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De l’unanimisme au fantastique

Jules Romains devant l’extraordinaire

by Augustin Voegele (Author)
Monographs X, 372 Pages
Series: Modern French Identities, Volume 132

Table Of Content

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Introduction
  • Partie I Situation du fantastique romainsien
  • Chapitre 1 Le fantastique entre épistémologie, politique et poétique
  • Chapitre 2 Unanimismes
  • Chapitre 3 Le fantastique, activité extraordinaire
  • Partie II Vertus et vices du fantastique
  • Chapitre 4 Rhétorique de l’extraordinaire
  • Chapitre 5 La magie musicale
  • Chapitre 6 Présomption de fantastique : le double jeu de Romains
  • Partie III Le fantastique pour survivre
  • Chapitre 7 Fantastique mimétique, fantastique militant
  • Chapitre 8 Un auteur complice de ses créatures criminelles
  • Chapitre 9 Présence
  • Chapitre 10 Absence
  • Conclusion À quoi pense le fantastique ?
  • Bibliographie
  • Index
  • Titres de la collection

Augustin Voegele

De l’unanimisme
au fantastique

Jules Romains devant l’extraordinaire

image
Peter Lang

Oxford · Bern · Berlin · Bruxelles · New York · Wien

Die Deutsche Nationalbibliothek lists this publication in the Deutsche
Nationalbibliografie; detailed bibliographic data is available on the
Internet at http://dnb.d-nb.de.

A catalogue record for this book is available from the British Library.

Library of Congress Cataloging-in-Publication data:

Names: Voegele Augustin, author.

Title: De l'unanimisme au fantastique : Jules Romains devant l'extraordinaire / Augustin Voegele.

Description: Oxford ; New York : Peter Lang, 2019. | Series: Modern French identities ; 132 | Includes bibliographical references and index.

Identifiers: LCCN 2019002229 | ISBN 9781788745130 (alkaline paper)

Subjects: LCSH: Romains, Jules, 1885-1972--Criticism and interpretation. | Fantasy in literature.

Classification: LCC PQ2635.O52 Z97 2019 | DDC 848/.91209--dc23 LC record available at https://lccn.loc.gov/2019002229

Ouvrage publié avec le concours de l’Institut de recherche en Langues et
Littératures Européennes (EA 4363), Université de Haute-Alsace.

Cover image: Rembrandt, The Supper at Emmaus (1628). Oil on panel. In the public domain.

Cover design: Peter Lang Ltd.

ISSN 1422–9005

ISBN 978-1-78874-513-0 (print) • ISBN 978-1-78874-514-7 (ePDF)

ISBN 978-1-78874-515-4 (ePub) • ISBN 978-1-78874-516-1 (mobi)

© Peter Lang AG 2019

Published by Peter Lang Ltd, International Academic Publishers,

52 St Giles, Oxford, OX1 3LU, United Kingdom

oxford@peterlang.com, www.peterlang.com

Augustin Voegele has asserted his right under the Copyright, Designs and
Patents Act, 1988, to be identified as Author of this Work.

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the permission of the publisher, is forbidden and liable to prosecution.

This applies in particular to reproductions, translations, microfilming,

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This publication has been peer reviewed.

À propos de l’auteur

Docteur en littératures française, générale et comparée, titulaire du Diplôme Supérieur de Concertiste (piano) de l’École Normale de Musique de Paris, lauréat du Prix de thèse 2017 des universités d’Alsace et récipiendaire du Prix 2017 de la Fondation Catherine Gide et de la Fondation des Treilles, Augustin Voegele est actuellement Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Lorraine après avoir occupé les mêmes fonctions à l’Université d’Aix-Marseille. Il est l’auteur d’un essai intitulé Morales de la fiction (2016) et d’une cinquantaine d’articles, parus ou à paraître.

