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Traduire, un engagement politique ?

Préface de Tiphaine Samoyault

de Florence Xiangyun Zhang (Éditeur de volume) Nicolas Froeliger (Éditeur de volume)
Comptes-rendus de conférences 292 Pages

Résumé

L’évolution du monde modifie sans cesse le rôle de la traduction et la manière dont celle-ci peut et doit être pensée. Aujourd’hui, la traduction ne peut plus être vue uniquement comme un acte de communication, ou comme un acte de langage : elle est un phénomène culturel, dans ses déterminations et ses effets. Elle n’est pas plus dictée par une méthode que dirigée par une philosophie. Elle relève autant de l’histoire, de la société, qu’entièrement du politique.
L’acte de traduire est-il motivé par un engagement politique ? Constitue-t-il un engagement politique ? Le traducteur est-il engagé consciemment ? La traduction appelle-t-elle l’engagement politique des autres ? Mais quel engagement politique ? Dans quelles conditions ? Et comment s’engager pour l’avenir de la traduction ?
Tant de questions nous amènent à réfléchir sur les réalités plurielles de la traduction, à éviter les réponses simples, voire simplistes. « Collaborateur » ou « résistant », militant ou prudent, indépendant ou collectif, enthousiasmé ou lucide, le positionnement du traducteur reflète des situations complexes et conduit à des choix de traduction multiples. C’est ce que montrent nos treize auteurs travaillant sur des sujets variés allant de l’anthologie littéraire en wolof à la transcription du taïwanais, du texte de Rousseau au théâtre de Miller, de la diplomatie de la IIIe République française à la politique du multilinguisme d’aujourd’hui, de la réquisition de traducteurs jusqu’à la régulation de la profession. Mais cette éblouissante pluralité concourt à la netteté de l’image que la préface de Tiphaine Samoyault met en avant : celle du courage du traducteur.

Table des matières

  • Cover
  • Title
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface
  • Introduction
  • Une simple erreur de traduction – L’erreur de l’interprète Scherzer (1875) et ses conséquences sur les relations franco-chinoises
  • Yang Tingdong et Li Ping-ou : traducteurs engagés du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau en Chine
  • Translators in Wartime: a Political Commitment On French Translators during the German Occupation (1940–1944)
  • Une bouteille à la mer nommée « littérature » : Eileen Chang, écrivaine-traductrice dans le contexte de la Guerre froide
  • Traduire pour être libre : une étude sur la traduction des « livres à diffusion interne » dans la Chine des années 1960
  • Giving the Past a Voice: Oral History on Romanian Communism in Translation
  • Le traducteur et l’engagement socio-politique : le cas de Caligula d’Albert Camus en Iran
  • La retraduction théâtrale : un geste politique ? Analyse contrastive des traductions en français de A View from the Bridge d’Arthur Miller
  • L’Anthologie wolof de littérature de Pathé Diagne : la traduction comme engagement politique et poétique
  • Les tumultes de l’absence : la traduction à Taïwan de The Bluest Eye de Toni Morrison par Chen-Chen Tseng
  • Stratégies traductives et engagement politique dans la Chine des années 1980 : à propos de quatre versions chinoises de L’Amant de Marguerite Duras
  • Politiques du multilinguisme et traduction : de la « langue mondiale » à la « langue translative mondiale »
  • Attester : différents modes d’organisation possibles pour la profession de traducteur

