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Perceptions de l’espace chez Frankétienne et Tahar Ben Jelloun

de Jean Norgaisse (Auteur)
Monographies XVI, 264 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des Matières
  • Remerciements
  • Avertissement
  • Chapitre 1. introduction
  • Chapitre 2. impératifs de sens : le lieu et l’espace
  • Le topos et le signe
  • Perceptions géographiques
  • Perceptions anthropologiques
  • Dimension anthropo-géographique
  • Solidarité anthropo-géographie sémiologique
  • L’effet de sens
  • Chapitre 3. l’esprit du lieu et de l’espace
  • Appropriation spatiale
  • Banalités disgracieuses
  • Constance dramatique
  • Spatialisation labyrinthique
  • Caractéristiques du labyrinthe
  • Perceptions psychologiques du labyrinthe
  • Affinités harmonieuses
  • Chapitre 4. signes et enjeux spatiaux
  • Les signes du mal
  • Pouvoir et atrocités
  • Le génie du mal
  • Le triomphe de la bête humaine
  • Miroir spatio-temporel
  • Le regard et la raison
  • Chapitre 5. l’engagement spatial symbolique
  • Configuration spatiale
  • Perceptions symboliques de l’espace
  • Dimension allégorique
  • L’esprit poétique de la métaphore
  • Chapitre 6. l’éclatement de l’espace
  • Le déchirement de l’espace
  • Topos et être barbare
  • Frisson de barbarie
  • Chaos et ruine
  • Choix de rhétorique
  • Chapitre 7. espace et poétique de la révolte
  • Voix du défi
  • Vertu de l’engagement
  • La raison et le devoir
  • L’imaginaire et foi poétiques
  • Paroles et actes
  • Chapitre 8. l’espace du texte
  • Caractéristiques d’espace textuel
  • L’urgence de l’écriture
  • Signes et choix esthétiques
  • Jubilation textuelle
  • Perceptions rythmiques et sonorifiques
  • Aspects typographiques
  • Conclusion
  • Index des noms propres
  • Titres de la collection

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REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier le professeur Henri Mitterand qui m’a prodigué des conseils judicieux. Mes remerciements vont également à Mme Furery Reid, M. Ronald (Ron) Borgelin et M. Salah Amrane dont l’aide technologique m’a été immensément précieuse.

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AVERTISSEMENT

Nous avons rompu avec la tradition concernant les références, particulièrement celles relatives aux œuvres littéraires analysées. Nous indiquerons ainsi après chaque citation le titre de l’ouvrage en abrégé, suivi du numéro de la page entre parenthèses. Par exemple, Mûr à crever, page 70, deviendra (Mûr, p. 70); de même, Cette Aveuglante absence de lumière, page 80, deviendra (Cette Aveuglante absence, p. 80). Pour de plus amples informations, le lecteur est prié de se référer à la bibliographie au terme de chaque chapitre.

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· I ·

INTRODUCTION

La genèse de cet essai critique vit le jour avec la lecture séduisante et bouleversante du roman de Frankétienne, Les Affres d’un défi, et celui de Tahar Ben Jelloun, Cette Aveuglante absence de lumière, dont le fond et la matière donnent à voir des dimensions communes. Puis leurs affinités thématiques, qui nous fascinèrent et qui nous laissèrent pantois, attisèrent notre engouement, notre curiosité intellectuelle, et nous conduisirent à des interrogations, à l’exploration d’autres œuvres des deux poètes-romanciers.

Ainsi, le présent ouvrage, qui résulte de la complicité discursive romanesque et poétique, est une étude comparative entre ces deux grandes figures de la littérature d’expression française : Frankétienne, haïtien de souche, et Tahar Ben Jelloun, d’origine marocaine. S’ils sont grands à nos yeux, tels leurs prédécesseurs Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Jacques Roumain et Kateb Yacine, pour ne citer qu’eux, c’est en vertu de la valeur qualitative et singulière de leurs œuvres littéraires, qui attire le lectorat, et qui leur assure l’estime, la notoriété. Ils occupent ainsi une place proéminente dans la vaste galerie de la littérature d’expression française, jouissent d’une renommée internationale, fondée sur une œuvre forte. Nous entendons par là une œuvre visionnaire, pertinente, qui s’incruste dans le réalisme historique spatio-temporel, les conditions de l’existence humaine, ←1 | 2→et qui fait aussi entendre, tant par le fond que par le langage et l’effet de langue, un cri perçant contre l’abjection, l’inhumanité, un souffle envoûtant, une musique originale. Elle s’inscrit aussi sous le signe de la nouveauté, en rompant avec les vieilles recettes littéraires de jadis. Les deux écrivains se libèrent donc des orthodoxies surannées, créent leur propre style, leur technique narrative, et font largement place à une écriture neuve, captivante et provocative, qui tend à susciter un plaisir ludique.

Le critique François Busnel a écrit, à propos du poète, romancier, dramaturge et artiste peintre, Frankétienne : « Si la littérature française doit un jour se régénérer, retrouver son génie et boire à quelque source de jouvence, c’est sans doute vers les Caraïbes qu’il lui faudra se tourner. Il y a là-bas […] un écrivain comme on en lit peu. Un écrivain total.1 » Caustique et sagace, la chair de son écriture est captivante, s’ancre dans les racines culturelles de son terroir, des questions d’ordre existentiel, tend aussi à transcender les frontières de sa terre natale, eu égard à la détresse planétaire mondiale, la terreur et la condition de l’homme en général qui sont mises en relief. De telles caractéristiques de sa production littéraire portent à croire que la littérature est une fenêtre ouverte sur le monde. Il y a donc, chez Frankétienne, au dire de Delphine Peras : « Liberté de penser. De parole. Liberté de ses écrits qui disent la complexité du monde, pas seulement celle d’Haïti, et qui en font l’un des plus grands écrivains contemporains.2 » L’un des grands journaux américains, The New York Times, le présente en des termes pertinents : « A Prolific Father of Haitian Letters3 ». Remarque élogieuse qui n’en dément pas, au regard de la machine créatrice de l’auteur. On ne saurait toutefois mesurer ses écrits à l’aune de la production quantitative, mais en vertu de leur dimension qualitative, transgressive et frondeuse, qui est, par surcroît, une plaidoirie contre l’archaïsme littéraire. Aussi élèvent-ils la voix contre la cruauté, la dégradation de « l’humanisme », les ténèbres de l’ignorance et les forces du mal.

Il en va de même chez Tahar Ben Jelloun dont l’œuvre, à bien des égards, fait écho à celle de Frankétienne. La critique Carine Bourget lui consacre un article et le commence avec déférence : « Depuis l’attribution du Goncourt à La Nuit sacrée en 1987, Ben Jelloun est l’écrivain maghrébin le plus connu internationalement. Vivant à Paris et collaborateur au Monde, il est devenu le porte-parole de la communauté maghrébine.4 » En plus du prix Goncourt, il est récipiendaire de bien d’autres, pour la qualité de sa production romanesque, dont la force de l’écriture, émouvante et en alerte, réside dans des valeurs esthétiques, éthiques, le combat pour le respect et l’estime de la femme, la justice et contre les souffrances cruelles de l’homme par l’homme. Elle est, au ←2 | 3→surplus, truculente et fébrile, se veut salvatrice et révoltante contre l’injustice, le mal, s’enracine dans le vécu maghrébin. L’un des volumes de la série des ouvrages d'anthologie, Littérature, textes et documents, parle de lui de manière élogieuse : « Enfin Tahar Ben Jelloun est en train de devenir un classique de la francophonie internationale, touchant aux angoisses humaines les plus stables à travers une mythologie subtile.5 » On dirait que son univers littéraire et celui de Frankétienne constituent à la fois un miroir universel de l’humain et une investigation territoriale, au plan social, politique, moral et économique, entraînent ainsi le lecteur dans une dynamique de réveil, s’inscrivent d’emblée dans la grande galerie de la « littérature-monde6 ».

A vrai dire, ce n’est pas la notoriété des écrivains qui nous porte à nous engager dans l’étude de leurs œuvres. Ce n’est non plus la réponse à l’appel de Paul Valéry qui reprochait aux historiens et critiques de la littérature leur « étrange absence de curiosité », suggérant l’étude comparative ou parallèle entre des auteurs. Certainement la curiosité nous pousse à nous y embarquer, mais pas au « sens valéryen ». Notre curiosité intellectuelle à nous est fondée sur les affinités thématiques sublimes qui rapprochent les deux poètes-romanciers l’un de l’autre, en dépit de la différenciation des cultures qui les sépare. Mieux encore, c’est parce qu’il existe entre eux, à la lumière de leurs pensées créatrices, des parentés d’âme, de conscience aiguë et d’intelligence. Intelligence qui éclaire, qui révèle, qui guide, et qui est mise au service du monde chaotique, décrié, sombrant dans la monstruosité. Leur discours littéraire nous offre donc une vision de l’homme et du monde, pris dans les rets du mal, la tourmente, bref, l’épouvante.

A consulter les travaux consacrés à celui de Frankétienne, particulièrement la fiction et la poésie, les premières recherches qui datent des années soixante-dix et quatre-vingt portent surtout sur l’aspect langagier et l’esthétique du poète-romancier, avec des critiques universitaires et d’amateurs éclairés.7 Si, en effet, quelques unes de leurs analyses se révèlent pertinentes, d’autres, par contre, sont répétitives et anecdotiques.8 Elles sont plus tard suivies par des études monographiques, linguistiques,9 sociocritiques et structurales, qui tendent à renouveler les précédentes.10 A cette dernière catégorie s’ajoutent celles qui se concentrent sur l’histoire littéraire, avec la reprise des monographies redondantes et des mêmes thématiques.11 On en déduit qu’aucune de ces études sur Frankétienne ne tourne vers la fonction de l’espace-fiction et anthropo-géographique. Entendons par là: le récit de l’énoncé qui renvoie à la mise en scène narrative du topos (espace, lieu, endroit, territoire), d’une géographicité12 à la fois objective et subjective, symbolique du territoire du personnage et ses conflits.

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S’agissant du regard critique sur l’univers fictionnel et poétique de Tahar Ben Jelloun qui suscite de nombreux travaux universitaires, nous les classons en quatre groupes. Nous considérons dans le premier groupe des réflexions critiques qui se révèlent à la fois mordantes et sévères vis-à-vis surtout de son premier roman Harrouda. En effet, l’une d’entre elles l’accuse d’avoir dénaturé le réel marocain au point même de traiter et considérer l’auteur comme un écrivain exotique, au regard de sa propre culture.13 Une autre, à juste titre, refute l’appellation « roman-poème » à Harrouda14. Othman Ben Taleb, de sa part, s’exprime sur le même roman en ces termes : « Ce que j’ai proposé d’appeler, provisoirement, « symbolique érotique », c’est pour moi un réseau de faits textuels informés par une démarche de l’auteur volontairement irrationnelle et revendiquant la différence.15 » De surcroît, Ben Jelloun est l’objet de rudes reproches pour n’avoir pas dénoncé les actes arbitraires, odieux du roi Hassan II contre des opposants politiques dont nombreux d’entre eux ont été persécutés, incarcérés, éliminés physiquement ou ont même terminé leur vie en prison comme Kénitra et Tazmamart. Cette dernière, construite dans le plus grand secret, est « le trou », « la fosse ténébreuse », le tombeau des prisonniers politiques,16 avec nombre de gens manifestant le dégoût et la révolte contre la corruption généralisée, et les souffrances dans lesquelles le régime maintient très longtemps tout un peuple. Tahar Ben Jelloun n’en dit pas mot, mais écrit neuf ans plus tard, après des terreurs brutales et mortelles, son roman bouleversant, Cette Aveuglante absence de lumière,17 suite au témoignage d’un bagnard rescapé. En dépit des reproches qu’on lui adresse pour son attitude silencieuse face aux atrocités du pouvoir au temps de panique du règne d’Hassan II, Ben Jelloun ne se défend pas contre ses accusateurs et détracteurs. Il y a plutôt chez lui à la fois un sentiment de culbabilité refoulé, voilé, et une attitude de prudence lui permettant de sauver sa peau. « Je suis, dit-il, comme tous les Marocains, j’avais aussi peur. Je ne voulais pas affronter Hassan II de face.18 » C’est dans ce même contexte qu’il écrira éloquemment, après la disparition du chérif Marocain, dans un ouvrage d’essai : « Beaucoup ont payé leur engagement par des années de prison agrémentées de torture et de toutes sortes de privations sadiques.19 » Il fait sans doute référence aux opposants farouches, aux victimes du pouvoir autoritaire, notamment les prisonniers politiques de Tazmamart, y compris ceux qui ont été fusillés et portés disparus. Ses prises de position contre la répression surgissent après les malheurs qu’ont connus de nombreuses victimes. N’empêche toutefois qu’il demeure jusqu’à date, tels des auteurs classiques francophones Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Jacques Roumain et Kateb Yacine, l’un des écrivains ←4 | 5→maghrébins d’expression française les plus lus, dont l’œuvre ne cesse de susciter l’attrait et beaucoup d’intérêts tant chez des lecteurs avertis et profanes que chez de nombreux universitaires.

Le résultat des recherches effectuées montre que la langue et le langage font l’objet d’un grand nombre d’études sur l’écriture de Frankétienne, tandis que nombre de critiques de Ben Jelloun se concentrent surtout sur sa technique narrative, qui donne ainsi lieu à un foisonnement d’analyses diversifiées, théoriques. Il en résulte des mémoires, des thèses et ouvrages collectifs.20 Nous ne retenons que ceux qui nous paraissent pertinents et utiles à notre hypothèse de travail.

Dans le deuxième groupe, ne figurent que des études se concentrant particulièrement sur la dimension narratologique, réaliste et l’identité culturelle dans le romanesque jellounien comme celles de Françoise Gaudin,21 de Robert Eldaz,22 d’Amed Raqbi23 et d’Abdelkrim M’hammed Oubella,24 auxquelles s’ajoute l’ouvrage de Jamal El Qasri intitulé: Tahar Ben Jelloun : Une fonction poétique à la lisière du réel.25 L’auteur, dans son analyse qui se focalise sur les stratégies textuelles, se livre surtout à démontrer l’existence d’une poétique jellounienne tout en mettant en lumière des caractéristiques scripturaires chez l’écrivain, ainsi que leur rapport avec le réalisme discursif dans sa fiction. Les études constituant le troisième groupe se rapprochent, à bien des égards, des précédentes, se révèlent rigoureuses du point de vue méthodologique, s’enrôlent en grande partie dans des perspectives théoriques, avec l’approche sémiotique, structurale, sociocritique, psychanalytique, permettant l’éclairage ou une meilleure compréhension de la fiction de Ben Jelloun. Nous ne considérons ici que celles qui sont les plus marquantes, avec les critiques comme Lara Popic26, Alina Gageatu-Ionicescu27, Alaeddine Ben Abdallah,28 Mohammed-Saâd Zemmouri29, May Farouk,30 Robert Varga,31 David Hayes,32 Bengt Novén33.

Enfin, dans le quatrième et dernier groupe, nous ne tenons qu’aux études consacrées à la spatialisation fictionnelle : la ville, le territoire, corps-espace-temps, et des thématiques récurrentes qui abondent chez des critiques comme Chiha Samia,34 Sophia Antipolis,35 Nasrin Qader,36 Mohamed Bahi,37 Nadia Kaml-Trense,38 Agnès Hafez-Ergaut39. Tous ces travaux académiques ne tiennent pourtant pas compte de ce que le philosophe Gaston Bachelard appelle « la poétique de l’espace40 »; non plus Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, selon le titre de l’ouvrage de Gilbert Durand.41 Là encore ces considérations nous paraissent limitées, en raison de l’écart vis-à-vis de l’analyse spatiale fictionnelle, de la poétique de la géographie, des rapports conflictuels ←5 | 6→entre les personnages, en corrélation avec l’univers topologique de l’œuvre et les principaux éléments narratifs qui le constituent.

Ainsi, eu égard à la mise en scène du topos (ville, lieu, espace, territoire) dans la fiction de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, la vie dramatique des personnages et les désastres qui la caractérisent, nous nous proposons d’examiner la symbolique de l’espace, suivant cette démarche théorique : l’anthropo-géographie sémiologique, qui découle de l’œuvre même des deux poètes-romanciers. Elle est totalisante, puisqu’elle embrace et éclaire l’univers topique : la vie du personnage et son territoire, dominés par la bouleverse et le désarroi, au gré de la souffrance de l’homme par l’homme. D’où résultent sa signifiance et sa visée.

On ne saurait toutefois nier qu’il existe déjà un grand nombre de travaux théoriques sur l’espace et le personnage dans le roman. Beaucoup d’entre eux, en effet, sont utiles, puisqu’ils permettent une meilleure lecture et compréhension du romanesque comme ceux d’Henri Mitterand,42 de Jean-Yves Tadié,43 d’Henri Lafond,44 de Philippe Hamon,45 de Denis Bertrand,46 de Jean-Pierre Richard47 et de Maurice Blanchot.48 Notre étude, par contre, est complètement différente des leurs parce que, premièrement, elle s’inscrit dans une perspective interdisciplinaire et comparative entre Frankétienne et Ben Jelloun. Deuxièmement, elle cherche surtout à appréhender à la fois la signifiance symbolique et mimétique du topos dans leur fiction, indissociable de leur tissu poétique. Troisièmement, elle se soucie des fonctions et valeurs idéologiques et culturelles qui caractérisent leur prose narrative, au regard du lieu vécu des personnages nomades, territorialisés, déterritorialisés, errants.

C’est d’ailleurs de ces caractéristiques actantielles que se définissent la géographie49 ainsi que la poétique de la géographie constituant la génératrice de l’histoire contée. Aux faits géographiques s’ajoutent les relations dramatiques entre personnages caractérisant la dimension anthropologique dans la fiction. Loin de leur gratuité dans cette dernière, parce que les faits contés constituent un réseau de signes. D’où l’appellation conceptuelle théorique présidant à l’essai critique : anthropo-géographie sémiologique, qui résulte de la matrice féconde de l’univers littéraire des deux poètes-romanciers, et qui vise son éclairage de manière méticuleuse, en combinant forme et contenu. Elle sera démontrée tout au long du développement de l’analyse qui débouche sur une anthropologie poético-géographique et philosophique, fondée sur la manière inhumaine d’agir.50 D’où le sens et l’intérêt de l’essai qui, à certains égards, s’inspire de la vision ingénieuse de Jean-Jacques Rousseau, exprimée dans Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes :« Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples ne se mêlaient point de philosopher, mais où les ←6 | 7→Platons, les Thalès et les Pythagores, épris d’un ardent désir de savoir, entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s’instruire, et allaient au loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et leurs différences, et acquérir ces connaissances universelles, qui ne sont point celles d’un siècle ou d’un pays exclusivement, mais qui, étant de tous les temps et de tous les lieux, sont pour ainsi dire la science commune des sages.51 » La réflexion rousseauiste est pertinente, esquisse un vaste programme ambitieux, puisqu’elle marque à la fois la naissance de la « science de l’homme », l’anthropologie, et une vision philosophique permettant la découverte et l’exploitation de nouvelles branches de connaissance. Suggestive, elle nous est immensément précieuse à la lecture de la prose narrative, en la combinant avec d’autres disciplines scientifiques que celle-ci nous offre telles que la géographie, la sociologie et la sémiologie. Il va alors sans dire que l’analyse porte la marque de nos propres perceptions de lecteur. Elle livre une interprétation à la fois anthropo-géographie sémiologique et philosophique de l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun dont le sens surgit à la croisée des disciplines s’imbriquant les unes dans les autres.

Il n’est alors pas moins vrai que la méthode de lecture favorise l’approche interdisciplinaire. On verra que les disciplines se côtoient, dialoguent, s’entraident, n’évoluent pas en vase clos. Soit. En effet, anthropologie, géographie et sémiologie s’articulent les unes aux autres, constituent une symbiose dans la fiction de Frankétienne et jellounienne, qui présente les signes d’un topos effroyable, un champ chaotique, troublant. C’est de tout cela qu’elle s’alimente, offrant ainsi une dimension d’interdisciplinarité théorique. Comme l’explique Jean-Paul Rewesber : « La réflexion interdisciplinaire déroule l’imaginaire d’un savoir qui se donne à voir, qui se laisse jouer et théâtraliser.52 » C’est bien ce qui permet la solidarité, l’union des trois disciplines scientifiques dans notre étude : l’anthropologie, la géographie et la sémiologie. Elles deviennent, en vertu de l’univers littéraire des deux écrivains, concept théorique : anthropo-géographie sémiologique, notre guide analytique.

Comme toute étude scientifique est présidée par la méthode qui se trouve dans la recherche même et que la nôtre n’y échappe pas, nous nous attachons à l’analyse poétique géo-sociale, thématique, du sens des signes anthropologiques et géographiques, l’examen des faits et effets de langue, du rythme. La méthode ici employée ne se passe pas de l’étude de l’imaginaire spatial, des valeurs modales, des composantes des œuvres, de leur cohérence et signification, dans l’univers textuel hybride, polyphonique. Elle ne privilégie non plus un élément ou un aspect au profit de l’autre, puisque le texte, qu’ils soient de la fiction ou ←7 | 8→de la poésie, est un corps d’éléments combinatoires, forme un enchaînement. Elle considère aussi l’idéologie présidant à la vérité fictionnelle et poétique, se soucie des voix qui parlent.

Enfin, il consiste également à montrer non seulement les ressemblances entre les deux poètes-romanciers, mais aussi les différences, tout en comparant leurs œuvres à des écrivains contemporains, antérieurs et postérieurs, sur la base des liens étroits qui se tissent entre eux au plan thématique. On est ainsi gouverné par une technique de lecture qui permet d’appréhender la vision de leurs pensées créatrices. Il ne s’agit pas alors d’une lecture mécanique à laquelle celles-ci sont soumises. Ç’aurait donc été une aberration, puisqu’elle aurait figé ou réduit leur interprétation ou le sens profond de l’œuvre. Lire, en effet, Frankétienne et Ben Jelloun du point de vue esthétique, social, moral, politique et philosophique avec nos propres yeux et l’appui des philosophes, des géographes, des anthropologues, des sociologues et sémiologues de différents siècles (Rousseau, Kant, Hannah Arendt, E. Durkheim, P. Ricœur, F. de Saussure, R. Barthes, Claude Lévi-Strauss, Paul Claval, Yves Lacoste), c’est rentrer dans leur imagination et découvrir le voile du secret de leurs écrits. Nous voulons dire du langage, de la langue, de l’écriture, de la vérité, du non-dit, de la métaphore, bref, de la signifiance discursive. Ainsi la poétique chez les deux écrivains suggère une lecture ouverte, interdisciplinaire, qui favorise une pluralité de sens. C’est au gré d’une telle démarche qu’on parvient à la découverte de l’anthropo-géographie sémiologique. Ayant donc voulu que l’analyse soit précise et probante, sans pour autant prétendre être définitive et concluante, car la pensée et l’écriture des deux écrivains sont encore en pleine gestation, nous nous limitons à ce compte aux dernières publications en date de l’année 2013, en considérant la singularité de chaque texte dans son rapport avec l’espace socio-politique, historique, culturel, et du temps qu’il donne à lire.