À propos du livre

Jules Romains est connu comme un écrivain « de bonne volonté », raisonnable et rationaliste. Il existe, toutefois, un Jules Romains obscur, et méconnu : un Jules Romains créateur de personnages de mauvaise volonté – de criminels, même ; un Jules Romains qui n’hésite pas à parsemer son œuvre de longs chapitres érotiques – pornographiques, même ; un Jules Romains, enfin, surtout, fasciné par tout ce qui relève du parapsychique et de l’extraordinaire.

Mais d’où vient cet attrait pour l’anormal et le paranormal ? C’est en replaçant la production de Romains dans le contexte d’une époque confrontée à la mort de Dieu et meurtrie par deux Guerres mondiales que l’on peut expliquer le glissement qui s’opère, de La Vie unanime (1908) aux œuvres de l’après-guerre, d’un unanimisme optimiste et humaniste à un fantastique qui, s’il se révèle scientifiquement et politiquement militant, n’en est pas moins désespéré.

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Remerciements

Au moment de publier cet essai qui constitue une émanation de ma thèse de doctorat, ma gratitude va en premier lieu à mes deux directeurs de recherche, Madame le Professeur Frédérique Toudoire-Surlapierre et Monsieur le Professeur Dominique Viart. Ils m’ont appris la rigueur, la minutie, la persévérance, et sans eux je n’aurais pu mener à bien ce travail.

Je voudrais remercier également Madame le Professeur Dominique Massonnaud et Messieurs les Professeurs Luc Fraisse, Jean Kaempfer, Jean-François Louette et Jean-Michel Wittmann pour leurs précieux conseils.←ix | x→ ←x | 1→

Introduction

Lacune critique

Dans son Jules Romains préfacé et consacré par celui dont elle retrace la vie et analyse l’œuvre, Madeleine Berry parle en ces termes de la trilogie Psyché :

N’est-il pas question, avant tout, d’une aventure de l’âme ?

Le surnaturel qui ne s’était manifesté, dans les précédents ouvrages, que de loin en loin, fournit cette fois au livre sa matière même. Révélation d’un Romains ésotérique qui n’a jamais, hormis quelques précieuses études, été suffisamment examiné. Pourtant, cette veine souterraine, appelée à prendre chez lui une grande importance, le rattache déjà à une certaine littérature occulte qui, en France, double l’autre.

N’est-il pas curieux que ce soit au moment où il prend de l’univers une si concrète connaissance que l’auteur s’attache si fort à cette si secrète réalité ?1

La mention de cette lacune critique, dans un ouvrage approuvé par Jules Romains lui-même, a quelque chose de contraignant : on est bien forcé de se dire que c’est dans cette direction que le critique qui part en quête de nouvelles ressources interprétatives doit chercher. Mieux, ces quelques lignes proposent à la fois une thématique (les événements paranormaux chez Jules Romains) et une problématique (il faut tenter de résoudre la contradiction entre un Romains à la fois rationaliste et engagé dans les problèmes les plus palpables du monde et un autre Romains « étrange, inconnu »).2

Il n’est pas rare que la critique souligne le goût paradoxal de l’auteur de Pour raison garder pour le « parapsychique ».3 « Pour Jules Romains, tout←1 | 2→ est présences invisibles, mouvements secrets, aimantations sous-jacentes, ébauches de formes dans l’informe, agrégation d’attolls [sic] psychiques »,4 écrit ainsi Marcel Raymond. René Lalou ne dit pas autre chose, quand il affirme que l’ « agile exercice d’une pensée consciente n’exclut point chez Romains le sens du mystère ».5 Et René Garguilo, de son côté, note que Jules Romains a tenté de « donner, à son œuvre, une dimension fantastique ».6 Quant à Corinne Berthon, qui a consacré son mémoire de maîtrise au « paranormal dans Psyché et dans Violation de frontières », elle constate que « Jules Romains ouvre […] des perspectives morales pleines de grandeur, et des perspectives fantastiques pleines de séduction ».7 Cependant, le mystère Romains est loin d’avoir été résolu.

