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Traverser

Mobilité spatiale, espace, déplacements

de Adrien Frenay (Éditeur de volume) Lucia Quaquarelli (Éditeur de volume) Giulio Iacoli (Éditeur de volume)
Collections 180 Pages

Table des matières


Adrien Frenay, Giulio Iacoli et Lucia Quaquarelli (dir.)

Traverser

Mobilité spatiale, espace, déplacements

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P.I.E. PETER LANG

Bruxelles • Bern • Berlin • New York • Oxford • Wien

À propos des directeurs de la publication

Adrien Frenay enseigne à l’Université Paris Nanterre (CSLF EA 1586). Ses recherches portent sur les transformations du roman français (XIXe-XXIe) liées à la mobilité spatiale.

Giulio Iacoli enseigne à l’Università degli Studi di Parma. Ses intérêts de recherche sont la théorie littéraire, la géographie culturelle et les études queer.

Lucia Quaquarelli enseigne à l’Université Paris Nanterre (CRPM EA 4418). Ses recherches portent sur les formes de la narration contemporaine. Ses derniers travaux sont consacrés à la relation entre la marche et l’écriture.

À propos du livre

S’il a été possible de penser la localisation comme support privilégié de l’idée même de culture, nous assistons sans doute aujourd’hui à une inversion qui fait du déplacement, de la mobilité et de la migration des pratiques constitutives des significations culturelles. Les lieux, d’ordinaire observés comme des images fixes, doivent alors être envisagés aussi comme les supports mobiles d’une multiplicité de parcours et de discours dotés d’une intensité configurante et modélisante.

Ainsi, les études rassemblées ici questionnent le rapport entre espace et littérature à partir de l’idée que notre expérience du « réel » s’élabore de manière relationnelle et discursive. Les récits qui se construisent à partir de l’expérience de mobilité spatiale nous offrent une porte d’entrée privilégiée pour observer la dimension performative de la narration, la capacité qu’ont la littérature et les arts de s’insérer dans l’ensemble varié et stratifié de nos expériences, d’influencer notre rapport au monde et notre figuration de l’espace.

Dans la perspective de cette « mise en relation », la question de la mobilité interroge ici les représentations institutionnelles et individuelles de l’espace ; les projections cartographiques et les pratiques d’appropriation du territoire ; les notions de vitesse, d’accélération et de lenteur ; le droit de passage et les frontières.

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Parcours mobiles, pensées frontalières

Adrien Frenay

Université Paris Nanterre

Giulio Iacoli

Università degli Studi di Parma

Lucia Quaquarelli

Université Paris Nanterre

En nommant les objets, c’est un monde enchanté, un monde de monstres, que je fais surgir sur la grisaille mal différenciée du monde ; un monde de puissances que je somme, que j’invoque et que je convoque.

En les nommant, flore, faune, dans leur étrangeté, je participe à leur force.

Aimé Césaire

Alors qu’un matin il se saisit machinalement d’un verre, nous raconte Ernst H. Gombrich dans The Image and the Eye, il aperçoit, au travers, le sol déformé de la cuisine. Le motif en damier l’interpelle. Il y reconnaît tout à coup un tableau de Lawrence Gowing, Parabolic Perspective (1963, Tate Modern), qu’il a vu quelque temps auparavant. Il commente ainsi ce souvenir involontaire : « It was a classic case of what might be called inverted recognition – the recognition not of reality in a painting but a painting in reality1 » (Gombrich 1994 : 32). S’il reconnaît qu’elle est quelque peu « triviale », il considère cependant que l’expérience doit être prise en compte : « For if Whistler or Pissarro had not been enabled to create on their canvases recognizable images of the visible world, we would not in our turn have been able to recognize←9 | 10→ their images in nature2 » (ibid. : 12) ; et nous ne pourrions en tirer le plaisir et l’impression de saisissement qui s’empare de nous lorsque nous reconnaissons telle œuvre d’art ou telle description en dehors des images et des mots – comme en fait l’expérience, non loin de la Raspelière, le narrateur d’À la recherche du temps perdu lorsque se superposent au paysage de bord de mer les tableaux d’Elstir.

L’idée qu’au plaisir de la mimesis que décrit Aristote dans la Poétique, celui que l’humain tire des occasions qui lui sont données de contempler une représentation « fidèle » du monde, s’ajoute le plaisir de cette forme de reconnaissance inversée invite à considérer l’art aussi comme un des « référents » de la réalité que nous percevons : une réserve préexistante, un répertoire, de souvenirs, de repères, de signes et de marques. L’œuvre d’art n’offre donc pas seulement la possibilité de « figurer » le monde ; elle nous permet aussi de le configurer. Elle est à la fois une des manières de rendre le monde « lisible » et « imaginable », s’apparentant ainsi à une des modalités de la connaissance, et un lieu de « réalisation » du monde et de fabrication d’imaginaires : l’art « réalise » la réalité.

Il n’est pas anodin que cette expérience, qui met en relation ou en dialogue les créations plastiques et le monde, passe par une expérience spatiale. Ce que décrit ce moment d’épiphanie, qui permet à Gombrich de penser cette inversion de la reconnaissance – et donc du régime de référence –, c’est une expérience proprement spatiale. Le plaisir que nous avons à pouvoir nommer ce que nous voyons en disant « this is a so-and-so » (ibid.) – « c’est un Whistler », « c’est un Pissarro »… – surgit à un moment où se joue notre rapport à l’espace. C’est sur le sol de sa cuisine, dans son univers familier, que se superpose pour Gombrich le tableau de Lawrence Gowing ; c’est sur le mur de sa chambre à coucher que se superpose pour le jeune Marcel l’image mouvante de Golo (Poulet 1982 : 116) ; c’est dans notre rapport au monde qu’interviennent les images et les mots dont nous avons au préalable fait l’expérience. Il y a donc dans l’actualisation constante de la perception des objets et des espaces dont notre conscience est la conscience une dimension spatiale importante, que la littérature et l’art en général parfois thématisent et donc pensent.

Sans aborder de front la question du régime de référentialité de la création littéraire et artistique ni, à l’évidence, celle du sens de notions comme « réel » ou « expérience », le présent volume souhaite étudier les discours qui portent sur l’espace, et en particulier sur la mobilité←10 | 11→ spatiale, afin d’interroger d’une part ce qu’apporte le discours littéraire, entremêlé voire en compétition dans la société avec d’autres discours, à la compréhension de la mobilité spatiale et de l’humain en déplacement et, d’autre part, comment ces discours remettent en cause la question du référent. Flavio Sorrentino à propos du texte littéraire formule ainsi la question : « studiare lo spazio in letteratura vuol dire anche riaffrontare e ripensare quel nodo fondamentale della critica che è il rapporto tra reale e finzione, tra referente e testo, sempre trattato, mai risolto del tutto3 » (Sorrentino 2010 : 11).

Ainsi, les études qui suivent questionnent le rapport entre espace et art (littérature, théâtre et cinéma plus particulièrement) à partir de l’idée que notre expérience du « réel », médiée par l’art, se construit de manière relationnelle et discursive. Elles s’accordent autour de l’idée que l’art est avant tout une pratique de mise en relation qui s’insère dans l’ensemble varié et stratifié de nos expériences et influence ainsi plus généralement notre rapport au monde et, plus particulièrement, notre figuration et notre pratique de l’espace. Dans notre perception de l’espace, tout comme dans notre manière de le pratiquer, « l’espace n’est jamais appréhendé comme un cadre abstrait » : l’espace ne préexiste pas à sa réalisation, « toute expérience spatiale s’articule sur des signes » et des formes qui résultent de la stratification successive d’expériences esthétiques qui « se surimposent aux données culturelles » (Desportes 2005 : 178).

Les formes de mobilités étudiées, racontées à l’aide d’un outil cartographique, ou encore sous la forme paradoxale de mobilité sans mouvement, se révèlent alors de puissants instruments critiques du monde. Qu’elles nous poussent à mettre en discussion leur statut dérivatif ou qu’elles permettent de réfléchir aux marges, aux frontières et donc de développer des prises de position politique, elles dépassent leur statut de simple motif pris dans une frise littéraire.

Le discours littéraire nous aide à faire exister le monde, à nous le rendre présent : « Plutôt que de voir la littérature comme l’art de combler une déficience, on pourrait la lire comme l’art d’entériner la nécessaire défaillance de notre existence dans le monde […]. La littérature n’a pas vocation à représenter le monde ou le cartographier, elle ajoute à sa manière pour nous rendre présent ce qui sans elle nous échapperait sans possible rémission » (Liébert : infra). Elle « ajoute » notamment lorsqu’elle s’attache aux outils qui configurent, aux côtés de la littérature et←11 | 12→ de l’art, nos représentations de l’espace. La carte chez Chejfec devient un « monde parallèle » (Papotti : infra), un « contre-texte ». La cartographie y « irrigue […] le discours sur la désorientation spatiale et le sentiment de dépaysement » (ibid.). Elle participe d’une « crise du sentiment d’“adhésion” aux lieux » (ibid.). Elle « prend la forme d’un objet capable d’amorcer un dialogue avec la réalité, stimulant un chemin dialogique de reconnaissance entre la précision du dessin sur la carte et la complexité de la réalité et les règles d’utilisation concrète de l’espace ». Apparaissent alors « “deux mondes”, comme l’indique le titre du roman de Chejfec, qui entretiennent un dialogue fructueux dans la pratique d’une flânerie animée par la curiosité et accompagnée par la cartographie » (ibid.). Et ce dialogue est plus complexe encore là où le monde, dans sa dimension perceptive « mobile », change sous l’emprise des transformations technologiques et industrielles.

