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Traduction et interculturalité

Entre identité et altérité

de Nikol Dziub (Éditeur de volume) Tatiana Musinova (Éditeur de volume) Augustin Voegele (Éditeur de volume)
Collections 136 Pages

Table des matières


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Nikol Dziub, Tatiana Musinova et Augustin Voegele

Introduction : les aspects culturels de la pratique traduisante

Résumé : L’interculturel étant « constitutif du culturel » (Tzvetan Todorov), et la traduction fonctionnant comme un outil de médiation entre les cultures, il semble indispensable d’étudier les liens entre l’un et l’autre. Il est même urgent d’aborder cette question en une époque où l’interculturalité est une donnée fondamentale de la vie quotidienne, la traduction devenant par suite un instrument de communication dont il est de moins en moins possible de se passer.

Mots-clés : traductioncultureinterculturalitélanguenégociation

Introduction: the Cultural Aspects of Translation

Abstract: Interculturality is part of culture, and translation is a mediation between cultures. For this reason it is necessary to analyse the relation between interculturality and translation, especially when the former becomes a daily reality, the latter being consequently an indispensable communication tool.

Keywords: translationcultureinterculturalitylanguagenegotiation

L’interculturel étant « constitutif du culturel » (Tzvetan Todorov), et la traduction fonctionnant comme un outil de médiation entre les cultures, il semble indispensable d’étudier les liens entre l’un et l’autre. Il est même urgent d’aborder cette question en une époque où l’interculturalité est une donnée fondamentale de la vie quotidienne, la traduction devenant par suite un instrument de communication dont il est de moins en moins possible de se passer.

L’étude des transferts culturels a pour finalité principale d’analyser les interactions entre cultures et sociétés : les concepts de diffusion, de réception et de réinterprétation sont cruciaux dans ce champ de recherche – comme ils le sont pour la traductologie. D’ailleurs, la traduction, dans le sens classique du mot, ne désigne pas seulement le passage d’une langue à l’autre, mais aussi le rapprochement de deux cultures – un rapprochement problématique, bien entendu, du fait des écarts que provoquent les interférences linguistiques et culturelles inhérentes à la pratique traduisante, cette « gymnastique de l’esprit ».

La figure qui est au cœur des études traductologiques, c’est celle de l’Autre, et c’est pour cela que la pratique traduisante peut être considérée comme un ←9 | 10→modèle pertinent pour penser l’interculturalité. La relation entre un texte et sa traduction doit se penser sur le mode de l’identité altéritaire – et c’est cela même, cet écart, cette tension, qui fait tout le prix de la traduction. La traduction est à la fois une technique et une éthique : mieux, ses techniques se développent en fonction de l’éthique qui la sous-tend. Traduire, selon Walter Benjamin, c’est éprouver à quel point les langues (et donc les cultures, par la vertu d’un glissement métonymique que les contributeurs de ce volume s’attachent tous, chacun à sa façon, à décrire) sont apparentées. Pour autant, il ne faudrait pas penser que le même prime : et s’il s’impose dans l’idéal (car tout traducteur rêve de restituer parfaitement l’original), en pratique, le traducteur produit toujours un autre texte qu’il invite à lire comme s’il était le même que l’original (si l’on nous permet de paraphraser Paul Ricœur). On pourra parler à ce propos, avec Umberto Eco, de négociation : négociation entre identité et altérité, entre objectivité et subjectivité, entre dénotation et connotation(s), entre explicite et implicite, entre lettre et esprit, entre littérature et culture.

Qu’il s’agisse de traduction littéraire ou de traduction spécialisée, quelles sont les stratégies auxquelles peut recourir un traducteur pour restituer les éléments culturels du texte source ? Et quels sont, par ailleurs, les écueils qu’il doit prendre soin d’éviter dans son travail de négociation ? Telles sont les questions qui nous occuperont dans le présent volume. Loin de nous, cependant, l’idée de proposer des « recettes » à l’usage des traducteurs : autant de traducteurs, autant de démarches. La part d’intraduisible d’un texte n’est jamais prévisible, d’autant qu’elle se déplace en fonction de la langue dans laquelle on prétend le traduire : références intertextuelles, realia, tonalité du texte, jeux paronomastiques, autant d’éléments culturels qui sont bien difficiles à traduire – et qu’il faut parfois, pour ne pas trahir le monument littéraire et le transformer en un document culturel, renoncer à traduire.

Ce recueil s’ouvre sur un article de Mathilde Fontanet, qui, s’appuyant notamment sur Wolfgang Iser, souligne l’importance du lecteur dans le processus de traduction : le traducteur ne pourra être fidèle au texte original que s’il a une idée précise de ce qu’étaient son lecteur implicite, son lecteur présumé et son lecteur empirique, et s’il est capable de mesurer le « différentiel cognitif » et encyclopédique entre les lecteurs de l’original et ceux de sa traduction.

Nadejda Tarassova place elle aussi le lecteur au cœur de sa réflexion. Se fondant sur une analyse de la traduction des nouvelles des Allées sombres d’Ivan Bounine en français, elle rappelle qu’il est bien difficile de s’appuyer sur des éléments objectifs pour affirmer qu’une traduction est réussie, et elle note que les traductions les plus appréciées sont en général celles qui ont « su provoquer, chez le lecteur, un effet identique à celui de l’original ». Si ce critère ne saurait être ←10 | 11→considéré comme objectif (car il est impossible de mesurer l’effet d’un texte, et plus impossible encore de comparer les effets respectifs de deux textes), on peut estimer que ce souci de la réception peut constituer un bon garde-fou pour les traducteurs.

Elena V. Gavrilova et Philippe Frison considèrent également le lecteur comme un acteur essentiel de l’acte traductif. Leur contribution porte sur la traduction du russe vers le français et du français vers le russe de certains termes culinaires renvoyant à des entités difficiles à restituer. Faisant la liste des techniques (emprunts, calques, éléments ornementaux, traductions explicatives, voire illustrations) auxquelles un traducteur peut avoir recours, ils signalent l’importance du lecteur auquel s’adresse la recette traduite dans le choix entre ces différentes ressources stratégiques.

Un autre élément dont il convient de tenir compte est la variabilité (synchronique comme diachronique) des connotations culturelles : comme le note Corinne Wecksteen-Quinio, un même terme peut se charger, selon ses contextes de production et de réception, de valeurs culturelles implicites très diverses ; cela est vrai notamment dans le cas des « désignateurs de référents culturels », qui constituent un exemple particulièrement frappant des difficultés auxquelles peut être confronté un traducteur soucieux d’être fidèle au propos culturel du texte sur lequel il travaille.

Un cas éminemment complexe dans cette perspective est celui des textes à dimension symbolique comme le Bodas de sangre de Federico García Lorca. Isabel Repiso, dans son article consacré aux versions françaises et anglaises de ce drame, mêle études de traduction et de réception, et émet cette hypothèse, que c’est l’intraduisibilité de la charge symbolique investie dans certaines figures ou dans certains motifs (le taureau, le cheval, la lune) qui explique le mauvais accueil fait à l’adaptation de la pièce de Lorca à Broadway.

Qui, d’ailleurs, est mieux placé que l’auteur lui-même pour juger des stratégies à adopter afin de trouver le meilleur équilibre entre traduction et adaptation ? Clémence Bauer se penche sur l’œuvre d’un romancier suisse italien s’autotraduisant en français : Pierre Lepori. Son cas est symptomatique de la volonté de la Suisse de transformer la mosaïque de monolinguismes à quoi ressemble encore aujourd’hui le pays en une véritable Confédération multilingue.

