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La couleur en linguistique : étude diachronique en français et en espagnol

de Carmen Quintero Álvarez de Eulate (Auteur)
©2026 Monographies 410 Pages

Résumé

Ce livre propose une étude linguistique des termes de couleur basiques en français et en espagnol, à partir du cadre de la Théorie de l’Argumentation dans la Langue et de la Théorie des Stéréotypes. En combinant enquêtes empiriques, analyse diachronique et étude morphosyntaxique et sémantico-pragmatique, l’auteure examine les critères définissant ces unités lexicales et leur fonctionnement en langue. Loin de traiter les couleurs comme réalités physiques, l’ouvrage se concentre sur le sens de ces mots, en explorant leurs usages, leurs dérivations et leur valeur argumentative. Ce travail éclaire ainsi les mécanismes langagiers qui rendent les termes chromatiques si présents dans nos échanges, au-delà de leur seule dimension descriptive.

Table des matières

  • Couverture
  • Page de titre
  • Page des droits d’auteur
  • Dédicace
  • Table des matières
  • Liste des figures
  • Liste des tableaux
  • Liste des abréviations et des symboles
  • Introduction
  • CHAPITRE I État de la question, cadre théorique et termes choisis
  • 1.1 État de la question
  • 1.2 Cadre théorique
  • 1.2.1 Évolution de la théorie de l’argumentation dans la langue
  • 1.2.2 Théorie des stéréotypes, généricité et propriétés
  • 1.2.3 Les propriétés
  • 1.2.4 Cadre théorique appliqué à notre sujet
  • 1.3 Termes de couleur choisis
  • CHAPITRE II Parcours diachronique : histoire culturelle des couleurs basiques. Étymologie et lexicographie des termes de couleur de base
  • 2.1 Couleur – color
  • 2.1.1 Couleur dans les dictionnaires
  • 2.1.2 Color dans les dictionnaires
  • 2.2 Noir – Negro
  • 2.2.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.2.2 Noir dans les dictionnaires
  • 2.2.3 Negro dans les dictionnaires
  • 2.3 Blanc – blanco
  • 2.3.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.3.2 Blanc dans les dictionnaires
  • 2.3.3 Blanco dans les dictionnaires
  • 2.4 Rouge – rojo
  • 2.4.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.4.2 Rouge dans les dictionnaires
  • 2.4.3 Rojo dans les dictionnaires
  • 2.4.4 Notice diachronique : rojo et bermejo
  • 2.5 Vert – verde
  • 2.5.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.5.2 Vert dans les dictionnaires
  • 2.5.3 Verde dans les dictionnaires
  • 2.6 Jaune – amarillo
  • 2.6.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.6.2 Jaune dans les dictionnaires
  • 2.6.3 Amarillo dans les dictionnaires
  • 2.7 Bleu – azul
  • 2.7.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.7.2 Bleu dans les dictionnaires
  • 2.7.3 Azul dans les dictionnaires
  • 2.8 Marron – marrón
  • 2.8.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.8.2 Marron dans les dictionnaires
  • 2.8.3 Marrón dans les dictionnaires
  • 2.9 Violet – morado
  • 2.9.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.9.2 Violet dans les dictionnaires
  • 2.9.3 Morado dans les dictionnaires
  • 2.10 Rose – rosa
  • 2.10.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.10.2 Rose dans les dictionnaires
  • 2.10.3 Rosa dans les dictionnaires
  • 2.10.4 Notice diachronique : rose et rosa
  • 2.11 Orange – naranja
  • 2.11.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.11.2 Orange dans les dictionnaires
  • 2.11.3 Naranja dans les dictionnaires
  • 2.11.4 Notice diachronique : orange et naranja
  • 2.12 Gris – gris
  • 2.12.1 Étymologie et histoire de la couleur
  • 2.12.2 Gris dans les dictionnaires français
  • 2.12.3 Gris dans les dictionnaires espagnols
  • 2.13 Points communs dans les dictionnaires monolingues
  • 2.13.1 Définitions chromatiques
  • 2.13.2 Reflet de l’évolution scientifique
  • 2.13.3 Valeur symbolique et sens figuré
  • 2.13.4 Expressions idiomatiques
  • 2.13.5 Remarques morphosyntaxiques
  • 2.14 Bilan
  • CHAPITRE III Aspects morphosyntaxiques des termes chromatiques en synchronie
  • 3.1 Catégories grammaticales des termes de couleur basiques
  • 3.1.1 Les adjectifs et les noms
  • 3.1.1.1 Fonction des adjectifs : classifiante ou qualifiante ?
  • 3.1.1.2 Les noms chromatiques : noms de propriété ? Noms de matière ?
  • 3.1.2 Les verbes
  • 3.1.3 Les adverbes
  • 3.1.4 Bilan
  • 3.2 Dénominations linguistiques des nuances du monde
  • 3.2.1 Le stratagème facilisant
  • 3.2.2 La modification
  • 3.2.2.1 La composition et la conversion
  • 3.2.2.2 Adjectifs modifieurs de couleur
  • 3.2.2.3 Affixes, adverbes et comparaisons à parangon : la gradation
  • 3.2.2.3.1 Affixes
  • 3.2.2.3.2 Adverbes
  • 3.2.2.3.3 Comparaisons à parangon
  • 3.3 Bilan
  • CHAPITRE IV Analyse sémantico-pragmatique des termes de couleur de base
  • 4.1 Nos hypothèses de départ
  • 4.2 Analyses des TCB
  • 4.2.1 Noir / negro
  • 4.2.1.1 Ciel noir / cielo negro
  • 4.2.2 Blanc / blanco
  • 4.2.2.1 Dents blanches / dientes blancos
  • 4.2.3 Rouge / rojo
  • 4.2.3.1 Yeux rouges / ojos rojos
  • 4.2.4 Vert / verde
  • 4.2.4.1 Les champs sont verts / el campo está verde
  • 4.2.5 Jaune / amarillo
  • 4.2.5.1 Dents jaunes / dientes amarillos
  • 4.2.6 Bleu / azul
  • 4.2.6.1 Ciel bleu / cielo azul
  • 4.2.7 Rose / rosa
  • 4.2.8 Gris / gris
  • 4.2.8.1 Ciel gris / cielo gris
  • 4.2.9 Les autres TCB
  • 4.2.9.1 Marron / marrón
  • 4.2.9.2 Violet / morado
  • 4.2.9.3 Orange / naranja
  • 4.3 D’autres remarques sémantiques
  • 4.3.1 La gradation
  • 4.3.1.1 Les suffixes -âtre, -ado, -oso, -uzco, etc.
  • 4.3.1.2 L’intensification
  • 4.3.2 Les couleurs en tant qu’intensifieurs
  • 4.4 Bilan
  • Conclusion
  • Bibliographie
  • Bibliographie générale
  • Bibliographie de dictionnaires de langue et de dictionnaires généraux
  • Corpora
  • Annexes