La révolution industrielle est le point de départ d’un phénomène d’accélération (Rosa 2013) qui concerne notamment le domaine des transports. L’augmentation de la vitesse des transports provoque d’une part une tension (culturelle et perceptive) avec la lenteur des déplacements qui préexistent (la marche et la voiture à cheval) et une redéfinition des figures, comme celle du flâneur, liées aux déplacements lents dans l’espace (Soula, Nuvolati : infra). D’autre part, les transformations des manières de se déplacer et d’interagir, qui ont eu lieu au cours des derniers siècles, ainsi que les discours qui les ont entourées et qui les ont façonnées, ont fait émerger d’autres mondes encore. Il s’avère en effet que les innovations techniques qui marquent le xixe et le xxe siècle font surgir, aux côtés de la question de la vitesse « qui modifie la relation phénoménologique de l’individu à l’espace » (Soula : infra), des discours inédits. Victor Hugo décrit en 1837 depuis la vitre du train, dont la vitesse ne doit pas dépasser les 40 km/h, un paysage fait de « taches » et de « raies », au sein duquel « un spectre debout paraît et disparaît comme l’éclair » (Gaudon, Gaudon et Leuillot 1971 : 423). Le paysage est chorégraphié (Schivelbusch 1986 : 60) par le train pour le voyageur qui développe alors une « philosophie synthétique du coup d’œil » (Gastineau 1861 : 31). S’ajoutent ainsi aux lents paysages des voitures à cheval les visions panoramiques offertes par la vitre du train, qui transperce les campagnes et les villes, comme le fait plus tard l’automobile.

Les récits qui se construisent à partir de l’une de ces expériences de mobilité (des auteurs et/ou des personnages) nous offrent à la fois une porte d’entrée privilégiée pour observer la dimension éminemment performative du texte littéraire (le monde change suivant la vitesse et←12 | 13→ les modalités du déplacement de l’œil qui le raconte et le fait exister) et une trajectoire de lecture qui nous accompagne à travers un ensemble de textes qui interrogent plus directement le rapport à la mobilité spatiale. De cet ensemble, les articles qui suivent ont saisi un mouvement en particulier, celui qui témoigne d’une forme de « résistance » au sein de laquelle émergent des visions et des géographies alternatives. Cette résistance est avant tout le résultat d’un retour à la marche comme mode privilégié d’appropriation de l’espace. Lorsque la question du flâneur est abordée, dans un monde désormais accéléré (Soula : infra) ou dans ses relations à un autre personnage mobile, le touriste (Nuvolati : infra), lorsqu’on soulève la question des limites et des frontières, de l’asile (Guglielmi : infra), de la ville (Peterle : infra), ou tout simplement de ce qui est encore accessible aux piétons, aux viandanti, aux ambulants (Milani : infra), c’est la question de la marche, dans ses rapports avec les modes de transports et l’aménagement modernes, qui est interrogée. Et elle se présente non pas comme un thème désuet et nostalgique, mais comme une pratique dont l’objectif est double. Elle permet d’explorer les espaces contemporains – les villes et les campagnes, mais aussi les périphéri(qu)es, les marges, les voies oubliées – en même temps que les choix stylistique et poétique des auteurs qui en rendent compte. Elle permet aussi d’inciter les lecteurs à devenir eux-mêmes des lecteurs-voyageurs ambulants. Ils peuvent eux aussi partir sur les traces de ces itinéraires créés par le texte pour participer à la resignification des lieux et découvrent les dynamiques spatiales propres aux lieux qu’ils traversent, dans un mouvement qui va de la page au monde et qui se fait à la fois critique et transgressif, renvoyant ainsi à une pratique littéraire qui a traversé la modernité.

C’est autour de la marche que s’affirme par exemple la posture de l’intellectuel solitaire chez Robert Walser (Die Spaziergang, 1919), tiraillé qu’il est entre son individualité et les rôles sociaux qu’il doit assumer. Le libre exercice de la promenade quotidienne devient le centre d’une critique des modèles préétablis (critique qui fait écho à celle faite sur un ton moqueur et surréaliste dans Jakob von Gunten, 1909) et fait du roman une étape importante du récit moderniste. L’écrivain qui marche y trouve une alternative séduisante à son écritoire. Il trouve l’inspiration ; il est frappé par une myriade d’impressions ; il observe ; il dessine ; il s’échappe de la misère de sa condition. À celui qui le convoque pour lui faire part de son étonnement de le voir marcher sans cesse, qui oppose à la marche l’efficacité économique et le negotium qui fait la réputation d’un homme respectable, l’écrivain réplique en faisant appel au rôle vital de son engagement quotidien : « Ohne Spazieren wäre ich tot, und mein Beruf, den ich leidenschaftlich liebe, wäre←13 | 14→ vernichtet4 » (Walser 1917 : 545). Chez Walser, dans sa manière mobile de renier le compactage dans les rangs de la ville, mais aussi chez Thoreau et Whitman, dans leur manière de tendre vers une dimension originaire de l’espace naturel, ne se discerne pas simplement une posture intellectuelle. Il y a aussi, et surtout, une revendication active qui vise la réappropriation de l’espace et qui a beaucoup à voir avec les tactiques dépaysantes de l’imagination pédestre développées face aux stratégies de pouvoir dont parle Michel de Certeau (1980).

Dans cette perspective revendicative et désobéissante, la marche sert aussi tout au long du xxe siècle à mettre en scène de nombreux personnages qui trébuchent : des aventures des Bundren en voyage dans As I Lay Dying (1930) de Faulkner, à celles du marcheur professionnel dans Midnight Cowboy de Schlesinger (1969), en passant par Malcolm (1959) de James Purdy ou encore à Harry Angstrom dans Rabbit, Run (1960) de John Updike, les tactiques de diversion par la marche achoppent face à une réalité sourde et étrangère. La marche traverse ainsi les pages et les époques, liant cette phase « de l’épuisement » (Barth 1967) de la culture de la modernité à la postmodernité hautement mécanisée et informatisée où la marche, au lieu de toucher à son obsolescence, devient une forme de résistance intellectuelle, concrète et désillusionnée, une manière d’explorer des mondes contemporains fragmentés et partiellement méconnaissables. Dans des narrations souvent non téléologiques qui s’apparentent à des reportages – songeons, en Europe, à la « nouvelle prose territoriale » ou à la « prose psychogéographique » dont a parlé Michael Jakob (2009 : 130), ou encore, suivant Westphal (2007 : 189), à la « fiction géographique » auxquelles on peut inclure London Orbital de Iain Sinclair, les petits livres périphériques de François Bon, Philippe Vasset, Jean Rolin, François Maspero, ainsi que les « récits d’observation » de la vallée du Po, par Gianni Celati, et encore les proses consacrées à la banlieue par Annie Ernaux, etc.) –, l’indistinction grandit entre espaces habités et espaces industriels ou post-industriels, espaces de la planification et espaces impossibles à cartographier, hors du contrôle légal et rationnel. Se déplacer à pied, ralentir le rythme et le regard, permet de redonner au monde exploré de nouveaux repères.

En décomposant les représentations consacrées, en reconfigurant les espaces et les possibilités de les traverser et de les utiliser, les récits de la mobilité incorporent des éléments de résistance et de critique de la société de leur temps, articulant des géographies alternatives, obliques et←14 | 15→ imprévues. Se cachant derrière leur propre difformité constitutive, leur disposition timide et vacillante, les auteurs/personnages nous poussent à repenser les traits et les profils, les centres et les périphéries, du monde qu’ils dessinent ; nous invitent à questionner la relation entre dedans et dehors, entre lieux visibles et invisibles, entre matérialité et immatérialité.

Les intérieurs oppressifs et les structures hétérotopiques d’internement et de confinement interrogent ainsi de manière profonde la possibilité de franchir les frontières et redéfinissent la relation qui se noue entre l’intérieur et l’extérieur (Guglielmi : infra). De même, les écrits queer (Iacoli : infra), qui se placent dans l’héritage de la protestation moderniste (incarné principalement, en termes de subversion sexuelle, par Gide et Genet) sont d’autres voix marginales qui construisent des espaces et des temps différents (Halberstam 2005). La dissidence sexuelle met en pratique des tactiques inédites, des déplacements difficiles à cartographier, des mobilités spécifiques : des configurations spatiales qui s’ajoutent comme autant de chorésies (Berque 2003) aux particularités géophysiques du territoire. Si la géocritique accueille les regards exogènes, c’est-à-dire les études postcoloniales, afin de mieux comprendre la constitution et les contradictions d’un lieu (Westphal 2007 : 188-189), il est désormais nécessaire d’enrichir encore l’analyse à partir d’autres points de vue « dissidents » (sujets queer, migrants, personnes sans domicile fixe…), qui produisent leur propre géographie alternative. Face à ces mobilités transgressives, nous sommes appelés à affiner nos compétences cartographiques, à rendre compte d’une pluralité d’expériences, de trajectoires, de manières de voyager et de vivre dans les espaces et les mondes contemporains. Une pluralité que parfois la langue même des textes met en scène, pratique, défiant toute frontière et se faisant témoigne, comme dans le cas du poème de Batalla, d’« une géographie en mouvement » (Desbois et Rubio : infra).