Aux antipodes de l’autotraduction, la pratique qui consiste à traduire à partir d’une traduction peut sembler peu recommandable éthiquement, et pourtant elle s’impose parfois (provisoirement, s’entend) dans le cas de langues peu pratiquées. Inkar Kuramayeva se penche ainsi sur le cas fort intéressant de l’Abaï de l’écrivain kazakh Moukhtar Aouézov, qui a été traduit en français et en anglais à partir d’une traduction russe.

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Le problème de la double traduction, c’est qu’elle tend un écran entre le traducteur et l’éthos discursif du texte original. De fait, seule une traduction tenant compte des éthé discursifs mobilisés dans le texte source peut être pleinement convaincante : c’est ce qui appert de l’article de Yana Grinshpun, qui étudie les traductions de Taras Boulba de Gogol en français et en espagnol.

Le volume se clôt sur un article de Nikol Dziub et Augustin Voegele, qui se penchent sur les traductions russes de Lucienne de Jules Romains et des Faux-Monnayeurs d’André Gide, traductions que l’on doit toutes deux à Adrian Frankovski. Tout en signalant les vertus du « littéralisme » propre aux traductions littéraires soviétiques des années 1920, ils soulignent le fait que « les contraintes culturelles font que le non-dit, qui s’exprime dans tel lieu de l’original, ne pourra s’exprimer qu’ailleurs dans la traduction, tout l’art du traducteur étant alors de déplacer l’épiphanie, pour rendre possible le transfert interculturel de ce qui se manifeste dans le texte tout en étant tu ».

On aura compris que la traduction est un art de l’approximation : ce qui constitue l’objet de la quête du traducteur, c’est le juste milieu entre fidélité et trahison.

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Mathilde Fontanet

La traduction de la dimension culturelle sous l’angle du lecteur implicite

Résumé : Notre propos est de rappeler les notions de lecteur implicite (définie par Wolfgang Iser en 1976), de lecteur présumé et de lecteur empirique, puis de montrer qu’elles peuvent être mises à profit pour caractériser les ajustements culturels opérés dans le cadre d’une traduction. Pour gérer la dimension culturelle du texte qui lui est confié, le traducteur fonde en partie ses choix sur la notion qu’il a du différentiel cognitif et émotionnel entre le lecteur implicite du texte original et son propre lecteur présumé. Un commentaire sur les traductions de la nouvelle « Araby », de James Joyce, illustre ce point de vue.

Mots-clés : traductionculturelecteur implicitelecteur présumélecteur empiriqueJames Joyce

The Role of the Implied Reader in the Translation of a Text’s Cultural Dimension

Abstract: The keywords of the paper are the “implied reader” (defined by Wolfgang Iser), the “assumed reader” and the “empirical reader”. In order to deal with the cultural dimension of the text to translate, the translator has to be aware of the cognitive gap between the “implied reader” of the original text and his own “assumed reader”. James Joyce’s short story “Araby” and its French translations are a good example of this process.

Keywords: translationcultureimplied readerassumed readerempirical readerJames Joyce

Introduction

Le traitement de la dimension culturelle d’un texte au cours de sa traduction peut être considéré sous plusieurs angles. Il peut notamment être examiné dans la perspective de l’analyse, par le traducteur1, du différentiel de compétences encyclopédiques que présentent le lecteur implicite de l’original et le lecteur présumé de la traduction.

Après avoir défini trois types de lecteurs cibles évoqués dans le cadre de la réflexion traductologique (section 1), je montrerai comment ceux-ci ←13 | 14→interviennent dans la gestion des aspects culturels d’un texte à traduire (section 2), puis j’illustrerai mon propos à l’aide de trois traductions françaises de la nouvelle « Araby » de James Joyce (section 3).

J’utiliserai les termes ci-dessous selon les définitions suivantes :

Le lecteur présumé est le lecteur que l’auteur d’un texte a en tête en écrivant. Imaginé selon des informations concrètes ou né d’une pure vue de l’esprit, il se caractérise par les compétences et les attentes qui lui sont attribuées.

Le lecteur implicite est le lecteur qu’il est possible d’esquisser sur la seule base du texte. Il émane des traces discursives que l’auteur laisse de son lecteur présumé. Figé dans le texte, il s’associe aux qualités (connaissances, expérience, sensibilité) nécessaires pour le comprendre. À titre d’illustration, si le lecteur présumé est un spécialiste de paléontologie, l’auteur utilisera sans hésiter des termes du domaine. La présence de ces termes dans le texte permettra ensuite de déduire que le lecteur implicite est un paléontologue.

Les lecteurs empiriques sont les lecteurs réels : ceux qui lisent effectivement le texte.

Le terme de culture sera utilisé dans son sens le plus étendu et désignera « ce tout complexe comprenant les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés et habitudes acquises par l’homme dans l’état social » (Tylor, 1876 : 3).

1 Les lecteurs cibles

La perspective d’être lu sous-tend tout geste d’écriture. Consciemment ou non, l’auteur est guidé par l’idée qu’il se fait des connaissances, de la sensibilité et des attentes de ses lecteurs présumés. Qu’il souhaite les informer, les convaincre ou les émouvoir, s’il entend produire sur eux l’effet souhaité, il doit opter pour un vocabulaire, une syntaxe et des références adaptés à leurs compétences probables. Bien évidemment, le profil du lecteur présumé est approximatif et, de plus, aucun auteur ne parvient à cibler parfaitement la personne qu’il a en tête. De ce fait, il n’est jamais possible de reconstituer précisément le lecteur présumé par l’observation du texte. À sa place, c’est le lecteur implicite qui vient s’inscrire en filigrane dans le texte, où il marque en quelque sorte l’empreinte du lecteur présumé – et c’est lui qui émerge lorsqu’on recense les connaissances encyclopédiques, le degré de sensibilité et les autres dispositions nécessaires pour comprendre le texte.

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1.1 Le lecteur présumé

Lorsqu’il élabore son texte, l’auteur – ou le traducteur – prend en règle générale pour repère virtuel un lecteur prototype, dont le profil se situe entre sa notion du lecteur idéal (souvent proche du lecteur qu’il serait lui-même si on lui soumettait son texte) et sa notion du lecteur probable (inspirée des diverses personnes susceptibles de le lire). Ainsi, l’auteur projette sur le lecteur présumé ses propres valeurs et connaissances, qu’il corrige en fonction de sa perception du contexte socioculturel où il prévoit de diffuser le texte.

Le lecteur présumé ne nous intéresse pas ici au premier chef, car il n’a pas d’existence textuelle. Selon la définition que nous en avons donnée, il est toutefois à l’origine du lecteur implicite, qui est en quelque sorte son reflet dans le texte.