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Préface

Le courage des traducteurs

TIPHAINE SAMOYAULT

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L’engagement des traducteurs ne fait aucun doute. Il est un engagement dans au moins deux langues, dans un texte, dans une tâche ; et il est un engagement pour l’extension du domaine des lecteurs, dans l’espace et dans le temps, pour la diffusion et la transmission du savoir et de l’art. Dans quelle mesure cet engagement est-il politique ? Il l’est assurément en participant de la communauté et en contribuant à l’établir. Il l’est aussi dans la conscience de sa dimension sociale qui fait du traducteur un intermédiaire, pas seulement pour les raisons qu’on dit habituellement (entre une langue et une autre, un auteur et d’autres lecteurs), mais surtout parce qu’en lui résonnent de l’individuel et du collectif, plusieurs époques, des rumeurs du passé, des mises en relations et des dialogues. Après le tournant éthique des études sur la traduction, dont témoignent au premier chef les travaux d’Antoine Berman, mais aussi ceux de Lawrence Venuti, d’Anthony Pym et de Paul Ricoeur, un intérêt croissant est porté aujourd’hui à la politique du traduire pour deux raisons au moins : la première tient à l’augmentation quantitative des échanges qui conduit la traduction à être exponentiellement présente dans le monde et dans des proportions dont aucune autre époque n’aurait pu jamais avoir idée ; la seconde aux enjeux posés par la traduction assistée par ordinateur, décisive pour absorber ces quantités de textes et de données à traduire et leur importance dans l’économie mondiale, mais qui nécessite une grande vigilance si on ne veut pas la mettre au service d’une homogénéisation au profit des plus grandes langues et d’une réduction du multilinguisme. Car la traduction, loin d’être uniquement une défense et illustration du multilinguisme et du dialogue des cultures a souvent aussi été dans l’histoire un instrument au service du plus fort et un moyen de réduction de l’autre. Penser la traduction en termes politiques implique de tenir compte de la dimension de conflit qu’il y a en elle. La traduction est un lieu d’antagonisme dans la pratique, d’abord, et tout traducteur a vécu ces moments où la langue à traduire violente la langue maternelle, où il est placé devant l’impossibilité à bien traduire ou au dilemme du choix. Parce que l’équivalence n’existe pas, toute traduction est imparfaite et cette imperfection est un lieu de conflit. Elle l’est ensuite dans l’histoire, parce que la traduction a accompagné des processus de violence extrême, en particulier la colonisation, mais aussi des guerres ou tout ce qui se joue aux frontières, lieu de dramatisation des conflits.

L’idée de « traduction politique » peut conduire dans plusieurs directions, pratiques ou théoriques et c’est tout l’intérêt de l’ensemble des articles réunis par Florence Zhang et Nicolas Froeliger de nous permettre de les penser ensemble. Dans un premier sens, la traduction est un rouage de la politique, ce qui n’est pas toujours à son avantage. Dans beaucoup de langues, la figure du traducteur est assimilée à celle du collaborateur. Le fixeur dans les régions en guerre est lui aussi souvent assimilé au traître et parfois jugé comme tel après la résolution du conflit. Avec beaucoup de bravoure, il accompagne des reporters, des militaires ou des officiels sur les zones en guerre, arrange des rencontres, parfois même entre belligérants, connaît les terrains et les langues. Son rôle est crucial mais il reste dans l’ombre. Il est rarement en position de sujet. Pendant l’action, il a la vie de celui qui l’emploie entre ses mains et la peur qu’il suscite se retourne parfois contre lui. Dans un monde qui commence à proposer les langues comme marchandise, des interprètes entrent subrepticement dans la chaîne des pouvoirs économiques et politiques ; et ils en sont aussi très facilement effacés quand leur rôle d’intermédiaire devient inutile et que l’ambivalence de leur fonction est alors soulignée. Plusieurs études de cas, sur la traduction en contexte diplomatique délicat ou en temps de guerre rendent compte ici des implications politiques de leur rôle, de leur très grand courage, parfois, mais aussi des ambiguïtés éventuelles de leur tâche.

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Dans un deuxième sens, la traduction peut se faire elle-même acte politique. En traduisant, et en traduisant d’une certaine manière, des traducteurs ont profondément marqué leur époque, enrichi leur langue (tel Amyot traduisant Plutarque1), déplacé les cadres de la pensée dominante. Le travail de deux traducteurs de Rousseau en chinois, à près d’un siècle de distance, illustre bien dans ce livre cette implication. En 1902, la traduction de Yang Tingdong répond à l’aspiration révolutionnaire du traducteur et inscrit dans le texte des outils législatifs concrets vers l’émancipation. Sa traduction apparaît plus comme une libre interprétation que comme une traduction au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Mais elle est un acte politique dans l’espace social qui est celui de son horizon d’attente et dans la langue chinoise classique qu’elle enrichit de nombreux néologismes. Un siècle plus tard, Li Ping-ou entreprend de retraduire les oeuvres complètes de Rousseau dans un tout autre contexte historique. Constatant la corruption et les abus de pouvoir d’une partie de la nouvelle société prospère, il montre, par ses commentaires, ses notes et ses choix de traduction, l’actualité du penseur du Contrat social dans la Chine d’aujourd’hui. Un autre exemple est très révélateur de la traduction comme acte politique. Il concerne la publication de l’anthologie wolof de littérature par l’intellectuel sénégalais Pathé Diagne en 1971, dans lequel celui-ci traduit presque tous les textes étrangers qu’il inclut dans son choix (souvent en se servant de traductions-relais). La traduction est même ici l’acte politique par excellence puisque non seulement elle offre un regard entièrement décentré sur la littérature mondiale mais elle renverse la hiérarchie des langues et reconfigure la place de la littérature et de la langue wolof dans le concert des langues (ainsi que dans celui des langues africaines). Comme l’écrit Alice Chaudemanche, l’autrice de l’article, « en donnant ces textes pour modèles, l’anthologie acquiert une valeur prescriptive qui met en lumière que la traduction est aussi un moyen d’influer sur la poétique de la future littérature en langue africaine ». Dans beaucoup de situations historiques de domination, dans le contexte de la Guerre froide, ou dans d’autres espaces de censure, la traduction peut fonctionner comme lieu de la dissidence ou de l’émancipation, venir réparer ce qu’elle a parfois elle-même séparé.

