Chargement...

Histoire, Forme et Sens en Littérature

La Belgique francophone – Tome 2 : L’Ébranlement (1914–1944)

de Marc Quaghebeur (Auteur)
©2017 Monographies 418 Pages

Résumé

L’invasion allemande d’août 1914 suscite en Belgique un véritable sentiment patriotique qui se manifeste par la résistance imprévue de l’armée belge. À Noël 1914, les troupes impériales sont enlisées dans les plaines de la rive droite de l’Yser.
Le viol de la neutralité belge comme les violences de la soldatesque déchaînent un sentiment antiallemand qui anéantit du jour au lendemain l’admiration vouée jadis par les Belges à l’Allemagne. Ce rejet concerne dès lors tout ce qui touche à la culture germanique. Or, l’adoption du suffrage universel pour les hommes au sortir du conflit met progressivement fin à la « Belgique française ».
Ce deuxième tome de la série Histoire, Forme et Sens en Littérature : La Belgique francophone aborde l’impact de ces événements sur les grands auteurs de la génération léopoldienne. Ensuite, il s’attache, à travers la nouvelle génération d’écrivains, à l’affirmation du fantastique réel chez un Hellens ou un Thiry, ainsi qu’aux novations langagières et formelles des Michaux, Nougé, Plisnier ou Crommelynck. Il dialectise ces esthétiques souvent remarquables avec l’hypostase de plus en plus exacerbée de la langue française et de la France, portée à son acmé par le Manifeste du lundi. Il rend également compte de la mise en place d’une historiographie littéraire bien plus complexe que les simplifications du Manifeste.
Portée par les fourgons de la défaite de mai 1940, la reviviscence du mythique chez Maeterlinck, Ghelderode, Hergé ou Nothomb surgit comme une réponse très belge à la faillite du réel. Les contrepoints de Victor Serge à l’égard des deux conflits mondiaux le confirment à leur manière.
Les deux premiers volumes de la série Histoire, Forme et Sens en Littérature : La Belgique francophone ont été récompensés en 2017 du prix Lucien Malpertuis. Le présent ouvrage, deuxième volet, s’est quant à lui vu décerner en 2018 le prix annuel de l'Académie des littératures 1900-1950.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Dédicace
  • Table des matières
  • Introduction
  • Se réinventer malgré l’outrage
  • Chapitre I: L’Effondrement de l’illusion germanique
  • Chapitre II: Entre suspicion des mots et hypostase de la langue
  • Chapitre III: Plus que le réel, le fantastique réel
  • Renaître à partir des traces mémorielles de la guerre ou de leur négation
  • Chapitre IV: Des traces de la résistance à l’ennemi
  • Chapitre V: En pays soumis
  • S’offrir un discours et une capitale limités
  • Chapitre VI: Le Grand Autre et le Royaume
  • Chapitre VII: Une capitale plus nationale
  • Comment interpeller un monde qui a failli
  • Chapitre VIII: Éclosion d’un autre réalisme. Les Hommes dans la prison et Naissance de notre force de Victor Serge
  • Chapitre IX: Un précis de fantastique réel. Le Voyage rétrospectif de Franz Hellens
  • Chapitre X: Cryptage mais inscription de la Belgique. Qui je fus, Lettre de Belgique, En rêvant à partir de peintures énigmatiques et Voyage qui tient à distance d’Henri Michaux
  • La Révolution comme élégie ou comme infini concret
  • Chapitre XI: Une poétique contemporaine de sa propre création langagière. La Messagère et autres poèmes de Paul Nougé
  • Chapitre XII: Nécessité lyrique et engagement. Le Christ chez les chômeurs et Faux Passeports de Charles Plisnier
  • Le Mythe pour pallier les désastres de l’Histoire
  • Chapitre XIII: À l’heure de la défaite, le miracle du surplomb janséniste. L’Abbé Sétubal de Maurice Maeterlinck
  • Chapitre XIV: Face à l’infamie nazie, le Père mythique et son Double. Le Soleil se couche de Michel de Ghelderode
  • Chapitre XV: Un diptyque qui en dit long sur la question belge. Le Secret de La Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge d’Hergé
  • Quel futur après l’inimaginable ?
  • Chapitre XVI: Une saga historico-métaphysique. Le Cycle du Prince d’Olzheim de Pierre Nothomb
  • Chapitre XVII: Aiguë mais sensible, une conscience non mythique. Carnets de Victor Serge
  • Index
  • Titres de la collection

← 10 | 11 →

Introduction

Le premier tome de cet ouvrage couvrait un siècle dont l’évidence ne fait plus aucun doute. Il s’agissait d’en montrer la cohérence comme la logique, et de pointer ce qui s’y engendre de décisif pour le corpus littéraire francophone belge. De décisif sur le long terme, car plus d’une ligne tectonique résista, quoi qu’il y paraisse, aux secousses en profondeur du premier conflit mondial. D’où le sous-titre de ce deuxième volume : L’Ébranlement.