1.2 Le lecteur implicite

Le lecteur qui habite le texte est le lecteur implicite. Wolfgang Iser (1985 : 63), dans sa réflexion sur la lecture du texte littéraire, relève que chaque lecture est nécessairement sélective : il est aussi impossible « d’épuiser le potentiel de sens du texte de fiction » que d’en « déployer simultanément la multiplicité des sens possibles » (ibid.). Iser définit le lecteur implicite comme portant en soi toutes les lectures compatibles avec ce potentiel (ibid. : 62). Sans existence réelle, ce lecteur

incorpore l’ensemble des orientations internes du texte de fiction pour que ce dernier soit tout simplement reçu. [Il] n’est pas ancré dans un quelconque substrat empirique, il s’inscrit dans le texte lui-même. Le texte ne devient une réalité que s’il est lu dans des conditions d’actualisation [qu’il] doit porter en lui-même, d’où la reconstitution du sens par autrui. (ibid. : 70)

Tel qu’Iser le définit, le lecteur implicite est « imposé dans le texte » (ibid. : 75), marquant « un horizon conceptuel auquel peut être renvoyée la multiplicité des actualisations historiques et individuelles du texte » (ibid.). Il est très proche du lecteur modèle d’Umberto Eco (1985 : 68), qui a établi que « [l];’auteur présuppose la compétence de son Lecteur Modèle et en même temps il l’institue » : « prévoir son Lecteur Modèle ne signifie pas uniquement “espérer” qu’il existe, cela signifie aussi agir sur le texte de façon à le construire » (ibid.). Le lecteur modèle d’Eco reste toutefois moins bien défini, car il s’apparente à la fois au lecteur présumé et au lecteur empirique :

Un auteur doit se référer à une série de compétences (terme plus vaste que « connaissance de codes ») qui confèrent un contenu aux expressions qu’il emploie. C’est pourquoi il prévoira un Lecteur Modèle capable de coopérer à l’actualisation textuelle de la façon ←15 | 16→dont lui, l’auteur, le pensait et capable aussi d’agir interprétativement comme lui a agi générativement. (ibid. : 68)

Eco ne semble pas opérer de distinction entre le lecteur inscrit dans le texte et celui qui le lira. Parallèlement, tout en évoquant « les intentions virtuellement contenues dans l’énoncé » (ibid.), il n’exclut pas que le lecteur empirique puisse être assimilé au lecteur modèle : « Le lecteur empirique, pour se réaliser comme Lecteur Modèle, a des devoirs “philologiques” : il se doit de récupérer, avec la plus grande approximation possible, les codes de l’émetteur » (ibid. : 78). Le lecteur implicite d’Iser, parce qu’il n’a pas d’autre existence que textuelle et qu’il ne se confond jamais avec le lecteur empirique, est un concept mieux délimité et, par conséquent, plus utile dans ce contexte.

1.3 Le lecteur empirique

Le lecteur empirique, qui, à l’inverse du lecteur implicite, reste extérieur au texte, s’appuie sur un certain nombre de repères. Il ne peut ignorer que le texte a été écrit pour un lecteur présumé et, lorsqu’il est confronté à un passage confus, lacunaire ou incohérent, il cherche à cerner le lecteur implicite afin de se repérer. En cas de difficulté, il peut en outre se référer à sa notion du « lecteur moyen » (tributaire de la réalité socio-économique et culturelle) ou s’aider d’éventuelles informations paratextuelles. Quoiqu’il soit lui-même marqué par son contexte socio-économique et culturel, rien ne l’empêche d’interpréter le texte de façon imprévisible. Comme l’écrit Francine Cicurel (2004 : 1), le « lecteur peut fort bien […] tisser sa rêverie lectrice dans le fil du texte ou laisser libre cours à une interprétation personnelle ». De même, Michael Riffaterre (1980 : 5) souligne sa subjectivité, en faisant valoir que l’établissement des références intertextuelles « varie selon le lecteur : les passages que celui-ci réunit dans sa mémoire, les rapprochements qu’il fait, lui sont dictés par l’accident d’une culture plus ou moins profonde plutôt que par la lettre du texte ». Le lecteur implicite impose toutefois des limites au lecteur empirique, qui ne peut se projeter totalement dans le texte sans se heurter à lui.

1.4 Le lecteur traducteur

Le traducteur fait partie des rares lecteurs empiriques qui laissent une trace textuelle, mais celle-ci s’inscrit bien entendu dans le texte cible et non pas dans l’original. Sa lecture est dès le départ empreinte du dessein de restitution. Elle est double et orientée : tout en percevant, il s’observe en train de percevoir ; tout en décryptant, il envisage déjà des possibilités de reformulation. Sa lecture se ←16 | 17→distingue par sa rigueur et sa vigilance. Comme l’écrit Michel Morel (2006 : 36), « il n’y a pas de bonne traduction sans une lecture virtuose ».

Quel que soit son éloignement temporel, géographique ou culturel du contexte dans lequel l’original a été écrit, le traducteur a pour mission de déceler et de restituer tout ce qui est important dans le texte. Pour établir ses priorités (pour distinguer entre les grands enjeux et les éléments circonstanciels, de même qu’entre les effets décisifs et ceux qui sont accessoires), il se fonde non pas sur la « volonté de l’auteur » (qui n’est jamais qu’hypothétique), mais sur le lecteur implicite, qui reste la meilleure clé d’accès au texte.

Le traducteur mesure le différentiel cognitif entre le lecteur implicite originel et son propre lecteur présumé. Pour restituer la dimension culturelle du texte, il se demande notamment si les deux disposent de la même encyclopédie et sont soumis à des normes similaires. Enfin, lorsqu’il produit son texte, il ne s’emploie pas uniquement à restituer le sens et la forme qu’il perçoit dans l’original, mais procède à des ajustements pour tenir compte du différentiel cognitif mesuré.

1.5 Les lecteurs cibles de la traduction

Dans une large mesure, la lecture d’une traduction s’apparente à celle d’un original. Le traducteur a son lecteur présumé, la traduction a son lecteur implicite, et les lecteurs empiriques sont ceux qui actualisent le texte. Comme l’écrit Lance Hewson (1995 : 158), le traducteur « ne choisit pas son lecteur, mais il choisit parmi une gamme de possibilités offertes par la langue d’arrivée. C’est par son choix [qu’il] nous éclaire sur son image du lecteur ». Andrew Chesterman (1997 : 55–56), dans sa réflexion sur les normes, évoque l’influence de ce lecteur présumé sur les choix du traducteur en raison du contexte socioculturel, de la situation économique et des conventions stylistiques. Une part de projection subjective du traducteur réside toutefois probablement aussi dans son lecteur présumé.

Le lecteur présumé du traducteur s’inscrit naturellement dans le texte traduit, sous la forme du lecteur implicite, celui-ci venant plus ou moins refléter son encyclopédie, sa situation sociale, sa psychologie, sa sensibilité littéraire et son ancrage géographique, temporel et culturel. Le lecteur implicite de la traduction a un profil plus ou moins éloigné de celui de l’original. Comment le traducteur cerne-t-il le lecteur implicite originel ? Il lui suffit en fait de faire appel à son esprit logique, à son bon sens et à sa sensibilité. En s’inspirant des maximes de Paul H. Grice (voir 1975), on peut considérer que, lors de la lecture d’une œuvre de fiction, le traducteur se fonde sur tous les éléments qu’il trouve dans le texte, dans l’idée que celui-ci

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comporte autant d’informations que nécessaire pour assurer la compréhension du lecteur implicite, sans contenir d’information superflue (maxime de quantité) ;

doit toujours paraître cohérent du point de vue de la narration aux yeux du lecteur implicite (maxime de qualité ou de cohérence littéraire) ;

est nécessairement efficace et pertinent du point de vue de l’intrigue et de la caractérisation des personnages pour permettre la compréhension du lecteur implicite (maxime de pertinence) ;

est présenté sous la forme optimale pour atteindre ou toucher le lecteur implicite (maxime de manière).2

Lorsqu’il prévoit une incompatibilité entre son lecteur présumé et le lecteur implicite originel, le traducteur procède à un reciblage. À titre d’exemple, examinons comment les différentes occurrences du mot tea (lorsqu’il ne désigne pas la boisson) ont été traduites dans la nouvelle « Clay » de James Joyce (1975 : 97) : « The matron had given her leave to go out as soon as the women’s tea was over, and Maria looked forward to her evening out. »

Le tea dont il est question ici est un repas complet – à ne pas confondre avec le thé continental, qui est pour sa part une « [l];égère collation du milieu de l’après-midi où l’on sert du thé ou d’autres boissons généralement accompagnés de pâtisseries » (TLF). Le tableau no 1 présente les quatre occurrences du mot « tea » (au sens de repas) dans le texte de Joyce, ainsi que leurs traductions.

