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La fonction argumentative de la métaphore dans les discours spécialisés

de Fanny Domenec (Éditeur de volume) Catherine Resche (Éditeur de volume)
Collections XX, 214 Pages

Résumé

L’idée que la métaphore n’est plus l’apanage de la littérature ou de la poésie ou qu’elle a pour unique visée l’ornement ne fait plus débat. La métaphore permet, en effet, de concevoir de nouvelles idées, d’expliquer et de diffuser le résultat de la recherche scientifique et technique, et de faire connaître des avancées technologiques et de nouveaux services. Il est toutefois un aspect de la métaphore qui n’a pas encore reçu toute l’attention qu’il mérite dans l’analyse des discours spécialisés, à savoir sa fonction argumentative.
En analysant à leur manière les discours de domaines aussi variés que l’architecture urbaine, la finance, l’économie, la politique, les nanotechnologies ou encore la publicité, les neuf co-auteurs de cet ouvrage se sont attachés à montrer que la métaphore permet également de défendre ou de contrer des idées, de justifier des démarches, de convaincre, d’apaiser doutes et craintes, de devancer des critiques et d’influencer autrui en employant les techniques de l’argumentation.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Table des matières
  • Avant-propos (Catherine Resche / Fanny Domenec)
  • La métaphore biologique dans la définition de l’urbanisme moderne : nouveaux paradigmes et stratégies argumentatives autour de l’espace de la ville (Micaela Rossi)
  • La métaphore dans l’argumentation du Kremlin : la (dé-)légitimation des conflits (Valéry Kossov)
  • Le pouvoir argumentatif de la métaphore dans le champ vexatoire : la mise en scène du monstre dans les discours propagandistes du XIXe siècle espagnol (Françoise Fournier)
  • « To change metaphor in mid-air » : paradigme et persuasion dans le discours du gouverneur de la Banque d’Angleterre à Mansion House (Laurence Harris)
  • La métaphore comme support argumentatif du débat économique sur les politiques d’austérité (2008–2015) (Catherine Resche)
  • De « Riding the ship » à « A port of safety » : la métaphore comme argument de défense dans les lettres aux actionnaires des banques américaines (2007–2015) (Fanny Domenec)
  • Les métaphores des nanotechnologies : genres discursifs et stratégies argumentatives (Marie-Hélène Fries)
  • La métaphore verbale et l’image matérielle dans le discours publicitaire : étude contrastive de supports publicitaires allemands, anglais et français (Denis Jamet / Günter Schmale)
  • Présentation des auteurs
  • Index des notions
  • Index des noms propres
  • Titres de la collection

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CATHERINE RESCHE & FANNY DOMENEC

Avant-propos

On a longtemps pensé que la métaphore était réservée au domaine littéraire, sans doute parce que les nombreuses et incontournables références à Aristote empruntent souvent à la Poétique, ce qui a conduit certains à négliger le fait qu’il a également inscrit la métaphore dans le champ de la rhétorique, comme l’a d’ailleurs souligné Paul Ricœur (1975), et plus particulièrement dans une théorie de l’argumentation et de la persuasion.

Si, dans certains milieux spécialisés, la métaphore a suscité une certaine méfiance au motif qu’elle n’était pas compatible avec une démarche scientifique, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a aidé bon nombre de chercheurs à « voir autrement » et à envisager des pistes de recherche. Le débat sur la métaphore dans les sciences a maintenant été tranché et son utilité et sa légitimité ne sont plus à prouver.

Il suffit d’ailleurs de se reporter à la liste1 établie par Robert Hoffman (1985 : 332–333) pour constater l’éventail des fonctions que peuvent remplir les métaphores scientifiques :

(1) suggérer de nouvelles hypothèses, de nouveaux concepts possibles, de nouvelles relations, ou observations ;

(2) prédire et décrire de nouveaux phénomènes ou des relations de cause à effet ;

(3) donner un sens à de nouveaux concepts lorsqu’il est impossible d’observer des phénomènes ;

(4) suggérer de nouvelles lois ou principes ;

(5) suggérer de nouveaux modèles ou affiner des modèles existants ;

(6) suggérer de nouvelles méthodes de recherche ou des idées pour mener des expériences ou tester des hypothèses ;

(7) suggérer des choix parmi des hypothèses ou théories possibles, choix qui reviennent à opter pour des métaphores plus ou moins riches ;

(8) suggérer de nouvelles méthodes d’analyse des données,

(9) traduire un contraste entre théories ou approches théoriques ; ← ix | x →

(10) fournir des explications scientifiques par l’intermédiaire de re-descriptions métaphoriques

(11) suggérer des modifications ou améliorations au niveau des théories,

(12) suggérer de nouvelles théories, systèmes théoriques, ou visions du monde.

Les fonctions des métaphores scientifiques énumérées ci-dessus sont le plus souvent introduites par le verbe « suggérer », qui porte en lui-même l’idée de chercher à convaincre, à défendre une position, afin de faire adhérer la communauté scientifique à telle ou telle idée, et de l’influencer. De même, les fonctions « donner un sens », « traduire un contraste entre théories », avoir recours à des « re-descriptions métaphoriques » ou « fournir des explications » évoquent la possibilité d’orienter le contenu du propos (particulièrement au travers de la vision du monde qu’il peut suggérer) et de prendre quelque liberté avec l’objectivité que l’on pourrait attendre dans les domaines scientifiques et techniques. De manière implicite, la visée argumentative est donc très présente, ce qui nous conforte dans l’idée que la métaphore doit aussi être envisagée comme instrument d’argumentation et, en puissance, comme une « arme de combat » (Lusetti 1991).