Certes, dans sa brillante thèse intitulée La Part du Mal : essai sur l’imaginaire de Jules Romains dans Les Hommes de bonne volonté,8 Dirck Degraeve (qui s’occupe d’ailleurs du créateur au moins autant que de son œuvre) fait le portrait d’un Jules Romains équivoque, que le commerce avec les forces plus ou moins maléfiques de l’inconscient n’effraie pas. Toutefois, il se limite à une perspective psychanalytique indéniablement féconde, mais qui ne suffit pas si l’on veut prendre en considération tous les aspects du problème qui nous occupera ici.

De son côté, André Cuisenier, le principal hagiographe de Jules Romains, souligne que certains passages des Hommes de bonne volonté ou de Psyché « avoisine[nt] le surnaturel ».9 Il indique par ailleurs la parenté←2 | 3→ du jeune Romains poète avec les théoriciens de la voyance poétique, et en particulier avec Maurice Maeterlinck.10 André Bourin note lui aussi qu’il y a chez Jules Romains une quasi-gémellité entre voyants et créateurs. Romains, écrit-il, « a toujours été préoccupé par les phénomènes de voyance. Aussi estime-t-il supranormaux tous les créateurs qui […] présentent des agrandissements plus ou moins prodigieux de nos facultés courantes ».11 Cuisenier et Bourin ne font à vrai dire que rendre son compliment à un créateur qui estime que le vrai critique « est doué d’un pouvoir sui generis, comme la voyante, sa cousine germaine »12 – sans compter que Jules Romains n’avait nul besoin du concours de ses commentateurs pour peindre le poète en visionnaire : « Eux [les poètes] qu’on accuse volontiers d’une espèce de complaisance somnolente pour le passé […] ne sont-ils pas en réalité, et par une sorte de connivence professionnelle, dans les secrets de l’avenir ? »13 Peut-être même a-t-il lui-même tiré les cartes ? C’est en tout cas ce que suggère telle confidence de son double de fiction Pierre Jallez, dans Les Amours enfantines. Jallez raconte comment, pour séduire sa douce amie Hélène, il s’est attribué le don de « deviner les secrets et [de] faire des←3 | 4→ prédictions en lisant dans les cartes ».14 Quoi qu’il en soit, la posture du poète qui prétend jouer le rôle de l’augure ou du mage n’est pas pour plaire à tous : Benjamin Crémieux note qu’il « arrive […] à Jules Romains de se donner ouvertement une attitude de vates, de prophète qui, chez beaucoup, provoque quelque agacement ».15

Mais, pour en revenir à André Bourin, il ne se contente pas de recourir à un parallèle somme toute bien ordinaire. Développant son idée, il décrit une « exploration incertaine […] et qui n’apporte de solution à aucune énigme, mais qui nous montre combien […] les problèmes posés par la mort, la survie de la conscience, la présence impalpable de l’au-delà préoccupent Jules Romains ».16 L’intérêt de Romains pour l’ « invisible »17 est donc mentionné dans son essai, et même assez longuement. Toutefois, le critique ne semble pas chercher à en comprendre, dans toute leur complexité, les origines. L’explication est simple, et le mystère annulé en quelques lignes : c’est de l’angoisse métaphysique de Romains que cette étrange passion témoignerait.

Quant aux travaux académiques, ils mentionnent la question, mais sans chercher toujours à y répondre : ainsi lit-on, dans les Actes du colloque Jules Romains à la Bibliothèque Nationale (1979), qu’il semble à Pierre Dux que « l’unanimisme romanesque […] devient même parfois surnaturel »,18 et ce pour parler de Psyché. L’intérêt pour le surnaturel est présenté comme une tendance marginale chez Jules Romains, alors qu’il est au cœur même←4 | 5→ de l’expérience unanimiste, qui suppose qu’on accepte a priori le postulat selon lequel « il existe une nature spirituelle ».19

