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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema XXXIII Signa fortium

Emblema XXXIII Signa fortium173

Emblème 33 Le symbole des courageux

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

DIALOGISMUS

Quae te causa movet, volucris Saturnia, magni
 ut tumulo insideas ardua Aristomenis ?
hoc moneo, quantum inter aves ego robore praesto,
 tantum semideos inter Aristomenes.
insideant timidae timidorum busta columbae ;5
 nos aquilae intrepidis signa benigna damus.

1-6 : AP 7,161 5 timidae…columbae : OV. Ars 2,363 ; VARRO Rust. 3,7,3.

– Quelle raison te pousse, oiseau du fils de Saturne, à te percher la tête haute sur le tombeau du grand Aristomène ? – J’annonce ceci : autant je l’emporte par la force parmi les oiseaux, autant Aristomène l’emporte parmi les demi-dieux. Les colombes craintives se perchent sur les tombeaux des gens timorés ; nous, les aigles, nous donnons des signes favorables aux intrépides. ← 200 | 201 →

Picturae

Dans l’édition princeps, l’illustration, simplifiée à l’extrême, montre un rectangle qui représente le tombeau d’Aristomène. Dans la partie supérieure, se tient un aigle aux ailes déployées,174 dans la partie inférieure, est inscrit le nom d’Aristomène et les initiales habituellement gravées sur les tombeaux : D. M., Dis Manibus. Dans les éditions ultérieures, les gravures figurent le tombeau d’Aristomène avec son nom inscrit dessus et les initiales D. M., sauf dans l’édition de Padoue. L’aigle aux ailes déployées est gravé sur le monument ou perché dessus. En représentant l’aigle comme un oiseau réel posé sur le tombeau, l’édition lyonnaise s’attache à illustrer plus fidèlement le deuxième vers de la subscriptio. L’aigle aux ailes déployées rappelant les armoiries des Habsbourg a, semble-t-il, conditionné l’interprétation de la subscriptio. En effet, la présence de l’aigle a peut-être orienté les commentateurs du XVIème siècle dans leur interprétation de l’emblème, en leur donnant l’impression qu’Alciat rend hommage à Charles Quint.

Structure et forme de l’emblème

L’emblème Signa fortium imite, comme plusieurs autres emblèmes tumuli, une épigramme funéraire de l’Anthologie grecque.175 La subscriptio revêt la forme d’un dialogue fictif. Les deux premiers vers posent une question à laquelle répond l’aigle en parlant à la première personne du singulier (moneo v. 3), puis du pluriel (nos…damus v. 6). L’oiseau de Zeus prend la parole et se compare au héros Aristomène, en utilisant la corrélation de proportion inversée quantum…tantum (v. 3-4). La répétition de la préposition inter dans les deux membres de la phrase corrélative souligne l’analogie. Les deux derniers vers opposent la colombe à l’aigle, à travers l’antithèse des adjectifs substantivés timidorum et intrepidis. La première ← 201 | 202 → signale la tombe des hommes timorés – la polyptote timidae timidorum insiste sur leur trait de caractère commun – et le second sait reconnaître ses semblables par leur intrépidité et leur accorde des auspices favorables.

Aristomène, le héros messénien « au cœur poilu »

La vie d’Aristomène, héros messénien de la deuxième guerre entre Messène et Sparte, est connue essentiellement par le récit de Pausanias.176 Grâce à son grand courage, il remporte d’éclatantes victoires sur les Spartiates. Il aurait, au cours des batailles, tué trois cents Lacédémoniens. Trois fois, il serait tombé aux mains des ennemis. Deux fois, il réussit à leur échapper, mais la troisième, les spartiates le tuent, lui ouvrent la poitrine et découvrent avec stupéfaction son cœur hérissé de poils. D’après Pline l’Ancien, c’est là le signe distinctif « d’une courageuse ingéniosité ».177 Il cite Aristomène comme l’exemple de l’homme fortis, l’adjectif étant repris dans l’inscriptio. D’après le récit de Pausanias, la tombe d’Aristomène serait située sur l’île de Rhodes, puis ses ossements auraient été transférés dans sa patrie.178 Il ne mentionne aucun décor du monument funéraire. En revanche, il évoque le bouclier du héros orné « d’un aigle aux ailes déployées »179 et rapporte son sauvetage merveilleux par un aigle qui aurait amorti sa chute dans le Céadas.180 Alciat ne s’inspire pourtant pas du texte de Pausanias, comme ces indices pourraient le laisser croire. ← 202 | 203 →

L’influence de l’Anthologie grecque

Dans cet emblème, Alciat adapte très fidèlement en latin une épigramme funéraire fictive d’Antipater de Sidon :

Ὄρνι, Διὸς Κρονίδαο διάκτορε, τεῦ χάριν ἔστας

 γοργὸς ὑπὲρ μεγάλου τύμβον Ἀριστομένους ;

ἀγγέλλω μερόπεσσιν, ὁθούνεκεν, ὅσσον ἄριστος

 οἰωνῶν γενόμαν, τόσσον ὅδ’ ἠιθέων.

δειλαί τοι δειλοῖσιν ἐφεδρήσσουσι πέλειαι,

 ἄμμες δ’ ἀτρέστοις ἀνδράσι τερπόμεθα.181

Alciat traduit en latin certaines expressions particulières, comme le vocatif volucris saturnia (v. 1) qui correspond à ὄρνι, Διὸς Κρονίδαο,182 quae causa (v. 1) à τεῦ χάριν, insideas (v. 2) à ἔστας, magni tumulo Aristomenis (v. 1-2) à μεγάλου τύμβον Ἀριστομένους, moneo (v. 3) à ἀγγέλλω, inter aves robore praesto (v. 3) à ἄριστος οἰωνῶν, timidae columbae (v. 5) à δειλαί πέλειαι et enfin le pronom personnel nos (v. 6) en tête de vers à ἄμμες. Il reproduit les figures de style, l’antithèse timidorum/intrepidis (v. 5-6) équivalent de δειλοῖσιν/ἀτρέστοις ἀνδράσι et la polyptote timidae timidorum (v. 5) de δειλαί δειλοῖσιν. Il conserve également la forme dialoguée, la prise de parole de l’aigle à la première personne et la construction corrélative de proportion quantum…tantum (v. 3-4) correspondant à ὅσσον…τόσσον.