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Dans un troisième sens, la traduction est politique en instituant une politique du traduire. C’est le sens que donne Henri Meschonnic à la « poétique ». Le politique se pense avec et par la poétique, en traduisant la force d’un texte, son rythme et pas seulement son sens. En plaçant cette référence au seuil de leur ouvrage, Florence Zhang et Nicolas Froeliger inscrivent cette responsabilité à l’égard du texte source. Telle que l’entend Meschonnic, la poétique est ce qui permet de ne plus opposer l’identité à l’altérité mais de comprendre que l’identité ne vient que par l’altérité : pensée salutaire en ce qu’elle maintient la traduction comme mouvement qui ne fige ni les identités ni les oppositions mais inscrit l’espace tiers de leur rencontre, pensée courageuse car elle dérange les hiérarchies et les places. Surtout, elle en finit avec l’illusion de la transparence du sens dont la TAO offre le modèle technique le plus accompli. La traduction généralisée repose sur une croyance en l’équivalence qui postule même une altérité transparente, ce qui est aussi problématique. Elle prive de désir de comprendre l’autre, de faire avec les différences. « Mais les pratiques identitaires, écrit Meschonnic, qui n’ont pour horizon que la langue, ne semblent pas concourir à faire du traduire le sens majeur de l’altérité et de la pluralité qu’impose la modernité dans la traduction. À la poétique d’en être l’état de veille2. » Ainsi la fonction politique de la poétique, sa vigilance particulière, consiste à ne pas faire passer la communication pour l’expression, à ne pas confondre langue et discours.

Le courage du traducteur qui traduit est aussi celui d’assumer de faire un travail imparfait, toujours à refaire, soumis à la faute et à l’erreur. Erreur intentionnelle ou faute d’inattention ? Il faudrait mettre la psychanalyse sur ce terrain, qui voisine la question du lapsus. Le premier article du volume traite du problème et il conclut plutôt à une négligence (ou une incompétence) du traducteur. Mais il arrive qu’une erreur ait des conséquences politiques (c’est le fameux « Mokusatsu » – « sans commentaire » – prononcé par le Premier ministre japonais en juillet 1945 lorsque les Américains adressent un ultimatum, compris alors comme un rejet), ou qu’elle soit elle-même un acte politique : la liberté du traducteur est aussi d’assumer sa différence, quitte à forcer parfois le texte du moment qu’il force aussi sa langue. Dans son roman Un coeur si blanc, Javier Marias met ainsi en scène deux interprètes qui déforment les propos convenus des personnalités politiques qu’ils traduisent afin de rapprocher une parole purement formelle d’une parole habitée. Comme dans beaucoup de romans prenant pour personnages un traducteur ou une traductrice, il s’agit pour eux de renverser des positions subalternes en positions de pouvoir. En ayant le contrôle de la parole des puissants, ils peuvent défaire des positions acquises, mais surtout réfléchir aux puissances et aux impuissances du langage. Leur obsession à tout entendre et à tout comprendre se révèle être une quête de la vérité cachée qui passe par des étapes de transformation et de déformation3.