À la lecture des bibliothèques que produisent les études ici réunies, et dont se fait l’écho la bibliographie commune (Quaquarelli et Soula : infra), on s’aperçoit qu’elles s’organisent autour d’un manque : celui d’une analyse d’ampleur de la question de l’espace et des lieux envisagés au sein du discours littéraire depuis l’angle de la mobilité. S’il existe bien des ouvrages fondamentaux pour penser l’espace et le lieu (Berque 2001 et 2003, Casey 1998 et 2002, Relph 2008, Cresswell et Merriman 2012, Dardel 1990, Lussault 2017, Paquot et Younès 2009 et 2012) et la manière dont le discours littéraire les crée (Westphal 2007, Tally 2013 et 2017, Collot 2014), des ouvrages consacrés à la mobilité comme phénomène indépendant de ses représentations littéraires et artistiques (Adey 2017, Adey et al. 2014, Elliot et al. 2017, Salazar et Jayaram 2016), des ouvrages←15 | 16→ consacrés aux techniques de transport et à leurs paysages (Desportes 2005), aux modes de transports en eux-mêmes (Schivelbusch 1986, Zinato 2012, Charbonneau 1967) et plus particulièrement à la marche (Careri 2013, Solnit 2001, Garric 2007), des ouvrages consacrés au dialogue entre littérature et géographie (Desbois et Gervais-Lambony 2017, Brosseau 1996, Levy 2006 et 2007, Papotti 2014, Rosemberg 2016, Rossetto 2014), ou encore des ouvrages historiques consacrés aux circulations (Roche 2003), l’étude de la construction littéraire et artistique de l’espace et des lieux, de la spatialité, à partir d’une « métaphysique nomade » (Cresswell 2006 in Salazar 2016) par opposition à une « métaphysique sédentaire » (Malkki 1992 in Salazar 2016) reste encore à imaginer. Et on en mesure l’urgence, car s’il a été possible de penser la localisation comme support privilégié de l’idée même de culture, nous assistons sans doute aujourd’hui à une inversion qui fait du déplacement, de la mobilité, de la migration, des pratiques constitutives des significations culturelles (Benvenuti 2008).

Ce projet, dont le présent ouvrage peut seulement s’attacher à discerner les contours, nécessite une approche large, qui risque d’étouffer sous le poids des disciplines. Questionner la relation entre art, subjectivité et spatialité, en termes relationnels et discursifs, demande de prendre une position diagonale, oblique à l’égard des appartenances disciplinaires. C’est avant tout la « liberté buissonnière des pratiques » (De Certeau 1980) qui doit être recherchée, afin de relire et d’élaborer une posture qui s’inscrive dans la ligne d’un appel à la différenciation et à la singularité de l’expérience spatiale. C’est avant tout sur les bords qu’il faut se tenir pour s’efforcer de saisir, dans un même discours théorique, les lieux et les cadres perceptifs créés par l’art et la littérature et le dialogue qu’ils entretiennent avec les réalités géophysiques actuelles, qui recouvrent les traces de lieux enfouis, ni tout à fait présents, ni tout à fait absents.

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1 « C’était un cas classique de ce qu’on peut appeler reconnaissance inversée – la reconnaissance non pas de la réalité dans un tableau, mais d’un tableau dans la réalité ». (En l’absence d’autres indications, les traductions sont réalisées par les auteurs du présent article).

2 « Car s’il n’avait pas été permis à Whistler ou à Pissarro de créer sur leurs toiles des images reconnaissables du monde visible, nous n’aurions pas pu, à notre tour, reconnaître ces images dans la nature ».

3 « Étudier l’espace littéraire c’est aussi réévaluer et repenser ce nœud fondamental de la critique qu’est le rapport entre réalité et fiction, entre référent et texte, toujours traité, jamais complètement résolu. »

4 « Sans mes promenades je serais mort et j’aurais dû depuis longtemps renoncer à ma profession, que j’aime passionnément. »

5 Voir à ce propos aussi Lévy (2007) et Hue (2010 : 181-190).

Le flâneur et le touriste, l’amour et la haine1

Giampaolo Nuvolati

Università degli Studi di Milano-Bicocca

Traduction d’Adrien Frenay et Lucia Quaquarelli

La présente contribution poursuit la réflexion entamée dans le volume Lo sguardo vagabondo. Il flâneur e la città da Baudelaire ai postmoderni, paru en 2006 aux éditions Il Mulino de Bologne. La présentation du volume dans des circonstances et des contextes nombreux et variés m’a permis de recueillir des notes et des observations particulièrement utiles pour approfondir la question des rapports qu’entretiennent complexité urbaine, flânerie et recherche sociologique. Je voudrais ici avant tout analyser la relation problématique qui s’établit entre la figure du flâneur et celle du touriste. Cette relation en continuelle évolution se caractérise par une série de mouvements qui nous poussent tantôt vers l’autonomie des deux figures et la distance qui les sépare, tantôt vers leur proximité et leur dépendance. Dans cette oscillation, les concepts de flâneur et de flânerie se montrent encore une fois particulièrement efficaces afin de mettre en lumière certains traits de la modernité tardive, en ce qu’elle se décline en une série d’attitudes et de comportements qui nous montrent que l’idée même de flâneur ne doit pas être reléguée à tout jamais au passé – et surtout pas à la période dans laquelle Baudelaire se perd dans les rues de Paris –, mais qu’elle acquiert une importance essentielle pour comprendre l’actualité. Il convient tout d’abord de faire un résumé des épisodes antérieurs : qui←19 | 20→ est le flâneur ? Quelles sont ses principales caractéristiques ? Après avoir répondu à ces interrogations, je vais essayer, en m’appuyant en partie sur le contenu du texte cité supra, d’explorer les thèmes suivants : distance et proximité entre flâneur et touriste, tourisme et serendipity, tourisme et expérience métropolitaine.

La définition de flâneur

Les origines et les usages du mot flâneur sont variés. Certains le font dériver du norrois flana, « courir à une vitesse vertigineuse ici et là » ; d’autres, d’un mot irlandais qui correspond à l’italien libertino. On retrouve le mot dans l’Encyclopédie Larousse au xixe siècle pour désigner une personne oisive. Dans plusieurs régions italiennes, on dit de celui qui baguenaude toute la journée, qu’il fa flanella, c’est-à-dire qu’il vivote sans trop s’en faire. À l’origine, ceux qui « font flanelle » fréquentaient les bordels sans consommer, ils s’y attardaient en conversation avec la tenancière et les prostituées, dans l’espoir d’obtenir des prestations gratuites. L’attitude du flâneur est notoirement considérée comme provocatrice autant vis-à-vis des catégories anciennes de travailleurs de l’époque fordiste, caractérisées par un rythme de travail exténuant, que vis-à-vis des hommes et des femmes postmodernes, essoufflés à cause de la compétitivité croissante et de la responsabilité qui leur incombe dans la solution aux problèmes du quotidien. Selon mon opinion, il existe de nombreux individus qui, sans pouvoir être définis comme flâneurs tout court2, présentent certaines affinités avec eux. Je ne fais pas seulement référence aux autres protagonistes reconnus de l’errance, comme les vagabonds hippies, les poètes, les jeunes marginaux (Maffesoli 2000), ni aux activistes politiques qui participent aux manifestations pour la paix dans le monde entier (Leontidou 2006), ni aux sans-abri qui se déplacent sans cesse, des clochards aux immigrés. Je fais plutôt référence aux quelques figures interstitielles de notre société dont le rapport spécifique à l’espace est celui de l’exploration : a) une personne âgée curieuse qui se promène et qui observe les ouvriers au travail ; b) un quinquagénaire au café ou au PMU qui regarde les gens qui passent sur le trottoir ; c) des étudiants qui s’installent dans une autre ville pour y étudier ; d) des enfants parcourant la ville à la recherche d’espaces ouverts où jouer (cette image rappelle le célèbre roman de Ferenc Molnàr de 1907, Les Garçons de la rue Paul) ; e) l’idiot du village, figure suspendue dans le vide entre←20 | 21→ les moments de production et de reproduction sociale qui remplissent la vie de tous les jours et dont l’étude devrait être développée grâce à des recherches sociologiques plus ciblées.

Comme on peut le noter, il s’agit d’acceptions qui de manière générale nous renvoient une image négative du flâneur, qui véhiculent une idée de faiblesse et de marginalité. Il faut par contre ajouter à cette image des couleurs plus nobles. Le flâneur est aussi un écrivain, un intellectuel, un artiste qui se perd dans la ville et qui, grâce à sa sensibilité, est capable d’interpréter les sens les plus cachés de notre vie urbaine, le genius loci de la ville. Dans l’histoire de la littérature, les flâneurs par excellence sont Charles Baudelaire et Honoré de Balzac pour Paris, Charles Dickens et Virginia Woolf pour Londres, Nikolaj Gogol pour Saint-Pétersbourg, James Joyce pour Dublin, Alfred Döblin pour Berlin, Ferdinando Pessoa pour Lisbonne, John Dos Passos et Paul Auster pour New York, Orhan Pamuk pour Istanbul, Nagib Mahfuz pour Le Caire, et Pier Paolo Pasolini pour Rome. Et à l’origine de cette flânerie littéraire, il y a bien sûr L’homme des foules d’Edgar Allan Poe.

Il est clair que la liste pourrait continuer presque à l’infini, mais ces quelques noms sont suffisants pour nous rassurer sur le fait que la pratique de la flânerie peut compter sur des personnages illustres : le meilleur de la littérature. Il est certain que leurs œuvres nous ont permis de mieux comprendre les villes qu’ils nous ont racontées, tout en exerçant également, de manière peut-être inconsciente, une fonction sociologique : elles ont offert à la sociologie une série d’images et de perspectives utiles pour imaginer des hypothèses de recherche qui s’ajoutent aux méthodes plus traditionnelles d’analyse quantitative et qualitative.

