.

Le gouvernement américain suggérait pour cette raison qu’une démarche fût effectuée à Moscou de concert par les trois ambassadeurs, de préférence auprès du généralissime Staline. Cette demande pourrait prendre pour base le texte d’un memorandum établi en commun et dont un projet avait été proposé par le Département d’État. À un stade ultérieur et en cas d’échec, le différend devrait être, de l’avis du gouvernement américain, référé au Conseil de sécurité des Nations unies.

Depuis lors les conversations se sont poursuivies à Londres, avec le concours, du côté américain, de M. Bedell Smith et de M. Bohlen. Elles ont abouti à la conclusion qu’une démarche conjointe des trois ambassadeurs à Moscou auprès du généralisme Staline serait suggérée aux trois gouvernements, les ambassadeurs devant, par des démarches séparées, demander à M. Molotov d’accepter cette procédure.

Le projet d’instruction aux Ambassadeurs pour ces deux missions consécutives a été établi à Londres et vous sera apporté par M. Bedell Smith. Le gouvernement va maintenant être saisi de ce projet et des instructions vous seront envoyées incessamment4.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme envoyé par la sous-direction d’Europe Centrale et paraphé par Chauvel.

2 Voir documents nos 48 et 70.

3 Voir documents nos 53 et 64.

4 Massigli avait transmis les grandes lignes des instructions prévues pour les ambassadeurs à Moscou au cas où ils obtiendraient une audience de Staline. On y réaffirmait le droit pour les Occidentaux d’être présents à Berlin de manière indiscutable et absolue ainsi que la possibilité toujours effective de discuter des problèmes techniques soi-disant rencontrés par les Soviétiques pour expliquer le blocus. Évidemment, une négociation ne pourrait être engagée qu’après la levée du blocus (télégramme no 2823 du 27 juillet de Londres, non reproduit). Il signalait le même jour qu’au cas où Staline refuserait de recevoir les trois ambassadeurs ensemble, mais accepterait de les voir séparément, il faudrait accepter cette procédure et utiliser les mêmes instructions que s’ils étaient reçus ensemble (télégramme nos 2828-2829 du 27 juillet de Londres, non reproduit). Paris donne son accord à ces instructions et rappelle que chaque ambassadeur doit faire séparément la démarche de demander audience à Staline auprès de Molotov et qu’un compte rendu commun devra être établi par les interprètes, quelque soit l’interlocuteur (télégramme nos 499-503 du 28 juillet de Paris à Moscou, non reproduit). Massigli a d’ailleurs envoyé à Chauvel les dernières instructions qu’il avait fait parvenir à Chataigneau qui résumait l’ensemble de la procédure (lettre du 28 juillet de Massigli à Chauvel, non reproduite). L’ambassadeur français à Moscou a donc été reçu le 30 juillet par Zorine, Molotov étant absent, qui a écouté et pris le document prévu. La réponse soviétique immédiate était que le document occidental ne constituait pas une réponse à la note soviétique du 14 juillet (télégramme nos 1358-1359 du 30 juillet de Moscou, non reproduit).

74

M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES.

L.

Paris, 27 juillet 1948.

Je me réfère à votre lettre du 2 juillet relative à la concentration de bombardiers américains en Europe1.

M. Bevin nous a dit incidemment à Bruxelles qu’il avait vivement insisté auprès des Américains sur l’impossibilité dans laquelle se trouverait notamment la Grande-Bretagne de tenir, fût-ce un jour, devant une éventuelle action militaire soviétique.

Il a ajouté que les Américains l’avaient approché pour obtenir des bases d’aviation permanentes dans les îles britanniques, que cette facilité leur avait été accordée, que, dès à présent, « les forces étaient là » et qu’il en viendrait d’autres.

Il ne semble pas qu’il puisse s’agir d’autres forces que des soixante superforteresses dont l’arrivée nous est connue.

Je pense que c’est à cette arrivée que Douglas faisait allusion dans son entretien avec vous.

J’ajoute que soixante superforteresses représentent bien en effet une certaine force mais qu’elle suffirait malaisément à contenir l’avance russe, si l’affaire de Berlin devait mal tourner !

(Papiers d’agents-archives privées, papiers Massigli, volume 95)

1 Dans cette lettre, l’ambassadeur à Londres rapportait l’interrogation de l’ambassadeur américain à Londres, Douglas, qui lui demandait confidentiellement ce qu’il penserait de la concentration en Europe de bombardiers américains. La réponse de Massigli était très positive puisqu’il jugeait que l’effet en serait excellent (lettre du 2 juillet de Massigli à Chauvel, non reproduite).

75

M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 1650.

Washington, 27 juillet 1948.

Dans une déclaration qui accompagne le quatrième rapport semestriel de la Commission de l’énergie atomique, le président Truman s’est félicité de la sagesse des dispositions de l’Atomic Energy Act of 1946 et a réaffirmé les bases de la politique américaine concernant l’énergie atomique contenues dans ce texte.

Les quatre éléments de cette politique demeurent : 1) le contrôle civil ; 2) la propriété de l’État tant que l’utilisation de l’énergie nécessite des précautions particulières ; 3) le secret tant qu’il n’existera pas de contrôle international pour interdire l’utilisation militaire de l’énergie atomique et 4) la détermination de pousser le développement de l’énergie atomique tant pour la défense du pays que pour des usages pacifiques.

Ainsi le président montre bien que sauf sur le premier point, les positions actuelles ne sont pas tout à fait souhaitables. Il laisse espérer que le secret et l’utilisation militaire seront restreint ou abandonnés lorsqu’un contrôle international approprié sera instauré et que par voie de conséquence, l’industrie privée participera aux travaux. M. Truman rappelle qu’il a cherché à faire adopter par les Nations unies un système international de contrôle et que c’est l’attitude intransigeante de l’URSS qui l’a fait échouer.

La déclaration fait état des progrès réalisés dans le domaine des armes atomiques, et les récentes expériences d’Eniwetok l’ont prouvé. De tels progrès témoignent de la valeur du contrôle civil de l’énergie atomique : en effet les civils n’ont pas relâché leurs efforts vers la recherche et le développement des armes atomiques. Aussi le président réaffirme-t-il la nécessité de maintenir ce contrôle civil sur tous les aspects du programme, y compris la recherche, le développement et la conservation des armes atomiques, et par là il rejette la prétention des militaires à regagner le contrôle et la conservation de ces armes. Il recommande néanmoins une coopération très étroite entre civils et militaires.

M. Truman souligne aussi les progrès qui ont été faits dans les applications pacifiques de l’énergie atomique à l’agriculture, à l’industrie et à la santé publique. Ces progrès entraîneront une production plus importante des usines et des fermes et une augmentation de l’énergie mécanique et humaine. Le président laisse espérer une participation plus grande de l’industrie privée au développement de l’énergie atomique bien que, pour des raisons de sécurité, il reste indispensable de maintenir le secret.

Le président Truman a tenu ainsi à dissiper toute équivoque à propos d’une modification éventuelle de la politique américaine concernant l’énergie atomique. En même temps il a clairement souligné que seule l’URSS s’opposait à ce que les États-Unis partagent le secret de découvertes qui bénéficieraient au monde entier.

Le Département trouvera en annexe le texte de la déclaration du président Truman et recevra le rapport de la Commission de l’Énergie atomique par une prochaine valise2.

(Direction d’Amérique, États-Unis, volume 214)

1 Dépêche communiquée au Secrétariat des Conférences.

2 Document non reproduit.

76

M. DE LUZE, CHARGÉ DAFFAIRES DE FRANCE À BUCAREST P.I.,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 835.

Bucarest, 27 juillet 1948.

Venus à Bucarest pour signer le traité d’amitié, de collaboration et d’assistance mutuelle entre la Tchécoslovaquie et la Roumanie, le Président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères tchécoslovaques sont arrivés dans la capitale roumaine lundi 19 juillet, accompagnés de MM. Sevcik, Vice-Président du Conseil et Gregor, ministre du Commerce extérieur. Accueillis à la frontière par M. Zeigher, ministre adjoint à la Présidence du Conseil, quelques hauts fonctionnaires roumains et l’ambassadeur de Tchécoslovaquie, ils ont été reçus à la gare de Mogosoaia par le gouvernement roumain au complet, des représentants du Corps diplomatique, la presse et la colonie tchèque de Bucarest.

M. Groza a souhaité la bienvenue à la délégation tchécoslovaque. Après avoir rappelé que les deux pays avaient été libérés par la « vaillante armée soviétique » et qu’ils avaient eu dans le passé les mêmes ennemis en la personne des Habsbourg et des Hohenzollern, il a ajouté qu’aujourd’hui encore un même danger les menaçait. « Nos peuples se rendent compte, a-t-il dit, qu’ils doivent se tenir sur leur garde pour protéger leurs conquêtes démocratiques contre les machinations des agents de l’ennemi… La conférence de Varsovie a confirmé notre solidarité… Le front de la paix sera renforcé par le traité d’amitié que nous allons signer ».

M. Zapotocki a remercié le gouvernement de Bucarest de son accueil et exprimé sa satisfaction de pouvoir rendre la visite, faite à Prague en septembre dernier par les ministres roumains. « Le resserrement des relations d’amitié entre les États d’Europe centrale et ceux d’Europe orientale, a-t-il dit, s’est fait ressentir depuis longtemps. Mais la possibilité d’une collaboration étroite n’est possible que depuis que les démocraties populaires ont été instaurées dans ces pays ». Rappelant l’aide apportée par les soldats roumains aux côtés de l’Armée rouge pour libérer son pays, le Président du Conseil tchécoslovaque a affirmé que le gouvernement de Prague avait soutenu les intérêts du peuple roumain à la conférence de Paris « en signe de reconnaissance » pour la façon dont celui-ci s’était comporté envers les peuples tchèque et slovaque après Munich. Il a terminé en célébrant le front de la paix qui se constitue « sous la direction de la puissante Union soviétique ».

En dehors des négociations, les trois journées à Bucarest des hommes d’État tchèques ont été consacrées à différentes visites : le 19 chez le Président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères ; le 20 au Presidium de la Grande Assemblée nationale ; le 21 à la CGT roumaine, en présence des ouvriers des usines « du 23 août ». Cette dernière manifestation avait pour but de renforcer les liens entre les associations ouvrières des deux pays et d’honorer particulièrement M. Zapotocki en tant que président de la CGT tchécoslovaque.

Des réceptions ont été offertes en l’honneur des ministres tchèques par le gouvernement roumain le 19 juillet au restaurant Pescarus, et par l’ambassade de Tchécoslovaquie le 21 juillet dans les locaux du Cercle militaire. Le 20 au soir un concert de musique militaire et des danses folkloriques ont été donnés dans les arènes romaines. Enfin, le 21 juillet, jour de la signature du traité, un déjeuner a été offert au Palais présidentiel.

Après la signature du traité les deux délégations ont procédé à un échange de décorations : les ministres tchèques reçurent l’Étoile de la République populaire roumaine de 1re classe. M. Zapotocki conféra l’Ordre de la Liberté de 1re classe au Président du Conseil roumain et l’Ordre du Lion blanc de 1re classe à MM. Gheorghiu-Dej, Savulescu et Voïtec, vice-présidents du Conseil, à Mme Ana Pauker, aux ministres de l’Intérieur, des Finances, de l’Industrie et du Commerce.

Le 21 juillet à minuit la délégation tchécoslovaque a repris le train pour Prague.

En somme la visite des ministres tchécoslovaques s’est déroulée selon le scénario prévu lors des réceptions des délégations des autres démocraties populaires. Toutefois, cette fois-ci, on a remarqué le caractère officiel et presque froid des réceptions. Les drapeaux des deux pays n’ont été accrochés qu’à la toute dernière minute, ainsi que les banderoles rouges sur lesquelles se détachaient en lettres blanches les mots : Vive l’amitié entre la Tchécoslovaquie et la Roumanie. Suivant apparemment le mot d’ordre lancé après la condamnation du maréchal Tito, les Roumains n’ont pas exposé de portraits gigantesques de leurs hôtes, ni acclamé leurs personnes. Au cours des différents meetings populaires, les vivats n’ont été en général poussés qu’au nom d’entités abstraites : l’amitié tchéco-roumaine, le Front de la Paix et de la Démocratie, la puissante Union soviétique, etc. Le nom de Staline et parfois celui de Mme Pauker ont fait exception. À la soirée aux arènes, le fond de la tribune centrale, où se trouvaient les deux délégations, était tapissé d’un immense drapeau soviétique sur lequel se détachait un portrait monumental du Généralissime. De chaque côté pendaient deux très grands drapeaux russes formant contraste avec les oriflammes de dimensions réduites aux couleurs tchécoslovaque et roumaine qui ornaient les deux côtés de l’amphithéâtre.

Le public n’a pas manifesté de curiosité ni d’enthousiasme. À vrai dire seules les personnes auxquelles avaient été envoyés des invitations et des laissez-passer pouvaient franchir l’important barrage d’ordre qui interdisait l’accès des principales artères de la ville. Dans celles-ci, les voitures officielles filaient à grande allure sous l’œil plutôt indifférent des badauds.

Les chefs de mission diplomatique ont été invités par le gouvernement roumain ou l’ambassade de Tchécoslovaquie à assister à la plupart des réceptions officielles, à l’exception toutefois des manifestations qui ont eu lieu à l’occasion des pourparlers ou dans le cadre du Parti. Il s’y est produit une sorte de scission, voulue vraisemblablement du côté roumain, entre les représentants du bloc oriental et les autres diplomates. L’incident qu’a rapporté M. Charpentier dans sa dépêche no 813 du 21 juillet2, lors de la réception offerte par le gouvernement roumain s’est reproduit, bien que sous une forme atténuée, le surlendemain chez l’ambassadeur de Tchécoslovaquie. L’absence de l’ambassadeur de Yougoslavie parmi les diplomates privilégiée a été remarquée.

Le manque de chaleur des réceptions officielles ne serait pas dû uniquement aux consignes de Moscou après l’affaire yougoslave. De divers côtés on raconte que les Tchèques se seraient montrés réticents au cours des pourparlers qui viennent d’avoir lieu. Le gouvernement de Prague, dit-on, n’était pas pressé de conclure et aurait même ajourné l’envoi d’une délégation, sans l’insistance mise par son ambassade à Bucarest qui lui transmettait les doléances du gouvernement roumain.

Cette légation a déjà rendu compte (dépêche no 823 du 21 juillet, communications du 22 juillet)3 des différents accords qui ont été signés. Le principal est le traité d’amitié, conforme aux autres pactes conclus contre l’Allemagne et ses alliés éventuels par l’URSS et les démocraties populaires. On croyait communément ici que la clause prévoyant « l’agression indirecte » n’y serait pas incluse. Aussi explique-t-on volontiers dans les milieux hostiles au gouvernement que le texte du traité publié est d’une portée plus étendue que le traité réel, resté secret. Cette explication, assez invraisemblable, trouve créance parce que certains délégués tchécoslovaques n’ont pas caché leur manque d’empressement. La différence de ton entre les discours de Mme Pauker et de M. Clementis en est un exemple. On m’a rapporté de source sûre que le ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie s’était plaint des Roumains et avait résisté à certaines de leurs demandes.

Il est possible que ce soit le cas à propos de la conclusion d’un pacte militaire destiné à renforcer la convention politique. Il est certain d’autre part qu’il y a eu quelque difficulté à accorder les intérêts économiques des deux pays. La loi de nationalisation a atteint des sociétés tchécoslovaques, malgré les liens politiques et la similitude de régime. L’exécution des traités de commerce roumano-tchécoslovaques est sans cesse remise en cause du côté roumain, à tel point que de nouveaux arrangements sont nécessaires. Les deux délégations n’ont pu convenir que d’un accord provisoire. L’ambassadeur de Tchécoslovaquie que j’ai interrogé à ce sujet ne m’a pas caché que la conclusion d’un traité durable serait « épineuse », les Roumains n’offrant pas d’indemnité suffisante pour les biens des ressortissants tchèques et slovaques rapatriés dans leur pays et la nationalisation des entreprises posant de nombreux problèmes. Enfin, la planification combinée des deux économies s’étalant sur une durée de cinq ans sera, m’a-t-il dit, une tâche délicate et difficile à mettre au point.

Il ne faut sans doute pas exagérer l’importance des désaccords et des divergences entre les deux gouvernements. Il n’est un secret pour personne que la plupart des délégations de pays amis de la Roumanie, venues ici pour négocier des arrangements économiques, n’ont pas caché leur mécontentement de la façon dont les Roumains défendent leurs intérêts. Dans le domaine politique les liens étroits entre les démocraties populaires et l’URSS laissent à chacune fort peu d’initiative. Le modèle du traité qui vient d’être conclu porte la marque de Moscou. Il s’intègre dans un plan d’ensemble d’organisation de l’Europe orientale conforme aux intérêts de l’Union soviétique. Les gouvernements actuels de Prague et de Bucarest se retrouvent unis par leur commune allégeance à l’égard du Kremlin.

(Direction d’Europe, Roumanie, volume 21)

1 Dépêche adressée à la Direction d’Europe. Note manuscrite : « [Communiquer à] Moscou, Prague, fait le 6.8.48 ».

2 Document non reproduit.

3 Documents non reproduits.

77

M. SALADE, CONSUL GÉNÉRAL DE FRANCE À BATAVIA,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 90-91.

Batavia, 28 juillet 1948, 12 h.