Liste des figures

Figure 1 : Schéma des termes de base proposé par Berlin et Kay (1969, p. 4)

Figure 2 : Fréquence de « naranja » sur CORPES, 2023

Figure 3 : Fréquence de « anaranjado » sur CORPES, 2023

Figure 4 : Fréquence de « rosado » sur CORPES, 2023

Figure 5 : Fréquence de « rosa » sur CORPES, 2023

Figure 6 : Nombre d’occurrences de « vermeil » et de « rouge » sur Frantext

Figure 7 : Graphique représentant le nombre d’occurrences de « vermeil » et « rouge » sur Frantext

Figure 8 : Graphique représentant le nombre d’occurrences de « bermejo » et « rojo » sur CORDE

Figure 9 : Graphique sur les résultats de « couleur de rose » proposée sur Frantext

Figure 10 : Graphique représentant le nombre d’occurrences de « naranjado » et « anaranjado » sur CORDE

Figure 11 : Résultats sur l’accord. Question 15 : écrire un SN pour décrire l’image

Figure 12 : Résultats sur l’accord. Question 16 : réponse à choisir

Figure 13 : Résultats de l’enquête concernant l’accord en espagnol

Figure 14 : Couleurs-symptôme selon Díaz (2019a, p. 523)

Liste des tableaux

Tableau 1 : Nombre d’occurrences de « bermejo » et « rojo » sur CORDE

Tableau 2 : Nombre d’occurrences de « naranjado » et « anaranjado » sur CORDE

Tableau 3 : Catégorisation de « marron », « rose », « orange », « marrón », « rosa » et « naranja » selon les dictionnaires actuels