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Le lecteur implicite originel sait à n’en pas douter que le tea est un repas, généralement pris par des personnes de condition modeste, qui va bien au-delà de la collation. Il est probable qu’Yva Fernandez (1926) l’ait mal cerné, car le lecteur implicite de sa traduction est censé assimiler le thé à un goûter pris à six heures. Jacques Aubert (1974), qui est en l’occurrence le plus cohérent des traducteurs, a manifestement considéré qu’il n’y avait pas ici de différentiel cognitif, car son propre lecteur implicite a la même conception du thé que son homologue anglophone du tea. Enfin, le lecteur implicite de Benoît Tadié (1994) doit comprendre que le repas dont il est question tient à la fois du thé et du dîner. Considérant probablement qu’il y avait là un différentiel cognitif, il a procédé à un ajustement impressionniste en donnant des éléments à partir desquels le lecteur se ferait une idée approximative du repas concerné.

Le traducteur (au même titre que tout autre lecteur) peut avoir du mal à cerner le lecteur implicite d’un texte qui a été produit dans un contexte très éloigné du sien. Si ce lecteur n’émerge pas assez distinctement, il peut prêter à confusion et ne pas exclure des lectures fortement tributaires du contexte de réception. Ainsi, une ironie ou une parodie mal signalée peuvent être prises au premier degré.

Enfin, le lecteur empirique d’une traduction ne se distingue pas nécessairement de celui d’une œuvre originale, si ce n’est qu’il est susceptible de se rappeler (du moins parfois) que le texte qu’il lit est de nature seconde. Dans certains cas, cela peut l’amener à se montrer plus suspicieux – surtout s’il est lui-même traducteur – et à supposer la présence d’ajustements ou de déviations dans le texte.

2 La dimension culturelle dans un texte

2.1 Définition

Il semble difficile de circonscrire la dimension culturelle d’un texte, car la culture imprègne la langue et les aspects formels, mais aussi le propos et, dans le cas des fictions, les personnages et le contexte.

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Selon une définition de l’UNESCO (1982 : 1),

dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.

Le traducteur, au moment d’opérer ses choix, peut tenir compte de la portée du fait culturel dans le texte (selon qu’il est thématisé ou a une valeur purement contextuelle) ainsi que de la fonction qu’il y remplit (selon qu’il colore la voix narrative, tend à caractériser un personnage ou fait partie de l’intrigue ou du propos).

2.2 L’analyse des aspects culturels de l’original

C’est souvent pour sa difficulté qu’est évoquée la traduction des aspects culturels. Aussi fait-on la part belle aux problèmes de restitution des realia, des proverbes et des allusions aux traditions ou aux œuvres de la culture source. Toutefois, outre l’ingéniosité et la créativité dont le traducteur doit faire preuve pour résoudre ceux-ci, il doit aussi opérer des choix de nature stratégique ou éthique, qui sont essentiellement fondés sur la réflexion et le bon sens. En tout temps, il doit se demander quelle est la fonction de l’élément culturel et quels en sont les effets. Cerner le lecteur implicite originel lui est très utile pour définir des priorités.

Relativement souvent, l’aspect culturel peut être restitué pour ainsi dire tel quel dans la traduction. C’est le cas lorsque

les éléments culturels sont communs aux deux cultures ;

la culture source est relativement bien connue dans le contexte cible ;

les éléments concernés sont facilement interprétables dans la culture cible ;

l’élément est de portée mineure, de sorte que l’incertitude qui plane autour de lui n’entrave pas la lecture et semble nettement moins dommageable qu’une intervention du traducteur.

Parmi les manifestations de la culture dans l’original, il paraît judicieux de distinguer entre les aspects culturels marqués ou thématisés (qui méritent d’être répercutés dans la traduction) et les éléments contextuels (qui, s’ils sont mis en relief dans la traduction, risquent d’entraîner un décalage du point focal, en prenant une importance exagérée, au détriment des enjeux réels du texte). Par exemple, s’il est question, dans l’original, d’une chanson, d’un poème ou d’un livre dont n’est évoqué que le titre, le traducteur, par la lecture du texte (et – au besoin – d’éventuels compléments d’information trouvés en dehors), va déterminer la manière ←20 | 21→dont le lecteur implicite originel y réagit. Cette évocation a-t-elle une signification particulière (en faisant écho à un thème ou en s’inscrivant en contrepoint du propos) ? En fonction de la réponse qu’il apporte à cette question, le traducteur décide ensuite du sort à réserver à la référence.

2.3 La langue en tant qu’élément culturel

Selon Jean-Jacques Lecercle (2004 : 100), « le sens d’un énoncé est donné dans son interprétation », qui repose largement sur ce qu’il propose d’appeler la « conjoncture linguistique ». Celle-ci combine notamment « l’état de l’encyclopédie (ensemble des savoirs et croyances de la communauté des locuteurs) [et] l’état de la langue (sédimentation de l’histoire de la communauté des locuteurs) » (ibid.).

Il s’ensuit que, parce que l’état de l’encyclopédie fluctue au fil du temps (des éléments tombent dans l’oubli et d’autres se font jour) et que le patrimoine culturel commun est lui aussi évolutif, un même texte ne saurait être interprété de la même manière à des époques différentes. Il reste néanmoins le plus souvent possible de lire les œuvres datant de plusieurs décennies, soit parce que leur lecteur implicite oriente le lecteur empirique et permet à celui-ci d’ajuster sa perspective, soit parce qu’il permet d’autres lectures : le texte peut trouver un nouveau sens dans un contexte nouveau. Comme le fait valoir Gadamer (1976 : 243),

[l];a référence au lecteur originel, tout comme la référence au sens voulu par l’auteur, ne semblent représenter qu’une règle herméneutique et historique très rudimentaire qui n’est pas réellement autorisée à limiter l’horizon du sens des textes. Ce qui est fixé par écrit s’est détaché de la contingence de son origine et de son auteur et s’est libéré positivement pour une nouvelle relation. Des concepts normatifs comme l’opinion de l’auteur et la compréhension du lecteur originel ne représentent, en vérité, qu’une place vide qui se comble au gré des circonstances de la compréhension.

À l’inverse, si une traduction récente ne pose en général pas de difficulté à son lecteur empirique, normalement proche de son lecteur implicite, il peut en aller tout autrement d’une traduction ancienne, nécessairement rattachée à la réalité de la culture cible de l’époque de sa parution. Son lecteur empirique, parce qu’il reçoit une image dédoublée, a de la peine à distinguer la culture source. Pour peu que le traducteur ait procédé à des ajustements ou pris soin d’orienter la perspective en fonction de la culture ou de la langue cible de son époque, le lecteur implicite de la traduction est trop marqué par la conjoncture linguistique qui s’y associe. La perspective du lecteur implicite renvoie le lecteur empirique actuel à un contexte qui n’est ni le sien, ni celui du lecteur implicite originel – et la traduction lui impose un détour malvenu.