Il s’agissait en outre, dans le précédent, d’interroger ce que fut le premier laboratoire des littératures francophones. L’enquête se poursuit en abordant la première époque d’une phase au cours de laquelle s’impose la préoccupation de l’évidence ontologique de la langue française en littérature. Les appellations de littérature française de Belgique, de Suisse ou du Canada en témoignent, et cela à l’heure où il devient de plus en plus improbable ailleurs de parler de littérature portugaise du Brésil, anglaise des États-Unis ou espagnole du Mexique.

Le volume précédent s’attachait à des textes majeurs tel La Légende d’Ulenspiegel, aussi bien qu’à des textes rarement étudiés d’écrivains importants. Ainsi Magrice en Flandre de Georges Eekhoud. Le second tome fait de même, y compris chez un même auteur. Faux Passeports de Charles Plisnier y dialogue avec Le Christ chez les chômeurs.

Intégrer la production liée à l’empire colonial de la Belgique, obstinément tenue à côté du corpus « noble », faisait également partie des ambitions du premier volume. Dans celui-ci, le colonial s’intègre aux chapitres transversaux en mettant notamment l’accent sur les récits de la campagne d’Afrique.

De dimension comparable au premier, ce deuxième tome s’attache à trois décennies. Elles vont de l’invasion allemande d’août 1914 à la libération du territoire par les armées alliées à l’automne 1944. Durant cette brève mais complexe période qui s’étend d’une guerre à l’autre, l’évolution historico-sociale entraîne de sérieux effets en retour dans le champ littéraire, sans que ces liens soient toujours évidents. Ceux-ci ne sauraient se réduire aux affirmations du Manifeste du lundi1, qui occultèrent longtemps, non seulement la reconnaissance des avant-gardes ← 11 | 12 → mais brouillèrent une part de la perception de ces trois décennies foisonnantes sur lesquelles cet ouvrage apporte divers éléments de ressaisie. Le troisième tome examinera les conséquences des assertions lundistes – les années 1939-1944 ayant une nouvelle fois dessiné la singularité belge. Celui-ci examine les conditions d’émergence de cette position, plus idéologique qu’esthétique, dont il étudie les tenants.

Ce qui se joue entre août 1914 et le Traité de Versailles ouvre ce livre et en constitue une belle part. L’approche s’écrit au travers de chapitres transversaux qui restituent une part de la prolixité du monde littéraire de cette époque. Il se penche en outre sur l’historiographie qui se met en place comme sur le rôle de Bruxelles, avant de passer à l’étude détaillée de quelques textes et de quelques auteurs.

La réaction de la grande génération léopoldienne au viol de la neu­tralité belge par l’Allemagne est à l’égal de celle de la population – langues et classes confondues. Ce rejet la soude plus encore qu’elle ne l’était. L’invasion du 4 août 1914 précipite au néant, dans un même mouvement, le mythe germano-latin sur lequel avait vécu le XIXe siècle belge. Bien plus unanimes et univoques que celles qui prévaudront à l’été 1940, ces réactions patriotiques spontanées n’entraînent pas moins de nouvelles lignes de partage à l’heure d’une victoire grave. Celles-ci produisent des effets littéraires importants, mais imprévus, dont on peut entrevoir très tôt les prémices dans certains textes écrits durant la guerre – ainsi chez Maurice Maeterlinck ou Clément Pansaers – ou peu de temps après elle.

Quels qu’aient été le courage de l’armée belge et l’intelligence humaine du Roi dans le commandement des troupes repliées derrière l’Yser, les lendemains de l’armistice de 1918 ne sont pas unanimistes et débouchent rarement sur une reprise explicite et novatrice du matériau tragique de ces années, n’était chez un Victor Serge par exemple, cas très singulier.