Toutefois quelques différences apparaissent. Alciat remplace γοργὸς, « d’un air terrible », par ardua (v. 2), « dressé, debout ». L’adjectif est utilisé chez Pline l’Ancien pour décrire le coq « à la ← 203 | 204 → tête haute ».183 Dans la comparaison, si l’aigle est le plus brave parmi les oiseaux, Aristomène, dans le texte d’Antipater, l’emporte parmi les jeunes gens et non parmi les demi-dieux, comme chez Alciat (v. 4). Ce qui, pour nous, semble une modification, résulte très probablement de la variante du texte grec qu’Alciat avait sous les yeux : en effet, dans les premières éditions de l’Anthologie,184 figurait, au lieu de ἠιθέων (jeunes gens), ἡμιθέων (demi-dieux). Alciat reprend le mot tumulum (v. 2), en le remplaçant, par souci de variété, par le synonyme busta (v. 5) qui signifie littéralement le bûcher. Le terme se rencontre dans un sens similaire chez les auteurs classiques Virgile, Ovide et Cicéron.185 Il introduit le mot aquilae après nos et apporte ainsi une précision absente du modèle grec où le nom de l’oiseau n’est pas même mentionné. Le verbe τερπόμεθα n’est pas maintenu dans la traduction d’Alciat : il lui préfère l’idée du présage favorable que représente l’aigle (signa benigna v. 6). Il rappelle ainsi que, dans la tradition classique, cet oiseau annonce les événements importants aux plus grands chefs. Ainsi, un aigle posé sur la tente d’Octave terrassa deux corbeaux et toute l’armée jugea qu’il avait annoncé la victoire de leur chef sur Marc Antoine et Lépide.186 Cette variation fait résonner le dernier vers comme un vœu de succès pour celui qu’accompagne un aigle, en soulignant sa valeur prophétique.

Aigle et colombe, fortitudo contre timiditas

L’aigle187 est considéré, depuis la plus haute Antiquité, comme le messager de Zeus, le roi des dieux, symbole de noblesse, de ← 204 | 205 → royauté et de force.188 À plusieurs reprises, Pindare le nomme l’aigle de Zeus, Διὸς αἰετός, le chef ou le roi des oiseaux, ἀρχὸς οἰωνῶν ou βασιλεὺς οἰωνῶν. Par la suite, toute la littérature grecque, puis latine, perpétue ces formules traditionnelles, avec des variations lexicales ou stylistiques.189 À l’opposé, les colombes apparaissent déjà comme des oiseaux peureux chez Homère qui compare l’allure des déesses à celle de « colombes craintives ».190 L’aigle, ou parfois l’épervier, passe pour leur ennemi proverbial, dans la littérature antique.191 De très nombreux témoignages le confirment, surtout en poésie.192 Ainsi, chez Ovide, « la colombe à la plume tremblante fuit l’aigle ».193 Presque toujours, elle est qualifiée par des adjectifs épithètes comme trepida, imbellis, territa ou pavida, des expressions comme trepidante penna ou des verbes comme terrere, tremere ou fugere qui dénotent sa faiblesse à la merci des serres acérées et la crainte qui la saisit à l’approche des rapaces. L’expression d’Alciat, timidae columbae (v. 5), pourrait s’inspirer de Varron qui affirme que « rien n’est plus craintif que la colombe » ou plus probablement d’Ovide où se rencontre la même alliance de mots.194 ← 205 | 206 →

À la gloire de Charles Quint

Les gravures, en particulier celles des éditions de 1531 et 1534, présentent de grandes similitudes avec les armoiries de l’empereur Charles Quint (1500-1558). Les commentateurs du Livre d’emblèmes suggèrent qu’à travers ce poème, Alciat rend hommage au souverain, en le comparant à Aristomène et à l’aigle, messager de Zeus figuré sur son écusson. Lorenzo Pignoria émet cependant quelques réticences, en rappelant que lorsque l’emblème a été composé, Charles Quint n’était pas encore mort et qu’il aurait donc été de mauvais goût de décrire son tombeau, fût-ce en termes élogieux.195 La question ne peut être tranchée sur la seule base de la chronologie des événements. En effet, plusieurs emblèmes rendent hommage à Charles Quint de façon plus ou moins explicite. Son nom est cité dans l’emblème 42 Firmissimi convelli non posse qui s’inspire également d’une épigramme de l’Anthologie grecque et qui, à travers l’analogie des chênes qui résistent aux assauts du vent, rend hommage à la puissance du souverain capable de repousser les Ottomans loin des frontières.196 L’emblème 211 Laurus célèbre, quant à lui, sa victoire à Tunis en 1535.197 En revanche, dans d’autres cas, la référence au souverain reste très discrète, voire inexistante dans les subscriptiones. Ainsi, les emblèmes 43 Spes proxima198 et 45 In dies meliora199 rendent peut-être hommage à l’empereur Charles Quint, bien que son nom ne soit mentionné ni dans l’inscriptio, ni dans la subscriptio. Dans l’emblème Signa fortium, Charles Quint serait comparé à Aristomène et à l’aigle connoté positivement et perçu comme un symbole du pouvoir. Toutefois, à la simple lecture de la subscriptio, le lien n’est pas perceptible. Comme pour l’emblème 45 in dies meliora, c’est Barthélemy Aneau qui ← 206 | 207 → le met en lumière, en affirmant, dans le très bref commentaire qui suit sa traduction française :

Cest Embleme est faict en grace de l’empereur, qui porte l’aigle, le comparant au fort champion Aristomene, le plus hardy et vaillant de toute la Grece.200

Il connaît parfaitement l’ensemble du corpus et par conséquent les deux subscriptiones où est mentionné le nom de Charles Quint. Aurait-il été influencé par la pictura qui évoque les armoiries de l’empereur et en aurait-il déduit qu’Alciat lui rend hommage ? Quelques années plus tard, après la mort d’Alciat, Claude Mignault le répète, en ajoutant cet argument :

Il a cecy gentilment imité du 3. des Epigrammes Grecs, par lequel souz le nom d’Aristomenes, il loüe l’empereur Charles cinquiesme et faict une allusion à l’armairie Imperialle, qui est l’aigle, laquelle porte la marque de vaillantise, d’hardiesse, de grandeur, de courage.201

Pourtant, les commentateurs ne sont pas tous unanimes sur la question – nous l’avons vu avec la note discordante de Lorenzo Pignoria – et en l’absence de preuves dans le texte même de la subscriptio, il est difficile de trancher. En tout cas, si Alciat a voulu faire l’éloge de Charles Quint, il semble rester très discret, ce qui relèverait à tout le moins du paradoxe pour un éloge.

Conclusion

L’emblème Signa fortium se fonde presque entièrement sur une épigramme d’Antipater de Sidon. Alciat traduit fidèlement le texte grec, en conservant la trame générale, la forme dialoguée, les figures de style et certaines expressions et n’apporte que de légères variations. Il décrit la tombe d’Aristomène surmontée d’un aigle et compare le héros messénien à l’oiseau de Zeus pour sa force. Puis, il oppose l’aigle, qui signale par sa présence la tombe des hommes intrépides, aux colombes « craintives » ← 207 | 208 → qui se posent sur celle des timorés. L’expression timidae columbae correspond au texte grec, mais pourrait être un souvenir d’Ovide. Plusieurs commentateurs du Livre d’emblèmes estiment qu’Alciat rend hommage, dans cet emblème, à l’empereur Charles Quint, bien que son nom ne soit mentionné ni dans l’inscriptio, ni dans la subscriptio. Barthélemy Aneau, dans la traduction française de 1549, est le premier à établir ce lien. Seule la pictura semble étayer son point de vue, puisque, dans toutes les éditions, l’aigle aux ailes déployées rappelle les armoiries des Habsbourg. Mais il s’agit là du seul indice tangible. Cette interprétation de l’emblème comme un éloge de l’empereur trahit sans doute les intentions de l’auteur.

