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L’interrogative en français

de Marie-José Béguelin (Éditeur de volume) Aidan Coveney (Éditeur de volume) Alexander Guryev (Éditeur de volume)
Collections 328 Pages
Série: Sciences pour la communication, Volume 124

Résumé

Du fait de leur intrigante variété formelle, les interrogatives totales et partielles du français ont fait l’objet, au cours des années écoulées, d’une foule de recherches en syntaxe et en sociolinguistique, alors que d’autres courants tels que la rhétorique ou la pragmatique rivalisaient d’ingéniosité pour rendre compte de leur variabilité sémantique. Afin d’enrichir le débat, le présent ouvrage propose une réflexion à large spectre sur les tours interrogatifs du français, leur marquage syntaxique et intonatif, les paramètres linguistiques ou sociaux susceptibles de déclencher, dans un contexte donné, le choix d’une variante interrogative plutôt qu’une autre ; l’ouvrage traite en outre des propriétés sémantiques et inférentielles des interrogatives, ainsi que des fonctions discursives et narratologiques qui leur sont dévolues.
Les auteurs appuient leurs analyses sur des exemples attestés, parfois tirés de corpus spécifiques (dialogues de films de banlieue, textos, Fables de La Fontaine, bandes dessinées...). Ils manifestent un éclectisme théorique qui nous semble nécessaire pour appréhender de manière non réductrice cet objet complexe, aux multiples facettes.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Avant-propos (Marie-José Béguelin / Aidan Coveney)
  • 1. Syntaxe de l’interrogation en français et clivage écrit-oral : une description impossible ? (Ruggero Druetta)
  • 2. Intonation et interprétation des questions : un puzzle pluridimensionnel (Élisabeth Delais-Roussarie et Sophie Herment)
  • 3. Inversion du sujet clitique et interrogation (Alain Berrendonner)
  • 4. Est-ce que et ses concurrents (Géraldine Zumwald Küster)
  • 5. La variation dans l’emploi des interrogatives partielles dans le cinéma de banlieue (Laurie Dekhissi / Aidan Coveney)
  • 6. Du rôle des paramètres morphosyntaxiques dans la sélection des interrogatives (Alexander Guryev)
  • 7. Les interrogatives partielles averbales : le cas de « proforme interrogative + ça / cela » (Florence Lefeuvre)
  • 8. Constructions préfacées par une interrogative (Gilles Corminboeuf)
  • 9. « Serait-ce elle la coupable, o sarà invece lui ? » L’insinuation au moyen des questions en français et en italien : quelles formes pour quels effets ? (Corinne Rossari)
  • 10. Interrogation rhétorique et points de vue énonciatifs (Marc Bonhomme)
  • 11. « Que va-t-il se passer ? » Le rôle des questions dans l’économie narrative des feuilletons de bande dessinée (Marine Borel)
  • Abstracts in English
  • Affiliations et adresses électroniques des auteurs
  • Titres de la collection

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Avant-propos

MARIE-JOSÉ BÉGUELIN

Université de Neuchâtel

AIDAN COVENEY

University d’Exeter

Peu représentées dans certains types discursifs (tels que l’écriture académique et journalistique, ou la parole de personnes questionnées ou interviewées), les structures interrogatives n’en constituent pas moins un domaine syntaxique fondamental dans toutes les langues et pour tous les locuteurs. Après un tour d’horizon succinct des recherches récentes, nous mettrons en évidence, dans cet avant-propos, les objectifs des onze études réunies dans le présent ouvrage. Consacrées au cas du français, elles abordent, on le verra, la question de l’interrogative sous des angles variés et, le cas échéant, dans une perspective typologique ou contrastive.