À la glorification quasiment mythique du Roi-Chevalier et à la présence d’un sentiment patriotique qui se manifeste notoirement à la mort accidentelle du souverain en 1934, dont on trouve plus d’un exemple dans les textes, correspondent non seulement une grande instabilité ministérielle, fruit du suffrage universel direct pour les hommes et de la fin du bipartisme, mais aussi des contradictions profondes, tant politiques que sociales. Celles-ci travaillent le Royaume comme les autres pays européens. Elles y prennent toutefois des accents spécifiques liés notamment aux revendications flamandes pour la reconnaissance concrète des droits d’une langue parlée par la moitié du pays. Cela implique la fin de ce que d’aucuns appelleraient « la Belgique française », qui équivalait pour eux à ← 12 | 13 → la Belgique. La violence de telles dénégations porte plus qu’à conséquence dans le rapport au réel des élites francophones de la Belgique.

Les sept premiers chapitres s’attachent à la description et à l’analyse de ces effets sismiques qui ne ressemblent en rien à une transcription terme à terme de ces ondes de choc. Des effets de la déclaration de guerre allemande sur des figures de proue telles Verhaeren, Maeterlinck ou Destrée, on passe aux conséquences de la fin de l’idéalisation de la culture allemande censée jusqu’alors faire contrepoint structurellement à la culture française. La bascule latine se métamorphose dès lors, assez rapidement, en un sentiment de vassalité franco-française. Elle se voit confortée par les avancées flamandes aussi bien que par l’attitude d’une France victorieuse mais atteinte, plus que jamais soucieuse d’hégémonie.

Alors que le krach de 1929, le socialisme dans un seul pays ou la victoire des fascismes, y compris en Espagne, ne laissent aucun doute sur les réalités d’un monde en crise, un déni stupéfiant de l’historicité des textes littéraires anime une belle part de la gent littéraire belge qui pense que l’Art la fera échapper à l’Histoire. Ainsi se métamorphosent les préoccupations de simplicité ou de revisitation du langage qui avaient émergé de la fin de la Belle Époque dans les tranchées de 1914-1918.

L’effondrement du mythe germano-latin, habitus culturel et méta­physique du siècle précédent et de ses mythologies, produit également ses effets sur la question linguistique qui agite le Royaume durant l’entre-deux-guerres, dont l’envahisseur jouera une nouvelle fois à partir de juin 1940. En procède un hiatus entre langue et réel qui revêt des caractères spécifiques dans un pays dépourvu de langue propre. L’autonomisation et la célébration exacerbée de la langue française y vont en effet de pair avec la dévalorisation du réel propre, que n’enchante plus un mythe distinctif. Celui-ci n’a pourtant pas dit son dernier mot comme on peut l’entendre chez un Michel de Ghelderode. Chez lui, comme chez d’autres, le songe n’est toutefois plus conquérant.

Le mythe héroïque du petit Belge défenseur de ses libertés comme de son soi, dont il fut question dans le tome 1, se voit conforté par les années de guerre mais sort du terreau littéraire qui avait été le sien. Il irrigue ainsi ce que l’on considère alors comme de la paralittérature et s’ancre dans la population. Tintin en constitue un bel exemple. Cela n’intéresse que moyennement la gent littéraire plus que jamais éprise de l’Art pour l’Art et de la distinction essentialisante que l’esthétique et la belle langue française sont censées lui prodiguer. Ces attitudes ne sont pas étrangères aux propos du Manifeste du lundi. ← 13 | 14 →

Les ingrédients symbolistes, qu’avait portés au pinacle la génération léopoldienne, sont loin de disparaître mais sont reformatés. En découle une propension accrue des lettres belges de cette époque pour le fantastique réel préconisé par Edmond Picard avant le conflit. Avec un paradoxe, très belge. Ce que l’idée de fantastique réel esquissait pour le célèbre animateur de L’Art moderne – les potentialités différentielles du champ littéraire belge par rapport à la France – devient en effet le lieu où inscrire une discrète différence de perception du monde au moment d’un épanouissement de ces types d’écriture.