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Il s’agit souvent, pour le traducteur, de déceler comment le lecteur implicite originel est censé percevoir les aspects culturels inscrits dans la langue : viennent-ils renforcer le propos, le problématiser, mettre en avant la langue elle-même ou produire un autre effet ? Selon les cas, le traducteur peut redéfinir leur effet et leur fonction, mais sans appauvrir le texte.

3 Quelques exemples tirés de la traduction d’ « Araby » de James Joyce

Dans plusieurs lettres, Joyce a indiqué que les lecteurs présumés du recueil Dubliners étaient les habitants de Dublin de son époque. Comme le fait valoir Régis Salado (2001 : 7),

[c];ette dimension locale des textes composant Dubliners, que marquent à la fois leur ancrage référentiel et leur dimension d’adresse aux dublinois [sic], est pleinement avérée par la généalogie du projet joycien, telle qu’on peut la reconstituer à travers la correspondance des années 1904–1907.

En fait, Joyce semble même avoir eu un projet bien précis en écrivant ses nouvelles : aider ses compatriotes à s’extraire de leur léthargie. Dans une lettre à son éditeur, Grant Richards, il explique son intention :

I believe that in composing my chapter of moral history in exactly the way I have composed it I have taken the first step towards the spiritual liberation of my country. (Lettre du 20 mai 1906 à Grant Richards.) [Selon moi, en composant mon chapitre de morale historique précisément sous cette forme, j’ai amorcé la libération spirituelle de mon pays.] (Joyce, 1975 : 88)

Il entendait même amener les Irlandais à progresser en leur offrant une image d’eux-mêmes :

I seriously believe that you will retard the course of civilisation in Ireland by preventing the Irish people from having one good look at themselves in my nicely polished looking-glass. (Lettre du 23 juin 1906 à Grant Richards.) [Je suis absolument convaincu que, en empêchant les Irlandais de se contempler eux-mêmes tels qu’ils sont dans le miroir soigneusement poli que je leur tends, vous retarderez la progression de la civilisation en Irlande.] (ibid. : 90)

On peut distinguer ici le projet de l’auteur et la portée de l’œuvre. Joyce s’était fixé un but, que ses tribulations éditoriales l’ont empêché de réaliser, les Irlandais ayant finalement été les derniers à pouvoir acheter le recueil. Dès le départ, les lecteurs empiriques n’ont donc pas correspondu au lecteur présumé. Le recueil n’en a toutefois pas souffert, car le lecteur implicite permettait d’autres lectures : plutôt que de dénoncer une situation pour amener le lecteur à réagir, ←22 | 23→l’œuvre brosse le tableau d’une ville, Dublin, qui peut être considérée en tant que ville irlandaise ou dans une perspective plus universelle.

Même si la mission de Joyce s’inscrivait dans un contexte sociopolitique bien précis, son talent a assuré à l’œuvre un parcours tout différent. En définitive, le lecteur implicite de ses nouvelles ne fait pour ainsi dire pas obstacle aux lecteurs empiriques actuels, même si ses lecteurs présumés étaient très restreints.

Salado (2001 : 9–10), quant à lui, reprenant la terminologie d’Eco, souligne

que les dublinois [sic] sont effectivement les destinataires les mieux à-même d’effectuer les actes de coopération textuelle programmés par Dubliners […] [et] que le « Lecteur Modèle » construit par le texte coïncide pour une part (la part de la compétence encyclopédique dublinoise) avec les lecteurs empiriques visés par Joyce.

Pourtant, si nous observons le texte tel qu’il nous est parvenu (et donc sans le paratexte), rien n’indique que le lecteur implicite doive posséder « la compétence encyclopédique dublinoise ». Passons les différents enjeux culturels d’ « Araby » en revue.

La nouvelle commence par la description – probablement très fidèle – d’une rue :

North Richmond Street, being blind, was a quiet street except at the hour when the Christian Brothers’ School set the boys free. (Joyce 1914)
« NORTH RICHMOND STREET », finissant en impasse, était une rue tranquille, sauf à l’heure où les garçons sortaient de l’école chrétienne des frères. (du Pasquier 1926)
North Richmond Street, se terminant en cul-de-sac, était une rue tranquille sauf à l’heure où les Frères des Écoles chrétiennes lâchaient leurs élèves. (Aubert 1974)
North Richmond Street1 étant sans issue, c’était une rue calme sauf à l’heure où l’école des Frères Chrétiens2 libérait ses élèves. (Tadié 1994)
1 Rue située au nord de la ville. La famille Joyce y vécut, au no 17, entre 1894 et 1896.
2 École dépendant d’un ordre enseignant fondé en 1802 ; elle assurait une éducation catholique aux enfants des familles pauvres.

Benoît Tadié, le traducteur le plus récent, a ajouté deux notes de bas de page. Pourtant, le différentiel cognitif n’exigeait pas la première : la North Richmond Street suggère par son nom qu’elle se trouve au nord de la ville et le lecteur implicite originel ne pouvait savoir que Joyce y avait vécu. De plus, si Joyce avait voulu s’appuyer sur la compétence dublinoise du lecteur, il n’aurait pas pris la peine de ←23 | 24→décrire la rue. Or, il le fait en usant d’adjectifs (blind et quiet) qui annoncent la léthargie et la contrainte qui s’exprimeront tout au long de la nouvelle. La rue est présentée non pas dans sa réalité objective, mais sous une perspective littéraire. Il s’agit donc d’une note de philologue et non de traducteur.

La deuxième note de bas de page, en revanche, pourrait se justifier par le différentiel cognitif. Toutefois, elle non plus n’est pas nécessaire, car le caractère religieux de l’ordre des Christian Brothers, suffisamment explicite, permet au lecteur implicite originel d’opérer l’association entre religion et prison suscitée par le texte. Tadié est le seul à l’avoir bien restituée, en traduisant set free par libérait.

Le narrateur décrit sa vie quand il était enfant dans le quartier, insistant sur l’obscurité, le silence et l’atonie. Tout au long du récit, le lecteur implicite est amené à observer la passion romantique du garçon et à sentir la démesure de son ardeur (« my heart leaped » [mon cœur bondissait dans ma poitrine], « my confused adoration » [mon adoration désorientée]), qui contraste avec la description terne et sommaire de la fille aimée (« soft rope of her hair » [douce corde que formaient ses cheveux], « brown figure » [silhouette brune]). Finalement, le garçon qui, dans un sublime élan romantique, voulait aller acheter un cadeau à sa voisine adorée au bazar Araby, dont le nom exerce sur lui une fascination exotique, y arrive trop tard – par la faute de son oncle buveur et insouciant. Il n’y trouve plus qu’un stand, tenu par une jeune fille flirtant avec de jeunes Anglais, où tous les articles sont bien trop chers pour lui.

Parmi les éléments du différentiel cognitif figure la compréhension de quelques realia, notamment l’area (un sous-bassement devant les maisons, séparé du trottoir par une grille, où descendait un escalier donnant accès à la porte d’entrée du sous-sol) ou les cottages (dans le contexte de l’époque, de petits logements modestes où habitaient des ouvriers agricoles, des villageois ou des mineurs).