Au cours des dernières décennies, la forme et l’usage des interrogatives du français ont fait l’objet d’une quantité impressionnante d’études linguistiques1. Une première raison de ce succès peut être attribuée à la complexité de ce domaine de la syntaxe, caractérisé par l’opposition entre interrogatives directes et indirectes, par le contraste entre interrogatives totales, partielles et alternatives, et par la diversité des mots interrogatifs qui servent à l’interrogation partielle. Il s’y ajoute le rôle des facteurs prosodiques, dont l’étude s’appuie désormais sur l’analyse outillée de données orales abondantes et diversifiées.

L’essor des publications à date récente est également imputable au caractère fluctuant des relations qui s’établissent entre formes syntaxiques et fonctions sémantico-pragmatiques, autrement dit à la difficulté que l’on ← 7 | 8 → rencontre à coupler stablement forme interrogative et fonction sémantique de question. On sait ainsi depuis longtemps que certains énoncés de forme interrogative ne servent pas à réaliser des demandes d’information. Tel est le cas des interrogatives dites « rhétoriques » à visée assertive (n’est-ce pas magnifique ? > c’est magnifique), étudiées par A. Borillo (1981) et par M. Bonhomme (2005), ou encore des « ordres indirects » que la théorie des actes de langage décrit, à partir d’une valeur interrogative intrinsèque, à l’aide de règles de dérivation illocutoire : vous avez l’heure ? > donnez-moi l’heure (cf. entre autres Vanderveken, 1988 ; Kerbrat-Orecchioni, 1991 et 2001). Dans le même ordre d’idées, il a été signalé que la proposition à clitique sujet inversé de forme V-Scl (jouait-il de la flûte ? le prince jouait-il de la flûte ?), prototype en français de l’interrogative directe de style soutenu, n’est pas l’apanage de l’interrogation. L’ordre V-Scl peut aussi être déclenché par l’antéposition d’adverbiaux tels que sans doute, peut-être, aussi, encore etc. (sans doute le prince jouait-il de la flûte) ; il caractérise en outre certaines protases hypothétiques à fonction cadrative, dans des séquences du type : le prince jouait-il de la flûte, le père cassait la flûte (Voltaire < Béguelin & Corminboeuf, 20052).

Pour rendre compte de la polyvalence de l’ordre V-Scl, certains auteurs, par souci de généralisation, ont décrit son sémantisme en termes de « suspension de l’assertion », valeur jugée commune à ses différents emplois (voir p. ex. Muller, 1996 : 75). Cette hypothèse conduit, on peut le noter, à mettre en cause la notion même de « type de phrase interrogatif » : car elle implique que le sens de question et le sens hypothétique de V-Scl résultent l’un et l’autre d’une inférence, c’est-à-dire d’un calcul de pertinence effectué au moment de l’interprétation, en fonction de l’état conjoncturel de la mémoire discursive (cf. Sperber & Wilson, 1989 : 364–381 ; Berrendonner, 2005).

Une troisième raison motivant l’intérêt des chercheurs est sans doute liée à la profusion des structures formelles mises en jeu en français pour exprimer la modalité interrogative. Cette situation de variation est exceptionnelle. Elle peut être attribuée au fait que le français tend à conserver dans son répertoire morphosyntaxique des variantes représentatives d’époques ← 8 | 9 → antérieures, aux côtés de formes modernes ou innovatrices que les autres langues privilégient de manière plus exclusive. On pourrait dès lors qualifier de « polychronique » la grammaire du français contemporain, dans la mesure où certaines de ses formes et structures relèvent de la langue vernaculaire d’époques distinctes.

Certains chercheurs ont poussé plus loin le raisonnement, supposant que le français serait aujourd’hui une langue « diglossique » (cf. pour le cas du Québec, Chantefort, 1976 et Meney, 2012 ; pour celui de la France, Massot, 2010 et Zribi-Hertz, 2011). D’autres cependant, tout en reconnaissant le degré exceptionnel de variation grammaticale à l’œuvre en français contemporain, estiment impossible d’y mettre en évidence une dichotomie tranchée entre deux variétés fortement différenciées ; à leurs yeux, le terme « diglossique », au sens strict, est donc inadéquat pour décrire la situation actuelle de cette langue (Coveney, 2011b ; Gadet & Tyne, 2011 ; Billiez & Buson, 2013). La richesse formelle des interrogatives du français a été attribuée aux facteurs suivants : la combinaison des éléments roman et germanique dans les origines de la langue (voir Posner, 1997) ; le maintien de certaines variantes qui, sans le poids des forces conservatrices et prescriptives, auraient pu disparaître, mais qui ont régulièrement été investies par les usagers de nouveaux rôles ; enfin le besoin apparent de renforcer l’élément QU à des fins d’expressivité.