Le dernier colloque consacré à Jules Romains et [aux] écritures de la simultanéité (1996) laisse entrevoir plus clairement le paradoxe. En effet, dans l’étude qu’il consacre à Psyché, Olivier Rony, bien qu’il ait choisi d’analyser le roman sous un angle narratologique, signale le caractère « extraordinaire »20 (c’est-à-dire en rupture avec l’ordre épistémologique généralement admis) des événements racontés, et montre comment Jules Romains tente de créer un « effet de réel »21 destiné à masquer l’apparent manque de sérieux du propos de son livre et à atténuer la visibilité du paradoxe essentiel de sa pensée. D’autres contributions apportent des éléments intéressants. André Guyon, par exemple, éclaire « les origines poétiques du roman romainsien », et, soulignant le fait que l’unanimisme – cette vision du monde qui prétend clore le règne de la psyché individuelle au profit des âmes collectives – est « d’abord un sens poétique, si on désigne ainsi la perception directe, sensible, physique même, de l’émanation psychique, spirituelle, morale, liée à une forme d’existence »,22 il met en évidence le débat essentiel entre éléments sensibles et impalpables chez Romains.23 Il n’est d’ailleurs pas le premier à s’aviser du rôle joué par les fulgurances poétiques dans l’écriture romanesque de Jules Romains. Déjà en 1957, Mauriac écrivait à son confrère de l’Académie les lignes suivantes : « c’est le poète que je préfère en vous. Mais le←5 | 6→ poète tient une place essentielle dans Les Hommes de bonne volonté, et pourquoi oublie-t-on qu’au théâtre vous avez écrit aussi Cromedeyre ? »24 Et douze ans plus tôt encore, André Rousseaux notait (sur un ton moins cordial que Mauriac) que le Jules Romains romancier « ne laiss[ait] pas oublier le poète unanimiste d’il y a trente ans et plus ».25 On entrevoit ici ce qu’on pourrait appeler un paradoxe générique : l’extraordinaire, chez Jules Romains, conduirait le roman à violer ses propres frontières – de telle sorte que le fantastique romainsien, loin d’être essentiellement diégétique, serait un principe de transgression générique.

Pour en revenir à l’ouvrage dirigé par Dominique Viart, l’article de Christian Donadille (intitulé « Unanimisme et religion : le refus des emblèmes et du dogme chrétiens dans Mort de quelqu’un »)26 y est important également, en ceci que l’auteur, à la fois fidèle et infidèle au programme annoncé par son titre, montre à quel point, en creux, l’unanimisme comme foi avait besoin du christianisme pour se former. La contribution de Murat Demirkan, qui s’attache à définir « la conception temporelle de Jules Romains »,27 est essentielle elle aussi, dans la mesure où, pour Romains, c’est la conception classique du temps qui serait la première affectée par d’éventuelles découvertes confirmant la réalité des phénomènes de voyance. Quant à Gianfranco Rubino, il prend pour sujet de son travail les liens (selon lui contradictoires) qui unissent deux aspects de l’œuvre romainsienne qui seront au cœur de notre étude : « l’intuition du continu psychique et l’élan unanimiste vers la fusion des sujets individuels dans une âme collective » d’une part, et d’autre part « une constellation thématique opposée : celle←6 | 7→ du secret, du mystère, du caché, de l’enfouissement ».28 Incontestablement, l’auteur du Besoin de voir clair est fasciné par l’invisible et le dissimulé : « Le secret réellement secret […], c’est de l’ordre de rareté du radium »,29 lit-on dans Le Roi masqué. Indéniablement, Romains oscille entre le désir (démocratique) d’établir une communication universelle et le goût (aristocratique) pour tout ce qui relève de l’initiation.