Emblema XXXIV Ἀνέχου καὶ ἀπέχου.202 Sustine et abstine

Emblème 34 Supporte et abstiens-toi

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 208 | 209 →

Et toleranda homini tristis fortuna ferendo est
 et nimium felix saepe timenda fuit.
sustine, Epictetus dicebat, et abstine. oportet
 multa pati illicitis absque tenere manus.
sic ducis imperium vinctus fert poplite taurus5
  in dextro ; sic se continet a gravidis.

1 fortuna ferendo est : VERG. Aen. 5,710 2 nimium felix : VERG. Aen. 4,657 3 sustine…et abstine : GELL. 17,19,6 ; ERASMUS Adag. 1613 (ASD II,4 p. 96) 5-6 : HORAPOLLO, Hierogl. 2,78.

L’homme endurant doit supporter la mauvaise et, souvent, craindre la trop heureuse fortune. Supporte et abstiens-toi, disait Épictète. Il faut endurer beaucoup et écarter ses mains des actes illégitimes. Ainsi, le taureau, attaché à son genou droit, supporte la volonté de son maître ; ainsi, il se tient à l’écart des vaches en gestation.

Picturae

La gravure de l’édition princeps de cet emblème représente, au centre de la vignette, un taureau dans la position décrite par la subscriptio, une corde attachant son genou droit à sa corne (vinctus in poplite dextro v. 5). Cette représentation se distingue de toutes les autres éditions postérieures. En effet, dans celles de 1550, puis de 1621, des éléments sont ajoutés et d’autres détails sont omis. Un homme, le dux (v. 5), s’efforce d’écarter le taureau des vaches, en le frappant à coups de bâton. En revanche, la patte de l’animal n’est plus entravée. Les picturae s’attachent tour à tour à illustrer l’un ou l’autre vers de l’épigramme.

Structure et style de l’emblème

L’inscriptio de l’emblème renvoie à la devise stoïcienne Ἀνέχου καὶ ἀπέχου, en traduction latine Sustine et abstine. Cette devise, traditionnellement attribuée à Épictète, résume l’essentiel de la pensée stoïcienne et s’insère au cœur de la subscriptio (v. 3). Dans les vers suivants, Alciat la paraphrase et en explique la signification. L’idée du devoir, essentiel dans la doctrine stoïcienne, est soulignée par les nombreux adjectifs verbaux d’obligation, toleranda, ferendo, timenda, les impératifs sustine et abstine, traduction ← 209 | 210 → de l’aphorisme grec, et le verbe oportet. Dans les deux premiers vers, l’antithèse des adjectifs trisitis et felix, mis en évidence juste avant la césure hephthémimère de l’hexamètre pour l’un et la coupe du pentamètre pour l’autre, rappelle la constance et la fermeté exigées du stoïcien quels que soient les aléas de la fortune. Au début du cinquième vers, l’adverbe sic introduit une analogie originale entre le taureau et le disciple d’Épictète. L’expression se continet a gravidis (v. 6) fait écho à illicitis absque tenere manus (v. 4) et souligne ainsi le rapport entre les deux termes de la comparaison, l’homme tempérant, capable « de tenir ses mains éloignées des actes illégitimes » et le taureau qui « se tient à l’écart des vaches en gestation ».

Épictète et le stoïcisme

Parmi les emblèmes d’Alciat, plusieurs citent une maxime d’un philosophe célèbre de l’Antiquité. Souvent, cette sentence donnée en grec constitue l’inscriptio. Après Pythagore,203 Epicharme et Héraclite,204 c’est ici au tour du stoïcien Épictète de prendre la parole et de livrer le trésor de sa sagesse. Épictète appartient au stoïcisme impérial, avec Sénèque, l’empereur Marc-Aurèle et son maître Musonius Rufus.205 De son enseignement, il ne reste que les Διατριβαί ou Entretiens incomplets, rédigés par son disciple Arrien d’après ses notes de cours, puis publiés, et la version abrégée, connue sous le nom de Manuel ou Enchiridion, un recueil d’exhortations, de règles et de conseils pratiques. Quelques autres fragments peuvent être recueillis chez Aulu-Gelle, Marc-Aurèle, Arnobe et Jean Stobée. La postérité d’Épictète ne s’éteindra pas de si tôt… ← 210 | 211 →

Le XVIème siècle, une époque charnière pour la réception du stoïcisme

Parmi les grandes écoles philosophiques nées durant la période hellénistique, celle de la Stoa est la mieux connue durant l’Antiquité tardive et le Moyen Âge. Ce courant est aussi accueilli favorablement par les Pères de l’Église et l’Occident chrétien. La correspondance fictive entre Sénèque et Saint Paul, considérée alors comme authentique, renforce encore l’impression que l’éthique stoïcienne s’accorde avec la morale chrétienne. Dès le IVème siècle, Épictète rejoint Sénèque dans le duo de tête des stoïciens les plus populaires dans le christianisme. Sa pensée exerce une influence considérable non seulement sur les néoplatoniciens, dont Simplicius qui écrit un commentaire du Manuel au VIème siècle ap. J.-C., mais aussi sur les Pères de l’Église, les moines chrétiens et enfin sur les érudits du Moyen Âge. Dans l’Italie du XVIème siècle Épictète est redécouvert en même temps que le stoïcisme dans son ensemble. Auparavant, Pétrarque avait fait connaître plusieurs éléments de la doctrine stoïcienne dans son De remediis utriusque fortunae et avait ainsi ouvert la voie à ses successeurs humanistes. Quelques années avant la naissance d’Alciat, en 1479, le Florentin Ange Politien compose une traduction latine du Manuel d’Épictète, dédiée à Laurent de Médicis et publiée en 1497. Peu avant l’editio princeps de l’Emblematum liber, en 1529, le juriste Gregorius Haloander édite en grec le même Manuel, à Nuremberg. En 1535, paraît l’édition de V. Trincavelli des Entretiens. Ainsi, les œuvres du philosophe deviennent plus facilement accessibles grâce aux traductions latines et aux nouvelles éditions imprimées. De plus, les œuvres de Sénèque et de Cicéron, qui véhiculent la pensée stoïcienne, font aussi l’objet d’éditions et de commentaires, de sorte que s’instaure un climat favorable à sa diffusion dans la littérature et la morale du XVIème siècle.206 Alciat s’inscrit dans cette tendance générale et se concentre précisément sur la doctrine morale d’Épictète. Il n’en retient ici que la ← 211 | 212 → brève sentence « supporte et abstiens-toi » qui constitue, en grec, l’inscriptio et, en latin, l’élément central de la subscriptio.