Certaines approches formalistes de la grammaire se sont fixé pour objectifs fondamentaux d’élaborer et de mettre à l’essai des modèles ou des théories syntaxiques ; les données y sont souvent des exemples fabriqués (d’aucuns diront « artificiels »), couplés aux intuitions de locuteurs natifs concernant la grammaticalité de séquences particulières. À l’autre extrême, les approches centrées sur la variation et le changement privilégient les données « authentiques », tirées en général de grands corpus de discours oral, écrit ou électronique. Leurs objectifs incluent typiquement la découverte des facteurs structurels et pragmatiques propices à l’emploi de tel ou tel tour, ainsi que la mise au jour de différences tendancielles entre groupes de locuteurs quant à l’usage des variantes fournies par la langue. Dans les recherches basées sur corpus, la variation qui caractérise l’emploi des structures interrogatives est considérée comme une propriété intrinsèque de la langue ; dans certains modèles générativistes au ← 9 | 10 → contraire, toute optionalité est exclue, et la variation affectant les interrogatives est interprétée comme le produit de deux grammaires coexistantes (cf. le modèle « diglossique » évoqué ci-dessus).

Un des aspects les plus remarquables de la variation dont témoigne ce secteur de la grammaire du français est l’alternance entre l’antéposition de l’élément QU et la structure dite in situ (comment va-t-elle / comment elle va ? vs elle va comment ?). Les facteurs qui motivent le choix de la structure in situ ont fait l’objet de beaucoup d’études récentes, tant dans le courant formaliste qu’en linguistique basée sur corpus : par ex. celles d’E. Mathieu (2004), et d’A. Coveney (1995). Bien que beaucoup de spécialistes – qu’ils appartiennent à l’un ou à l’autre courant – tendent encore à mal connaître les recherches relevant de l’autre tradition, certains n’hésitent pas à combiner un cadre formaliste avec l’exploration d’un corpus. Ainsi, K. Palasis & R. Faure (2014) ont analysé les interrogatives partielles produites par des enfants de 2 à 4 ans et découvert que les verbes autres que la copule y favorisent statistiquement l’antéposition de l’élément QU (p. ex. Comment il s’appelle ?), confirmant par là l’un des résultats de l’étude quantitative d’A. Coveney (1995) sur le discours des adolescents et des adultes.

Les auteurs des essais réunis dans le présent volume se font l’écho des débats théoriques synthétisés plus haut, tout en ayant pour point commun de s’appuyer sur la linguistique de corpus. Leur visée est triple : il s’agit d’une part d’étudier la palette des structures interrogatives du français, tant du point de vue sémantique que du point de vue formel ; il s’agit d’autre part, dans une perspective variationniste, de mettre en évidence les facteurs propices à l’apparition de chacune des structures en concurrence ; il s’agit enfin d’illustrer les exploitations discursives et / ou narratologiques auxquelles sont soumises les interrogatives.

