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Des organisations «dynamiques» de l’oral

de Elisabeth Richard (Éditeur de volume)
©2018 Collections 426 Pages
Série: Sciences pour la communication, Volume 122

Résumé

Longtemps déconsidérée ou traitée seulement par la négative, c’est la langue orale et sa désorganisation apparente, si souvent dénoncée, qui motivent le présent ouvrage. Comment appréhender ce flux de paroles continu ? A défaut de le maîtriser, comment en rendre compte, pour au moins l’observer, le (re-)connaître, en comprendre la dynamique, voire le modéliser ?
La problématique centrale de cet ouvrage est celle de l’organisation des productions orales. Les études rassemblées ici visent à la recherche d’unités stables, d’invariants prosodiques et/ou syntaxiques, d’unités de sens au-delà des variations contextuelles. Elles mettent au jour des modèles d’organisation propres à la langue orale selon deux fils directeurs : 1. Une organisation en temps réel ; 2. Une organisation discursive.
Cet ouvrage fait le point sur les apports des analyses les plus récentes aux divers champs de la linguistique de l’oral et démêle le faisceau des traits caractéristiques de l’organisation dynamique de la langue orale.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface. Évolution des recherches sur l’oral et infléchissement des centres d’intérêt entre 1970 et 2000. Un bref aperçu subjectif (Mary-Annick Morel)
  • Entre frontières et unité, à la recherche de modèles organisateurs de la langue orale. Préambule (Élisabeth Richard)
  • Chapitre 1. Une organisation en temps réel
  • Chapitre 1.1 Organisation hiérarchisante de la prosodie
  • Segmentation prosodique et production orale (Philippe Martin)
  • Pauses avec et sans prise de souffle. Typologie acoustique et fonctionnelle (Antoine Auchlin / Anne Catherine Simon / Jean-Philippe Goldman / Mathieu Avanzi)
  • Relations entre prosodie et marqueurs syntaxiques/discursifs à l’oral en japonais (Chieko Shirota)
  • Discours rapporté à l’oral. De la segmentation à l’interprétation (Sylvie Hanote / Hélène Chuquet)
  • Chapitre 1.2 Une organisation dynamique de la syntaxe
  • Les réorganisations de l’oral. L’exemple des phrases recatégorisées (Noalig Tanguy)
  • Ce que nous apprend l’examen des corpus oraux sur les in(tra)noyaux (INN). Unités (macro)syntaxiques : une autre segmentation pour une autre analyse (Sandra Teston-Bonnard)
  • Les hétéro-répétitions dans une interaction orale. Définition et conception d’un outil de détection automatique (Groupe Icor : Carole Étienne / Sylvie Bruxelles / Émilie Jouin / Lorenza Mondada / Florence Oloff / Sandra Teston-Bonnard / Véronique Traverso)
  • Manipulation de constructions. Rôle cohésif des répétitions au sein d’une syntaxe en temps réel (Marie Skrovec)
  • Chapitre 2. Une organisation discursive
  • Chapitre 2.1 Construction unitaire de l’information
  • L’introduction du rhème en anglais. Des opérateurs à l’opération en jeu (Isabelle Gaudy-Campbell)
  • Segmenter et interpréter les marques thématiques en turc oral spontané (Selim Yilmaz / Arsun Uras Yilmaz)
  • Construction de l’information dans la langue parlée. Repérage de schémas reformulatoires remarquables (Claire Martinot)
  • Délimitation des unités de témoignage oral. Le cas de l’hébreu moderne (Il-Il Yatziv-Malibert)
  • L’hétéro-répétition comme validation des complétions collaboratives. Analyse séquentielle et multimodale de séquences de co-construction (Florence Oloff)
  • Enjeux intersubjectifs et interactifs. Autour des marqueurs : hein, quoi, n’est-ce pas (Hiroko Noda)
  • L’interprétation des disfluences dans la délimitation des unités de discours. Une proposition de traitement pratique (Thomas Van Damme / Liesbeth Degand / Anne Catherine Simon / Julien Eychenne)
  • Chapitre 2.2 Marqueurs organisationnels
  • Des oh et débats. La mise en spectacle interjective de la recherche de quantification / qualification à l’oral (Bertrand Richet)
  • Voilà c’est ça, voilà c’est tout, et puis voilà. Interprétation syntaxique et sémantique des emplois en conversation de voilà (Juliette Delahaie)
  • Les marqueurs discursifs rédupliqués. Deux cas de figure Ok ok ok… [là là] (Gaétane Dostie)
  • « Bon » à l’oral en tant que préfixe. Étude topologique (Florence Lefeuvre)
  • Postface. Corpus et (ré)organisation de l’oral (Paul Cappeau)
  • Titres de la collection

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Préface

Évolution des recherches sur l’oral et infléchissement des centres d’intérêt entre 1970 et 2000. Un bref aperçu subjectif

MARY-ANNICK MOREL

Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, EA 1483, RFC

Il ne s’agit ici que d’esquisser un aperçu subjectif (et partiel) de l’évolution des recherches universitaires sur l’oral de 1970 au tout début du 21e siècle.