Quand les préceptes stoïciens se parent de la langue virgilienne

La conception stoïcienne du destin n’est pas unifiée et adopte des positions ou des angles d’analyse différents au cours de l’histoire de l’école. Épictète et les philosophes de l’époque impériale s’intéressent surtout aux questions éthiques, notamment à celle de la responsabilité personnelle et du libre arbitre. Le sage est celui qui parvient à faire bon usage de tout ce que lui impose la fortune, bonne ou mauvaise, et qui ne dépend donc pas de lui. Supporter les malheurs sans se plaindre et sans les redouter à l’avance, et accueillir, lorsqu’ils se présentent, les biens de la fortune, sans s’y attacher, sont deux facettes d’une même attitude. Les deux premiers vers de l’emblème introduisent ce thème, en opposant la fortune tristis et felix et les sentiments contrastés qui doivent en découler, soit la patience (toleranda) face à l’adversité, soit la crainte (timenda) face à l’excès de bonheur, car il est difficile de ne pas se laisser séduire pas les biens accordés par la fortune. Dans les deux premiers vers, Alciat orne la doctrine stoïcienne d’une couleur virgilienne. La fin du premier vers fait référence à Énée :

nate dea, quo fata trahunt retrahuntque sequamur ;

quidquid erit, superanda omnis fortuna ferendo est.207

Après avoir subi bien des épreuves sur le chemin depuis Troie en ruines jusqu’à l’Italie, le découragement menace de gagner Énée, lorsqu’il voit ses navires brûler. Le vieux Nautès, dont les paroles sont inspirées par Minerve, tente de le consoler, en lui rappelant que « l’on peut triompher du destin à force de constance ». Alciat emprunte à ce passage la clausule fortuna ferendo est, rythmée par l’allitération du [f]. Cet emprunt textuel, bien que ferendo n’ait pas la même fonction grammaticale, se double d’un rapprochement thématique, propre à souligner l’importance dans la ← 212 | 213 → morale stoïcienne de la vertu d’endurance dont Énée représente le modèle par excellence.

Le début du vers suivant contient également un écho virgilien. Il fait résonner les dernières paroles de l’infortunée Didon qui, à l’inverse d’Énée, n’a pas su endurer la fatalité :

felix, heu nimium felix, si litora tantum

numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae !208

Telles sont les dernières plaintes qu’exhale la reine carthaginoise, désespérée par le départ d’Énée, avant de se donner la mort. Bien que le contexte soit différent, l’adjectif felix étant chez Alciat épithète de fortuna, l’alliance de mots nimium felix suffit à faire surgir dans le souvenir du lecteur la fin tragique et théâtrale de Didon hors d’elle-même, remplie du désir de vengeance et donc incapable de modérer ses émotions. Cet emprunt pourrait évoquer en filigrane le destin de ceux qui ne parviennent pas à la maîtrise de soi.

ἀνέχου καὶ ἀπέχου, deux mots à graver dans le cœur

Dans son école de Nicopolis, Épictète donne, par sa vie même, un exemple de frugalité et attire de nombreux disciples. Il enseigne en suivant la ligne du stoïcisme ancien de Zénon, Cléanthe et Chrysippe. Il conserve la division traditionnelle de la philosophie stoïcienne en logique, physique et éthique, mais s’attache surtout à la dimension éthique avec une visée pratique. En effet, il se propose d’enseigner très concrètement aux hommes à distinguer les vrais biens des biens apparents en faisant un bon usage de la προαίρεσις,209 la résolution ou le libre arbitre, afin d’atteindre la vraie sagesse et le vrai bonheur. Pour y parvenir, il recommande à ses disciples de pratiquer conjointement l’ascèse du corps et de l’âme. Il met l’accent cependant sur l’ascèse de l’âme qui consiste en lectures de textes, méditations, réflexions, ← 213 | 214 → mais aussi en exercices mentaux afin de se libérer de tout ce qui trouble l’âme. Comme synthèse de toute la doctrine morale d’Épictète, l’Antiquité a retenu la formule ἀνέχου καὶ ἀπέχου. Il incombe à l’homme d’affronter et de supporter tout ce qui ne dépend pas de lui avec courage et de s’abstenir du mauvais choix dans ce qui dépend de lui. Cette sentence ne figure toutefois ni dans les Entretiens, ni dans le Manuel, mais se rencontre dans les Nuits attiques d’Aulu-Gelle :

praeterea idem ille Epictetus, quod ex eodem Favorino audivimus, solitus dicere est duo esse vitia multo omnium gravissima ac taeterrima intolerantiam et incontinentiam, cum aut iniurias, quae sunt ferendae, non toleramus neque ferimus, aut a quibus rebus voluptatibusque nos tenere debemus, non tenemus. itaque, inquit, si quis haec duo verba cordi habeat eaque sibi imperando atque observando curet, is erit pleraque inpeccabilis vitamque vivet tranquillissimam. verba duo haec dicebat : ἀνέχου et ἀπέχου.210

Alciat s’inspire peut-être de ce passage lorsqu’il cite ces deux mots en traduction latine dans le troisième vers de l’emblème et les paraphrase dans le quatrième. Comme le sage stoïcien, il enjoint aux hommes d’éviter deux vices : ne pas savoir endurer ce que nous devrions supporter et ne pas savoir éviter ce dont nous devrions nous abstenir. Les verbes tolerare, ferre et debere, apparaissent plusieurs fois chez Aulu-Gelle ainsi que dans la subscriptio. Cependant, la sentence n’est énoncée qu’en grec chez Aulu-Gelle. En 1479, Ange Politien la fait figurer, dans la lettre préface de sa traduction latine du Manuel d’Épictète, adressée à ← 214 | 215 → Laurent de Médicis, en la présentant comme la synthèse de tout le contenu du livre.211 Elle compte aussi au nombre des Adages d’Érasme. Le grand humaniste la considère « digne d’être inscrite sur tous les murs, sur toutes les colonnes et d’être gravée sur tous les anneaux ».212 Ainsi, il en suggère une utilisation à des fins ornementales semblable à ce que proposait Alciat dans la lettre à Francesco Calvo où il cite pour la première fois le titre de son recueil d’emblèmes et les origines du nouveau genre littéraire.213 Alciat a-t-il lui-même traduit la sentence grecque à partir d’Aulu-Gelle ou s’est-il inspiré de ses prédécesseurs humanistes ? Faute de parallèles textuels plus probants, il n’est pas possible de le déterminer.214

Le taureau symbole des vertus stoïciennes : patientia et abstinentia

Les deux derniers vers établissent une analogie, introduite par l’adverbe sic, entre le taureau et l’homme tempérant. Dans l’Antiquité, le taureau représente un animal puissant, souvent lié au culte de divinités. Il est réputé pour sa force et sa robustesse. Mais il n’est nulle part question de son caractère tempérant. Au contraire, chez le stoïcien Sénèque, il est présenté comme un animal colérique.215 Aristote se contente de relever, dans l’Histoire des animaux, que, « en règle générale, les [taureaux] sauvages, dans tous les cas ou du moins le plus souvent, ne paissent pas ← 215 | 216 → avec les femelles avant la saison de l’accouplement, mais sont séparés lorsqu’ils ont atteint l’âge adulte, et [que] les mâles paissent à l’écart des femelles. »216 C’est donc ailleurs, dans les Hiéroglyphes d’Horapollon, qu’il faut chercher la source d’inspiration d’Alciat, comme lui-même en témoigne dans les Antiquitates Mediolanenses.217 Horapollon présente l’image du taureau avec le genou droit attaché comme un symbole des « hommes à la tempérance instable qui change facilement ». Cependant, ajoute-t-il, « l’on considère toujours le taureau comme un symbole de tempérance, parce qu’il ne saillit jamais la vache après la conception ».218 Cette remarque fait écho au dernier vers de la subscriptio, où Alciat affirme que le taureau se tient à l’écart des vaches en gestation.