 

(Reçu : le 28, 9 h. 30)

La rupture des négociations par la République paraît avoir causé peu de surprise chez les Hollandais comme au Comité des Bons Offices. Aussi bien elle n’a fait que sanctionner un état de choses qui durait depuis plusieurs mois, auquel la malencontreuse proposition Dubois-Critchley n’avait pu porter remède, et que le départ de M. Van Vredenburch puis la crise ministérielle néerlandaise avaient prolongé.

On avait d’ailleurs au cours des dernières semaines noté dans l’attitude des républicains un raidissement général attribué aux encouragements que le gouvernement de Jogja aurait reçus de certains milieux du Comité des Bons Offices et à l’appui dont il serait assuré de la part de l’URSS et de ses satellites.

Parmi les différentes explications qui circulent sur les raisons tactiques de la rupture, il est intéressant de relever celles-ci : ayant choisi politique du pire, les républicains vont multiplier incidents le long de la ligne de démarcation et causer des troubles dans la partie de Java et de Sumatra occupée par les Hollandais de façon à acculer ceux-ci à une nouvelle action police qui provoquerait des mesures énergiques du Conseil de sécurité. La République espère, semble-t-il, que les débats de l’Assemblée sur l’abus du veto seraient de nature à gêner la France dans l’exercice de ce droit, surtout si le Conseil siège à ce moment-là à Paris.

Quoi qu’il en soit, le général Spoor m’a dit que « malheureusement » il ne pensait pas que le prochain gouvernement néerlandais soit disposé à prendre responsabilité d’une nouvelle action de police. Il n’est pas douteux que du côté hollandais les militaires rongent leur frein, la plupart d’entre eux étant en faveur de solutions de force avant la saison des pluies.

(Direction d’Asie-Océanie, Indonésie, volume 17)

1 Notes manuscrites : « Millet, Pourquoi omettre les articles ? Démarquer F[rance] O[utre] M[er] et DEF[ense] NAT[ionale] ».

78

M. LEGUÈBE, CONSUL DE FRANCE À SZCZECIN,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 238.

Szczecin, 28 juillet 1948.

Confidentiel.

 

La valeur de tout renseignement recueilli sur l’armée soviétique et ses intentions, quelque soin qu’on apporte à le vérifier, reste relative. Je crois devoir, dans la situation actuelle, ne pas laisser ignorer au Département l’opinion que j’estime pouvoir me faire et qui résulte de conversations menées, en particulier ces derniers jours, avec trois personnes mêlées de très près depuis 1939 à la vie de l’armée rouge.

Depuis plusieurs mois, les Russes n’ont cessé de renforcer à travers la Pologne leur armée d’occupation en Allemagne. On a vu passer, à un rythme modéré mais ininterrompu des trains de troupes et de matériel (surtout des blindés et de l’artillerie). Certaines garnisons soviétiques, en premier lieu celles qui tiennent les débouchés du pays (Swinemunde) ont été renforcées. Enfin, dans les mêmes conditions de débit, des troupes et du matériel ont pris la direction du Sud-Est (Tchécoslovaquie).

Aux yeux des Allemands qui voient affluer ces renforts, entendent les propos des soldats et assistent à leurs manœuvres, les Russes auraient pris la décision d’occuper l’Allemagne entière à une date qu’on fixe généralement dans le courant du mois d’août. De telles interprétations ne manquent pas de franchir la frontière et se retrouvent ici, répétées sur un autre mode : l’occupation de l’Allemagne sera suivie de l’occupation de l’Europe occidentale et tout aussitôt d’une guerre avec les États-Unis. Dans les masses populaires, il n’existe pas le moindre doute à cet égard. La rumeur générale est telle qu’il suffirait (et qu’il suffit dans certains cas) à l’observateur étranger de s’abandonner à une humeur morose pour se laisser emporter par la même conviction. Elle n’est d’ailleurs pas absurde, car il suffirait sans doute à l’armée rouge d’être ce qu’on en voit (une énorme masse d’infanterie médiocrement ou mal équipée en moyens modernes) pour prendre possession de l’Europe jusqu’aux rivages occidentaux et aux Pyrénées. Si le problème stratégique ne consistait qu’en cette opération, il ne resterait effectivement à mes collègues et à moi-même qu’à annoncer au Département pour le mois d’août une avance de l’armée soviétique, dont toutes les conditions psychologiques sont réunies.

Le doute n’intervient que si l’on suppose que la première opération provoquerait immédiatement une réaction armée des États-Unis. Dans ce cas, les signes de danger de guerre, pour impressionnants qu’ils soient parfois, ne sont pas convaincants. Je ne peux citer que quelques faits. On constate des regroupements de matériel de voie ferrée aux points stratégiques (wagons-citerne à Szczecin), mais les voies elles-mêmes sont toujours à faible débit, étranglées et exposées à tous les franchissements d’obstacles ; de même rassemble-t-on les camions, mais le réseau routier comprend une majorité de ponts de 10 tonnes et le matériel rassemblé est vétuste autant qu’hétéroclite. La surveillance policière s’est encore accrue (les voyageurs polonais ne peuvent plus descendre à l’hôtel que par l’intermédiaire de la milice), quelques officiers de réserve et médecins ont été convoqués mais la plupart semblent n’avoir reçu aucun avis avant de partir en vacances dans les directions les plus variées2.

Le service du travail (Sluzba Polsce) s’est rapidement constitué et tient désormais la plus grande partie de la jeunesse sous surveillance. Mais sa formation est encore bien récente pour qu’on en puisse attendre une participation efficace à des opérations de guerre, ne fût ce que de contrôler une jeunesse tentée par le maquis.

Mais surtout, l’impression d’un technicien, fort au courant (autant qu’on peut l’être) de la vie de l’armée rouge, est la suivante : la faiblesse de l’armée rouge reste considérable en matière d’équipements de précision et de haute puissance (aviation, radio électricité – armement atomique) et en personnel apte à les servir. Sa force est au contraire impressionnante dans tous les armements qui suffiraient à une conquête continentale (en premier lieu « terrible et très moderne artillerie » à explosifs et à réaction, très puissante armée blindée). Il est exact que le commandement soviétique constitue de très fortes bases militaires en Allemagne et en Tchécoslovaquie, sous la forme d’armées dont l’autonomie est assurée pour un temps considérable. Mais l’informateur rappelle qu’en 1939-40-41 il avait assisté à de semblables groupements en Pologne orientale et qu’on eût pu en tirer les mêmes pronostics d’agression imminente. Il a cependant eu la preuve que ces groupements furent pris au dépourvu par le déclenchement de l’attaque allemande.

Les groupements actuels en Occident ne sont donc pas forcément offensifs.

La volonté de conquête serait unanime dans l’armée rouge ainsi que la certitude de la victoire (dans l’ambiance morale que décrivait un témoignage que j’ai communiqué au Département sous le titre « Déclarations d’une personnalité de passage »). On serait certain que la guerre est inévitable, qu’elle est d’ailleurs dans la « mission » du peuple russe. Mais les officiers soviétiques estimeraient que leur armée n’est pas encore prête (à quoi mon informateur ajoute : « c’est une tradition ») et que les opérations actuelles n’auraient pour but qu’une pression.

Les quelques indications de cette dépêche n’ont de valeur que ce qu’en autorise le mystère qui entoure les actes de l’armée rouge, les intentions soviétiques, mystère dont les acteurs sont eux-mêmes victimes.

(Direction d’Europe, URSS, volume 16)

1 Dépêche communiquée à l’Ambassade de France à Varsovie. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, f[ai]t le 5/8/48 ».

2 Note du document : « Il importe de remarquer que, par ailleurs, cette période d’été où les gens disparaissent de leur résidence, est extrêmement propice à une mobilisation qu’il est difficile d’observer ».

79

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 879.

Moscou, 28 juillet 1948.

Par une communication en date du 16 juillet2, j’avais donné à Votre Excellence les premiers renseignements que j’avais pu recueillir sur le Congrès des Églises orthodoxes du monde entier convoquées à Moscou sur l’invitation du patriarche Alexis et qui a pris fin le 21 juillet.

Quoique le Journal patriarcal qui paraît ici d’une manière irrégulière n’ait pas encore donné de rapport détaillé du Congrès, il me paraît dès maintenant possible, sur le vu des comptes rendus de presse et grâce aux renseignements qui m’ont été apportés de diverses sources, d’essayer de dégager les précédents historiques du Congrès, l’atmosphère dans laquelle il s’est déroulé, la portée des résolutions qu’il a adoptées et les quelques considérations politiques qu’il peut autoriser.

Il aurait pu être permis de penser, après le succès de la révolution communiste de 1917, que l’Église orthodoxe devait disparaître de la face de la Sainte Russie. Le premier signe de relèvement fut en 1924 la recommandation donnée aux membres du Parti, par le Congrès communiste, d’éviter de porter atteinte aux sentiments des croyants. Depuis cette date, malgré bien des vicissitudes, l’Église orthodoxe n’a cessé de se relever. En mai 1927, elle recevait un statut légal. En avril 1929, une loi réglementait l’organisation des cadres de son clergé. La constitution de 1936, enfin, sépara l’Église de l’État et, tout en permettant la propagande anti-religieuse n’en accordait pas moins la liberté du culte.

La guerre obligeant le gouvernement à utiliser tous les facteurs de propagande nationaliste, permit une sorte de renouveau de la foi orthodoxe. Ce fut le métropolite Serge qui, dans cette période difficile, dirigea l’Église et la mit entièrement au service de la lutte pour l’indépendance de la Patrie. En récompense de son action, Serge était reçu par Staline le quatre septembre 1942 et le Généralissime lui promettait le rétablissement du Patriarcat. Cinq jours plus tard, il était élu Patriarche et le Soviet suprême décidait la création d’un conseil des Affaires ecclésiastiques pour assurer les relations entre l’État et le Patriarcat. Il est piquant de noter que le premier Président de ce Conseil fut le camarade Karpov, ancien chef du groupement des « Sans Dieu ».

Le 15 mai 1945, Serge mourait et Alexis, évêque de Léningrad, devenait « gardien du trône patriarcal ». Le 2 février 1945, un Concile nombreux auquel participaient les délégués des autres Églises orthodoxes invités par lui l’élisait Patriarche par acclamations. Le 10 avril, il eut une nouvelle entrevue avec Staline qui, selon la gazette patriarcale du mois de mai « le reçut comme un père son enfant ».

C’est avec le patriarche Alexis que l’Église orthodoxe russe est entrée à nouveau dans la grande politique.

Alexis s’attacha tout d’abord à réduire les oppositions ou les dissidences qui existaient encore au sein de l’Église sur le plan intérieur. Puis il poursuivit les efforts déjà entrepris avant lui pour rallier à Moscou les Églises émigrées. Dans le même temps, s’appuyant sur la puissance politique de l’URSS, il cherche à affilier à Moscou les Églises des États satellites de l’Union soviétique. Enfin il est engagé actuellement dans une politique qui tend à affermir les liens qui existent entre Moscou et les vénérables Églises du Proche-Orient. Il apparaît aujourd’hui de plus en plus vraisemblable que le but ultime de son action soit de faire de Moscou le siège d’une nouvelle Église œcuménique au détriment du Patriarcat de Constantinople.

Sur le plan intérieur les choses se passèrent assez facilement.

Dès 1945, l’évêque Vedenski, chef de la secte dissidente de « l’Église vivante » dut faire amende honorable et fut réduit au rang d’un simple desservant.

Le rattachement à Moscou des quatre millions d’Uniates d’Ukraine s’opéra suivant les procédés les plus classiques des purges politiques. Les évêques furent arrêtés. Un comité de quatre prêtres ambitieux, habiles et munis de pleins pouvoirs, effectua le rattachement sans que les fidèles aient eu le temps ou l’occasion de réagir. Dans les pays baltes, l’opération connut un égal succès, de même dans les provinces polonaises récemment annexées.

L’Église russe a connu jusqu’ici, semble-t-il, moins de succès avec les Églises de l’émigration. Votre Excellence connaît les intrigues dont est depuis longtemps l’objet l’église de la rue Daru, la résistance opposée presque jusqu’à sa mort en août 1946, à la pression de Moscou par Euloge exarque de Paris et l’état de division où du fait de l’action des émissaires du patriarche Alexis se trouve actuellement l’Église orthodoxe de Paris au détriment du Patriarcat de Constantinople.

À Londres, le Patriarche de Moscou ne semble pas encore être parvenu à créer d’Église sous sa dépendance.

Aux États-Unis et au Canada, Alexis connut un échec également cuisant. Après une vaine tentative faite en 1945 auprès de Théophile évêque de New York, le patriarche de Moscou dépêcha en 1947 le Métropolite de Leningrad, Grégoire qui, selon mes renseignements n’aurait même pas pu entrer en relation avec son collègue américain et aurait dû retourner en URSS après trois mois de démarches infructueuses. C’est à la suite de l’échec de cette mission que Théophile fut excommunié par Alexis. Toutefois, l’Église qui avait été créée sous la dépendance de Moscou en 1939 continue d’exister, mais elle ne compterait à New York qu’un nombre très faible de fidèles. C’est monseigneur Macaire, évêque de cette Église qui assista au Congrès de Moscou et dont la Pravda n’a pas manqué de faire mention.

En ce qui concerne la Chine où existe encore une assez importante colonie russe, je sais seulement ainsi que je l’ai rapporté dans ma communication précitée qu’un représentant de la mission spirituelle russe en Chine assistait au Congrès. J’attacherais du prix à ce que me soient communiqués tous les renseignements que notre ambassade à Nankin pourrait recueillir sur cette question.

En Europe centrale, Alexis connut quelques succès mineurs. Dès 1945, Eleuthère archevêque de Rostov était nommé exarque à Prague pendant qu’un orthodoxe russe était dépêché en Sud Caparthie avec mission de rattacher l’Église de Hongrie, ce qui fut réalisé en 1946.

Il est hors de doute que l’influence politique de l’Union soviétique sur les États dits satellites est susceptible de faciliter considérablement les efforts d’Alexis pour affilier à celui de Moscou les patriarcats de ces différents pays. Toutefois, Alexis n’est pas encore parvenu à ses fins et le présent Congrès ne peut être considéré que comme une étape de la politique du patriarche. Si mes renseignements sont exacts, en effet des Églises bulgare, roumaine, et serbe sont encore autonomes.

Les Bulgares n’étaient pas représentés aux fêtes d’intronisation du patriarche Alexis en 1945. La raison invoquée pour cette absence était le désir d’éviter tout incident avec les Églises grecques qui avaient rompu avec les Églises bulgares depuis soixante treize ans. Cependant après la visite du métropolite Grégoire de Léningrad à Sofia, l’exarque Stéphane vînt à Moscou en juin 1945. Il invita Alexis à Sofia pour le millénaire du premier Bienheureux bulgare St Jan de Rila. Malgré ces excellentes relations, le projet de soumission de l’Église bulgare à celle de Moscou n’aboutit pas et aurait plutôt pour effet de réconcilier Stéphane avec le patriarche de Constantinople qui lui donna le titre d’exarque le 11 mai 1947.

En Serbie, Moscou délégua à Belgrade au printemps de l’année 1946, l’évêque de Kirovgrad avec une lettre du patriarche Alexis proposant de publier une déclaration commune condamnant l’activité politique du Vatican, en Europe centrale et demandant que soient examinées les possibilités de rattachement de l’Église serbe à celle de Moscou. Le Synode de Belgrade repoussa la première de ces propositions parce que les difficultés entre les Églises catholique et orthodoxe en Yougoslavie avaient été réglées par une entente et la seconde comme contraire à l’indépendance de l’Église serbe. Il ne serait pas impossible que le retour du patriarche Gavrilo à Belgrade en novembre 1946 ait été négocié par l’intermédiaire de Moscou. Gravilo, en tout cas, prit nettement position en faveur du régime et ne ménagea pas dans ses discours les éloges à Staline et au maréchal Tito. Il est évident cependant que la présente tension entre Belgrade et Moscou ne facilitera pas la réalisation des ambitions d’Alexis à l’égard de l’Église serbe.

Quant aux Roumains, ils persistent également à refuser l’hégémonie de Moscou, encore que l’abdication du roi et la totale affiliation politique de la Roumanie soient susceptibles de préparer une soumission analogue sur le plan religieux. Alexis n’aurait cependant pas ménagé ses efforts à l’égard de cette importante fraction de la confrérie orthodoxe. Selon un renseignement que je n’ai malheureusement pas pu confirmer, il aurait en juin 1947, au cours d’une visite spectaculaire qu’il fit à Bucarest, proposé au patriarche Nicomède le titre de patriarche œcuménique. L’affaire en tous cas n’eut pas de suite, et Nicomède se retira peu après dans un monastère où il mourut. Son vicaire épiscopal Justinian fut appelé à lui succéder et c’est lui-même qui présidait la délégation roumaine au congrès qui fait l’objet de la présente dépêche.

La Finlande où le Patriarche de Constantinople avait organisé un archevêché en 1923 résiste malgré la pression des fidèles originaires de Russie.

Les efforts faits par Alexis pour se rapprocher des Églises du Proche-Orient me paraissent plus révélateurs encore des ambitions œcuméniques du Patriarche de Moscou.