En 1970, la linguistique devient discipline universitaire en France et se développe en tant que matière d’enseignement et de recherche, principalement dans la lignée du structuralisme européen (Saussure, Jakobson, Martinet) et du distributionnalisme américain (Harris), et dans le cadre de la grammaire générative de Chomsky. Les publications, traductions et republications se multiplient en France, facilitant l’accès aux textes fondateurs. Peu nombreux sont, toutefois, à cette époque, les chercheurs qui s’intéressent au français oral. On peut cependant mentionner quelques prédécesseurs bien connus.

1. Les prédécesseurs

1.1. L’ordre des mots / Les principes organisateurs de l’oral

Henri Weil (1844) s’est intéressé à l’existence en grec ancien d’un ordre « pathétique » opposé à l’ordre « logique » de la phrase à partir de l’exemple piptei d’emos pais (Il tombe, mon fils). De façon plus systématique et dans ← 9 | 10 → une orientation plus pédagogique, Charles Bally (1909, 1932) s’est attaché à l’usage et à la description des constructions « segmentées », selon deux schémas principaux : Schéma A Z (ordre Thème – Propos) Le filou il m’a tout pris. Les chèvres il leur faut du large et Schéma Z A (ordre Propos – Thème) Il m’a tout pris le filou. Il leur faut du large aux chèvres. Il en propose deux schémas intonatifs distincts : dans le schéma « A Z » l’intonation est montante sur A et en arc de cercle montant-descendant sur Z, alors que dans le schéma « Z A » l’intonation est en arc de cercle montant-descendant sur Z et descendant sur A.

Parallèlement, Henri Frei (1929) exploite ce qu’il ne se résout pas à appeler des « fautes », pour dégager quelques principes, en apparence contradictoires, qui permettent de mieux appréhender le fonctionnement de la langue orale et ses spécificités : assimilation (analogie) / différenciation (clarté), économie / décondensation, brièveté (pronoms, ellipse) / redondance (expressivité), simplification (tendance à l’invariabilité) / complexification, marques sonores / marques écrites.

1.2. Parole, corpus, données authentiques

1911 constitue une sorte d’année charnière pour la « parole », avec la création des Archives de la parole par Ferdinand Brunot (3 juin 1911) et avec l’intérêt pour les données authentiques manifesté par Damourette et Pichon (à partir de 1911) à travers le nombre impressionnant de leurs exemples recueillis sur le vif dans la vie courante, dont ils transcrivent les particularités phonétiques et intonatives, en notant soigneusement tout ce qui peut servir à caractériser les locuteurs, à les différencier et à les catégoriser.

En 1954–1956 fut réalisé le premier corpus à base d’enregistrements (limités matériellement à trois minutes par la durée des disques de l’époque) par Gougenheim, Michéa, Rivenc, Sauvageot, dans le cadre du Projet sur le français fondamental, qui aboutira à la publication de L’élaboration du ← 10 | 11 → français fondamental (Didier 1967) et aux listes des 1000 mots les plus fréquents et des 5000 mots de base du français.

Il faudra toutefois attendre 1966 et Les dix intonations de base du français de Pierre Delattre pour trouver des informations plus systématiques sur l’intonation.

De fait, le recueil des données authentiques de la parole s’est longtemps heurté à des difficultés matérielles, liées à la nature du matériel d’enregistrement (lourd, encombrant, à protéger du vol) et aux conditions peu discrètes d’enregistrement (avec micro), notamment lorsqu’il s’agissait de recueillir des données exploitables pour l’analyse intonative.

Plusieurs grands corpus d’enquêtes orales ont néanmoins vu le jour autour de 1970 : le Corpus d’Orléans (1968) et le Corpus Sankoff-Cedergren (1971) à Montréal. A titre personnel, et pour mes propres recherches sur la concession, j’ai moi-même constitué en 1973 un corpus de conversations à bâtons rompus, complété par des débats télévisés autour d’un thème.