Conclusion

L’inscriptio grecque de l’emblème Ἀνέχου καὶ ἀπέχου revêt la forme d’une sentence, citée en latin et paraphrasée dans la subscriptio. Elle est attribuée au philosophe stoïcien de l’époque impériale Épictète et résume l’essentiel de son enseignement. Elle figure dans les Nuits Attiques d’Aulu-Gelle. Cependant, la version latine sustine et abstine pourrait dériver ici des Adages d’Érasme ou de la traduction latine du Manuel d’Épictète par Ange Politien. De façon entièrement originale, Alciat met cette sentence en relation avec l’image insolite du taureau comme ← 216 | 217 → symbole de l’abstinence, empruntée aux Hiéroglyphes d’Horapollon. L’adverbe sic introduit l’analogie entre l’homme tempérant et endurant et le taureau dont la position étrange décrite dans la subscriptio n’est illustrée que par la gravure de l’édition vénitienne, le genou droit attaché par une corde. Par cet emblème consacré aux thèmes de la patience et de l’abstinence, Alciat s’inscrit dans un mouvement de réappropriation du stoïcisme amorcé déjà dans l’Antiquité tardive. Marié au christianisme, le stoïcisme influence largement la littérature et la pensée des humanistes du XVIème siècle, grâce aux traductions latines et aux éditions imprimées des œuvres d’Épictète dans les années qui précèdent la parution de l’Emblematum liber et de cet emblème. L’enseignement d’Épictète, condensé dans la brève formule sustine et abstine, est porté par la forme attrayante de l’emblème alliant texte poétique et image et enrichi par l’analogie avec le taureau, afin de servir à l’édification morale des lecteurs.

Emblema XXXV In adulari nescientem219

Emblème 35 Sur celui qui ignore la flatterie

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 217 | 218 →

Scire cupis, dominos toties220 cur Thessalis221 ora
  mutet et ut varios quaerat habere duces ?222
nescit adulari cuiquamve obtrudere palpum,
  regia quem223 morem principis omnis habet.
sed veluti ingenuus sonipes dorso excutit omnem,5
  qui moderari224 ipsum nesciat hippocomon.
nec saevire tamen domino fas ; ultio sola est,
 dura ferum ut iubeat ferre lupata magis.225

3 obtrudere palpum : PLAUT. Pseud. 945 ; ERASMUS, Adag. 2527 (ASD II,6 p. 360) 6 hippocomon : PL. Pol. 261d ; COD. IUST. 12,50,12 ; ALCIAT, In treis lib. cod. lib. III, p. 275 8 dura…lupata : VERG. Georg. 3,206-208 ; OV. Am. 1,2,15.

Tu veux savoir pourquoi le pays de Thessalie change tant de fois de maître et pourquoi il cherche à avoir des chefs différents ? Il ne sait pas flatter, ni caresser personne dans le sens du poil, comme c’est l’habitude dans toute cour princière. Mais, comme un étalon de bonne race, il fait tomber de son dos tous les palefreniers qui ne savent pas le réfréner. Il n’est cependant pas permis au maître d’être cruel ; son seul instrument de vengeance est d’imposer au cheval indocile de porter un mors garni de plus dures pointes.

Picturae

L’emblème est dépourvu d’illustration dans les premières éditions de H. Steyner. Dès 1534, dans toutes les picturae, un cheval, visiblement agité, est monté par un cavalier richement vêtu, coiffé d’un chapeau à plume, tenant les rênes et un bâton pour tenter de le réfréner. Cette scène se focalise sur les troisième et quatrième distiques de l’épigramme, évoquant le ← 218 | 219 → cheval fougueux, son palefrenier et le dur mors. L’édition parisienne se distingue par l’attitude du cheval, en train de ruer, alors que toutes les autres bêtes se cabrent sur leurs pattes arrière. Ces deux postures suggèrent le caractère indomptable de l’animal.

Structure et style de l’emblème

Tandis que l’emblème 55 Temeritas compare l’attelage composé d’un cheval et de son cocher à l’âme guidée par la raison,226 notre emblème décrit un cheval fougueux, difficilement maîtrisé par son palefrenier. La subscriptio s’apparente à plusieurs emblèmes de la section Princeps, dans la tradition des « miroirs du prince ».227 Dans les deux premiers distiques, l’auteur feint de répondre à une question posée par un autre personnage. Ce dernier se demande pourquoi la Thessalie a connu tant de changements de gouvernement. La réponse (v. 5-6) est illustrée par la comparaison avec le cheval fougueux qui renverse le palefrenier incapable de le dompter. Tel est, en effet, le sort qui attend le chef dépourvu d’autorité sur son peuple ou qui ferait preuve de cruauté. Le choix de l’adjectif ingenuus permet de créer un lien entre le cheval « de bonne race » et le peuple « né libre », qu’il est censé incarner. Auparavant, dans le second distique, Alciat relève la qualité des Thessaliens, l’ignorance de la flatterie, par opposition au vice des courtisans. L’inscriptio dérive justement de ce troisième vers, nescit adulari devenant In adulari nescientem, de sorte qu’elle se focalise uniquement sur le second distique, sans rendre compte de la plus grande partie de la subscriptio. Le dernier distique livre un conseil au souverain qui doit éviter, sous couvert d’imposer son pouvoir, de tomber dans la tyrannie et d’exercer sa cruauté envers son peuple, sans quoi il suscitera des rébellions et sera renversé de son trône. Il peut cependant user de mesures plus sévères pour maîtriser un peuple trop indocile. Dans ces deux derniers vers, le cavalier et le souverain se confondent à travers la métaphore filée, de ← 219 | 220 → sorte que le mot domino (v. 8) peut désigner aussi bien l’un que l’autre. Cette métaphore se poursuit par l’évocation des dura lupata (v. 9), qui symbolisent les menaces du souverain sur son peuple ou les lois destinées à restreindre les libertés, tout en désignant le mors garni de pointes qui retient la fougue du cheval. Ce dernier vers joue également sur la paronomase ferum/ferre. La subscriptio mêle un vocabulaire très varié, de la comédie de Plaute pour l’expression obtrudere palpum (v. 3)228 aux textes de loi du Code Justinien pour le terme d’origine grecque hippocomon (v. 6),229 en passant par le poétique sonipes (v. 5), fréquent dans les genres épiques et tragiques, où il désigne, dans deux passages virgiliens, une monture indomptable,230 et lupata (v. 8), attesté chez Virgile et Ovide, dans un contexte similaire, avec la même épithète dura que dans la subscriptio.231