Auteur d’un livre paru en 2009 sur les interrogatives en français parlé, R. Druetta s’interroge, en tête de cet ouvrage, sur le sous-système des interrogatives du français et les problèmes de description qu’il pose dans le cadre d’une opposition parlé vs écrit. Face aux difficultés que suscite la délimitation, en français, de structures qui soient systématiquement interrogatives, et face à l’impression de désordre que laissent les inventaires formels même les plus adroitement élaborés, l’auteur choisit de prendre du recul afin de mieux cerner les causes de cette situation complexe. En premier ← 10 | 11 → lieu, il relève que les ressources formelles mises en œuvre en français pour accomplir l’interrogation ne sont ni isolées, ni originales du point de vue typologique. Puis il présente les différents types de marquage de l’interrogation totale et de l’interrogation partielle en français, en mettant le doigt sur les zones de défectivité propices à l’installation de phénomènes de suppléance. Pour terminer, il analyse les effets de la norme prescriptive (promulgation de règles fondées sur un principe d’analogie, tri des variantes en fonction d’un critère de prestige), dont les interventions ont conduit au maintien, dans le répertoire des tours interrogatifs du français, de certaines structures très peu attestées, que les locuteurs maîtrisent néanmoins.

L’intonation montante est traitée, dans beaucoup de grammaires et d’études linguistiques, comme un marqueur privilégié de l’interrogation, notamment en l’absence, dans l’énoncé concerné, de marquage segmental de la modalité. L’étude d’É. Delais-Roussarie et de S. Herment confronte cette thèse traditionnelle avec l’hypothèse, plus récemment formulée, selon laquelle le contour intonatif informerait non sur la visée illocutoire du sujet parlant, mais sur l’état de ses connaissances. Analysant de près des exemples tirés de corpus d’oral spontané ou de parole lue, en français et en anglais, les auteures montrent les limites auxquelles se heurtent les deux approches, et la difficulté que l’on rencontre à coupler un contour donné à une fonction donnée. Outre la variabilité de l’intonation chez un même locuteur, elles relèvent le rôle non négligeable que jouent, dans le marquage de l’interrogation, d’autres facteurs que le contour de fin d’énoncé : ainsi l’accent initial, l’« accent mélodique » (pitch accent) ou encore la configuration tonale globale de l’énoncé.

A. Berrendonner poursuit ici son examen critique de la notion traditionnelle d’inversion interrogative (cf. Berrendonner, 2005), qu’il estime pécher par défaut de généralité, à l’instar d’autres descriptions linguistiques « trop évidentes ». Pour les besoins de sa démonstration, l’auteur développe une argumentation en trois étapes. D’abord, il propose un bilan sur le statut catégoriel du clitique sujet, traité dans la littérature linguistique tantôt comme un équivalent de SN, tantôt – sur la base de ses propriétés prosodiques et distributionnelles – comme un morphème flexionnel réalisant l’accord en personne du verbe (agreement marker). L’auteur détaille les raisons qui l’incitent à se rallier à la seconde thèse, qui se ← 11 | 12 → révèle plus robuste. Il avance ensuite une explication originale des inversions libres présentes dans les questions partielles (quel temps fait-il / quel temps il fait), dont il rapproche celles qui apparaissent suite à l’antéposition de nombreux adverbiaux (vainement supplie-t-il / vainement il supplie). In fine, l’auteur reprend la question de l’inversion facultative du sujet clitique dans l’interrogation totale, où il voit non un marqueur interrogatif, mais un « affixe verbal libre » véhiculant « une modalité épistémique d’indécision ou ontique d’éventualité ».

L’étude qui suit, due à G. Zumwald Küster, porte sur la périphrase est-ce que, confrontée à ses concurrentes formées à l’aide d’un ou de plusieurs des trois mots est, ce et que, et qui surviennent dans les interrogations partielles (on rencontre ainsi, en regard de où est-ce que, les variantes : où c’est que / où que / où est-ce que c’est que / où c’est que c’est que). L’auteure se propose de situer ces structures concurrentes, relativement mal connues, dépréciées par la norme, « par rapport à leur ‘supposée’ parente » est-ce que ; pour ce faire, elle entend exploiter des données authentiques, recueillies dans des corpus oraux et écrits, littéraires ou électroniques. Cet objectif une fois posé, G. Zumwald Küster examine les conditions dans lesquelles s’est produit, en diachronie, le figement de la particule interrogative est-ce que, qui fonctionne en parallèle aujourd’hui avec le dispositif clivé motivé dont elle est issue par réanalyse. Quant aux formes qualifiées de concurrentes, elles sont ici ventilées en trois groupes (formes à ordre inversé, « formes courtes » et « formes longues »), et sont considérées comme des variantes tantôt de l’un, tantôt de l’autre des deux est-ce que homonymes dont l’auteure admet l’existence en français contemporain (dispositif de clivage inversé vs particule interrogative).