Au fondement de l’approche interdisciplinaire qui tient compte du statut épistémique dans les œuvres littéraires, nous nous accrochons au texte qui est le point de repères de l’analyse, en allant au fin fond de l’opacité textuelle, à la recherche de la lumière, qui éclaire, qui guide les pas de nos pas sur le chemin du parcours analytique. On ne nie pas pour autant que le texte ne soit pas toujours transparent, mais se laisse découvrir au gré des signes, des figures de discours, de la langue, du langage. Celui-ci livre au lecteur les secrets et la signifiance de l’œuvre, puisqu’« Il ne dit, ni ne cache, alla semaìnei mais il signifie53 », au dire d’Émile Benveniste.

Enfin, reste à expliquer le choix du corpus. Deux genres littéraires le composent : le roman et la poésie, qui s’entremêlent, qui sont indissociables ←8 | 9→chez Frankétienne et Ben Jelloun et qui ont une véritable unité profonde, eu égard à leurs thématiques communes. L’initiation d’ailleurs chez les deux poètes-romanciers à la littérature a commencé par la poésie, qui s’implante dans la prose narrative. Or, que ce soit dans la fiction ou la poésie, les réseaux topiques (villes, espaces, lieux, territoires), se confondent, avec la traverse, la détresse des personnages constituant un tableau kaléidoscopique infrahumain. Et c’est en vertu de ces thèmes que se fait le choix de ces ouvrages de Frankétienne, emboîtés les uns dans les autres : Mûr à crever, Ultravocal, Les Affres d’un défi, Amour, délices et orgues, Les Métamorphoses de l’oiseau schizophone (huit unités), Corps sans repères, Mots d’ailes en infini d’abîme, Brèche ardente, L’Amérique saigne, Fleurs d’insomnie. Tel chez Ben Jelloun, il y a récurrence thématique, avec, en plus, le jeu et la modulation fréquente des mêmes métaphores qui reviennent tant dans la fiction que dans la poésie. Écriture poétique, métaphorique, qui exhibe des incidents spatiaux et humains. Ce sont aussi les mêmes critères déterminant la sélection des œuvres jellouniennes qui, à bien des égards, font écho à celles de Frankétienne comme Le Bonheur conjugal, Que la blessure se ferme, Partir, Cette Aveuglante absence de lumière, Au Pays, L’Auberge des pauvres, Les Yeux baissés, La Nuit sacrée, L’Enfant de sable, La Nuit de l’erreur, La Prière de l’absent, L’Écrivain public, Jour de silence Tanger, Harrouda, La Réclusion solitaire, Moha le fou, Moha le sage et Poésie complète. Géographiques et dramatiques, les œuvres mentionnées ont des affinités thématiques, constituent un vaste répertoire de formes littéraires et d’événements bouleversants. Ainsi, les deux écrivains se font l’interprète du silence et des cris étouffés, se ressemblent dans ce qu’ils expriment similairement avec véhémence et colère sur le temps, l’espace, l’Histoire, l’homme, dans ce qu’ensemble ils en sont témoins.

Nous avons lu parallèlement leurs œuvres à celles de différentes périodes historiques relatives aux écrivains René Depestre, Jean Métellus, Gary Klang, René Philoctète, Jean-Claude Fignolé, Gérard V. Étienne, Abdelkébir Khatibi, Mahi Binebine, Kateb Yacine, Yasmina Khadra, Alexandre Soljénitsyne et Émile Zola. De là se perçoit leur singularité. Il n’est alors pas moins vrai que la grandeur d’un écrivain réside fondamentalement dans la pertinence et la dimension singulière de son œuvre. Tel est, en effet, ce qu’offre au lecteur celle de Frankétienne et de Tahar Ben Jelloun. La fiction et la poésie chez eux s’imbriquent l’une dans l’autre, sont comme une vitrine, avec l’image d’une terre lacérée, meurtrie. Elles sont un musée d’histoire de l’homme rempli d’horreurs, avec de sombres tableaux exhibant les traits d’une humanité visqueuse, sagace et exécrable. D’où résultent le choix et le sens du titre de l’essai critique.

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Si donc son but consiste fondamentalement à comprendre chez les deux poètes-romanciers la signifiance de l’espace-fiction, les enjeux spatiaux, sous l’éclairage de l’anthropo-géographie sémiologique, un tel objectif nous met en face d’une option méthodique, simple et claire, exprimée par Claude Lévis-Strauss : « Soit étudier des cas nombreux, d’une façon superficielle et sans résultat; soit se limiter résolument à l’analyse approfondie d’un petit nombre de cas, et prouver ainsi qu’en fin de compte une expérience bien faite vaut une démonstration.54 » Nous optons pour le second principe qui, logiquement, se révèle plus judicieux que le premier, en examinant des scènes ou des séquences narratives, tout en considérant les relations qui se tissent avec l’univers de l’œuvre. Au choix des scènes narratives s’ajoutent des laisses de poème qui, thématiquement, s’allient à des pans de récit fictionnel, au champ littéraire des deux écrivains; laisses que nous estimons importantes pour le renfort de la démonstration analytique.

L’essai s’organise autour de huit chapitres dont chacun (hormis l’introduction) traite un aspect spécifique relatif aux problèmes spatiaux, aux modes de relation entre les personnages et aux angoisses humaines. Il n’est pas alors circonscrit dans les limites de l’esthétique; tout au contraire, il s’étend au champ des sciences humaines et sociales (l’anthropologie, la géographie, la sémiologie, la sociologie, la psychanalyse et la philosophie), avec, au deuxième chapitre, l’aspect théorique qui le préside. Y sont ainsi examinés la signifiance du lieu et de l’espace, leurs effets, le territoire du personnage et la condition humaine.

Puisque sont posés et démontrés les éléments basiques, théoriques et méthodologiques de notre démarche, le troisième chapitre analyse l’esprit du lieu et de l’espace, en montrant les mécanismes et les différentes facettes de l’appropriation spatiale : assujettissement du personnage, violence physique, verbale, psychologique et morale, mutisme au sein d’une populace, psychose, enlèvements, exécutions sommaires, bref, la mort.

Sont étudiées, dans le quatrième chapitre, les perceptions spatiales, au regard de leurs caractéristiques, avec la manifestation du mal, la sauvagerie de l’histoire, la démence meurtrière des personnages. Nous chercherons aussi à comprendre les phénomènes sociaux qui rendent l’univers sombre, troublant, où triomphent l’arbitraire et l’épouvante, où s’impose la loi du bourreau.

Le cinquième chapitre se focalise sur la dimension symbolique de l’espace, en démontrant qu’à travers la représentation mimétique dans la narration fictionnelle, il existe aussi un aspect allégorique qui est lié au sens métaphorique dans l’univers du récit. De là se dégagera la signifiance de la métaphore du ←10 | 11→territoire du personnage tout en tenant compte de la vision idéologique dans le discours littéraire de Frankétienne et celui de Ben Jelloun.

Nombre de leurs personnages vivent intensément dans un climat de tension qui donne à voir des lieux tumultueux, angoissants, un champ narratif agité. Ainsi, le sixième chapitre explique l’éclatement de l’espace qui se manifeste de différentes manières et engendre de grandes conséquences comme la barbarie outrancière, la séquestration, l’appréhension, la migration, l’émigration, l’exil, bref, l’adversité.

Vient ensuite l’examen de la poétique de l’espace et de la révolte, au septième chapitre, qui vise à montrer que nombre de gens, victimes de l’injustice, de la répression, refusent de vivre indéfiniment dans le silence à genoux. Nous nous concentrons surtout sur la manière dont ils manifestent leur colère.

L’ouvrage, au huitième chapitre, se termine sur l’analyse de l’espace du texte qui s’avère important, au regard de la structure et de la matérialité textuelles, de la rhétorique romanesque et poétique des deux poètes-romanciers. Nous tenterons, à ce compte, d’expliquer comment Frankétienne et Ben Jelloun élaborent une éthique, une esthétique littéraire, une esthétisation typographique de la page, une philosophie de la vie, de l’histoire dans les limites du langage. C’est aussi du langage, de la signifiance thématique, du rythme (du point de vue philologique) et des composantes de l’œuvre que nous montrerons la jouissance du texte et son caractère ludique, capables de provoquer chez le lecteur l’émotion, des pincements et des battements de cœur.

Enfin, on verra que l’œuvre fictionnelle et poétique de Frankétienne et celle de Ben Jelloun sont un immense champ du savoir sur le temps humain et historique, l’espace, l’homme, le mal. Elles présentent entre autres des dimensions à la fois dramatiques et interpellatives, au regard de l’horreur, de l’arbitraire, du territoire du personnage et son avenir. En essayant de les comprendre, nous nous attellerons, sous le signe de l’urgence, avec ferveur, à la tâche de l’interprète des explorateurs des consciences.

Notes

1. François Busnel, « L’esthétique des ruines », in http://www.lire.fr/critique.asp (Lire, juin 2004).

2. Delphine Peras, « Frankétienne : Je suis un survivant de la misère, des Duvalier, de l’alcool », in L’Express, 16/07/2010.

3. Randal C. Archibold, « A Prolific Father of Haitian Letters, Busier than Ever », in The New York Times, April 29, 2011, p. A5.

4. Carine Bourget.« L’intertexte islamique de L’Enfant de sable et La Nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun.» French Review, vol. 72 # 4 (1999) : 730–41.

5. Littérature, textes et documents XXième siècle. Paris : Nathan, 1991.

6. Ce concept a été forgé par des poètes, romanciers et philosophes visant à libérer la littérature dite francophone de la marginalisation, de son enfermement, bref du ghetto littéraire. Voir l’ouvrage collectif : Pour une littérature-monde, sous la direction de Michel Le Bris et Jean Rouaud, Paris, éd. Gallimard, 2007.

7. Voir Hedi Bouraoui, « L’œuvre romanesque de Frankétienne », in Dérives, 1986–1987, #53–54, pp. 89–96.Cf. Maximilien Laroche, « Dézafi après Duvalier », in Dérives, op. cit., pp. 97–109.Voir aussi Dieudonné Fardin, « Frankétienne artiste », in Le Petit Samedi Soir(1974) : # 3.

8. Marie-Edith Lenoble, « Frankétienne, maître du chaos », in http://trans.univ-paris3.fr/spip.php.Voir aussi l’étude d’Anne Douaire intitulée :« La fascination du mal : Frankétienne, Ultravocal », in Écritures Caraïbes, France : PUR, 2002, pp. 67–83.

9. Voir Dominique Chancé, Écriture du chaos. France : Presses Universitaires de Vincennes, 2009.Voir aussi Raphaël Lucas, « La littérarisation de la langue haïtienne dans l’œuvre de Frankétienne », in Typo/Topo/Poéthique sur Frankétienne, sous la direction de Jean Jonassaint. Paris :L’Harmattan, 2008, pp. 123–46.

10. Voir Rachel Douglas. Frankétienne and Rewritings : A Work in Progress. UK : Lexington Books, 2009.Du même auteur :« Innovation, subversion et renouvellement générique :la spirale et l’écriture quantique dans l’œuvre de Frankétienne », in Écrits d’Haïti Perspectives sur la littérature haïtienne contemporaine (1986–2006). Paris : Kartala, 2011, pp. 291–301.Voir aussi l’article d’Alessandra Benedicty-Kokken : « Narrational Devices, Discourses of Emancipation : Frankétienne’s Les Affres d’un défi », in Journal of Haitian Studies, vol. 14, # 1, (2008) : 77–90.Voir Daniel Désormeaux, « Passage aux livres Mûr crever », in Typo/Topo/Poéthique, op. cit., pp. 37–56.Voir aussi l’étude de Jean Norgaisse ayant pour titre : « L’Écriture de l’urgence chez Frankétienne », in op. cit., pp. 57–76.

11. Voir l’ouvrage de Philippe Bernard dont plus d’un quart est consacré à l’histoire du mouvement littéraire spiraliste : Rêve et littérature romanesque en Haïti de Jacques Roumain au mouvement spiraliste. Paris :L’Harmattan, 2003, pp. 201–293.Voir aussi Bouraoui Hédi : « L’œuvre romanesque de Frankétienne : nouveau tournant de la littérature haïtienne », in Mot pour Mot # 11 (1983) : 11–18.
Dans cette même perspective, on ne saurait passer sous silence l’ouvrage de Kaima L. Glover intitulé : Haïti Unbound : A Spiralist Challenge to The Postcolonial Canon. Uk : Liverpool UP, 2010. L’étude, qui se focalise particulièrement sur les poètes et romanciers René Philoctète, Frankétienne et Jean-Clause Fignolé, met surtout en valeur l’esthétique spiraliste, prônée par les trois auteurs à travers leurs œuvres. L’esthétique littéraire, à côté de son histoire qui constitue sa démarche dans l’analyse fictionnelle, s’inscrit dans le courant postcolonial au point de l’associer implicitement à ce qu’on appelle aujourd’hui « post-modernisme » ou « post-moderne ».

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12. Selon l’ouvrage intitulé : Territoires, territorialité, territorialisation, controverses et perspectives (sous la direction de Martin Vanier), éd. Presses Universitaires de Rennes, 2009, ce terme signifie paysage, renvoie ainsi à l’étendue physique territoriale. En revanche, il suggère dans notre étude les conditions fondamentales de l’espace vécu, avec ses caractéristiques à ←12 | 13→la fois négatives et positives.Cf. Bertrand Westphal. La Géo-critique : réel, fiction, espace. Paris : Les éditions de Minuit, 2007.Cf. Lacoste, Yves, Paysages politiques. France : Libraire Générale Française, 1990.

13. Voir Mohamed Boughali : « Ben Jelloun ou la plus basse des impostures, Espaces d’écriture au Maroc », in Afrique Orient (1987) : 123–42.

14. Selon Marc Gontard, « Cette appellation nous paraît doublement ambiguë car, ni le code romanesque du récit, ni celui de la fiction ne président vraiment à l’élaboration de l’œuvre. Quant à la structure proprement dite, elle nous éloigne aussi du genre poétique traditionnel.»Voir son livre intitulé : Violence du texte. Paris : L’Harmattan, 1981, p. 67.

15. Othman Taleb Ben, « Symbolique érotique et idéologie dans Harrouda de Tahar Ben Jelloun », in Tahar Ben Jelloun : Stratégies textuelles, sous la direction de Mansour M’Henni. Paris : L’Harmattan, 1993, pp. 51–72.

16. Voir Nasrin Qader. Narratives of Catastrophe. New York : Fordham University Press, 2009.Un quart du livre se concentre sur le roman Cette Aveuglante absence de lumière. Les pages qui lui sont consacrées se versent plus à la réécriture de l’histoire contée qu’à son analyse.

17. Voir l’article de Mouna Hachim : « Polémique autour du roman », in Maroc Hebdo, janvier 2001.Cf. Tuquoi, Jean-Pierre et Smith, Stephen, « La Polémique propos du livre », in Le Monde, 10 janvier 2001.Cf. José Garçon et Florence Aubenas : « Ben Jelloun s’enferre dans Tazmamart », in France-Libération, 15 janvier 2001. Ahmed Marzouki un ancien bagnard écrit : « Tahar Ben Jelloun n’a pas écrit un mot en faveur de ceux deTazmamart. Il s’est toujours tu. Pourquoi se manifeste-t-il aujourd’hui? Tazmamart, c’est un océan de malheurs et de ténèbres. » Voir l’article de Et-Tayeb-Houdaïfa : « Tahar Ben Jellloun, l’écrivain public », www.lavie.eco.com,03/23/2009.

18. Voir Cette aveuglante absence de lumière par Tahar Ben Jelloun sur le site BiblioMonde.com

19. Tahar Ben Jelloun. L’Étincelle, révoltes dans les pays arabes. Paris : Gallimard, 2011, p. 11.

20. Voir Véronique, Atz Ahmed : « De vent et de sable : stratégie d’écriture travers l’Enfant de sable de Tahar Ben Jelloun ». Thèse de doctorat soutenue à l’Université de Metz en 2000.Cf. Véronica Vernet, Écriture du corps dans les textes narratifs de Tahar Ben Jelloun, thèse de doctorat, soutenue à l’Université Limoges en 1991. Voir aussi l’étude de Saloua Ben Abda : « Bilinguisme et poétique chez Tahar Ben Jelloun ». Thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris-IV en 1991.Cf. Carolina Diglio, Littérature marocaine d’expression française, essai d’analyse sémiotique (essai traduit), Naples, Instituto Universitario Orientale, 1995. Cf. Tahar Ben Jelloun : Stratégies d’écriture, sous la direction de Mansour M’Henni. Paris : L’Harmattan, 1993. Cf. Abderrahman Tenkoul, « Littérature marocaine d’écriture française, essai d’analyse sémiotique », in Afrique-Orient(1985).

21. Françoise Gaudin. La Fascination des images : les romans de T. B. Jelloun. Paris : L’Harmattan, 1998.

22. Robert Eldaz. Tahar Ben Jelloun ou l’inassouvissement du désir narratif. Paris : L’Harmattan, 1996.

23. Ahmed Raqbi. Voix et voies du Maroc dans l’œuvre de Tahar Ben Jelloun. Allemagne : Éditions universitaires européennes, 2011.

24. Abdelkrim Oubella M’hammed. Progression narrative et thématique dans les romans de T. Ben Jelloun. Allemagne : Éditions universitaires europeéennes, 2013.

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25. Jamel El Qasri. Tahar Ben Jelloun : Une fiction poétique à la lisière du réel. Allemagne : Éditions universitaires européennes, 2011.

26. Lara Popic :« Folie et création dans Moha le fou, Moha le sage : une lecture poïétique », in Revue Nouvelles Études Francophones (2010) : 1–9.

27. Alina Gageatu-Ionicescu, Lectures de sable : les récits de Tahar Ben Jelloun, thèse de doctorat, soutenue l’Université Européenne de Bretagne en 2009.

28. Alaeddine Ben Abdallah. « Énoncé de l’errance et errance de l’énonciation dans les romans de Tahar Ben Jelloun, Abdelkébir Khatibi, Ahmadou Kourouma et Puis Ngandu Nkashama. » Thèse de doctorat soutenue à l’Université Laval du Québec en 2009.Cf. même auteur : « Énoncé de l’errance et errance de l’énonciation dans Harrouda de Tahar Ben Jelloun », in Equinoxes, Issue 10: Automne/Hiver 2007–2008.

29. Mohammed-Saâd Zemmouri, « Tanger, ville-mythe dans le discours romanesque de deux écrivains tangérois (Mohamed Choukri and Tahar Ben Jelloun) », in Writing Tangier, New York, Washington, DC, Bern, Brussels, Vienna, Oxford :Peter Lang, 2009, pp. 163–72.

30. May Farouk, Tahar Ben Jelloun :étude des enjeux réflexifs dans l’œuvre. Paris : L’Harmattan, 2008.

31. Robert Varga, En(je)(u)x, effets de métissage et voies de déconstruction dans l’autobiographie maghrébine d’expression française, thèse de doctorat, soutenue à l’Université Marc Bloch Strasbourg 2 en 2007.

32. David Hayes. « Ritual Fictions : The enigma made flesh in the novels of Tahar Ben Jelloun. » A doctoral dissertation submitted in partial fulfilment of the requirements for the Degree of Doctor of Philosophy in French, University of Canterbury, 1999.

33. Bengt Novén. Les Mots et le corps: étude des procès d’écriture dans l’œuvre de Tahar Ben Jelloun. Stockholm : Uppsala University, 1996.

34. Chiha Samia. « Du témoignage à la fiction dans le roman Cette aveuglante absence de lumière de Tahar Ben Jelloun. » Étude sociocritique, Mémoire de magistère, Université Abou Bakr Belkaïd Telmcen, 2009–2010. L’analyse s’inscrit dans une démarche socio-narratologique mettant en phase le rapport entre la fiction et la réalité historique comme le témoignage, l’oralité mémorielle, ce qu’on pourrait donc appeler le temps de la diégèse.

35. Katalin Hajós, Variations sur le thème de l’« enfermement » dans la littérature maghrébine d’expression française, travail de recherche pour le grade de D.E.A en littérature comparée, Université de Nice, 2004–2005. L’étude montre différentes caractéristiques d’enfermement travers le roman de Tahar Ben Jelloun Cette Aveuglante absence de lumière et des récits de témoignage des victimes sur le régime répressif de Hassan II. Ces œuvres sont comparées à celles d’Abdelkébir Khatibi et de Driss Chraïbi.

36. Nasrin Qader. Narratives of Catastrophe. New York : Fordham University Press, 2009. Une grande partie du livre, qui tend à être une étude comparative entre Boris Diop, Ben Jelloun et Khatibi, se verse dans l’histoire des tribulations endurées par les prisonniers politiques de Tazmamart. Elle est moins analytique que descriptive.

37. Mohamed Bahi. « La ville e(s)t la femme : deux corps agressés », in Femmes et villes, Collection Perspectives « Villes et Territoires » # 8, Presses Universitaires François-Rabelais, Maison des Sciences de l’Homme « Villes et Territoires », Tours (2004) : 183–94. L’article met en lumière les rapports qui se tissent entre la femme et la ville. Une dimension ←14 | 15→métonymique, au regard de la topographie spatiale, caractérise la relation entre les deux entités : la femme et la ville, qui représentent deux corps souffrants.

38. Nadia Kamal-Trense. Tahar Ben Jelloun l’écrivain des villes. Paris : L’Harmattan, 1998. L’ouvrage analyse la fonction de la ville dans l’œuvre de Ben Jelloun, tant sur le plan historique, social que politique.