Tableau 4 : Verbes de couleur en français

Tableau 5 : Verbes de couleur en espagnol

Tableau 6 : Dictionnaires incluant des adverbes chromatiques

Tableau 7 : Dictionnaires incluant des adverbes chromatiques

Tableau 8 : Nombre d’occurrences des adverbes chromatiques en français et exemples des occurrences dans les bases de données

Tableau 9 : Nombre d’occurrences des adverbes chromatiques en espagnol avec exemples des occurrences dans les bases de données

Tableau 10 : Typologie synthétisée des collocatifs nominaux des composés collocationnels

Tableau 11 : Dérivés adjectivaux à partir de suffixes

Tableau 12 : Parangons de « blanc » et « blanco », repris de Díaz (2017b, p. 491–492)

Tableau 13 : Exemples des stéréotypes chromatiques des TCB

Tableau 14 : Tableau non exhaustif des stéréotypes associés à « rouge »

Tableau 15 : Nombre d’occurrences des TCB sur Sketch Engine

Tableau 16 : Quelques stéréotypes associés à « rojo » dans « está rojo » selon le contexte

Liste des abréviations et des symboles

Adv. : Adverbe

Adj. : Adjectif

CAP : comparaison à parangon

Indcl : Indicateur de couleur

Modcl : Modifieur de couleur

N : Nom

NChr : Nom chromatique

Prép. : Préposition

TAL : Théorie de l’argumentation dans la langue

TCB : Terme de couleur basique

ø : rien

CHAPITRE I État de la question, cadre théorique et termes choisis

1.1 État de la question

Proposer un état de la question sur les recherches portant sur les couleurs serait trop vaste. Synthétiser les études sur le même sujet en linguistique, d’une manière détaillée et exhaustive, s’avère encore une tâche trop large. De ce fait, nous laisserons de côté la plupart des études cognitivistes qui se focalisent sur la perception et la cognition, et nous ne garderons que ceux qui, quoique pouvant avoir une base de cette perspective que nous venons de citer, examinent des aspects en rapport avec la morphosyntaxe ou la sémantique des termes chromatiques et qui pourraient s’avérer utiles pour notre étude.

En linguistique, parmi les termes qui désignent la couleur, certains sont considérés plus basiques que d’autres. Comme l’affirme Graumann (2007), même si l’œil peut distinguer onze millions de couleurs selon la nuance, la saturation et la brillance, il existe seulement onze termes de couleur basiques. Cette notion de « basicité » des termes chromatiques est née à partir des études plus cognitivistes qui se centrent sur la manière d’exprimer la couleur dans différentes langues tout en tenant compte de la perception et la catégorisation de ces dernières. Berlin et Kay (1969) constituent le point de départ sur la question du nombre des termes basiques. Dans leur étude intitulée Basic Color Terms: Their Universality and Evolution, l’hypothèse relativiste de Sapir-Whorf – selon laquelle la langue détermine la perception – est critiquée, et cela est l’un des aspects qui a attiré l’attention de la plupart des linguistes cognitivistes. Pourtant, ce ne sera pas l’aspect auquel nous nous intéresserons ici ; nous nous concentrerons sur les arguments linguistiques qui donnent ce statut de base à un terme de couleur. Les deux chercheurs américains, après avoir étudié 98 langues différentes, soutiennent que la perception des couleurs détermine le lexique de chaque langue. Le but de leur recherche était d’analyser plusieurs langues, leurs termes chromatiques principaux et leurs catégorisations, partant des couleurs considérées comme focales – à plus haute saturation. Pour ce faire et afin de montrer l’existence unanime de termes de base, les personnes interrogées devaient dénommer la couleur de différentes pastilles de couleur proposées. Parmi les différentes nuances, il y avait des couleurs plus focales que d’autres. À partir de cette expérience, les auteurs établissent que le développement d’une culture va déterminer le nombre de termes basiques de couleur existant dans la langue de celle-ci. Ainsi, les cultures les plus modestes n’auront que deux termes de base – l’un pour parler des couleurs foncées et l’autre pour désigner les couleurs claires –, tandis que les langues appartenant aux cultures les plus développées compteront onze termes de couleur basiques. Une langue qui n’a que deux termes, l’un pour blanc/clair et l’autre pour obscur est le dialecte Yali ; d’autres langues comme le Hanounoó et le Urhobo ne comptent que quatre termes – noir, blanc, rouge et vert ou jaune – ; les langues romanes recensent onze termes de base, de même que l’anglais et l’allemand, entre autres.