L’interrogation partielle directe du français, soumise à une variation particulièrement intense, est au centre du chapitre présenté par L. Dekhissi et A. Coveney. Les auteurs ont étudié en détail, à cet égard, un corpus constitué de trente-huit dialogues de films « de banlieue » sortis entre 1984 et 2011, dont les principaux protagonistes sont censés s’exprimer dans un français représentatif de celui qui est en usage dans les milieux multiculturels de la région parisienne. Après avoir rappelé les résultats des études de même nature réalisées sur d’autres corpus, les auteurs présentent leur méthodologie, qui relève de la théorie variationniste. Puis ils analysent la ← 12 | 13 → forme des 1 695 occurrences variables d’interrogations partielles qu’ils ont relevées et codées sur la base de leur corpus de référence. Après avoir inventorié les variantes en présence, attendues ou moins attendues, ils s’attachent à définir l’identité et le poids respectif de quelques facteurs de nature linguistique, pragmatique et extralinguistique qui influencent l’occurrence des diverses variantes. Parmi les acquis de cette étude figure la description de questions rhétoriques conflictuelles en qu’est-ce que (qu’est-ce que tu viens me déranger ?!), non relevées dans d’autres corpus, ainsi que l’absence remarquable, dans la variété étudiée, de la structure qualifiée de « populaire » QkSV (où qu’il est parti ?).

A. Guryev s’est penché, quant à lui, sur la variation à l’œuvre dans les 1 259 interrogatives totales livrées par les quelque 4 600 textos du Corpus suisse de SMS en français. Dans le cas du français parlé, les études récentes ont en gros relevé la présence massive de la structure SV, la rareté relative de ESV (= tournure avec est-ce que) et la quasi absence de la structure à inversion V-Scl. Face à cette situation, l’auteur montre que dans les SMS de son corpus, V-Scl est préféré à ESV, la structure inversée pouvant alterner avec SV au sein d’un seul et même texto, selon un mélange des genres qui semble caractériser la communication électronique en général. Adepte d’une approche pluridimensionnelle de la variation (due à des facteurs aussi bien communicationnels, socio-stylistiques, démographiques que grammaticaux), l’auteur focalise cependant la présente étude sur les facteurs syntaxiques susceptibles d’influencer la forme des interrogatives directes. Sur la base des données recueillies, il distingue des environnements « à variabilité faible », caractérisés par une sélection massive de l’ordre SV, et des contextes à « variabilité remarquable », où la palette des variantes semble plus ouverte (c’est le cas des constructions impliquant un auxiliaire modal, et de celles où les arguments du verbe sont non-clitiques).

Le chapitre signé par F. Lefeuvre porte sur les interrogatives partielles averbales, et plus particulièrement sur les cas, fréquents, où les proformes interrogatives sont accompagnées de ça / cela (qui ça, où ça, pourquoi ça, etc.) L’auteure commence par illustrer la prépondérance, dans les corpus qu’elle a consultés, des occurrences d’interrogatives partielles averbales contenant ça / cela, au regard de celles qui en sont dépourvues ← 13 | 14 → (du type À quand ton mariage ?). Sur la base d’une analyse qui traite les séquences [mot Q ça] comme des structures « à deux termes », F. Lefeuvre examine ensuite, dans une série d’exemples littéraires, les effets discursifs produits par la présence du pronom démonstratif, en rapport avec ses propriétés sémantiques et référentielles. L’hypothèse retenue par l’auteure est que la présence de ça / cela exerce un effet facilitateur sur le calcul de la référence, ce qui explique la prédilection dont il fait l’objet dans ce type de structure.

