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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

Series:

Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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5. La faune dans les Emblèmes

5. La faune dans les Emblèmes

5.1. La sélection des emblèmes de notre corpus

La présence d’animaux nous a guidée dans la sélection des emblèmes traduits et commentés dans la seconde partie de cette ← 99 | 100 → recherche. L’intérêt pour les animaux et leur valeur symbolique s’est développé dès l’Antiquité et a traversé tout le Moyen Âge. Ils sont nombreux à accompagner les divinités et les Anciens lisaient des présages dans le comportement des oiseaux. Dès les débuts de la littérature grecque, les épopées homériques comparent le comportement des héros à celui de certains animaux. À la suite d’Homère, la poésie épique, lyrique et tragique tire des parallèles entre les humains et les animaux. Les fables les associent plus étroitement encore en prêtant aux animaux des traits de caractère humains et en leur donnant la parole. Les similitudes sont telles que les fables tirent de leur comportement des leçons morales directement adressées aux hommes. Aristote et les autres naturalistes qui suivent ses traces, comme Pline l’Ancien, observent avec soin leur comportement, leurs caractéristiques morphologiques, leur régime alimentaire, leur mode de reproduction et leur répartition géographique. Leurs œuvres témoignent des connaissances et des observations scientifiques des Anciens et servent encore de référence à la Renaissance. Les philosophes s’interrogent sur les rapports d’infériorité ou de supériorité de l’homme et de l’animal. Les uns déprécient les animaux au nom de la raison dont ces derniers seraient privés ; les autres les revalorisent, en leur accordant une certaine forme d’intelligence et en leur attribuant des qualités humaines, souvent dans une perspective moralisante. Ce rapide survol de la littérature antique démontre que les animaux étaient omniprésents dans les genres littéraires qui ont précédé et inspiré les Emblèmes. De plus, ceux-ci interviennent également dans d’autres œuvres qui exercent leur influence sur le recueil des Emblemata, tels que les Adages et les Paraboles d’Érasme de Rotterdam, les Hieroglyphica et les Imprese.

Parmi l’importante collection d’emblèmes, 212 dans l’édition de 1621, nous avons choisi de présenter ceux qui mettent en scène des animaux. Toutefois, la simple mention d’un animal ne suffit pas à l’inclure dans notre corpus. Ce dernier doit jouer un rôle important dans la structure de l’emblème et déterminer sa signification symbolique. Les critères de ce choix ne sont cependant pas absolus et une part d’arbitraire subsiste sans doute. ← 100 | 101 → Nous avons retenu septante-cinq emblèmes dans notre étude, bien que quelques autres mentionnent aussi en passant des animaux.391 Ils abordent les thèmes les plus variés, des thèmes chers aux humanistes, comme la valorisation du travail intellectuel, des études et de l’éloquence, l’éloge de la paix, la condamnation des plaisirs de l’amour et de la fréquentation des prostituées, des excès et des vices, les conseils aux princes pour diriger au mieux l’État. Ce fil rouge permet une exploration plus large de thèmes, de sources et d’influences, plutôt que de se confiner, par exemple, aux subscriptiones qui sont des adaptations de ← 101 | 102 → l’Anthologie grecque ou aux emblèmes qui appartiennent à une seule et même section thématique.

5.2. Les types d’emblèmes

Notre corpus reflète non seulement la variété des sources et des thèmes abordés dans les Emblèmes, mais également la variété des types, hérités en partie des épigrammes de l’Anthologie grecque.392

Plusieurs subscriptiones sont des ekphraseis qui décrivent l’apparence et le symbolisme d’une œuvre d’art, tombeaux, blasons, gemmes ou statues : dans notre corpus, la statue d’Aphrodite au pied posé sur une tortue, œuvre de Phidias, dans l’emblème 196 Mulieris famam, non formam, vulgatam esse oportere,393 les tombeaux du héros Aristomène et du poète Archiloque, respectivement dans les emblèmes 33 Signa fortium et 51 Maledicentia,394 le blason familial d’Alciat dans l’emblème 3 Nunquam procrastinandum ou ← 102 | 103 → celui des poètes dans l’emblème 184 Insigna poetarum, la chouette, emblème d’Athènes, dans l’emblème 19 Prudens magis quam loquax.395

D’autres emblèmes sont des épigrammes épidictiques où le poète tire une interprétation symbolique :

soit d’un événement particulier, comme de la mort d’un corbeau piqué par le scorpion qu’il venait d’attraper dans l’emblème 173 Iusta ultio, de la capture d’une cigale par une hirondelle dans l’emblème 180 Doctos doctis obloqui nefas esse ou de la morsure d’un oiseleur par une vipère dans l’emblème 105 Qui alta contemplantur cadere.

soit d’un fait naturel, comme de la castration volontaire du castor dans l’emblème 153 Aere quandoque salutem redimendam, de la capture des sardines par les daurades et les oiseaux marins dans l’emblème 170 Obnoxia infirmitas, de la faculté du rémora à stopper la course des navires dans l’emblème 83 In facile a virtute desciscentes ou de la nidification des alcyons dans l’emblème 179 Ex pace ubertas.396

D’autres encore tendent à se rapprocher des épigrammes morales, basées sur le modèle de l’apophtegme et de la chrie, ainsi les emblèmes 17 Πῆ παρέβην ; et 34 Ἀνέχου καὶ ἀπέχου intégrant, dans la forme brève et versifiée de l’épigramme, les enseignements des philosophes Pythagore et Épictète.397 ← 103 | 104 →

Cette classification se heurte pourtant à la variété des modèles et des sources et tous les emblèmes ne se laissent pas aisément réduire dans ces catégories.398