Madeleine Berry, de son côté, mentionne régulièrement les fréquentes incursions de Romains sur le terrain du paranormal, son penchant pour les « histoires surnaturelles dont la vie est faite ».30 Elle propose de plus un début d’interprétation. Jules Romains montre les somnambules « côté blague »31 afin de « lutter contre l’Erreur ».32 Cette explication pourrait sembler pauvre si Romains lui-même ne l’avait accréditée. Elle n’est certainement pas fausse, et doit d’ailleurs être entendue dans deux sens différents. Romains, certes, s’en prend aux escrocs qui abusent de la crédulité publique. Tout Donogoo,33 par exemple, est consacré à la question de la fécondité de l’erreur : inversant l’ordre épistémologique (puisqu’ils font en sorte qu’a posteriori le monde soit conforme à ce qu’en dit un texte erroné sinon mensonger), les imposteurs fondent à la fois une ville (un monde physique) en s’appuyant sur la méprise d’un géographe incompétent, et une gloire (celle de Le Trouhadec), c’est-à-dire un monde moral, dont l’une des pierres←7 | 8→ angulaires est le « culte de l’Erreur scientifique ».34 Mais en même temps, Romains se bat contre une certaine incrédulité académique, contre ce qu’il appelle les « secteurs d’accueil de la vérité »,35 contre ces limites que la science impose à la raison et à la connaissance, et qui l’empêchent d’accepter certaines vérités parce qu’elles sont situées hors du champ d’action où elle se reconnaît capable d’agir.

Pourtant, cette interprétation du paradoxe romainsien laisse à désirer. Des questions demeurent : pourquoi Jules Romains s’est-il risqué dans un champ de savoir à ce point sujet à caution ? Pourquoi y est-il revenu avec tant d’insistance ? Pourquoi, surtout, a-t-il fait de ces expériences parapsychiques un motif littéraire, au lieu d’en faire un objet d’étude scientifique ? En effet, il n’a pas hésité, malgré sa légitimité académique relativement faible, à mener des expériences sur le « sens paroptique ».36 Que la froideur de l’accueil que lui a réservé la communauté scientifique37 ait pu le dissuader de réitérer une pareille tentative, c’est une explication plausible, mais peu convaincante : en effet, Jules Romains a proposé, mais sans les appliquer, des méthodes de vérification des expériences de voyance.38 Ces méthodes, il aurait pu les mettre en pratique sans risquer de s’attirer la moquerie des savants, puisqu’elles étaient plus logiques qu’à proprement parler scientifiques : elles ne nécessitaient aucune connaissance d’ordre médical, physique ou chimique, et n’importe quel individu doué de raison aurait pu les proposer à sa place.

Si Jules Romains fait du domaine métapsychique ou métapsychologique un motif littéraire, c’est sans doute que la littérature et la science y trouvent←8 | 9→ toutes deux leur compte : la science dans la mesure où la littérature, parce qu’elle est le lieu où toutes les audaces de l’imagination sont permises, lui propose des hypothèses ; la littérature, pour une raison plus complexe : Jules Romains considérant la fiction comme un incubateur d’hypothèses, il adopte un style et une poétique scientifiques, ce qui risque d’affaiblir l’intérêt littéraire du texte. Il faut donc, si la diction est peu remarquable, qu’au moins la fiction soit audacieuse : c’est parce qu’ils s’inscrivent (malgré qu’en ait Romains) dans une tradition littéraire, et parce que, du fait de leur caractère hautement hasardeux, ils s’apparentent plus à des fictions gratuites qu’à de véritables hypothèses, que les développements fantastiques que propose Romains viennent au secours de la littérature dans le conflit poétique qui l’oppose à la science.

