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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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7. La forme, la langue, le style et la métrique des emblèmes

7. La forme, la langue, le style et la métrique des emblèmes

Alors que de nombreuses études sont consacrées aux sources et aux modèles des Emblèmes, ainsi qu’à la genèse obscure ← 114 | 115 → du nouveau genre littéraire, les caractéristiques du style et de la langue d’André Alciat n’ont guère retenu l’attention. Sans doute est-ce parce que celles-ci s’apparentent étroitement à ses sources et ses modèles : les épigrammes de l’Anthologie grecque, les fables, les écrits des naturalistes ou des poètes classiques. Certes, il est évident qu’une grande partie de son vocabulaire dérive de ces différents auteurs, que la forme et le style reposent sur les bases déjà éprouvées des Anciens. Il nous appartient cependant d’en donner un aperçu global, alors que le commentaire permettra d’en obtenir une vue plus détaillée.

7.1. La forme

La plupart des emblèmes reposent sur des métaphores ou des comparaisons.446 La structure de plusieurs d’entre eux le souligne d’ailleurs clairement par l’usage des conjonctions de coordination, adverbes ou adjectifs comparatifs ut et sic, qualiter, talis ainsi que des phrases du type similis est ou fit.447 Plusieurs éléments formels et structuraux des emblèmes sont hérités des épigrammes de l’Anthologie ou des fables ésopiques : les proposopées,448 les dialogues fictifs sous forme de questions et de réponses,449 les narrations, suivies d’une morale,450 les narrations ← 115 | 116 → avec discours direct intégré,451 les apostrophes à un personnage, puis description d’un objet et de sa signification symbolique,452 les questions oratoires lancées en début du poème, posant une énigme, suivie d’une explication du sens symbolique,453 le récit historique, relatant un événement marquant et mettant en scène des personnages illustres, comme Marc Antoine et Cicéron, le roi Antiochos Ier Sôter, un empereur romain.454 L’emblème 101 In quatuor anni tempora revêt une forme particulière, chaque vers mettant en parallèle une saison et un oiseau, et s’ancre dans la tradition antique des cycles des saisons, des mois ou des âges de la vie.455 Le choix d’une forme narrative à la troisième personne ou d’un monologue à la première personne semble entrer en adéquation avec le contenu. Ainsi, les emblèmes 95 Captivus ob gulam et 173 Iusta ultio sont écrits à la troisième personne, tandis que le 64 In eum qui sibi ipsi damnum apparat et le 167 In eum qui truculentia suorum perierit donnent la parole à la malheureuse victime, à la première personne. Ce changement de point de vue pourrait permettre d’attirer la sympathie du lecteur pour la victime innocente et l’antipathie pour les méchants, voleurs ou gourmands.456 Or, ces différents exemples dérivent tous d’épigrammes de l’Anthologie grecque qui adoptaient déjà cette distinction de forme. Dans plusieurs subscriptiones, l’usage des ← 116 | 117 → démonstratifs, l’apodeixis, et du verbe pingere457 ont conduit à déduire l’existence, dès le départ, d’une image surmontant le poème. Or, il ne faut pas conclure trop vite qu’Alciat avait depuis toujours prévu d’accompagner ses épigrammes de gravures, en oubliant les origines des emblèmes issus, pour un grand nombre d’entre eux, des épigrammes de l’Anthologie grecque où ces figures rhétoriques sont intrinsèques au genre littéraire.458

7.2. Le style

Alciat affectionne les jeux sonores de type allitératif, les homéotéleutes, les rimes internes à la césure, les parallélismes de construction, chiasmes, antithèses et apporte un soin tout particulier à la composition du dernier vers, généralement un pentamètre, étant donné que la plupart des emblèmes se composent de distiques élégiaques. Ce dernier vers cristallise en effet la pensée de l’auteur, aiguillonne l’âme du lecteur et s’imprime dans sa mémoire d’autant plus aisément qu’il est paré par la beauté du style.459 De plus, il ménage souvent un effet de surprise, en dévoilant au lecteur le sens symbolique de l’objet décrit ou de l’anecdote rapportée précédemment. Sa brièveté, sa structure même, la coupe obligatoire formant deux membres de deux pieds et demi chacun, invitent à créer des effets stylistiques,460 comme les parallélismes, les antithèses ou les chiasmes, soulignés par des jeux sonores. Ainsi, dans le dernier vers de l’emblème 45 In dies meliora, la rime interne à la césure, l’allitération, l’assonance et ← 117 | 118 → la répétition du et soulignent les deux mots essentiels melius et ulterius :

cedat, et ut melius// sit, quod et ulterius.