G. Corminboeuf propose, dans son chapitre, un inventaire des séquences de forme [P ? Q] où le terme P adopte la forme d’une structure (pseudo-) interrogative. Dans ce type de binômes – qui recouvre des structures de rangs différents, soit microsyntaxique, soit discursif – le premier constituant est en principe marqué par une inversion du pronom clitique sujet, qui n’équivaut cependant pas forcément à une question du point de vue sémantique. En fonction du contenu sur lequel enchaîne le terme Q, l’auteur est conduit à distinguer deux classes de structures : (i) l’une où Q enchaîne sur le contenu positif P (cas des hypothétiques inversées, syntaxiquement dépendantes ; séquences dites « d’étayage », où l’interrogative formule un argument faible « en attente de corroboration », dans des routines de rang discursif) ; (ii) la seconde où des énonciations en qu’importe, ça dépend, je ne sais pas, c’est le problème enchaînent de manière plus ou moins ritualisée sur une question alternative, sans opter en faveur d’un des termes de l’alternative. L’auteur évoque pour terminer le cas des couples question-réponse monologaux, proches parfois, au plan fonctionnel, de certaines pseudo-clivées.

C. Rossari examine quant à elle, dans une perspective contrastive, les interrogatives au conditionnel du français (serait-il au bureau ?), confrontées à celles au futur de l’italien (sarà in ufficio ?). Dans l’un comme dans l’autre cas, l’interrogative se présente comme une hypothèse tirée à partir d’indices, ce qui lui confère une valeur d’insinuation. Cependant, les deux langues recourent à des tiroirs verbaux différents (conditionnel dans le cas du français, futur dans celui de l’italien), alors même qu’elles partagent les mêmes emplois épistémiques ou modaux du conditionnel. Afin d’éclairer les raisons de ce contraste, l’auteure s’appuie sur une explication qu’elle a précédemment proposée pour rendre compte du conditionnel ← 14 | 15 → modal dans les assertions ; elle l’étend à ce type d’interrogatives, avant d’envisager le fonctionnement du futur dans le même environnement. Des hypothèses diachroniques sont enfin proposées, en vue de rendre compte des spécialisations antagonistes survenues dans les idiomes en présence.

L’interrogation rhétorique est traditionnellement décrite comme une « fausse question », ayant pour objectif de réaliser une assertion renforcée, de polarité inverse à celle qu’elle manifeste en surface (N’a-t-on pas tout fait pour l’aider ? > On a (vraiment) tout fait pour l’aider ; Nous a-t-il jamais remerciés ? > Il ne nous a jamais remerciés). M. Bonhomme revient dans son chapitre sur ce type de questions, dont la description fait difficulté tant du point de vue syntaxique que du point de vue pragmatique. Il montre que l’hétérogénéité énonciative d’une part, l’éthos des énonciateurs d’autre part viennent ajouter, dans l’interprétation des questions rhétoriques, une strate de complexité qui ne saurait être négligée. S’appuyant sur une série d’exemples tirés des Fables de La Fontaine, l’auteur fait le départ entre la polyphonie proprement dite de l’interrogative rhétorique et ce qu’il appelle son dialogisme feint, avant de caractériser les différents types de polyphonie qui s’y manifestent (rétroactive vs proactive, interne vs relationnelle). Il montre, pour terminer, que l’interrogative rhétorique peut être tantôt au service d’un éthos de modération, tantôt au service d’un éthos autoritaire.

