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Transitions dans la petite enfance

Recherches en Europe et au Québec

de Sylvie Rayna (Éditeur de volume) Pascale Garnier (Éditeur de volume)
Collections 208 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction : jeunes enfants à l’épreuve des transitions (Pascale Garnier et Sylvie Rayna)
  • Assistantes maternelles, accueil familial et transitions des enfants (Aline-Wendy Dunlop)
  • Les transitions, un révélateur des enjeux sociaux du travail avec les tout-petits (Anne Lise Ulmann et Chantal Dupont)
  • Étude des micro-transitions quotidiennes et construction des repères en crèche : des professionnelles en recherche (Marie Paule Thollon Behar)
  • Le vécu de parents en situation de précarité à l’entrée à l’école maternelle en Fédération Wallonie Bruxelles (Florence Pirard, Françoise Crepin, Aurélie Morgante, Marie Housen)
  • Construction du rôle de parent d’élève en Suisse : le territoire familial, une annexe de l’école ? (Xavier Conus)
  • Relations entre familles et professionnelles lors de la transition d’un centre de la petite enfance vers l’école maternelle : une étude de cas québécoise (Joanne Lehrer, Nathalie Bigras et Isabelle Laurin)
  • Passage de la crèche à l’école maternelle : confrontation des enfants à un nouveau cadre spatio-temporel (Monika Wator)
  • Pratiques de transition en classe passerelle (Pascale Garnier et Sylvie Rayna)
  • En Suède, une classe préscolaire pour les enfants âgés de six ans : promesses et ambiguïtés (Yoshie Kaga)
  • Titres de la collection

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Introduction

Jeunes enfants à l’épreuve des transitions

Pascale GARNIER1 et Sylvie RAYNA2

« T’es pas un peu trop petit pour aller à l’école ? »3

Ce livre fait suite au colloque international Petite enfance, transitions et socialisation4, organisé à Paris les 13 et 14 novembre 2015 par le laboratoire Experice Paris 13 et le Conservatoire national des arts et métiers, avec le soutien de la Caisse nationale des allocations familiales. Il entendait en particulier mettre en lumière les recherches réalisées sur les transitions au cours de la petite enfance, en regard des travaux dans lesquels nous étions nous-mêmes engagées (Garnier et al., 2016) et de questionnements partagés avec d’autres. En effet, la grande majorité des études se focalisent sur le passage à l’école obligatoire, alors que toute la période précédant la scolarité obligatoire manque d’éclairages scientifiques. Face à un colloque écourté par les terribles attaques terroristes que l’on sait, nous avons voulu réunir dans cet ouvrage quelques-uns des travaux présentés, ou qui auraient dû l’être, à cette manifestation.

L’objectif est de rendre compte de la diversité des espaces-temps que recouvre la question des transitions au préscolaire et de la pluralité de ses contextes nationaux. Nous avons été attentives également à la diversité des points de vue selon lesquels cette question est appréhendée, tout particulièrement à ceux des acteurs de première ligne que sont les professionnel.le.s de la petite enfance, les parents et les enfants. La perspective ← 9 | 10 → des enfants a du reste fait l’objet, dans la même collection, d’un autre ouvrage issu de ce colloque, Recherches avec de jeunes enfants. Perspectives internationales (Garnier & Rayna, 2017).

Penser les transitions comme des rites de passage

Les expériences des transitions que vivent les enfants, ainsi que leur interprétation, sont historiquement et socialement construites. Elles procèdent, pour reprendre le terme donné par Van Gennep, de « rites de passage » d’une même personne entre des situations différentes : « La vie individuelle, quel que soit le type de société, consiste à passer successivement d’un âge à un autre et d’une occupation à une autre » (Van Gennep, 1981, p. 13). La continuité du cours de la vie est institutionnellement découpée par toute une série de seuils successifs, jalonnée de césures qui forment autant de passages d’une situation à une autre, d’une institution à une autre. Car les rites sont aussi des « actes d’institution » (Bourdieu, 1982), au sens où ils donnent une légitimité à ces limites arbitraires au point de les faire apparaître comme évidentes et naturelles.

Qu’il s’agisse de l’entrée des jeunes enfants dans une structure collective ou de leur accueil par d’autres personnes que la famille, ces passages représentent d’abord une sortie, ou du moins une échappée, hors du giron familial. Qui dit séparation, dit aussi entrée, intégration dans une vie en collectivité, ou du moins dans un collectif d’enfants, distinct de la fratrie. Entre « rites de séparation » et « rites d’agrégation », « le chercheur pourra donc mettre l’accent sur ce (ceux) qu’un passage relie, ou au contraire sépare ; sur ce qu’il fait quitter, perdre (sur le deuil), ou au contraire sur ce que l’on (y) gagne (un plus, l’accession à un nouvel état, un nouveau statut) » (De la Soudière, 2000, p. 8).