De même, l’emblème 66 Oblivio paupertatis parens énonce, dans le dernier pentamètre, une vérité générale qui découle de l’anecdote racontée dans les vers précédents à propos du lynx oublieux des proies déjà capturées au point de repartir en chasse :

qui sua neglexit,// stulte aliena petit.

Les doubles antithèses et le parallélisme de construction accentuent la conclusion morale du récit. L’emblème 50 Dolus in suos s’ouvre, dans le premier vers, par une assonance et une allitération, qui mettent en évidence le protagoniste principal, le canard engraissé pour servir d’appât, puis, dans le dernier vers, les antithèses, le parallélisme de construction et les homéotéleutes résument avec force le triste constat du récit :

altilis allectator anas, et caerula pennis […]

officiosa aliis,// exitiosa suis.

La subscriptio de l’emblème 7 composée d’une alternance d’hexamètres dactyliques et de sénaires iambiques met en scène un petit âne transportant sur son dos la statue d’une divinité. Ce dernier, orgueilleux et stupide, croit que c’est devant lui que les passants se prosternent et son conducteur de le rappeler à l’ordre et au sens des réalités :

non es Deus tu, aselle,// sed Deum vehis.

Ce dernier vers, un sénaire, repose sur la polyptote Deus/Deum de part et d’autre de la coupe hephthémimère, le balancement non…sed et la structure en chiasme avec, au centre, l’apostrophe du protagoniste principal (aselle). Alciat reproduit parfois en latin, les mêmes figures de style que dans ses modèles grecs. Ainsi dans l’emblème 180 Doctos doctis obloqui nefas ← 118 | 119 → esse, il reprend de l’épigramme grecque la succession de trois couples de polyptotes, alternant vocatif et accusatif, stridula/stridentem, vernam/verna, hospita/hospitam.461

7.3. La langue

La langue d’Alciat compte de très nombreuses réminiscences ovidiennes et plautiniennes. Ainsi, les expressions obtrudere palpum, defraudans geniumque suum et lippo oculo sont empruntées à la langue de Plaute et apportent une touche comique et satirique aux épigrammes,462 tandis que pando dorso, revocet ad nova pensa manus, armiferae Minervae, garrula cornix, spicula missa manu ou stellatus corpora guttis s’inspirent d’Ovide.463 La poésie virgilienne laisse quelques traces dans des expressions à tonalité épique, comme cognato sanguine, atro felle dolor et furias excitat indomitas, a proavis nomen, ou dans d’autres, proches de la langue des Géorgiques, Bucoliques et autres pièces de l’Appendix Vergiliana.464 Plusieurs vers renvoient de possibles échos d’Ausone465 et de Martial,466 mais aussi de Lucain, Lucrèce et Claudien. Pline l’Ancien marque de son empreinte plusieurs emblèmes, notamment ceux consacrés au ← 119 | 120 → gecko, au caméléon, au coucou, au rémora, au roi des abeilles et au castor.467 En quelques occasions, Alciat semble avoir également puisé dans les sources plus tardives des auteurs chrétiens Ambroise de Milan,468 Jérôme469 ou Isidore de Séville.470 De toute évidence, Alciat n’a rien d’un puriste Cicéronien,471 puisqu’il ne dédaigne pas les régions périphériques de la latinité, les époques archaïque et post-classique. De plus, il intègre volontiers des termes grecs, soit translittérés en latin, soit directement en grec, en particulier lorsqu’il s’agit de sentences ou de maximes connues.472 Définir la forme, la langue et le style des Emblèmes d’Alciat pourrait se résumer à la docta varietas.