Massivement investie par Franz Hellens, le premier Poulet ou Thiry prosateur – Michel de Ghelderode et Jean Ray se situant plus du côté du fantastique dur –, cette esthétique prolonge le symbolisme en le cryptant et l’atténuant alors qu’un Paul Nougé la métamorphosera à travers le surréalisme singulier qu’il invente à Bruxelles. Franz Hellens, lui, évite les questions du travail singulier de la langue. Reste que le fantastique réel cherche à métaphoriser un réel frappé de plein fouet par l’Histoire récente sans avoir à intégrer directement celle-ci dans le travail du texte et de la langue. Façon nouvelle, en un sens, de recourir au travail du mythique plus aisément repérable dans le fantastique pur. Fantastique et fantastique réel engrangent donc l’impact des désillusions venues des charniers de 1914-1918 tout en évitant de se poser les questions de la Révolution et de l’Histoire. Le réalisme magique ira plus loin encore, dans la génération suivante marquée par la Seconde Guerre mondiale et ses prémices.

À la découverte d’une forme de réalisme engagé, propre à contribuer à la modification du réel, se voit donc préférée une écriture laissant advenir les failles de ce réel à l’égal du mystère. De la sorte, on bascule dans un avers du monde. Les deux premiers chapitres monographiques du livre permettent de prendre la mesure de ces tensions. Texte majeur rarement commenté, et que l’auteur ne cessa de réécrire mais ne publia pas, Le Voyage rétrospectif de Franz Hellens livre plus d’une clé pour appréhender le fantastique réel. En contraste, les premiers romans de Victor Serge, écrivain dont on oublie souvent que sa formation se fit en Belgique, témoignent d’une acuité humaine et sociale accrue à partir de sa vie décalée de militant très cultivé. Serge produit une esthétique romanesque dont on ne trouve quasiment aucun équivalent chez les écrivains belges – n’était sans doute celle de Charles Paron pour la période qui suit. Le contrepoint offert par cette œuvre aide à mieux comprendre les dominantes littéraires de la Belgique francophone.

Les formes d’affrontement au langage et au monde se déclinent par exemple fort bien chez Paul Nougé et Henri Michaux. Les dénégations qui permettent à Henri Michaux, admirateur d’Hellens à l’origine et ← 14 | 15 → grand connaisseur des lettres belges, de se trouver et se positionner, ne se produisent toutefois pas sans inscription remarquable, mais peu remarquée, des traces de ce qu’il lui fallait rejeter de l’insupportable réel, afin de pouvoir exister comme Soi. La Belgique ne constitue qu’un des aspects de cette posture indispensable à la quête forcenée des failles du sujet. Elle n’en est pas moins présente.

Nougé, lui aussi, cherche à ne pas se laisser rattraper… mais par l’institution littéraire. La Belgique lui convient. Il en vient en revanche à occulter une œuvre poétique remarquable demeurée sous le boisseau jusqu’à la fin des années 1960. Tout sauf conforme au narcissisme littéraire et à la circulation culturelle, cette œuvre placée à l’enseigne de L’Expérience continue aborde les rivages de l’insaisissable sans l’essentialiser et recherche des passages permettant de l’approcher afin de faire advenir progressivement un autre monde. Dès 1927, La Messagère énonce ce travail politique et poétique qui n’existe que par la négation et la négation de la négation.

Il en va tout autrement de la lyrique de Charles Plisnier, aussi bien dans ses Chœurs parlés que dans ses nouvelles de Faux Passeports. Le fusionnel n’est pas piégé mais se déploie aux extrémités de ses possibles. Ici encore, Victor Serge indique la différence par rapport à l’engagement et au travail du réel en littérature. C’est le moment où Plisnier choisit d’entrer dans l’élégiaque et le mythique, ce qui le mènera au retour à la croyance chrétienne et à la religion de la France.

Dans ces années tourmentées auxquelles la Belgique n’échappe pas, le mythe opère d’ailleurs avec force. Ainsi chez Ghelderode ou Hergé – et de façon exemplaire à l’heure du tournant de la guerre. L’assomption de Charles Quint dans Le Soleil se couche comme l’installation à Moulinsart de la trinité hergéenne dans Le Trésor de Rackham le Rouge répondent de façon exemplairement familialiste ou mythique au désastre de mai 1940 et à la fin des ambiguïtés morales à l’égard de l’Ordre nouveau auquel ni l’un ni l’autre n’avait été insensible.

Il en va de même, en un sens, avec le cycle d’Olzheim du baron Pierre Nothomb. Ses cinq récits incluent la restitution de moments historiques décisifs de l’histoire de la Belgique et de l’Europe, mais ils comportent tout autant de nombreuses pages portées par les hantises géopolitiques de l’écrivain comme par sa crainte du communisme. Centré sur un deus ex machina omniscient au destin toujours perturbé, son cycle testamentaire dessine un en deçà et un au-delà de la Belgique. Et cela, quelles que soient les limites fictionnelles de cette entreprise qui échappe aussi bien au roman ← 15 | 16 → historique que familial pour trouver sa matrice narrative dans un double mythique du romancier et homme politique.