Des livres sont également évoqués : The Abbot, de Walter Scott, The Devout Communicant, et The Memoirs of Vidocq. Ici, le lecteur implicite originel en sait probablement un peu plus que le lecteur présumé du traducteur, mais la perte n’est pas grande, car Walter Scott et Vidocq restent des auteurs connus et il est clair que les deux premiers livres traitent de thèmes religieux. Tadié, jugeant le différentiel cognitif trop grand, a assorti chaque œuvre d’une note de bas de page. Pourtant, l’enjeu n’est probablement pas ici d’en savoir plus sur chacune d’elles, mais de capter le caractère inhabituel des motivations du narrateur, qui déclare préférer le dernier ouvrage parce que ses pages sont jaunies : son attirance (comme dans le contexte amoureux ou sa rêverie autour du bazar) est inspirée par un élan spontané davantage que par les qualités de son objet.

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Par la suite, une chanson est évoquée (un come-all-you sur O’Donovan Rossa) de même qu’un poème (The Arab’s Farewell to His Steed). Ici encore, Tadié apporte quelques informations complémentaires. Toutefois, leur contenu ne revêt guère d’importance pour le lecteur implicite originel. Il suffit, pour que le texte « fonctionne », que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’œuvres du patrimoine irlandais.

En fin de compte, le seul élément stratégique du différentiel cognitif est l’interprétation d’un petit détail, dont la portée pourrait échapper à un lecteur ne connaissant pas le contexte politique de l’Irlande à l’époque. À la fin de la nouvelle, le narrateur raconte son arrivée au bazar qu’il lui tenait tant à cœur de visiter :

At the door of the stall a young lady was talking and laughing with two young gentlemen. I remarked their English accents and listened vaguely to their conversation. (Joyce 1914)
À la porte de la boutique, une jeune fille causait et riait avec deux jeunes gens. Je remarquai leur accent anglais et j’écoutai vaguement leur conversation. (du Pasquier 1926)
À l’entrée du comptoir, une jeune personne parlait et riait avec deux jeunes gens. Je remarquai leur accent anglais et écoutai vaguement leur conversation. (Aubert 1974)
À la porte du stand une jeune demoiselle bavardait en riant avec deux jeunes messieurs. Je remarquai qu’ils avaient des accents anglais et prêtai une oreille distraite à leur conversation. (Tadié 1994)

La quête chevaleresque du garçon se solde par un échec. L’élément qui le dégrise le plus est sans doute le fait que la vendeuse l’accueille comme un importun parce qu’elle est en train de flirter avec des jeunes gens à l’accent anglais. Ce petit détail est un indice décisif pour le lecteur implicite originel : l’Angleterre a si bien colonisé l’Irlande que la plus romantique des rêveries orientales conduit encore à la Couronne.

Le différentiel cognitif pourrait justifier ici une intervention du traducteur, telle que l’insertion d’une note du traducteur ou le remplacement de « je remarquai » par « je frémis en entendant » ou par « ce qui me restait de ferveur s’évanouit lorsque j’entendis ». Dans l’ensemble de la nouvelle, les problèmes posés par le différentiel cognitif sont largement compensés par la portée littéraire du texte. La compétence « connaissance des rues de Dublin » n’est pas nécessaire pour les lecteurs empiriques actuels. Joyce, en présentant aux Dublinois une ville correspondant à la réalité extralinguistique, entendait certes les encourager ←25 | 26→à modifier leur comportement, mais l’enjeu est différent pour le lecteur actuel, qui, où qu’il habite, part d’ailleurs certainement du principe que les rues décrites sont de vraies rues. Le texte se lit avec émotion et ce qui est au fondement des impressions du lecteur, ce sont les rues de la ville telles qu’elles sont décrites par la plume de Joyce (avec ses effets littéraires), et non leur connaissance préalable. Pour le lecteur, la fonction initiale du texte n’a pas de raison d’être : aucune prise de conscience n’est nécessaire, et ce qui était au départ une dénonciation ponctuelle a pris un caractère plus diffus, pour se muer en un commentaire sur la situation des pays colonisés culturellement ou sur l’être humain en général.

De la sorte, le différentiel cognitif nécessitant une intervention du traducteur se joue dans la compréhension des mots dont le sens a évolué ou dont le référent a disparu (ils exigent une recherche et peuvent poser des problèmes de reformulation) et dans le décodage de quelques détails chargés d’implicite.

Conclusion

La traduction des éléments culturels d’un texte se fonde sur une analyse de leurs fonctions respectives (qui déterminera dans quelle mesure et sous quelle forme chacun d’eux sera restitué) ainsi que sur la mesure du différentiel entre les compétences cognitives du lecteur implicite originel et celles du lecteur présumé du traducteur (qui déterminera s’il est utile d’intervenir pour combler des lacunes problématiques chez le lecteur présumé). Comme l’a indiqué Iser, tout texte comporte des indices permettant de déduire quelles qualités sont nécessaires pour le décoder. Ces qualités sont celles de son lecteur implicite.

Pour cerner le lecteur implicite de l’original, le traducteur sonde celui-ci pour en déceler les plus infimes mécanismes et composants : il repère les éléments signifiants et formels, s’assure que le sens des mots n’a pas évolué au fil du temps et prête attention à des détails qui peuvent sembler anodins. Lorsqu’il a recensé les facteurs culturels, le traducteur doit procéder à une analyse pour déterminer leur importance. Si l’élément culturel est stratégique, il est nécessaire de le reproduire, quitte à intervenir dans le texte. En revanche, s’il est purement contextuel ou circonstanciel, il peut être modulé ou transposé.

Cette analyse n’est pas simple, car on peut se méprendre sur l’importance réelle d’un facteur culturel. Dans la traduction d’une œuvre littéraire, trop se focaliser sur la restitution « à l’identique » d’aspects culturels secondaires peut avoir des effets pervers. D’une part, tout le projet est en soi illusoire compte tenu de la différence entre les langues et entre les contextes de lecture. D’autre part, tenir à tout prix à donner accès à la culture source (un point de vue prôné par de ←26 | 27→nombreux théoriciens, mais relativement peu concrétisé dans la pratique) peut compromettre la portée littéraire du texte.

En mesurant le différentiel cognitif entre le lecteur implicite originel et son lecteur présumé, le traducteur s’aperçoit souvent qu’il est moindre que prévu, car le texte source comporte en soi beaucoup d’éléments permettant de combler leur écart culturel. En s’exagérant l’importance de l’écart culturel, le traducteur risque de le présenter en tant qu’écart, sans pour autant donner véritablement accès à la culture source à son lecteur. Il risque aussi de ne produire qu’un effet superficiel d’exotisme, en passant à côté de la profondeur de l’œuvre, souvent plus universelle.

La fonction des éléments culturels mérite donc d’être examinée et analysée avant tout choix traductif. Si elle est d’ordre contextuel, les placer au premier plan peut amener le lecteur à se concentrer sur un élément secondaire et à se perdre dans un regard exotisant au détriment du sens plus essentiel du texte. En revanche, si la compréhension de l’élément culturel est décisive, le traducteur, après avoir mesuré le différentiel cognitif, devrait s’efforcer de le combler. Il peut alors procéder à un étoffement, ajouter une note de bas de page, intervenir dans une préface, une postface ou un glossaire, ou trouver une autre solution.

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1 Pour ne pas surcharger le texte, le masculin est adopté dans son sens générique, de sorte que les mots traducteur et lecteur renvoient aussi, respectivement, aux traductrices et aux lectrices.

2 Ces maximes, appliquées au texte, se rapprochent de l’anticipation de la perfection définie par Hans Georg Gadamer dans Vérité et méthode et que Jean Grondin (2012 : 61) résume ainsi : « Cette anticipation pose que le texte à interpréter forme une unité parfaite de sens. Ce qui se trouve d’abord présupposé, c’est la cohérence intégrale d’un texte : c’est elle qui me conduit à réviser mes anticipations quand je lis quelque chose qui ne s’accorde pas avec mes premières ébauches. Jusqu’à nouvel ordre, c’est le texte qui a raison. J’en arrive ainsi à corriger ma première anticipation inchoative à la lumière du sens du texte, que je ne parvenais pas encore à saisir ».