39. Agnés Hafez-Ergaut. « L’espace clos dans trois ouvrages de Tahar Ben Jelloun : La Réclusion solitaire, L’Écrivain public et L’Enfant de sable », in Revue Présence Francophone # 50 (1997) : 113–33.Sont examinées, dans cet article, des caractéristiques d’espaces clos et leurs effets sur des personnages fictionnels.

40. Gaston Bachelard. La Poétique de l’espace. Paris : PUF, 1994 (sixième édition).

41. Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod, 1992 (11ième édition).

42. Henri Mitterand. Le Roman à l’œuvre : genèse et valeur. Paris : PUF, 1998.Cf. même auteur, Le Discours du roman. Paris : PUF, 1986 (seconde édition). Voir aussi Le Regard et le signe. Paris : PUF, 1987.

43. Jean-Yves Tadié. Le Récit poétique. Paris :Tel Gallimard, 1994.

44. Henri Lafond. Espaces romanesques du dix-huitième siècle. Paris : PUF, 1997.

45. Philippe Hamon.« Pour un statut sémiologique du personnage », in Poétique du récit (1977) : 115–80. Cf. Au même auteur : Le Personnel du roman. Genève : Droz, 1984.

46. Denis Bertrand. L’Espace et le sens : Germinal d’Émile Zola. Amsterdam : Actes sémiotiques, Hadès-Benjamins, 1985.

47. Jean-Pierre Richard. Paysage de Chateaubriand. Paris : du Seuil, 1970.

48. Maurice Blanchot. L’Espace littéraire. Paris :Gallimard, 1955.

49. « Un espace géographique non flou ou ordinaire, ou vulgaire, ou espace géographique tout cours […] c’est un espace précis, parfaitement connu, parfaitement mesurable, dont tous les termes sont définis avec certitude.» Voir Christiane Roland-May : Les Espaces géographiques flous, Thèse de Doctorat, Université de Metz (France), soutenue le 5 mars 1984, pour l’obtention du titre de Docteur d’État ès Sciences Humaines.

50. L’anthropologie philosophique se focalise surtout sur l’agir humain. Voir, à propos, le livre de Paul Ricœur ayant pour titre : Anthropologie philosophique. Paris :du Seuil (coll. La Couleur des idées), 2013.

51. Jean-Jacques Roussseau. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Paris : Aubier-Montaigne,1973, p. 150.

52. Jean-Paul Rewesber. La méthode interdisciplinaire. France : PUF, 1981, p. 12.

53. Émile Benveniste. Problèmes de linguistique générale II.Paris : Gallimard, 1974, p. 229. Cf. Roland Barthes. Le Bruissement de la langue. Paris : du Seuil, 1984.

54. Claude Lévis-Strauss. Anthropologie structurale. Paris :Plon, 1958, p. 317.

Ouvrages cités

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· II ·

IMPÉRATIFS DE SENS : LE LIEU ET L’ESPACE

La manière dont on imagine est souvent

plus instructive que ce qu’on imagine.

—Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu

Le tissu romanesque, tel celui de la poésie dite engagée, s’enrôle toujours dans une visée géographique, réelle ou imaginaire, dont la toponymie tend à authentifier le récit de la narration. C’est un élément organique de la fiction au même degré que la galerie des personnages. Ainsi, la notion de lieu, d’espace et de place, porteuse de connotations sociales, et qui entraîne l’évocation toponymique et topologique, la distance, des variations de déplacements, est commune tant à la sociologie qu’à l’anthropologie, la sémiotique et la géographie. Celle-ci ne trouve pourtant pas toute la valeur qu’elle mérite chez les critiques, les historiens et théoriciens de la littérature. Si, en effet, dans le roman et la poésie ils prêtent une attention soutenue aux traits saillants de la géographicité, à la région, ou à l’univers territorial des personnages, ils n’accordent pourtant pas assez d’importance à la présence manifeste et précieuse de la géographie, ou d’une géographie littéraire : discipline scientifique universelle qu’exploitent ingénieusement nombre de romanciers et poètes parfois à leur insu. On dirait même qu’ils s’érigent en géographes ou le deviennent sur le tas, au gré de la fiction. Qu’ils soient l’abbé Prévost,1 Chateaubriand,2 Victor Hugo,3Émile Zola,4 ←21 | 22→Julien Gracq,5 William Faulkner,6Émile Ollivier7 et bien d’autres, tous en usent à bon escient. Déjà, LOdyssée d’Homère, qui raconte les pérégrinations ardues d’Ulysse à son retour de la guerre de Troie et qui se répertorie d’emblée dans la littérature de voyage, donne au genre, à la géographie littéraire et à la poétique géographique leurs lettres de noblesse, constitue entre autres le fondement même de la littérature grecque.

Aussi, l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun qui fait l’objet de notre étude nous entraîne-t-elle dans le nomadisme, la territorialisation et la déterritorialisation de leurs personnages. Le lecteur averti, qui se plonge dans leur fiction, se rendra compte des modes d’espaces qui la construisent. Nous voulons dire l’espace-fiction, l’espace-creuset, matriciel de la « diégésis » (histoire écrite) et de la mimésis (écriture de l’histoire), avec les attributs topographiques de l’action narrative.

Le topos, qui signifie territoire, l’endroit, le lieu, l’espace en grec, participe ainsi à l’histoire contée, se trouve fréquemment dans l’effervescence, en vertu des rapports conflictuels et des événements sociaux et politiques, qui mettent en jeu la vie des personnages. On constate que nombre d’entre eux mènent une vie fastidieuse, tourmentée, prise dans des malheurs qui constituent des spirales cauchemardesques. D’un récit à un autre, reviennent fréquemment des scènes effarantes, des tiraillements humains, qui caractérisent le discours8 sur l’espace géo-social. Les répétitions ne sauraient être alors perçues aléatoires, ni gratuites; elles sont, bien au contraire, en elles-mêmes suggestives. C’est, en effet, un signe qui nous parle tout au long des faits narrés, qui nous révèle leur vérité sous-jacente, et par lequel pourrait aussi appréhender le sens du tissu fictionnel. Telle est l’idée fondamentale qui présidera à l’analyse.

Le topos et le signe

Expliquons au premier abord ce qu’on entend par signe. Il s’agit, au sein de la vie sociale ou humaine, à travers la prose narrative et poétique des deux écrivains, comme bien d’autres, de tout ce qui communique un message, avertit, invite tant à la réflexion qu’à l’interrogation. On est alors d’accord avec Charles Grievel, en expliquant que « Le texte, du point de vue informatif, est à concevoir comme un ensemble de signes dont certains, indicatifs de son régime (« extraordinaires »), se trouvent à leur tour dénotés par d’autres (« itératifs ») qui en signalent parallèlement ou par avance l’emploi.9 » On trouve ainsi, dans l’œuvre de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, tout un ←22 | 23→système de signes: signes qui s’expriment, à travers des images spatiales, l’attitude de leurs personnages, leur manière de vivre, les modes de rapport entre eux, leur langage, leurs croyances religieuses, leurs mœurs et leurs coutumes.Toutes ces caractéristiques relatives aux modes de signes relèvent certainement de la sémiologie : science des signes, qui prend aussi en compte du son, du chant, de la couleur, de l’image de l’objet.10 La vie du signe, qui résulte d’un signifiant et d’un signifié, est la lumière, le guide sur le chemin de parcours de l’interprétation du discours littéraire. Elle n’est pourtant pas solitaire, et ne doit, en conséquence, pas être prise ou considérée isolément dans l’univers du tissu romanesque et de la poésie. Certes, la forme de l’expression et du contenu par laquelle Saussure11 désigne le signifiant et le signifié est fondamentalement liée à la structure narrative du récit, en corrélation avec le système topologique de l’œuvre et l’ensemble des composantes textuelles. Se détermine à ce compte l’entreprise objective du décryptage du message fictionnel et poétique.

Avec l’accumulation des événements politiques accablants qui se dessinent dans celui-ci, la pertinence de la vie sociale s’ordonne essentiellement au savoir du monde vécu. Elle est surtout caractérisée par l’horreur, le chaos, le nomadisme, la migration, l’émigration et l’errance géographique des personnages, qui confèrent à la narration le statut de discours de l’espace sur l’espace. S’imbriquent ainsi deux catégories de signes qui sont solidaires et conjugatoires : ceux de la géographie et ceux de l’anthropologie, offerts par la fiction et la poésie. Un tel constat renvoie aux caractéristiques discursives mises en jeu dans le champ littéraire.12 Elles suscitent ainsi une diversité de réflexions, en offrant une perspective théorique et méthodologique, que nous baptisons sous le nom conceptuel : anthropo-géographie sémiologique. Eu égard à leur caractère géographique et dramatique, ce sont des faits convergents et des phénomènes communs qui sont manifestes dans la prose narrative et poétique, et qui nous parlent de l’homme13, ses malheurs, ses souffrances et ses déboires. On expliquera plus loin le concept de manière détaillée et concise, après avoir fait le jour sur chacune de ses composantes disciplinaires qu’offrent les écrits de Frankétienne et de Ben Jelloun.

Comme on a déjà procédé à l’explication de la sémiologie chez eux, il importe maintenant, avant de montrer les liens étroits qui se tissent entre la géographie et l’anthropologie ainsi que les facteurs qui unissent les trois sciences dans leurs œuvres, de comprendre le rôle que jouent ces disciplines scientifiques dans celles-ci. Chacune d’ailleurs dans son champ propre a ses systèmes de signes qui retiennent notre attention, et qui orientent la ←23 | 24→démarche analytique. La géographie, en étroite relation avec la sociologie et bien d’autres disciplines, est le fondement même de la connaissance anthropologique, puisqu’elle gouverne au départ les enquêtes de cette dernière dans l’univers textuel, avec le nomadisme et l’errance géographique des personnages. C’est ce qui favorise ou permet les rencontres, la découverte des lieux et espaces. Le voyage est donc un élément essentiel dans la construction du message narratif parce qu’il dynamise le récit de la narration. C’est aussi dans cette perspective que réside fondamentalement la définition de la géographie. La mobilité des personnages représente ainsi à la fois un signe et une dimension éminente de celle-ci, que nous percevons, par exemple, à travers le train de vie de ceux d’Ultravocal comme Mac Abre, Vatel, y compris ceux des Affres : Saintil, Carméleau, Philogène, Gaston. Aussi retrouve-t-on le même comportement nomade chez ceux de Ben Jelloun comme Harrouda, l’héroïne, portant aussi le titre du roman; Moha, figure centrale de celui de Moha le fou; Azel, héros du romanesque Partir; Foulane et Amina de celui de Le Bonheur. Souvenons-nous ici du roman dramatique de Yasmina Khadra, L’Équation africaine, dont les personnages Kurt Krausmann, Hans et Bruno connaissent, durant leur voyage humanitaire entrepris en Afrique, de nombreuses tracasseries, sous la main de méchants ravisseurs : flibustiers, terroristes impassibles. Les lieux, en vertu de la poétique géographique qui se définit par le mouvement, le faire et les modes d’action, tendent ainsi à façonner et définir la vie humaine.

A ce compte, l’espace romanesque détient au juste sa définition de ce qui s’y passe. Il est donc identifié par le comportement des personnages et les conditions de vie. Il nous parle et interpelle, en vertu de l’impact des faits géo-sociaux sur eux.

Par ailleurs, que des lieux ou espaces chez les deux écrivains soient innommés explicitement, ils sont toujours présents implicitement ou décrits métaphoriquement. Les événements qui y surgissent caractérisent l’univers territorial. On le constate, en effet, grâce au pouvoir signifiant de la langue, à travers, par exemple, la première séquence narrative du roman Harrouda, avec une héroïne pétulante dont « Les souvenirs jaillissent dans le désordre et provoquent chaos et délire (p. 17) ». C’est si vrai que l’espace se métamorphose, sous son emprise. Elle s’y impose, agit en toute quiétude au point de susciter l’attraction envers sa personne. Sa présence légendaire, partout où elle se trouve, tend à bouleverser et transformer le lieu. « Son rire fait la pluie dans le cimetière. Les morts changent de position et sont interpellés de nouveau par les anges (Ibidem) ». Les faits descriptifs offrent une dimension spatiale à la fois mythique ←24 | 25→et métaphorique, qui exprime l’image d’un monde versatile, révélant l’être, son identité.

Également, se dessinent, chez Frankétienne, dès les premières pages de sa prose narrative et poétique Les Affres, des traits spatiaux truculents. Elles embrayent sur la description d’un topos qui révèle au lecteur les thèmes et enjeux dramatiques. On lit, d’entrée de jeu, de la narration des phrases elliptiques descriptives qui exhibent les tourments, la détresse des paysans du bourg de Ravine-Sèche. Celui-ci, suivant la trame de l’histoire contée, s’enlise dans la désolation, le gouffre. « Regarder l’immensité des déserts inarpentés. Errer travers la meublerie des désirs (Ibidem, p. 1) ». C’est de la métaphore spatiale décrivant un univers dysphorique où les êtres sont en proie à l’angoisse, constituant leur pain quotidien, avec, en plus, des persécutions inalassables sous l’autorité tyrannique de Saintil. Le topos sombre dans la détresse, extermine ses propres habitants. La mort frôle sans cesse leur vie, sous l’influence de « bêtes nuisibles et des personnages carnavalesques », mythiques, qui, au rythme du récit, se déploient en métaphores, en syntagmes et phrases elliptiques. « Des agamans. Des serpents. Des mabouyas. Des scorpions. Des araignées venimeuses. Des mille-pattes. Des fraisaies. Des malfinis. L’énigmatique lasigoâve.14 L’étonnanteMadame Bruno.15 Le terrible Charles Oscar (Ibidem, p. 3) ». Avec les adversités auxquelles confrontent les paysans, leur vie s’engouffre dans des malaises, tend vers l’incertitude de l’avenir.

De même, le roman Harrouda montre que les habitants de la ville de Fès, tels ceux de Ravine-Sèche, vivent dans l’appréhension, au rythme des épreuves du temps. A l’espace de « vieille cour » et aux traits lugubres décrits dans Les Affres, succède cette description de l’étendue territoriale qui est à la fois mimétique et emblématique : « Terre dure aux veines emmaillées de pierres et de sable (Ibidem, p. 3) ». Il s’agit de l’état désastreux de tout un monde dont la populace vit dans le désarroi et l’anxiété. L’épisode narratif fait écho aux paroles poétiques exprimées de manière figurative dans ces vers tirés de Mots d’ailes décrivant un univers alarmant, l’image épouvantable du terroir du poète : « Déchirures musicales paradoxales/ voix hystériques en dissonance/ le limon de la mort/ dans un lit de terreur (Ibidem, p. 219) ».

C’est dans le même ordre de pensées que se répertorie la description métaphorique, déployée en spirale dans Les Affres, foisonnée de « bêtes nuisibles, de personnages burlesques et mythiques », mentionnée plus haut. Ce sont des signifiants qui, par leurs traits indiciels, révèlent le sens de l’énonciation, et qui renvoient aux perceptions carnavalesques, telles que définies chez Mikhaïl Bakhtine.16 Il s’agit en fait de la représentation scénique emblématique ←25 | 26→des figures mythologiques et mythiques qui révèlent le temps bouleversant d’une époque historique. Leurs caractéristiques diversifiées, qui s’associent à celles des « bêtes nuisibles », suggèrent « l’enfer carnavalesque17». Déjà est évoquée, sous la plume du romancier, l’expression « personnages carnavalesques », qui exprime de l’ironie, des ennuis sociaux. Surgit plus loin, dans le récit de la narration, la même idée, exprimée de façon plus explicite à travers une succession de phrases elliptiques : « Masques grotesques. La mascarade marque nos forces. La manie des grimaces aux comissures de nos lèvres. Le mal du mardigras ancré en nous (Ibidem, p. 52) ». A ce propos, deux remarques méritent d’êtres faites. Premièrement, l’énonciation, au regard de sa structure phrastique, renvoie au style scripturaire du raccourci, désigne de la moquerie, offre du comique caricatural, ayant aussi une dimension fantastique. Deuxièmement, s’y dessine un aspect moral mettant en relief des travers humains, caractérisant la vie socio-politique.

Dans la même perspective, la fiction jellounienne Harrouda n’est pas non plus étrangère à des faits sociaux et politiques : signifiants qui se présentent aussi sous l’image de la conception carnavalesque bakhtinienne. On y trouve, en effet, des prestations satiriques, moqueuses de l’héroïne, Harrouda, qui offre son corps en spectacle en des lieux publics, ouverts, comme la rue. C’est une ambiance pernicieuse, de folle gaieté, qui bouscule le conservatisme social, moral et religieux, qui transgresse les orthodoxies culturelles. « Tout en poussant des râles, Harrouda serre la tête des enfants entre ses cuisses. Les os craquent se dissolvent. Un liquide blanchâtre dégouline sur les jambes de Harrouda (p. 15) ». De ses gestes ridicules et comiques qui seraient perçus permissifs, surgit le rire chez des adultes ainsi que chez nombre de jeunes de différentes catégories d’âge, qui y prennent plaisir. « Seul le rire pour accoupler ce que nous avons osé (Ibidem, p. 14) ». Le rire provoqué par son attitude triviale et moqueuse ne saurait toutefois être considéré chez des spectateurs comme signe d’acceptation d’une telle satire. Bien au contraire, c’est le jeu carnavalesque entre l’obscénité et le sublime, entre la vérité et le mensonge. La scénographie burlesque dans Harrouda dépeint l’ouverture et l’interaction de deux mondes : d’une part, un monde orthodoxe, enclin au tabou, à l’hypocrisie morale; d’autre part, un monde où tout est faux, bizarre et rien n’est vrai, si ce n’est donc le comique engendrant le rire.

On en déduit que chaque lieu et chacune des actions des personnages sont des signifiants combinatoires, puisqu’ils définissent la production du sens du message narratif. Les faits s’écrivent symboliquement dans le tissu fictionnel, avec les troubles spatiaux alarmants, qui menacent la vie des humains.

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Perceptions géographiques

Il advient fréquemment que les premières pages du roman introduisent le lecteur à l’espace référentiel, avec surtout l’évocation toponymique des lieux amorçant l’itinéraire du héros ou de l’héroïne, ou celui des personnages secondaires. Commence ainsi à s’exquisser la cartographie de la géographie romanesque exhibant la trame de la narration. Tout cela est certainement utile à sa compréhension. Soit. Qu’on ne s’appuie pas cependant sur ces simples données pour catégoriser le roman géographique. Ça peut être aussi un trompe-l’œil, puisque, dans la fiction en général, il ne se définit pas en vertu de la configuration spatiale et de la description paysagiste, mais plutôt par le mouvement, la distance, les drames18 caractérisant la vie nomade des personnages, la manière d’habiter le lieu vécu, les effets de celui-ci sur eux. En révèle la prose narrative et poétique Ultravocal et Les Affres de Frankétienne, avec le nomadisme de Mac Abre, de Vatel et de Saintil dont les modes d’action s’allient aux motifs de leurs constants déplacements et leurs conséquences. Ces faits ne vont pas sans se souvenir du héros du roman d’Émile Zola, Germinal, Étienne Lantier, qui, voyageant de Lille, est aussi le guide de l’histoire contée, la force agissante des événements socio-politiques, et qui se distingue dans la galerie des personnages tant par ses prises de parole que par ses actions. C’est vrai aussi de l’héroïne jellounienne du roman Harrouda, c’est vrai aussi de la figure centrale du roman Partir, Azel, et celle de Moha le fou, dont le nomadisme, tel celui de Gaston dans LesAffres, galvanise la ville, le milieu ambiant. Ces deux traits offerts par la fiction servent de perspective topique, caractérisent la condition d’existence des êtres humains, la vie sociale et politique. C’est ce que livre aussi au lecteur la trilogie romanesque de William Faulkner : Les Snopes : le hameau, la ville, le domaine. Il en va de même de la narration du récit poétique de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, œuvre à la fois géographique et géopolitique.