Après l’éclat donné à son intronisation, il entreprit un voyage pour rendre visite aux patriarches qui avaient assisté à la cérémonie. Du 26 mai au 26 juin 1945 il parcourut la Syrie, la Palestine et l’Égypte et passa au retour par Constantinople. Il fut reçu avec sympathie par certaines communautés, mais il échoua dans sa tentative de rallier les Russes de Jérusalem. En mai 1946, lors de sa visite en Roumanie, il annonça son intention de convoquer un concile de toutes les Églises orthodoxes pour montrer « que l’Église orthodoxe est une puissance », et il ajouta dans sa proclamation qu’au lieu des Églises d’Orient éparses et divisées « nous aurons un jour l’Église orthodoxe une et vivante ». Une invitation fut adressée à tous les principaux patriarches dont ceux d’Alexandrie, de Constantinople, d’Antioche, de Jérusalem, de Roumanie et de Yougoslavie. L’accueil fut peu chaleureux. Le Patriarche de Constantinople notamment protesta que lui seul était habilité à convoquer une telle assemblée et qu’Alexis avait violé les canons. La conférence en tout cas fit long feu. Alexis fit une nouvelle tentative en 1947. Il demandait entre autre chose dans sa lettre que soient examinées les relations de l’Église orthodoxe avec le Vatican. Cette invitation resta également sans résultat.

Cette année, la célébration du 500e anniversaire de l’autocéphalie de l’Église russe fournissant un prétexte plus valable à la réunion d’un Congrès permit enfin au Patriarche de Moscou de réunir autour de lui « les représentants des Églises orthodoxes du monde entier ».

Je donne ci-joint à Votre Excellence la première liste des délégations publiée lors de leur arrivée par la Pravda. Il n’est pas fait mention dans cette liste de deux représentants de l’Église grecque dont la présence ne fut signalée qu’après le Congrès, mais qui m’a été confirmée par le Chargé d’affaires de Grèce. Le délégué de la mission orthodoxe en Chine n’y est pas non plus mentionné car il arriva quelques jours plus tard.

Il est certain qu’après toutes les tentatives relatées plus haut, la très large participation qu’a connue cette réunion est en soi un succès pour Moscou. Aussi bien les prévenances et les courtoisies ne furent-elles point ménagées aux délégués. Pendant près de quinze jours, l’importante file des voitures mises à leur disposition sillonna la ville pour les conduire dans les différentes Églises et monastères qu’ils allaient visiter et qui furent soigneusement remis à neuf pour cette occasion. Des réceptions nombreuses leur furent données. La Pravda fit en particulier mention de la réception qu’organisa en leur honneur le camarade Karpov, dont il a été question plus haut.

Le Congrès s’est terminé le 21 juillet et le compte rendu qui est donné de ses travaux indique que les principales questions discutées furent : le Vatican et l’Église orthodoxe ; le mouvement œcuménique et l’Église orthodoxe ; la hiérarchie anglicane et enfin le calendrier ecclésiastique.

Sur la première question, une résolution fut adoptée « à l’unanimité » qui condamne le rôle actif du Vatican comme provocateur d’une nouvelle guerre et comme instrument de lutte contre la démocratie mondiale. Les papes « ont toujours été du côté des puissants de ce monde et ont lutté contre les faibles et les exploités. De même aujourd’hui l’activité du Vatican est dirigée contre les intérêts des travailleurs et le Saint-Siège est le centre international d’intrigues contre les intérêts des peuples et en particulier des peuples slaves ».

La résolution souligne que la Conférence a fait un départ très net entre la hiérarchie ecclésiastique dirigée par le pape et la masse des fidèles qui ne sont pas coupables des crimes du Vatican.

En ce qui concerne le « prétendu mouvement œcuménique ou universel », la Conférence se déclara unanimement opposée à toute participation au Congrès mondial des Églises qui doit se réunir à Amsterdam au mois d’août prochain, car ce mouvement « poursuit dans une large mesure des buts politiques anti-démocratiques et non ecclésiastiques ». En même temps la Conférence adopta un message invitant les chrétiens du monde entier à combattre pour la paix contre les fauteurs de guerre.

Je n’ai encore aucun détail sur les motions qui furent adoptées quant aux deux derniers points de l’ordre du jour.

Quoique le communiqué fasse mention de décisions unanimes, il est à noter que les résolutions prises ne furent pas signées par tous les chefs de délégation. Seuls y souscrivirent, hormis les différents évêques de Russie, les représentants des Églises serbe, roumaine, bulgare, albanaise, polonaise, tchèque et, il n’est pas inutile de le souligner, le métropolite Alexandre d’Émesse « au nom des Églises d’Alexandrie et d’Antioche » sur l’autorisation des patriarches Christophore et Alexandre.

Sans vouloir exagérer l’importance politique de ce Congrès et sans se dissimuler que dans ses conclusions il constitue probablement un demi échec pour le patriarche Alexis, il ne m’en paraît pas moins intéressant par les thèmes utilisés pour grouper les orthodoxes, en particulier l’antipapisme et le nationalisme slave, et parce qu’il montre que l’Église orthodoxe reste en Russie et dans l’Europe orientale une puissance dont Moscou voudrait être le centre.

L’Aube indiquait récemment que les décisions du Congrès étaient un signe supplémentaire de l’alignement du patriarcat moscovite sur la politique soviétique, et l’Époque écrivait que l’Église orthodoxe orientale n’est plus qu’un kominform religieux. Cette analyse me paraît un peu sommaire et la réalité est plus subtile. Ce qu’il faut retenir c’est que malgré la révolution communiste et la doctrine marxiste, léniniste, la foi religieuse reste en Russie une force morale et par conséquent une donnée politique. Sans doute le Kominform ne néglige-t-il aucune occasion d’utiliser cette force pour la réalisation de ses buts. Mais l’Église elle-même sait aussi mettre à profit la puissance gouvernementale et jouer de la nécessité où le Kremlin se trouve de l’utiliser.

(Direction d’Europe, URSS, volume 27)

1 Note manuscrite : « [Communiquer à] Rome St Siège, Prof[esseur] Le Bras, Nankin, fait le 11/8/48 ».

2 Document non reproduit. Dans ce télégramme nos 1231-1234, l’ambassadeur de France à Moscou signalait l’ouverture à Moscou le 8 juillet d’un Congrès des Églises orthodoxes du monde entier à l’occasion de la célébration du 500e anniversaire de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe russe et notait que si les délégations étaient nombreuses, elles manquaient de personnalités importantes.

80

M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU1.

T. nos 499-503.

Paris, 29 juillet 1948, 1 h.

Réservé. Priorité absolue.

 

Le gouvernement a approuvé aujourd’hui les propositions pour une démarche à Moscou qui ont été établies par les représentants français, américain et britannique dans les conditions exposées par mon télégramme nos 487-4912.

Vous voudrez bien en conséquence vous entendre avec l’Ambassadeur des États-Unis et le Chargé d’affaires britannique qui ont dû recevoir des instructions analogues pour donner suite aux décisions prises.

M. Bedell Smith vous aura remis les deux textes que lui avait confiés à M. Massigli, à savoir :

1) un bref aide-mémoire devant être remis à M. Molotov par chacun des trois ambassadeurs en même temps qu’ils demanderont à être reçus ensemble par le généralissime Staline ;

2) une instruction aux trois ambassadeurs en vue de la démarche à effectuer auprès du généralissime.

Les corrections suivantes doivent être apportées au texte français du premier document.

En premier lieu, au 3e paragraphe, après la phrase « la possibilité de négocier n’a jamais et n’est pas mise en question », vous ajouterez « nous avons toujours été disposés à négocier s’il n’y a pas contrainte ». Cette addition a été faite également au texte anglais.

D’autre part, les derniers mots du texte français doivent être modifiés de la manière suivante : au lieu de « en vue d’examiner la situation qui existe actuellement à Berlin sous ses aspects les plus larges », lire : « en vue d’examiner la situation qui existe actuellement à Berlin et les questions plus larges qui s’y rattachent ».

La première démarche est à faire auprès de M. Molotov par chaque ambassadeur séparément.

Au cas où Staline ne pourrait pas ou ne voudrait pas donner audience aux trois ambassadeurs, la seconde démarche serait faite auprès de M. Molotov, chacun des ambassadeurs étant libre ensuite, s’il en a la possibilité ou l’occasion, de se faire recevoir par le généralissime.

Au cas où ce dernier refuserait de recevoir les trois représentants ensemble, mais accepterait de les voir séparément, cette procédure devrait être acceptée, chaque ambassadeur devant utiliser pour sa démarche le document préparé en vue de la démarche commune.

Vous vous efforcerez, d’autre part, de faire établir par les interprètes un compte rendu commun de l’entretien, qu’il ait lieu avec Staline ou avec Molotov.

Enfin, aucune publicité ne devrait être donnée à la conversation sinon d’un commun accord. Si des indiscrétions rendaient nécessaires une communication officielle, elle ne devrait être faite dans toute la mesure possible qu’après un préavis suffisant.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 336)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à MM. Chauvel, Clappier et de Bourbon-Busset et communiqué à Washington (nos 3680-3684), Londres (nos 3023-3027), Berlin et Baden (nos 1422-1426).

2 Voir document no 73.

81

M. GAUQUIÉ, MINISTRE DE FRANCE À BUDAPEST,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. no 4792.

Budapest, 29 juillet 1948.

 

(Reçu : le 2, 18 h. 30)

Sans se laisser arrêter par les difficultés de la situation internationale ni par les incidences de la crise yougoslave, le gouvernement hongrois vient d’engager à l’intérieur une action d’une importance extrême, de longue haleine et dont les résultats seront décisifs. En effet :

1) Le conflit religieux qui, au cours de ces derniers mois, avait constitué sa préoccupation dominante, demeure ouvert, mais il a beaucoup perdu de son acuité3. Les communistes se montrent à cet égard très optimistes. Ils escomptaient des difficultés beaucoup plus grandes que celles auxquelles ils ont eu à faire face. La faiblesse des réactions de la population a dépassé tout ce qu’ils attendaient.

2) Le gouvernement hongrois a donc pu, d’un esprit plus libre, s’attaquer au problème le plus difficile qu’il ait encore eu à résoudre et qui est le problème essentiel de la Hongrie : la réorganisation de l’exploitation agricole du pays sur une base collective par l’introduction progressive et généralisée d’un système coopératif et, sur le plan politique, la formation d’un front démocratique commun de la paysannerie unie à la classe ouvrière.

3) Dès maintenant l’offensive contre les koulaks – c’est-à-dire tout paysan possédant entre trente et cent acres – a été déclenchée. Discours et campagne de presse se multiplient. Trois fermiers viennent d’être condamnés à dix ans d’emprisonnement pour fausse déclaration sur la livraison qu’ils devaient faire à titre d’impôt. De nombreuses arrestations ont eu lieu dans tout le pays. « Maintenant on ne plaisante plus » a déclaré le président du Tribunal du Peuple, à Budapest, au cours d’un de ces procès.

4) Les dirigeants hongrois se rendent fort bien compte des obstacles considérables qu’il leur faudra surmonter : « Nous n’avons eu surtout jusqu’ici, disent-ils, qu’à écarter des idéologies vacillantes et les fantômes du passé. C’était relativement facile. Maintenant c’est sur la réalité vivante de la Hongrie qu’il nous faut opérer ». Ils n’ignorent pas que c’est au moment de la collectivisation des terres, et non pendant la guerre civile et l’intervention étrangère, que la révolution russe a connu ses moments les plus critiques. Ils n’ignorent pas non plus que la méfiance, même l’hostilité des paysans est générale, ni que chez les nouveaux petits propriétaires créés par la réforme agraire, qu’il s’agit précisément de soustraire à l’influence des koulaks, s’est développée une mentalité au moins aussi « koulak » que chez le gros paysan. Il faudra pour éviter le péril d’une guerre civile au village, beaucoup de patience, de prudence et de temps. Les communistes hongrois ont montré qu’ils étaient capables d’habileté. « Nous devons, a dit M. Gerö, dans l’un de nos discours, amener le paysan à se rendre compte qu’il est de son intérêt de jouir des avantages de la grande exploitation. Mais pour cela les conditions générales n’existent pas encore… ». « Il serait extrêmement dangereux de se hâter ».

5) C’est en effet M. Gerö, le puissant ministre des Travaux publics dont le rôle dépasse de loin les limites de son Département, qui mène l’entreprise, comme il a présidé à la reconstruction, à la réforme monétaire et aux nationalisations. Il est, par excellence, l’homme du Kominform. Ce qui ne signifie pas comme on l’a dit à l’étranger, qu’il y ait lieu de prévoir une éclipse de M. Rakosi. Sans doute ce dernier représente la politique de la conciliation, des compromis et jusqu’à un certain point, la tendance nationaliste. Mais il est beaucoup trop orthodoxe et moscovite et aussi beaucoup trop intelligent pour « dévier ». La Hongrie dispose de la pédale Rakosi et de la pédale Gerö. Pour l’instant c’est sur la pédale Gerö que Moscou appuie à fond.

(Direction d’Europe, Hongrie, volume 17)

1 Note manuscrite : « À diffuser en clair et par courrier. Moscou, Londres, Washington, Baden, Vienne, Prague, Varsovie, Bucarest, Belgrade, Sofia, Tirana, f[ai]t le 3/8/48 ».

2 Télégramme reçu en clair et par courrier.

3 Voir document no 34.

82

M. LACOSTE, MINISTRE DÉLÉGUÉ À LA RÉSIDENCE GÉNÉRALE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 1047.

Rabat, 29 juillet 1948.

Le télégramme de cette Résidence nos 256-262 du 27 mars2 dernier indiquait, notamment dans ses premier et deux derniers paragraphes, deux tendances remarquables dans l’évolution politique interne du Maroc : l’une dans le sens d’une recrudescence de l’activité de la CGT, et d’une prédominance grandissante des éléments indigènes dans ses organisations ; l’autre, une tentation nouvelle de collusion entre mouvements nationalistes et communiste. Le moment paraît venu de refaire le point de ces deux tendances.

Il semble que l’on puisse constater – autant qu’il soit possible de le faire dans un domaine aussi mouvant, et à propos d’une action dont une bonne partie se développe en secret – que le communisme est pour le moment, en zone française du Maroc, sur un palier, sinon même en léger déclin. Les indications recueillies à cet égard dans tous les principaux centres urbains sont concordantes : Casablanca note que « les réunions sont suivies avec beaucoup moins d’assiduité, que la caisse du groupement est de plus en plus déficitaire, que la vente du journal Espoir, qui constituait l’une de ses principales ressources, est en régression ». Marrakech signale qu’« un certain malaise se manifeste au sein de la section locale du parti communiste ». À Khouribga, malgré de nombreuses réunions, il n’a pas été possible, en raison du nombre restreint des assistants, de procéder au renouvellement du bureau, élu en 1946. À Meknès, le secrétaire général du parti, Abdesselem Bourquia, venu de Casablanca le 26 juin pour présider la conférence annuelle du « rayon » meknassi, déclare que « … le parti est encore puissant… » ; mais il avoue ses « embarras », déplore la mollesse des responsables locaux (« nous pouvons dire que notre action dans le sens du recrutement est négative »), constate que, « faute d’éléments qualifiés, et par manque de bonnes volontés », il faut renoncer à créer à Meknès une section de l’Union de la Jeunesse marocaine ; et la réunion se termine sur la résolution de remanier prochainement le bureau politique local du Parti, inactif et incapable. De Fès, d’Oujda, parviennent des rapports qui reflètent la même mélancolie.

Les causes de cette apparente atonie générale sont diverses. L’une des plus profondes réside sans doute dans l’inaptitude foncière des Marocains à se plier longtemps aux disciplines et aux sacrifices qui sont la base même du système d’action du parti. Aller régulièrement aux réunions, verser des cotisations à jour fixe, présenter des rapports écrits ou même verbaux, faire du prosélytisme, recruter des adhérents payants, prendre des initiatives de propagande – tout cela est contraire à leur tempérament, à leurs goûts, à leur conception de l’ordre – ou même du désordre. On les trouvera prêts à répondre, avec un empressement soudain et violent, à un appel impromptu pour une manifestation de protestation, d’indignation, de révolte. Mais l’action patiente, prolongée, silencieuse, fatigante sans résultats immédiats, coûteuse sans profits concrets en perspective, n’est pas leur fait. Il est possible que le travail persévérant des zélateurs du parti, – Français pour la plupart, mais il se trouve aussi parmi eux quelques Marocains qui ont la foi, le talent et l’énergie nécessaires pour réussir –, finisse par changer cet état de fait, qui résulte d’un état d’esprit, ou plutôt d’un état d’âme. Mais, pour le moment, c’est vraisemblablement l’une des plus grosses pierres d’achoppement que le communisme rencontre au Maroc, et il lui faut, pour faire des progrès importants, des circonstances générales favorables, un climat de succès.

Tel n’a pas été le cas depuis deux mois. À cet égard, l’échec de la grève des employés et ouvriers des phosphates lui a porté un coup sensible, dont les effets ont été durables. Il semble que même le personnel européen, en tout cas la main d’œuvre marocaine, aient été frappés par l’issue de cette épreuve de force. La Résidence l’a conduite avec d’autant plus de fermeté qu’elle savait avoir affaire à une manœuvre politique, – l’un des principaux objets de la grève étant non seulement d’engager le gouvernement dans un nouveau tour de la spirale d’inflation, mais de démontrer sa faiblesse ; et à un chantage, les organisateurs escomptant que la crainte de perdre d’importantes recettes en dollars amènerait promptement les pouvoirs publics à résipiscence. Je puis dire aussi que cette lutte a été soutenue avec une fermeté d’autant plus sereine que tout le personnel des phosphates – aussi bien main d’œuvre de force qu’employés de bureau – bénéficie d’une rémunération relativement élevée par rapport à la moyenne des salaires dans l’ensemble du Maroc, et surtout d’avantages divers, notamment en matière de logements et de congés, qui les classe dans une catégorie réellement privilégiée parmi les travailleurs du pays. La faillite complète du mouvement de grève ordonné par la CGT a produit une vive impression, particulièrement sur la main d’œuvre marocaine, qui s’est rendu compte qu’elle en avait été la principale victime – non pas tant en raison des arrestations qui ont dû être faites parmi certains des meneurs, pour entraves à la liberté du travail, que parce que les journées de grève n’ont pas été payées, malgré les promesses que leur avaient prodiguées les dirigeants syndicalistes, et les objurgations adressées sur ce point à la Résidence par ces derniers au moment de leur capitulation.

