Résumé
Ce volume rassemble les contributions de spécialistes de grammaire et de didactique issus de Suisse, de Belgique, du Canada ou de France, qui rapportent les résultats d’expérimentations de terrain et proposent des réflexions théoriques et pédagogiques pour un enseignement de la langue renouvelé.
Extrait
Table des matières
- Page de couverture
- Page de faux-titre
- Page de titre
- Page de droits d'auteur
- Table des matières
- Introduction
- Linguistique et didactique : les avatars de la grammaire de texte
- L’analyse des fonctions syntaxiques par des étudiants du supérieur
- Appropriabilité et applicabilité des manipulations syntaxiques pour l’identification des fonctions de la sphère verbale
- La question du prédicat en Suisse romande. Enjeux pour la formation des enseignant·es
- Des productions textuelles grammaticalement orientées au service de la construction de connaissances grammaticales
- Conflits et négociations terminologiques dans les deux tomes de la Grammaire d’Eduscol Les adverbiaux : « compléments » ou « modificateurs » ?
- A la recherche des liens entre identification grammaticale et performance scripturale
- Critères définitoires de l’adjectif dans le discours métalinguistique des apprenants
- Traitement de la cohésion référentielle et de la coréférence dans les manuels scolaires du français : examen critique et propositions alternatives
- La notion de subordination dans les programmes et les manuels scolaires français de la fin du primaire à la fin du secondaire
- La place de la variation en contexte scolaire : l’exemple des interrogatives
- Approche intégrée de la langue et de l’écriture à partir de corpus d’apprentissages : une expérimentation de l’école au lycée
- Quels diagrammes pour enseigner la grammaire ?
- Un « panneau » dans un texte : savoirs initiaux et apprentissages construits relativement à l’usage des temps du passé et à leurs valeurs
- Compétence langagière et enseignement de la grammaire à l’école élémentaire en France
- Doser la grammaire : des compétences d’analyse au service de la compréhension et de l’expression
- Grammaire scolaire : Pour un nouveau discours et une nouvelle progression curriculaire
- Grammaire scolaire : Retour d’expérimentations en Belgique francophone
Introduction
Dan Van Raemdonck et Antoine Gautier
Le discours grammatical scolaire s’est développé au XIXe siècle à partir de l’observation de l’écrit, et il a longtemps concentré ses ambitions sur l’apprentissage de l’orthographe et sur une syntaxe limitée à une décomposition des propositions en mots (Chervel 1977, 2006). En dépit des vœux de réforme émanant dès 1900 d’universitaires tels que Brunot, les cadres d’enseignement de la grammaire n’ont guère évolué pendant des décennies, jusqu’à ce qu’au cours des années 1960, l’ouverture des universitaires aux nouveautés linguistiques – surtout américaines – gagne l’enseignement scolaire à l’issue des conférences de Sèvres puis du Plan Rouchette.
Mais en France, les « injections violentes de démarches structurales » qui s’ensuivent (Chevalier 1996) suscitent surtout une réaction de rejet, concrétisée par la timide Nomenclature grammaticale de 1975, qui concède aux rénovateurs l’implantation de quelques termes linguistiques dans un terrain resté très conservateur. L’assemblage peu cohérent d’analyse logique et de syntagmatique pseudo-générativiste qui en résulte ne répond évidemment pas aux attentes des linguistes, d’autant moins que seuls les exercices structuraux sont mis en avant comme gages d’une démarche scientifique, au détriment de toute prise en compte de la signification, et loin des espoirs d’une véritable « grammaire de l’expression ».
Cette approche s’est progressivement implantée dans différents pays francophones : après un détour par l’énonciation (parfois considéré comme tout aussi mécaniste et peu attentif à la compréhension) durant les années 1980-1990, la France a emboité le pas à la Suisse et la Belgique au début des années 2000, en même temps que le Québec. La même perspective mécaniste centrée sur la syntaxe de la phrase s’est intégrée dans les textes officiels, les référentiels, les programmes et les codes de terminologie. Or, plus de cinquante ans après le Plan Rouchette, les résultats escomptés en termes d’amélioration des performances des élèves ne sont pas au rendez-vous. Les dernières enquêtes Pisa et Pirls révèlent des performances préoccupantes des francophones en matière de lecture.
Dans ce contexte, la grammaire redevient un sujet central dans le débat éducatif, considérée comme un élément fondamental de l’enseignement-apprentissage des langues. Le discours grammatical explicite, la méthodologie d’enseignement de la grammaire et la terminologie associée sont à nouveau reconnus comme des outils essentiels pour une appropriation réflexive de la langue. Parallèlement, on observe l’émergence d’un mouvement réactionnaire prônant un retour à une approche résolument traditionaliste de l’enseignement de la grammaire, de l’orthographe et de la dictée, s’opposant aux innovations pédagogiques récentes et nostalgique d’une époque où les performances orthographiques globales étaient meilleures, mais aussi où l’accès à l’enseignement secondaire était beaucoup plus restreint.