Tout comme chez Abdelkébir Khatibi, avec La mémoire tatouée, Le livre du sang et Pélérinage d’un artiste amoureux, des traits et phénomènes socio-géographiques foisonnent l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun. En effet, il y est constamment question de conflits humains et du destin des personnages auxquels se lient ceux de leur univers territorial. Il s’agit fondamentalement des enjeux de la vie qui se dessinent au fil des pages. Se donne ainsi à voir l’horizon d’incertitude de toute une populace, au regard d’un topos livide, sous l’emprise des périls qui menacent tout un territoire. L’univers fictionnel et ←27 | 28→poétique de Ben Jelloun se compose d’une constellation de villes ponctuant l’unité rythmique de son discours littéraire. Tel n’est pourtant pas le cas chez Frankétienne. La toponymie des villes et leurs traits descriptifs, qui reviennent fréquemment sous la plume de l’écrivain franco-marocain, caractérisent la vie socio-politique de différentes périodes historiques. Cela a déjà fait l’objet de nombreuses études.19 Les villes, tant dans sa fiction que dans sa poésie, renvoient surtout à l’effet des souvenirs, de la mémoire du temps et de l’espace, gardent les empreintes de l’histoire. Avec son poème-fleuve ayant pour titre « Fès », paru dans son dernier livre de poésie, Que la blessure se ferme,20 l’évocation des villes s’inscrit aussi dans un passé-présent composé, historique, qui hante sans cesse le sujet poétique :

Fès nous fait l’offrande d’une ombre, subtile et essentielle, l’ombre de l’éternité. C’est là à l’intérieur des ses murailles, dans ses pierres lourdes et si anciennes, dans ce parfum de la terre immuable qu’on peut assister à la paresseuse promenade des souvenirs, ceux d’un âge d’or, ceux d’une convivialité légendaire. (p. 33)

Le poème émouvant en prose, qui fait écho aux premiers écrits poétiques consacrés à Fès,21 ville natale du poète, nous livre le même accent, le même souffle, les mêmes images, les mêmes thématiques. C’est le même constat qu’on fait dans ces œuvres poétiques de Frankétienne : La Diluvienne et Corps sans repères. La différence entre les deux textes poétiques jellouniens sur Fès réside simplement dans les sentiments de complaintes, de colère, que nous trouvons dans la première livraison, exprimant un cri. Ce n’est pourtant pas le cas dans la seconde, qui montre plutôt la beauté, la grandeur de la ville, ses valeurs sublimes :

Fès a reçu et tant donné. Sa fortune est évidente, elle est dans sa fidélité au Temps, dans le perpétuel retour des choses et des hommes. (Ibidem, p. 33)

C’est la radiographie synthétique de la vie socio-économique, politique et historique de la ville que nous livre ici le poète, telle la multiplicité des pages d’Ultravocal et des Métamorphoses de Frankétienne sur l’île Mégaflore et l’île Mascarogne. Fès est une ville perçue comme un monument qui ne vieillit pas, et qui ne perd non plus ses valeurs prestigieuses, avec le passage et les difficultés du temps. La ville en elle-même, comme l’univers territorial dans Ultravocal et Les Métamorphoses, représente une légende, un livre d’histoire et de civilisation, un musée, un lieu d’archives, un miroir à travers lequel le poète se regarde et se souvient toujours de son vécu. Il nous personnifie la ville en la campant comme un être de chair, au passé et au présent. Il lui confère, par ses charmes, ←28 | 29→l’image d’un lieu agréable, historico-géographique, qui l’inscrit dans la galerie des villes mythiques :

Elle est dans le tumulte des couleurs et des épices, des musiques et des chants. La ville n’a pas admis la défaite. (Ibidem, pp. 33–34)

Ajoutons que « Fès », tel dans le roman Harrouda, est un poème dans lequel se conjugue la géographie physique, humaine, sociale, mythique et culturelle, ancrée dans l’histoire de la ville. Tandis que les villes, du point de vue toponymique, n’abondent pas autant chez Frankétienne dont l’écriture tient plutôt à exhiber l’image négative d’un univers territorial souffrant de la terreur comme Ravine-Sèche, L’île Mascarogne, L’île Mégaflore sous l’Empire Vilasaq. Elle livre ainsi au lecteur un tableau géographique du désastre, du mal qui ronge le territoire. Tel est le sens de cette longue phrase descriptive poétique tirée de Corps sans repères :« Rue du hasard aux fissures de la nuit du pari qui ne mène à rien rue du défi contre la faille exubérante rue déchirée de magicritures monstrueuses en effilochures d’étoiles cacochymes rue des quartiers oubliés dans l’horreur des zigzags essoufflés aux angles de la terreur tant de rues qui grimpent qui tournent et tourbillonnent pour ne conduire nulle part qu’au tréfonds de la nuit mangrommeuse […] (p. 32) ». C’est de la poésie émouvante focalisée sur l’espace descriptif, avec le crépitement de métaphores sinistres. Elle n’offre pas de référence géographique spécifique, mais renvoie implicitement à un territoire qui, à l’évidence, s’enlise dans l’effroi et la détresse. Sa signifiance réside dans la portée même du titre du livre (Corps sans repères).

Mentionnons aussi que l’évocation toponymique du paysage, des lieux et espaces, avec quelques traits descriptifs et marqués, ne confère pas à l’œuvre fictionnelle et poétique de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, ainsi qu’à d’autres poètes et romanciers, de satut géograhique, que ce soit même au regard de l’épistémologie de la New Geography,22 véhiculée durant les dernières décennies, ou de la géographie physique kantienne valorisant l’idée que l’espace est pris en compte au titre de ce qui se mesure.23 Kant, d’ailleurs, pour caractériser la spécificité de la géographie, oppose le discours historique au discours géographique, tel un récit à une description.24

On ne saurait toutefois non plus nier ou mésestimer les travaux des géographes, des sociologues, des urbanistes et ceux des philosophes de l’histoire qui ont largement contribué à l’analyse spatiale dans le roman comme Henri Lefebvre,25 Olivier Mongin,26 Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Younès.27 M. Lagopoulos, dans le même ordre d’idées, consacre un livre important à ←29 | 30→l’espace intitulé: Urbanisme et Sémiotique,28 qui, par sa teneur, inspire à l’analyse de la spatialisation romanesque. Bertrand Westphal, pour sa part, qui s’intéresse à la « géocritique », se concentre notamment, dans ses travaux de recherche, sur la représentation de l’espace dans le roman et « les liens intimes avec la réalité29 ». L’espace dont il est ici question chez Frankétienne et Ben Jelloun est celui de la fiction, avec les éléments topographiques, les diverses composantes du macrocosme de l’œuvre. C’est aussi celui d’une géographie de la mobilité, de l’action, de la situation dramatique. Il s’inscrit d’emblée dans la perspective symbolique et Les Structures anthropologiques de l’imaginaire,30 selon le titre de l’ouvrage de Gilbert Durand. L’espace imaginaire, du non-dit, est un voyage en profondeur. C’est là aussi où se déploie l’imagination du lecteur. Il va alors sans dire qu’il n’est pas tributaire de la configuration du milieu vécu ou des dimensions géométriques topologiques.

Prenons en exemple la toute première scène du roman Mûr de Frankétienne où le lecteur, d’entrée de jeu, lie connaissance avec Raynand, personnage central, confronté aux dangers d’une nuit ahurissante. Sa vie au temps nocturne où il se ballade, à travers des rues métropolitaines de sa ville natale, se dessine comme la trame d’un film qui crée un horizon d’attente chez le lecteur. En effet, il s’y promène paisiblement, alors que la voix des gens invisibles le poursuit sans cesse. S’esquissent, suivant son parcours, des dimensions configuratives spatiales. Dès l’instant où il se rend compte qu’il est poursuivi, il accélère les pas, en traversant la Place Alexandre Pétion en face de la Cathédrale. Puis il franchit en vitesse la rue Bonne-foi et débouche en essouflant au Boulevard Jean-Jacques Dessalines, dans l’espoir de trouver des « noctambules insomiaques », selon l’expression du narrateur. Sa course folle, inlassable, le conduira au Portail Saint-Joseph, lieu populaire, achalandé la nuit comme le jour, où il espère échapper à l’emprise des malheurs qui le guettent au fil du temps. Le récit n’évoque pas ceux qui attentent à sa vie, en dépit de l’appel audible incessant de son nom par des êtres invisibles dans la nuit profonde. Les rues parcourues inlassablement peuvent être perçues comme des points de repères qui construisent la cartographie urbaine de son itinéraire indéterminé.

L’idée d’effroi évoquée dans la trame du récit fait écho à la fiction Harrouda, qui est une mise en perspective de l’espace géographique de plusieurs villes telles que Fès, Tanger, Marrakech, Casablanca. Comme la narration fictionnelle de Mûr, celle de Ben Jelloun nous promène les unes dans les autres et exhibe des lieux qui réverbèrent la vie sociale et politique. Dès la scène où figure le nom de Fès, se dessinent les traits configuratifs de la géographie physique. Celle-ci est attrayante au regard de sa dimension descriptive géométrique ←30 | 31→circulaire qui confère à la ville une certaine singularité, avec, en plus, ses légendes, son caractère mythique, la révérence vouée au Saint Moulay Idriss. L’espace est figé dans l’étreinte de celui-ci. C’est aussi une ville en état de délabrement dont l’identité sociale est la laideur, l’insalubrité, la détresse, telle l’île Mascarogne. Le roman livre une géographicité méconnaissable, dénaturée, ravagée par la violence de la guerre et des désastres. Lorsque le narrateur mentionne que la lecture de « Fass (Fès) » se fera haute voix en travers d’une dernière blessure (Harrouda, p. 51) », c’est qu’antérieurement elle a connu de grandes calamités. Et à chaque fois que surgit le mot « ville » qui ponctue la narration de la première partie du récit Harrouda, et qui renvoie à Fès, on constate une mise en relief de son image dévastatrice, alarmante, provoquée par les méfaits politiques. « L’image s’est installée dans la blessure riante de tout un peuple. Elle habite les regards vides (p. 61) ». C’est la même plaie immonde qui ronge la ville natale de l’actant central du tissu fictionnel Mûr, Raynand, vivant dans l’anxiété, telle la vie des Vortex décrite dans le roman de Jean Métellus ayant pour titre : La Famille Vortex.

A suivre de près le fil narratif de Harrouda, on perçoit qu’un lien étroit se tisse entre la ville de Fès et celle de Tanger, au plan social et politique.Y revient fréquemment, dans la quatrième partie, le nom légendaire et mythique de Tanger dont les mœurs font la percevoir tout au long de la narration comme un lieu de plaisirs malsains, de la débauche, de corruption, bref, une ville sombrant dans la décadence morale. Aussi est-elle à la fois connue comme lieu de joie et de tristesse, en vertu du temps vécu par « les mémoires vagabondes (Harrouda, p. 123) ». Se rattachent à l’évocation fréquente des deux villes des connotations sociales négatives qui sont moins explicites dans Mûr que dans le récit Harrouda.

Certes, ce dernier, tel celui de Frankétienne, donne à lire des faits relatifs à la géographie culturelle, mythique, humaine et économique, qui s’explique par la foi fervente manifestée dans le Saint Moulay Idriss, la fermeture des usines, le taux de chômage et la misère de la ville de Fès provoquant l’exode et l’exil. Il est aussi géo-socio-politique, avec les sentiments d’hostilité du colonisateur manifestés à l’égard du terroir anciennement colonisé et la défense de l’indépendance acquise. Il s’agit de la liberté exprimée par le peuple, telle celle véhiculée dans Mûr par Raynand à travers ses propos politiques musclés lors d’une grande manifestation populaire. Le récit sur Fès s’inscrit à la fois dans une perspective mimétique et historico-mythique, tandis que celui sur Tanger, avec ses mœurs familières et des images négatives qu’on lui attribue à l’échelle internationale, est plutôt d’ordre socio-moral.

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L’œuvre fictionnelle, poétique jellounienne et celle de Frankétienne sont imprégnées de signes géographiques qui s'inscrivent notamment dans la mobilité des personnages, les ennuis spatiaux. Avec l’errance géographique et du chaos qui créent de l’effervescence sociale, le lieu, désignant un point géométrique, caractérise le tableau panoramique de la condition d’existence des personnages confrontés à des dangers. Il gouverne à bien des égards la signifiance de l’énoncé du récit qui, en tant que signifiant, se définit fondamentalement à travers la mise en scène de l’univers géo-social et des personnages. Les déplacements de ceux-ci servent d’impulsion à l’histoire. C’est là aussi que l’action romanesque trouve son dynamisme et que se dessinent des caractéristiques géographiques.31

Référons-nous, à cet égard, à deux étapes ou deux moments forts dans la vie de Gaston, personnage du roman Les Affres, et Azel celui de Partir, jeune homme, dont l’existence offre diverses facettes, au regard de ses rudes épreuves. Avec des micro-récits dans Les Affres qui s’imbriquent dans le flux poétique, et qui sont occultés par celui-ci, on trouve, dans un premier temps, Gaston livré au quotidien aux jeux du hasard, noyé dans l’alcool. Aux prises avec la misère qui sévit à Ravine-Sèche, il est comme fourvoyé sur le chemin de la vie. Naît ainsi en lui l’ardent désir de quitter le milieu rural pour celui de l’urbain. La scène narrative focalisée sur son être révèle au lecteur ce qu’on pourrait appeler le troisième âge du personnage, en quête d’une vie meilleure dans la ville de la capitale, Port-au-Prince. Dès qu’il s’y trouve, il manifeste l’enthousiasme de comprendre son temps, le milieu ambiant, en se promenant dans l’aire métropolitaine. Curieux et déterminé, il observe attentivement le paysage qui l’émerveille et qui crée aussi en lui des sentiments de nostalgie rongeant son état d’âme, en souvenir de l’état régional natal du passé. C’est aussi un signe d’« Incertitudes des moyens d’existence (Les Affres, p. 81) ». A ses déambulations à travers les rues de la ville métropolitaine, s’associent des images architecturales, des monuments historiques et la toponymie des lieux, qui structurent l’espace physique. Le lieu portuaire constitue le centre de ses intétêts.

C’est le même constat qu’on fait dans le roman jellounien Partir, avec la description des espaces, le parcours du Boulevard Pasteur qu’effectue Azel pour se rendre au quai, où s’accostent de géants bateaux commerciaux partant vers l’Espagne. Il scrute le milieu ambiant, se frotte aux gens qui y travaillent, réfléchit sur sa vie présente, rêve de son avenir. Nombreuses sont aussi des réflexions qui assaillent Gaston en observant la géographicité de la Cité de l’Exposition du Bicentennaire, avec la présence de trois géants navires dans ←32 | 33→les rades du « Wharf de Port-au-Prince ». Le romancier, tel celui de Partir, se sert des observations paysagistes de son personnage, de son nomadisme, de son errance, en extraordianaire virtuose de l’optique spatiale. Avec la mobilité des personnages, se dessine toute une cartographie des lieux fréquentés, agités au quotidien, qui sont d’ordre topologique que géométrique. C’est, symboliquement, la réverbération de la vie de Gaston qui s’esquisse, et qui s’allie aux caractéristiques de l’espace vécu, révélant le destin de l’homme et celui d’une nation, comme celui offert par le roman baroque Mère-solitude d’Émile Ollivier. Frankétienne, comme Ben Jelloun, prête ainsi à son personnage les sentiments de réflexion et de rêverie relatifs à la façon dont se dessine l’horizon sombre de son avenir dans le nouveau milieu d’accueil : la ville métropolitaine de Port-au-Prince.

La narration du roman Partir, au huitième chapitre, montre au lecteur l’enthousiasme d’Azel en partant pour l’Espagne pour des motifs identiques à ceux de Gaston comme le chômage, la misère, l’arbitraire, les incertitudes du lendemain et bien d’autres difficultés auxquelles confronte sa vie. Il veut s’en soustraire pour toujours, en convergeant son regard vers de nouveaux cieux. Il cherche à connaître un monde de bonté où il espère être comblé de joie. Il part de gaieté de cœur, sans regrets. Il se révèle même mécontent et impatient à l’aéroport, lorsqu’on annonce que le vol sur lequel il voyage est retardé. Attitude qui suggère qu’il veut complètement se séparer de sa terre natale, l’effacer dans sa pensée, oublier son existence sur la carte géographique mondiale. Pour s’en être convaincu, on a qu’à lire l’extrait de cette lettre pertinente exprimant ses sentiments de dégoût des gens et des choses :

Cher pays (oui, il faut dire « cher pays », le roi dit bien « mon cher pays »), Aujourd’hui est un grand jour pour moi, j’ai enfin la possibilité, la chance de m’en aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air, de ne plus subir les vexations et humiliations de ta police, je pars, le cœur ouvert, le regard fixé sur l’horizon, fixé sur l’avenir; je ne sais pas exactement ce que je vais faire, tout ce que je sais, c’est que je suis prêt à changer, prêt à vivre libre, à être utile, comprendre des choses qui feront de moi un homme debout, un homme qui n’a plus peur […], un homme qui n’aura plus jamais affaire à Al Afia, le truand, le salaud qui trafique et corrompt […]. (Partir, p. 73)

C’est la parole d’un être frustré, meurtri, lassé des souffrances dans son terroir. Azel croit en être délivré le jour de son voyage et se sent heureux d’émigrer en Espagne. Ce n’est pourtant pas le cas pour Gaston, en quittant un matin la région de Ravine-Sèche du côté de Bois-Neuf qui l’a vu naître. Partir ici, dans les deux cas, est une quête : la recherche du bonheur, qui s’inscrit ←33 | 34→dans l’espérance d’un avenir meilleur. D’où l’espoir engendre le désir, l’obsession du voyage, commande la fuite du territoire, l’émigration, l’exil. Font écho aux sentiments d’Azel et de Gaston à leurs rêveries ces propos de Hogan, figure centrale du récit de Le Livre en fuite de Le Clézio : « Ville de fer et de béton, je ne te veux plus. Je te refuse. Ville soupapes […], j’y ai assez vécu.32 » La migration chez un et l’émigration chez l’autre expriment le dépit et la révolte contre la souffrance. Il est vrai que « La migration, au dire de Marc Augé, ne s’identifie pas au bonheur, mais elle tente d’échapper au malheur.33 » C’est justement le cas des deux personnages, Azel et Gaston, confrontés aux problèmes socio-économiques et politiques en terre natale. Kenza, la soeur aînée d’Azel, ne tardera pas longtemps à suivre la même route qui mène en Espagne. Et Siham, l’amante de son frère, qui avait une fois échoué dans sa tentative de partir clandestinement, finit par s’expatrier au même pays d’accueil que lui. On pourait ainsi dire que l’idée du bonheur que suscite le voyage chez les personnages susmentionnés est un projet, un rêve obsessionnel. Rappelons que le jeune Azel, avant d’aller vivre sous les cieux espagnols, vivait à Tanger où le trafique de la drogue et la corruption occupent le haut du pavé, constituent l’image identitaire de la ville. Ainsi se dessinent les pôles de deux mondes, comme se donnent aussi à voir, avec le personnage Gaston, deux entités régionales distinctes : la vie rurale et celle de l’urbain. Leur départ vers un autre milieu, qui devient le nouveau lieu vécu, crée la distance entre celui-ci et le territoire de leur enracinement où ils ont pris naissance. Le parcours qui conduit tous deux au pays de leur destination caractérise l’effervescence de la vie, crée le foyer de tension du récit conté. Celui-ci trouve ainsi sa dynamique narrative dans les déplacements des personnages, les impacts de leur voyage, comme dans le roman L’Équation africaine, avec les tribulations jalonnant la vie des voyageurs Kurt Krausmann, Hans et Bruno, sous l’autorité de leurs ravisseurs, qui sont des brutes.

C’est vrai aussi pour les personnages d’Ultravocal, Mac Abre et Vatel, qui errent sans cesse, sillonnent leur territoire natal. Le premier, homme cruel, réputé partout pour ses exactions, se trouve constamment en voyage à travers « l’Ile Sans-Bout », sous l’Empire-Vilasaq, en vertu de l’exercice de sa profession barbarique comme l’amputation des êtres humains, l’extermination des gens. Alors que Vatel lui-même voyage dans le but de protéger les habitants persécutés par Mac Abre et de le terrasser.

Subséquemment, les pérégrinations et la déambulation géographique des personnages de Frankétienne et ceux de Ben Jelloun, telles celles décrites dans L’Équation africaine, ne se circonscrivent pas dans la perspective d’une ←34 | 35→vie joyeuse ou de bonheur. Elles s’inscrivent plutôt dans les tribulations et la désolation qui exhibent les caractéristiques de la poétique de la géographie. Celle-ci s’explique fondamentalement par la mobilité, les obstacles, la manière de vivre ou d’agir des personnages. Nous voulons dire : les menaces, les actes de violence, bref, les tracasseries au gré du voyage, du nomadisme. C’est bien ce que nous révèle la vie des figures actantielles jellouniennes et de Frankétienne, telle celle dans L’Équation africaine. Ainsi, les déplacements alimentent le récit de la narration.

Venons-en maintenant aux effets négatifs du voyage dans la vie de Gaston et d’Azel. Le premier abandonne Ravine-Sèche du côté de Bois-Neuf pour des raisons de misère, d’injustice avec Saintil, en s’installant dans la ville métropolitaine. Le mileu d’accueil dont rêve le nomade ne lui est pas favorable. Il y vit dans la désillusion, car il ne trouve pas de travail, en dépit des efforts inlassables consentis. N’empêche qu’il se révèle compatissant à la souffrance d’autrui, notamment envers ceux qu’on exploite outrancièrement dans les usines et qu’on licencie arbitrairement. Il y mène une enquête systématique auprès d’eux sur les conditions de travail. C’est une manière d’appréhender les réalités socio-économiques et politiques du milieu ambiant. Il tend ainsi à s’engager dans la défense des droits des travailleurs, comme s’il se comporte en syndicaliste dans un monde d’exploiteurs et d’exploités. Suite aux informations recueillies, il finit par se défaire de ses désillusions de la ville urbaine port-au-princienne qui est « un couloir ténébreux de l’enfer (Les Affres, p. 83)». Au terme de son investigation qui confirme que les travailleurs interrogés venant de la campagne comme lui sont voués au même sort, il s’exclame :

- Quelle horreur! Pourquoi étais-je si empressé de fuir Bois-Neuf?

- […] Je n’en reviens pas. Moi, Gaston, qui croyais au paradis de Port-au-Prince (Ibidem, p. 83.)!

Soliloque intérieur révélant le degré ultime des calamités de Gaston qui connaît plus de souffrances en milieu métropolitain qu’en région natale de Ravine-Sèche. Il y vit, en effet, au quotidien dans la tourmente, n’ayant pas de boulot. Il « subit avec stupeur les rudesses des coups de vent (Ibidem) ». Phrase qui suggère du péril, de la déception.

De même, Azel se berce d’illusion, en émigrant en Espagne. Avant, il croyait aux rêveries de promesse de cette terre qui ne lui sourit pas. Ayant abandonné son pays natal, il vit chez son hôte, Miguel, facilitateur de son voyage, dans une espèce de prison. En effet, celui-ci, qui est homosexuel, fait de lui son amant et se révèle jaloux, en contrôlant ses moindres sorties ainsi que ses ←35 | 36→gestes à la maison, même au cours des soirées festives, avec un grand nombre de convives masculins. Sachant que Azel aime éperdument les femmes, il tente à tout prix de le dompter à ses propres fins, en l’humiliant à dessein, par sa manière de le traiter socialement, comme s’il est non un être humain, mais plutôt un robot, un objet. Il lui intime, par exemple, l’ordre de s’habiller pour une soirée mondaine en vêtements de femme, travestissement qui lui donne donc l’air ou l’image du parfait mélange : mi-homme, mi-femme. Il le présente à l’assistance comme étant sa dernière conquête. Mieux encore, il l’exhibe comme une sculpture, avec son corps d’athlète. « Miguel tenait Azel fermement par la main. Les invités passent devant lui les uns après les autres et font mine de le carasser. Il lui dit l’oreille :

- Maintenant, tu vas danser. Et tu danseras comme une pute. (Partir, p. 113)

On comprend dès lors qu’il ne s’agisse pas d’altruisme, lorsque Miguel décide de le faire venir en Espagne et de l’héberger. Bien des signes au départ donnent présage que le migrant Azel ne connaîtra pas le bonheur en Espagne. Certes, le chauffeur de Miguel qui vient le chercher à l’aéroport ainsi que sa servante lui manifestent, dès le début, de la mine grise, comme s’il n’est pas bienvenu à la maison. L’accueil n’est pas non plus délirant de la part de son « prétendu bienfaiteur » qui, durant les premières heures de conversation, n’est pas chaleureux avec son hôte. La chambre qu’il occupera la première nuit est aussi un présage aux déceptions, aux humiliations à venir. « Il se dit que le paradis dont il avait rêvé ne pouvait pas ressembler à une petite chambre au dernier étage d’un grand immeuble, à cette solitude qui l’empêchait de trouver le sommeil (Ibidem, p. 77) ». Il en est conscient et commence par faire table rase de l’idée du bonheur en Espagne qui l’obsédait auparavant. Il est, comme Gaston, déçu et se rend compte que sa vie est à nouveau dans le gouffre. Tous deux sont pris dans l’engrenage de l’aventure du voyage : ils oscillent entre espérance et défaite, enthousiasme et désillusion, rêveries et affliction. C’est donc par le biais du nomadisme des personnages que se dessine et s’appréhende à bien des égards la production du sens de l’énoncé du récit et de la prose poétique. On ne peut alors s’empêcher de penser ici au récit des événements bouleversants caractérisant la vie des personnages du roman L’Équation africaine en voyage de mission humanitaire : Bruno, Hans, Kurt Krausmann, retenus longtemps captifs en Afrique par des bandits lourdement armés et sauvages, qui les traînent de lieu en lieu, avec des mains ligotées.