Cet échec a été ressenti dans bien d’autres entreprises employant une main d’œuvre marocaine importante, et notamment dans les entreprises minières de l’Oriental. Les mesures d’assainissement qui l’ont suivi, en particulier les perquisitions au siège du parti à Casablanca et le mandat d’arrêt lancé contre Ali Yata, qui n’a plus osé reparaître en public depuis lors, ont également produit dans tout le Maroc une forte impression, et ne sont pas étrangères aux difficultés actuelles du Parti, obligé à plus de prudence dans ses mouvements, et aux prises avec des réflexes de crainte, ou tout au moins de timidité, dans son public et même chez certains de ses adhérents.

Enfin, l’affaire de Palestine a placé le Parti en situation fausse. La querelle judéo-arabe éveille ici des passions trop vives, sur un thème trop éloigné des objectifs communistes, pour ne pas le mettre dans l’embarras. Sur ce point, sa doctrine est flottante. Il ne peut pas « capter » le sentiment populaire, comme il le fait si volontiers en d’autres circonstances, et prendre la tête du mouvement pour le guider dans les directions qui lui conviennent. L’exclusivisme raciste, et le fanatisme religieux en général, et la haine d’Israël en particulier, ne peuvent pas être articles de foi officiels pour les tenants du marxisme-léninisme. Ceux-ci ont essayé, dans un tract répandu il y a quelques semaines à Casablanca, de conseiller au peuple marocain de résister à cette tentation, d’éviter une division dangereuse, de garder toutes leurs forces cohérentes et intactes pour la seule cause vraiment marocaine – la libération du joug colonialiste. Mais ce n’était pas là une position tenable dans les circonstances du moment pour qui voulait rayonner largement et profondément dans la masse marocaine, et le parti n’y a pas longtemps insisté.

Devant ce flottement – dont il faut d’ailleurs se garder d’exagérer la portée –, les dirigeants du Parti sont décidés à vigoureusement réagir. Après avoir confessé leurs soucis et leurs inquiétudes (« le Parti est trop faible en quantité et en qualité dans la Région », dit l’un des orateurs de l’assemblée annuelle de Meknès cité plus haut), les chefs dénoncent les ennemis de la cause : l’Administration, responsable des arrestations, de la censure, des restrictions à l’action publique ; l’argent, le capital exploiteur égoïste du travail du peuple ; le mensonge, dans lequel trempent tous les non-communistes, « depuis les socialistes jusqu’aux pires réactionnaires ». Ils réclament, pour reprendre efficacement leur action, certains moyens : la libération immédiate des syndicalistes militants arrêtés à la suite des massacres d’Oujda et de Djerada, l’octroi légal du droit syndical aux masses ouvrières marocaines, la suppression pure et simple de la censure. Enfin, ils proclament les deux thèmes magistraux qu’ils ont choisis pour leur campagne : revalorisation générale des salaires sur le plan économique, anticolonialisme sur le plan politique.

Lutte contre la vie chère, lutte pour l’amélioration du pouvoir d’achat de l’ouvrier : mais, entre les deux moyens susceptibles de leur assurer la conquête de cet objectif, – qui est bien plus que le leur celui du gouvernement, ils insistent beaucoup moins sur la baisse des prix que sur la hausse des salaires. Sans doute, ils dénoncent – et souvent avec raison – les commerçants profiteurs, les industriels avides de fortunes vite faites, les intermédiaires abusifs. Mais ils savent qu’une baisse effective des prix ne sera pas comptée à leur avantage, tandis qu’un relèvement effectif des salaires sera aussitôt porté à leur crédit. Tel est donc le leitmotiv de la presse communiste ou communisante, et le ressort favori de l’action du parti. Ses sections locales sont exhortées à faire le « trust » – si l’on peut employer un tel mot au service d’une telle idéologie – des revendications des quartiers et des villes, à rechercher tous les objets de mécontentement, tous les sujets de plaintes, et surtout ceux qui ont trait au prix des produits de consommation. La consigne est de fonder des comités de défense des consommateurs, du petit commerce, de l’artisanat. Il est prescrit de réclamer l’abrogation des dahirs « monstrueux » du 8 janvier 1948, qui, destinés à donner à la construction un encouragement indispensable dans l’état de crise actuel du logement au Maroc, ont rendu la liberté aux prix des locaux commerciaux et industriels. Il est recommandé de soutenir, ou de provoquer quand il le faut, les revendications des travailleurs des campagnes, de répandre l’idée que la collecte des olives n’a été évitée que par l’action du parti communiste, dont le gouvernement a eu peur, de demander que la collecte des céréales ne soit imposée qu’aux colons, gros producteurs, et épargnée aux fellahs.

Il faut, dans les villes, faire alliance avec les femmes, à qui revient le soin d’aller au marché, qui vident le porte-monnaie familial ; il faut les appuyer pour les attirer ; par elles, attirer les hommes ; et enfin pousser ceux-ci aux syndicats. Il faut que le Parti fasse partout savoir qu’il lutte pour le relèvement du niveau de la vie populaire, qu’il est pour ainsi dire le seul à lutter, et qu’en tout cas il est partout à la pointe du combat. Enfin, cette action devra être complétée par l’action auprès des enfants, des jeunes, dont il faut gagner la confiance et l’affection en leur offrant des jeux, du plein air, en occupant leur temps pour occuper leur cœur.

Rien de nouveau, rien d’original dans cette tactique, qui a déjà fait ses preuves en tant de pays ; rien de très particulier non plus dans ses méthodes d’adaptation au milieu marocain. Mais certainement des difficultés spéciales dues à l’inertie de ce milieu, et à son attachement traditionnel, encore très puissant, à un ordre social autoritaire fortement hiérarchisé.

C’est ici qu’intervient la partie proprement politique de la campagne. Ce n’est pas directement à cet ordre social, consacré par une religion dont l’emprise est encore exceptionnellement vigoureuse, que le communisme s’en prend aujourd’hui. Pour le moment, c’est au protectorat. Le Parti sert ainsi deux fois la cause du communisme soviétique : sur le plan international, en dénonçant l’administration française comme inféodée à l’impérialisme américain (« l’administration range le Maroc dans le camp antidémocratique », déclare un orateur communiste au cours d’une réunion privée) ; et sur le plan universel, en faisant vibrer la corde nationale, – l’indépendance par rapport à la France, comme par rapport à l’Espagne, et à toute autre puissance protectrice dont le régime ne serait pas communiste, étant considérée comme la condition de l’avènement du communisme au Maroc.

Entre le nationalisme et le communisme « marocain » – qu’il faut comprendre ici comme le communisme appliqué au Maroc par les agents européens chargés de l’implanter dans ce pays, l’« anticolonialisme » est le seul élément de doctrine commun. Ils avaient, jusqu’à présent, développé parfois leur action sur des plans parallèles ; mais ces plans ne se recoupaient que par leur convergence anti-française, et ne se confondaient nullement. Au contraire, leur antinomie profonde les opposait sur presque tous les points, et rendait pratiquement irréalisable la conjonction de leurs efforts pour atteindre un objectif déterminé. Le parti communiste s’emploie, dans les centres miniers et industriels, accessoirement dans les campagnes, beaucoup moins accessibles à son action, à soustraire les masses populaires au commandement et au contrôle des autorités françaises, et à les organiser sur une base « démocratique ». Au contraire le parti nationaliste, oligarchique, s’applique surtout à assurer, autour du Souverain, la prééminence d’une classe peu nombreuse, essentiellement arabe, bourgeoise, citadine, où dominent des hommes d’affaire, des intellectuels.

Une différence aussi profonde dans les aspirations et les méthodes plaçait inévitablement dans des camps différents l’élite musulmane nouvelle, en sympathie ouverte et en liaison suivie avec la Ligue arabe, et le prolétariat naissant des villes, clientèle désignée aux entreprises des mouvements politiques à tendances populaires, dégagés de préoccupations raciales, confessionnelles, ou de hiérarchie sociale.

Depuis deux mois pourtant, des signes tangibles de rapprochement entre les deux mouvements se sont produits. Le plus manifeste, sinon le plus calculé, réside dans la collusion qui est apparue entre agents d’exécution des deux bords au cours des affaires d’Oujda et de Djerada des 6, 7 et 11 juin3. Il est en effet résulté des premières observations des autorités locales que nationalistes et communistes semblent avoir jugé que l’excitation causée par l’affaire de Palestine pourrait leur offrir un terrain d’action conjointe : ce ne sont vraisemblablement pas les mêmes inspirateurs qui ont déchaîné les hordes de meurtriers de Djerada, et armé l’assassin du Pacha d’Oujda. Mais ils ont pu trouver dans la conjoncture politique un moyen d’atteindre une cible commune : l’ordre français, qu’ils s’accordent à nommer « l’impérialisme français ». Il semble bien que l’intermédiaire qui a rapproché et mis d’accord agents nationalistes et agents communistes dans ces confins algéro-marocains ait été le « Parti populaire algérien » (ma dépêche no 912 du 27 juin)4, parti des ruraux déracinés devenus prolétaires urbains, étroitement lié néanmoins avec l’aristocratie arabe du Proche-Orient par son chef Messali Hadj.

C’est seulement après ces événements tragiques, où les agents sur place des deux mouvements paraissent avoir été seuls à entrer en conspiration, que les chefs des mouvements eux-mêmes ont sérieusement songé à lier partie. Le premier indice a peut-être été un tract du parti marocain en date du 24 juin (annexe I) tout entier dirigé contre le « colonialisme » français, et qui trahit une préoccupation toute nouvelle à l’effet d’appuyer les mouvements nationalistes : « … le colonialisme attaque le mouvement national marocain, et estime indispensable de diriger d’abord son action criminelle contre le parti communiste marocain, porte-drapeau de la lutte nationale ; il attaque ensuite les autres partis nationaux et les organisations démocratiques… »

Le deuxième indice est plus caractérisé. Le fait est, cette fois, d’initiative nationaliste : le 1er juillet, au cours d’une réunion organisée à l’occasion du passage à Fort-Lyautey du secrétaire général du parti de l’Istiqlal, Balafrej, il est décidé de procéder à un « rapprochement avec le Parti communiste, qui, seul, respecte la politique de l’Istiqlal », et de permettre aux membres du parti d’adhérer à la CGT, où ils pourront faire de la propagande au profit de l’Istiqlal lui-même.

Troisième fait : le 5 juillet, le secrétaire marocain du parti communiste, Abdesselam Bourquia, adressait de Casablanca au Conseil supérieur de l’Istiqlal une lettre (annexe II) pour dénoncer « la réaction colonialiste » qui veut « … empêcher toute activité des partis nationaux et des organisations démocratiques… », et qui, « … en ne frappant aujourd’hui que les dirigeants du parti communiste marocain… espère empêcher la réaction unanime du peuple marocain et des démocrates européens, ce qui lui permettrait ensuite de porter les mêmes coups aux autres partis nationaux et aux organisations démocratiques afin d’affaiblir le puissant mouvement national ». Pour finir, le bureau politique du parti communiste marocain propose aux « chers compatriotes », membres du Conseil supérieur de l’Istiqlal, une réunion, afin « d’étudier les moyens de lutte contre la politique de force, de répression et d’arbitraire pratiquée par l’administration colonialiste ».

Enfin, le 14 juillet, le secrétariat du parti adressait au Sultan une lettre (annexe III) protestant contre l’application du plan Marshall au Maroc. Dans cet extraordinaire document, le parti de Karl Marx et de Lénine, « sûr d’interpréter la volonté des démocrates et progressistes marocains », s’adressait au Commandeur des Croyants du Maroc et n’hésitait pas à écrire « … nous sollicitons de Votre Majesté qu’Elle veuille bien élever une protestation solennelle auprès du gouvernement français présidé par M. Schuman et exiger la non application de l’accord franco-américain au Maroc ».

Bien que rien de certain ne soit actuellement connu sur la suite que les « chers compatriotes » de l’Istiqlal ont réservée à l’invitation du parti communiste, le fait demeure que, de part et d’autre, au sommet des deux organisations, on envisage sérieusement une alliance. L’un au moins des « buts de guerre » n’est que trop évident : l’éviction de l’autorité française. Mais peut-il y avoir accord sur d’autres buts ? Et d’autre part, comment l’idée d’une alliance à tant d’égards contre nature entre gens d’origines, de classe sociale et de tendances aussi différentes a-t-elle pu germer dans leurs esprits et y venir à peu près simultanément à maturité ?

La première question ne paraît guère susceptible que d’une réponse négative. Pour la seconde, quelques explications paraissent plausibles.

Tout d’abord, l’affaire de Palestine a réellement été pour eux l’occasion d’un rapprochement, en causant aux uns un grand embarras, et aux autres une vive déception, dans leurs relations extérieures : en effet, le paradoxe pour ainsi dire mondial qu’a été la reconnaissance simultanée d’Israël par les deux grands adversaires de l’après-guerre, paradoxe qui a surpris vivement les États arabes du Proche-Orient, a produit au Maroc l’effet singulier de jeter un trait d’union entre communistes et nationalistes. Les premiers ont vu, dans la sympathie marquée à l’État juif par l’URSS, un élément de nature à leur aliéner toute leur clientèle musulmane. Les seconds, qui avaient accoutumé, depuis 1943, de considérer les États-Unis comme un allié potentiel, ont été profondément blessés par ce geste d’amitié, bien plus, ce renfort moral de la plus haute importance, officiellement donné à l’ennemi déclaré des peuples arabes. Malgré les déconvenues qu’ils avaient déjà éprouvées du fait de l’indifférence, en tout cas de l’inaction du gouvernement américain depuis la fin de la guerre, malgré l’impatience que leur avaient causée certains conseils de modération, les nationalistes marocains aimaient à voir dans les États-Unis à la fois les hérauts de la liberté, les amis traditionnels des peuples qui luttent pour leur indépendance ; et les défenseurs de la Porte ouverte, les pourvoyeurs abondants, les clients à dollars, le pays des riches affaires. Tout ce prestige est prêt, bien sûr, à retrouver tout son lustre, à la première occasion. Mais en attendant, le choc a été rude. J’ai recueilli, à ce propos, les confidences du ministre des États-Unis à Tanger, et il m’a dit l’embarras dans lequel l’initiative de son gouvernement l’avait placé dans ses rapports avec les milieux nationalistes, l’amertume et la rancœur qui s’exhalent des propos de leurs dirigeants.

C’est donc ainsi que les nationalistes, dégoûtés par l’attitude des anticommunistes américains, paraissent éprouver actuellement moins de scrupules à faire alliance avec leurs compatriotes communistes, au moment où ceux-ci, craignant d’être compromis aux yeux de l’Islam par la position pro-juive de l’URSS, sont particulièrement tentés pour leur part de rechercher la couverture du nationalisme marocain. Et c’est ainsi que le PCM a pu, à la veille de tendre la main à l’Istiqlal, écrire dans son tract du 24 juin, sans crainte de gêner ce dernier : « … La Résidence générale vise à soumettre le peuple marocain afin de… livrer le Maroc aux milliardaires américains, qui en feront une base importante pour préparer la guerre contre l’Union soviétique… La Résidence générale… livrera notre pays à Truman et à ses amis… Le parti communiste marocain… lance un appel à tous les habitants du Maroc… pour qu’ils s’unissent contre leurs ennemis, l’impérialisme américain et l’impérialisme français ».

Si l’affaire de Palestine a été l’occasion de ce rapprochement, il semble bien cependant que certaines arrière-pensées, de même nature mais de sens opposé, animent communistes et nationalistes dans cette tendance simultanée à l’association. Trop d’éléments de principe les séparent pour qu’une telle association puisse être durable, ou surtout sincère. Les uns et les autres n’y voient qu’un moyen, un moment, une manœuvre d’opportunité. Et il est vraisemblable que les uns et les autres n’y recherchent pas tant l’occasion d’un avantage commun, que chacun la chance d’un succès exclusif au détriment de l’autre partie. Comme le communisme, l’Istiqlal vise à s’assurer le concours de la plus grande partie possible de la population. Comme l’Istiqlal, le communisme cherche à tirer pour lui-même le plus grand parti possible des mots d’ordre les plus capables d’enthousiasmer les masses et de les enrôler pour l’action. En faisant alliance, communisme et Istiqlal cherchent en réalité à se grandir au détriment l’un de l’autre.

Quelles sont, en fait, leurs véritables forces respectives ? Il est difficile de les mesurer, mais il semble que les deux partis soient pour le moment plus dangereux par les éclats soudains qu’ils sont capables de provoquer comme dans l’affaire d’Oujda – chacun seul ou en collusion avec l’autre, qu’ils ne sont encore redoutables par le nombre de leurs troupes, ou par la puissance effective et permanente de leur emprise sur l’opinion des masses. Cette observation paraît d’ailleurs devoir s’appliquer, plus qu’à l’Istiqlal, qui paraît plutôt en ascension, au parti communiste marocain, dont la « perte de vitesse » relative a été signalée plus haut, et qu’un émissaire de France, M. Jean-Baptiste Feix, arrivé tout récemment pour le « dynamiser », critiquait âprement, il y a quelques jours à peine, au cours d’une réunion tenue à Casablanca le 19 juillet.