Car justement, de quelle grammaire parle-t-on ? Quels outils convoque-t-on ? Qu’ils ne soient pas adaptés à leur objet, et c’est tout le processus qui est hypothéqué. De fait, pratiques et discours grammaticaux peuvent parfois constituer un frein à l’élaboration et à la mise en pratique de plans qui viseraient à promouvoir la lecture et le travail sur la (dé)construction du sens dans des productions longues, textes et discours. Comment en effet travailler le sens de ces productions quand les outils mis à disposition ont été forgés pour l’orthographe du mot et des constituants dans la phrase, parfois encore à partir de la grammaire du latin, et qu’ils ne permettent donc pas, quand ils ne l’empêchent pas, le passage au niveau supérieur de la compréhension ?
C’est donc sur cette question du savoir à transmettre – et, ipso facto, sur celle des modalités spécifiques de la transmission de ce savoir et de la progression dessinée tout au long de la scolarité – que se sont penchés les chercheuses et les chercheurs qui ont contribué à ce volume. Spécialistes de didactiques, de linguistique, acteurs et actrices de la formation ont proposé dans les pages qui suivent de rendre compte d’expériences menées dans toute la francophonie du Nord ou de réfléchir à des voies possibles pour l’enseignement de la langue dans les petites et les grandes classes.
La contribution de Bernard Combettes ouvre le volume par une réflexion historique et épistémologique consacrée à l’introduction de la grammaire de texte dans les programmes français, depuis les fondements théoriques de cette innovation jusqu’à sa disparition rapide des programmes au début du XXIe siècle. Fanny Rinck et François Trouilleux s’intéressent aux savoirs grammaticaux des étudiants de l’enseignement supérieur, pour qui, contrairement aux élèves des classes antérieures, l’acquisition de connaissances nouvelles ou approfondies peut constituer une fin en soi. Anne-Sophie Bally et Sophie Piron abordent le cas des manipulations syntaxiques, qui occupent une place fondamentale dans la didactique québécoise, héritage de l’importance du courant générativiste en Amérique du Nord. Les autrices s’interrogent sur la portée et le profit du dispositif en regard des difficultés des élèves à asseoir des jugements d’acceptabilité. La contribution de Virginie Degoumois et Solenn Petrucci s’attache à la notion de prédicat, introduite récemment dans les supports destinés aux élèves de Suisse romande, et s’interroge sur sa pertinence non pas théorique mais didactique dans un contexte où l’innovation terminologique est souvent problématique.
L’article de Véronique Marmy-Cusin rend compte d’une observation expérimentale menée dans des classes de primaire suisses afin d’évaluer l’utilité de tâches de production textuelle dans la conceptualisation de notions grammaticales, en l’espèce la fonction syntaxique de complément du nom. Marie Odoul étudie pour sa part le traitement de la notion d’adverbe dans les deux derniers textes organiques de grammaire de l’Éducation nationale, la Terminologie de 2020 et sa version didactisée jusqu’au cycle 3, la Grammaire du CP à la 6ème. C’est le couple de notions adjectif et verbe qui intéresse Morgane Beaumanoir-Secq, dans une perspective critique visant à évaluer le rôle des connaissances grammaticales dans l’identification des mots et la production écrite. Eleni Valma aborde également le cas de l’adjectif, mais en observant ce que les manipulations syntaxiques produites par les élèves révèlent de sa conceptualisation, et ce qu’il faudrait envisager pour faire de celles-ci des outils plus efficaces en syntaxe. De son côté, Catherine Schnedecker propose un bilan critique de l’enseignement de la cohésion référentielle, et notamment de la coréférence, tant dans les contenus que dans la progression, ce qui l’amène à proposer des pistes pour améliorer une didactisation difficile.
Partant d’un examen des programmes français et de manuels scolaires, Hélène Le Levier et Hélène Vassiliadou abordent la notion de subordination avec le double objectif d’établir un bilan des conceptions qui en transparaissent dans les textes, et de dénombrer les ressources dont disposent les enseignants pour faire étudier la notion aux élèves. Autre notion problématique, la phrase interrogative se singularise par la diversité de ses formes et par l’écart qui existe entre les exemples cités dans l’enseignement et les productions réelles des élèves. Christophe Benzitoun et Marie Gillet montrent notamment qu’un petit nombre seulement des tournures existantes est mentionné dans les manuels. Leur enquête de terrain révèle par ailleurs le poids de la norme dans l’appréciation des formes employées ou valorisées par les élèves. Donnant également la parole aux élèves, Catherine Brissaud, Adeline Dzierbicki et Laetitia Agut relatent les expérimentations menées en classe grâce à des dispositifs permettant d’engager les apprenants dans un démarche réflexive sur la langue, en particulier sur des questions d’orthographe grammaticale.