Entre séparation et agrégation, l’analyse de Van Gennep montre un troisième type de rites sur lequel nous insisterons ici : les « rites de liminalité » (de limen, « seuil »), qui se situent comme des espaces-temps intermédiaires ou interstitiels aux deux premiers. Chaque rite de passage accorde différentes importances à ces trois moments parfois enchevêtrés : séparation, liminalité, agrégation. La liminalité, ce moment de l’entre-deux ou de marge, peut disparaître ou, au contraire, elle peut devenir un moment autonome, en fonction de la complexité du passage entre des situations différentes. Quand rites de séparation et d’agrégation s’enchaînent, ils font disparaître l’espace propre aux rites de liminalité, réduisent à la portion congrue les lieux interstitiels, les moments de ← 10 | 11 → flottement ou d’incertitude qui donnent aux personnes, enfants, familles, professionnel.le.s, la possibilité d’être dans un entre-deux aux identités culturelles multiples (Bahbha, 1994).

Or s’il est un rite de passage marquant la séparation entre la petite enfance et l’enfance, rite d’ailleurs souligné par Van Gennep au début du XXe siècle, c’est bien l’entrée à l’école. Qu’est alors le « préscolaire », sinon cette institution historique d’une liminalité, d’une étape transitionnelle, espace-temps intermédiaire, entre vie familiale et vie scolaire ? Rien d’étonnant alors que les cultures préscolaires soient caractérisées par des tensions entre des définitions concurrentes, les unes tournées vers la vie familiale, les autres orientées vers l’école : « limite entre deux espaces où les principes antagonistes s’affrontent » (Bourdieu, 1980, p. 374). Mais le préscolaire n’est-il pas aussi un espace-temps à inventer qui ne soit indexé ni à l’école ni à la famille ? Parce qu’il est l’espace-temps d’un entre-deux, il donne lieu à des tensions entre des systèmes de normes et de valeurs différentes. Mais il constitue également un lieu stratégique pour en renouveler les définitions respectives en cherchant à les métisser ou encore en déjouant leurs frontières initiales.

Les jeunes enfants à l’épreuve des transitions

À mesure que l’école prenait une place hégémonique dans la vie personnelle et sociale des enfants et des familles, devenant l’objet de mobilisations familiales décisives pour leur avenir, l’entre-deux entre la famille et l’entrée à l’école a pris une importance essentielle. Il est devenu à son tour le lieu de différents rites de passage (Garnier, 2015). Avant l’école élémentaire, l’entrée en crèche ou en maternelle, l’accueil au domicile d’une professionnelle, etc. représentent aujourd’hui autant de rites de passage, segmentant la petite enfance en une succession de tranches d’âges de plus en plus nombreuses et précises (Garnier, 1999).

C’est ici que les différences entre « systèmes intégrés » et « systèmes divisés » de l’accueil et de l’éducation des jeunes enfants (OCDE, 2001, 2007) prennent tout leur sens. Les premiers intègrent l’ensemble des enfants d’âge préscolaire (excepté, le plus souvent, des enfants âgés de moins d’un an dont les parents bénéficient des congés parentaux généreux) dans une institution qui lui est propre (par exemple la « pré-école » suédoise ou « l’école du jeu » islandaise), et qui mêle des objectifs de care et d’éducation, d’où notamment le terme anglophone educare (Rayna & Brougère, 2015). Les seconds divisent la petite enfance en deux tranches ← 11 | 12 → d’âge distinctes, en rapport avec des institutions différentes : les unes tournées vers les familles ; les secondes orientées vers l’école. Ces discontinuités institutionnelles créent de facto de nouveaux rites de passage. En se segmentant, les passages se multiplient : « Plus les rites sont nombreux, plus ils sont banalisés et standardisés » (Mollo-Bouvier, 1998, p. 84). En se multipliant, les transitions se durcissent, elles représentent alors une « situation particulière de changement qu’elles posent comme une altérité fondamentale » (Fourny, 2013, p. 3).

Tout rite de passage est construit culturellement comme une épreuve qui, par principe, doit permettre aux personnes de (se) « grandir ». Ce grandissement n’est pas seulement physique et psychologique, il est aussi politique et moral (Garnier, 2016). C’est, pour les enfants, acquérir un autre statut social, accéder à de nouveaux univers sociaux, avoir de nouvelles responsabilités à exercer, etc., aux yeux des autres, adultes et pairs, comme à leurs propres yeux. S’il suscite l’envie de nouvelles expériences, il apporte aussi son lot d’incertitudes et de craintes, ainsi que le montre une récente étude des points de vue de jeunes enfants en Suède (Lago, 2017).