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Nadejda Tarassova

Le transfert culturel dans la traduction littéraire : les nouvelles d’Ivan Bounine en français

Résumé : La problématique principale de la présente étude est celle des stratégies permettant de franchir l’écart culturel dans le cadre d’une traduction littéraire. Nous nous concentrons sur la traduction française (1987), par Jean-Luc Goester et François Laurent, des nouvelles d’Ivan Bounine recueillies dans Les Allées sombres (1938–1944). Il s’agit, dans un premier temps, après une brève présentation du contexte de création des nouvelles, de commenter les stratégies et les procédés mobilisés par les traducteurs des Allées sombres. Dans un second temps, nous nous penchons sur la question de la possibilité et de la finalité de la traduction des textes littéraires.

Mots-clés : transferts culturelstraduction littéraireIvan Bouninelecteuraltérité

Cultural Transfer and Literary Translation: the Case of Ivan Bunin’s Short Stories

Abstract: The paper focuses on the question of cultural transfers in literary translation: its main aim is to analyse some strategies the translators use in order to translate the cultural elements of a literary work. The case of Jean-Luc Goester and François Laurent’s translation (1987) of Ivan Bunin’s Les Allées sombres (1938–1944) is particularly interesting, as the 1933 Nobel Prize Winner’s short stories are culturally extremely complex. The first part will be dedicated to the presentation of the context in which the short stories were written, and the author will make comments on the strategies and processes used by the translators. In the second part, the question of the possibility and the purpose of literary translation will be addressed.

Keywords: cultural transfersliterary translationIvan Buninreaderalterity

Introduction

La problématique principale de la présente étude est celle des stratégies traductives permettant de franchir l’écart culturel dans le cadre d’une traduction littéraire. Nous nous concentrerons sur la traduction française (1987), par Jean-Luc Goester et François Laurent, des nouvelles d’Ivan Bounine recueillies dans Les Allées sombres (1938–1944). Il s’agira, dans un premier temps, après une brève présentation du contexte de création des nouvelles, de commenter les stratégies et les procédés mobilisés par les traducteurs des Allées sombres. Dans un second ←29 | 30→temps, nous nous pencherons sur la question de la possibilité et de la finalité de la traduction des textes littéraires.

Le corpus étudié présente une grande variété d’éléments culturels, des faits « de surface » (référents de la réalité russe du début du XXe siècle) à la profondeur sémantique et symbolique du texte (la fameuse « tonalité bouninienne ») en passant par différents cas d’implicite culturel.

L’analyse contrastive de l’original et de la traduction permet de dégager les méthodes utilisées par les traducteurs des nouvelles de Bounine : transcription des référents culturels russes, ajouts, adaptations, équivalents fonctionnels, notes explicatives en bas de page, etc.

1 La dimension culturelle de l’acte traductif

Les multiples influences réciproques entre langue et culture sont intégrées à la réflexion traductologique depuis plus de vingt ans. Au XIXe siècle déjà, Humboldt et Schleiermasher ont posé la question suivante : une traduction doit-elle amener le lecteur à comprendre l’univers linguistique et culturel du texte source, ou doit-elle transformer le texte original pour le rendre acceptable par le lecteur appartenant à la culture de destination ? Le XXe siècle a été riche en réflexions sur le sujet, réflexions venant non seulement de traducteurs et de linguistes, mais aussi d’ethnologues, de philosophes, d’écrivains et de critiques littéraires. Pour ne citer que les plus marquants, évoquons les noms de Georges Mounin, Eugene Nida, Umberto Eco, Paul Ricœur, George Steiner, Walter Benjamin, Henri Meschonnic, Antoine Berman, Lawrence Venuti, Jean-René Ladmiral, ou encore Marianne Lederer. Ce qui est au cœur de leurs études, c’est le désir d’une vraie rencontre avec l’Autre. L’un des points communs de tous ces chercheurs, c’est qu’ils envisagent la traduction en termes de rapports entre culture source et culture cible (voir Bensimon, 1998 : 14), plutôt qu’en termes d’ « équivalence » entre texte source et texte cible.

L’exactitude d’une traduction n’est plus considérée en termes purement linguistiques. Mais comment alors appliquer cette approche ? Sans nous arrêter trop longtemps sur le développement du paradigme culturel de la traductologie, penchons-nous sur l’étude d’un cas concret. Nous avons choisi comme matière d’étude l’œuvre d’Ivan Bounine (1870–1953), Prix Nobel 1933. Largement connu et lu en Russie dès le milieu du XXe siècle, il est pourtant étrangement méconnu dans le reste du monde (voir Kokliaguina, 2003 : 8). Ses écrits commencent à être traduits en français en 1980 seulement.

La plupart des œuvres de Bounine ont été écrites en France, pendant les années d’émigration de l’écrivain. Comme beaucoup d’émigrés, il porte dans son ←30 | 31→cœur une grande douleur de ne plus pouvoir rentrer en Russie. Dès les années 1920, il expérimente beaucoup de procédés stylistiques qu’il applique à de brefs récits, à des essais lyriques et à ses petits romans. Ses « recherches » stylistiques, pendant la période d’émigration, se traduisent par cette particularité, que le cadre spatio-temporel des récits est réduit à très peu de matière, le texte se focalisant sur une émotion, un sentiment, une sensation, un échange de paroles, grossis à la loupe (voir Hauchard, 1993 : 819).

Les Allées sombres, recueil de trente-sept nouvelles écrites entre 1938 et 1944, représente, selon les critiques, le parfait accomplissement de ces recherches (voir Devarrieux, 1998). Les nouvelles du recueil sont indépendantes les unes des autres, mais reliées entre elles par des affinités de tonalité. L’ensemble forme une vaste fresque mettant en scène des personnages appartenant à des milieux différents, personnages pour la plupart fictifs, certaines scènes évoquant cependant quelques personnalités connues de la Russie prérévolutionnaire. Les deux grands sujets du recueil sont l’amour et la mort. Au revers de ces histoires d’amour et de rupture, on devine une blessure personnelle, qui, plus que le souvenir d’un amour passé, est une nostalgie vibrante de la Russie perdue.

Selon Andreï Makine (1992), qui a soutenu en France sa thèse sur la prose de Bounine, la véritable spécificité de la poétique de Bounine est liée à sa nostalgie. La nostalgie ne peut pas être interprétée comme un thème parmi d’autres, ni comme une simple tonalité psychologique de l’œuvre de Bounine. Elle représente le principe même de sa vision poético-philosophique du monde : le réel est arraché au temps, il commence à exister par sa valeur esthétique propre. Mais surtout, l’importance de la Russie perdue dans l’univers littéraire bouninien fait que les textes de Bounine abondent en « éléments culturels ». La dimension culturelle d’un texte trouve à s’exprimer via des marqueurs différents, à commencer par ceux qui appartiennent à la langue, les vocables disant les phénomènes d’une culture donnée. Mais à côté de ces symptômes explicites, il y a les multiples implicites culturels, dont la tonalité discursive du texte, où le style de l’auteur s’articule, d’une façon unique, à la vision du monde propre à la civilisation dont il est le représentant.