2. Nature des changements à partir de 1970

De nouvelles approches théoriques de la langue se sont développées en France ou ont été introduites par le biais de la traduction des ouvrages en français : structuralisme (Saussure), fonctionnalisme (Martinet), analyse distributionnelle (Harris), grammaire générative (Chomsky), grammaires formelles logiques, modèles hiérarchiques (Tesnière), théories énonciatives (Benveniste, Ducrot, Culioli), pragmatique linguistique (Austin, Searle), sociolinguistique (Labov). Le structuralisme a permis de systématiser l’opposition entre syntagme et paradigme, de privilégier la recherche des unités minimales et l’étude de leur succession linéaire, et de formuler des règles de combinatoire.

La nature des objets d’étude fluctue donc selon les orientations théoriques des chercheurs : exemples construits soumis au sentiment linguistique du locuteur natif (compétence opposée à la performance), exemples ← 11 | 12 → de laboratoire chez les phonéticiens, émissions radiophoniques ou télévisées, enregistrements réalisés en situation naturelle et transcrits, etc.

Progressivement se mettent en place des recherches pluridisciplinaires sur la parole et le dialogue, regroupant universités et équipes du CNRS autour de projets fédérateurs.

2.1. Le DRLAV

Dès le début des années 70 (et jusqu’en 1989) le séminaire hebdomadaire du DRLAV à l’université de Vincennes, sous l’égide de Blanche-Noëlle Grunig, propose une ouverture sur les recherches en Allemagne et aux Etats-Unis, sur les théories formelles, sans négliger pour autant le texte, les discours, les conversations… Certaines des publications de la revue DRLAV manifestent l’intérêt des chercheurs pour des phénomènes particulièrement bien représentés à l’oral : le « méta » (1985 Métalangue Métadiscours Métacommunication), l’inachèvement et la rupture (1986 Paroles inachevées), les difficultés du dire (1987 Du marivaudage à la machine).

2.2. Les « petits mots » de l’oral / les configurations de l’oral

En 1970, Elisabeth Gülich fait figure de pionnière dans l’analyse de la Macrosyntaxe des signaux de segmentation (gliederungsignale) en français parlé. Elle relève ces « petits mots » en fonction de leur fréquence et de la nature du discours : Début d’énoncé en dialogue : et, mais, alors, ben, oh/ah, puis ; Début d’énoncé en récit : alors, et, puis, mais, oh/ah, enfin / Fin d’énoncé en dialogue : tu sais, quoi, hein, enfin, oui, n’est-ce pas, Fin d’énoncé en récit : tu sais, quoi, oui, n’est-ce pas, hein, enfin. Ces relevés peuvent encore aujourd’hui servir de base de comparaison avec des relevés réalisés plus récemment, pour une étude de l’évolution du français oral.

En 1977, les recherches systématiques sur l’organisation syntaxique du français parlé s’organisent sous l’égide de Claire Blanche-Benveniste et José Deulofeu au sein du GARS à Aix : configurations formelles du texte oral et grille d’analyse (1979) : ← 12 | 13 →

2.3. Evolution des centres d’intérêt et des éclairages sur l’oral

Suite à la création en 1977 de la revue Recherche sur le français parlé à Aix, on assiste à une explosion de l’intérêt pour certains faits observables à l’oral (marqueurs de structuration, types de modalités, détachements thématiques, focalisation, métadiscours…) :

sur la syntaxe et l’organisation du français parlé : 1980 Cahiers de linguistique française (Eddy Roulet, Genève) ; 1981 Etudes de Linguistique Appliquée n°44, Marqueurs de structuration de la conversation ; 1981 Lambrecht (jusqu’en 2001 Topic/antitopic ; SVO/SOV ; cleft constructions ; dislocation, etc.) ; 1982 J. Cosnier, J. Coulon, A. Berrendonner, C. Orecchioni, Les voies du langage. Communications verbales, gestuelles et animales (Lyon II) ; 1985 Cahiers du français des années 80 (CREDIF-ENS Saint-Cloud) <entretiens> ; 1985 Langue française n°85 L’oral du débat (Paris III) <Le masque et la plume>. Parallèlement aux recherches menées à Aix, deux doctorats dirigés par Jacqueline Pinchon (Paris III) proposent d’autres modèles d’analyse de l’oral : Monique Esquenet-Bernaudin (1982) : Noyau Verbal maximal (ordre linéaire des constituants) <émission radiophonique Jacques Chancel> ; Daniel Luzzati (1983) : la période (tension – condition – résolution) <conversations/monologues enregistrés dans les cafés parisiens du 5e arrondissement>.