7.4. La métrique

Les types de mètres sont attachés, depuis l’Antiquité grecque, à des genres littéraires. Ainsi, l’hexamètre dactylique est approprié ← 120 | 121 → aux genres épique, didactique et gnomique. Le choix du mètre prépare donc le lecteur, le conditionne pour ainsi dire, à recevoir un certain message. Étant donné qu’un grand nombre de subscriptiones s’inspirent directement des épigrammes de l’Anthologie grecque, le distique élégiaque473 est le mètre le plus fréquemment utilisé dans les Emblemata. De fait, Alciat reproduit le mètre de sa source, et même lorsqu’il compose des pièces originales semblables à celles de l’Anthologie, il choisit aussi cette forme poétique.474 Dans notre corpus, l’emblème 7 Non tibi, sed religioni adopte une combinaison d’hexamètres dactyliques et de sénaires iambiques, tandis que l’emblème 53 In adulatores mêle les hexamètres dactyliques aux dimètres iambiques et l’emblème 189 Mentem, non formam, plus pollere use du sénaire iambique.475 L’usage du iambe, en référence aux poètes satiriques antiques Archiloque et Horace, pourrait renforcer la tonalité de ces pièces entre raillerie, satire et invective. Ce mètre est aussi celui du dialogue dans les comédies de Plaute et Térence. Enfin, l’emblème 113 Fere simile ex Theocrito dérive d’une idylle du pseudo-Théocrite et se compose, comme son modèle, uniquement d’hexamètres. Pourtant, Alciat n’est pas entièrement systématique et cohérent dans le choix des mètres.476 En effet, certaines subscriptiones dont la portée est clairement satirique, comme l’emblème 142 Aemulatio impar ou 164 In detractores, ne se composent pas de iambes, mais de distiques élégiaques, une forme métrique également utilisée par Martial dont la ← 121 | 122 → verve satirique était appréciée dès les débuts de la Renaissance italienne. Les caractéristiques de la métrique d’Alciat, en particulier le détail des schémas métriques, césures et élisions, ont été admirablement présentées par J.-L. Charlet,477 bien que son étude se concentre sur les traductions latines d’épigrammes de l’Anthologie grecque publiées dans la collection de J. Cornarius (Bâle, 1529). Il relève que dans le choix des schémas métriques de l’hexamètre, Alciat se rapproche des poètes de l’Antiquité tardive, pour la proportion de dactyles et de spondées, ainsi que, pour la fréquence des élisions, de Virgile plutôt que d’Ovide. Comme Catulle, Properce et l’hellénisant Michel Marulle, il préfère les fins de pentamètres dissyllabiques, influencé sans doute par ses modèles grecs.

7.5. Imitation et variation : un procédé de création

agna lupum etc., capra potius, tametsi neutrum in graeco sit. sed id leviter mihi curae est, qui imitator potius sim quem interpres […].478

C’est ainsi qu’Alciat lui-même définit, dans sa correspondance, le processus de création de ses épigrammes et expose ses intentions littéraires : être un imitateur émule des Anciens plutôt qu’un traducteur fidèle. André Alciat fait parvenir une liste de corrections à son ami Boniface Amerbach, chargé de contrôler et de superviser la future édition de ses poèmes dans les Selecta epigrammata de J. Cornarius, imprimés à Bâle en 1529. Il s’agit ici d’une modification du texte dans une épigramme éditée dans la collection de J. Cornarius, puis transformée en emblème, par ← 122 | 123 → l’ajout de l’inscriptio In eum qui sibi ipsi damnum apparat.479 À la Renaissance, la traduction était un exercice scolaire très prisé par les humanistes et l’apprentissage des langues latine et grecque se fondait sur l’imitation des modèles antiques. André Alciat n’échappe pas à la règle et a, semble-t-il, pratiqué dans sa jeunesse ce type d’exercice. En effet, dans une lettre adressée à son ami Francesco Calvo, il évoque un manuscrit autographe renfermant plusieurs de ses traductions de jeunesse d’épigrammes de l’Anthologie grecque.480 Ce processus d’imitatio et variatio, souvent comparé au travail des abeilles qui recueillent le nectar de fleur en fleur, puis le transforment en miel,481 comprend trois niveaux ascendants :482 sequi qui consiste à « suivre » de près les modèles antiques par une traduction mot à mot, imitari qui consiste à « imiter » l’original, en le transformant, et aemulari qui consiste à « rivaliser » avec le modèle et à le surpasser, par l’invention, mais non au sens moderne de création ex nihilo, mais de réassemblage d’éléments empruntés à différentes sources classiques pour former un tout original. En matière d’imitation, il convient toutefois d’éviter de suivre les modèles de trop près, afin de créer son propre style, de ne pas les reproduire servilement, mais de se les approprier, les transformer, selon le processus de l’innutrition ou de mellification et ← 123 | 124 → enfin, de ne pas se fonder sur un modèle unique.483 Ces quelques conseils de Pétrarque serviront de base aux réflexions et aux débats des humanistes des siècles suivants. Dans les Emblemata, Alciat se livre à un tel exercice, notamment, lorsqu’il traduit en latin des épigrammes de l’Anthologie grecque, en procédant à des modifications affectant le fond et la forme, en usant d’une langue latine inspirée de modèles très divers, ou lorsqu’il crée de toutes pièces des épigrammes, semblables à celles de l’Anthologie grecque, basées pourtant sur d’autres sources littéraires antiques.484 Il pratique un éclectisme dans le choix de ses modèles, les réélabore de façon active, de sorte que les emprunts textuels dépassent rarement une ou deux expressions isolées, voire un seul mot. Le titre même se son recueil, les Emblemata, évoque une des nombreuses métaphores utilisées par les humanistes pour définir le processus d’imitation, à savoir la mosaïque.485 Cette image, au contraire de celle des abeilles fabriquant le miel, ne sous-entend pas la notion de transformation complète, mais insiste davantage sur la combinaison de fragments divers pour réaliser une œuvre d’art nouvelle. ← 124 | 125 →