Toutefois le flâneur n’est pas seulement celui qui observe, qui mène le jeu, il est aussi aujourd’hui l’observé ; il est devenu d’une certaine manière le symbole de la modernité avancée, image du processus d’individualisation des pratiques de vie, de la précarité et de la fragmentation des rapports sociaux, du caractère illusoire des relations interpersonnelles. Pour Bauman (1999), le flâneur est la figure distinctive de la modernité radicale, qui s’ajoute au vagabond, au touriste, au joueur, emblèmes de la terreur que ressent l’homme postmoderne d’être lié à un seul lieu. Mais si dans le passé le flâneur était le metteur en scène invisible de la vie urbaine, aujourd’hui il n’est qu’un acteur-acheteur, le destinataire d’une mise en scène de séduction ou encore, avec la prédominance de la dimension domestique sur la dimension publique, un simple cyberflâneur. Pour Giddens (1991), le flâneur est le symbole de la condition d’anonymat qui caractérise la société urbaine actuelle. Pour Sennett (1990), il représente l’homo←21 | 22→ aestheticus, l’homo ludens, l’expression la plus avancée de l’hédonisme et du narcissisme. Pour Ami et Thrift (2002), dans l’univers en transformation rapide des contextes urbains, le flâneur constitue la seule figure qui possède une sensibilité, à la fois poétique et scientifique, qui lui permet de lire les changements, de subvertir les stéréotypes, d’analyser les diverses formes d’usages de la ville.

Les contradictions du flâneur

Au fil du temps, le flâneur est devenu le synonyme d’un style de vie spécifique, d’une manière de concevoir l’espace, de personnaliser la relation aux lieux : il est un symbole de liberté, d’indépendance et même de raffinement. À Londres, au 41 Farringdon Road, se trouve le restaurant Flâneur, Food Hall & Restaurant qui satisfait les goûts les plus sophistiqués. La réclame3 du restaurant annonce « Flâneur sells the best products from all over the world, from France to the Usa. Lots of fresh produce and large wine selection4 ». Les produits frais peuvent être achetés, cuisinés et consommés à la maison, ou bien il est possible de déjeuner sur place pour environ 25-35 livres et de profiter du charme d’un lieu aussi raffiné qu’original, qui n’est pas destiné à la masse des touristes mais plutôt au flâneur dans sa déclinaison de voyageur d’élite qui, seul, découvre et fréquente ces lieux. Mais un Flâneur Café existe aussi à Tokyo, tout comme dans le monde entier on publie des magazines, des guides et des sites internet dédiés à cette figure. Le marché n’hésite pas à proposer des articles spécifiquement conçus pour les flâneurs : des carnets de voyage (pour des écrivains toujours inspirés) aux studios5 à louer tout autour du monde, où on habite pour quelque temps, faisant de ces lieux des points de rencontre pour d’autres flâneurs. Dans l’imaginaire collectif, le flâneur est essentiellement un mâle, appartient à une classe aisée, est cultivé, vient de la partie nord de l’hémisphère. Bien que ce profil ne corresponde pas toujours à la vérité – il suffit de penser au nombre croissant de flâneuses ou aux pratiques de flânerie menées par des femmes, tout comme à la version la moins édulcorée de la flânerie, qui concerne le vagabondage des sans-abri ou des poètes sans argent –, il reste néanmoins le plus répandu.←22 | 23→

La description du flâneur et de son modus vivendi met déjà en évidence sa nature oxymorique faite de nombreuses contradictions, que l’on pourrait résumer en huit points.

1. Le premier point concerne l’ingénuité du personnage, son désir de découvrir l’inconnu, de s’abandonner au labyrinthe urbain, qui le rapproche d’un enfant enthousiaste, d’un puer æternus ; en même temps, le flâneur est aussi senex, c’est-à-dire le savant qui sait presque toujours reconnaître jusqu’où il peut pousser son exploration improvisée et quand il doit se retirer. La fusion du puer et du senex, figure métaphorique de la psychanalyse, demeure un trait constitutif du flâneur, c’est-à-dire de celui qui est capable, d’une fois sur l’autre, de conjuguer l’aspiration primordiale de la découverte, dans les formes les plus incisives dans lesquelles elle se manifeste, avec le courage de la recherche et la sagesse interprétative. Le shock urbain et le dépassement de ce même shock par son élaboration constituent une partie essentielle du processus d’adaptation du flâneur au contexte.

2. Il est solitaire et mélancolique, mais il aime dans le même temps se fondre dans la foule. Il se perçoit différent, comme un observateur extérieur, mais il ne peut se priver de s’immerger dans la multitude, tant il est vrai que la ville, et tout particulièrement la métropole, a toujours été le lieu d’élection de la figure du flâneur, son terrain d’exploration privilégié. L’indétermination qui caractérise les contextes urbains rend ces-derniers semblables au désert où le sable, à savoir la multitude, efface les traces du passage du flâneur. Le flâneur peut ainsi alimenter son activité préférée : regarder sans être vu, jouer à une sorte de solitaire, de méta-jeu sans concurrents où n’existent que les règles établies par le flâneur lui-même. D’ailleurs, le flâneur mènera le jeu aussi longtemps que le monde de la consommation ne se mettra pas en capacité de le phagocyter et de faire de lui un simple acheteur.

3. Le flâneur, on le sait, est un oisif ; or l’oisiveté est nécessaire mais pas suffisante pour en dessiner l’image. Encore une fois, l’image du flâneur renvoie plutôt à deux pôles opposés : s’abandonner aux instincts en se déplaçant dans la ville et, aussi, réussir à enregistrer avec une certaine précision les émotions éprouvées. L’oisiveté, donc, mais aussi la concentration. L’insouciance et, aussi, l’anxiété de la recherche. Deux éléments présents chez le flâneur dans des proportions différentes et qui font de lui, selon les moments, tantôt un provocateur dans sa démarche hiératique au sein d’un←23 | 24→ monde qui va vite, tantôt quelqu’un qui est capable d’élans créatifs surprenants.

4. Le flâneur montre à certains égards une âme indisciplinée ; dans sa manière de regarder de loin – si ce n’est de haut – la fourmilière urbaine, il se place dans une position de distance, de supériorité, de refus des règles qui orientent les flux du quotidien. Dans cette posture, il est un rebelle, un réfractaire, qui refuse de suivre les circuits préétablis. Mais en réalité cette distance et cette supposée supériorité sont souvent illusoires. L’omniprésence et l’omnipotence du marché, l’enchantement des nouveaux temples sécularisés de la consommation ont un caractère satanique et semblent désormais ne plus épargner le flâneur, qui autrefois hésitait sur le seuil.

5. Dans l’œuvre du flâneur confluent des narrations fondées sur l’imagination et sur l’analyse descriptive de la réalité. Fait et fiction constituent les aspects essentiels pour esquisser le contour de situations difficiles à documenter autrement. Dans ce jeu d’alternance constante résident la créativité du travail scientifique et la puissance analytique de l’invention littéraire. La sacralité de la science et les éléments profanes de l’art fusionnent dans l’effort heuristique.

6. Le flâneur garde d’un côté une attitude de détachement de la réalité et de l’autre, de participation. Même s’il tisse des liens faibles avec l’autre – une fois l’expérience terminée, le rapport se dissout –, sa conduite de vie le pousse souvent à faire l’expérience du partage avec l’étranger jusqu’à l’emphase sensorielle, dans une sorte d’initiation à l’inconnu et à tous les shock qu’implique cette phase, qui est pourtant souvent essentielle pour saisir le sens le plus authentique des situations. Chez le flâneur, les comportements de compromission et de retrait alternent constamment.

7. La dimension domestique et la dimension publique se combinent chez le flâneur au point de fusionner : la rue devient la maison et la maison la rue, dans un va-et-vient frénétique où l’intimité et l’isolement que cherche l’individu trouvent une réalisation dans la sphère publique et inversement. Certaines villes se prêtent davantage à la pratique de la flânerie précisément pour la raison qu’elles se laissent traverser par le flux des événements en y répondant par l’improvisation puisque, dans ces villes, les frontières entre privé et public tendent à s’effacer, emportées par une vitalité urbaine inépuisable – c’est d’ailleurs dans ce sens que Benjamin esquisse le portrait de Naples (1997). Toutefois, la fusion entre les dimensions publique et domestique peut trouver également une déclinaison←24 | 25→ différente dans la cyberflânerie, c’est-à-dire dans la navigation et la communication via internet : une forme de flânerie qui nie l’idée même de flânerie, mais qui est aujourd’hui de plus en plus répandue.

8. Dans la société de la modernité tardive en particulier, où les codes évaluatifs tendent à se multiplier, où les critères de jugement se montrent aussi diversifiés et pour cela plus faibles, on assiste chez le flâneur à la victoire de la raison esthétique sur la raison éthique. Mais, puisque les deux éléments font encore partie du projet narratif, il ne s’agit pas toujours d’une scission nette ; et chez un certain nombre d’écrivains, il est facile d’entrevoir une approche engagée, même si un tel intérêt prend dans la contemporanéité des connotations qui diffèrent très largement de celles qui circulaient dans la littérature de la modernité, caractérisées par des orientations idéologiques et morales bien plus rigoureuses. Le flâneur contemporain est tout sauf un révolutionnaire qui veut changer le monde ; la perspective politique ne lui est pas propre, même si cela n’empêche pas que son analyse de la réalité en termes d’esthétique puisse constituer un premier moment de réflexion critique sur la réalité sociale.