sur l’intonation : 1981 Rossi, Hirst, Di Cristo, Martin, Nishinuma, L’intonation, de l’acoustique à la sémantique ;

sur les théories énonciatives : 1975–1976 Théorie des opérations énonciatives, TOE transcription du séminaire de DEA d’Antoine Culioli (Paris VII) <énonciateur / coénonciateur ; la négation> ; 1980 Catherine Kerbrat-Orecchioni (Lyon II), L’énonciation ; 1984 Oswald Ducrot, Le dire et le dit ; ← 13 | 14 →

sur la pragmatique et les actes de langage, l’analyse conversationnelle, l’interaction, l’ethnométhodologie : 1981 (1987) Goffman Façons de parler ; 1988 Schegloff.

sur le dialogisme et les genres de discours : 1984 avec la traduction en français de Mikhail Bakhtine, Esthétique de la création verbale, Moscou 1979 <le discours autre, contexte, définition de l’énoncé, l’attitude responsive active de l’auditeur…>.

2.4. Communication Homme-Machine

En 1981, le GRECO-PRC Communication parlée Dialogue Homme-Machine (jusqu’en 1992) sous la direction de Jean-Paul Haton (Nancy), regroupe informaticiens, ergonomes, chercheurs en intelligence artificielle, phonéticiens, linguistes et différents laboratoires de recherche (CRIN-INRIA Nancy ; LIMSI Orsay ; ICP Grenoble ; IRISA Lannion ; Paris V ; Paris III), et organise en 1986 un Workshop à Venaco (Corse) The structure of Multimodal Dialogue Including Voice réunissant différents laboratoires européens (actes publiés en 1989).

En 1984–1985, dans le cadre de ce GRECO-PRC, sont réalisés des enregistrements de dialogues finalisés <demandes d’information ; réservations> dans des sites « naturels » : 1) SNCF Paris ; 2) Centre d’Information et d’Orientation de Paris V, qui seront complétés en 1987, sous l’impulsion de Daniel Luzzati (LIMSI-Paris III Recherche sur le Français Contemporain), par des enregistrements effectués au centre de réservation d’Air France à Paris.

Les recherches du GRECO-PRC sont révélatrices de l’enthousiasme utopique qui régnait dans les années 80, où l’on croyait vraiment que la machine serait rapidement apte à comprendre le langage naturel spontané d’un humain, l’objectif des informaticiens et des chercheurs en intelligence artificielle étant de trouver des algorithmes pour des « Modèles » informatiques de compréhension et de production de la parole spontanée (lexique, mots grammaticaux, syntaxe), et de gestion du dialogue finalisé.

Ces recherches ont donné un essor nouveau aux recherches linguistiques sur l’oral, en fournissant, à partir des données observées dans les ← 14 | 15 → dialogues finalisés, un éclairage différent aux faits de parole, aux frontières à retenir pour circonscrire l’information et aux règles de cohésion et de cohérence, à partir des « appuis du discours », des réseaux anaphoriques, des diverses classes de modalités et du seuil en deçà duquel on ne peut pas descendre, des verbalisations métadiscursives, des ellipses et des ruptures dans le continu de la parole (incises, emphase, focus, etc.). Les corpus de dialogues finalisés ont, entre autres, mis à jour le fonctionnement grandeur nature des présentatifs existentiels (il y a, j’ai, tu as, il/elle a/ on a, nous avons, vous avez, ils/elles ont), tout comme ils ont fourni quantité d’exemples du présentatif prédicatif c’est et des différents types syntaxiques de détachement qu’il autorise (publications en 1988, 1989, 1992, PSN, DRLAV, PUF).

3. Enrichissement des données et évolution technique à partir de 1990

De nombreuses manifestations scientifiques – journées d’études, colloques et congrès internationaux – ont balisé la décennie, centrées sur des opérations linguistiques majeures (deixis, négation, médiation, thématisation, etc.) et illustrant la diversité des langues du monde. Parmi lesquelles : en 1990 Colloque Paris III sur la DEIXIS (l’orientation déictique du point de vue n’est pas la même dans toutes les langues) ; en 1996 colloque CNRS sur TERRAIN et THÉORIE (développement des recherches internationales sur les langues rares, les langues exotiques, les langues en danger, etc.) ; en 1997 à Paris Congrès Mondial de la Société Internationale de Linguistique. Ces différentes manifestations ont amené à comprendre que le français oral pouvait être traité à la manière des langues « exotiques », là où la grammaire de l’école ou de l’université ne permettait pas d’en rendre compte.