Mais il ne faut pas déduire de ces indications que l’un comme l’autre ne puissent dès maintenant créer au gouvernement du Protectorat de sérieux embarras. Ils trouvent en effet dans leurs attaches extérieures le secret de leur force réelle. C’est du dehors que le PCM reçoit ses idées, ses mots d’ordre, ses consignes d’action, ses encouragements ; et c’est dans les exemples et les conseils qui lui viennent du Proche-Orient que l’Istiqlal puise une bonne part de sa vitalité, de ses espoirs.

Quelle est, par rapport à ces deux partis unis, si l’on peut dire, dans la rivalité, la position du Sultan ? Ce sujet mériterait des développements qui sortiraient du cadre de la présente étude. Mais il convient de noter au moins ici que le souverain, jusqu’à présent radicalement hostile au communisme, pourra se trouver parfois quelque peu influencé par la tactique nouvelle à laquelle paraît songer l’Istiqlal. Il semble, en effet, plus que jamais inféodé à ce dernier, et sera, peut-être, tenté de le suivre dans certains méandres imprévus de sa politique, comme par exemple, un changement d’attitude éventuel à l’égard du syndicalisme.

Au milieu de ce jeu compliqué, où les principales initiatives sont prises le plus souvent en dehors du Maroc et bien loin de lui, il paraît évident que le gouvernement du Protectorat a pour premier devoir de maintenir un ordre de choses qui a permis jusqu’à présent de sauvegarder au mieux tout à la fois les intérêts du Maroc lui-même, et ceux de la France dans ce pays. Mais il doit aussi voir au delà de l’immédiat, et il importe que dans tous les domaines de fait où il est en mesure de garder le plus aisément l’initiative, il prépare dès maintenant l’avenir.

(Direction Afrique-Levant, Maroc, volume 75)

1 Dépêche communiquée au Cabinet du Ministre, au Secrétariat général, au Secrétariat des Conférences, au Caire, à Alger et à Tunis.

2 Document non reproduit.

3 Voir DDF, 1948-I, nos 429 et 448.

4 Voir DDF, 1948-I, no 448.

83

M. MASSIGLI, AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES1,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES2.

D. no 1587.

Londres, 29 juillet 1948.

Confidentiel.

 

Par lettre du 7 juillet3, le Département m’a fait part des appréhensions qui lui semblaient de nature à soulever la politique américaine au Japon et m’a demandé de recueillir le sentiment du Foreign Office sur certains aspects de la procédure d’élaboration et d’exécution des décisions du Commandement suprême allié au Japon.

Avant de répondre à la question posée par le Département, je crois utile de revenir sur certaines données plus générales de la politique américaine en Extrême-Orient, telles qu’elles sont vues du Foreign Office. Le problème japonais ne saurait en effet être isolé du problème du Pacifique et la véritable optique dans laquelle il a de plus en plus tendance à être apprécié, à Londres comme à Washington, est celle de la guerre froide contre l’URSS.

J’ai signalé au début de l’année (voir notamment ma dépêche no 48 du 7 janvier)4 les critiques que le Foreign Office dirigeait contre les hésitations et les revirements de la politique des États-Unis en Extrême-Orient – ou plutôt contre son absence de politique cohérente. Ces critiques portaient à l’époque sur les points suivants :

En Chine, après avoir tenté, contre tout espoir raisonnable, d’amener un compromis entre communistes et Kouomintang, tentative qui a abouti à l’échec retentissant de la mission du général Marshall, le gouvernement américain a marqué une réprobation presqu’égale aux deux partis et a donné l’impression au gouvernement du maréchal Tchang Kaï Chek qu’il se désintéressait du sort de la Chine. La conséquence a été un refroidissement marqué dans les relations entre Nankin et Washington et une prise de position du gouvernement chinois, dans la question du traité de paix avec le Japon, qui équivaut à une rupture du front opposé à Moscou par les nations représentées à la Commission d’Extrême-Orient. On reprochait également au Département d’État d’avoir pris des positions beaucoup trop tranchantes en Corée, au lendemain de la capitulation japonaise, d’avoir tenu insuffisamment compte des aspirations du peuple à l’indépendance et d’avoir ainsi mécontenté à tel point l’opinion coréenne qu’un recul devant la poussée soviétique était devenu manifeste et même qu’un retrait plus ou moins prochain des troupes américaines semblait inévitable.

Quant au traité de paix avec le Japon, le Foreign Office condamnait sévèrement les lenteurs américaines et reprochait ouvertement au Département d’État de se résigner trop facilement à constater l’impossibilité de réunir la Conférence. Ce faisant le général MacArthur, derrière l’écran commode de la Commission d’Extrême-Orient, était laissé libre de conduire une politique de redressement économique du Japon qui mécontentait les éventuels bénéficiaires des réparations, irritait la Chine et n’était pas sans soulever de sérieuses inquiétudes à Londres, à Canberra et à Wellington.

Au début de cette année, le caractère incertain de la politique américaine apparaissait donc au Foreign Office comme de nature non seulement à compromettre les intérêts anglais en Extrême-Orient, mais encore à créer au gouvernement de sérieuses difficultés avec ses dominions du Pacifique. Le Foreign Office allait même plus loin. Il reprochait aux États-Unis de ne pas tenir compte de la solidarité des intérêts alliés dans cette région et s’alarmait du peu d’effet des représentations faites au Département d’État.

C’est dans ces circonstances que M. Dening, Sous-Secrétaire d’État adjoint pour les affaires d’Asie fut envoyé à Washington au mois d’avril dernier, avec mission de procéder aux plus longs échanges de vues avec ses vis-à-vis du Département d’État.

À son retour le Ministre-Conseiller de cette ambassade l’a trouvé beaucoup plus conscient des difficultés de la politique américaine en Extrême-Orient et beaucoup moins critique des lignes suivant lesquelles elle se développe.

Pour ce qui est de la Chine, M. Dening admet maintenant que la situation politique s’y est détériorée à tel point depuis quelques mois qu’à moins de prendre le pays complètement en charge – ce à quoi toute la puissance américaine ne suffirait pas, même si la Chine était consentante – la seule attitude possible est, provisoirement au moins, une prudente expectative qui n’exclut d’ailleurs pas certains gestes apparents de sympathie et d’encouragement aux éléments anticommunistes les plus sains. Une politique de pression destinée à amener le gouvernement chinois à suivre les vues américaines dans la question du traité de paix avec le Japon risquerait en effet de rejeter Nankin vers Moscou, étant donné la nouvelle éruption de xénophobie et plus précisément d’anti-américanisme qui se développe en Chine. D’autre part, une politique d’aide financière et économique vraiment substantielle irait inévitablement à l’engloutissement, en pure perte, des milliards de dollars qui seraient nécessaires au gouvernement de Nankin pour rétablir sa monnaie, rééquiper et reprendre en mains son armée et organiser son économie. Le risque de voir le bénéfice de cette aide profiter aux communistes suffirait d’ailleurs, en dehors de toute autre considération, à empêcher le Congrès de s’orienter vers une telle politique tant que le gouvernement chinois se refusera à déférer le complet contrôle de la disposition des fonds aux États-Unis. Il est à peine besoin d’ajouter que, sans méconnaître l’existence des courants d’opinion néo-isolationnistes tendant à attribuer la priorité aux questions du Pacifique sur celles de l’Atlantique, une pareille politique d’aide financière à la Chine paraît inconcevable à Washington tant que durera l’exécution du plan Marshall.

De même l’effort financier qu’il faudrait faire pour maintenir l’occupation de la Corée apparaît disproportionné avec les résultats qu’on pourrait en attendre. La précarité de la position stratégique des Américains dans cette péninsule ne serait compensée par aucun soutien des Coréens. En cas de conflit avec la Russie, la position serait intenable et on semble maintenant préférer à Washington l’élimination pure et simple de ce point de friction supplémentaire avec l’URSS.

Enfin, dans le Sud-Est asiatique, on reconnaît maintenant ouvertement à Washington le danger de la conjonction des éléments nationaux et communistes. Mais cette région apparaît comme trop distante pour qu’une action américaine concrète y soit entreprise. On se bornerait actuellement à étudier au State Department les moyens propres à faciliter la tâche des puissances qui y ont des responsabilités plus directes.

D’après M. Dening, la ligne stratégique de sécurité américaine dans le Pacifique se tiendrait maintenant en dehors du continent asiatique. S’appuyant sur l’Australie au sud, cette ligne ne couvrirait plus que la Nouvelle-Guinée, les Iles Philippines, Formose, les Riou-Kou et l’archipel japonais. Dans l’éventualité d’un conflit, c’est le Japon qui serait naturellement le territoire le plus menacé et aussi le plus difficile à défendre sans base d’appui sur le continent. C’est pourquoi l’on insiste vivement à Washington sur l’absolue nécessité de poursuivre au Japon, tant qu’existera la menace soviétique, une politique propre à s’y assurer une position forte et sûre. D’autre part, l’opinion américaine demande avec une insistance croissante la réduction des considérables saignées de dollars entraînées par l’occupation et par l’approvisionnement alimentaire de ce pays. Enfin, il n’apparaît pas moins important de corriger dans l’opinion japonaise les réactions hostiles que provoque la prolongation de l’occupation par des mesures destinées à redonner au peuple nippon une certaine confiance dans les destinées de son pays, l’objectif immédiat étant le retour à un niveau de vie suffisant.

Telle est la triple nécessité devant laquelle, suivant M. Dening, se trouve placée la politique américaine au Japon et tels sont les motifs qui, aussi longtemps que dureront le chaos chinois et la tension avec l’URSS, inspireront le gouvernement américain.

Bien que, quant au fond, le Foreign Office soit maintenant largement d’accord sur les bases de cette politique, il demeure encore inquiet sur les moyens qui sont utilisés pour la mettre en œuvre. Il admet certes que l’attitude des nations victorieuses à l’égard du Japon doive évoluer en fonction des nécessités de la guerre froide, comme d’ailleurs pour des raisons plus permanentes d’équilibre asiatique. Mais il craint visiblement que la responsabilité de cette délicate évolution soit trop exclusivement laissée aux États-Unis, dont il redoute les sautes d’humeur. Il persiste à penser, en particulier, qu’il y aurait de grands avantages à réunir, dans l’esprit de la proposition américaine de l’an dernier, une conférence de la paix entre les Puissances représentées à la Commission d’Extrême-Orient. Au cas où l’adhésion de la Chine pourrait être obtenue – et ceci ne semble pas impossible à M. Dening, si Washington voulait s’y employer sérieusement – l’on pourrait se passer de la participation soviétique, pourvu qu’il soit donné aux travaux de cette conférence un caractère préparatoire. Une telle réunion offrirait un cadre beaucoup plus large et une base de complète égalité aux échanges de vues entre puissances intéressées. Elle permettrait donc de remédier au principal inconvénient du statut juridique suivant lequel s’élabore et s’exécute actuellement la politique alliée au Japon.

Le Foreign Office, comme le Département – et plus encore que lui, peut-être, en raison des difficultés créées au sein du Commonwealth par la politique américaine – s’inquiète donc des conséquences de la prolongation de la situation actuelle, qui donne un champ presqu’entièrement libre à l’action des États-Unis. Mais il ne pense pas qu’il soit possible aux pays qui partagent ce sentiment d’exercer une action commune à Washington en dehors du cadre d’une éventuelle conférence de la paix. Il craindrait en effet qu’un tel groupement ne revêtit une apparence hostile qu’il désire à tout prix éviter.

Sur la forme, le Foreign Office ne pense pas possible non plus d’élever d’objections contre les agissements américains. D’après le statut fixé par la déclaration de Moscou de décembre 1945, c’est certes, à la Commission d’Extrême-Orient qu’il appartient d’élaborer les décisions de principe destinées à réaliser les buts fixés par la convention d’armistice, et l’on ne peut que constater que cet organe n’a jamais servi, en fait, qu’à neutraliser la voix russe, neutralisant en même temps celles des autres puissances. Cela dit, il semble inattaquable au Foreign Office que, pour suppléer à la carence de la CEO, la procédure d’urgence statutairement prévue ait été constamment appliquée. C’est en vertu de cette procédure que le général MacArthur, soit de sa propre initiative, soit sur celle du Département d’État, s’est constamment substitué au CEO paralysé.

Il ressort des considérations ci-dessus que le Foreign Office, quoique partageant la plupart de nos préoccupations, n’a pas l’intention d’entreprendre, dans un avenir immédiat, une action à Washington dans le sens suggéré par le Département. Il faut évidemment voir, dans cette prudente attitude, le souci des Anglais de ne pas heurter de front la politique américaine dans une région qui n’est, après tout, que d’importance secondaire, comparée à celle de l’Europe et du Proche-Orient. À plus forte raison les Anglais répugneraient-ils à une action collective des « mécontents » auprès du gouvernement américain, action dont ils craindraient de se voir attribuer la responsabilité.

Il n’est cependant pas exclu que cette attitude passive vienne à se modifier quelque peu à la suite de la conférence impériale qui aura lieu en octobre. Le Dr. Evatt, ministre des Affaires étrangères d’Australie, de passage à Londres, a fait hier une tapageuse déclaration, qui est bien dans sa manière, sur l’urgence de la conclusion d’un traité de paix avec le Japon. La question sera donc sans doute placée à l’ordre du jour de la conférence impériale. Peut-être en sortira-t-il une résolution qui se traduirait par de nouvelles ouvertures au gouvernement américain. Le moment pourrait alors être opportun pour que, de notre côté, nous exercions à Washington une action de même sens.

(Direction d’Asie-Océanie, Japon, volume 42)

1 Note manuscrite en fin de document : « Cette dépêche a été rédigée par M. Baudet ». En réponse est indiqué : « Je m’en doutais. A[ndré] N[ègre] ».

2 Notes manuscrites : « M. Donati. Précedent SVP. C[ommuni]quer M. Couve de Murville, APDR, Washington, Nankin, Tokyo, Canberra, Moscou. Copie à S[ecrétariat] G[énéra]L et Am[érique]. Cette lettre répond à la question politique que vous souleviez et parait pertinente. Reste le problème juridique posé par les lois japonaises votées à la Diète sous intervention de la Commission de l’Extrême-Orient et sous directives américaines (art. 3 section III des statuts de la Commission, A[ndré] N[ègre] ».

3 Document non reproduit.

4 Voir DDF, 1948-I, no 14.

84

NOTE DE LA DIRECTION GÉNÉRALE DES AFFAIRES POLITIQUES

N.

Paris, 30 juillet 1948.

Des conversations sont en cours à Washington depuis le 6 juillet 1948 entre les représentants des États-Unis, du Canada et des cinq Puissances signataires du Pacte de Bruxelles. Ces conversations d’un caractère officieux et exploratif avaient essentiellement pour objet au départ d’examiner de quelle manière les États-Unis pourraient, dans le cadre de la résolution Vandenberg, être associés aux arrangements européens en matière de sécurité1.

Une série de réunions ont été tenues du 6 au 9 juillet auxquelles participaient les Ambassadeurs des différentes Puissances à Washington et, du côté américain, M. Lovett.

D’après les comptes rendus qui ont été envoyés, ces réunions ont donné lieu à des échanges de vues d’un caractère assez vague et n’ont pas abouti à des conclusions précises. Il a été cependant décidé de créer un sous-comité dont la tâche n’était pas définie clairement mais qui semblait avoir pour objet de clarifier les idées des participants et d’arriver à définir quel genre de pacte pourrait être envisagé entre ceux-ci et aussi, le cas échéant, différents autres pays non participants.

Depuis lors, d’après les quelques informations qui ont été envoyées, de Washington, ce comité de travail, auquel la France est représentée par M. Daridan, semble s’être réuni assez fréquemment. Aux dernières nouvelles, il y serait envisagé un pacte nord-atlantique qui réunirait, outre le groupement de Bruxelles, un certain nombre d’autres pays.

L’objet de la présente note n’est pas d’étudier le fond du problème au sujet duquel des observations et des réserves très importantes devraient être formulées dans le sens de ce qui a été dit par M. Bidault à la Conférence de La Haye. Il est plutôt d’attirer l’attention sur le caractère tout à fait anormal d’une procédure de discussion où les représentants français ne sont munis d’aucune instruction précise et sont laissés à leur jugement et à leur bonne volonté. Sans doute les conversations sont-elles officieuses et n’engagentelles, en principe, aucunement le gouvernement français. Mais il serait vain de penser que, même dans ces conditions, elles n’aboutissent pas à établir des positions et à servir pour l’avenir de références. Quelles que soient les qualités personnelles de nos négociateurs, et la confiance que nous leur faisons, il n’est pas possible que le ministère des Affaires étrangères et le gouvernement ne soient pas au courant de façon détaillée de ce qui se passe à Washington et se trouvent en fait hors d’état d’orienter du côté français l’évolution des pourparlers. On notera à cet égard que si le Département a bien reçu, par l’intermédiaire d’ailleurs du Foreign Office, les comptes rendus des réunions des Ambassadeurs, aucun compte rendu détaillé des séances du Comité de travail n’est parvenu à la date d’aujourd’hui. Les indications partielles qui sont données par le télégraphe montrent d’ailleurs que d’une manière générale il n’y a pas de point de vue français.