Fig. 1 – Le flâneur oxymorique

1

Puer

… senex

2

Seul

… dans la foule

3

Oisif

… affairé

4

Rebelle

… consommateur conforme

5

Doté d’imagination

… réaliste

6

Enclin à une immersion

… parfois incomplète dans la réalité des faits

7

Emblème d’une dimension privée

… qui ne cesse de se mélanger à la sphère publique

8

Critique

… a-politique

Le flâneur et le touriste

Malgré le fait que les caractéristiques du flâneur, à peine esquissées, en fassent une figure fuyante et difficile à saisir, ou bien précisément à cause de cela, le flâneur représente à maints égards l’icône de la liberté, de←25 | 26→ l’autonomie de mouvement et de réflexion, de la capacité intellectuelle à produire une lecture originale et à la fois véridique de la ville et de la vie qui s’y déroule. Synthèse du cœur et de la raison, de la passion et du détachement, de l’extraordinaire dans l’ordinaire, le flâneur en vient à représenter un mythe, un modèle que les autres regardent en un jeu inépuisable de conflits et de critiques, de dépendance et de réciprocité, d’admiration et d’imitation, dont la société postmoderne est le témoin. Comme l’observe Featherstone (1998) à propos du livre de Luis Hart, Physiologie du flâneur, paru en 1841, le fait que sa première édition fut vendue à 10 000 exemplaires en moins d’un an témoigne du fait que les gens désirent être des flâneurs ou pratiquer la flânerie. C’est surtout le cas pour les jeunes gens cultivés de la classe moyenne, attirés par un modèle de vie intellectuelle et bohémienne, grâce auquel ils pourraient exprimer tout leur potentiel artistique et qui semble être garanti par la constante résistance de la figure du flâneur face à l’homologation consumériste.

Cependant, dans le même temps, le flâneur adopte souvent, du fait de son comportement provocateur, une attitude snob, d’éloignement et de détachement qui inhibe les autres touristes, relégués à un rôle ancillaire, masse informe aux itinéraires consuméristes, incapable dans le flux de capturer le véritable sens des lieux visités.

Et c’est précisément autour de cette ligne de crête, qui touche à des sentiments que l’on pourrait qualifier de haine et d’amour réciproques, que se configure le rapport entre le flâneur et le touriste. Commençons par les aspects qui tendent à différencier ces deux figures et qui se déclinent à plusieurs échelles.

Le touriste est notoirement à la recherche d’une situation insolite, qui renverse la routine de la vie quotidienne et professionnelle. Pour lui, les vacances correspondent à une suspension temporaire de la vie ordinaire, un tableau qui disparaît au moment où il sort du cadre et retourne à la vie de tous les jours. Au contraire, le flâneur est celui qui essaie d’étendre le plus possible la condition d’éloignement. Poussé par l’angoisse de la recherche et du désir de vivre dans cette condition, son objectif devient celui de rendre ordinaire l’extraordinaire. Dans le même temps, pour le flâneur, le désir de l’ailleurs ne présuppose pas toujours un voyage réel, mais une expérience mentale fondée sur la diversité du regard, sur une lecture originale de la réalité. Dans ce cas, c’est le quotidien, la normalité, qui devient extraordinaire, à l’inverse de ce qui se passe pour les flâneurs voyageurs pour lesquels l’extraordinaire se normalise.←26 | 27→

Dans la majorité des cas, le rapport entre le touriste et les lieux qu’il visite est médié par une série de prestations marchandes. La ville se vend : elle vend ses musées, ses théâtres, ses restaurants, ses souvenirs, dans un processus d’échange fortement filtré par les codes de l’industrie touristique, par la règle de l’offre et de la demande. L’espace de la spontanéité est toujours plus réduit ou faussement naturel ; le troc, conçu comme un échange sans argent, est presque inexistant. Le désir du flâneur est au contraire celui de dépasser les circuits touristiques dans l’usage et la consommation de la ville, de devenir natif et intégré pour partager avec les natifs le style de vie local, jusqu’à participer aux processus les plus authentiques de réciprocité et savourer les éléments extraordinaires de l’ordinaire. C’est la voie qui lui permet d’un côté de se distinguer de la masse des touristes et, de l’autre, de s’approcher davantage de l’âme des lieux et de leurs sens les plus cachés. Il s’agit d’un chemin tortueux et difficile qui dans certains cas s’accomplit en faisant du flâneur une figure supérieure au touriste du point de vue de la qualité du rapport qu’il entretient avec la ville.

Cette opportunité est offerte au flâneur en grande partie par la possibilité qu’il a de prolonger et d’organiser librement le temps de son voyage réel et mental, à la différence de ce qui se passe pour les touristes, dont les rythmes de déplacements sont beaucoup plus frénétiques. Ces derniers ont besoin de se voir offrir un concentré des lieux visités, surtout quant aux aspects les plus tangibles et matériels, dans une sorte de tourisme tayloriste qui tend à proposer une séquentialité rigide, même en termes d’horaire, des expériences du voyage. Le voyage est ainsi organisé de manière à favoriser, sinon à forcer, la programmation des événements dans un laps de temps précis. Pour être saisis et appréciés, les éléments immatériels des lieux, synthèse de la culture et de l’atmosphère que l’on respire dans un contexte spécifique, demandent au contraire des temps d’expérience plus longs, de quasi-oisiveté.

Le flâneur ne peut que marcher et son pas ne peut qu’être lent, méditatif, interrompu, presque en suspens et dans l’attente. Le touriste aussi peut avoir une prédilection pour la marche, mais il s’agit toujours d’une marche qui évite les pauses trop prolongées puisque le temps des visites est préétabli et souvent accéléré. L’aventure du flâneur s’accompagne de la réflexion la plus profonde, du doute sur le chemin à prendre face à une bifurcation, de la rêverie qui nait dans un lieu et dans un moment précis mais qui pousse vers un ailleurs temporel et spatial. La rapidité du touriste←27 | 28→ répond à l’urgence de saisir le temps présent, sans quoi le voyage paraîtrait inutile.

Le touriste ne doit pas se perdre, ou alors très peu, puisque cela signifierait gâcher du temps et des ressources et aussi risquer de se trouver dans des circonstances dangereuses. S’il existe un vagabondage, il est toujours contrôlé, précisément dirigé, au contraire de ce qui se passe pour le flâneur qui, lui, est par antonomase un individu qui doit découvrir l’inconnu plus que suivre les indications des guides. Des flâneurs, on dira plutôt qu’ils dessinent des cartes, des cartes originales que peu de gens connaissent, des cartes géographiques ou mentales, c’est-à-dire des manières fortement personnalisées de dire à nouveau ce qui est déjà connu.

Enfin, le touriste regardera de loin la réalité, à travers des modalités prédéfinies, sans avoir la possibilité d’une réelle immersion, à la différence du flâneur lequel, grâce à un parcours d’initiation, pourra être accueilli par la communauté locale. Chez le touriste, une première phase de stupéfaction et de curiosité à l’égard de l’extraordinaire est suivie habituellement par une phase de contrôle. Au contraire, chez le flâneur, ce sont d’abord des attitudes blasées et détachées, puis de véritables désirs de contamination et de compromission, qui naissent, et cela dans une alternance incessante.

Continuum et fusion de la flânerie et de l’expérience touristique

Le lecteur du présent article aura certainement compris que ces portraits correspondent au type idéal du touriste ou du flâneur, qui sont les deux pôles d’un continuum expérientiel-existentiel au sein duquel défile une large gamme de touristes-flâneurs et de flâneurs-touristes. Comme le fait remarquer Judd (2003), nous assistons aujourd’hui à une sorte de résistance aux pratiques touristiques les plus répandues et règlementées qui détermine tantôt un usage ironique des espaces dédiés au tourisme, tantôt un refus ou encore une fuite de ces espaces. Il s’agit là de touristes intellectualisés ou de touristes dits « relationnels », qui montrent un intérêt pour un rapport plus authentique aux lieux et les communautés, refusant certains choix consuméristes et ne respectant pas les temps fixés du tourisme de masse. Il est intéressant de noter que Judd, à la fin de ce parcours de rejet des enclaves touristiques, évoque précisément la figure du flâneur.←28 | 29→

À la lumière des réflexions jusqu’ici développées, nous pouvons donc construire un schéma qui repose sur trois composantes fondamentales du voyage.

La composante commerciale concentrée prévoit un rapport entre le sujet et les lieux visités médié par l’achat d’un pack voyage complet ; la composante expérientielle située renvoie à la capacité de choisir dans un contexte spatio-temporel défini (tourisme à la carte) ; alors que la composante existentielle continue concerne la dissolution et la déstructuration des frontières et des temps de voyage dans une optique de recherche et de tension répétées qui engagent l’individu et marquent davantage sa biographie.

Fig. 2 – Composantes du voyage

image

Les aspects existentiels se déclinent sous forme de survivance et d’adaptation au contexte urbain dans le cas des groupes les plus faibles alors que, dans le cas des individus socialement et économiquement plus forts, ils prennent les couleurs de l’expressivité artistique et de la multiplication expérientielle. Les pôles de la normalité et de l’exceptionnalité tendent à se rejoindre et se superposent parfaitement dans les activités du flâneur où la vie et le voyage – vie comme voyage et voyage comme vie – ne font plus qu’un. À la différence de ce qui se passe pour le touriste, pour lequel le hiatus entre le quotidien et les vacances demeure assez net, et cela malgré l’articulation complexe et diluée de l’expérience touristique, le flâneur a comme finalité ultime le fait de se sentir partout chez lui. Un phénomène comme celui des résidences secondaires répond à un besoin spécifique : le désir de multiplier les←29 | 30→ situations d’appartenance, de vivre les circonstances exclusives offertes par la singularité du rapport « continué » avec des lieux où il est possible d’habiter pendant certaines périodes de l’année. Ubiquité et identité, sentiments opposés à certains égards, se manifestent ici, convergent et renvoient à la philosophie du flâneur.