En 1990, des événements locaux vont également influencer tout un pan de la recherche en linguistique française à Paris III. Suite au rattachement à l’université de Paris III de Jacqueline Vaissière, spécialiste de la synthèse de la parole, et d’Annie Rialland, spécialiste de tonologie dans les langues africaines, un projet commun avec Annie Rialland aboutit à un ← 15 | 16 → modèle hiérarchique d’emboîtements par l’intonation, en termes de « repère – repéré » (CERLICO 1991). Parallèlement, le Colloque sur la Deixis, co-organisé à Paris III par Laurent Danon-Boileau et moi-même (Actes publiés en 1992 et création de la revue Faits de Langues PUF en 1993) a opéré un centrage d’intérêt sur les phénomènes énonciatifs liés aux différents types de repérage déictique selon les langues.

3.1. Recherche universitaire

De là est né le projet de formation et de recherche sur l’oral et l’intonation dans des langues de typologie variée – anglais, turc, thaï, arabe dialectal, persan, grec, roumain, slovène, danois, japonais, espagnol (doctorats à partir de 1991 codirigés par M.-A. Morel et L. Danon-Boileau). Dans le cadre des nouveaux cursus universitaires a pu être mis en place en 1990 un séminaire de maîtrise et de DEA ouvert aux étudiants d’autres disciplines (littérature, langues étrangères, didactique du français langue étrangère). L’intégration active des étudiants à la recherche commune a permis de multiplier et diversifier les données recueillies en situation naturelle et a vu des avancées rapides dans la vérification (par falsification / validation) des hypothèses heuristiques concernant les propriétés intonatives du français oral spontané en dialogue interactif et leur interprétation. La responsabilisation des étudiants et leur enthousiasme indéfectible, tout comme leur formation en littérature ou en didactique (observer, interpréter, expliquer, classer, raisonner, argumenter), ont permis là encore d’enrichir les interprétations et d’affermir la théorie. Les étudiants ont de l’imagination, ils sont entreprenants et tenaces, ils ne rechignent pas à l’effort pour s’initier au maniement d’un logiciel, au temps passé à recueillir sur écran et sur papier les tracés mélodiques, pour les analyser et interpréter. C’est grâce à leur précieuse contribution que les « données brutes » ont pu être transformées en « données observables » et que les hypothèses heuristiques ont pu devenir des principes théoriques.

L’association des jeunes chercheurs étudiants à la recherche commune s’est infléchie un peu plus tard (2000), en collaboration avec Danièle Dubois (LPCE CNRS), pour démarrer des recherches inédites sur ← 16 | 17 → l’expression linguistique du « ressenti » et sur la description linguistique du « geste technique », associant la dimension psycholinguistique de la perception et l’analyse linguistique de sa verbalisation. Là encore, les enregistrements réalisés dans des situations nouvelles de production de paroles ont contribué à enrichir les données observables et donc à préciser les analyses.

3.2. Nouveaux éclairages sur l’oral

Les publications sur l’intonation se multiplient et se diversifient, tant en France qu’en Belgique, en Suisse et au Canada, parmi lesquelles Piet Mertens : 1987 L’intonation du français, 2004 Le Prosogramme, une transcription semi-automatique de la prosodie (Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain 30, 1–3, 7–25) ; Philippe Martin : 1973 Les problèmes de l’intonation (Langue Française), 1981 Sur la non-congruence des structures syntaxiques et prosodiques (Travaux de l’institut de phonétique d’Aix) <Winpitch> ; Albert Di Cristo : 1993 (1998) Intonation in french ; Daniel Hirst & Albert Di Cristo : 1998 Intonation Systems. A Survey of Twenty Languages (Cambridge University Press) ; Mario Rossi : 1999 L’intonation, le système du français (Ophrys) ; Anne Lacheret-Dujour et F. Beaugendre : 1999 La prosodie du français ; Bernard Victori 2002 : Analor, outil pour la détection des proéminences et des constructions prosodiques <structure interne des périodes>.