Parallèlement, les travaux de Washington ont fait l’objet à la Conférence de La Haye d’une discussion entre les cinq ministres des Affaires étrangères et, à la suite du très intéressant échange de vues qui a eu lieu, il a été décidé de faire étudier les questions posées par le Comité permanent de Londres en vue de l’établissement d’un memorandum commun.

M. Massigli, qui nous représente à ce comité a reçu, comme d’ailleurs de son côté M. Bonnet, le texte du procès-verbal de La Haye. Mais il ne semble pas qu’il ait eu du gouvernement des instructions précises. La position de la France va donc être discutée à Londres, en même temps que se poursuivent les conversations de Washington, sans que le ministère des Affaires étrangères ait défini sa position et sache exactement ce qui se passe. On peut penser que d’ailleurs notre représentant à Londres n’est pas davantage que le Quai d’Orsay informé de ce qui se passe à Washington.

En résumé la question essentielle de la conclusion d’un accord de sécurité avec les États-Unis est actuellement du côté français traitée simultanément à Paris, à Londres et à Washington, sans qu’il soit possible de savoir clairement où nous en sommes, ni dans quelle direction les représentants français s’engagent, même officieusement. En fait Paris est totalement dessaisi de la direction des opérations et n’arrive même pas à suivre le déroulement des pourparlers.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 13)

1 Voir documents nos 50, 51 et 85.

85

NOTE DU SECRÉTARIAT DES CONFÉRENCES
POUR LE
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL

Conversations de Washington

N.

Paris, 30 juillet 1948.

Les entretiens de Washington, qui réunissent les représentants des États-Unis, du Canada, et des cinq Puissances signataires du pacte de Bruxelles ont donné lieu, du 6 au 9 juillet dernier, à cinq réunions plénières au cours desquelles l’ordre du jour a été examiné dans son ensemble1.

Depuis lors, un sous-comité de travail a été chargé de procéder à une étude plus précise des questions examinées. Le 26 juillet, il a consacré une longue séance à la discussion du point 3 de l’ordre du jour, ainsi conçu : « Relations avec d’autres pays européens en ce qui concerne la sécurité ». Le très long télégramme envoyé à ce sujet par M. Henri Bonnet peut se résumer ainsi :

1) Partant de l’idée, non pas d’une extension éventuelle du pacte de Bruxelles, mais de la conclusion possible d’un « pacte de l’Atlantique » analogue à celui qui a été discuté au cours des entretiens de La Haye, les représentants américains, canadiens, et anglais, quand furent passées en revue tour à tour toutes les nations européennes, ont montré une tendance extrêmement nette à étendre le plus possible le cadre de la « communauté atlantique » et à y comprendre tous les pays d’Europe occidentale, c’est-à-dire tous ceux qui se trouvent à l’Ouest du rideau de fer.

2) Ont été éliminés de la discussion : la Grèce et la Turquie, qui ne peuvent évidemment être considérées comme appartenant à la sphère atlantique ; la Suisse, vu son refus habituel ; l’Autriche, dont la participation ne peut être envisagée avant la signature du traité de paix ; et l’Allemagne, dont Américains et Canadiens ont cependant souligné avec insistance que la zone occidentale constituait une pièce indispensable du système atlantique, et qu’elle devrait, en cas de guerre, mettre son potentiel industriel au service de l’effort allié. La question allemande a été provisoirement réservée. Il en est de même pour la participation de l’Irlande, à qui les États-Unis, en cas de conflit national, imposeraient de collaborer avec les Alliés.

Les Anglais envisagent, sous une forme atténuée, la collaboration du Brésil.

3) Restent les points les plus importants :

1) Italie : Les États-Unis tiennent sa participation pour indispensable, la Grande-Bretagne voit l’Italie prenant part à la fois à un pacte atlantique et à un pacte méditerranéen. Mais l’on reconnaît l’impossibilité de réviser à brève échéance les clauses militaires des traités de paix.

2) Péninsule ibérique :

a) Espagne. Américains et Anglais jugent sa participation essentielle, mais reconnaissent que la présence au pouvoir du général Franco la rend impossible. Les Américains considèrent qu’en cas de guerre, l’Espagne subirait une telle pression qu’elle devrait se ranger à nos côtés.

b) Portugal. Son adhésion ne soulève point de difficultés ; elle est nécessaire à cause des Açores.

3) Pays scandinaves et Islande. La participation de la Norvège et du Danemark (avec le Groënland) semble pouvoir être obtenue aisément. Il ne faut pas compter aujourd’hui sur celle de la Suède, mais elle pourrait, en quelques mois, changer d’opinion, devant la promesse de la coopération américaine.

L’adhésion de l’Islande, importante sur le plan des communications, n’offre que des difficultés secondaires.

Bien que les conversations qui se poursuivent au sein du comité de travail n’engagent point les gouvernements, M. Bonnet demande des instructions.

En effet, celles qui lui ont été adressées jusqu’ici ne visaient que l’hypothèse d’une extension du pacte de Bruxelles.

Il s’agit donc de savoir si le gouvernement français souhaite que se poursuivent dès maintenant des conversations, d’ordre d’ailleurs purement préparatoire, concernant la nature et l’extension d’un éventuel « pacte de l’Atlantique ».

Il convient de rappeler, à ce propos, que le Conseil consultatif des ministres des Affaires étrangères des cinq Puissances, réuni à La Haye les 19 et 20 juillet derniers, a expressément chargé sa commission permanente à Londres de rédiger un memorandum portant sur l’ensemble des questions discutées au cours des conversations de Washington. Ce memorandum sera sans doute prêt vers le début de la semaine prochaine ; il y aurait peut-être lieu d’en attendre l’arrivée avant d’adresser à M. Henri Bonnet les instructions qu’il sollicite.

(Secrétariat général, Service des Pactes, carton 18)

1 Voir documents nos 50, 51 et 84.

86

M. BOURDEILLETTE, CHARGÉ D’AFFAIRES À L’AMBASSADE DE FRANCE PRÈS LE SAINT-SIÈGE,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. no 285.

Rome (Saint-Siège), 30 juillet 1948.

Cette ambassade se préoccupe depuis longtemps, le Département le sait, de l’évolution qui s’est produite depuis la fin de la guerre dans la politique suivie par le Saint-Siège vis-à-vis des États arabes. Nos représentants dans les pays du Levant et notamment à Beyrouth et au Caire, ont suivi avec inquiétude le développement de cette politique et constaté ses effets. La guerre de Palestine en a révélé d’autres aspects. Nul doute que nous ne nous trouvions devant une action à longue portée, sûrement réfléchie. Nul doute aussi que déjà les inconvénients ne s’en fassent sentir pour l’Église elle-même et que les derniers événements ne lui imposent de salutaires réflexions. Le moment me semble donc venu, en se référant aux éléments historiques du problème, de faire le bilan de l’action du Saint-Siège, d’en déceler les inconvénients ainsi que les faiblesses, d’arrêter enfin si possible un plan cohérent pour la combattre.

Je n’ai pas besoin d’insister longuement sur l’importance de la place que les Églises orientales occupent dans les préoccupations du Saint-Siège. Les communautés qui demeurent unies à Rome et qui sont placées sous l’autorité de Patriarches rappellent à l’Église Universelle devenue romaine, son berceau oriental ; elles sont les témoins d’un riche passé spirituel : elles attestent l’unité de l’Orient et de l’Occident dans la foi ; elles délivrent l’Église romaine de la mauvaise conscience que lui donnerait un occidentalisme exclusif : elles lui semblent les pierres d’attente d’un œcuménisme auquel l’orthodoxie slave se dérobe, ou plutôt qu’elle réclame pour elle. C’est dire la place considérable que les Églises orientales tiennent dans la vie romaine. Le Saint-Siège leur accorde une attention et leur décerne des honneurs sans proportion avec le nombre de leurs fidèles et avec leur vitalité présente, et la codification bientôt achevée du droit canon qui les régit est un des travaux auxquels le Vatican attache le plus d’intérêt.

La création d’États arabes dans les régions où se trouve le berceau de ces Églises et où le catholicisme avait fait d’importants progrès grâce à sa collaboration historique avec la France, a placé le Vatican devant un problème des plus délicats.

Mais, à vrai dire, le Saint-Siège semble avoir pris son parti de l’éveil des nationalismes locaux et s’être adapté à la situation nouvelle avec une promptitude assez étonnante. Tout en affirmant sans cesse, du moins à Rome, le rôle irremplaçable dans ces régions de nos missions et de notre culture, le Saint-Siège a cru habile de répudier des solidarités qui, en liant apparemment son œuvre à la nôtre, la compromettrait aux yeux des nouveaux États.

C’est au Liban surtout que la politique du Saint-Siège nous est apparue dans tout son réalisme opportuniste. Qu’il s’agisse du règlement des affaires religieuses, de la nomination de dignitaires ecclésiastiques, de la suppression de la délégation occupée par Mgr Leprêtre, de la création d’une Nonciature que nous aurions voulu à juste titre voir confiée à un Français, le Saint-Siège, tout en multipliant ses protestations de bonne volonté, s’est montré surtout préoccupé de se ménager la sympathie du jeune État libanais sans mesurer, semble-t-il, à quel point celui-ci avait à sa naissance besoin de l’Église.

Le Département se souvient des conditions dans lesquelles un internonce italien a été nommé à Beyrouth : l’éloignement rapide de Mgr Leprêtre, la manière dont a été écartée la nomination d’un internonce français en raison d’un veto plus ou moins formel du gouvernement libanais, la nomination enfin de Mgr Marina, ont été les signes évidents de la volonté du Saint-Siège de se désolidariser au Liban de la cause française. Personne dans ce pays ne s’y est trompé et l’abolition au même moment des messes consulaires a été considérée comme symbolique. Nous n’avons obtenu, en contrepartie, que la nomination du R.P. Prouvost au Vicariat d’Alep. Il ne faut pas oublier à ce sujet que la désignation de Mgr Marina a été approuvée par le cardinal Tisserant lui-même et que ce dernier s’est trompé sur les sentiments du nouveau représentant du Saint-Siège à l’égard de notre pays ; des assurances formelles à ce sujet ont été données à M. Maritain tant par le Cardinal que par la Secrétairerie d’État. Or, d’après les renseignements transmis par notre Ministre au Liban, Mgr Marina a pris dès son arrivée à Beyrouth une attitude hostile à la France ; il a notamment déclaré qu’il considérait comme périmé le statut des écoles françaises, il a manifesté son intention d’ordonner aux missions chrétiennes de s’abstenir de toute moti-vité politique et s’est appliqué à épurer la hiérarchie des Églises suivant les indications du gouvernement libanais. C’est ainsi que la réorganisation du Patriarcat maronite, sans doute justifiée au point de vue moral, a été due en grande partie aux pressions de Beyrouth. La sanction prise contre Mgr Mobarak a porté un nouveau coup à l’autonomie dont jouissaient les Maronites.

Je note à ce propos que Mgr Mobarak qui a quitté Beyrouth dans les conditions que connaît le Département, vient de faire à Rome un séjour de cinq semaines. L’Archevêque maronite de Beyrouth a profité de son passage pour prendre contact avec diverses personnalités romaines et avec la Secrétairerie d’État. Il a vu notamment le cardinal Tisserant, Mgr Tardini et Mgr Valerio Valeri. Il m’a rendu également visite et m’a mis au courant de ses diverses démarches. Mgr Mobarak qui n’a pas caché les sentiments que lui inspire la politique de la Secrétairerie d’État, et qui s’est fait l’interprète des sentiments des chrétiens du Liban, a reçu dans les milieux officiels un accueil réservé. Mgr Tardini ne lui a pas permis d’exercer longuement ses thèmes et le Saint Père lui a fait attendre longtemps son audience. On a pu même croire un moment qu’il ne serait pas reçu. À la suite de nombreuses instances le Saint-Père a enfin reçu le Prélat le 28 juillet. Il lui a donné des conseils de modération, mais son accueil a été bienveillant et il a paru à son interlocuteur mieux disposé que ses collaborateurs à comprendre la situation des chrétiens du Liban. Mgr Mobarak a été autorisé à rejoindre son diocèse. Il quittera Rome le 2 août. Personne ne doute ici que l’Archevêque de Beyrouth n’ait dû sa disgrâce à l’action de Mgr Marina qui s’est fait l’instrument docile des rancunes du gouvernement libanais.

Depuis mon arrivée à Beyrouth Mgr Marina s’est en somme conduit en adversaire déterminé de l’influence française au Liban ; il a lié ouvertement sa politique à celle du gouvernement aux dépens de l’autonomie et du prestige des chrétiens encore attachés à la France.

En ce qui concerne l’Égypte, le Saint-Siège s’est particulièrement réjoui de voir accréditer auprès de lui un ministre d’Égypte et de pouvoir transformer en internonce le Délégué apostolique qui résidait au Caire. Mgr Hughes a pratiqué malheureusement, quoiqu’avec moins de suite et d’hostilité, la même politique que Mgr Marina ; il a fait lui aussi son possible pour dissocier les intérêts français et catholiques, recommandant l’abandon des messes consulaires, affectant de considérer que les Congrégations et Établissements catholiques ne relèvent que du Saint-Siège, élaborant un projet de statut des écoles religieuses qui leur aurait conféré le caractère de propriétés vaticanes.

Il est certain que le Pape serait également heureux d’accueillir les envoyés de la Syrie et de l’Irak, le jour où ces pays demanderaient à échanger avec le Saint-Siège des représentants diplomatiques. Et il est certain qu’il poursuivrait dans ce cas la même politique qu’au Liban et en Égypte.

On ne peut qu’être frappé de l’empressement remarquable que le Vatican a mis à traiter les États arabes avec les égards dus à des nations majeures, à leur montrer sa confiance, à leur accorder toutes les satisfactions qu’il jugeait compatibles avec le respect de ses intérêts essentiels. Et l’on ne peut se dissimuler que la politique du Saint-Siège ne tient pas un compte suffisant des intérêts traditionnels de la France et les compromet même gravement, sans mesurer semble-t-il les répercussions probables d’une telle action sur les positions du christianisme lui-même.

Le conflit palestinien a confirmé les tendances de la politique du Saint-Siège. Sans doute le Vatican a-t-il gardé officiellement une stricte neutralité. Dans son discours du 2 juin le Pape s’est borné à déplorer que le sang coulât aux Lieux de la Rédemption et n’a cité ni l’État d’Israël ni les États arabes. Seuls la protection des Lieux Saints a été l’objet des démarches diplomatiques que le Saint-Siège a accomplies auprès de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Mais ce n’est un secret pour personne que la Secrétairerie d’État s’est toujours montrée opposée au sionisme : à ses yeux la création d’un État juif ne répondrait pas aux nécessités de l’histoire. Et l’on sait que dans le conflit actuel les vœux de l’entourage du Saint-Père sont allés vers les Arabes. On s’est plu à la Secrétairerie d’État à souligner les contradictions entre les assurances données par les dirigeants sionistes et la manière dont les troupes juives ont au cours du conflit méconnu et violé les droits de l’Église. On oppose à cette attitude la correction des Arabes. On s’efforce par ailleurs de mettre en lumière le caractère précaire des succès juifs et de laisser prévoir qu’après les élections américaines une évolution opportune de la politique des États-Unis permettra de régler équitablement le problème palestinien, conformément aux vues des Arabes, mais en plaçant toutefois les Lieux Saints sous une garantie internationale.

Dans ses rapports avec les États de la Ligue arabe, le Pape semble avoir été surtout préoccupé du rôle important que ce groupement politique peut jouer en endiguant la poussée communiste. C’est un élément non négligeable sur le vaste échiquier où le Vatican cherche à avancer ou à consolider des pions contre l’athéisme marxiste. De là, en grande partie, son désir de n’être en rien désagréable aux jeunes nationalismes arabes. Ceux-ci supportent difficilement, dit-on au Vatican, le patronage ou même la présence des puissances occidentales, et notamment de la France. Et le Saint-Siège doit en tenir compte. C’est, croit-on, une réalité indiscutable, dont Mgr Tardini, qui n’est pas particulièrement favorable à notre influence, s’accommode d’ailleurs plus facilement que Pie XII.

Ainsi que le sait le Département, cette ambassade n’a cessé de combattre les conceptions qui guident la Secrétairerie d’État et de défendre, dans la mesure du possible, nos intérêts. Mais elle s’opposait à des convictions bien établies, à une vue générale des choses à laquelle la diplomatie pontificale était décidée de sacrifier ce qu’elle considérait comme l’accessoire. Les collaborateurs du Saint-Père se défendaient d’avoir modifié leur politique, mais il était bien évident qu’ils tenaient pour assuré que l’aide de la France dans les États du Levant était plus compromettante qu’utile pour le christianisme. Cette persuasion ne pouvait être dissipée ou ébranlée par des arguments, mais seulement par des faits. À M. Maritain et à moi-même qui avons entretenu souvent de cette question Mgr Tardini et Mgr Montini, ces derniers ont toujours répondu par des dénégations générales et par l’affirmation d’une solidarité culturelle toujours intacte derrière lesquelles il était facile de déceler la volonté ferme de ne pas dévier de la ligne qu’ils s’étaient tracée. La poussée nationaliste et le repli que les circonstances imposaient à notre pays fournissaient à la Secrétairerie d’État des arguments difficiles à réfuter.