Dans le corpus qui nous intéresse, le culturel se manifeste de la façon la plus évidente dans les termes qui désignent les realia (au sens latin du terme) de la civilisation russe :

objets et phénomènes ethnographiques : « изба » (maison paysanne), « горница » (grande pièce dans une maison paysanne), « тарантас » (voiture hippomobile ouverte à quatre roues, Bounine, 1988 : 6), « усадьба » (manoir, ibid. : 14), « щи » (soupe aux choux, ibid. : 6), « блины » (crêpes, ibid. : 92) ;

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toponymes et noms de personnes : « Тверь » (Tver), « Арбат » (Arbat), « Москва » (Moscou), « Кремль » (Kremlin), « Василий Блаженный » (Basile le Bienheureux), « Метрополь » (Métropol, ibid. : 198).

À côté de ces vocables, nous relevons également un grand nombre de faits linguistiques, ou plutôt discursifs, reflétant des façons de parler, de communiquer et de raisonner typiquement russes. Voici quelques exemples :

termes propres au langage parlé, familier ou populaire, la parole des gens simples tenant une grande place dans les nouvelles : « мужик » (paysan, ibid. : 5), « баба » (femme paysanne, ibid. : 9), « черный ларь, спокон веку стоявший здесь » (« une grande huche qui est ici depuis un siècle », ibid. : 14) ;

formes lexicales, glissements sémantiques et structures syntaxiques archaïques, propres au langage de la fin du XIXe siècle/du début du XXe siècle : « странница Машенька, седенькая, сухонькая и дробная, как девочка » (« l’errante Machenka, aux cheveux gris, sèche et petite comme une fillette », ibid.), « жил на покое в Твери » (« vivait au calme à Tver »), « вдовый отец ее » (mot pour mot : « le père veuf à elle », ibid. : 198) ;

formules de politesse ou de soumission russes : « Покушать изволите или самовар прикажете ? » (« Souhaitez-vous manger ou ordonnerez-vous une bouilloire ? »), « все стихи мне изволили читать » (« vous vouliez tout le temps me lire des poèmes », ibid. : 6–7), « Никак нет, я постою-с » (« Aucunement, non, je resterai debout », ibid. : 15) ;

proverbes et dictons du registre populaire : « Мертвых с погоста не носят » (« On ne ramène pas les morts du cimetière »), « Баба – ума палата » (« La femme est le palais de l’intelligence », ibid. : 8–9) ;

évocations de Dieu : « Но Бог с ним, лучше смерть, чем эти муки » (« Que Dieu soit avec lui, il vaut mieux mourir que se tourmenter comme ça », ibid. : 11), « У Бога всего много » (« Dieu a beaucoup de tout », ibid. : 18).

Cette liste de phénomènes linguistiques et communicationnels, loin pourtant d’être exhaustive, dévoile le principe bouninien de nostalgisation à l’œuvre, principe que l’écrivain pousse parfois à l’extrême : dans les années 1940, loin de la Russie, Bounine écrit dans une langue n’ayant plus cours dans le pays, qui a rompu avec son passé.

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2 Analyse de la traduction des Allées sombres en français

Le fait culturel, dans son essence même, résiste fortement à l’opération de traduction, avant tout en raison de l’écart entre culture originelle et culture réceptrice. C’est par suite une médiation que se propose d’effectuer tout acte traductif.

Nous commencerons notre analyse par les éléments culturels proprement linguistiques présentant les réalités russes. Quoique réputés intraduisibles, ces vocables sont transmissibles. Pour effectuer leur transfert, le traducteur a le choix entre trois options :

Ne pas traduire le terme, l’emprunter tel quel. Le traducteur doit alors compter sur les connaissances du lecteur. Il appartient donc au traducteur d’évaluer le « bagage culturel » du lecteur potentiel et l’état des échanges entre les deux cultures. D’ailleurs, le traducteur a toujours la possibilité d’expliquer l’emprunt dans une note.

Trouver un équivalent sémantiquement proche dans la langue d’arrivée.

Traduire la fonction du mot dans la phrase – cela éclaire bien le lecteur, mais supprime souvent la couleur locale (voir Lederer, 2004 : 123).

Pour ce qui est de la transmission de ces vocables à valeur culturelle, les traducteurs des Allées sombres recourent rarement aux emprunts, même pour les termes russes qui sont généralement considérés comme universellement connus : « изба » (« izba ») est traduit par « bâtiment en bois », et « мужик » (« moujik ») par « paysan » (Bounine, 1987 : 7). Les quelques emprunts qu’on trouve dans la traduction sont des mots désignant les plats et les boissons russes : « водка » « vodka », « борщ » – « bortsch », « шашлык » – « chachlyk » (ibid. : 167).

Un expédient assez fréquent consiste à traduire les realia en précisant à quoi servent les objets : « Покушать изволите или самовар прикажете » « Désirez-vous manger ou boire du thé ? » (ibid. : 8). Les traducteurs évitent d’utiliser le terme « samovar » : cette façon de traduire rend bien le sens des mots et des phrases, mais efface la couleur locale.

Une méthode très efficace permettant de maintenir la « griffe » culturelle est celle qui consiste à garder l’emprunt tel quel dans une phrase qui explicite son sens. Cette méthode est pourtant rarement adoptée par Jean-Luc Goester et François Laurent. Elle n’est utilisée que pour traduire le mot « верста » (Bounine, 1988 : 29), désignant une ancienne mesure de longueur russe : « J’ai vécu autrefois dans cette Russie, […] j’avais pleine liberté d’y circuler et il n’était pas bien difficile d’y franchir quelque trois cents verstes » (Bounine, 1987 : 59). Cette stratégie aurait pu être également appliquée, par exemple, pour le mot « тарантас » ←33 | 34→(« tarantass »), qui désigne un transport ancien, une sorte de calèche, et qu’on trouve d’ailleurs souvent dans d’autres traductions françaises des auteurs russes sous cette forme transcrite – mais le terme, dans Les Allées sombres, est traduit par « voiture » (ibid. : 7), alors que le contexte de la phrase éclaire sans équivoque la nature de l’objet : « подкатил […] тарантас » (« roulait […] une voiture »).

En ce qui concerne les toponymes, ils sont transcrits, mais suivis ou précédés d’un ajout, nécessaire pour la compréhension : « на одной из больших Тульских дорог » (Bounine, 1988 : 5 ; littéralement : « sur l’une des routes de Toula ») devient ainsi « sur l’une des grandes routes de la province de Toula » (Bounine, 1987 : 15). Et quand les toponymes sont chargés de connotations culturelles, les traducteurs recourent à la stratégie de la note de bas de page. Voici un exemple particulièrement intéressant :

Résumé des informations

Pages
136
ISBN (PDF)
9783631785775
ISBN (ePUB)
9783631785782
ISBN (MOBI)
9783631785799
ISBN (Livre)
9783631785614
Langue
Français
Date de parution
2019 (Mai)
mots-clé
culture réception médiation communication littérature adaptation
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2019. 133 p.

Notes biographiques

Nikol Dziub (Éditeur de volume) Tatiana Musinova (Éditeur de volume) Augustin Voegele (Éditeur de volume)

Nikol Dziub est docteure en littérature comparée et lauréate du « Prix de thèse 2016 » de l’Université de Haute-Alsace, où elle enseigne. <B> Tatiana Musinova</B> est docteure en littérature française, traductologue et maître de conférences à l’Université de Haute-Alsace. <B> Augustin Voegele</B> est docteur en littérature française et lauréat du « Prix de thèse 2018 » de l’Université de Haute-Alsace. Il enseigne à l’Université de Lorraine.

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Titre: Traduction et interculturalité