Nicolas Gregov et Nicolas Mazziotta s’attachent quant à eux au rôle des diagrammes syntaxiques dans le processus didactique. Comparant différents types de visualisation, ils évaluent l’efficacité de chacun en montrant l’intérêt d’un diagramme représentant simultanément la constituance et la dépendance, l’arbre dual. Proposant un bilan historique et didactique, l’article de Raphaële Fouillet traite de l’impact de l’introduction de la notion de compétence dans l’enseignement de la grammaire à l’école élémentaire. Depuis son introduction, le concept demeure difficile à appliquer et n’a finalement pas entrainé de transformation profonde des pratiques, ce dont l’autrice se propose de chercher la cause. La contribution de Roxane Gagnon, Rosalie Bourdages et Martine Panchout-Dubois traite de l’enseignement des temps du passé et insistent sur la difficulté des élèves à s’approprier le système, que seul un va-et-vient entre pratique et conceptualisation permet de maitriser.
Dans une perspective plus générale, Sarah de Vogüé interroge directement la finalité de l’enseignement de la langue, prônant une grammaire mieux répartie sur le cursus, et mise au service de l’expression. Embrassant une vingtaine d’années d’expérimentation en Belgique, l’article de Dan Van Raemdonck dresse le bilan historique de la mise en œuvre d’un nouveau discours grammatical, à la fois dans les textes officiels et dans les établissements, depuis les premières consultations jusqu’à l’adoption finale du texte en 2024. Enfin, dans la continuité de cet article, la dernière contribution de Dan Van Raemdonck et Soledad Ferreira-Fernandez clôt le volume sur le compte-rendu détaillé des expérimentations conduites à partir de la nouvelle progression curriculaire présentée juste avant.
Références
Chervel A. (1977), Et il fallut apprendre à écrire à tous les petits Français. Paris : Payot.
——— (2008), Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle. Paris : Retz. Les usuels Retz.
Chevalier J.-C. (1996), Histoire de la grammaire française. 2e édition. Coll. « Que sais-je ? ». Paris : Presses universitaires de France.
Linguistique et didactique : les avatars de la grammaire de texte
Bernard Combettes
Université de Lorraine – ATILF
Introduction
L’objectif de cet article est essentiellement d’ordre épistémologique, dans la mesure où il s’agit de revenir sur la didactisation d’une notion dans le domaine didactique, en l’occurrence la notion de « grammaire de texte » (GT) et d’examiner comment un concept nouveau est doté d’une place et d’un certain statut dans un champ disciplinaire particulier. Ces quelques remarques seront forcément limitées, car nous prendrons uniquement en compte la situation telle qu’elle s’est présentée dans l’enseignement en France, le contexte étant évidemment différent dans les autres pays de la francophonie.
Cette étude sera organisée de la façon suivante : après avoir examiné les raisons de l’innovation que constituait la GT, nous nous attacherons à analyser le statut de ce nouveau domaine parmi les autres composantes de l’enseignement de la langue, en soulignant l’évolution qui a conduit à la situation actuelle. Il nous semble enfin pertinent de tirer, en conclusion, des leçons de cette expérience et de proposer quelques pistes qu’il serait utile d’explorer.
1. Les raisons d’une innovation
Quels sont les facteurs qui ont pu conduire, dans les années 1975-1980, à ce changement, à l’introduction de nouvelles notions dans le champ de la grammaire scolaire ? Pourquoi cette modification des contenus d’enseignement à ce moment particulier ? La réponse à ces questions se trouve sans nul doute dans la rencontre de deux évolutions différentes, en partie liées : l’une dans le domaine scientifique, l’autre dans le domaine didactique.
Ce type de rapprochement, il faut le noter, n’a rien de nouveau et on peut rappeler que le Plan de rénovation des années 1970 était caractérisé par la combinaison de « nouveautés » d’ordre didactique – priorité donnée à l’expression sur l’analyse ou encore prise en compte de l’oral –, et de la méthodologie, novatrice à l’époque, de l’analyse distributionnelle développée par le structuralisme.
C’est, toutes proportions gardées, une convergence du même ordre qui se produit avec la GT. L’expérience de ce type de coopération n’est donc pas nouvelle, ne serait-ce que du point de vue institutionnel ; il existait en effet déjà, sous l’égide de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), des groupes de recherche dans lesquels les linguistes pouvaient collaborer avec les didacticiens, non seulement pour l’enseignement primaire, mais aussi pour le collège et le lycée.
1.1. Les débuts de la « Grammaire de texte »
Du côté théorique, les nouveautés concernant la GT renvoient parfois à des écoles précises, parfois à des notions plus « transversales » qui n’appartiennent pas à une tendance particulière. Ainsi une notion comme « linguistique de l’énonciation » fait-elle aussi bien référence à Benveniste, avec la dichotomie récit / discours, qu’à Weinrich, avec l’opposition monde narré / monde commenté. Il faut par ailleurs noter qu’il n’y a pas d’application « complète » d’une théorie dans son entier, mais utilisation de concepts particuliers, isolés, appartenant à tel ou tel sous-domaine.
Résumé des informations
- Pages
- 314
- Année de publication
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9783034350525
- ISBN (ePUB)
- 9783034350532
- ISBN (Broché)
- 9783034350518
- DOI
- 10.3726/b22755
- Langue
- français
- Date de parution
- 2026 (Février)
- Mots Clés (Keywords)
- Grammaire didactique pédagogie langue première
- Publié
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2025. 314 p., 42 ill. en couleurs, 34 ill. n/b, 21 tabl.
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