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Perceptions anthropologiques

Telle la poétique de la géographie sociale, humaine et culturelle, il existe un lien étroit entre la littérature et l’anthropologie,34 lien qui, fondamentalement, se définit par le vécu de la vie quotidienne, les traditions, les mœurs, les croyances des personnages fictionnels et les modes de relation entretenus entre eux. Si donc l’anthropologie, dans sa tâche scientifique, s’intéresse aux manières de vivre et de se comporter entre groupes et individus, aux modes d’action et de pensée, porte un regard scrutateur sur l’homme et son milieu ambiant, elle vise ainsi à le connaître dans sa totalité. C’est dans cette « science de l’homme » que réside principalement la clé de compréhension du chaos, du conflit et des conditions d’existence des figures actantielles de Frankétienne et de Ben Jelloun. Elle permet ainsi d’appréhender, tant sur le plan individuel que collectif, les différentes caractéristiques relationnelles du point de vue géo-social.35

Qu’ils soient alors du roman ou de la poésie dite engagée, ils sont en général un discours sur l’homme, sur l’espace vécu, qui livre du savoir, véhiculé soit sous la forme d’une anthropologie sociale, culturelle, mythique ou philosophique, avec les modes de rapport qui se tissent entre humains, leur train de vie. Un tel savoir, dans la galerie des personnages, donne aussi à voir la manière d’agir36 des uns envers les autres. C’est ici qu’intervient la notion de signes anthropologiques, signes qui apparaissent sous différents aspects chez Frankétienne et Ben Jelloun : signes spatiaux, langagiers, gestuels, culturels, conflictuels, etc. Tout d’ailleurs se fait signe. Quels que soient les signes que l’on trouve dans leurs œuvres, où tout semble être symbolique, ils s’inscrivent dans la vie sociale. Celle-ci, qui est animée par des êtres de papier, s’incruste toujours, chez les deux poètes-romanciers, dans le tournant négatif d’une époque historique troublante. On le constate : l’univers habité par des humains est fait d’horreurs, de calamités, de tiraillements entre eux, d’enjeux socio-politiques, que l’anthropologie, à travers la fiction, permet de voir et de comprendre sous l’angle des signes de cruels revers ou d’angoisse chez des individus, des groupes, y compris toute une populace. Comme l’explique Lévi-Strauss, « Les hommes communiquent au moyen de symboles et de signes; pour l’anthropologie, qui est une conversation de l’homme avec l’homme, tout est symbole et signe qui se pose comme intermédiaire entre deux sujets.37 » C’est en vertu d’une telle conversation que s’interprètent l’univers vécu, la condition d’existence des personnages de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, les modes de relation entre eux.

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Prenons à cet égard en exemple chez l’auteur des Affres la scène de dialogue offerte dans le tissu fictionnel Amours, délices entre Tonton Gaston et son jeune interlocuteur, connu sous le nom de « fiston ». Les deux personnages opinent sur les dangers, les embêtements dans leur terre natale et son avenir. La conversation est précédée des pans de micro-récits autobiographiques, avec, en plus, des envolées poétiques décrivant et fustigeant avec véhémence les acteurs de l’Histoire qui y provoquent la violence, l’horreur. Ayant beaucoup d’estime et d’affections pour le jeune « fiston », « Tonton » Gaston l’incite à la réflexion, l’aide ainsi à comprendre son temps, le milieu ambiant dans lequel il évolue. Il tend ainsi à éveiller en lui le sens critique, par lequel s’appréhende la réalité sociale et politique de son terroir. Il juge sévèrement l’image atterrante du paysage « engluché de morlouquines affreuses et sauvages (p. 60) », tient à ce que le jeune « fiston » prête une attention minutieuse aux traits négatifs de la vie sociale. « As-tu bien regardé, mon fiston? (Ibidem) », lui dit-il. Sa réponse est sans ambages :

- J’ai vu des créatures morphreusées, des bizangots hideux et des zombis somnambules qui se frayaient difficilement un chemin à travers les passatrailles enchevêtrées. Ils ressemblent à d’épouvantables spectres surgis de la béance de l’abîme. (Ibidem)

Les propos du « fiston » qui sont le fruit mûr de ses observations méticuleuses conduisent « Tonton » Gaston à son tour à le porter à être méfiant du milieu dans lequel il vit, afin qu’il se protège contre les forces du mal :

- Prends garde, mon fiston, du fracas de leurs pas sur le sol infernal et des vapeurs de leurs âmes égarées au-dessus de la ville hantée. Ces funambules n’apportent que désespoir en semant le malheur. (Ibidem)

Le dialogue, tenant compte de la sémantique métaphorique spatialisante, nous livre de façon théâtrale et avec acuité l’image désastreuse, accablante, du territoire du personnage sombrant dans l’inhumanité. Toutes ces images vives, évocatrices et descriptives consistent simplement à sensibiliser le « fiston », afin qu’il soit prudent du terroir infrahumain. Le romancier, par la voix de son personnage-narrateur et poète, recourt, à l’égard du souffrir et de l’agir des personnages, au langage de la rhétorique classique que Kant appelle « hypotypose ». C’est une figure élocutoire qui s’allie plus au style du discours poétique qu’au récit. Elle « peint les choses d’une manière si vive et si énergique, qu’elle les met en quelque sorte sous les yeux, et fait d’un récit ou d’une description, une image, un tableau, ou même une scène vivante […]. Ce qui constitue l’hypotypose, c’est cette vivacité, cet intérêt du style qui électrise et enflamme l’âme au point ←38 | 39→de lui faire voir comme présentes ou comme réelles, des choses très éloignées, ou même purement fictives.38 » Le dialogue, dans la fiction Amours, délices, que l’on perçoit dans cette figure de style, est une description symbolique de l’espace territorial à la fois signalante et signalée. Il s’agit métaphoriquement de la triste condition d’existence de toute une nation.

On fait le même constat chez Ben Jelloun à travers la scène d’agitation du roman Partir, où est décrite la séance d’interpellation du ministre de l’Intérieur à la chambre des députés concernant l’état exacerbé de corruption régnant dans le pays : son délabrement moral et la manière de procéder à son assainissement. La scène, telle celle dans Amours, délices mentionnée plus haut, a une dimension théâtrale, au regard de la prise de parole à tour de rôle des acteurs politiques. Deux camps s’opposent farouchement, dans une atmosphère tendue, agitée, où les enjeux sont de valeur partisane et équivoque. Les questions pertinentes adressées au ministre concernent l’inculpation de personnes innocentes, alors que celles qui sont coupables vivent en toute quiétude sans être poursuivies. Le débat est houleux, avec des questions et des accusations fondées de l’honorable doyen de l’Assemblée contre le ministre, qui est mis sur la sellette. Représentant du gouvernement, il se trouve dans l’embarras d’y répondre. Tandis qu’il prétend que « la justice fait son travail […]. La justice est indépendante, la police est saine, réjouissons-nous de cette avancée dans le chemin du progrès tracé par Sa Majesté le roi […] (Partir, p. 60) ». Il s’agit plutôt du mensonge, d’une parodie de justice, dans un univers où règnent l’impunité et l’arbitraire. Les opposants au régime autoritaire en sont victimes. La scénographie, comme celle dans Amours, délices, montre l’image d’une société souffrante d’effroi où les habitants sont la proie des chacals. C’est ce que nous donne aussi à lire le roman jellounien Cette Aveuglante absence, avec la multitude des prisonniers politiques livrés arbitrairement au boudoir de la mort par le pouvoir autoritaire. C’est vrai aussi des Affres et des Métamorphoses :œuvres fictionnelles livrant au lecteur un tableau kaléidoscopique effarant d’un univers enténébré qui s’enlise dans la monstruosité et qui ressemble à bien des égards à celui décrit dans L’Archipel du Goulag.

Qu’ils soient Frankétienne ou Ben Jelloun, ce ne sont pas leurs seules œuvres de fiction qui offrent des scénographies effroyables de la vie sociale. Bien d’autres, en effet, donnent à voir, soit au plan individuel ou collectif, ou entre groupes, les mêmes problèmes socio-politiques et les mêmes rapports conflictuels, qui mettent en danger leur vie. Limitons-nous, à ce propos, chez le premier auteur, à Brèche, œuvre hybride, telle celle du second, Harrouda, identique à la précédente. Elle est inclassable dans la galerie des ←39 | 40→genres littéraires, comme Ultravocal et Les Métamorphoses. Elle livre au lecteur des images d’inanité du mal d’un topos (espace, lieu, endroit, territoire) atterrant où se manifestent la férocité aveugle, la déchirure sociale et l’élimination physique des humains. La narration se déploie en spirale, joue avec les nerfs du lecteur, en vertu de la violence exacerbée, des crimes politiques, bref, de la terreur. Elle met notamment en relief l’image d’une jungle où s’imposent des calamités, où la vie est dysphorique. « L’île tragique récidive son naufrage à furie d’avalasses, grands flots d’invectives. Et parachève l’esthétique de la mort, la gangrène océane en métaphysique bleue (Brèche, p. 103) ». Les éclats lugubres du tableau kaléidoscopique de la vie sociale qu’exhibent les phrases descriptives caractérisent le péril et la douleur de tout un terroir, englué dans l’épouvante. On trouve des images similaires dans Harrouda dont la narration éclatée, enchâssée, avec des mises en abyme, donne à voir le rêve et le désenchantement, l’entraide et la discorde, la tranquillité et la terreur, dans un univers où l’on vit constamment dans l’inquiétude. Se dessinent, par exemple, à l’avant dernière scène narrative du roman, de la monstruosité et l’anxiété; thématiques qui expriment des malaises existentiels : « […] nommer le retour changeant de la violence osée violence née des silences accumulés elle tourne dans le ventre nous la retenons dans une bouffée de fumée nous détenons ses fibres dans notre sommeil nous la dissimulons derrière le voile […] (Harrouda, pp. 160–61) ». Ainsi s’installe la méfiance entre groupes et individus, dans un topos qui s’enfonce dans la tourmente et l’appréhension.

Fort de ce constat, l’univers vécu des personnages jellouniens et ceux de Frankétienne s’ancre dans l’effroi et l’affliction, constitue, selon l’expression de Mallarmé, un « tourbillon d’hilarité d’horreur ». Il en résulte de la manière inhumaine de vivre et d’agir des figures actantielles, les unes envers les autres. La vie des habitants de Fès contée dans Harrouda ainsi que celle de Ravine-Sèche sous l’autorité de Saintil et l’île Mégaflore sous l’Empire Vilasaq, avec l’exercice du mal chez Mac Abre, en fournissent l’exemple. Ce sont quasiment les mêmes scènes sinistres qu’offre le récit L’Équation africaine, avec la démence meurtrière qu’exercent les prédateurs sur leurs captifs en terre étrangère.

Dimension anthropo-géographique

Il existe dans l’œuvre de Frankétienne et celle de Ben Jelloun un enchevêtrement, une communion entre l’anthropologie et la géographie, au regard des problèmes sociaux, de l’errance géographique, du nomadisme des personnages ←40 | 41→et des conflits entre eux. Les liens, dès lors, entre les deux disciplines ne se posent pas comme une problématique, mais plutôt comme une combinatoire qui détermine à bien des égards la signifiance discursive narrative. D’étroites relations se tissent entre elles (anthropologie et géographie), qui s’adossent à la sociologie (d’Émile Durkheim, de Marcel Mauss et de Max Weber), eu égard aux faits sociaux39 décrits notamment dans la fiction et la poésie. Ce sont aussi eux qui définissent et expliquent fondamentalement leurs dimensions communes, et qui caractérisent l’univers territorial et du personnage mis en scène. Anthropologie et géographie partagent quasiment le même champ de signes (du point de vue social et politique) que nous livre l’histoire contée. Nous voulons dire qu’elles se croisent, s’incrustent dans des phénomènes similaires ou communs, relatifs au topos (espace, lieu, endroit, territoire).

A vrai dire, la relation entre les deux disciplines scientifiques, même si on n’y prête pas trop attention, date depuis leur naissance, et que l’une s’imbrique dans l’autre, tant dans la fiction que dans le tissu poétique. C’est le cas chez Frankétienne et Ben Jelloun, aussi bien que chez d’autres poètes-romanciers comme Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée, Bois d’ébène), Kateb Yacine (Nedjma, Le Polygone étoilé), Jean Métellus (La Famille Vortex, Au pipirite chantant), Émile Zola (Germinal), Victor Hugo (Les Misérables, La Légende des siècles). Voisines et complices, l’anthropologie et la géographie ont, en effet, pour champ de travail et d’observation le lieu, l’espace social, l’humain, s’intéressent à leurs phénomènes, ayant bien le caractère de signe. A la croisée des deux disciplines (l’anthropologie et la géographie), on se rend compte que, dans l’œuvre de Frankétienne et jellounienne, elles s’harmonisent et sont solidaires. Elles y sont manifestes, s’entraident, entretiennent des liens étroits, avec la mobilité des personnages, les relations tissées entre eux et les événements marquant leur vie. Elles cheminent au cœur de la fiction et de la poésie des deux poètes-romanciers. Jean-Jacques Rousseau, avec ses réflexions pertinentes dans Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, pose à la fois les bases et le fondement des « sciences de l’homme » (l’anthropologie), en évoquant au premier abord l’idée de voyage : « J’ai peine à concevoir comment dans un siècle où l’on se pique de belles connaissances, il ne se trouve pas deux hommes […] dont l’un sacrifie vingt mille écus de son bien, et l’autre dix ans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde, pour y étudier, non toujours des pierres et des plantes, mais une fois les hommes et les mœurs[…]40 » C’est ici une vision scientifique qui est à la fois un rêve et un projet que nous livre le philosophe. L’idée de voyage qui y prédomine et qui renvoie à la géographie s’inscrit dans l’ordre du déplacement, ←41 | 42→de la distance et de l’action, favorise, en vertu d’une telle entreprise, la découverte des lieux, des espaces, la rencontre des humains, l’échange et le partage. C’est justement ce qu’exprime Rousseau lorsqu’il parle de ses nombreux contemporains philosophes à l’égard du voyage, et combien l’humanité aurait bénéficié des connaissances acquises, en provenance de leurs pérégrinations à travers le monde. En disent long ces propos du philosophe des Lumières : « Supposons un Montesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un d’Alembert, un Condillac ou des hommes de cette trempe, voyageant pour instruire leurs compatriotes, observant et décrivant, comme ils savent faire […]. Supposons que ces nouveaux Hercules, de retour de ces courses mémorables, fissent ensuite à loisir l’histoire naturelle, morale et politique de ce qu’ils auraient vu, nous verrions nous-mêmes sortir d’un monde nouveau de dessous leur plume, et nous apprendrions ainsi à connaître le nôtre.41 » On pourrait en déduire que le résultat de la connaissance acquise mise au service d’autrui serait le fruit du voyage. C’est d’ailleurs du nomadisme des personnages et du voyage que découle la poétique de la géographie dans l’œuvre de Frankétienne et Ben Jelloun, expliquée antérieurement.

On se porterait à croire que anthropologues, ethnologues, philosophes et littéraires voient uniquement en Jean-Jacques Rousseau l’esprit curieux, la figure pionnière qui a posé les principes basiques méthodologiques des « sciences de l’homme », le découvreur génial de l’anthropologie et de l’ethnologie, sans pour autant tenir compte du rôle primordial que joue la géographie dans ces disciplines. Alors qu’elle en est le socle : outil disciplinaire qui, par sa visée, ses vertus, permet, en vertu du voyage, du mouvement et de l’action, le défrichage, le débroussaillement du champ anthropologique et ethnologique. Certes, Claude Lévi-Strauss, dans ses deux volumes d’Anthropologie structurale, évoque hâtivement la présence de la géographie et certaines sciences dans l’anthropologie sociale, mais n’explique pas la fonction géographique, son apport important, précieux, à cette dernière. Nous lisons en effet sous la plume de l’auteur de Tristes tropiques :« […] certains éprouvent à admettre dans le champ de l’anthropologie sociale des phénomènes qui relèvent d’autres sciences, telles la géographie et la technologie.42 » Encore dira-t-il dans le même sens, brièvement, avec le même accent, dans la même perspective : « On comprend […] qu’une orientation « culturaliste » rapproche l’anthropologie de la géographie, de la technologie et de la préhistoire […]43 » Là encore, la fonction géographique, dans le champ anthropologique des phénomènes sociaux, n’est pas définie. Il nous semble pourtant que la géographie est étroitement liée à l’anthropologie, au ←42 | 43→regard des rapports de celle-ci à l’espace vécu par les personnages de Frankétienne et ceux de Ben Jelloun, des modes de relation qui se tissent entre eux, comme dans l’univers fictionnel La Famille Vortex, L’Équation africaine, Cannibales,44L’Archipel du Goulag et Germinal. Avec la mobilité des personnages, la géographie sert d’impulsion à l’anthropologie qui est manifeste à travers leur mode de vie et les modes de lien qu’ils entretiennent entre eux. Il va sans dire que l’une ne fonctionne pas sans l’autre, en vertu des conflits et du caractère nomade des personnages, provoquant la dynamique narrative chez les deux écrivains.

Pour corroborer ces réflexions, ouvrons, par exemple, le roman jellounien Partir, et arrêtons-nous à des scènes conflituelles entre Azel et Miguel : deux personnalités ayant le caractère diamétralement opposé. Le point de départ de l’action scénique commence avec le voyage du personnage central, Azel, en Espagne. Voyage qui, dans sa rêverie, est ici synonyme de bonheur. Barcelone est la ville d’accueil du migrant, en quittant pour la première fois sa terre natale, le Maroc. L’émigration crée à la fois une nouvelle phase dans sa vie et dans la narration du récit. Au bout d’un temps relativement court, il se livre, comme naguère, à une vie vagabonde, de bohème, sous les toits de son bienfaiteur, Miguel, alors qu’il est l’amant de celui-ci, souffrant constamment de la jalousie. Il lui ment, faisant croire d’avoir un oncle malade à Màlaga. Il part pourtant à la rencontre de sa copine Siham vivant à Marbella qui, à cause de son boulot, se trouve dans l’impossibilité de venir le voir à Barcelone. On dirait que la seule alternative qui s’offre à Azel d’avoir l’aval de Miguel et de prendre congé un peu de lui c’est de mentir. Miguel, au cours d’une brève conversation, n’hésite non plus à lui dire sans ambages :

- Tu ne pars pas retrouver une de ces femmes qui te tournent autour, j’espère! (Partir,p. 86)

Et il lui répond à son tour :

- Mais quelles femmes, monsieur Miguel? (Ibidem, p. 86)

Fougueux, il cherche à tout prix à s’émanciper en terre étrangère, en dépit des obstacles qui se dessinent à l’horizon. C’est un jeune homme plein de rêves dans le nouvel univers qui, dans un premier temps, le comble de joie. Alors que la jalousie et les principes de son amant constituent, dans un second temps, un véritable carcan dans sa vie, remplie d’incertitudes, au regard de l’avenir.

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Il en va de même de celle de Raynand, personnage central de la fiction Mûr de Frankétienne, qui, résolument, fuit sa terre natale, en raison des menaces proférées à sa personne. Il se réfugie à Nassau, dans l’espoir d’être à l’abri des persécutions politiques. Son voyage pourrait être alors perçu comme la solution idéale à celles-ci, tandis que ne font que commencer pour lui de nouveaux déboires au pays d’accueil.

N’ayant pas le visa de résidence, Raynand vit au quotidien dans la crainte; ses nerfs sont mis à de rudes épreuves. Il est pris dans l’étau des agents de police de l’immigration, au moment où il descend de l’autobus faisant le circuit conduisant à son travail. Il est, comme Azel, tombé sous les verrous des autorités policières implacables, non pour des actes malsains, mais en raison de son statut d’immigrant illégal. Ses tentatives d’échappatoire sont vaines, avec la vigilance d’un chien potelé tenu en laisse par une escorte de policiers, ayant l’air rude. Emmené au bureau d’immigration, il subit, durant l’interrogatoire, des humiliations. Tel est aussi le cas d’Azel au commissariat de police où il est sur la sellette, en raison de son mauvais comportement. Reviennent plusieurs fois, dans la bouche des agents à l’égard de Raynand qui ne comprend que des bribes de phrases en anglais, des propos humiliants et acerbes comme « Go back! Go back to your fucken country », « Get out of here! Son of a bitch (Mûr, p. 66)! »

A rebours, sous les cieux étrangers, les personnages migrants de Frankétienne et de Ben Jelloun sont en quête non seulement d’une vie meilleure du point de vue économique, mais aussi de la sécurité sociale ainsi que de « l’humanisme » pouvant leur permettre de surmonter moralement les durs labeurs de la vie quotidienne. Raynand, par exemple, lie des relations sentimentales avec une femme de même origine que lui. Il la connaît bien avant son expatriation. Kenza, la soeur d’Azel, est amoureuse de Nâzim qu’elle rencontre en Espagne, se livre complètement à lui, voit en cet homme, au début de la relation, son futur mari. Ayant pleinement confiance en lui, elle s’imagine déjà mère de ses enfants, menant une vie heureuse avec sa famille en terre d’Espagne. Azel lui-même, au bout d’une année presque, passe le clair de son temps avec Soumaya, migrante, femme de joie, tandis qu’il est l’amant de Miguel. Il va sans dire qu’il se sent mieux en compagnie d’elle qu’avec celui-ci. S’étant éloigné de Siham qui ne peut se libérer que rarement, Azel, dans ses fugues, se rend chaque semaine au bordel, n’arrive pas à se défaire de certaines habitudes mondaines de jadis. D’autant plus que ses désirs pulsionnels tendent plus vers le sexe féminin que masculin. Il s’accroche à Soumaya qui lui donne du plaisir sexuel. Ils se plaisent et se le disent à cœur joie. La bohémie d’Azel, avec ses fréquents déplacements ←44 | 45→et son errance à travers la ville qui favorisent des rencontres, crée la tension narrative, des rapports conflictuels avec Miguel. Celui-ci souffre en silence et se pique de colère contre son amant infidèle qui ne cesse de l’horripiler par son comportement.