Le texte, en particulier quand il est fictionnel, est ainsi pour Romains un laboratoire (pré-)scientifique. Romains choisit une poétique hybride, entre fiction littéraire et rapport scientifique, et ce pour deux raisons. La (relative) gémellité entre la sociologie durkheimienne et l’unanimisme romainsien39 suggère l’idée d’une efficacité du littéraire dans les recherches relatives aux sciences de l’homme. Mais il faut aussi, pour expliquer l’utilisation de l’outil littéraire dans les sciences exactes, souligner la parenté possible entre hypothèse scientifique et fiction littéraire, la fiction pouvant être considérée, à certains égards, comme le lieu par excellence de la rêverie pré-scientifique. C’est en tant qu’elle est fictionnelle que la littérature serait scientifiquement efficace ; et c’est aussi pour cela qu’elle resterait littéraire.←9 | 10→

Un autre argument peut par ailleurs être avancé en défaveur d’une explication épistémologique unique du mystère Romains : si les récits paranormaux d’après-guerre40 sont tous formés sur le modèle du rapport scientifique, la trilogie Psyché, première grande œuvre de Jules Romains fondée entièrement sur une intrigue surnaturelle, oscille entre une poétique scientifique du « rapport pénétrant »41 et une poétique beaucoup plus littéraire des mémoires psychiques. La première poétique est assumée par Pierre Febvre, le héros masculin de cette épopée de l’âme, la seconde par son épouse Lucienne, qui est la véritable instigatrice de ces aventures psychiques. La seule distribution des rôles suffit à laisser supposer que Jules Romains croit, avant toute vérification, à l’existence du « continu psychique ».42 En effet, à côté du scientifique qui vérifie méthodiquement l’existence réelle de ce monde de l’âme, il montre celle qui s’y meut naturellement. La thèse devance donc les recherches, et la réponse est donnée avant la question : oui, le plan psychique pur existe. Ce parti-pris en faveur du surnaturel, ou plus exactement du surpositif,43 ira diminuant avec les années, puisque les récits paranormaux d’après-guerre ressembleront beaucoup plus à de véritables enquêtes logiques. Toujours est-il que l’exemple de Psyché – à quoi on peut ajouter, entre autres, un récit fantastique d’adolescence, Le Granite rose, et les derniers contes du Vin blanc de la Villette (1914–1923), qui montrent l’attirance instinctive de Romains pour ce qui dépasse les normes de la raison immédiate – suffit à prouver que le goût du pape de l’unanimisme pour le surnaturel est équivoque, et qu’il trouve son fondement, autant que dans une volonté rationnelle de lutter contre l’erreur, dans des éléments à première vue plus troubles. Partant, il semble difficile de ne pas outrepasser les limites interprétatives tracées par l’auteur lui-même.←10 | 11→

Premières hypothèses

Plusieurs hypothèses viennent à l’esprit dès lors qu’on essaie de trouver une ou plusieurs raison(s) à cette apparente contradiction entre le rationalisme dont se réclame Jules Romains et son penchant pour le paranormal. Avant même d’entreprendre quelque démarche scientifique que ce soit, le lecteur assidu de Romains peut émettre les suppositions suivantes :

1) Le choix de ce domaine de recherche ne serait-il pas tout simplement révélateur de l’extrême honnêteté épistémologique de Romains ? N’a-t-il pas choisi sciemment un terrain de recherche dont on considère en général qu’il est antirationnel et imperméable à toute approche scientifique, afin d’une part de glorifier la raison44 comme procédé en montrant qu’elle n’est étrangère à rien, et d’autre part de fragiliser la position de ceux pour qui le rationnel correspond à un certain état de la connaissance, alors que la raison n’est jamais que la perpétuelle remise en question de la connaissance ? Cette première explication serait une extension et un renforcement de l’éclaircissement fourni par Romains lui-même.