Le Maeterlinck de ces années-là ne demeure pas en reste. Écrit juste après la défaite, L’Abbé Sétubal met en scène un personnage plus christique encore que ceux de Nothomb, mais plus enté sur un au-delà du monde destiné à métamorphoser définitivement ce dernier. Le personnage de l’abbé Sétubal fait chavirer les règles de formatage du réel comme de l’usage de la langue.

Dans ces années décisivement tragiques, Victor Serge écrit non seulement deux fictions uniques sur le second conflit mondial qui paraîtront après sa mort. Il tient des Carnets, qu’on connaîtra seulement près de quarante ans plus tard. Une puissance de méditation sur le réel, très différente de celle d’un Charles Plisnier, s’y dévoile. Émaillées de portraits, ces analyses, qui concernent aussi bien l’artistique que le social, le stalinisme que la Shoah, partent de ces « années sans pardon »2 pour esquisser un humanisme et une esthétique s’articulant plus que jamais au réel, et non au mythique.


1 Voir p. 39 et s. de ce livre pour des explications sur le Manifeste du lundi.

2 Victor Serge, Les Années sans pardon, Paris, François Maspero, 1971.

← 16 | 17 →

Se réinventer malgré l’outrage

Comme l’a fort bien montré l’historien britannique Éric Hobsbawn, le XXe siècle prend cours durant l’été 1914. Nul ou presque ne mesure les conséquences de ce qui semblait devoir être une des nombreuses guerres dont le XIXe siècle européen fut empli.

L’ultimatum allemand à la Belgique, pays dont le IIe Reich est garant de la neutralité, comme la résistance de l’armée belge, puis l’enlisement du conflit à partir de l’automne 1914 dans les boues de l’Yser constituent toutefois des imprévus et des impensables qui vont faire entrer les belligérants dans la guerre totale – plus encore que ne l’avait laissé entrevoir la guerre de Sécession aux États-Unis.

Les conséquences historiques, mythiques, esthétiques et structurelles de ces années dans le champ littéraire francophone belge sont considérables, et d’autant plus que l’année 1913 n’a pas vu surgir en Belgique des ruptures comparables à celles du futurisme ou du cubisme. Verhaeren et Maeterlinck sont au sommet de leur gloire.

Ce qui va se jouer après 1918 dans ce champ littéraire sera loin de refléter terme à terme les mentalités, même si cela procède des séismes produits par le conflit.

Le mythe de la France à ce point éternelle qu’Elle dénierait aux locuteurs non français du français toute possibilité d’un Soi différent – et donc toute autonomie et singularité aux littératures de langue française hors de France – consonne avec les réponses apportées à la question des langues dans le royaume. Alors que le premier conflit dit mondial a révélé le visage effroyable de l’Histoire, qui sera celle du XXe siècle, et alors que l’on se trouve au sein d’une époque qui voit la montée de périls qui n’épargneront ni la France ni la Belgique, on assiste en Belgique francophone à la mise au rancart de l’Histoire dans maints secteurs liés à la Littérature. L’affirmation de l’autonomie et de la transcendance de la Littérature par rapport à l’Histoire apparaît d’autant plus comme un sésame que cette littérature s’écrit dans la langue supposée de l’universel. Elle est celle de l’allié victorieux qui en remet d’autant plus sur son essence que la victoire demeura longtemps indécise et que le conflit qui s’achève par la signature de l’armistice dans le wagon de Rethondes est censé avoir opposé la civilisation à la barbarie. ← 17 | 18 →

Ce manichéisme prit très rapidement son essor du fait de la violation des traités par l’Allemagne. Sa culture est désormais vouée aux gémonies. Verhaeren et Maeterlinck s’en font très tôt les hérauts. On voit dès lors cohabiter des textes consacrés au scandale des comportements allemands, donc germaniques, et ceux qui leur opposent la grandeur et la clarté de la civilisation française, donc latine. Avec pour conséquence, une marginalisation assez rapide, voire une exclusion du réel belge. Le Manifeste du lundi en constituera un des effets les plus visibles.