A suivre minutieusement la trame narrative du roman Partir et celle de Mûr, on perçoit que les personnages migrants ne sont pas heureux en terre d’accueil. Ils évoluent, en effet, dans un univers cauchemardesque et déconcertant, marqué par divers problèmes : conflits sociaux, corruption, insécurité, violence et humiliations. C’est là aussi où se manifeste l’enjeu des rapports humains et de leur existence. Lorsque, par exemple, Azel arrive chez Miguel, Carmen, la servante et le chauffeur, dès les premiers instants, ne se montrent pas du tout contents de sa présence. Puis y débarque, plus tard, Kenza qui obtient sa carte de résidence permanente par le biais de l’amant de son frère. Carmen n’est pas non plus de bon ton avec elle au point qu’elle refuse sans appel son aide à la cuisine. Protégeant Miguel et connaissant ses faiblesses, elle recourt à des sortilèges, afin que ses invités abandonnent la maison. Elle voit en eux des manipulateurs et des exploiteurs qui ne font qu’abuser la bonté de son patron. Les relations sous le toit sont tendues, l’atmosphère s’embrouille dans la tension, se transforme en une véritable scène dramatique, avec des gestes déplaisants et la colère furibonde des personnages qui s’entredéchirent par leur regard, leurs propos et leurs gestes déplaisants. Y surgit aussi la dispute. « Azel reçut une gifle qui le fit tomber et le laissa hébété. Jamais il n’avait pensé qu’un jour Miguel le frapperait. Il mit même un certain temps à réaliser ce qui lui arrivait (Partir, p. 175) ». Il est, en outre, expulsé de la maison, victime de son mauvais comportement, de sa personnalité, car il aime la vie facile, l’argent, se révèle par surcroît fainéant.

Raynand est pourtant orgueilleux, fait montre de grandeur d’âme, en s’attelant au travail ardu, mais dans la clandestinité. C’est aussi un lutteur infatigable, plein d’idéaux, cherchant à frayer le chemin du succès par le travail et la discipline. A contre-courant, il se heurte à des obstacles, aux écueils du temps, comme la réclusion dans une geôle bahaméenne, en raison de sa résidence illégale dans le pays, puis subit le rapatriement. De plus, la maladie tend à le terrasser; il mène une vie angoissante, jalonnée de rudes épreuves, comme celle des autres migrants gémissant dans la prison avant d’être refoulés cruellement dans leur terroir. « Raynand, les yeux écarquillés, les doigts crispés sur un cordage, retient son souffle. Vertige (Mûr, p. 81) ». Il vit dans une profonde rêverie qui s’inscrit dans une vision spatiale mimétique de sa terre natale invivable. C’est aussi l’être pris entre l’ancrage géographique du ←45 | 46→pays d’orgine et les rêveries sous des cieux d’outre-mer qui bercent d’illusion. Raynand, comme bien d’autres personnages confrontés aux épreuves du temps (misère et persécutions politiques), tente de sauver sa peau. C’est une scène à la fois alarmante et sinistre : l’odyssée émouvante des personnages décrivant l’image d’un monde d’accueil écartelé, avec les disputes entre eux, les traitements inhumains, bref, l’adversité. Songeons ici à la vie agitée du jeune Hogan, figure centrale du récit de Le livre des fuites de J.M.G. Le Clézio, dont l’avenir est chargé de menaces, au regard de ses pérégrinations.

Au-delà des souffrances atroces individuelles que nous livrent la prose narrative de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, le flux poétique dans la fiction de celui-là décrit de manière globale l’image d’un monde sombrant, au fil du temps, dans la désolation, les ténèbres, bref, l’horreur :

Vautours vorace s nos fenêtres charnues.

Cannibalisme dans l’opéra de la démence.

Eux et nous dans l’affrontement des chiens.

Géométrie de l’épouvante devant nos yeux aveugles (Les Échos, p. 78)

On a sous les yeux de la poésie descriptive d’un univers infrahumain, à travers laquelle s’entremêlent la poétique de la géographie et l’anthropologie sociale, au regard du lieu d’action, des faits poignants mis en relief et de la façon des humains traitent ses semblables. Les phrases elliptiques et métaphoriques sont tautologiques, livrent un tableau saturé d’ombres denses : images désastreuses, affreuses de l’espace vécu. Les syntagmes « vautours, voraces, cannibalisme, chiens », qui sont des signes du mal, ont en effet une charge sémantique destructrice. Ils caractérisent symboliquement l’existence angoissante de toute une nation souffrante de l’épouvante qui la maintient dans le gouffre. Chacune des « métaphores vives45», selon le titre d’un livre de Paul Ricœur, exprime la cruauté dont souffre le terroir. Les faits décrits selon la sémantique de la poésie qui est truculente unissent dans une perspective commune le discours anthropologique à celui de la poétique de la géographie, que donne à lire l’énoncé du récit, livrant des images territoriales effroyables.

Il en va de même chez Ben Jelloun, avec le poème intitulé Naples ensevelie, dont le langage poétique n’est en revanche pas aussi incisif et éclatant que celui perçu chez Frankétienne. Naples est toutefois mise à nu sans concession, avec sa laideur, sa dégradation qui se poursuit de manière vertigineuse. La ville vit sur son passé glorieux, au regard de son état présent lamentable, qui suscite l’étonnement et le questionnement. C’est dans ce contexte que s’écriera le poète :

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Ô Naples, toi dont la beauté scintilla dans la nuit telle une malédiction, ô ville aux yeux noirs et profonds, aux mains longues et robustes, aux épaules larges comme l’océan, tu t’es laissée aller, tu as simplement baissé la garde et te voilà infectée comme une vulgaire tanière que même les rats t’ont désertée. (Que la blessure, p. 67)

La ville vit un temps difficile, douloureux et triste : elle perd sa fraîcheur, ses attraits élégants, qui suscitaient jadis la contemplation, l’admiration. Elle sombre dans la décrépitude au point de devenir méconnaissable et de provoquer plus de répulsion que d'attraction. Regard terne, décanti, elle est comparée métaphoriquement à une belle femme abrutie par l’alcool. « Mais où est passée la grâce qui régnait sur Naples? Effondrée comme la honte ou la pudeur (Ibidem, p. 67). » Interrogation du poète qui nous livre le résultat de la radiographie négative de la ville, Naples, la méconnue. Elle constitue, en marge du passé, plus une source de tristesse que de joie. Elle est personnifiée comme un être anthropophage qui égorge, qui détruit et avale des humains. « Des sacs ont été éventrés comme des cadavres après des représailles, corps ouverts face au ciel et ce soleil maudit qui ameute les mouches du monde (Ibidem) ».Ville cauchemardesque et d’effroi, ville étouffante, qui s’érige en topos de la souffrance, telle la géographicité territoriale évoquée antérieurement dans Les Échos de Frankétienne, septième unité composant Les Métamorphoses. On tend ainsi à fuir Naples. Se définit, au rythme du poème, la dysphorie topique « qui est une statue érigée, puis étalée dans ces cités pour prendre en otage la dignité des braves gens, un cauchemar qui grossit de jour en jour, libérant ses effluves et ses moisissures, comme dans une mise en scène du malheur quand il déchire un peuple (Ibidem) ». Le poème en lui-même est tautologique, figure à la fois dans une perspective anthropo-géographique et historique, tel celui dans Les Échos. Il donne aussi à lire des propos socio-politiques, relatifs au mal dont souffre Naples, avec « ceux qui tirent les ficelles, d’autres qui en profitent et enfin ceux qui insultent la ville (Ibidem). » Le poème est une synthèse de la vie sociale et de la condition humaine, avec, en toile de fond, la prépondérance temporelle, qui montre l’opposition entre le passé et le présent. Tandis que, chez Frankétienne, passé et présent se conjuguent, se confondent, à l’égard des événements contés dans la prose narrative et poétique : Les Échos.

Ainsi se dessinent, dans l’œuvre littéraire de Frankétienne et celle de Ben Jelloun, des liens étroits et conjugatoires entre l’anthropologie et la géographie. Liens qui constituent aussi le socle de leur poésie et de leur récit fictionnel, avec le nomadisme des personnages, l’errance géographique, la discorde et la souffrance qui surgissent dans leur vie, et qui provoquent le bouillonnement, des malheurs.

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Solidarité anthropo-géographie sémiologique

Si donc l’anthropologie tient à la connaissance de l’homme dans sa manière de penser, d’agir et de vivre, la géographie elle-même conduit à sa rencontre, permet de suivre ses déplacements, la distance parcourue, ses actions, d’identifier ses origines, son milieu vécu. Quant à la sémiologie, elle constitue le ciment, le trait d’union entre les deux disciplines (l’anthropologie et la géographie), puisqu’elle éclaire par « le langage qui signifie46 », les signes qui alertent et avertissent permettant de comprendre l’univers géo-social : la vie humaine, les comportements, les tourments, les dangers et les horreurs, mis en scène dans la fiction Frankétienne et de Ben Jelloun. Leurs œuvres, en vertu de leurs caractéristiques, offrent une dialectique féconde entre l’anthropologie, la géographie et la sémiologie, qui s’entrecroisent et qui s’enchaînent, au regard de l’errance, du nomadisme des personnages, de leur territorialisation et déterritorialisation, de leurs actions et des modes de rapport entre eux. De là se dessinent des signes spatiaux de la vie sociale, relatifs aux phénomènes communs partagés entre les trois disciplines scientifiques, qui dialoguent, qui s’entraident, qui s’enchevêtrent, et qui se cristallisent dans la fiction et la poésie. D’où résulte l’anthropo-géographie sémiologique qui constitue, chez les deux poètes-romanciers, un mélange de signes, d’événements marquants et marqués, et qui exprime le lien indissoluble entre l’être et son milieu ambiant. Elle vise aussi à la compréhension de la symbolique spatiale et du réalisme discursif, de l’imaginaire, du non-dit, de l’agir des personnages. Elle s’incruste fondamentalement dans le territoire de ces derniers, offre une vision globalisante de l’humain, de son vécu, au regard de la mise en relief du topos (espace, lieu, endroit, territoire), des faits narrés. Elle est totalisante, puisqu’elle permet d’appréhender la signifiance du discours fictionnel et poétique.

Nous pouvons, pour commencer, étayer ces points de vue, en nous référant à la prose narrative Les Affres. Elle livre au lecteur une galerie de personnages dont la vie est sous l’emprise d’un espace rural décrié, morbide, cauchemardesque, avec des fractures sociales, le règne de la misère, l’exercice sagace du mal chez Saintil et son complice, Zofer, homme cruel de la région de Ravine-Sèche. Aussi trouvons-nous plusieurs de ces traits négatifs dans le romanesque Moha le fou, qui ne laissent pas le personnage central, Moha, indifférent. Il est, en effet, surtout connu sous l’image de conteur professionnel, se fait la voix de ceux qui n’ont pas de voix, représente ainsi la conscience de tout un peuple lassé, de souffrir. La vie des habitants décrite dans les Affres est aussi en proie à des ←48 | 49→angoisses, plus pire que celle mise en scène dans Moha le fou. C’est dans cette perspective que Carméleau et Philogène, amis inséparables, courageux, plus enclins agir qu’à critiquer la vie sociale et politique, se livrent à des réflexions sur le sort des paysans de Ravine-Sèche, leur territoire, refusent à tout prix de vivre dans la résignation et de sombrer dans la torpeur. Ils se concertent au jour le jour, deviennent des êtres nomades qui voyagent, sillonnent l’espace territorial, en vue de comprendre à la fois sa géographicité et la condition d’existence des habitants, souffrant longtemps de l’injustice. Ce sont les mêmes causes de la souffrance, les mêmes sentiments de mécontentement qui entraînent le nomadisme de Moha au point de se livrer à tort et à travers inlassablement à la propagation des idées politiques implicites. Il paye en punition ses prises de position anti-gouvernementales, qui n’ont pour but que de réveiller la populace, plongée dans l’apathie. Cela n’empêche pourtant pas qu’il continue plus tard, après son relâchement de la prison, avec la même ferveur qu’avant, ses activités d’homme politique engagé. Il agit sous le couvert de la folie; d’ailleurs, le titre du roman lui en donne la qualification : Moha le fou, Moha le sage. Il tend à être circonspect tant dans ses propos que dans ses actions au point de dire à son interlocuteur au cours d’un dialogue :

- Écoute, ici, je ne fais pas de politique. Je suis un directeur, un haut directeur; je ne m’occupe que de ce que je ne vois pas […]. (p. 122)

Ici, les bribes de parole se présentent sous la figure élocutoire appelée prétérition qui, chez Moha, consiste à exprimer et ne pas exprimer ses sentiments politiques. C’est une manière de sa part de se protéger contre les forces répressives. Il feint alors d’être fou. En allant à la rencontre d’une multitude de gens, il ne se contente pas seulement de comprendre leur condition d’existence, il se soucie aussi de réveiller leur conscience endormie. Il leur adresse parfois sous la forme de contes ou d’histoires populaires traditionnelles. Contes et histoires caractérisant des traditions culturelles agrémentent ses propos d’indignation dont les destinataires sont les politiques. Frondeur, il est partout porteur d’un message de réveil et d’espérance. Les mêmes sentiments animent Carméleau et Philogène. C’est pourquoi « sans être des éleveurs de coq de combat, ils participent à tous les dézafi47 (Les Affres, p. 19) ». En s’adonnant à de telles activités, ils promènent le lecteur dans divers lieux où se tissent entre les gens venus de différents horizons géographiques des relations fraternelles, où les cœurs et les pensées s’unissent pour les mêmes causes humaines : quête de joie, de solution à la misère des habitants de Ravine-Sèche et aux actes arbitraires dont ils sont l’objet de la part de Saintil et son complice, Zofer. Carméleau et Philogène, ←49 | 50→grâce à leur nomadisme, se révèlent témoins occulaires de la vie sociale de leur terroir qui les préoccupe. Ils sont ahuris au bout des tournées, des escapades, qui leur permettent de voir le degré ultime de la souffrance de la population rurale, prise dans l’engrenage du mal de l’homme par l’homme, dessiné sous les traits symboliques opposant « le coq à la pintadîne ». Leurs escapades à l’intérieur de la sphère régionale natale, telles celles du héros du roman Moha le fou, s’inscrivent dans une perspective à la fois sociale et politique. De telles séquences narratives donnent à voir une poétique géographique qui s’explique fondamentalement par leur manière de faire ou d’agir, fondée notamment sur leur train de vie de nomade. En révèle le « dézafi »: c’est une enquête sur l’état du bourg de Ravine-Sèche, la violence subie par les paysans, leur vie économique et l’avenir de leur territoire vécu.

Bouillent en silence, au fond du cœur de Carméleau et Philogène, la colère et la révolte à l’égard de Saintil, en réfléchissant sur la stratégie à adopter pour combattre et mettre fin à ses actes barbares. Déterminés, ils partagent la même vision socio-politique. La méthode de lutte de l’un contre les injustices saintiliennes est par contre différente de celle de l’autre. C’est le seul désaccord entre eux. Ils sont des frondeurs, se révèlent par contre différents dans leur tempérament : l’un est calme et méticuleux, tandis que l’autre est impulsif. Surgissent ainsi entre eux des conflits qui rendent parfois leurs relations tendues, sans pour autant se détourner de leur vision commune, ou de vivre en marge de la réalité socio-politique du bourg de Ravine-Sèche. « Comme il tient souvent des propos cinglants de vérité pour fustigier publiquement la vanité des nantis, la tyrannie des puissants et l’indifférence des jouisseurs, Carméleau passe pour un extentrique qui aurait le cerveau effeuillé (Les Affres, p. 98) ». Alors que son ami et compagnon de lutte, Philogène, en qui il a pleinement confiance, homme mû dans ses réflexions, est calme, agit surtout avec circonspection, observe, tant de près que de loin, Saintil, l’ennemi des habitants de la région. « Pour pouvoir mieux suivre les démarches marginales de l’adversaire, Philogène se cache derrière un bayahonde, le visage de travers (Ibidem, p. 133) ». Épier ainsi « l’adversaire » n’est pas un geste anodin : il exprime certainement à la fois des sentiments de frustration et d’indignation chez l’être agissant. La scène en elle-même offre une dimension anthropologique gestuelle, avec les différents statuts actantiels : l’agent, l’agissant et l’agi,48 qui se perçoivent à travers la vie des personnages Saintil, Zofer, Carméleau et Philogène. Il s’agit essentiellement du comportement des uns envers les autres. Ce sont aussi les mêmes caractéristiques que livre le pan de narration Moha le fou mettant en relief les modes d’action du patriarche et sa famille envers l’esclave Dada et sa ←50 | 51→fille Dhaouya. La seule différence c’est que le patriarche assume les trois fonctions susmentionnées, en vertu de son attitude envers l’ancienne esclave. Il en résulte de l’achat de celle-ci lors d’un voyage au Soudan. On en déduit que les déplacements des personnages de Frankétienne sont calculatifs, s’inscrivent dans une vision de révolte latente, constituent la génératrice de la scène narrative.

C’est vrai aussi de ceux de Moha dont le nomadisme et les communications verbales publiques dynamisent le récit, tels les propos de Raynand dans Mûr adressés à une foule en liesse. La trame de l’histoire montre que le patriarche, figure actantielle proéminente, est aussi un nomade. C’est au cours d’un voyage d’affaires qu’il ramène Dada dans son pays natal. Durant l’absence assez fréquente de son maître, elle subit toutes sortes de torture de la part de l’épouse blanche de celui-ci. Il va alors sans dire qu’il voyage fréquemment, s’absente de la maison familiale.Voyage et absence qui, au regard du sort de Dada, entraînent des conséquences malheureuses, alimentent ainsi le récit jellounien.

Au nomadisme des personnages s’allient des coutumes et des traditions caractérisant leur territoire comme les activités magico-religieuses de Saintil et ses propos intempestifs, musclés, envers les humains zombifiés. Les coutumes traditionnelles et leurs constants déplacements font écho au train de vie de Moha, homme errant, qui mélange contes et paroles politiques, véhiculés dans des lieux publics. C’est là une dimension anthropo-géographique et mythique qui montre l’exploitation ingénieuse des traditions du terroir du personnage. Cette pratique quotidienne à laquelle se livre Moha constitue la génératrice de la narration et donne au romanesque une couleur locale. Qu’on voie, entre autres, dans le mélange de son message une stratégie communicative idéologique permettant de se faire écouter et de se faire comprendre dans les divers lieux fréquentés. Il est vrai aussi que le « dézafi » auquel participent Carméleau et Philogène, en allant de lieu en lieu, caractérise une tradition culturelle de l’univers régional rural.49 Une telle activité sociale et récréative ne saurait être considérée uniquement dans une perspective festive; elle s’inscrit aussi dans une visée politique : celle de la révolte contre l’injustice dont souffrent les habitants de Ravine-Sèche. C’est pourquoi Carméleau et Philogène y prennent une part active, gardent au fond d’eux-mêmes le désir de terrasser à tout prix Saintil.

Aussi se rend-on compte que la mobilité des personnages jellouniens et ceux de Frankétienne (comme le voyage et l’errance), alimente le récit fictionnel, caractérise « la narracité du lieu50 », donne aussi à voir la carte ←51 | 52→topographique de parcours du territoire actantiel. Il en va de même de ceux de Yasmina Khadra dont le roman L’Équation africaine dépeint le nomadisme et les péripéties des malheureux voyageurs missionnaires Hans, Kurt Krausmann et Bruno, sous l’autorité des bourreaux qui les traînent sauvagement de lieu en lieu, au péril d’une vie captive, angoissante, jalonnée de menaces mortifères. Gaston, une des figures dominantes dans Les Affres, en connaît aussi, en immigrant à Port-au-Prince, où il nourrit l’espoir d’avoir une vie meilleure. Les durs labeurs à Ravine-Sèche dessinent le cheminement de son existence. C’est vrai aussi chez Zola dont le roman Germinal, avec le voyage ardu d’Étienne Lantier venant de Lille à la recherche du travail, exhibe, dans le premier chapitre, l’itinéraire géographique de son périple. Il est donc évident que la poétique de la géographie sert d’impulsion à l’histoire narrative.

Examinons maintenant, d’un point de vue macroscopique, la fonction spatiale dans le tissu fictionnel, et pesons les faits. Elle donne une image négative, éclatante de l’espace vécu, un ton et une certaine structure au texte, à l’unité discursive, avec notamment le message narratif et poétique qui caractérise une certaine époque historique. En attestent Ravine-Sèche dans Les Affres, L’île Mégaflore dans Ultravocal, L’île Mascarogne dans Les Métamorphoses, Fès dans Harrouda, La France dans La Réclusion et Tanger dans Partir. L’évocation des lieux dans chacune des œuvres mentionnées s’accompagne toujours de faits sociaux cruciaux qui tendent à bouleverser la vie d’une multitude de gens, comme si l’évocation toponymique, soit dans la fiction ou la poésie des deux poètes-romanciers, est synonyme de cauchemars et d’angoisse. Les lieux et espaces éclatés, chez eux, constituent donc le point névralgique de l’histoire contée, puisqu’ils mettent en relief la vie des personnages, la détresse à laquelle ils confrontent, des enjeux existentiels. Ce serait alors une banalité de dire que l’action romanesque se passe ou se déploie dans l’espace.51 C’est comme on aurait dit qu’elle se déroule dans le temps. Or, quelle que soit la prose narrative, elle s’inscrit toujours dans une perspective spatio-temporelle, qui est liée à l’anthropo-géographie sémiologique chez les deux écrivains. Le temps historique, l’espace, la galerie des personnages et les drames humains sont donc les quatre principales composantes qui structurent leur prose narrative et qui constituent aussi leur socle.