Comme l’observe Morawski (1994), si le flâneur partage avec le touriste l’anonymat et la curiosité, il est également vrai que leurs désirs de connaissance présentent des caractéristiques très différentes. Chez le flâneur, l’expérience de rencontre avec la ville révèle toujours une profondeur et une intimité plus grandes. Le spectacle urbain préconditionné n’est pas consommé en public à la hâte ; au contraire, la ville s’offre à l’interprétation dans sa dimension quotidienne en déterminant ce qu’est la fusion du moment public et privé. Dans cette fusion s’accomplit de manière définitive la personnalisation, l’unicité du rapport entre l’homme et la ville et le hic et nunc unique, qui toutefois ont besoin d’une longue période de temps pour trouver leur réalisation magique et qui ne peuvent pas facilement être circonscrits au secteur touristique traditionnel. L’atemporalité du flâneur se manifeste de deux manières : a) dans le refus de la concentration, de la saisonnalité de l’expérience du voyage, mais encore plus b) dans la négation d’une interprétation uniquement contemporaine de l’espace urbain. En ce sens, Benjamin (1978) définit le flâneur comme diachronique car il est capable de rechercher le passé dans le présent, de reconstruire et de sauvegarder la mémoire rattachée aux lieux. Toutefois, dans une certaine mesure, la flânerie tend également à désarticuler la dimension spatiale et centripète propre aux réalités urbaines qui s’offrent aux touristes, et cela encore une fois de deux manières différentes : a) par la reconnaissance du fait que les lieux sont marqués non seulement dans leur matérialité par la stratification des constructions mais aussi par une série de signes de nature hautement immatérielle qui ne cessent de se renouveler dans leur dialogue avec les composantes matérielles ; b) par la conscience qu’une ville ne peut être connue ni se reconnaître uniquement grâce à une suite de circuits privilégiés (les principaux monuments et lieux d’attraction touristique du centre-ville) mais doit s’ouvrir à des explorations plus amples, larges et articulées, capables de toucher les zones de détresse et de marginalité.

Les villes comme industries de la culture et du divertissement, comme collections d’images capables d’attirer les touristes, tendent à s’homogénéiser, leur âme la plus authentique se dissout et de cette âme le flâneur est considéré comme le sauveur, le prêtre du genius loci (Benjamin 1999).←30 | 31→

La contiguïté, sinon l’entrelacement, des trois composantes du voyage précédemment évoquées est très étroite. Au lieu de parler du flâneur, on devrait plutôt faire référence à la flânerie. Nous ne sommes sans doute pas complètement des flâneurs, mais nous pratiquons par moments l’art de la flânerie et cela vaut surtout pour certaines catégories de touristes post-modernes. Cela dit, je continue à croire que chez certains individus, la propension à l’art du vagabondage réflexif est plus développée que chez d’autres, pour lesquels prévaut une attitude plus massifiée de l’usage et de la consommation des lieux.

Les touristes et les flâneurs se repoussent et s’attirent. Ils ont besoin l’un de l’autre pour exister, mais dans un rapport quasi hiérarchique. Le flâneur fait la restitution narrative de ses observations et de ses cartes à la collectivité afin qu’elle les utilise comme guide pour renforcer les mythes liés au paysage urbain : les immeubles, les rues, les monuments les plus célèbres mais aussi les nouveaux chemins qui traversent les zones marginales de la ville. D’une certaine manière, on permet au flâneur « professionnel » de pratiquer son activité dans la mesure où il réussit à creuser plus profond que ne réussit à le faire le discours habituel sur la ville et à atteindre l’intérêt d’un public qui en sera peut-être un jour l’émule. Le touriste post-moderne prend de plus en plus pour modèle le voyageur-flâneur. La possibilité qu’ont beaucoup de personnes de disposer d’un temps et des connaissances nécessaires pour entamer des parcours existentiels et touristiques plus complets et formateurs laisse entrevoir une tendance grandissante à partager ce modèle. Il ne s’agit pas nécessairement d’individus socio-économiquement privilégiés, mais plutôt de sujets qui partagent le même intérêt de nature post-matérialiste pour une émancipation qui passe par un processus exploratoire plus conscient et moins lié à des pratiques d’homologation. Alors que derrière la créativité et la spontanéité du flâneur se faufile le spectre du profit et du succès, derrière l’image du touriste se cache la soif de la liberté et le désir de personnalisation du voyage.

La ville pour le touriste-flâneur

Les processus esquissés dans ces pages laissent en partie présager l’augmentation du nombre de touristes et de flâneurs dans les villes ou encore une convergence progressive des deux figures. Le changement des pratiques et des finalités de voyage introduit par ailleurs une série de questions et de défis pour la ville à venir. Dans quelle mesure les espaces urbains promus au rang de scénario de la serendipity, de la découverte←31 | 32→ inattendue, pourront-ils être, paradoxalement, intégrés en tant que tels aux projets d’urbanisme ? Dans quelle mesure la serendicity6 pourra-t-elle trouver un compromis souhaitable entre l’improvisation et la tenue mêmes d’un modèle urbain fondé sur la reconnaissance et le partage de certaines règles, sur le respect de certaines frontières ? Comment l’expérience métropolitaine pourra-t-elle tirer avantage de la diversité, de la mosaïque urbaine, du désordre, de la fragmentation, sans compromettre la sécurité des visiteurs ? Et enfin, comment sera-t-il possible de retrouver la mémoire des lieux dans une perspective non seulement muséifiante, mais aussi capable de restituer aux visiteurs l’histoire, ancienne et récente, des marginalités locales, des conflits, des transformations et des contradictions qui ont marqué le paysage urbain dans ses parties les moins appealing ?

Le voyage comme détachement conscient d’une position de sécurité, comme élan vers l’inconnu, comme fragment de l’enfer (Maomet in Chatwin 1988), c’est-à-dire comme situation forte, parfois douloureuse, pas toujours conclusive, reflète bien certains aspects de l’expérience du flâneur traditionnel et même des nouveaux touristes-flâneurs mettant au premier plan le thème de la sécurité publique. Dans le désir de l’aventure et dans l’ivresse du danger se reproduit une sorte de faux suicide, de mort recherchée mais jamais atteinte. À la dernière minute, le flâneur en chute libre ouvre son parachute. Il essaie d’éprouver des émotions et en même temps de contrôler les événements, les imprévus, pour ne pas subir, pour ne pas être complètement à la merci des conditionnements du contexte ; si son travail a été fructueux, il en sortira grandi et disposera d’éléments importants à élaborer au travers de formes narratives et à donner à ceux qui ne peuvent pas s’offrir la même aventure. Sa position unique détachée de toute temporalité touristique préconstituée, fruit de l’immersion dans la vie quotidienne locale, devient alors un témoignage unique, transmissible. Cependant, après l’expérience ancrée sur une relation souvent éphémère, survient à nouveau la quête de la solitude, de la liberté comme étant les conditions d’où repartir pour de nouveaux voyages. Le flâneur est ainsi à nouveau l’homme de la foule qui regarde du haut plutôt que l’homme dans la foule qui se laisse transporter par elle (Tester 1994).

Le danger de se perdre à jamais existe sans aucun doute. Certains poètes à la recherche de l’extase ont trouvé la mort, tout en la défiant consciemment. De la mort de Pasolini on dit qu’elle fut le résultat d’une stratégie expressive : une mort épique, presque prophétisée par le poète lui-même (Giordana 1994). Aujourd’hui, sur le littoral d’Ostie où Pasolini←32 | 33→ a été assassiné, se trouve une petite stèle qui rappelle le poète. Il s’agit du dernier indice laissé par le flâneur sur le territoire ; un signe qui aide à méditer également sur le sens des lieux anonymes, marginaux et vides qui parsèment la métropole et la vie de ses protagonistes déshérités, mais aussi sur la difficulté d’interférer avec ces réalités si l’on provient de l’extérieur.

Le contraste analysé jusqu’à présent entre touristes et flâneurs se traduit alors en un autre conflit beaucoup plus âpre entre insider et outsider qui domine le processus de globalisation et qui distingue, d’une part, une population riche en mouvement constant et, d’autre part, des groupes socialement et spatialement immobiles ou contraints à l’errance. Le tourisme organisé, en muséifiant la vie quotidienne des populations locales, en la mettant en scène pour satisfaire la pruderie des touristes-flâneurs, a souvent cherché à réguler cette relation, à codifier les moments d’interaction, d’ouverture et de fermeture de la relation.