Linguistes et informaticiens de la parole s’intéressent de plus en plus aux « ratés » de la formulation (dans une démarche analogue à celle d’Henri Frei dans sa Grammaire des fautes), telle Claire Blanche-Benveniste, 1984, Une interprétation pour les « répétitions » et les « hésitations » et 1987, Syntaxe, choix de lexique, et lieux de bafouillage (DRLAV 36–37), témoin aussi en 2004 la Journée ATALA « Hésitations, disfluences, répétitions, faux départs : quel ordre dans le désordre ? », organisée par Maria Candea (Paris 3), Ioana Vasilescu (ENST CNRS) et Martine Adda-Decker (LIMSI CNRS).

De nombreux colloques et de nombreuses publications voient le jour dans le domaine de la syntaxe et de la macro-syntaxe de l’oral, et ← 17 | 18 → s’interrogent sur le statut de la phrase et du discours, sur l’intégration de l’intonation à la description syntaxique : en 2000 à Paris 3 « Y a-t-il une syntaxe au-delà de la phrase ? » (Verbum 2004) ; en 2002 à Aarhus « Macro-syntaxe et Macro-sémantique » ; en 2003 à Stockholm « Le français parlé des médias » ; en 2007 et 2008 à Nantes CERLICO « Grammaire et prosodie ».

3.3. Evolution rapide de la technique

Les chercheurs bénéficient de l’évolution des outils techniques d’enregistrement : le magnétophone à bandes est progressivement remplacé par des magnétophones portables à cassettes (Marantz haut de gamme), puis par des mini-discs numériques (baladeurs d’excellente qualité). Les caméras super 8 cèdent la place aux caméscopes.

En 1990, au laboratoire de phonétique de Paris 3, un prototype de chaîne de détection de mélodie à tracé sur bande de papier est réalisé, le Prozodik, analyseur analogique développé par Bernard Gautheron. Il fut remplacé temporairement (de 93 à 95) par le logiciel UNICE élaboré au LIMSI, peu performant pour les études de morphosyntaxe. Le logiciel Anaproz a été ensuite conçu en 1996 par François Colombo (ingénieur en automatique, spécialisé dans le dialogue homme-machine) pour les besoins spécifiques de la recherche sur l’intonation menée dans le séminaire de maîtrise et DEA de Paris 3 (EA 1483). Logiciel très convivial et de maniement aisé, Anaproz permettait d’obtenir en temps réel la visualisation des paramètres de l’intonation sur l’écran, d’opérer la transcription orthographique en bas de l’écran, de déplacer la parole sur l’écran, de faire des captures d’écran et de modifier la taille des images ainsi obtenues.

Ce logiciel, devenu à son tour obsolète face au développement fulgurant des capacités des ordinateurs, a été progressivement supplanté par des logiciels plus faciles à installer sur PC et sur Mac, parmi lesquels : Speechanalyser, Winpitch (Philippe Martin), Analor (Bernard Victorri), PRAAT (Boersma & Weenick).

N’oublions pas non plus qu’au cours de ces années, on est très rapidement passé de la photocopie papier à la numérisation par scanner, de la ← 18 | 19 → pratique manuelle du découpage aux ciseaux et collage par ruban adhésif à la technique informatique du coupé-collé.

Enfin le rétroprojecteur à transparents (images fixes) a fait place au vidéoprojecteur permettant de projeter des vidéos et des diaporamas conçus avec powerpoint, la qualité du son devenant progressivement excellente.

Pour illustrer l’utilisation des outils « archaïques » des années 80-90, je donnerai, pour finir, quelques images des données brutes qu’il s’agissait ensuite de transformer en données observables :

Exemple de tracés mélodiques obtenus sur bandes de papier avec la chaîne de détection de mélodie de Paris 3 (Prozodik, B. Gautheron)

Exemple d’analyse informatique avec le logiciel UNICE (LIMSI)

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Exemple de tracés obtenus avec Anaproz (F. Colombo, Paris 3)

Résumé des informations

Pages
426
Année
2018
ISBN (PDF)
9783034331937
ISBN (ePUB)
9783034331944
ISBN (MOBI)
9783034331951
ISBN (Broché)
9783034331364
DOI
10.3726/b13385
Langue
Français
Date de parution
2018 (Septembre)
Mots clés
langue orale prosodie syntax modèle d'organisation langue française
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2018. 418 p., 53 ill. n/b, 29 tabl.

Notes biographiques

Elisabeth Richard (Éditeur de volume)

Élisabeth Richard est Professeure de linguistique à l’université Rennes 2 où elle dirige l’unité de recherche EA 3874 LIDILE. Elle conduit des travaux de recherche en syntaxe énonciative.

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