Que la fiction de Frankétienne s’ancre dans l’esthétique spiraliste, avec sa dimension hybride et ses entrelacs, n’empêche qu’elle offre une géographie structurante, donnant ainsi à voir une toponymie associée à la scénographie des lieux et la distance parcourue par ses personnages, tels ceux de Ben Jelloun dans les romans Harrouda, Au Pays, Partir, Le Bonheur. Leurs déplacements, ←52 | 53→comme leur errance, sont fréquemment marqués par le trouble, l’effroi et de grande tension, au regard des circonstances qui tendent à mettre en danger leur vie. De tels événements caractérisent le discours anthropo-géographie sémiologique. Tenons-en à la narration des scènes du roman Partir où Azel est arrêté en pleine rue, passé à tabac, puis emmené au commissariat de police. Il subit en effet une rude interrogatoire, agrémentée de tortures physiques et morales. Au surplus, il est humilié par les forces de l’ordre. Également, des scénographies émouvantes dans LesAffres montrent Saintil, à l’heure avancée de la nuit, dans le cimetière du bourg de Ravine-Sèche, où il transforme Clodonis en zombi qui, dès les premiers moments jusqu’à sa destination, souffre du supplice de son bourreau impassible.

L’espace régional de Ravine-Sèche du côté de Bois-Neuf, où se déroulent les événements, est à la fois signifié et sémantisé, telle la rue marquant l’arrestation d’Azel. Il en résulte des modes d’action caractérisant la scène publique, de la sémiotique des personnages, du temps et lieu mythiques, ainsi que du mode de pensées politiques véhiculées au rythme de la narration. La scène narrative est construite sur le dialogue qui régit le temps interne du récit, qui rend le message communicatif plus vif, fascinant, et qui suscite l’intérêt jouissif de la lecture. Disons aussi que c’est un dialogue de sourd, avec un être zombifié vivant dans un état d’hébétude. Amorphe, il ne fait que grogner, sous l’effet des tortures que lui inflige Saintil.

Les actes exécrables de celui-ci commencent dans le cimetière de la région rurale, lieu mythique, où se manifestent les règlements de comptes, marqués par l’exercice de la violence sur Clodonis, homme-zombi, sous le pouvoir magique et les châtiments de son tortionnaire. L’aire chromatique, qui revient plusieurs fois dans la trame narrative, constitue le centre nervralgique des faits narrés. C’est en effet du cimetière que provient la multitude des humains zombifiés, attachés aux rizières de Saintil. Place privilégiée par le romancier dans Les Affres, ce qui est un signe anthropo-géographique mythique, caractérisé par les va-et-vient et les actes de sortilège du bourreau. On trouve la même figure topique mythique chez Ben Jelloun, décrite dans le roman La Prière. L’attachement voué au cimetière par ses personnages, Sindibad et Boby, est, en revanche, différent de l’usage dont se fait Saintil lui-même. Les deux figures actantielles jellouniennes elles-mêmes en font leur demeure nocturne et servent fréquemment de guide le jour ou d’aide aux visiteurs venus honorer leur mort. Avec l’héroïne Harrouda, dont le nom est aussi le titre du roman, le cimetière tend à être surtout un lieu d’errance et de manifestations fantasmagoriques.52

←53 | 54→

Alors que c’est sous l’œil de la nuit profonde qu’effectuent toujours, dans le cimetière, les opérations d’enlèvement des humains, transformés en zombis par Saintil. Géographiquement, le parcours effectué par celui-ci pour s’y rendre est long, ainsi que celui du retour vers sa demeure, en compagnie de Clodonis, le jeune zombi et bien d’autres. Les déplacements de Saintil figurent toujours dans une perspective de conflit de valeurs, au plan social, moral et politique, donnent aussi à voir la triste condition d’existence des habitants, assujettis à la tyrannie de l’homme. En témoignent ces propos du tyran envers Clodonis : « Je suis venu te chercher à cause de ton impertinence. Immanquablement, je vais te jeter dans une ronde infernale. Je vais te conduire dans une fournaise, dans un réduit hermétique et sans issue (Les Affres, p. 78) ». Ce ne sont pas de vaines paroles, puisque s’ensuivent les actions. L’homme, à la lumière de son langage, se révèle, s’assume, manifeste partout son autorité. C’est si vrai que dès son arrivée au cimetière, il hurle rageusement à l’égard du jeune zombi :

- Avance! Avance, te dis-je! Marche devant moi. (Ibidem)

Dès le début de l’opération au cimetière, ces paroles reviennent incessamment dans la bouche de Saintil, qui est hautain et s’enorguellit de lui-même. Il s’impose dans la région de Ravine-Sèche, comme Mac Abre dans l’univers de l’île Mégaflore. Figure proéminente dans Les Affres, Saintil se fait connaître tant par ses propos arrogants et violents que par ses actions.Tandis que la critique Kaiama L. Glover affirme que « Les Affres d’un défi presents no particular protagonists.The novel boasts no solitary hero or truly « main » character because Frankétienne never invites his reader very far below the surface of any one individual.53» Ce qui est tout fait erroné. Saintil est, en effet, le personnage central qui, par son comportement autoritaire, domine et alimente l’action romanesque. Surgit et s’impose, à la fin de la trame narrative, sa fille, Sultana, qui pose un acte héroïque, en terrassant Zofer avec bravoure, homme monstrueux, adjuvant zélé au service de son père, Saintil. Elle devient dès lors la figure actantielle proéminente qui domine le dernier épisode de la scène du récit marquant le chambardement de l’histoire, la fin du règne despotique saintilien, avec la participation d’une marée humaine. Rappelons qu’au temps fort de son despotisme, Saintil crie haut et fort : « Aucun zombi ne peut contester [mon] pouvoir (Les Affres, p. 78) ». Il s’adresse à Clodonis et à tous les habitants de la région rurale de Ravine-Sèche. Le ton impératif, qui s’accompagne d’interminables tortures tout au long du parcours de la victime en quittant le cimetière, domine la scène jusqu’au lieu de destination où abritera Clodonis. ←54 | 55→Avant d’y arriver, il sillonne, sous les ordres de son bourreau, des sentiers obscurs, qui l’entraînent dans la poussière. Il patauge, par surcroît, sous d’incessants coups de fouet, en cours de route, dans la fange, traverse les halliers, franchit des cours d’eau. Azel est aussi l’objet de tortures, lorsque les agents secrets et forces de l’ordre l’appréhendent et l’emmènent au commissariat de police. Tandis que Clodonis, lassé et épris de vertige, devient affaibli, s’écroule maintes fois sous le poids de son corps supplicié. Il va alors sans dire que la circularité de la séquence narrative se dessine, d’une part, au rythme des chemins parcourus par les deux victimes, Clodonis et Azel, et, d’autre part, en vertu de la violence subie.

Aussi peut-on noter que la promenade des deux personnages dans l’univers régional constitue le ferment de l’épisode narratif. Elle donne aussi à voir une anthropologie sociale, rurale et de la violence, violence verbale, physique et psychologique; violence exacerbée qui déferle sur tout un territoire et qui s’impose comme règle de gouvernance. « A l’entrée de Ravine-Sèche, Saintil fait claquer davantage son fouet. Puis, il applique une rafale de gifles au visage de Clodonis (Ibidem, p. 78) ». Tel est aussi le sort d’Azel durant son arrestation et son incarcération par des agents de police. Ainsi est manifeste une dialectique féconde entre les signes anthropologiques et géographiques qui s’expliquent tant par la mobilité que par l’action des personnages et le lieu des événements contés. Leurs gestes et paroles s’inscrivent dans une perspective sémiologique, unie à l’anthropo-géographie offerte par le tissu narratif. Celui-ci fait écho à L’Équation africaine de Yasmina Khadra ainsi qu’à celui de Le Mât de cocagne de René Depestre, avec la mise en scène des péripéties du personnage central, Henri Postel, et l’agir inhumain du tyran connu sous le nom de « Le Grand Électrificateur des âmes ». C’est la même tragédie que dépeint le récit khadrien, avec des bandits lourdements armés suppliciant des personnages missionnaires en Afrique.

Revenons un instant à la scène de sortilèges dans le cimetière. Souvenons-nous que ce n’est pas la première fois que Saintil s’y rend pour de telles actions. Il y va fréquemment, toujours dans le même but. Et c’est en vertu de ses pratiques tyranniques et magiques que son péristyle abonde en zombis, et que ses vastes champs céréaliers prospèrent, en y assignant des êtres zombifiés aux travaux forcés.

Le cimetière, en revanche, dans l’œuvre romanesque de Ben Jelloun, notamment dans La Nuit de l’erreur, La Prière, est un signifiant dans la représentation de l’espace fictionnel, n’a pas pour autant la même fonction chez Frankétienne. Il est plutôt mythique que mystique, avec l’absence des scènes ←55 | 56→de sorcellerie et l’usage dont on fait. On le perçoit, en vertu de la manifestation des événements, comme un lieu d’errance, de pélérinage et de mémoire. C’est ce que confèrent au lecteur la vie singulière et le comportement de ces deux personnages du récit La Prière à l’égard des visiteurs venant se recueillir sur la tombe d’un disparu quelconque : Sindibad et Boby. Ils font du cimetière leur habitat, devenant aussi lieu de survie, au regard des activités lucratives auxquelles ils s’adonnent au quotidien. Ainsi se conjuguent et s'associent, à travers des scènes narratives susmentionnées, l’anthropologie mythique et la géographie culturelle, qui se soudent aux caractéristiques sémiologiques du message narré, à la lumière du climat social, du comportement, du langage des personnages et des modes de relation entre eux. Qu’on en juge par cet extrait énonciatif du seizième chapitre du roman La Prière intitulé: Le Village de l’attente :

Le soir, après un dîner léger, tout le village fut convié à venir écouter les dernières paroles de Hamaqa.Yamana resta sous la tente avec l’enfant à qui elle dit :

Nous voilà détournés de notre chemin. Nous sommes loin à présent de Fès et de ses cimetières. J’ai déjà oublié la couleur de cette ville quand elle se voile des lumières de l’aube […]. Nous traverserons la ville sans réveiller les soupçons de la terre. (p. 202)

Aux coutumes et traditions des villageois s’adjoint le nomadisme, qui montre, dans une même scénographie, des caractéristiques de la poétique de la géographie, au regard de leur voyage favorisant des rencontres et de nouvelles actions comme le festin, la fraternité entre les convives, ainsi que du surgissement des cauchemars. « En quittant le village, Yamna sentit monter en elle la nausée. Argane était pâle et fatiguée. Sindibad s’arrêta un moment près du bûcher, sourit et salua de la main ce qui restait de Hamaqa (Ibidem, p. 206) ». C’est un personnage qui se trouve plus près de la mort que la vie, avec des signes moribonds manifestes sur son visage. En prouve aussi la forte présence des gens à la maison exprimant leurs sympathies.

Ajoutons aussi que les déplacements des personnages, en plus des rapports conflictuels, sont un facteur essentiel dans la dynamique et la construction narratives. C’est ce qu’on constate dans les tissus fictionnels Mûr,Ultravocal, Les Affres, Moha le fou, Le Bonheur et Partir. Concentrons-nous sur le premier et le dernier.

En dépit du caractère hybride de la prose narrative Mûr, la scène descriptive migratoire, telle celle dans Les Affres, avec les rudes épreuves auxquelles sont soumis le personnage central, Raynand, et ses compagnons d’infortune, ←56 | 57→constitue le point névralgique de la fiction. Elle met en relief le destin des migrants, crée aussi un horizon d’attente chez le lecteur.

Le récit Partir s’ouvre, d’entrée de jeu, sur l’univers de Tanger, lieu topique de l’action romanesque, où se joue le destin de nombreux jeunes, avec leurs frustrations, le désir de quitter leur terre natale à tout prix. Ils ont leur regard convergé vers l’Espagne. Comme le cimetière et le péristyle dans Les Affres, la première séquence narrative du roman privilégie certains lieux qui constituent des typologies de lieux, comme « le café Hafa », que nous trouvons dans l’incipit de la première scène. Le deuxième chapitre décrit le bar « le pub Whisky Gogo ». Ce sont des lieux où viennent se divertir au quotidien nombre de gens, en vue surtout d’oublier leur misère et rêver de leur avenir. Le « café Hafa » représente aussi un lieu mythique, puisqu’il « se transforme en un observatoire des rêves et de leurs conséquences (Partir, p. 11) », avec, chaque jour, les mêmes regards nourrissant les mêmes sentiments, et qui s’enivrent du thé à la menthe, du haschisch. L’atmosphère y est paisible et conviviale, avec la circulation des longues pipes de kif d’une table à une autre. Elle est aussi pleine d’émotion : c’est le lieu où des gens attendent les informations garantissant le temps favorable à la traversée de la mer vers l’Espagne. Ils y font le va-et-vient au quotidien, vivent, à leur insu, dans la désillusion. Ils se connaissent, soupirent dans le silence, à longueur de journée après « Tatoutia », image inventive et illusoire, « un mot qui ne veut rien dire, mais entre eux ils savent que c’est l’araignée tantôt dévoreuse de chair humaine, tantôt bienfaitrice parce que transformée en une voix leur apprenant que cette nuit n’est pas la bonne et qu’il faut remettre le voyage à une autre fois (Ibidem, p. 12) ». Le café devient alors un lieu de rendez-vous, de partage, de récréation, comme sous la tonnelle chez Faby, décrite dans Les Affres, où nombre de gens se livrent chaque jour aux jeux de dés. Le roman jellounien, Partir, nous montre que, malgré la présence d’un grand nombre de gens dans le « café Hafa », règne un silence ténu. La voix du silence, qui s’y impose et qui se perçoit comme signe de fraternité entre les gens, est l’expression communicative refoulée de leurs souffrances psychologiques et morales, au regard de l’horizon de leur avenir rempli d’incertitudes. Tandis que l’atmosphère est tendue, surchauffée à blanc chez Faby, car les gens jouent pour de l’argent, tel le lieu mettant aux prises « le coq » à « la pintadîne ». Les déplacements qu’effectuent les gens au quotidien pour se rendre au lieu de rencontre, y compris les motifs de leur présence, avec, en plus, l’attitude des uns envers les autres, donnent à voir, tant chez Ben Jelloun que chez Frankétienne, les caractéristiques fondamentales d’une anthropo-géographie ←57 | 58→sémiologique. Ainsi, trois points communs unissent des scènes romanesques chez les deux écrivains : la mobilité des personnages, la typologie spatiale et les modes de rapport entre eux.

Les lieux et espaces perçus dans leurs œuvres ne sont pas toutefois quasi similaires, alors que leurs personnages qui les fréquentent sont confrontés aux mêmes problèmes : misère, marginalisation, persécutions politiques, désespoir de l’avenir. Ils sont dans les rets d’un monde effroyable à l’horizon morne. C’est ce qui entraîne la présence des joueurs de dés chez Faby au quotidien et celle de nombre de gens au « café Hafa ».

Une dernière remarque : les déplacements des personnages de Frankétienne et jellouniens, tels ceux de Yasmina Khadra dans L’Équation africaine, ne leur apportent pas de la joie de vivre. Tout au contraire, ils entraînent de la désolation dans leur vie. En effet, Gaston immigre à Port-au-Prince à la recherche du travail, ne connaît que la déception; Raynand émigre à Nassau où il subit des humiliations, mis en garde à vue par des forces policières, puis incarcéré, rapatrié de manière inhumaine comme nombre de ses compatriotes. Également, Azel quitte sa terre natale, dans l’espoir d’une vie heureuse en Espagne, est plutôt humilié par Miguel qui avait facilité son voyage. Il est, en effet, l’objet de violence physique de la part de celui-ci qui l’expulse de sa maison. Il se retrouve plus tard sous les verrous, en raison de son mauvais comportement. Sa soeur, Kenza, à son tour, qui croit être désormais délivrée de la misère de son pays d’origine, en émigrant en Espagne, se voit de nouveau vivre dans un univers ardu où l’horizon de son avenir paraît sombre. Elle devient dépressive, suite à une mauvaise aventure amoureuse. Siham, la copine d’Azel, y connaît le même sort, avec les ennuis au boulot pour lequel elle n’était pas préparée : garde d’enfant handicapé.

Ainsi, le nomadisme des personnages entraîne des malaises existentiels. C’est vrai aussi pour les êtres zombifiés décrits dans Les Affres qui, chaque jour, vont de plantation en plantation où ils sont astreints aux travaux pénibles. Aussi, le nomadisme des personnages caractérise-t-il des territoires mouvants qui s’expliquent par l’emploi sémantique des verbes de mouvement : « avancer, marcher, traverser, patauger, tournoyer, franchir, trébucher, culbuter, se précipiter, envoyer, bousculer, aller ».Verbes qu’on relève dans la scène décrivant l’enlèvement et la transformation de Clodonis en zombi. Également, on trouve, au cinquième chapitre du roman jellounien, Partir, les mêmes traits sémantiques avec les verbes de mobilité: « émigrer, emmener, prendre le chemin du port, partir, aller, revenir, déposer dans un hangar une caisse, s’approcher, passer la frontière, rapatrier, traverser, refouler, quitter, s’éloigner, monter, se faufiler, chasser, rebrousser chemin, disparaître, prendre la fuite ». C’est là, chez les ←58 | 59→deux écrivains, une similitude thématique qui est liée à l’anthropologie géo-sociale et au discours sémiotique.

L’effet de sens

Déambulation, fourvoiement dans des dédales, enfermement dans un univers labyrinthique, telle est la condition d’existence des personnages jellouniens et de Frankétienne. A ces afflictions, s’ajoutent des conflits qui alimentent la narration, y compris la géographie nomade et de l’errance. Une telle dimension géographique constitue le vecteur de l’action romanesque qui est aussi manifeste à travers la migration, l’émigration, l’exil, la territorialisation et la déterritorialisation des figures actantielles. De tels faits sociaux54 entraînent la rencontre, l’échange et des obstacles, qui sont notamment des éléments vitaux caractérisant l’anthropo-géographie sémiologique, soudée à l’anthropologie philosophique,55 avec la manière inhumaine d’agir. C’est d’ailleurs par le biais de la mobilité des personnages et de multiples événements que se définissent fondamentalement l’espace fictionnel et mimétique, l’espace de vie et de leur territoire, ainsi que « la poétique de l’espace56 », selon le titre de l’ouvrage du philosophe Gaston Bachelard. Nous voulons dire du faire, le lieu vécu.

La mise en scène spatiale dans Cette aveuglante absence en donne l’illustration, avec l’incarcération des prisonniers politiques, dont la trajectoire de leur vie est une calamité, un long calvaire, telle celle des bagnards de L’Archipel du Goulag. Enfermés dans un premier temps dans la prison de Kénitra durant plus de deux ans, ils nourrissent donc l’idée qu’ils seront un jour mis en liberté, dès qu’ils auront purgé leur peine. Ils sont pourtant transférés à l’insu du grand public vers un autre lieu pénitentiaire plus cruel que le premier : le bagne de Tazmamart. Lieu incommode et épouvantable qui est un sépulcre à ciel ouvert.

En quittant un soir, à l’abri des regards, sans avoir été avertis, le précédent espace de réclusion, les reclus, en vertu du dessein du régime autoritaire, sont partis pour leur dernière demeure. Ils empruntent, en effet, à leur insu, le chemin de la nuit éternelle. Le romanesque Les Affres, dont la structure est épisodique, montre Clodonis, le jeune zombi, en provenance du cimetière, sillonne des rues du bourg, avant d’être abrité sous les toits de l’habitation de Saintil. Les deux scènes narratives donnent à voir une dimension spatio-temporelle, indiquant, au sens kantien, l’unification de l’espace au temps.57 Certes, le supplice de la promenade du bourg qu’effectue Clodonis sous les ordres de son bourreau dure des heures épuisantes. Également, le transfert des prisonniers ←59 | 60→politiques est un long parcours qui, au gré de la durée, provoque la frustration et la psychose. C’est la même observation qu’on fait dans la fresque de Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag, avec nombre de gens arrêtés, conduits vers des lieux concentrationnaires. Ils y demeurent jusqu’à ce que surgisse la mort, tels les prisonniers politiques condamnés au bagne de Tazmamart. Le voyage périlleux de ces derniers, le changement d’espace et la distance parcourue d’une prison à une autre marquent une nouvelle phase des événements, accélèrent l’histoire narrative qui est itérative, avec leurs témoignages poignants et identiques.

Leur réclusion est un exil-carcéral comme ceux du Goulag, en vertu de leur transfert à un autre lieu infernal, où la nouvelle prison se situe dans la périphérie d’un lieu désertique. Un tel isolement exprime leur exclusion de la société, comme s’ils sont des êtres nuisibles, pestiférés, capables de provoquer de « la contagion politique ». Ils sont, en effet, perçus par le pouvoir comme des rejets, des éléments dangereux, qui sont mis en quarantaine, tels des lépreux au terme du XVIIè siècle.58 Pour empêcher que les idées de révolte chez les opposants au régime autoritaire se propagent, celui-ci recourt à des mesures répressives. Également, l’écrivain Philémond Théophile, personnage central de la fiction de Frankétienne, D’un pur silence, connaît le même sort, appréhendé sauvagement en pleine rue par des agents secrets « zozobistes » du SACACAS (Service Anticamoquin Anticulturel pour les Actions Criminelles et les Affaires Secrètes), puis jeté en prison pour ses écrits jugés subversifs à l’égard de la politique gouvernementale. Le pouvoir en place voit en lui un arnachiste, un homme révolté à éliminer, puisqu’il prône la liberté. Son « écriture perturbe le système zozobiste (D’un pur silence, p. 16) ». Ainsi, là où triomphent la répression et l’arbitraire, meurent la liberté, les droits des gens.