Les créations du fantastique réel d’un Franz Hellens, par exemple, sont toutefois, esthétiquement, plus intéressantes. On les retrouve également chez Robert Poulet ou Marcel Thiry. Leurs œuvres portent à la fois la trace d’un lien au réel et d’un déni foncier de celui-ci. Elles évitent la prise à bras le corps d’une transformation du monde après le désastre qui mit fin au siècle du Progrès dont la Belgique avait été l’emblème, ainsi que l’avait fort bien remarqué Karl Marx. L’époque suscite en même temps des plongées radicales au sein du langage qui a failli, ainsi que l’exemplifient des œuvres aussi différentes que celles de Fernand Crommelynck, Paul Nougé ou Henri Michaux.

Les formes que prennent en Belgique les atteintes ou les relations au langage comme au réel après le traumatisme de 1914-1918 sont donc spécifiques et complexes. Elles se connectent évidemment à la question des langues au sein du royaume, mais aussi à une forme de conscience nationale particulière. La fin du statut de neutralité imposée en 1839 débouche en effet sur une situation d’autonomie nationale désirée, affirmée par la résistance de l’armée et du pays, mais n’en passe pas moins par la nécessité de nouvelles formes de neutralité. Celles-ci ne sauraient se passer d’alliances. La française s’impose évidemment mais n’est pas du goût du mouvement flamand. Bien des ingrédients de la Question royale qui déchirera le pays entre 1944 et 1950 se trouvent ainsi engrangés. Ils vont et iront de pair avec les développements de la Question linguistique.

Cette tension entre un réel difficilement intégrable à l’idéal et la célébration d’une langue vécue à l’égal d’une intouchable Madone trame un fil rouge qui va caractériser un demi-siècle de production littéraire.

L’emprise du fantastique réel, dont la Belgique est l’un des rares viviers francophones, en constitue un des symptômes les plus éclairants. Cette esthétique dépasse d’ailleurs les clivages politiques. Aux uns et aux autres, elle permet d’échapper à l’abstraction sans devoir se colleter aux risques du langage. Tel sera le fait des avant-gardes en revanche, ou d’écrivains novateurs, comme Michaux. La matrice symboliste, si essentielle dans le devenir des lettres belges, trouve ainsi un prolongement foncier, rarement ← 18 | 19 → avoué. Ceux qui s’inscrivent dans cette mouvance peuvent tenir en outre une position littéraire qui les différencie de leurs confrères français sans avoir à se référer ouvertement à la Belgique et à son mythe littéraire du XIXe siècle. Celui-ci s’est intériorisé. Il va continuer à travailler sous les dénégations qui paraissent le concerner. ← 19 | 20 →

← 20 | 21 →

CHAPITRE I

L’Effondrement de l’illusion germanique

Le XIXe siècle a vu naître, à trois cents kilomètres de Paris, une production littéraire francophone à laquelle peut clairement être accolée, à partir des années 1880-1910, l’appellation de Littérature1 au sens fort. La qualité et la singularité de certains textes – à commencer par La Légende d’Ulenspiegel publiée en 1867 mais assumée par le monde littéraire belge novateur à partir des années 1880 – comme la réception européenne, voire mondiale2, de certaines œuvres l’assoient. En témoignent les œuvres d’un Verhaeren ou d’un Maeterlinck mais également Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Cette littérature se voit portée par un discours mythique3. Il permet une première caractérisation de cet espace littéraire, tant par rapport à la France qu’à l’égard de la doxa des littératures nationales censées les faire reposer sur l’identité entre langue, culture, territoire et État. Cette littérature est essentiellement perçue et reçue par les classes dirigeantes. Elle fait l’objet d’anthologies4 destinées aux écoles, voire de promotion populaire, par exemple à travers la Section d’Art du Parti ouvrier belge.

L’image du petit Belge, dont la singularité tient à son souci de défendre ses libertés, prend ainsi figure dans cette littérature. Synthèse des héritages germano-latins, héritier d’un Siècle d’or (1450-1560), emblématisé par la ← 21 | 22 → figure de Charles Quint – un enfant du pays devenu César européen et quelque peu mondial –, le Belge serait en outre foncièrement épris d’une esthétique picturale, même en littérature. Ainsi s’imposa l’imaginaire d’une identité. Celle-ci entendait s’exprimer dans la langue des élites de l’époque, le français. Outre sa longue, ancienne et importante place en nos contrées dans l’histoire de la langue française – et ce, dès le haut Moyen Âge –, le français était, au XIXe siècle, la langue que partageaient toutes les classes dominantes, au nord comme au sud du pays. Elles seules étaient massivement représentées dans les deux Chambres.