Selon Berlin et Kay (1969), il existe un patron séquentiel de dénomination pour les termes chromatiques divisé en sept étapes différentes : la première consiste à séparer les tons obscurs des tons clairs – correspondant à noir et blanc – ; l’étape II compte avec l’émergence de rouge, qui englobe toutes les nuances de rouge, orange, beaucoup de jaunes, marrons, roses et violets ; à l’étape III, il y a soit vert soit jaune et, à l’étape IV, le terme qui apparaît sera celui qui n’est pas apparu dans l’étape précédente – vert ou jaune – ; à l’étape V, c’est bleu qui est ajouté ; l’étape VI introduit marron ; et, après cette étape, la liste se multiplie rapidement allant jusqu’à onze termes basiques de couleur à l’étape VII, où violet, rose, orange et gris apparaissent sans un ordre précis. Cette information est résumée dans Berlin et Kay (1969, p. 4) dans le schéma suivant :

Figure 1 : Schéma des termes de base proposé par Berlin et Kay (1969, p. 4).

Figure 1 : Schéma des termes de base proposé par Berlin et Kay (1969, p. 4).

Par ailleurs, différents critères communs à ces termes de base sont proposés pour justifier leur basicité : quatre essentiels et quatre secondaires. Ces derniers ne sont pas obligatoirement nécessaires si les premiers sont respectés, mais permettent d’éclaircir les cas douteux. Berlin et Kay (1969) montrent que, contrairement à ce que soutient le relativisme, la catégorisation de la couleur n’est pas arbitraire. Les huit critères pour considérer un terme de couleur en tant que terme basique sont :

  1. Constituer un seul lexème. Autrement dit, le sens du terme de couleur ne peut pas être prédictible à partir des parties qui forment le mot, comme serait le cas de verdâtre.
  2. Ne pas être déterminé, dans sa définition, par une autre couleur, ce qui arrive avec turquoise, considéré comme une sorte de bleu par la plupart de locuteurs. Autrement dit, le terme ne peut pas avoir d’hypéronyme.
  3. Être applicable à n’importe quel objet : son application ne peut pas se réduire à un certain type d’objets, comme blond, qui ne désigne normalement qu’un type de tabac ou la couleur des cheveux.
  4. Être une couleur psychologiquement saillante pour les locuteurs, ce qui implique : l’apparition du terme parmi les premiers mots dans une liste de couleurs, la présence d’un référent stable pour divers locuteurs, et son emploi dans les idiolectes des différents sujets parlants.
  5. Pouvoir subir certaines dérivations morphologiques – comme le suffixe -ish en anglais, qui donne lieu à reddish, whitish …, équivalent à -âtre dans rougeâtre, blanchâtre, ou à -ado dans azulado, etc.
  6. Ne pas dénommer un objet du monde – cendre, or, etc. Dans le cas d’orange, rose, violet ou marron, comme ils répondent aux quatre premiers critères, ils sont considérés comme des termes de base.
  7. Ne pas constituer un emprunt récent.
  8. Ne pas être morphologiquement composé – bleu-vert, bleu marine, etc.

Ainsi, la classification générale que nous connaissons des couleurs – primaires, secondaires, etc. – change pour les termes de couleur d’un point de vue linguistique, distinguant les basiques et les non basiques.

D’une part, certains auteurs ont continué la théorie de Berlin et Kay (1969) sur l’existence de ces onze termes de base. Par exemple, Heider (1971, 1972) soutient le lien entre la haute saturation des couleurs focales, la facilité de mémorisation et par conséquent leur dénomination. Autrement dit, selon lui, il existe un lien entre les termes de base et les couleurs focales d’un nuancier – considérées comme le meilleur exemple de chaque couleur. Ces couleurs focales représentent les zones saillantes de l’espace de couleur, et elles sont en lien avec les termes basiques, qui constituent une dénomination plus directe.