C’est dire que tout passage peut aussi se présenter comme un « tournant constituant une période cruciale de vulnérabilité accrue » (Lesourd, 2009, p. 36). Entre deux lignes droites, le tournant est par excellence le lieu du dérapage, du moins d’une tension entre deux trajectoires. Chaque transition est donc un passage périlleux : elle peut mettre en difficulté tout ou partie des enfants. C’est ce que montre en particulier la scolarisation précoce des enfants de moins de trois ans (Amerijckx & Humblet, 2015 ; Garnier & Brougère, 2017), quand l’entrée en maternelle les confronte d’emblée à un univers scolaire et définit leur identité en regard des seules normes scolaires. L’accueil et l’éducation des jeunes enfants perdent alors leur caractère de liminarité entre famille et école : la séparation avec la famille signifie ipso facto une plongée dans un nouveau monde, scolaire, une autre forme de socialisation, d’autres pratiques culturelles face auxquelles les enfants et les familles sont diversement armés.

Les rites de passage ont toujours partie liée avec l’espace, avec des territoires différenciés et des zones neutres ou intermédiaires, marqués par des seuils, des frontières, des portes, des objets, etc. Il n’y a pas non plus de rites de passage sans une diversité des temporalités à la fois individuelles et collectives. À travers les passages, les collectifs se font, se défont et se refont, aussi bien du côté des parents que des enfants. C’est dire aussi l’importance des liens qui peuvent être développés entre profession­nel.le.s, à la fois pour favoriser la continuité des expériences des uns et ← 12 | 13 → des autres, et pour construire ensemble des compétences collectives qui se jouent des découpages opérés par les institutions.

Espace-temps et acteurs des transitions : présentation des contributions

L’ouvrage ouvre au lecteur tout un ensemble d’espace-temps transitionnels : entre différents milieux familiaux, entre familles et structures collectives, entre différents lieux institutionnels. À l’intérieur d’une même structure, chaque journée des enfants peut elle-même être conçue comme un ensemble de micro-transitions qui sont à analyser. D’une autre manière, les structures d’accueil et d’éducation des jeunes enfants regroupent très souvent les enfants par tranche d’âge dans différentes « sections », bébés ou petits, moyens, grands (Garnier et al., 2016) et, là aussi, les transitions sont à interroger.

Résumé

À la suite du colloque international Petite enfance, transitions et socialisation, ce livre rend compte de l’importance des transitions au cours de la petite enfance. Il montre toute la diversité des espace-temps transitionnels avant la scolarité obligatoire : entre la famille et des modes d’accueil familial ou collectif, et entre différents lieux institutionnels, comme la crèche et l’école maternelle. Il s’intéresse aussi à des micro-transitions dans la journée des enfants dans un même lieu d’accueil. Entre continuités et ruptures, il porte également sur des espaces institutionnels dont la vocation est précisément de faire transition entre la famille et l’école.
La pluralité des contextes nationaux de l’éducation des jeunes enfants est mise en relief, avec des contributions venant de Belgique, d’Écosse, de France, du Québec, de Suède et de Suisse. Dans ces différents contextes, les recherches montrent que l’éducation préscolaire est un lieu de tensions entre des systèmes de normes institutionnelles et culturelles différentes : les uns tournés vers le monde scolaire et les autres vers la sphère familiale. Penser les transitions permet d’en éclairer les définitions respectives en croisant les points de vue des professionnels et des parents, en lien avec les expériences vécues par les enfants. C’est aussi montrer les défis que représentent ces tournants décisifs de leur vie.

Notes biographiques

Sylvie Rayna (Éditeur de volume) Pascale Garnier (Éditeur de volume)

Sylvie Rayna, maître de conférences honoraire est responsable du programme de recherche transversal Petite enfance au centre de recherches EXPERICE (Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité). Elle a étudié le développement des enfants en crèche et y a mené des recherches pédagogiques. Elle a analysé la mise en œuvre de politiques de la petite enfance. Impliquée dans des études en éducation préscolaire comparée et particulièrement intéressée par les actions d’éveil culturel et par la participation des parents, elle explore de nouveaux paradigmes et méthodologies de recherche attentives au croisement des perspectives entre professionnel.l.es, parents et enfants. Pascale Garnier est sociologue, professeur en sciences de l’éducation et directrice du centre de recherches EXPERICE à l’Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité. Elle a développé ses recherches dans le domaine de la sociologie de l’enfance et des enfants, en soulignant notamment les enjeux sociaux et politiques des classements d’âge. Ses travaux portent sur les pratiques professionnelles et familiales et les politiques éducatives, en particulier pour la petite enfance. Elle vient de diriger une recherche collective sur la socialisation des enfants de deux ans dans différents lieux d’accueil et d’éducation. Elle a coordonné le groupe d’experts chargé du projet de programme pour l’école maternelle en France (2015). Dans la même collection, elles ont dirigé Recherches avec les jeunes enfants. Perspectives internationales (2017).

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Titre: Transitions dans la petite enfance