Les paradoxes de l’après 1918

Devenue d’autant plus évidente avec le prix Nobel 1911 qui couronne Maurice Maeterlinck, cette culture se vivait comme pré-européenne. Les événements de 1914-1918 vont d’autant plus déstabiliser ce socle identitaire, bien sûr en partie mythique et lié à une strate sociale, que l’ingrédient germanique d’un imaginaire comme les échanges avec l’Allemagne5 étaient constitutifs du XIXe siècle belge mais s’inscrivaient dans des traditions plus anciennes. L’idéalisation de l’Allemagne et de la culture germanique se voit ainsi détruite en un tour de main, non seulement par la déclaration de guerre de l’Empire allemand à un pays neutre et ami, mais aussi par les exactions commises par un occupant dont les comportements sont bien différents de l’aura culturelle et scientifique qui l’entourait jusqu’alors.

Après une « Victoire » longtemps indécise6, la France réagit, quant à elle, par un antigermanisme farouche et par une reprise en mains impériale de tout ce qui se fait et s’écrit en français7. Cette évolution ne va bien évidemment pas dans le sens de ce que Stefan Zweig, longtemps ← 22 | 23 → proche d’Émile Verhaeren, appelle fort justement « Le Monde d’hier »8. Pour certains, dont plusieurs des ténors belges de l’époque, le monde d’avant 1914 devait déboucher calmement sur un monde nouveau, pacifique et pluriculturel – tout sauf nationaliste. Advint le contraire. Et plus qu’en force.

En Belgique, l’on est à l’heure d’une relève générationnelle au niveau culturel. L’on s’y trouve par ailleurs devant l’émergence conjointe de deux faits désormais incontournables. L’existence de classes populaires qui, sans s’être jamais entièrement identifiées à l’imaginaire des classes dominantes, sont conscientes du sacrifice patriotique qui fut le leur durant les années de guerre, d’une part. De l’autre, l’évidence d’une moitié du pays soucieuse de voir ses parlers – le flamand, ainsi l’appelait-on à l’époque – reconnus comme langue et comme culture. Cette revendication démocratique peut se prévaloir, pour la période médiévale comme pour le XIXe siècle, d’une littérature de qualité comparable à celle de la production des parties romanes du pays. Légitime, la requête paraît toutefois incongrue à ceux qui ont intériorisé le mythe du français, langue porteuse de l’universel à part entière – dussent-ils avoir créé en son sein la première différentielle affirmée par rapport à sa doxa. Ils voient en effet se révéler la proportion réelle des composantes linguistiques des populations du royaume.

Emportés par un antigermanisme sommaire, voile de la défense de positions dominantes, nombre de Francophones considèrent le flamand comme du bas allemand et refusent les justes revendications de leurs compatriotes de langue non latine. Le flamand n’est-il pas censé être un succédané de la culture de l’envahisseur, sans rapport avec le mythe de la Flandre littéraire et picturale qui fonda l’imaginaire francophone du XIXe siècle en Belgique ? Qui plus est, l’occupant a mis en place, dès 1916, une Flamenpolitik destinée à séparer les deux grandes composantes du pays, à inclure Bruxelles dans la partie flamande, et à poser les bases de ce que l’on pourrait considérer comme un pré-Anschluss. La population n’a pas répondu à ces manœuvres si ce n’est dans des franges très infimes. Ces formes de négation et de dénégation de la Belgique ne seront pas pour autant sans conséquence sur l’avenir comme sur la mémoire, voire la narration des pages de cette Histoire. On eût pourtant pu croire que les choses iraient autrement. Un jeu complexe s’en chargea, dans lequel jouèrent ce que l’on pourrait appeler l’illusion française, tout autant qu’une grande instabilité ministérielle liée pour une belle part à la question des ← 23 | 24 → langues, ou les conséquences de la fin du statut de neutralité imposée et garantie par les Puissances.