L’évolution du texte de l’emblème au cours des éditions

Le texte de la subscriptio se distingue par son grand nombre de variantes. En effet, le dernier distique n’a été ajouté qu’à partir des éditions de C. Wechel, en 1534, de même que la variante ut et regi serviat utque duci (v. 2) est remplacée à cette date par ut varios quaerat habere duces. Ce dernier changement ne modifie toutefois pas fondamentalement le sens du vers, quoique quaerat habere ait un sens moins fort que serviat, impliquant le choix de tel ou tel chef plutôt que la soumission. Est-ce une volonté de gommer l’allusion à la tyrannie ?232 En ← 220 | 221 → revanche, les deux derniers vers apportent un complément au message politique de la première partie de l’emblème ou peut-être une prudente atténuation. Certes, il faut éviter la cruauté, mais la charge de prince réclame cependant un minimum de fermeté, lorsque le caractère rebelle des sujets l’exige.

Des Insubres aux Thessaliens

Une autre modification attire l’attention. En effet, dans l’édition de 1534, parue avec l’assentiment de l’auteur, Thessalis (v. 1) se substitue à Insubris.233 Les Thessaliens, selon le témoignage de plusieurs historiens, étaient un peuple difficile à gouverner, depuis les Macédoniens jusqu’aux Romains.234 Le recours à des mesures plus coercitives pour soumettre des sujets récalcitrants, à un mors plus dur pour maîtriser le cheval rétif, dans le dernier distique, se justifie donc. Selon un mythe relativement tardif,235 c’est en Thessalie que le cheval apparut pour la première fois, surgissant d’un rocher frappé par le trident de Poséidon, et c’est un Lapithe, ancêtre des Thessaliens, qui réussit à le dompter, en lui imposant un frein.236 Dès lors, la mention de ce peuple semble naturelle, puisque l’emblème traite du dressage d’un noble destrier (sonipes ingenuus v. 5). Un passage de Lucain, évoquant cette légende, mentionne d’ailleurs un Thessalicus sonipes.237 Les Insubres, quant à eux, étaient, dans l’Antiquité romaine, l’un des peuples gaulois qui habitait la plaine du Pô. Dans sa jeunesse, ← 221 | 222 → André Alciat s’était vivement intéressé à l’histoire de sa patrie et connaissait sans doute les textes antiques évoquant ce peuple, dont la principale ville n’était autre que Milan.238 Ainsi, l’emblème faisait allusion, à l’origine, aux divers gouvernements que connut Milan entre le XVème et les premières décennies du XVIème siècle.239 Ce déplacement géographique de l’Italie du Nord à la Grèce pourrait-il s’expliquer par une certaine prudence de la part d’Alciat ou par sa volonté de respecter les convenances, afin d’éviter de prendre position dans les questions politiques de sa patrie ? Peut-être voulait-il masquer son invective politique par l’éloignement chronologique et géographique ? La variante du second vers, introduite également dans l’édition parisienne de 1534, semble s’inscrire dans cette même tendance. Toujours est-il que les ancêtres des Milanais sont présentés de façon positive et passent pour un peuple noble (ingenuus), attaché à sa liberté et ignorant la basse flatterie des courtisans.240

L’expression métaphorique obtrudere palpum

L’expression obtrudere palpum se rencontre dans le Pseudolus de Plaute et Érasme l’a intégrée au nombre de ses Adages.241 L’humaniste cite bien sûr le vers du poète comique, puis le commente, en donnant adulari comme synonyme de palpari. Cette équivalence se rencontre également dans le troisième vers de la subscriptio où figurent côte à côte l’expression plautinienne ← 222 | 223 → obtrudere palpum et le verbe adulari. De plus, selon Érasme, il s’agit d’une métaphore empruntée « aux dresseurs de chevaux » qui, pour adoucir les animaux rétifs, leur donnent des tapes avec la main.242 Bien que cette lecture de l’expression plautinienne s’accorde avec le sujet de l’emblème, basé sur la comparaison entre le souverain et son peuple et le palefrenier capable de maîtriser son cheval (v. 5-6), Alciat ne semble pas avoir voulu lui donner cette nuance particulière en lien avec le dressage des chevaux. Il connaissait sans doute l’adage, mais a plus probablement emprunté l’expression directement à Plaute.

De la comparaison platonicienne aux récits légendaires sur Alexandre le Grand

La comparaison du souverain qui conduit son peuple au palefrenier qui doit réfréner sa monture, sous peine d’être désarçonné, rappelle un passage du Politique de Platon. Le philosophe y assimile l’homme politique à « un éleveur de chevaux », plutôt qu’à « un palefrenier », puisque de lui dépendent plusieurs individus.243 Le substantif hippocomon (v. 6), tiré vraisemblablement du Codex Justinien, est aussi la translittération du terme grec cité chez Platon. Certes, une parenté existe entre la subscriptio et cette comparaison, bien qu’Alciat l’ait, semble-t-il, librement interprétée. À l’image platonicienne pourraient s’ajouter d’autres influences antiques, notamment les légendes qui entourent le cheval Bucéphale qui, une fois paré de l’harnachement royal, n’acceptait en selle nul autre que son maître. Cette anecdote légendaire est rapportée par Pline l’Ancien et Plutarque244 et pourrait aussi avoir inspiré la comparaison de ← 223 | 224 → l’emblème, compte tenu du lien entre le cheval fougueux et le chef par excellence que représentait Alexandre le Grand.

Le dresseur de chevaux chez Érasme de Rotterdam : une image du souverain idéal

Dans l’une de ses paraboles, Érasme de Rotterdam compare le dressage d’un cheval à la domination d’un peuple, en suggérant qu’il faut éviter la violence et obtenir la soumission plutôt par la douceur :

qui equos domant, primum blandiuntur ac mollissime tractant, ut assuescant freno : sic populus lenitate subeundus.245

L’humaniste utilise la même image dans son traité De pueris instituendis, afin de condamner le recours aux châtiments corporels brutaux pour éduquer les enfants. Il choisit pour illustrer son propos, l’exemple d’un generosus equus, qui rappelle l’ingenuus sonipes (v. 5). Les claquements de langue et les caresses (palpo/palpum v. 3) sauront mieux le dompter que les fouets ou les éperons :

generosus equus melius popysmate et palpo domatur quam scutica aut calcaribus. quem si durius tractes, fit refractarius, fit calcitro, fit mordax, fit retrogradus.246

Bien que le contexte soit différent, Érasme utilise la même comparaison que dans l’emblème, mais en lui donnant une portée différente. Il s’agit chez lui de détourner le maître d’école aussi bien que le chef politique de la cruauté, sans quoi ils risquent de susciter des rébellions, alors qu’Alciat admet le recours à une certaine rudesse (dura lupata) pour canaliser le cheval indocile. ← 224 | 225 →