L’offre touristique en général tend à reconnaître et à satisfaire les attentes des touristes qui se transforment en flâneurs. Une très curieuse initiative visant d’une certaine façon à commercialiser l’expérience de la flânerie a été menée à Berlin en 2001. L’agence Kliemt-Konzept a proposé le Tour des pantoufles, une visite guidée, pour 185 marks allemands par personne, minibus et casse-croûte compris, de cinq appartements habités par des gens ordinaires s’étant déclarés prêts à ouvrir la porte aux visiteurs en échange de 50 marks. Durée totale de l’excursion voyeuriste : 3 heures et demie. L’un des slogans de l’agence pour l’organisation d’événements était : « Si vous voulez vraiment apprendre à connaître la ville, vous devez la voir de l’intérieur ». Mais le désir d’explorer les villes en dehors des circuits touristiques plus établis ne s’épuisera guère dans des expériences comme celle que nous venons de mentionner. La flânerie, c’est l’improvisation, le hasard, la serendipity, la liberté d’action, parfois même la solitude, l’oisiveté, la prise de responsabilité et le risque ; et c’est peut-être la frontière de la nouvelle façon de voyager dans un monde où la massification des coutumes, même celles d’origine, est grandissante et où de nombreux individus, par réaction, se mettent à la recherche de sensations uniques.

Les sciences sociales et la littérature ont toujours entretenu une relation très intense (Nuvolati 2006). Dans un article récent, Wheen (2007 : 36) écrit à propos de Karl Marx : « Il se considérait comme un artiste créatif, un poète de la dialectique […]. Pour comprendre les motivations et les intérêts matériels du peuple, il allait chercher chez les poètes et romanciers plutôt que chez les philosophes et les politologues. Dans une lettre datée de décembre 1868, il cite un passage d’une œuvre de Balzac, Le Curé de village, demandant à Engels s’il pouvait confirmer le tableau sur la←33 | 34→ base de ses connaissances en économie pratique. Balzac, monarchiste et conservateur, peut sembler un héros improbable, mais Marx a toujours soutenu que les grands écrivains ont une perception de la réalité qui transcende leurs préjugés ».

L’utilisation de matériel narratif, photographique ou filmique pour compléter l’analyse sociologique repose souvent sur une récupération posthume. À l’avenir, l’utilisation combinée d’instruments technologiques (GPS, enregistreurs, appareils numériques, ordinateurs portables) pour collecter en temps réel les trajectoires et les témoignages des flâneurs, en les utilisant pour intégrer les moyens d’analyse les plus traditionnels de la ville et des communautés urbaines (indicateurs sociaux et cartes thématiques associées, enquêtes, analyse qualitative), pourrait être particulièrement intéressante. Certaines des expériences en cours au Département de Sociologie et de Recherche Sociale de l’université de Milan Bicocca vont dans ce sens et témoignent de l’intérêt pour ces formes d’observation mixtes de la réalité. Cette perspective rappelle d’ailleurs la volonté des individus de conjuguer tourisme et flânerie, à travers une sorte de responsabilisation et de professionnalisme reconnus de leurs activités. C’est aussi une alternative aux pratiques de voyage plus banales et passives, l’occasion de participer à un projet plus vaste et de faire circuler des réflexions et des images.

Bibliographie

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Crafts (Centro di ricerca applicata e di formazione sulle dinamiche territoriali e sociali), Serendicity. Sociologia delle città, dell’ambiente e del territorio, 2007, Dipartimento di Storia e progetto dell’architettura, del territorio e del paesaggio, Polis dell’Università degli studi di Genova, Genova, http://www.serendicity.arch.unige.it.

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Wheen Francis, « Il Capitale sconosciuto », in il Sole 24 ore, 25 febbraio 2007.←35 | 36→ ←36 | 37→


1 Cet article inédit reprend et réélabore des considérations précédemment publiées dans : « Le flâneur dans l’espace urbain », in Géographie et Cultures, n° 70 (« Corps urbains. Mouvement et mise en scène »), décembre 2009, p. 7-20 ; « Flâneur o turista : due modi diversi di relazionarsi con la città », in Le strategie per una valorizzazione sostenibile del territorio. Il valore della lentezza, della qualità e dell’identità per il turismo del futuro, Calzati Viviana et de Salvo Paola (dir.), Milan, Franco Angeli, 2012, p. 108-122 ; L’interpretazione dei luoghi. Flânerie come esperienza di vita, Florence, Firenze University Press, 2013 ; « The Flaneur : A Way of Walking, Exploring and Interpreting the City », in Walking in the European City, Shortell Timothy et Brown Evrick (dir.), Ashgate, Burlington, 2014, p. 21-40.

2 En français dans le texte. [NdT]

3 En français dans le texte. [NdT]

4 « Le Flâneur vend les meilleurs produits du monde entier, de la France aux États-Unis. Beaucoup de produits frais et un grand choix de vins. »

5 En français dans le texte. [NdT]

6 Le terme a été emprunté au Laboratorio Crafts (2007).

La carte et la marche : la représentation cartographique de l’environnement urbain dans Mes deux mondes de Sergio Chejfec

Davide Papotti

Università degli Studi di Parma

Traduction de Lucia Quaquarelli

L’écrivain argentin Sergio Chejfec (Buenos Aires, 1956) a publié en 2008 un court roman intitulé Mis dos mundos, traduit plus tard en anglais sous le titre My Two Worlds (Open Letter, 2011, traduction de Margaret B. Carson) et en français sous le titre Mes deux mondes (Passage du Nord-Ouest, 2011, traduction de Claude Murcia). Le roman raconte l’histoire d’un écrivain d’une cinquantaine d’années qui décide de se promener dans une ville brésilienne, où il se trouve pour son travail, invité à un colloque de littérature. La préparation de la promenade se fait sur une carte qui se présente comme une clé d’accès attractive et nécessaire à l’orientation dans un espace urbain inconnu. La réalité, cependant, n’est pas exactement le miroir de sa représentation, et toute la narration devient un reflet de la relation conflictuelle entre la conception de l’espace créée par la lecture de la carte et celle qui découle de la pratique concrète de la marche dans l’espace réel. Les réflexions proposées par Chejfec nous invitent à analyser la figuration du langage cartographique comme « monde parallèle », comme « contre-texte » qui stimule et met à l’épreuve la perception du paysage et l’expérience même du territoire par la pratique lente de la marche.

Dans les pages suivantes, nous aimerions proposer quelques réflexions, à partir du texte de Chejfec, sur la relation entre la réalité et la représentation cartographique telle que décrite par le biais de la narration. Notre approche consistera donc à entreprendre la traversée d’un texte narratif doté d’un « taux de contenu cartographique1 » élevé, Mes deux mondes de Sergio←37 | 38→ Chejfec, pour vérifier comment la cartographie elle-même, aujourd’hui, irrigue le discours sur la désorientation spatiale et le sentiment de dépaysement. La crise du sentiment d’« adhésion » aux lieux, en ce sens, trouve dans la perte du sens de l’autorité cartographique un corrélatif qu’il est intéressant d’étudier.

La carte comme anticipation de la réalité

La vision de la carte géographique se présente comme un « aperçu » de l’espace géographique réel. Grâce à l’efficacité communicative et visuelle de son langage, la carte est un prélude invitant à l’expérience concrète de la réalité territoriale. Ce « goût » préventif de la réalité géographique se fait de manière privilégiée à travers deux canaux de la communication cartographique, l’évocation toponymique et le pouvoir d’attraction lié à la forme et aux couleurs de la carte :

et je marchais en cherchant un parc dont je ne savais quasiment rien, à l’exception de son nom moyennement musical, et pour cela même prometteur, selon moi, et pour le fait d’apparaître comme la surface verte la plus grande sur le plan de la ville. (Chejfec 2011 : 13)

La vision synthétique, la « vue aérienne », de la réalité territoriale que le document cartographique offre au lecteur permet d’identifier les zones d’intérêt potentiel2. Ce qui attire immédiatement l’attention du lecteur d’une carte, c’est la couche toponymique, les lettres qui composent, se superposant au substrat figuratif de la représentation territoriale, un message d’identification3. En milieu urbain, la toponymie atteint une densité considérable : le tissu de l’odonymie (l’ensemble des noms de rues) permet d’accéder à un niveau accru d’abstraction, puisque les répertoires choisis pour nommer certaines rues, dans une perspective de cohérence au sein de sous-unités urbaines comme les quartiers, puisent dans les inventaires les plus disparates. Dans la construction narrative de Mes deux mondes, suivant la stratégie d’indétermination toponymique choisie←38 | 39→ par l’auteur (qui n’explicite même pas le nom de la ville dans laquelle se déroule l’histoire), le lecteur n’est pas informé du nom du parc qui attire l’attention du protagoniste (à son tour laissé dans l’indétermination de l’anonymat).

