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La ritualité des rencontres

Modes de représentation littéraire

de Karin Schulz (Éditeur de volume) Fabian Schmitz (Éditeur de volume)
Collections 148 Pages

Résumé

Leurs yeux se rencontrèrent – Jean Rousset a choisi de manière emblématique cette expression figée pour son étude magistrale sur la topique du coup d’œil comme rencontre première dans la littérature française. Son analyse montre exemplairement la sémantique et tradition rituelle de la rencontre comme motif littéraire dont la diversité des représentations reste encore inaperçue. Les contributions choisies pour ce volume reconsidèrent la ritualité des rencontres et ses modes divers de représentation dans la narration française du xixe et xxe siècle. Elles permettent de relire et décrire la variété d’échelons conceptuels ainsi que le contexte socio-culturel divers des notions du rituel et de la rencontre face à leur convergence et divergence sémantiques.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction (Karin Schulz / Fabian Schmitz)
  • Rencontres et apparitions dans la littérature du xixe siècle (Daniel Sangsue)
  • Ritualité des rencontres et production du récit dans les fictions narratives du xixe siècle (Julie Anselmini)
  • L’enjeu des mouvements tranquilles. La ritualité des rencontres dans Eugénie Grandet de Balzac (Karin Schulz)
  • Échange de biens et frénésie de dépenses : nouveaux espaces d’action économique dans les textes de Flaubert et Zola (Kirsten von Hagen)
  • Dynamique du compartiment. Rencontres en wagon chez Maupassant et Zola (Wolfram Nitsch)
  • La ritualité de la rencontre mondaine chez Proust. De la corporalité rituelle au rite conversationnel (Fabian Schmitz)
  • « considérer honnêtement, considérer sans vergogne ! » La poétique des rencontres rituelles avec la nature dans l’œuvre de Francis Ponge (Sylvester Bubel)
  • La foudre de l’a-mour : peur de l’amour et amour de la littérature chez Camille Laurens (Jutta Fortin)
  • Auteur(e)s

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Introduction

À UNE PASSANTE1

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douleur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Dans sa rencontre poétique avec une Passante, Charles Baudelaire modélise un moment paradigmatique de la modernité commençante du XIXe siècle. Il reflète la rencontre moderne de l’individu avec la fugacité toute-puissante d’un monde face à des fortes accélérations systémiques, techniques, économiques, politiques ainsi que socio-culturelles qui déstabilisent toute référence des relations humaines. Les bouleversements et l’instabilité contemporaine manifestent la contingence comme principe récurrent qui domine et affronte l’individu à la recherche d’une stabilité identitaire.

La rencontre imprévue avec une belle femme dans les rues urbaines présente ainsi pour le je lyrique du poème un événement instantané unique. Il ne lui reste qu’une impression profonde d’un regard singulier de l’étrangère qui le laisse seul dans le chaos confus des boulevards.2 Bien qu’elle lui soit inconnue, il est attiré ← 7 | 8 → par son apparence et animé par son apparition remarquable3 de sorte qu’il se sent immédiatement attaché et familiarisé. Pour un instant, les yeux des deux se rencontrent.4 Le je lyrique n’en décrit que l’effet résultant, c’est-à-dire le fait que le regard de la passante le touche comme un éclair jailli du ciel. La rencontre des regards n’est qu’un instant fugitif. Comme un ciel sombre qui n’est illuminé par un éclair que pendant une fraction de seconde, la femme disparaît aussi brusquement dans la foule qui obstrue les rues. Pour le je lyrique n’y reste qu’une sensation d’amour naissant dont il exprime pourtant toute inanité par l’exclamation souffrante et désespérée qui constitue le point culminant du poème : « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! ». Bien que le je lyrique soit momentanément impressionné et inspiré par l’intensité visuelle de la rencontre unique, il reste rattrapé par la réalité, une réalité marquée par la solitude. Désillusionné et sans espoir il constate la contingence de la rencontre en soulignant l’impossibilité d’une connaissance réciproque : « j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais ».5 ← 8 | 9 →

Baudelaire montre non seulement cette expérience paradigmatique de la rencontre moderne, mais il l’illustre également dans toutes ses dynamiques inverses et contradictoires. Une rencontre n’est pas un processus uniforme ou rectiligne. Elle se caractérise au contraire par des tensions inhérentes qui résultent d’un côté de sa nature événementielle, de l’autre de ses structures subliminales immuables.

Notes biographiques

Karin Schulz (Éditeur de volume) Fabian Schmitz (Éditeur de volume)

Karin Schulz est collaboratrice scientifique postdoctorale au Département des Littératures romanes de l’Université de Constance (Allemagne). Ses principaux domaines de recherche sont la littérature française du xviie au xixe siècle et la littérature italienne du xxe siècle. Elle s’intéresse au diagnostic de l’interaction socio-culturelle ainsi qu’à la perception de soi et à la recherche identitaire. Fabian Schmitz est chercheur des littératures romanes. Il s’intéresse notamment à la construction socio-culturelle de l’identité, aux Lumières et la République des Lettres européennes, aux échanges culturels franco-allemands de 1700 à 1820 ainsi qu’aux théories d’auteur.

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Titre: La ritualité des rencontres