Conclusion

Pourvu d’une illustration seulement à partir de l’édition parisienne de 1534, l’emblème In adulari nescientem a également connu d’autres modifications importantes du texte de la subscriptio dans cette première édition parue avec l’accord de l’auteur. Il établit une comparaison entre le souverain qui doit dominer son peuple, s’il veut garder le pouvoir, et le palefrenier qui doit dresser son cheval, s’il ne veut pas être renversé. Cette comparaison filée dans les deux derniers distiques pourrait être un souvenir d’un passage de Platon qui assimilait l’homme politique à un éleveur de chevaux. Alciat commence par répondre à la question posée par un interlocuteur imaginaire, se demandant comment expliquer les nombreux changements de chefs en Thessalie. Notons que la première version de la subscriptio dans les éditions de H. Steyner évoquait les Insubres, un peuple celtique de la région de Milan, ville natale d’Alciat. Le changement pourrait s’expliquer par sa volonté de voiler sa critique politique, en omettant toute allusion à sa patrie. Ce peuple, qu’il s’agisse des Thessaliens ou des Insubres, ignore la flatterie, au contraire des courtisans qu’Alciat égratigne au passage, et se comporte comme l’impétueux cheval de bonne race qui désarçonne son palefrenier, si celui-ci ne sait pas le réfréner. Toutes les picturae se sont attachées à représenter cette scène. Le dernier distique, ajouté ultérieurement, file la métaphore et met en garde le souverain, ou le maître du cheval, contre l’usage de la violence pour imposer son autorité, un thème qui rappelle une parabole d’Érasme de Rotterdam, bien qu’Alciat témoigne de moins de « douceur » à l’égard du peuple. L’emblème donne des recommandations utiles à un bon roi, à la manière d’un « miroir du prince » : se méfier des courtisans flatteurs et guider son peuple avec fermeté, tout en évitant la cruauté, afin d’assurer la stabilité de son pouvoir. ← 225 | 226 →

Emblema XXXIIXX Concordiae symbolum247

Emblème 38 Le symbole de concorde

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

 Cornicum mira inter se concordia vitae est
 inque vicem nunquam contaminata fides.248
hinc volucres haec249 sceptra gerunt, quod scilicet omnes
 consensu populi stantque caduntque duces ; ← 226 | 227 →
quem si de medio tollas, discordia praeceps5
 advolat et secum regia fata trahit.

1 cornicum…concordia : HORAPOLLO, Hierogl. 1,8 4 consensu populi : ALCIATUS, De verborum significatione, p. 108 5 discordia praeceps : STAT. Theb. 1,137.

Admirable est la concorde des corneilles entre elles durant leur vie et jamais leur loyauté mutuelle n’est souillée. De là vient que les oiseaux portent ce sceptre, parce qu’assurément tous les chefs se maintiennent en place et tombent avec l’accord unanime du peuple ; si cet accord disparaît, la discorde arrive à tire-d’aile et emporte avec elle le destin des rois.

Picturae

La gravure de l’édition princeps ne représente pas véritablement ce à quoi pourrait s’attendre le lecteur. En effet, elle montre une corneille royalement coiffée d’une couronne et escortée de trois autres dont l’une picore des graines sur le sol, sans nulle trace du sceptre (v. 3). Dans les éditions suivantes, dès celle de C. Wechel en 1534, le schéma iconographique change du tout au tout pour se conformer à la scène décrite au troisième vers. Dans cette édition de 1534, un sceptre royal, dressé sur un grand socle, est soutenu du bec par deux oiseaux, tandis que d’autres volent en groupe dans le ciel. Dans les éditions de Lyon et de Padoue, le sceptre n’est plus directement maintenu en place par les oiseaux, mais quatre corneilles sont disposées de part et d’autre de façon symétrique, sans qu’elles le touchent. Dans les éditions lyonnaises, le sceptre et les corneilles reposent sur un sarcophage orné d’une tête de Méduse, symbolisant fréquemment la discorde. Cette image semble souligner le message de l’emblème adressant une mise en garde aux rois, en révélant les conséquences fâcheuses de la discorde dans l’État à savoir la mort du souverain.

Structure et style de l’emblème

L’inscriptio Concordiae symbolum reprend le mot concordia cité dans la subscriptio (v. 1) et met ainsi en exergue le thème principal de l’emblème : la concorde dans un sens large, social et politique. L’auteur affirme que les corneilles font preuve entre elles d’une grande concorde et d’une loyauté sans tache. Dans le ← 227 | 228 → premier vers, l’allitération du [k] et l’assonance du [o] mettent en évidence les mots-clé cornicum et concordia. Le vers suivant décrit une scène que les graveurs s’efforceront d’illustrer, avec toutefois un soin particulier dans l’édition de Chrétien Wechel, en montrant deux oiseaux qui tiennent un sceptre. L’adjectif démonstratif haec désigne « ce sceptre » comme celui qui se trouve sous les yeux mêmes du lecteur et donne ainsi l’impression que la subscriptio correspond à la pictura.250 L’image symbolique des corneilles soutenant un sceptre reçoit une interprétation politique (v. 4-6) : les corneilles sont comparées au peuple dont la concorde et la loyauté assurent la stabilité du pouvoir. L’analogie est soulignée par la répétition du verbe stare (v. 2 et 4) ainsi que le choix des deux synonymes concordia et consensu (v. 1 et 4). Dans les deux derniers vers de la subscriptio, la discorde fait irruption et menace de renverser les rois de leur trône. Cette conclusion crée une tension entre concordia (v. 1) et discordia (v. 5).

La variante du deuxième vers

Nous avons privilégié la variante inque vicem nunquam contaminata fides, transmise unanimement par toutes les éditions jusqu’à celle de 1551, parue peu après la mort d’Alciat. D’après le commentaire de l’édition de Padoue, Barthélemy Aneau aurait modifié le texte et remplacé ce vers par mutua statque illis intemerata fides.251 Si les deux variantes se rejoignent quant au sens, il n’en va pas de même pour les caractéristiques lexicales et stylistiques. L’adjectif intemerata est attesté chez Virgile, en particulier pour qualifier la foi inviolée, et se rencontre aussi dans la poésie épique tardive, chez Stace, Silius ou Claudien.252 Il est plus recherché que son synonyme nunquam contaminata. L’adjectif mutua accentue l’idée de la réciprocité des sentiments entre les deux oiseaux et est attesté dans beaucoup d’autres emblèmes sur ← 228 | 229 → le thème de la concorde,253 de l’amitié,254 du mariage255 et de la piété filiale.256 Même si cet adjectif est tout à fait conforme au style d’Alciat, pour des raisons chronologiques, nous choisissons de retenir la première variante du texte, plus ancienne.