D’autre part, même si nous avons affirmé que ces critères constituent un point de départ pour les recherches sur la classification des termes de couleur, de nombreux linguistes contredisent différents aspects de l’étude. En effet, les auteurs mêmes reprennent dans d’autres travaux certains aspects de leur travail pour les modifier ou les préciser. D’abord, Kay et McDaniel (1978, p. 641) croient possible l’ajout ou le changement de catégorie de certains termes non basiques à un moment donné. Ainsi, par rapport à turquoise, les auteurs affirment que « there is no apparent reason to believe that the process will not continue, extending basic color-term lexicons beyond their present eleven terms ». Ceci montrerait comment la catégorie de base concerne une période précise et que l’évolution de la langue pourrait entraîner l’évolution des termes de base. Ensuite, Paul Kay nuance aussi ses propos initiaux avec, par exemple, l’article de Regier et Kay (2009), où la dénomination des couleurs n’est considérée ni complétement universelle, ni complétement relativiste. Selon cette étude, les catégories sémantiques dépendent de chaque langue. Pour notre état de la question, en revanche, nous ne présenterons que certaines critiques de ce type afin de ne pas trop nous introduire dans un cadre cognitiviste sur la perception et catégorisation des couleurs dans les langues – un point de vue très pertinent certes, mais ne correspondant pas tout à fait à notre recherche. Par exemple, les remarques morphosyntaxiques d’Achard (1978) nous semblent en grande partie utiles, mais son approche reste très cognitiviste ; il affirme que les vraies couleurs sont artificielles dans la nature. Cependant, le cadre théorique que nous appliquons s’intéresse plutôt à la définition métalinguistique de la couleur et non la couleur en rapport au monde que nous observons. Autrement dit, il s’agit de l’étude du signifié et non de son référent.

Parmi les critiques qui s’éloignent de notre approche, nous pouvons citer Wierzbicka (2005), qui est contre l’universalisme de Berlin et Kay (1969), et qui affirme que les concepts de forme et de couleur sont spécifiques à chaque culture, et non innés ou élémentaux. Par ailleurs, l’auteure (Wierzbicka 2008) critique plus tard l’anglocentrisme de cette recherche. En effet, la hiérarchie chromatique proposée par les anthropologues américains met en rapport le nombre de termes basiques existants dans une communauté linguistique avec le développement de la culture correspondante. Cette affirmation a été discréditée à plusieurs reprises, comme c’est le cas de l’étude cité ci-dessous :

La propuesta de Berlin y Kay no está exenta de polémica, pues existe el riesgo de relacionar lenguas más evolucionadas o menos según su adhesión a la jerarquía y, por extensión, considerar que los hablantes que solo poseen blanco, negro y rojo en su lengua son menos evolucionados e inferiores a los hablantes que poseen todos los colores de la jerarquía, por ejemplo (Brosa et Jiménez, 2022, p. 10).

De plus, Plümacher et Holz (2007) considèrent l’étude incomplète ; ni le contexte ni le support matériel ne sont pris en compte. Ils soutiennent aussi que des termes comme blond devraient être considérés comme basiques, même s’il s’agit de termes plus spécifiques – cheveux. Par ailleurs, ces auteurs exposent l’idée que, référentiellement, les termes chromatiques ne se focalisent pas toujours sur la couleur mais sur d’autres propriétés du terme, comme dans café noir ou vin blanc, où il ne s’agit pas vraiment de la couleur noire ou blanche. En effet, ils ajoutent que souvent l’emploi des termes ne correspond pas aux couleurs des échantillons : une personne blanche n’est pas de la couleur de la neige – qui est celle représentée dans un nuancier. Nous reprendrons cette idée dans notre chapitre sur la sémantique des termes chromatiques.