En clôture de cet ouvrage, M. Borel propose une étude sur les fonctions narratologiques que peut assumer l’interrogative dans un genre multimodal, la bande dessinée (BD). Traditionnellement tout au moins, la BD fait l’objet d’une publication initiale sous forme de feuilleton, qui précède l’édition sous forme d’album. Le mode de transmission discontinu lié au feuilleton ne demeure pas sans incidences au plan narratif : il conduit les auteurs à éveiller stratégiquement l’attente du lecteur, par l’intervention de questions explicites ou non, qui surgissent quasi rituellement au moment où s’interrompt l’épisode et dont la réponse est remise à la livraison hebdomadaire suivante. L’auteure centre son attention sur les questions relatives au déroulement des événements et à l’action des personnages, qu’il s’agisse de faits passés ou à venir. Elle illustre et établit les fonctions assumées par les questions dans l’économie du récit, en fonction des spécificités du médium en jeu (contenu des images, succession des vignettes), ← 15 | 16 → de l’évolution des connaissances du lecteur, voire de la localisation des questions et des réponses dans les vignettes concernées.

Les contributions à ce volume couvrent donc, comme on peut s’en rendre compte, un spectre thématique fort large, à la mesure d’un objet de recherche aux multiples facettes. Si les auteurs appuient leurs analyses sur des usages attestés, parlés ou écrits, avec une prédilection pour les faits tirés de corpus, l’ouvrage manifeste néanmoins une certaine hétérogénéité théorique. À nos yeux, cette hétérogénéité représente un atout, car elle diversifie les éclairages sur une problématique qu’un point de vue exclusif, quel qu’il soit, ne saurait couvrir de manière exhaustive. La lecture de ce livre devrait ainsi, espérons-nous, stimuler le développement de recherches nouvelles, dans un secteur de la grammaire française et de l’activité langagière dont tous les mystères ne sont pas percés.

Au terme de cet avant-propos, nous tenons à exprimer notre reconnaissance au Fonds national suisse de la recherche scientifique (subsides 100012_146773 et 10CO12_147537), ainsi qu’à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Neuchâtel, sans le soutien desquels le présent livre n’aurait pas vu le jour. Nous sommes redevables également à Mathieu Avanzi, Injoo Choi-Jonin, Bernard Combettes, Françoise Gadet, Thierry Herman, Anna Jaubert, Anne Le Draoulec, Didier Maillat et Marc Wilmet, qui ont bien voulu se charger de réviser tout ou partie du volume ; nous les remercions chaleureusement de leur travail attentif, dont nous avons amplement tiré parti. Notre reconnaissance va en outre à l’Université d’Exeter, ainsi qu’à Marianne Connors, assistante éditoriale auprès du prof. A. Coveney, qui s’est chargée, avec autant d’efficacité que de précision, de la mise en forme de l’ouvrage ; Mme Connors a contribué de manière déterminante à la phase de fabrication, ce dont nous la remercions très sincèrement. Nous exprimons enfin notre gratitude à Emmanuelle Narjoux, correctrice professionnelle, pour son aide précieuse dans la mise au net des épreuves. ← 16 | 17 →

Notes biographiques

Marie-José Béguelin (Éditeur de volume) Aidan Coveney (Éditeur de volume) Alexander Guryev (Éditeur de volume)

Marie-José Béguelin est professeure honoraire de linguistique française à l’Université de Neuchâtel. Ses travaux portent notamment sur la référence et l’anaphore, l’interface entre micro- et macro-syntaxe, la variation graphique et les rapports écrit-oral, l’épistémologie de la linguistique. Depuis 2008, elle est membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Aidan Coveney est professeur de langue et de linguistique françaises à l’Université d’Exeter, où il enseigne la traduction, la phonétique, la sociolinguistique. Ses recherches concernent la variation en français parlé (en particulier celle des formes interrogatives), l’emploi des pronoms personnels, les théories de la variation. Il est aussi l’auteur d’un livre sur la phonétique articulatoire du français. Alexander Guryev est docteur en linguistique française et post-doc FNS à l’Université de Genève. Ses travaux portent sur la variabilité dans les formes interrogatives du français et sur les marqueurs de reformulation, en français et en russe.

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