L’objet de cet ouvrage est précisément de croiser les regards de chercheurs linguistes s’intéressant aux discours de divers milieux spécialisés, y compris à des époques différentes, dans la perspective d’étudier la fonction argumentative de la métaphore. Certes, comme en attestent les travaux de Michel Le Guern (1981), de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca (1988), ou encore ceux de Christian Plantin (2011), l’argumentation n’est pas un objet de recherche nouveau, mais, à notre connaissance, relativement peu d’études se sont intéressées jusqu’alors à l’utilisation argumentative de la métaphore dans les discours des domaines spécialisés, à l’exception du discours politique (Charteris-Black 2006, L’Hôte 2014, Le Guern 1981) et du discours publicitaire (Bonhomme 2009). En effet, dans les analyses des discours spécialisés, la métaphore a été amplement étudiée dans ses fonctions iconique (Hiraga 2005), heuristique (Klamer & Leonard 1994), cognitive et pédagogique (Hesse 1980) ; elle a également été abordée sous d’autres angles (dans ses fonctions modélisatrice ou illustrative) et dans ses dimensions sémantique, syntaxique ou stylistique ; enfin, elle a été envisagée comme un moyen de mieux comprendre l’histoire des idées d’un domaine à travers les métaphores constitutives de la théorie (Boyd 1993 ; Resche 2012, 2013, 2016). À cet égard, il est particulièrement important, si l’on veut faire œuvre utile en matière d’étude et d’analyse des discours spécialisés, de privilégier l’étude des métaphores utilisées par les spécialistes ← x | xi → d’un domaine, quels qu’ils soient, plutôt que de se contenter, comme c’est encore trop souvent le cas, d’étudier les métaphores à partir de corpus tirés de la presse, même si cette dernière traite de sujets pseudo-spécialisés et file parfois les métaphores empruntées aux spécialistes : en effet, dans la mesure où les métaphores privilégiées par les spécialistes prennent souvent leur source dans l’histoire d’une communauté spécialisée, dans l’histoire des idées qui ont forgé une discipline ou construit une profession, elles sont un indicateur beaucoup plus fiable, car authentique.

Mais il est sans doute vain de vouloir systématiquement isoler la fonction argumentative de la métaphore des fonctions heuristique, cognitive, explicative et illustrative (Henderson 1994) alors que, bien souvent, elles peuvent être complémentaires. En effet, le scientifique qui se fonde sur une analogie et s’aide d’une métaphore pour envisager une perspective différente et ouvrir de nouvelles voies dans une démarche heuristique, doit ensuite partager le fruit de sa recherche avec ses pairs, c’est-à-dire les convaincre du bien-fondé de ses travaux. Le pouvoir argumentatif de la métaphore sera alors mis à profit pour atteindre ce but. À un autre niveau, lorsqu’il s’agit de transmettre de nouvelles connaissances à un public donné, la métaphore est mise en œuvre pour faire passer en douceur la théorie : si ses valeurs illustrative et cognitive sont mobilisées pour expliquer, sa valeur argumentative est aussi exploitée pour « séduire ». Enfin, devant un public plus large, car notre thème ne se limite pas à des domaines disciplinaires, lorsqu’il s’agit de faire passer des idées nouvelles, de les faire accepter, en s’appuyant sur ce qui est familier pour simplifier et aider la compréhension, il va de soi que la valeur argumentative de la métaphore peut être activée, là encore, à la fois pour persuader et rassurer. C’est souvent le cas à l’occasion de découvertes scientifiques ou de nouvelles techniques qui peuvent inquiéter le public, mais cela vaut également pour bon nombre d’autres domaines.

À travers cet ouvrage, nous avons souhaité montrer que les approches liées à l’étude de la fonction argumentative de la métaphore peuvent se décliner de manières diverses : en effet, on peut étudier les manifestations stylistiques et sémantiques de la métaphore dans le cadre d’une stratégie particulière ; on peut également s’intéresser à la façon dont une idéologie est véhiculée par le biais de métaphores ; dans un contexte de communication de crise, on peut envisager la métaphore argumentative comme outil de légitimation, et, sous certains angles, comme arme de combat ; cette même arme peut d’ailleurs servir une entreprise de manipulation et de ← xi | xii → persuasion. Si le choix d’une métaphore peut influencer la recherche dans un domaine et donc fermer d’autres voies d’investigation pendant un certain temps, il peut être intéressant d’étudier comment l’introduction d’une nouvelle métaphore, ou d’un autre champ métaphorique peut constituer un argument suffisamment fort pour conduire à un changement de paradigme (Kuhn 1983). La prise en compte de l’axe diachronique devient alors indispensable pour observer la « bataille » de métaphores à l’œuvre.

Notes biographiques

Fanny Domenec (Éditeur de volume) Catherine Resche (Éditeur de volume)

Fanny Domenec, Maître de conférences et Catherine Resche, Professeur émérite, toutes deux en anglais économique et financier à l’Université Paris 2-Panthéon-Assas, sont membres du Centre de Linguistique en Sorbonne (CeLiSo, Paris 4). Leurs recherches portent sur l’analyse des discours spécialisés, et sur la culture et les milieux spécialisés dans les domaines de la banque-finance, de l’économie et des entreprises.

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Titre: La fonction argumentative de la métaphore dans les discours spécialisés