7.6. Emprunt textuel ou réminiscence ?

Les liens qui unissent une imitation et son modèle ne se dénouent pas toujours aisément. Trop souvent, lorsque des similitudes surgissent, nous avons tendance à conclure d’emblée qu’il s’agit d’une imitation d’un modèle antique ou d’un emprunt, sans nous demander, si cette similitude pourrait n’être qu’une simple coïncidence ou une réminiscence inconsciente.486 Lorsqu’il s’agit de poésie, les coïncidences jouent peut-être un plus grand rôle qu’en prose, en raison des contraintes imposées par le mètre dans le choix des mots et leur position dans le vers. De plus, la métrique facilite la mémorisation, de sorte que certaines expressions pourraient se présenter inconsciemment à l’esprit du poète en phase de création. Les humanistes sont si profondément imprégnés de littérature classique, et ce dès leur plus jeune âge, que des mots, des expressions ou des phrases leur reviennent, sans qu’ils réalisent de quel auteur elles proviennent ou même qu’elles ne leur appartiennent pas en propre. Dans notre quête des sources des emblèmes, nous garderons donc à l’esprit ces mises en garde. Lorsque nous parlons d’une source ou du modèle d’une subscriptio, le rapprochement se fonde non seulement sur des mots ou des expressions communes, mais aussi sur un contenu identique et une structure similaire. L’emprunt textuel, usage d’une même expression ou de plusieurs termes identiques dans un même contexte, le plus souvent conscient, se distingue de la réminiscence qui est plus un souvenir de lecture involontaire, lorsqu’un terme ou une expression resurgissent identiques, mais dans un contexte différent. La fonction de l’imitation et des allusions érudites pourrait être le plaisir de l’auteur autant que du lecteur, lorsqu’il reconnaît une phrase ou expression tirée d’une œuvre antique. ← 125 | 126 →

7.7. La place du lecteur

La richesse de l’intertexte et les multiples allusions érudites, fruit du processus de l’imitatio et de la variatio, contribuent au plaisir de l’auteur autant qu’à celui du lecteur. Le jeu de l’intertextualité repose sur la sagacité du lecteur, partageant la culture polyvalente et polymorphe de l’auteur, et sur sa capacité à percevoir et à identifier les modèles antiques, afin de décoder le sens de la subscriptio et d’ouvrir différentes voies d’interprétation d’un même emblème. Volontairement Alciat laisse à ses lecteurs une certaine liberté d’interprétation, les incite à réfléchir et à retourner aux sources, les interpelle parfois directement, à travers différents procédés stylistiques tels que les apostrophes, les prosopopées ou les questions oratoires, les invitent à résoudre une énigme, à reconstituer, par déduction, les analogies tronquées ou à restituer les moralités manquantes des emblèmes dérivant de fables.487