L’autre aspect du langage cartographique qui attire immédiatement l’attention du protagoniste du roman est son chromatisme visuellement saisissant. Les couleurs des cartes représentent une couche d’information immédiatement accessible qui peut influencer les codes de lecture du document. Sur le tissu dense de la construction d’une ville, généralement représenté dans la cartographie par un fond gris (mais dans le cas particulier de la carte de Mes deux mondes rien n’est spécifié, nous pouvons seulement supposer que c’est le cas), se distinguent les taches vertes des parcs. Grâce à un processus de mise en relief de l’identité urbaine basé sur la dialectique oppositionnelle « construit/non-construit », le skyline cartographique de la ville apparaît grâce au contraste avec le vert urbain. Le choix est fait par opposition : pour connaître une ville, le protagoniste visite le lieu qui est par excellence une « parenthèse » de l’urbain, le parc public. Et dans le parc urbain, on cherche précisément la nature, qui s’oppose à l’essence urbaine : immergés dans la verdure on peut oublier la ville, ou simplement, par une opération de dépaysement mental et imaginaire, on peut la penser comme distante : « Là, sous l’ombre commune de plusieurs arbres géants, n’importe qui pouvait oublier la ville et avoir la sensation d’être en dehors d’elle, éloigné de plusieurs kilomètres » (ibid. : 47). Le protagoniste se déplace dans la ville à la recherche d’un « vide » à l’intérieur du plein des constructions, d’une raréfaction de la présence humaine : « les promeneurs, qui peuvent être sporadiques mais qui de mon point de vue doivent être irrévocablement distraits, ou absorbés, aussi un peu égarés, comme lorsqu’on marche dans un endroit à la fois étranger et familier » (ibid. : 13). La suspension existentielle des parcs urbains est liée à leur manière de se donner comme « nature » dans un monde conquis par l’urbanisation, sans pour autant être un exemple de nature sauvage ou intacte. Ils trouvent leur configuration dans le cadre d’une dimension de duplication semblable à celle incarnée dans la représentation cartographique de la réalité : « j’aime les parcs ou leur variante funèbre, les cimetières, je les aime bien plus que n’importe quel lieu de nature ouverte ou prétendument sauvage » (ibid. : 80). Dans une sorte de « paradoxe urbain », le protagoniste du roman de Chejfec est donc attiré, lorsqu’il visite une ville, par les inserts de « non-ville », par les fragments de nature, par les parcs : par ce qui apparaît sur la carte avec la couleur antithétique de l’esprit urbain, le vert. Et c’est à partir de cette attraction formée sur la carte que se déterminent les choix pratiques de l’itinéraire sur le terrain.←39 | 40→

La vision synthétique offerte par le regard cartographique, soulignant la dimension d’ensemble, peut aller jusqu’à nourrir une sorte de sentiment de toute-puissance. La carte de la ville suggère l’idée que l’espace peut être contrôlé et dominé. La vision de l’information cartographique comme « aperçu » de la réalité prend tout son sens si les données qu’elle contient correspondent ensuite à la réalité elle-même. Dans cette perspective, la logique des axes cartésiens de l’aménagement du territoire, typique de l’urbanisme du modèle américain en « grille » (grid), se combine avec l’efficacité hiérarchique de l’orientation cartographique : « Quand on consulte le plan de n’importe quelle ville, tous les lieux semblent accessibles : il faut juste obéir à la carte » (ibid. : 15). Le maillage orthogonal du système urbain acquiert, à travers la représentation sur la carte, une couche informative supplémentaire : l’orientation selon les points cardinaux. La cartographie occidentale s’étant consolidée – depuis quelques siècles – sur l’identification du nord comme « haut » et du sud comme « bas », la visualisation sur une carte permet d’« orienter » la structure urbaine dans un système cosmologique.

La carte n’est pas le territoire… La cartographie comme instrument de désorientation

Le problème du rapport entre la cartographie et la réalité se pose lorsque les représentations et les attentes engendrées par la vision de la carte finissent par être affectées par la diversité de la réalité : « Mais l’après-midi dont je parle, et comme il arrive presque toujours, la réalité se révéla différente » (ibid.). Alors que l’emphase est sur « comme il arrive presque toujours », l’imprévisibilité irréductible de la réalité apparaît à travers les plis ordonnés de la carte. La réalité, dynamique, multiforme, colorée, complexe, ne peut jamais être parfaitement réduite à une représentation cartographique apollinienne. L’expression « la carte n’est pas le territoire », provient comme on le sait du domaine de la general semantics d’Alfred Korzybski (1933) et elle est devenue une expression emblématique de la différence entre la réalité et ses représentations cartographiques.

Le protagoniste de Mes deux mondes cherche, parmi les fissures de la géométrie globale et rassurante du dessin cartographique, les plis d’une exception, un « varco » (un passage, une brèche, au sens de Montale, une porte vers une « autre » dimension) pour aller au-delà de la nature apparemment monolithique du monde : « Malgré la simplicité du dessin, il arriva un moment où je me sentis égaré » (Chejfec 2011 : 14). La←40 | 41→ clarté illusoire du dessin cartographique se révèle, à l’épreuve des faits, une simple tromperie dont on peut profiter pour une exploration improvisée et libre des lieux. L’art de se perdre dans une ville semble représenter aujourd’hui, dans la société de la géolocalisation, de Google maps, des navigations par satellites, une perspective qui n’est pas dépourvue d’un certain pouvoir d’attraction. L’idée de se perdre, d’autant plus dans un environnement densément peuplé comme celui d’une ville, a le charme et la patine de l’antique, du démodé, de ce qui va à contre-courant, voire, d’une forme d’élitisme4. Dans cette perspective, le sentiment de « se sentir perdu », de perdre son orientation, devient un luxe, un privilège. La carte géographique, qui a posé les conditions mêmes de son existence, finit par être vidée de sa fonction traditionnelle : celle d’orienter, de donner un point de référence pour continuer dans une direction certaine, vérifiable et contrôlable. Elle joue plutôt le rôle d’une « porte » de communication qui permet d’ouvrir de nouvelles perspectives de connaissance spatiale. Le « jeu cartographique » consiste donc à maintenir un équilibre délicat entre, d’une part, le nécessaire besoin d’orientation, qualité importante dans un contexte d’altérité spatiale, de lieux inconnus et explorés pour la première fois et, d’autre part, le charme indéniable de l’exploration spatiale, celui de se perdre, de chercher dans le réel des traces interprétatives et directionnelles que la carte elle-même ne peut reproduire, peut-être simplement parce qu’elles sont liées à la dimension éphémère de l’existence et de ses événements.

Le « pacte cartographique »

Le fait de devoir utiliser une carte signifie in primis qu’on ne sait pas avec certitude où aller. En ce sens, ceux qui utilisent une carte se placent dans une condition existentielle d’incertitude, car ils livrent en toute confiance leur destin d’orientation aux informations contenues dans le document cartographique. Si ce postulat de confiance (les informations sur la carte sont vraies, donc je peux faire confiance à son contenu et à ses indications) s’effondre, le sentiment de désorientation s’impose. Le premier symptôme de la perte de contact avec les informations spatiales contenues sur la carte est la diminution progressive de la « mise au point », une interruption de la lisibilité même de la portée cartographique. La concentration excessive sur la lecture, conjuguée à l’excès de recherche d’informations véhiculées par le regard, rend littéralement impossible←41 | 42→ de « lire » une carte : l’insistance sur la vision cartographique n’apporte donc pas les résultats attendus : « Je pus observer que plus je regardais la carte et moins je la comprenais » (ibid. : 16). La confiance même dans les connaissances acquises à partir de la carte commence à se dissoudre, et le regard adressé à la carte acquiert des connotations de suspicion : « car si la carte s’était révélée inutile pour m’orienter vers le chemin le plus court, il était absurde de lui obéir pour prendre le plus long » (ibid.). Une fois que la confiance dans le support cartographique comme aide à l’interprétation de la réalité environnante a disparu, nous essayons de recourir à d’autres formes d’« intuition spatiale » : « avant d’obéir au parcours précis des rues ou à la continuité des noms, je devais obéir à la position relative des lieux » (ibid. : 18). Un savoir qui ne repose donc pas sur les deux pierres angulaires de la « raison cartographique » (Farinelli 2009) : le tracé d’une ligne droite sur la carte et l’équipement toponymique.

L’interprétation de la carte, comme les théories non représentationnelles l’ont souligné à plusieurs reprises ces dernières années, est un acte relationnel. Plus qu’une simple lecture, transmission d’un flux d’informations à sens unique provenant de la carte, elle se configure comme un dialogue, comme une action performative qui se déroule à partir de la carte elle-même (Rossetto 2014). Tout d’abord, la carte, en tant qu’imprimé, est un objet physique dont la présence matérielle est palpable, concrète, et parfois encombrante, inconfortable, compliquée (la difficulté paradigmatique liée au pliage, par exemple). À plusieurs reprises, lors de la narration de Mes deux mondes, la prose descriptive méticuleuse qui caractérise le style de Chejfec mentionne la carte comme un objet physiquement tangible, qui est extrait rituellement et périodiquement du sac à dos, pris en main, déroulé, replié et remis dans le sac à dos. (« Je rangeai la carte dans ma sacoche » [Chejfec 2011 : 57]). Comme toutes les actions performatives, donc, l’action de consulter une carte « a lieu » dans un contexte spatio-temporel précis, exposé à tous les conditionnements contextuels : les conditions de lumière, la météo, le confort des supports d’accès au texte cartographique. La position de ceux qui regardent une carte dans un espace public pour s’orienter est une position « sans défense », qui montre éthologiquement aux autres membres de l’espèce leur propre faiblesse (quoique temporaire) :

Résumé des informations

Pages
180
ISBN (PDF)
9782807606807
ISBN (ePUB)
9782807606814
ISBN (MOBI)
9782807606821
ISBN (Livre)
9782807606791
Langue
Français
Date de parution
2019 (Mai)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 180 p., 1 ill. n/b, 1 tab. n/b.

Notes biographiques

Adrien Frenay (Éditeur de volume) Lucia Quaquarelli (Éditeur de volume) Giulio Iacoli (Éditeur de volume)

Adrien Frenay travaille à l’Université Paris Nanterre (CSLF EA 1586). Ses recherches portent sur les transformations du roman français (XIX e -XXI e ) liées à la mobilité spatiale. Giulio Iacoli travaille à l’Università degli Studi di Parma. Ses intérêts de recherche sont la théorie littéraire, la géographie culturelle et les études queer . Lucia Quaquarelli enseigne à l’Université Paris Nanterre (CRPM EA 4418). Ses recherches portent sur les formes de la narration contemporaine. Ses derniers travaux sont consacrés à la relation entre la marche et l’écriture.

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Titre: Traverser