Reprenant la critique sur l’absence de contexte et de support dans l’étude américaine, Danièle Dubois, Caroline Cance et Colette Grinevald publient un certain nombre de travaux afin de proposer un lien entre la dénomination, la catégorisation et la linguistique cognitive. Même si cette approche s’éloigne de la nôtre, nous voudrions exposer brièvement en quoi consistent leurs recherches sur la couleur. Tout d’abord, elles étudient la dénomination des couleurs dans des domaines spécifiques. Dans Dubois et Grinevald (2003), Dubois (2006) et Dubois et Cance (2012), les linguistes étudient des nuanciers de couleur pour les peintures pour artistes et pour les activités décoratives, teintures de cheveux pour professionnels et non professionnels, vernis à ongles, rouges à lèvres, laines, carrosseries de voitures, etc. Dans ces cas, les écrivains se focalisent sur différentes dénominations en lien avec le produit, dont les termes basiques sont souvent modifiés. Cette modification a pour but d’évoquer des concepts qui devraient attirer l’attention du consommateur, se référant à des objets, des fleurs, des pigments techniques, des noms propres, et même des verbes : rouge ardent, rouge cuivré, rouge Van Dijk, rouge tulipe, rouge de cadmium, Marilyn, j’adore (Dubois & Cance, 2012, p. 79–80). Dans la plupart des cas, la valeur symbolique évoquée vise à donner envie d’acheter le produit, à inciter l’achat. Ce rapport entre le nom des couleurs et le marketing apparaît aussi dans Muñoz (1978), Plümacher (2007), Wyler (2007) et Grimaldi (2020a), qui se focalisent, dans la plupart des cas, sur l’emploi des couleurs dans des champs pratiques, notamment pour la vente d’un produit.

Revenant aux trois linguistes en question, elles repèrent différentes conceptualisations de la couleur, perçue comme : une entité du monde matérialisée en pigment, une matière colorante ; une apparence posée sur les objets ; une propriété caractéristique d’objets dont elle pourra prendre éventuellement le nom – violet, sable, café … –, un indice sémiotisé de la présence ou de la qualité d’un objet – beige-cuir ; la couleur comme effet produit – comme dans rouge éclatant ; un objet évaluable – un beau noir –, etc. Ces conceptualisations seraient, par ailleurs, liées à la grammaire. Pour Cance (2008a, 2008b), la forme substantive ferait de la couleur une entité du monde pouvant être évaluable, alors que la forme adjectivale donnerait à la couleur le statut de propriété des choses. Cette idée est reprise par Dubois et Cance (2009, 2011), qui soutiennent également que le sens des couleurs variera selon la classe grammaticale du terme – nom, adjectif épithète ou attribut –, ce qui manquait dans la méthode des pastilles de couleurs, hors contexte, de Berlin et Kay (1969). Pour Dubois et Cance (2012, p. 74), le travail des pastilles représente une « (re)matérialisation d’une abstraction », mélangeant, en outre, des critères de différente nature – morphologie, usage en langue, emprunts, etc. En résumé, elles proposent une approche cognitiviste qui se base sur le lien entre la perception, la catégorisation et la grammaire dans des contextes précis.

Quant à la notion générale de termes de base, Kleiber (2017, p. 218) affirme qu’ils « présentent un statut cognitif privilégié par rapport aux catégories superordonnées et subordonnées ». Appliqué aux couleurs, la catégorie superordonnée serait couleur, les termes de base seraient bleu, rouge, jaune, etc., et les subordonnés constitueraient des nuances des termes de base – mauve, turquoise, etc. Toutefois, la classification des termes chromatiques dans la catégorie de ceux basiques fait débat. Même si nous reprendrons plus tard cet aspect, nous pouvons introduire certains travaux comme celui de Grossmann (1982) qui propose, à partir d’un corpus de 227 adjectifs de couleur, une classification en 9 archilexèmes. Il présente ensuite une analyse de ces termes de base, rangeant rosa et naranja dans la catégorie de rojo et, en conséquence, les excluant de la catégorie de base. De même, Kristol (1978) propose pour chaque terme basique son étymologie, ses objets de référence, certains aspects sur la dérivation, etc. Toutefois, orange est laissé de côté avec indigo, considérés comme des nuances de transition peu importantes. Il explique aussi que marron, rose et violet n’étaient pas présents dans le latin classique, et sont donc plus récents. Quelques années plus tard, Kristol (1994) continue de laisser de côté orange, considéré pour lui comme étant un terme peu consolidé. Pour ce type de remarques, il nous semble que la date de parution des études est très révélatrice, comme nous le verrons plus loin.