2) Par ailleurs, si l’on regarde de plus près les expériences parapsychiques décrites par Romains, on découvre que, toutes, elles tendent à prouver que des contacts psychiques sont possibles entre des entités conscientes – individuelles ou collectives – par-delà la distance physique, qu’elle soit spatiale ou temporelle, qui les sépare. Romains dessinerait ainsi, dans ses récits fantastiques, une sorte d’horizon utopique, qui prend tout son sens si on considère sa production fantastique←11 | 12→ dans la perspective de son combat moral et politique en faveur de la paix. Romains croit notamment à l’existence d’une confrérie idéale des « honnêtes gens »45 ou encore d’un ordre spirituel des « nobles de nature », des « nobles de droit naturel ».46 Peut-être y a-t-il dans cet « antimonadisme »47 militant une part de naïveté ou d’aveuglement ? C’est ce que laisse entendre cette réflexion de Jean Giraudoux, qui reproche à Romains d’avoir une vision quelque peu candide d’une institution comme l’École Normale : « Il faut être le chef de l’unanimisme pour y avoir vu, comme Romains, une cage d’humanisme. J’y ai vu au contraire une série d’êtres absolument isolés. »48 Cela n’empêche←12 | 13→ pas que, si l’on adopte le point de vue de Romains, le plan psychique pur apparaît comme un terrain de rencontre littéralement utopique, et comme un univers où les frictions dues à l’incohérence psychique de la géographie matérielle seraient annulées par la disparition de la discordance entre topographie et affinités psychiques.

3) Enfin, une troisième hypothèse, d’ordre littéraire, peut être avancée : Jules Romains, attaché à tout ce qu’il peut y avoir de scientifique dans les démarches de l’esprit, a progressivement laissé envahir sa production littéraire (aussi bien fantastique que policière) par une poétique du rapport scientifique, ce qui n’a pas manqué de faire dire à certains critiques que l’auteur tombait dans la « platitude ».49 Les plus indulgents admettent qu’on « ne juge pas […] Jules Romains […] sur Madame Chauverel »50 ou sur ses récits fantastiques. Les plus cruels reprochent à ses livres d’être « à la fois prétentieux et commun[s], de style ».51 André Gide, en particulier, est peu enthousiasmé par la veine psychique de Romains : « Jules Romains reste théorique, abstrait et rhéteur. Je n’ai pu achever sa Lucienne. »52 Romains s’est-il servi des motifs relevant du fantastique comme d’un contrepoids à ce manque de consistance stylistique, a-t-il voulu compenser par le caractère pour le moins inhabituel de la matière envisagée la trop grande simplicité du traitement ? C’est une hypothèse vraisemblable – quoique la réciproque ne soit pas moins plausible, comme le laisse entendre ce passage hautement autoréflexif de Démêlés avec la mort et le temps où le narrateur commente le récit qu’il fait à son ami Cairon de ses←13 | 14→ expériences surnaturelles : « Je […] racontai mon aventure de la place de la Bastille, en ayant soin de n’ajouter au fait lui-même rien qui fût de nature à en exagérer le pathétique ou le mystère. »53

Ainsi, chez Jules Romains, le fantastique apparaît comme un outil (parfois dangereusement indépendant, on le verra) dont l’œuvre est multiple. Ces trois hypothèses nous entraînent d’emblée sur trois terrains assez éloignés les uns des autres – l’épistémologie, la politique, la littérature –, ce qui nous conduira à nous poser la question de l’articulation de ces trois aspects de la pensée et de l’action de Romains au sein de son œuvre : comment intègre-t-il dans sa conception et dans sa pratique de la littérature ses combats scientifiques et politiques ?

Le mystère Romains et les théories du fantastique

On entrevoit aussi ce que ces tentatives d’explication d’un paradoxe très étroitement localisé dans la géographie littéraire peuvent avoir de fructueux pour la théorie du fantastique en général.

Biographical notes

Augustin Voegele (Author)

Docteur en littératures française, générale et comparée, titulaire du Diplôme Supérieur de Concertiste (piano) de l’École Normale de Musique de Paris, lauréat du Prix de thèse 2017 des universités d’Alsace et récipiendaire du Prix 2017 de la Fondation Catherine Gide et de la Fondation des Treilles, Augustin Voegele est actuellement Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Lorraine après avoir occupé les mêmes fonctions à l’Université d’Aix-Marseille. Il est l’auteur d’un essai intitulé Morales de la fiction (2016) et d’une cinquantaine d’articles, parus ou à paraître.

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