Se lisent au tableau narratif des dispositifs répressifs, la déshumanisation territoriale, les malaises spatiaux, où toute une populace se morfond, vit dans l’anxiété, s’interroge sur l’avenir, à l’égard des ruines du temps. Les réseaux topiques, dans la prose narrative Ultravocal, constituent un foyer d’horreurs, avec la personnalité de Mac Abre, qui est une incarnation du mal. Il voyage sans cesse de château en château à travers « L’île Sans-Bout », dans le cadre de l’exercice de sa profession odieuse, celle de bourreau du peuple. Il est en effet toujours armé d’une égoïne, scie les jambes des suppliciés. C’est un boucher qui s’enorgueillit de lui-même et qui se vente constamment. « […] je pratique, dit-il, un métier passionnant enrichi d’une gamme infinie de cris (Ultravocal, p. 83) ». On est au temps de « L’Empire Vilasaq », synonyme d’Empire du mal. Ainsi se répandent partout dans l’île Mégaflore des crimes de sang sur lesquels ←60 | 61→s’érige ledit Empire. La population y vit dans la tourmente, la frayeur, s’asphyxie au gré de la tyrannie, de la terreur. C’est aussi ce qu’exprime le récit bouleversant Cette Aveuglante absence. Y sont mis en relief des châtiments carcéraux qui rappellent l’époque du Moyen-Âge.59 La réclusion, dans l’œuvre jellounienne, n’exprime pas l’exercice d’un pouvoir disciplinaire, mais plutôt celui du despotisme. L’arbitraire en est l’apanage, avec la pratique exacerbée du mal. Dieu, affirme le roi, avec véhémence et cynisme, « l’avait placé sur le trône pour sauvegarder la monarchie.60 » Il renchérit en disant que « pour cette sauvegarde, le rite malékite prévoit qu’il ne faut pas hésiter, le cas échéant, à faire périr le tiers de la population habité par des idées néfastes, pour préserver les deux tiers de la population saine.61 » Propos troublants qui créent de vives inquiétudes au sein de la population, contrainte à vivre dans la torpeur, le silence, telle celle de l’île Mégaflore, de Ravine-Sèche et l’île Mascarogne.

Mettons l’accent sur la monstruosité et la condition inhumaine. A la lumière de Cette Aveuglante absence, Les Affres et Ultravocal, nous assistons à l’évolution d’une société asphyxiée qui vit en permanence dans l’anxiété, sous un pouvoir féroce. Les conditions dans lesquelles se trouvent les bagnards de Tazmamart décrits dans le roman jellounien, tels ceux du Goulag dans L’Archipel, portent à croire que, chez le pouvoir autocratique, dire c’est agir. Il en va de même chez Mac Abre et Saintil qui ne respirent que par le mal, avec l’extermination d’une multitude de gens. C’est l’exercice d’un pouvoir répressif qui se dote des techniques punitives de torture pour contrôler et réduire au silence ses opposants. C’est aussi une manière de museler la population, contrainte à la soumission. La machine du pouvoir sauvage est aveugle dont les mécanismes ne font que broyer des vies, provoquer des larmes, du deuil. Les bagnards tazmamartiens : « Ils subissaient une vengeance à la cruauté infinie […], ce qu’ils endurèrent dans cette fosse souterraine était de l’ordre de la plus terrible des barbaries (Cette Aveuglante absence, p. 99). » Celles-ci commencent dès leur voyage vers leur nouvelle demeure pénitentiaire, à proximité géographique du désert, qui provoque un changement drastique dans leur vie, avec, en plus, des geôliers impassibles les traitant comme des bêtes. Autant dire du territoire régional de Ravine-Sèche, avec les humains zombifiés vivant sous le toit saintilien, où ils sont assujettis à la servitude. Se donne ainsi à lire, dans les œuvres fictionnelles susmentionnées, le règne d’un pouvoir musclé et cruel. C’est le silence ou la mort.

En dépit du changement de lieu ou d’espace, on perçoit que le territoire des personnages de Frankétienne et de Ben Jelloun s’incruste dans l’ennui, l’effervescence, le trouble, provoquant ainsi chez eux la désolation, le désenchantement. ←61 | 62→Ouvrons, par exemple, le roman L’Auberge et analysons les premiers moments marquant l’arrivée du héros-narrateur, Bidoun, à Naples venant de Marrakech. Au départ, il est à la recherche de « L’hôtel des Pauvres » qu’il désire voir à tout prix. C’est un lieu à la fois mythique et légendaire qui suscite sa curiosité, ayant appris que « L’écrivain Français Stendhal l’aurait visité en 1817 (p. 35) ». Des obstacles par contre jalonnent le chemin du parcours avant même qu’il arrive à destination. En se renseignant, en effet, sur « la vieille bâtisse » au près d’un clochard, celui-ci lui répond rudement : « Vous êtes aveugle? C’est le bâtiment à droite. Il est tellement énorme et grotesque qu’on ne peut pas le rater (Ibidem, p. 35) ». Il est tout à coup ahuri, car l’aire dans laquelle abrite l’« Asile royal de tout le royaume pour les pauvres », comme on l’appelle, est incommode. Aux traits du paysage s’adjoint l’image hideuse du bâtiment, qui suscite l’étonnement et le dépit chez le visiteur. Il ne se rend pourtant pas encore compte qu’il est dans le lieu rêvé, L’Auberge des pauvres, espace interne hétéroclite, sinistre, avec ses nombreux compartiments, ses corridors, ses pénombres, ses embarras, qui caractérisent la réverbération de la vie du héros-narrateur. Dès qu’il y entre, il frappe de porte en porte, déambule, comme s’il se trouve dans un labyrinthe. Il s’agit, au sens symbolique, du cheminement de sa vie; c’est aussi la confrontation de l’homme aux aléas chaotiques qui découlent du voyage à Naples.

La même idée nous est offerte dans Ultravocal, mais le voyage dont parle le narrateur est imaginaire, avec ses surprises, ses déconvenues. Il figure plutôt dans une vision prophétique. « Nous finissons toujours par émigrer, d’une façon ou d’une autre, sans que nous sachions le lieu du rendez-vous, ni le visage de celle à côté de qui nous dormirons le lendemain (Ultravocal, p. 18) ». C’est l’émigration ou l’exil intérieur de l’être en terre natale, subissant la marginalisation. La métaphore du langage poétique suggère ici au lecteur la désillusion, suivant l’effet d’expatriation et du monde dans lequel vit la voix narratrice du « nous » qui parle. Elle coïncide avec cette réflexion du poète évoquée dans le texte hybride Corps sans repères : « Partir. S’enfuir. Se réfugier loin de tout. Un indicible vœu de suicide (p. 18) ». De même, au rythme du tissu spiralé d’Ultravocal, le narrateur évoque deux vocables qui paraissent indissociables, qui s’emboîtent l’un dans l’autre, et qui s’érigent en figure thématique : « Voyage et paysages (Ultravocal, p. 62). » S’ensuivent, à ces propos, des explications qui confèrent à l’épisode narratif une dimension tautologique, à l’égard des pérégrinations des personnages. « Indéniable complicité, si le spectacle ne produit en nous aucune modification (Ibidem) ». Il ne s’agit pas, comme dans Harrouda, tenant compte de l’errance géographique de l’héroïne, de la quête identitaire, mais plutôt l’impact de l’action entreprise et celui de l’espace vécu.

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Ainsi s’entrecroise et se soude, chez Frankétienne et Ben Jelloun, le discours anthropo-géographique et sémiologique qui constitue une dialectique féconde dans leurs œuvres, et qui tend vers deux points communs : celui de la mise en scène de l’univers cauchemardesque et celui de la triste condition humaine. Le vécu des personnages, eu égard au nomadisme, au voyage et à l’exil, constitue une quête existentielle, qui renvoie au questionnement de l’origine du sens de la vie, la raison d’être au monde, l’exercice du mal, l’homme dans le temps et sa finitude.

Notes

1. Avec ses grandes fresques romanesques comme Mémoires et aventures d’un Homme de qualité, Le Philosophe anglais, ou Histoire de Monsieur Cleveland, il s’impose comme l’un des plus grands romanciers de la littérature de voyage du siècle des Lumières. En effet, on lit, d’entrée de jeu, du sixième livre de son premier roman-fleuve :« Je laisse aux géographes, et à ceux qui ne voyagent que par curiosité, le soin de de donner au public la description des pays qu’ils ont parcourus (Mémoires et aventures d’un homme de qualité. France : PUG,1978, p. 119). »

2. Il nous livre dans Atala, René, la mémoire ou les souvenirs des expériences de voyages de celui-ci, avec une mise en relief du paysage, des « gîtes » et des « sites » en termes bachelardiens.

3. A la lumière de Notre-Dame de Paris, il s’apparente, à bien des égards, aux urbanistes, en décrivant la silhouette de la cité parisienne, avec ses espaces publics, ses monuments historiques, la foule bigarrée travers les rues.

4. Il se révèle, dans le cycle des Rougon-Macquart, à la fois géographe-cartographe et ethnographe.

5. Se conjuguent, dans sa prose narrative poétique, Le Rivage des Syrtes, géographie et géopolitique.

6. Dans sa trilogie, Les Snopes : Le Hameau, La Ville, Le Domaine, il trace minutueusement la géographie topique du comté imaginaire de Yoknaptwapha de Mississipi.

7. Sa dernière œuvre romanesque intitulée La Brûlerie, est à la croisée de la géographie urbaine, sociale, mythique et culturelle, qui offre aussi, de manière concise et précise, une cartographie du milieu ambiant.C’est un tableau truculent de l’espace géo-social vécu.

8. Rappelons ici la définition que donne Michel Foucault au concept discours :« Le discours est le chemin d’une contradiction à l’autre : s’il donne lieu à celle qu’on voit c’est qu’il obéit à celle qu’il sache. Analyser le discours, c’est faire disparaître et réapparaître les contradictions; c’est manifester comment il peut les exprimer, leur donner corps, ou leur prêter une fugitive apparence ».Voir L’Archéologie du savoir. Paris : Gallimard, 1969, p. 198.

9. Charles Grievel, Production de l’intérêt romanesque, The Hague. Paris : Mouton, 1973, p. 78.

10. A cet égard, voir l’étude pertinente de Roland Barthes intitulée :« Eléments de sémiologie », in Communication # 4, 1964, pp. 91–135.Cf. au même auteur : Mythologies. ←63 | 64→Paris : du Seuil, 1957. L’Empire des signes. Genève : éd. Albert Skira, 1970. Cf. Julia Kristeva, Recherches pour une sémanalyse. Paris : du Seuil (Tel Quel), 1969. Cf. Texte du roman, Approche sémiologique d’une structure discursive transformationnelle. The Hague, Paris : Mouton, 1970.

11. Voir Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale. Paris : Payot, 1972.Cf. Louis Hjemslev, Prolégomènes à une théorie du langage. Paris : de Minuit, 1968. Cf. aussi Roland Barthes, « Eléments de sémiologie », in Communications # 4, 1964, op. cit.Du même auteur, voir S/Z. Paris : Seuil-Points, 1970.

12. Dans Sémiotique : Dictionnaire raisonné de la théorie du langage par Algirdas-Julien Greimas et Joseph Courtès (Paris : Hachette, 1993), « On appelle champ […] un ensemble d’unités que l’on considère, à titre d’hypothèse de travail, comme doté d’une organisation structurelle sous-jacente.Cette notion […] peut être utilisée, au mieux, comme un concept opératoire : elle permet de constituer intuitivement, et comme point de départ, un corpus […] dont on entreprendra la structuration […] grâce à l’analyse […] ».(p. 35).C’est dans cette perspective que s’inscrit notre démarche analytique.

13. A la lumière de l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun, les rapports entre littérature, anthropologie et géographie sont fondamentaux, au regard de leur savoir commun sur l’homme.Vincent Debaene, à propos de la littérature, se pose cette question pertinente :« Puisqu’elle aussi nous parle de l’homme, ne doit-on pas lui reconnaître une certaine « valeur anthropologique »? Voir son livre : L’Adieu au voyage, L’ethnologie française entre science et littérature. Paris : Gallimard (NRF), 2010, p. 14.

14. Animal mythologique ayant une tête de loup et un corps en métal.Il dévore, au cours des incursions nocturnes, le bétail et les animaux domestiques (AD, p. 234).

15. Personnage carnavalesque qui représente une dame d’énorme corpulence portant sur son dos un mannequin mâle aux jambes suspendues. Ce mannequin selon la tradition populaire, symboliserait la faiblesse de l’époux cocufié (Ibid., p. 235). Quant à Charles Oscar : personnage politique, responsable du massacre de nombreux prisonniers à Port-au-Prince en 1915 (Ibid., p. 231).

16. C’est une critique sans ambages de la vie sociale et politique, suivant du comique, de la satire. Aussi s’agit-il du renversement temporaire des hiérarchies et des valeurs dont le carnaval fournit un exemple particulièrement frappant.Voir l’ouvrage de Mikhaïl, Bakhtine, François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance. Paris : Gallimard, 1982.

17. L’expression, qui est de Mikhaïl Bakhtine, renvoie à l’idée de la mort.Voir, à cet égard, son livre : Esthétique et théorie du roman. Paris : « coll. Tel » Gallimard, 1978, p. 481.

18. Selon une maxime qui est chère aux géographes : « pas de géographie sans drame! ». Et c’est du drame dont se nourrit le discours de l’histoire narrative.

19. Voir Nadia Kamal-Trense, Tahar Ben Jelloun : l’écrivain des villes. Paris : L’Harmattan, 1998.Cf. Françoise Gaudin, La Fascination des images, les romans de T. Ben Jelloun. Paris : L’Harmattan, 1998.Cf. aussi Afaf Zaid, « Ville, personnage et parole dans La Nuit de l’erreur et Le Deuil des chiens », in Poétique de la ville marocaine, Maroc, Meknès : Publication de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, série actes de colloques # 23/2009. Cf. Bernard Urbani, « Tanger comme lieu d’écriture. Fascination, illusion et trahison dans quelques écrits de Tahar B. Jelloun, in Poétique de la ville marocaine, op.,cit.

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20. Que la blessure se ferme, pp. 33–64. Le poème, qui se focalise sur la ville de Fès, s’étend sur 31 pages, sous la forme d’une succession de chants à la fois lyriques et épiques.

21. Un long poème, avec de nombreuses laisses, est consacré à Fès.Il s’étend sur plus d’une trentaine de pages, paru dans Poésie complète, pp. 533–67. Il fait écho à celui paru dans Que la blessure se ferme.

22. « Cette New Geography, que l’on appelle aussi « géographie quantitative », est fondée sur la formulation mathématique de ses raisonnements et sur une formulation très poussée, en termes de modèle mathématique. » Voir Yves Lacoste, La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Paris : La Découverte, 2014, p. 167.

23. Voir Emmanuel Kant, Géographie physique (« Physische Géographie »). Paris : éd. Aubier, 1999.Cf. au même auteur : Critique de la raison pure. Paris : Flammarion, 1987.

24. Voir Roger Toumson, L’Utopie perdue des Îles d’Amérique. Paris : Honoré Champion, 2004, pp. 102–107.

25. Voir son livre évocateur : La Production de l’espace. Paris : Anthropos, 2000.

26. Voir La Ville des flux : L’envers et l’endroit de la mondialisation. Paris : Fayard, 2013.Cf. La Condition urbaine, la ville à l’heure de la mondialisation. Paris : Points-Seuil, 2007.

27. Est publié sous leur direction cet important ouvrage : Habiter, le propre de l’humain. Paris : La Découverte, 2007.

28. Alexandros-Ph. Lagopoulos, Urbanisme et sémiotique dans les sociétés pré-industrielles. Paris : Anthropos, 1995.Cf. Algirdas-Julien Greimas, Sémiotique et Sciences Sociales. Paris : du Seuil, 1976; et Du Sens. Paris : Seuil, 1970.

29. Bertrand Westphal, Géocritique : réel, fiction, espace. Paris : de Minuit, 2007.Cf. son article : « Pour une approche géocritique des textes », in Revue Vox Poetica, 30/09/2005.

30. Voir Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod, 1992 (11ième édition).

31. Comme l’explique Eric Dardel : « La connaissance géographique a pour objet de mettre au clair ces signes, ce que la Terre révèle à l’homme sur sa condition et son destin. » Cité par Paul Claval in Géographie régionale. Paris : Armand Colin, 2006, p. 34.

32. J.M.G Le Clézio, Le Livre des fuites. Paris : Gallimard (coll. L’Imaginaire), 1969, p. 63.

33. Marc Augé, L’Anthropologie et le monde. Paris : Armand Colin, 2013, p. 84.

34. Voir, propos, le livre de Vincent Debaene : L’Adieu au voyage, l’ethnologie française entre science et littérature. Paris : NRf, Gallimard, 2010.

35. L’anthropologue Marc Augé émet, à propos, d’importantes réflexions sur la fonction et la signifiance de la science anthropologique.Voir son livre intitulé: L’Anthropologie et le monde, Paris, Armand Colin, 2013, p. 22.Cf. Ruth Benedict dont la définition de l’anthropologie est concise : « L’anthropologie est l’étude de la vie sociale chez les hommes. Elle porte son attention sur les caractéristiques physiques et les techniques, sur les conventions et les manières de voir qui différencient une communauté de toutes les autres possédant une tradition différente de la sienne. » Voir Échantillons de civilisations. Paris : Gallimard, 1950, p. 7.

36. Comme l’explique Paul Ricœur :« Si l’Anthropologie philosophique est devenue une tâche urgente de la pensée contemporaine, c’est que tous les problèmes majeurs de cette pensée convergent vers elle et en font sentir cruellement l’absence. » Voir L’Anthropologie philosophique. Paris : du Seuil (Coll. Couleur des idées), 2013, pp. 23–46.

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37. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structural. Paris : Plon, 1996, p. 20.

38. Pierre Fontanier, Les Figures du discours. Paris : Flammarion (Collection Champs), 1977, pp. 390–92.

39. Selon E. Durkheim, c’est « pour désigner à peu près tous les phénomèmes qui se passent à l’intérieur de la société, pour peu qu’ils présentent, avec une certaine généralité, quelque intérêt social. Mais, à ce compte, il n’y a, pour ainsi dire, pas d’événements humains qui ne puissent être appelés sociaux. » Voir Les Règles de la méthode sociologique. Paris : PUF, 1990, p. 3 (cinquième édition).

40. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Paris : Aubier Montaigne, 1973, p. 150.

41. Ibid., p. 151

42. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, vol. II. Paris : Plon, 1996, p. 19.

43. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, vol. I. Paris : Plon, 1974, p. 416.

44. MahiBinebine, Cannibales, traversée dans l’enfer de Gibraltar. Paris : L’Aube, 2005.

45. Selon la définition que donne le philosophe Paul Ricœur, « […] la métaphore résulte du privilège abusif accordé initialement au mot et, plus précisément, au nom, à la dénomination, dans la théorie de la siginification, tandis qu’un traitement proprement sémantique procède de la reconnaissance de la phrase comme première unité de siginification. » Voir La Métaphore vive. Paris : du Seuil, 1975, p. 63.

46. Comme l’explique Émile Benveniste, « Il (le langage) ne dit, ni ne cache, mais il signifie ». Voir Problèmes de linguistique générale II. Paris : Gallimard, 1974, p. 229.

47. (« Dézafi : Sorte de foire organisée dans certaines provinces haïtiennes; à côté des fêtes orgiaques, les combats de coqs en constituent l’attraction principale. Aussi signifie-t-il, dans un sens plus large, grand rassemblement : mouvement populaire; brassage de foules AD, p. 232). »

48. Voir Marcel Jousse, Anthropologie du geste. Paris : Gallimard, 1978.

49. Cette question pertinente que pose Melville. J. Herskovits fait le jour sur l’attitude des personnages de Frankétienne et de Ben Jelloun :« Le comportement social n’est-il pas en fait le comportement culturel? » Voir son livre intitulé: Les Bases de l’anthropologie culturelle. Paris : Payot, 1967, p. 18.

50. Il s’agit de « l’ensemble des caractéristiques qui rendent l’inscription du lieu indispensable à l’illusion réaliste. » Voir à ce propos Henri Mitterand, Le Discours du roman. Paris : PUF, 1986, p.194 (seconde édition).

51. Les auteurs Pierre-Mathieu et Stéphane Guimont Marceau, par exemple, dans leur article fondé sur une approche géographique littéraire intitulé: « La Spatialité du texte. Étude sur la réception des Morts qui dérangent », écrivent, en référence, à l’espace romanesque : « C’est dans l’espace que se déploie l’événement. »Voir http://www.espacestemps.net/en/articles ou EspaceTemps.net, Works, 02.04.2012

52. Voir Ahmed Raqbi, Voix et voies du Maroc dans l’œuvre de Tahar Ben Jelloun. Europe : Éditions Universitaires Européennes, 2011, p. 299–300.

53. Kaiama L. Glover. HaitiUnbound a Spiralist Challenge to the Postcolonial Canon. London, Liverpool : UniversityPress, 2010, p. 62.

54. A propos des faits sociaux, voir Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique. Paris : PUF, 1990, pp. 3–14.

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55. Voir Paul Ricœur, Anthropologie philosophique. Paris : du Seuil, 2013.

56. Voir Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace. Paris : PUF, 1994 (sixième édition).

57. Cette réflextion kantienne s’applique ici à notre champ d’analyse : « Le temps est la condition formelle priori de tous les phénomènes en général. L’espace, comme forme pure de toute intuition externe, ne sert de condition priori qu’aux phénomènes extérieurs. » Voir Critique de la raison pure. Paris : Garnier-Flammarion, 1987, p. 92.

58. Voir à ce propos Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la folie. Paris : Gallimard, 1975, pp. 197–201.

59. A cet égard voir l’étude pertinente de Michel Foucault, op. cit.

60. Giles Perrault, Notre ami le Roi. Paris : Gallimard, 1990, p. 167.

Résumé des informations

Pages
XVI, 264
ISBN (PDF)
9781433177491
ISBN (ePUB)
9781433177507
ISBN (MOBI)
9781433177514
ISBN (Livre)
9781433177484
Langue
Français
Date de parution
2020 (Décembre)
Published
New York, Bern, Berlin, Bruxelles, Oxford, Wien, 2020. XVI, 264 p., 6 tabl.

Notes biographiques

Jean Norgaisse (Auteur)

Jean Norgaisse , universitaire, essayiste et poète, qui a une formation pluridisciplinaire (anthropologie, civilisation, géographie, littérature, philosophie), est docteur de Columbia University, New York (PhD, M.Phil., MA), diplômé aussi de l’Université La Sorbonne (DEA/DEA: Diplôme d’Études Approfondies) et de City University of New York (BA/BA). Spécialiste du philosophe des Lumières l’Abbé Prévost, de littératures comparées et francophones, il a publié des études sur des poètes-romanciers d’expression française et plusieurs œuvres poétiques. Il mène une triple carrière, celle de professeur-chercheur et d’écrivain.

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Titre: Perceptions de l’espace chez Frankétienne et Tahar Ben Jelloun