En revanche, Du Bois Lauriers (1992) défend, comme Kay et McDaniel (1978), qu’il existe la possibilité de voir évoluer des termes chromatiques vers le statut de terme basique où elle inclut orange. En effet, son indépendance du jaune et du rouge constitue un argument suffisant pour lui accorder un champ sémantique à part entière. Par ailleurs, Du Bois Lauriers (1992, p. 336) soutient que « le fruit n’est plus perçu derrière le terme ». La linguiste ajoute également l’étude sur le statut de brun, marron, beige, mauve et turquoise. Pour l’auteure, l’intégration à l’ensemble des termes fondamentaux est également en lien avec la flexion en genre et nombre. De ce fait mauve et rose seraient de vrais adjectifs, variables. Quant à orange et marron, ils sont rangés en tant que fondamentaux, car leur manque de flexion serait justifié par un argument d’ordre diachronique : « de tous les termes de couleur fondamentaux, seuls orange et marron sont invariables. Il y a là la trace de l’intégration récente de ces deux termes à l’ensemble des termes de couleurs fondamentaux » (Du Bois Lauriers, 1992, p. 336). Toutefois, la linguiste propose certains exemples où orange est accordé dans Grevisse (1986, p. 882) et conclut que « cette tendance décelée à l’accord est une preuve qu’en français la variabilité de l’adjectif de couleur orange commence à se dessiner vers la normalisation et le fait que certains auteurs dérogent à l’usage confirme le statut acquis du terme orange » (Du Bois Lauriers 1992, p. 336).

Concernant beige et mauve, elle les considère ambivalents : même s’ils s’accordent et acceptent des dérivés – beigeâtre, mauvâtre et mauvéine –, le premier serait associé au blanc et le deuxième au violet. Il s’agit, en conséquence, de nuances d’autres couleurs plus basiques. Quant au terme équivalent à brown, Du Bois Lauriers (1992) propose marron pour le français de France, précisant que c’est marron qu’il faut prendre en considération en tant que terme fondamental, même si brun est souvent utilisé pour parler d’étoffes et de peinture. Ces termes à dérivation impropre – provenant d’un terme qui, à l’origine, était un substantif désignant une plante, un fruit, etc. – ont le statut de fondamental dû à leur autonomie sémantique, un aspect qu’avait déjà défendu Meunier (1978, p. 175) : « Cette autonomie est acquise pour rose, pour marron, mauve, orange et violet, ce qui laisse supposer que des termes empruntés se détachent à la longue de leur référent pour devenir abstraits et enrichir la liste de termes (…) ».

Finalement, turquoise est pour Du Bois Lauriers (1992) un terme secondaire associé au bleu ou au vert et est morphologiquement restreint. En revanche, Hardi et Maffi (1997) proposent turquoise comme un bon candidat qui pourrait s’ajouter à la liste des onze termes basiques, étant donné qu’ils le considèrent indépendant du bleu. Par ailleurs, ils distinguent les couleurs chromatiques – bleu, rouge, etc. – des couleurs achromatiques – blanc, noir et les différentes nuances de gris. Cependant, comme l’avait indiqué Kristol (1978, p. 61), « bien que “blanc” ne soit pas une couleur au sens physique, il fonctionne comme tel dans son utilisation courante dans la langue ».

Résumé des informations

Pages
410
Année de publication
2026
ISBN (PDF)
9783631944875
ISBN (ePUB)
9783631944882
ISBN (Relié)
9783631944868
DOI
10.3726/b23288
Langue
français
Date de parution
2026 (Mars)
Mots Clés (Keywords)
Linguistique argumentation stéréotypes lexicographie morphosyntaxe sémantique-pragmatique terme de couleur
Publié
Berlin, Bruxelles, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. 410 p., 15 ill. n/b, 19 tabl.
Sécurité des produits
Peter Lang Group AG

Notes biographiques

Carmen Quintero Álvarez de Eulate (Auteur)

Carmen Quintero Álvarez de Eulate a obtenu un doctorat international en cotutelle entre l’UCM (Études Françaises) et Paris Nanterre (Études Romanes), dirigée par S. Gómez-Jordana Ferary, A. Oddo et J. J. Vega Vega. Ses recherches portent sur les termes chromatiques en linguistique argumentative, à partir des travaux de J.-C. Anscombre.

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Titre: La couleur en linguistique : étude diachronique en français et en espagnol