Des éléments nouveaux sont depuis lors intervenus. D’une part, la situation de la France semble s’être nettement améliorée au Liban, grâce en grande partie à l’action efficace de notre Légation. D’autre part, le cardinal Tisserant, qui, malgré son attachement à nos intérêts, avait cru pouvoir recommander la désignation d’un internonce italien, a été très déçu de l’attitude de Mgr Marina. Les protestations des chrétiens du Levant contre la politique de l’Internonce à Beyrouth se font plus nombreuses et le Cardinal en est frappé. Il est à noter que la Secrétaire de la Congrégation orientale s’est vu un moment dans l’obligation d’accorder son action avec celle de la Secrétairerie d’État en raison de son désir de mettre de l’ordre dans la communauté maronite. Mais actuellement il ne cache plus à personne les sentiments que lui inspire la politique de la Secrétairerie d’État dans les pays du Levant, et il déplore que ses relations avec le Saint-Père ne lui permettent pas d’exercer sur lui une influence déterminante. Il est toutefois intéressant de noter que quels que soient ses rapports personnels avec le Père, le cardinal Tisserant peut nous accorder d’une manière utile dans l’action que nous déciderions de mener contre Mgr Marina. Il s’applique souvent à démontrer à ses interlocuteurs que l’Islam demeurera toujours fanatique, qu’une alliance entre l’Église et lui ne peut être que passagère et qu’il serait dangereux pour le Catholicisme de croire à la possibilité de coopérer avec les Musulmans sur un pied d’égalité. Il affirme que l’aide de la France est toujours nécessaire à l’Église et il va jusqu’à dire que la nomination d’un nonce français à Beyrouth serait maintenant possible et désirable. Nous pouvons espérer que cette campagne portera ses fruits, surtout si le Saint-Père aperçoit d’autres inconvénients à sa propre politique.

En troisième lieu il est probable que les réactions des Chrétiens du Liban vont devenir plus vives. Le retour de Mgr Mobarak, compte tenu du caractère et des faiblesses connues du Prélat, marquera sans doute le début d’une nouvelle campagne. Aux Maronites viendront peut-être se joindre d’autres Chrétiens, séduits par le pouvoir mais encouragée par la tournure qu’ont pris les événements de Palestine. Le cardinal Tappouni ne cache pas ses sentiments. Quant au cardinal Agagianian lui-même que j’ai vu durant son séjour à Rome, il m’a semblé, malgré ses liens très étroits avec le Saint-Père et l’accord existant entre sa pensée et celle du Souverain Pontife en ce qui concerne la politique générale, disposé à comprendre notre manière de voir et à ménager pour l’avenir les atouts que la France fournit à l’Église. Malgré l’attitude de certains membres de son entourage, très dociles aux indications de la Nonciature, on peut espérer que le Cardinal pourrait, le cas échéant, donner de sages conseils à Rome.

Enfin, et d’une façon plus générale, les événements de Palestine ont commencé à ébranler sur certains points les convictions de la Secrétairerie d’État. La manière dont les Juifs se sont défendus et ont intéressé à leur sort les États-Unis, la faiblesse qu’ont démontrée les États arabes, ont éveillé l’attention. Le monde arabe serait-il un rempart vraiment efficace contre le communisme ? Le fait juif, lié d’ailleurs au fait chrétien dans les pays du Levant, doit-il être négligé ? N’est-il pas nécessaire d’accorder l’action de l’Église à celle des États-Unis ? L’attitude des Chrétiens du Levant, qui espèrent que les Juifs mettront en échec le panislamisme, ne doit-elle pas être prise en considération ? Autant de questions qui, d’après certains indices, ont amené le Saint-Père à réfléchir.

Il semble donc que le moment soit venu d’exposer d’une façon très précise nos griefs et d’évoquer dans toute son ampleur les problèmes des rapports du Saint-Siège avec les pays arabes.

J’ai déjà abordé à plusieurs reprises cette question au cours de mes conversations avec Mgr Tardini et Mgr Montini, mais c’est auprès du Saint-Père lui-même qu’il conviendrait maintenant d’agir, non seulement parce qu’il anime et dirige lui-même cette politique mais parce que, ainsi que je l’ai noté, il semble devoir être plus accessible que ses collaborateurs à certains de nos arguments.

Lors du passage à Rome de M. Lucet je lui ai demandé de m’envoyer une note détaillée permettant de préciser nos griefs et nos désirs en ce qui concerne l’Égypte ; le Conseiller de notre Ambassade au Caire s’est également chargé de demander à notre Légation à Beyrouth de préparer pour le Liban un document similaire.

J’ai l’intention d’entretenir le Pape de cette question dès que je serai en possession de cette documentation. J’attacherais du prix à connaître la manière de voir du Département sur l’opportunité de cette démarche. D’ailleurs, il ne faut pas se dissimuler qu’il s’agit d’une action de longue haleine et qu’il sera nécessaire de revenir souvent sur ce sujet. Mais il serait bon, je crois, de profiter des circonstances favorables que je viens de noter pour attirer l’attention du Saint-Père sur les graves conséquences que peut avoir la politique de ses représentants aussi bien pour l’avenir du Christianisme au Levant que pour nos propres intérêts. Il semble que nous pourrions nous attacher en particulier à ébranler peu à peu la position personnelle de Mgr Marina et à préparer son remplacement par un nonce français.

(Direction d’Afrique-Levant, Généralités, carton 56)

1 Dépêche communiquée à la Direction d’Europe et aux Relations culturelles.

87

M. TARBÉ DE SAINT-HARDOUIN, CONSEILLER POLITIQUE AUPRÈS DU COMMANDANT EN CHEF EN ALLEMAGNE,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 254-257.

Baden-Baden, 31 juillet 1948, 14 h. 20

 

(Reçu : le 31, 22 h.)

Après m’être entretenu avec M. Seydoux qui est passé ici ce matin venant de Francfort avant de retourner dans l’ancienne capitale j’estime avec lui que la situation évolue à Berlin dans le sens d’une coupure toujours plus accentuée entre le secteur soviétique et les trois secteurs occidentaux. Dans la plupart des domaines par exemple dans celui du ravitaillement la ville se scinde en deux parties inégales soumises à des autorités hostiles l’une à l’autre. Cette constatation s’applique maintenant à la police qui se trouve placée sous les ordres des deux préfets différents. Jusqu’à présent les Soviets n’ont pas marqué sur le plan local un point décisif.

Sans doute cherchent-ils à tourner en ridicule les efforts des Alliés occidentaux obligés de mobiliser des escadres aériennes toujours plus considérables. L’admirable lutte qui se poursuit depuis plusieurs semaines a eu en revanche le résultat de leur montrer en pleine clarté que pour la grande majorité des Berlinois l’URSS est actuellement l’ennemi numéro 1. Pour le moment ce sont les Allemands qui profitent le plus de ces circonstances ; exploitant la division des vainqueurs leurs principaux dirigeants ne se proclament pas seulement les champions de la liberté ils s’expriment publiquement aujourd’hui à l’égard d’un des quatre occupants, le Russe, en des termes qu’ils n’hésiteraient pas sans doute à employer demain vis-à-vis d’un autre. Les Anglo-Saxons ne les ont certainement pas dissuadés de prendre une attitude qui risque éventuellement de se retourner contre eux ; il est en tout cas regrettable que certains hommes politiques berlinois bénéficient actuellement d’un prestige qui est apparu ces jours derniers à Francfort où M. Reuter aurait joué un rôle déterminant (télégramme de Berlin)2. Il y a là un état de choses qui mérite d’être pris d’autant plus en considération que la vaillance déployée par les chefs des partis de l’ancienne capitale suscite dans de nombreux milieux alliés une admiration qui ne demande qu’à se manifester. Cet aspect du problème devrait cependant semble-t-il donner à réfléchir aux quatre occupants et retenir notamment l’attention des Russes contre lesquels se dirigeraient les manifestations du nationalisme berlinois.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 336)

1 Note manuscrite : « C[ommuniqu]er Londres, Moscou, Washington, fait 2-8-48 ».

2 Document non reproduit.

88

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 1366-1370.

Moscou, 31 juillet 1948, 17 h. 15

Réservé.

(Reçu : le 31, 22 h.)

Au moment où Votre Excellence vient de prendre la direction du ministère des Affaires étrangères je tiens à lui exprimer en mon nom personnel et en celui de tous mes collaborateurs l’entier dévouement des membres de l’Ambassade à Moscou et les vœux qu’ils forment pour le succès de la haute tâche qu’elle choisit d’entreprendre.

Les événements actuels confirment l’importance du facteur soviétique dans la reconstruction de l’Europe et dans les relations internationales. Notre Ambassade à Moscou, malgré les possibilités réduites de négociation que lui laissent les circonstances et la politique du Kremlin n’en est pas moins une des missions essentielles de la diplomatie française.

Si mes collaborateurs et moi-même sommes comme tous les autres diplomates ici privés de contacts suivis avec les citoyens soviétiques, qu’ils soient fonctionnaires ou particuliers, nous n’en vivons pas moins dans le climat russe, informés par l’étude soigneuse de la presse locale et par les réactions de l’homme de la rue2.

Nos vues sur la vie et sur la politique soviétique me paraissent de nature dans les graves conjonctures actuelles à retenir la particulière attention de Votre Excellence.

J’ai signalé au Département par mon télégramme no 12933 l’urgence qu’il y avait à remettre cette Ambassade en état, à donner à mes collaborateurs des conditions de logement qui leur permettent de participer convenablement à la représentation de la France.

J’ai l’honneur aujourd’hui de vous signaler l’intérêt qu’il y aurait à accroître les communications et les contacts entre mon Ambassade et le Département.

J’apprécie certes la liaison bimensuelle effectuée par la valise convoyée. Il m’est difficile d’en tirer parti autant que de communications quotidiennes par le télégramme. Toutefois les documents que m’apporte en bloc chaque valise datent généralement de 15 jours à 3 semaines. Le jeu de leur exploitation ne concorde ni avec le rythme quotidien du travail de l’Ambassade ni avec celui de l’actualité.

Aussi m’est-il indispensable d’être tenu au courant chaque jour par le télégraphe des négociations les plus importantes dont aucune ne peut être indifférente à Moscou quel que soit le lieu où elle est menée aussi bien que de recevoir par radio copie ou analyse des télégrammes politiques essentiels de nos différentes Ambassades.

Je n’ai reçu depuis un mois que 10 télégrammes politiques d’importance inégale et inférieure dans tous les cas à celle qu’aurait prise à mes yeux la communication des télégrammes de Berlin au moment où s’y développait une crise susceptible de conduire le monde aux événements les plus graves.

Je n’ai eu connaissance jusqu’au jour d’avant-hier que par les télégrammes de presse des conversations menées à Londres par M. Massigli, Sir William Strang et M. Davis. Or je me trouve aujourd’hui sur le point de négocier avec M. Molotov, peut-être avec le généralissime Staline sur la base de textes et d’instructions dont je n’ai pas été à même de suivre la genèse.

Je suis certain que Votre Excellence en raison de la mission qui m’incombe à l’Ambassade de France à Moscou voudra bien lui accorder le bienveillant appui d’une réponse favorable à toutes les demandes d’aménagement et d’information que cette Ambassade a adressées au Département depuis mon arrivée en URSS.

(Direction d’Europe, URSS, volume 2)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à MM. Chauvel, Clappier, de Bourbon-Busset.

2 En effet, une note du 30 septembre 1948 du ministère des Affaires étrangères soviétique a fait connaitre aux missions diplomatiques accréditées à Moscou l’interdiction qui leur était faite de circuler en URSS à l’exception de quelques localités strictement délimitées. De plus, on n’autorisait pas les agents à circuler en voiture sans un permis de conduire soviétique, évidemment très difficile à obtenir (dépêche no 1031 du 4 octobre 1948 de Moscou, non reproduite). Cela provoquait une vive émotion dans le corps diplomatique dont les conditions d’existence étaient rendues encore plus sévères (télégramme nos 2188-2189 du 2 octobre 1948 de Moscou, non reproduit). Pourtant, les Soviétiques autorisaient les diplomates à circuler sur un cinquième de leur territoire et, à une demande de l’attaché militaire américain pour se rendre à Stalingrad, les autorités soviétiques répondirent qu’il n’avait pas besoin d’autorisation, ce qui était vu comme une manœuvre pour amoindrir les effets négatifs de la note du 30 septembre (télégramme nos 2227-2229 du 9 octobre 1948 de Moscou, non reproduit et note du 26 octobre 1948 de la sous-direction d’Europe Orientale, non reproduite).

3 Document non reproduit.

89

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 1379-1383.

Moscou, 31 juillet 1948, 23 h.

Réservé.

(Reçu : le 1er, 3 h. 40)

Je me réfère à mon télégramme no 13582.

M. Molotov a convoqué successivement mes collègues américain et britannique, le 1er à 19 heures, le 2e à 20 heures, j’ai été reçu à mon tour à 21 heures3.

Chaque entretien a duré 20 minutes et a été empreint de réelle courtoisie. Le Ministre m’a d’abord déclaré n’avoir pu me recevoir hier en raison de son absence de Moscou. Je l’ai remercié d’avoir bien voulu interrompre le repos qu’il prenait pour me donner audience. Il m’a demandé ensuite si j’avais des indications à ajouter à la note que j’avais remise hier à M. Zorine et aux propos échangés à cette occasion. Il a ajouté qu’il m’avait convoqué ce soir parce qu’il tenait à m’entendre de façon à pouvoir renseigner son gouvernement et le généralissime Staline sur l’objet précis de la négociation proposée, donnant l’impression qu’il prenait presque l’initiative d’activer les pourparlers que nous souhaitions.

Dans tous les cas il s’est attaché à me faire préciser les intentions du gouvernement français sans toutefois y mettre l’insistance que mes deux collègues ont notée dans la façon dont il leur posait des questions.

En revanche, il m’a demandé ce que signifiait dans la note française l’expression relative à l’examen de la situation existant à Berlin sous ses aspects les plus larges. J’ai répondu tout d’abord que les notes échangées comportaient toujours un aspect rigide, que les négociations orales permettaient d’éclaircir les points que ces notes présentaient nécessairement sous une forme concise et que le gouvernement français entendait ne laisser dans l’obscurité aucun des problèmes soulevés actuellement à Berlin.

M. Molotov creusant sa pensée m’a déclaré que le gouvernement soviétique ne pouvait pas ainsi qu’il l’avait fait savoir par sa note du 14 juillet séparer l’examen de la situation locale de Berlin de celui du contrôle des quatre sur toute l’Allemagne et qu’à cet égard la note française remise hier à M. Zorine ne répondait pas aux questions posées par la note soviétique.

J’ai répondu que le texte même de la note du gouvernement français en date du 30 juillet mentionnait justement qu’il n’était point dans son intention d’y entamer une discussion détaillée des allégations contenues dans celle de monsieur Abramov.

M. Molotov a rappelé à nouveau que le problème de Berlin ne se séparait pas de celui du contrôle de toute l’Allemagne et spécialement de la Ruhr dont le contrôle international constituait le problème essentiel du contrôle général de l’Allemagne étant donné que c’était justement là où pouvait se reconstituer tout le potentiel agressif de ce pays. M. Molotov a compris qu’il ne m’appartenait pas de m’engager sur ce point et il m’a dit qu’il cherchait à se renseigner de façon à contribuer à faire aboutir les conversations que nous demandions à engager.

Il a ajouté qu’il demanderait au généralissime Staline de recevoir les 3 ambassadeurs et qu’il leur ferait connaître la réponse à leur demande dès qu’il serait en sa possession.

J’ai emporté de cet entretien l’impression que le Ministre transmettrait favorablement notre demande d’audience auprès du Généralissime4.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à MM. Chauvel, Clappier et de Bourbon-Busset. Note manuscrite : « C[ommuniqu]er Londres, Washington, Berlin, Baden, fait 2/VIII ».

2 Document non reproduit. Voir note 4 du document no 73.

3 L’ambassadeur français à Moscou rapportait les impressions de M. Roberts, qui avait accompagné le Chargé d’affaires britannique chez Zorine, où il avait été reçu de manière courtoise. Le vice-ministre soviétique était surtout intéressé par le fait de savoir si la démarche britannique correspondait à une proposition de conversations ou une proposition de négociations et qu’il semblait tenir à ce qu’une réponse soit plus clairement faite, point par point, à la note soviétique du 14 juillet (télégramme nos 1361-1365 du 31 juillet de Moscou, non reproduit).

4 Chataigneau revenait sur ces bonnes dispositions dans un télégramme suivant en signalant qu’il serait reçu avec les représentants américain et britannique par Staline le lundi 2 août à 21 heures (télégramme nos 1393-1394 du 1er août de Moscou, non reproduit).

90

M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. LÉVI, AMBASSADEUR DE FRANCE À NEW DELHI.

T. nos 454-458.

Paris, 31 juillet 1948

Je me réfère à mon télégramme no 4381.

Je reprends un à un les paragraphes de la note que Sir Girja Bajpaï vous a remise le 1er juillet en vous laissant le soin de lui apporter les éléments de réponse suivants au moment que vous jugerez le plus opportun :

a) Pendant la période des élections municipales, toutes les garanties accordées par les lois et règlements actuellement en vigueur dans l’Inde française en matière de liberté d’expression continueront d’être assurées aux citoyens de nos Établissements, étant bien entendu que continueront d’être également en vigueur tous les textes destinés à réprimer les abus qui pourraient être faits de cette liberté. (Pour votre information personnelle, j’attire votre attention sur le fait que les ressortissants de l’Union indienne ou de tout autre nationalité étrangère ne sauraient se prévaloir ipso facto de ces garanties légales quelles que soient les libertés de fait qui leur ont été ou leur seraient accordées par les autorités locales).