La reconnaissance, pas forcément conflictuelle, de l’existence9 de Flamands et de Wallons n’est pas neuve. Elle se trouve d’ailleurs dans le discours royal prononcé le 4 août 1914 devant les Chambres. Elle peut également se lire dans de nombreuses traces écrites des années de guerre. La lettre-préface d’Émile Verhaeren qui ouvre le livre de Jacques Pirenne (1891-1972)10, le fils du célèbre historien Henri Pirenne (1862-1935), Les Vainqueurs de l’Yser, insiste ainsi sur l’illusion que se fait l’envahisseur à propos du pays occupé : « Dire que les Allemands nous croyaient de même nature qu’eux et qu’ils tablaient sur une communauté de langue pour se croire les maîtres appelés et désirés pour la Flandre ! »11 Tout au contraire, c’est au fait belge que renvoie le poète de Toute la Flandre en assénant un précepte qui sera mis à mal par une belle part du XXe siècle en Europe : « La même langue ne fait pas les mêmes hommes. »12 La solidarité nationale qu’évoque Verhaeren résistera toutefois mal aux diverses séquelles des décennies à venir – notamment aux conséquences surdéterminantes de la Seconde Guerre mondiale.

La reflamandisation de la Flandre est d’ailleurs loin de constituer la seule question de l’après 1918. Moins éloignés du français que les Flamands par leurs divers idiomes, les Wallons ne se retrouvent en effet ni dans la doxa française ni dans la totalité de l’imaginaire forgé par la bourgeoisie belge du XIXe siècle. À l’heure de la disparition progressive de la diglossie français/wallon(s) et de l’évolution de la question flamande, ils se laissent cependant gagner – en partie, du moins – par l’idéologie franco-française qu’on leur présente comme la leur. Les masses wallonnes se trouvent dès lors dans une position bancale qui s’aggravera et se manifestera plus clairement dans la seconde moitié du siècle où leur acculturation ira croissant. Les prémices en sont déjà posées. Le déclin de l’industrie lourde, dont la Wallonie était le fer de lance en Belgique, laissera en effet apparaître des carences qui ne sont pas uniquement celles de l’emploi. Jean Louvet (1932-2015) ne cessera de dire cette situation et d’interroger de tels manques à partir des années 1960. ← 24 | 25 →

Conscients de l’effondrement sous leurs pieds d’une part du socle sur lequel reposait la littérature nouvelle à laquelle ils participaient, les écrivains du demi-siècle qui suit l’armistice de 1918 jouent une partition qui ne contribuera pas forcément au renforcement de la conscience francophone du pays. Dans un champ littéraire dominé par Paris et dans une Belgique que le leurre francophone ne suffit plus à définir, leur position s’explique en partie par l’autonomie supposée ou revendiquée du littéraire. Les pratiques d’écriture ou de discours par rapport à la Mémoire récente ou plus ancienne, comme par rapport à la langue, débouchent ainsi, peu à peu, sur des propos de plus en plus dénégateurs d’un Soi qu’on a vu ou cru voir émerger du conflit. Elles engendrent des formes esthétiques parfois singulières, qui attestent paradoxalement la différence belge par rapport à la France. Celles-ci s’expliquent aussi bien par la mise à mal du monde imaginaire créé dans les décennies qui précèdent août 1914, que par la pérennité sourde de certains des fils rouges de cet imaginaire – de ses connexions, par exemple, avec le romantisme allemand.

Résumé des informations

Pages
418
Année
2017
ISBN (PDF)
9782807604582
ISBN (ePUB)
9782807604599
ISBN (MOBI)
9782807604605
ISBN (Broché)
9782807604575
DOI
10.3726/b11588
Langue
Français
Date de parution
2017 (Juillet)
Mots clés
littérature Belgique XXe siècle royaume francophone langage ébranlement fantastique réel guerre résistance révolution mémoire Nothomb invasion allemande Bruxelles Maeterlinck Hergé Verhaeren Manifeste du lundi symbolisme lettres belges Nougé Plisnier Michaux histoire influence impact mouvement littéraire âme belge mythe nordique théâtre belge poésie belge Correspondance surréalisme Crommelynck dramaturgie expressionniste fantasmatique question linguistique
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2017. 412 p.

Notes biographiques

Marc Quaghebeur (Auteur)

Marc Quaghebeur dirige les Archives & Musée de la Littérature à Bruxelles. Il préside l’Association européenne des Études francophones. Centrées sur l’articulation entre Histoire et esthétique, ses recherches, après s’être attachées notamment à Arthur Rimbaud, se sont concentrées sur les littératures francophones, de Belgique et d’ailleurs.

Précédent

Titre: Histoire, Forme et Sens en Littérature