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Alors que la traduction tend vers la plus grande ressemblance possible, la fiction démontre, sur les plans du discours, de l’existence et de la morale, l’illusion de la transparence. La force de la traduction est ainsi d’être un matériau changeant, où l’errance et l’erreur peuvent être source d’un savoir plus grand, comme l’écrit Aragon dans Le Paysan de Paris : « Je ne veux plus me retenir des erreurs de mes doigts, des erreurs de mes yeux. Je sais maintenant qu’elles ne sont pas que des pièges grossiers, mais de curieux chemins vers un but que rien ne peut me révéler qu’elles. À toute erreur des sens correspondent d’étranges fleurs de la raison4. »

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Il arrive même parfois que le courage du traducteur soit de ne pas traduire. Dans certains cas, quand la violence appropriative et la négation de l’autre ont été très fortes, on peut vouloir, affectivement et stratégiquement, ne plus être traduit. Si la réparation peut venir de la traduction elle-même, elle doit se faire parfois par un effort inverse : celui d’apprendre la langue de l’autre pour l’habiter, non pour la déplacer. Le Manifeste indien de Vine Deloria l’exprimait déjà en 1969 : les sociétés occidentales, si elles veulent réparer d’une manière ou d’une autre les crimes du génocide doivent mettre un frein à leur curiosité face aux textes des sociétés natives. Des penseurs contemporains de la traduction comme Kenneth Goldsmith, Harish Trivedi et Gayatri Spivak par exemple y voient une résistance à la tentation de l’équivalence et à un monde totalement traduit5. Voilà sans doute l’un des défis de l’engagement de la traduction aujourd’hui : résister à en faire un outil au service de la transparence pour l’extension et l’unification du grand marché mondial. Pour cela, on peut choisir de traduire ou de ne pas traduire, de traduire en liant la justesse à la justice ou de ne pas traduire pour entendre et faire entendre des voix dans leurs langues. On peut aussi traduire en ne traduisant pas tout, en laissant passer la langue étrangère dans la langue dans laquelle on traduit et se laisser ainsi altérer, métisser, transformer. La traduction est sans doute un des enjeux politiques majeurs des années qui viennent. Comprendre qu’elle n’est pas toujours un merveilleux outil de rencontre avec l’autre est important pour s’engager avec elle pour le dialogue et la protection des voix singulières ou des voix minorées. C’est pourquoi il me semble qu’il faut en faire un engagement, pour la raison même qu’elle n’est jamais qu’une tentative, un effort vers l’autre, qu’elle est toujours à refaire et qu’elle témoigne de nos forces et de nos faiblesses, dans le temps. Elle n’a pas l’éternité prétendue de l’art ni la relativité des choses qui passent trop vite. Elle passe, mais en attestant d’un souci du langage qui est à même de panser ses blessures.


1Voir sur ce sujet le beau livre d’Antoine Berman, Jacques Amyot, traducteur français. Essai sur les origines de la traduction en France (Paris : Belin, coll. « L’extrême contemporain », 2012).

2Henri Meschonnic, Poétique du traduire (Lagrasse : Verdier, 1999), 17.

3Javier Marias, Un coeur si blanc, trad. de l’espagnol par Anne-Marie Geminet et Alain Keruzoré (Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2008).

4Louis Aragon, Le Paysan de Paris (Paris : Gallimard, 2001), 15.

5Kenneth Goldsmith, Against Translation: Displacement Is the New Translation (Paris : Jean Boîte Éditions, 2016) ; Harish Trivedi, « Translating Culture versus Cultural Translation », in Paul St. Pierre et Prafulla C. Kar (dir.), Translation. Reflections, Refractions, Transformations (Delhi: Pencraft International, 2005) ; Gayatri Chakravorty Spivak, « The Politics of Translation », in Outside in the Teaching Machine (New York : Routledge, 1993), 179–200.

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Introduction

FLORENCE XIANGYUN ZHANG
ET
NICOLAS FROELIGER

Résumé des informations

Pages
292
ISBN (PDF)
9782807617179
ISBN (ePUB)
9782807617186
ISBN (MOBI)
9782807617193
ISBN (Broché)
9782807617162
Langue
Français
Date de parution
2021 (Avril)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2021. 292 p., 6 tabl.

Notes biographiques

Florence Xiangyun Zhang (Éditeur de volume) Nicolas Froeliger (Éditeur de volume)

Florence xiangyun zhang est enseignant-chercheur, traductologue et traductrice. Elle enseigne la langue chinoise et la traduction a l’universite de paris. Elle travaille sur la traduction littéraire, sur la pensée de la traduction, et l’histoire de la traduction en chine, et a coordonne des travaux d’etudes traductologiques.    Ancien traducteur professionnel, nicolas froeliger est enseignant-chercheur a l'universite de paris. Il codirige le master ilts (industrie de la langue et traduction specialisee) et travaille sur la traduction pragmatique et sociologie de la traduction.

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Titre: Traduire, un engagement politique ?