Dans ces conditions, la déclaration spéciale suggérée par le gouvernement indien apparaît sans objet.

b) Le décret du 13 mars 1946 à l’application duquel Delhi demande qu’il soit sursis est le texte qui étend à nos territoires d’outre-mer les titres I et II de la loi de 1901 sur les associations, laquelle prévoit en effet l’interdiction des associations qui auraient pour but de porter atteinte à l’intégrité du territoire national.

Ce décret en vigueur dans l’Inde française depuis de longs mois ne fait pas obstacle à l’activité des partis locaux qui militent pourtant ouvertement pour le rattachement des comptoirs à l’Union indienne.

Le gouvernement français n’a pas l’intention de recourir à une application plus stricte de ce texte qu’il ne l’a fait jusqu’à présent.

c) Nous ne voyons pas d’objection à ce que le président de l’assemblée municipale de Chandernagor et le président de l’assemblée qui doit grouper les conseils municipaux des quatre autres Établissements soient placés vis-à-vis du Commissaire de la République dans nos comptoirs dans la même situation que le Président de l’Assemblée représentative de Pondichéry ; nous ne voyons pas non plus d’inconvénients à ce que les séances de ces assemblées soient publiques.

d) La question du contrôle du référendum est actuellement à l’étude par le gouvernement français et je ne manquerai pas de vous faire parvenir ultérieurement des instructions à ce sujet.

Me référant par ailleurs au passage de votre dépêche no 243 AS du 2 juillet relatif aux questions techniques (option de nationalité, etc.)2 afférentes au résultat de la consultation populaire, dans le cas où elle nous serait défavorable, je ne considère pas qu’il y ait là autant de matières sur lesquelles il nous faut arriver à un accord immédiat avec Delhi. S’il semble en effet que nous ayons intérêt à étudier aussitôt que possible ces problèmes (le jurisconsulte du ministère de la France d’outre-mer a déjà préparé à ce sujet un premier rapport dont je vous communiquerai prochainement le texte), il n’apparaît pas que nous ayons avantage à prendre les devants et préjuger des résultats du référendum en engageant dès maintenant, sur ce plan, des négociations avec les autorités indiennes.

(Direction d’Asie-Océanie, Inde française, volume 9)

1 Document non reproduit.

2 Document non reproduit.

91

M. CHARVÉRIAT, MEMBRE FRANÇAIS DE LA COMMISSION SPÉCIALE DES NATIONS UNIES POUR LES BALKANS,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D.

Athènes, 31 juillet 1948.

Je me réfère à ma lettre no 224 du 24 juillet.2

Au cours d’un entretien fortuit que j’ai eu ce soir avec M. Pipinellis, le Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères m’a donné les quelques précisions qui suivent sur la nature des revendications territoriales de la Grèce à l’égard de la Bulgarie et de l’Albanie.

Pour ce qui est de la Bulgarie, M. Pipinellis rappelle que son gouvernement avait, au lendemain de la guerre, suggéré diverses modifications de frontières qu’il avait été amené à amenuiser, la principale restant celle de la région de Belès où, pour des raisons d’ordre plutôt stratégique, la Grèce souhaite voir reporter sa frontière de la crête de la montagne (actuellement base d’un groupe de rebelles) à la Strumitsa.

À la différence des revendications contre la Bulgarie, celles contre l’Albanie sont d’ordre ethnique plus que géographique ou stratégique ; là le gouvernement hellénique s’intéresse à des populations d’allégeance ethnique grecque. Le Sous-Secrétaire d’État m’a assez ingénument pris à témoin de l’infortune de la Grèce qui, sur une large étendue de ses possessions, ne contrôle qu’une mince bande de territoire en arrière de ses côtes. Je n’ai pu m’empêcher de penser que cette même situation existant dès l’Antiquité était déjà à l’origine des guerres médiques. On pourrait d’ailleurs ajouter que c’est précisément l’une des raisons qui commandent aux Grecs de vivre en bonne harmonie avec leurs voisins et leur rend la vie impossible dans une économie fermée, confinée à l’espace national.

La conversation en est venue enfin à la conférence danubienne qui s’est réunie aujourd’hui à Belgrade. Le gouvernement grec n’a pas encore d’informations, mais note avec intérêt la présence de Vichinsky dans la capitale yougoslave et pense que la conversation sera propice à des conversations politiques étendues.

M. Pipinellis a par ailleurs évoqué avec regret le souvenir de l’ensemble balkanique qui, vers 1934, fut près de se réaliser et qui plus tard peut être encore eut pu, croit-il, s’agréger même la Bulgarie. Le malheur fut, pense le Sous-Secrétaire d’État grec, que la France et l’Angleterre, l’une en Syrie, l’autre en Égypte, étaient trop loin pour pouvoir polariser et revigorer les éléments qui, même en Bulgarie, eussent été favorables ou propices à une entente. Les choses s’étaient passées de même en Hongrie où le régent Horthy disait lui-même, la guerre commencée, à M. Pipinellis : « L’Angleterre gagnera la guerre, ceci est hors de doute, mais isolés comme nous le sommes nous ne pouvons pas ne pas marcher avec l’Allemagne. » De fait, a observé le Sous-Secrétaire d’État, les Allemands pouvaient être en Hongrie en quelques heures.

Ce souvenir que je crois avoir déjà entendu évoquer par M. Pipinellis, concrétise peut-être pour lui cette idée familière aux milieux grecs qu’il appartient à l’Occident de faire lui-même le nécessaire pour mettre les peuples balkaniques en état de résister aux influences ou aux oppressions qui peuvent venir du Nord ou de l’Est.

(Direction d’Europe, Grèce, volume 50)

1 Dépêche adressée au Secrétariat des Conférences.

2 Document non reproduit.

92

M. DE CROUY-CHANEL, CONSEILLER À L’AMBASSADE DE FRANCE À BRUXELLES,

       À M. DE LEUSSE, SOUS-DIRECTEUR D’EUROPE CENTRALE.

L.

Bruxelles, 2 août 1948.

J’ai donné connaissance ce matin à M. Spaak des documents que Choiseul était venu prendre chez vous samedi. J’ai pris sur moi d’indiquer que cette démarche d’information m’était prescrite par M. Schuman et correspondait au désir de notre Ministre d’entretenir avec son collègue belge les relations les plus confiantes. M. Spaak m’a remercié en termes émus et j’ai tout lieu de penser qu’il s’est montré on ne peut plus sensible à cette attention.

Sur le fond même de la question, le Premier ministre n’avait évidemment que peu de choses à dire, si ce n’est son approbation de l’esprit et des termes de la démarche à effectuer.

Il a toutefois noté que la question monétaire était traitée presque par prétérition et que ceci lui donnait à penser que nous serions éventuellement disposés à trouver sur ce point des contreparties à la levée du blocus, point de vue qui rejoignait tout à fait les idées personnelles qu’il nourrissait sur la question.

M. Spaak m’a répété qu’il ne croyait pas à la guerre : « J’espère, m’a-t-il dit, qu’il ne s’agit pas d’une de ces convictions que les Anglais appellent un wishfull thinking. Cependant la situation est incontestablement très tendue et les jours que nous vivons sont décisifs pour l’Europe. C’est le rôle de la diplomatie de découvrir les formules de nature à ne pas laisser les impasses se créer car alors ce serait dangereux ». Il s’est dit persuadé de la bonne volonté des Américains mais inquiet de leur habileté : « On m’a demandé ce que je voudrais être si je n’étais pas Premier ministre de Belgique et je crois que ce qui me tenterait le plus serait d’être conseiller des États-Unis pour les affaires d’Europe », phrase qui en dit long sur sa psychologie et son attitude générale dans les affaires internationales.

J’y trouve aussi confirmation du fait que rien ne peut être plus sensible au Premier ministre que les initiatives du genre de celle-ci qui lui permettent d’être au courant et éventuellement d’exprimer un avis personnel et officieux, d’ailleurs presque toujours sensé. En agissant ainsi régulièrement avec lui, nous sommes assurés de nous l’attacher. C’est pourquoi j’aimerais rester au courant de la suite de l’histoire et me recommande à ce point de vue à votre vigilante attention.

Sur un coup de téléphone de vous, je puis toujours faire un saut à Paris ou y envoyer quelqu’un. La moisson ne peut qu’en être abondante pour nous.

(Direction d’Europe, Belgique, volume 34)

93

M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

T. nos 1403-1410.

Moscou, 3 août 1948, 1 h. 20

Réservé. Priorité absolue.

(Reçu : le 3, 5 h.)

Le généralissime Staline et Molotov m’ont reçu avec l’Ambassadeur des États-Unis et M. Roberts, Secrétaire de M. Bevin, ce soir à 21 heures. Assistaient en outre à l’entretien deux interprètes soviétiques, un interprète anglais et M. de Fonscolombe, Attaché à cette ambassade.

L’entretien a duré deux heures. Le général Bedell Smith a pris la parole et a fait un exposé conforme aux instructions préparées à Londres et la discussion s’est poursuivie selon les divers développements de ces instructions.

Un procès-verbal commun aux (…)1, actuellement en cours de rédaction à l’Ambassade des États-Unis, fera objet d’un télégramme à la prochaine vacation.

En conclusion de l’entretien, Staline a déclaré que le gouvernement soviétique serait d’accord pour souscrire à une déclaration commune embrassant les propositions suivantes :

1) Suppression de toutes les mesures restrictives concernant tant les transports entre Berlin et les zones occidentales que le trafic en transit en provenance ou en direction de la zone orientale.

2) Retrait des marks « B » de l’agglomération berlinoise et leur remplacement par les marks allemands de la zone soviétique.

3) Annonce d’une reprise des négociations relatives à Berlin et d’une réunion des Quatre pour examiner les autres questions les plus importantes concernant l’Allemagne.

Ces trois dispositions doivent être prises simultanément.

Staline s’est attaché avec opiniâtreté à obtenir en 4e condition qu’il soit suspendu à l’exécution des accords de Londres, poussant même jusqu’à dire qu’il était prêt à se contenter à cet égard d’une déclaration orale qui garderait un caractère confidentiel. Lorsque finalement il abandonna cette position, il tint à déclarer qu’il souhaitait de voir mentionner comme un désir instant du gouvernement soviétique que l’exécution des décisions de Londres relatives à l’établissement d’un gouvernement de l’Allemagne de l’Ouest soit suspendue jusqu’à ce que les Quatre se fussent réunis et eussent essayé d’aboutir à un accord relatif à l’Allemagne.

Nous nous sommes engagés à recommander l’acceptation de la déclaration simultanée proposée et j’ai l’honneur de suggérer à Votre Excellence d’y donner son agrément. Nous avons informé M. Molotov que dès que nous serions en possession de la déclaration de nos gouvernements, qu’elle soit affirmative ou négative, nous lui ferions connaître cette décision. En raison du fait qu’il y aura discussion ultérieure sur la rédaction exacte des termes de ces propositions, je vous serais obligé de vouloir bien me faire connaître votre décision, le plus tôt possible et vos préférences quant au libellé exact de la déclaration proposée, si elle vous paraît acceptable. Peut-être jugerez-vous opportun de me laisser toute latitude quant aux derniers détails de la rédaction à fixer éventuellement, d’accord avec mes collègues et le gouvernement soviétique2.

Les dispositions que nous avons rencontrées se sont révélées dans l’ensemble beaucoup plus amicales que celles auxquelles s’attendaient mes collègues habitués au climat des négociations moscovites. Le maréchal Staline à quatre occasions différentes a déclaré catégoriquement que le gouvernement soviétique n’avait point l’intention de faire partir de Berlin les troupes d’occupation des Alliés encore qu’il n’ait pas manqué de confirmer vigoureusement la position soviétique selon laquelle du fait des décisions de la conférence de Londres, nous aurions perdu toute la base juridique à notre maintien dans le secteur.

Dans l’ensemble mes collègues et moi-même (…)3 satisfaits des résultats et de l’allure générale des conversations que nous avons eues ce soir.

Au début de la discussion les thèses étaient nettement opposées à savoir du côté du maréchal Staline la suspension des effets de la conférence de Londres et du nôtre la levée préalable des mesures soviétiques de blocus de Berlin. La conversation a évolué favorablement à partir du moment où elle s’est étendue à la question de la monnaie en cours à Berlin. Elle aboutit lorsque Staline et M. Molotov ont eu l’impression qu’ils pourraient obtenir la levée des mesures restrictives de transit prises par les Alliés, en contrepartie de celles des mesures de blocus établies par le gouvernement soviétique à Berlin4.

Le maréchal Staline et M. Molotov sont d’accord pour garder à nos discussions un caractère confidentiel encore que l’Ambassadeur des États-Unis ait répondu sans autre commentaire aux journalistes américains qui l’interrogeaient ce soir « Staline et M. Molotov ont reçu ce soir au Kremlin les représentants des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne ».

D’accord avec mes collègues je prends toutes mesures pour éviter les indiscrétions.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme diffusé à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à MM. Chauvel, Clappier et de Bourbon-Busset. Note manuscrite : « Les transmissions ont été faites 3.VIII.48, P[ierre de] L[eusse] ».

1 Lacune de déchiffrement.

2 Voir document no 94.

3 Lacune de déchiffrement.

4 Ce n’était pas tout à fait ce qui était ressenti à Paris où le Secrétaire général demandait à l’ambassadeur américain ce qui se passerait si on n’arrivait pas à résoudre la crise berlinoise et si l’on aboutissait au final à une accentuation de celle-ci. Il soulignait que la question avait été posée à plusieurs reprises au gouvernement américain et qu’aucune réponse ne lui avait été faite. L’ambassadeur américain déclarait comprendre les demandes des Français tout en rappelant le contexte de période électorale aux États-Unis (télégramme no 3771 du 3 août de Paris pour Washington, non reproduit).

94

M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. CHATAIGNEAU, AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU1.

T. nos 516-518.

Paris, 3 août 1948.

Réservé. Priorité absolue.

 

Suite à votre télégramme nos 1403-14082.

Je comprends que la conclusion de votre entretien avec le généralissime Staline est de proposer une déclaration des quatre gouvernements dans laquelle ceux-ci annonceraient les décisions énumérées sous les numéros 1o), 2o) et 3o) et relatives respectivement à la levée du blocus, au retrait du mark occidental à Berlin et à la reprise des conversations quadripartites.

Sur ces lignes générales, qui correspondent aux instructions qui vous ont été adressées, je puis vous donner mon accord de principe. Mais un accord définitif de la part du gouvernement est subordonné à l’examen du procès-verbal commun de l’entretien dont vous annoncez l’envoi. Les termes dans lesquels sera établie la déclaration envisagée ont d’autre part une importance essentielle, et je pense que vous m’adresserez à ce sujet très rapidement des indications plus détaillées.

D’ores et déjà je crois utile d’attirer votre attention sur les points suivants :

En ce qui concerne le retrait des marks occidentaux et la mise en circulation à Berlin du mark oriental comme monnaie unique, il va de soi qu’il devrait s’agir d’une décision quadripartite, c’est-à-dire prise par la Kommandatura alliée. La question a été en son temps longuement débattue à Berlin, et l’accord n’a pu se faire parce que les Soviétiques prétendaient décider du régime monétaire berlinois par mesure unilatérale de leur part.

En ce qui concerne la reprise des discussions à quatre, je comprends que les conversations relatives à Berlin pourraient commencer immédiatement sur place entre les commandants en chef ou leurs représentants, notamment pour régler la question monétaire et celle du trafic. Les négociations à Quatre sur l’ensemble des problèmes allemands seraient dans le cadre du Conseil des ministres des Affaires étrangères, et auraient sans doute lieu plus tard.

Pour vous assister dans la suite des discussions, je crois utile de demander à M. Seydoux, Conseiller politique adjoint du général Koenig, de se rendre immédiatement à Moscou. M. Seydoux connaît tous les aspects des problèmes allemands et pourra rester auprès de vous jusqu’à ce que le projet de déclaration soit établi. Il arrivera à Moscou par avion le 4 août vers midi.

(Direction des Affaires politiques,
Y internationale 1944-49, volume 342)

1 Télégramme communiqué à Berlin et Baden-Baden (nos 1476-1478), Londres (nos 3083-3085) et Washington (nos 3768-3770).

2 Voir document no 93.

95

M. CHAUVEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,

       À M. BONNET, AMBASSADEUR DE FRANCE À WASHINGTON.

L.1

Paris, 3 août 1948.

Résumé des informations

Pages
XLIV, 1089
ISBN (PDF)
9783035262926
ISBN (ePUB)
9783035296921
ISBN (Livre)
9782875740243
Langue
Français
Date de parution
2014 (Avril)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2013. XLV, 1089 p.

Notes biographiques

Ministère des Affaires étrangères (Éditeur de volume)

Georges-Henri Soutou est membre de l’Académie des Sciences morales et politiques et Professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris-IV). Il est membre de la Commission des archives diplomatiques auprès du ministère des Affaires étrangères français. Il travaille sur les relations internationales au XX<UP>e</UP> siècle, en particulier sur la Première Guerre mondiale, les rapports franco-allemands et les relations Est-Ouest après 1945. Il a publié notamment L’Or et le Sang. Les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale (1989), L’Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996 (1996), La Guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest 1943-1990 (2001), et L’Europe de 1815 à nos jours (2007).

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Titre: Documents diplomatiques français