De la concorde des corneilles à celle des peuples

Dans l’Antiquité, les corneilles sont réputées pour leur longévité exceptionnelle, attestée chez plusieurs auteurs.257 En revanche, les témoignages sur leur concorde sont suffisamment rares pour que la source d’Alciat puisse être identifiée avec quelque certitude. En effet, dans les Hieroglyphica d’Horapollon, le dessin de deux corneilles, un mâle et une femelle, sert de symbole d’Arès et Aphrodite ainsi que du mariage :

ἑτέρως δὲ τὸν Ἄρεα καὶ τὴν Ἀφροδίτην γράφοντες δύο κορώνας ζωγραφοῦσιν ὡς ἄνδρα καὶ γυναῖκα, ἐπεὶ τοῦτο τὸ ζῷον δύο ᾠὰ γεννᾷ, ἀφ’ ὧν ἄρρεν καὶ θῆλυ γεννᾶσθαι δεῖ.258

L’auteur décrit les mœurs des corneilles et insiste sur la fidélité de leur union, même au-delà de la mort, puisque les individus veufs ne se remarient pas. Il poursuit en expliquant l’origine d’une ancienne coutume grecque : ← 229 | 230 →

τῆς δὲ τοιαύτης αὐτῶν ὁμονοίας χάριν μέχρι νῦν οἱ Ἕλληνες ἐν τοῖς γάμοις· ἐκκορὶ κορὶ κορώνη λέγουσιν ἀγνοοῦτες.259

La subscriptio reprend l’idée de fidélité et d’amour mutuel des corneilles, en insistant sur la réciprocité de leur attachement à travers les mots inter se et inque vicem (v. 1-2). Alciat a très certainement connu la traduction latine des Hieroglyphica par F. Fasanini, en particulier sa traduction de l’expression d’Horapollon τῆς δὲ τοιαύτης αὐτῶν ὁμονοίας χάριν :

huius itaque mirae inter cornices concordiae gratia […].260

Les mots mira inter se concordia (v. 1) sont manifestement calqués sur la version latine de F. Fasanini. L’inscriptio Concordiae symbolum figure, d’ailleurs, en marge de ce passage dans l’édition de Fasanini. Aussi pouvons-nous supposer qu’Alciat s’inspire des Hieroglyphica d’Horapollon, en gardant à sa portée la traduction latine de son ancien maître bolonais.261 Remarquons toutefois que cette croyance sur la concorde exceptionnelle des corneilles se perpétue à la Renaissance. Ainsi Érasme relève-t-il dans les Adages que « la corneille était dans l’Antiquité un symbole de la concorde »,262 en usant des mêmes termes que dans l’inscriptio. Dans les Miscellanea, Ange Politien cite en traduction latine un passage d’Élien263 sur ← 230 | 231 → la concorde des corneilles et affirme qu’elles font preuve entre elles d’une très grande fidélité (inter se fidissimae).264 Alciat se distingue toutefois de tous ces possibles modèles et étend la notion de concorde au-delà de la sphère privée du mariage, à la société dans son ensemble.

Le thème de la Concorde chez Alciat

L’emblème Concordiae symbolum traite du thème de la concorde, gage de stabilité d’un état, et du revers de la médaille, la discorde qui sape les fondements du pouvoir. Alciat partage ses idéaux de paix avec bien d’autres humanistes, comme Érasme de Rotterdam qui oppose, dans le très long adage Dulce bellum inexpertis, les innombrables bienfaits de la paix aux terribles maux de la guerre.265 Alciat consacre à ce sujet plusieurs emblèmes,266 qui partagent un même champ lexical, notamment l’adjectif mutuus, mutuel, et le terme foedus, le pacte ou l’alliance. En choisissant l’image des corneilles, des oiseaux dont l’union conjugale repose sur un amour profond et une loyauté sincère, pour soutenir le sceptre, symbole de pouvoir, Alciat met l’accent sur la nécessité d’assurer la concorde du peuple pour conserver un pouvoir politique stable et solide, notamment à travers le mariage, garant de la cohésion sociale. L’expression consensu populi désigne « la bonne entente du peuple », mais peut aussi revêtir une signification plus spécifique qui apparaît dans les écrits juridiques d’Alciat. Dans le commentaire du De verborum significatione, il discute sur l’origine et la légitimité du pouvoir et utilise la même expression consensu populi que dans l’emblème : ← 231 | 232 →

principio rerum omnium non divina iussione, sed ex populi consensu reges assumpti sunt.267

Alciat commente d’un point de vue juridique « une loi divine » selon laquelle le iustus princeps, c’est-à-dire le chef légitime, est « celui qui règne avec l’assentiment du peuple ».268

L’irruption de la Discorde

Dans le sixième chant de l’Énéide, la Discorde « en délire avec une chevelure de vipères nouée de bandelettes »269 habite les Enfers. Par la suite, elle a souvent été dépeinte sous les traits d’une Furie dans la littérature latine. Par le choix du verbe advolat, Alciat personnifie la discordia et se rattache ainsi à la tradition antique. L’expression discordia praeceps pourrait dériver d’un passage de la Thébaïde de Stace où est racontée de façon très imagée la naissance de la haine entre Étéocle et Polynice qui se partagent le trône. Telle une Furie, la Discorde se pose sur le toit du palais royal et s’insinue dans leur cœur. Les deux frères sont comparés à deux jeunes taureaux rivaux sous le joug et l’auteur de conclure :

haud secus indomitos praeceps discordia fratres / asperat.270

L’expression fata trahit donne également une tonalité poétique au vers suivant. Elle se rencontre assez fréquemment dans la poésie épique et tragique pour exprimer l’impuissance de l’homme face aux atteintes de la fatalité, ainsi dans l’Octavie du pseudo-Sénèque, une pièce sur le thème du pouvoir, sur un fond de rivalité et de complots : ← 232 | 233 →

expectat aliam principis subolem domus ;

me dira miseri fata germani trahunt.271

Ces deux parallèles textuels sont également doublés par un contexte thématique proche, puisque les textes de Stace et de Sénèque décrivent les luttes de pouvoir, causes de ruine et d’affliction. Le choix de ce vocabulaire poétique fortement connoté laisse planer une ombre tragique sur les deux derniers vers, sous forme d’une mise en garde contre les conséquences de l’absence de concorde.

Conclusion

D’après la tradition antique, les corneilles choisissent avec soin leur partenaire auquel elles restent fidèles au-delà de la mort. Leur concorde et leur loyauté mutuelles servent de modèle pour les époux. À la Renaissance, les humanistes mentionnent ce concordiae symbolum, également cité dans la littérature hiéroglyphique, notamment chez Horapollon, sans doute la source de cet emblème. L’inscripitio Concordiae symbolum pourrait dériver de la traduction latine de F. Fasanini des Hieroglyphica d’Horapollon, mais aussi des Adages d’Érasme ou des Miscellanea d’Ange Politien. Alciat a conféré à ce symbole antique de la concorde entre les conjoints une dimension politique et sociale, en comparant la concorde des corneilles à celle des peuples. L’analogie est soulignée par la structure du texte, les allitérations et les répétitions qui mettent en relief les mots-clés concordia et consensu. Déjà, dans le De verborum significatione, Alciat évoquait d’un point de vue juridique la notion de consensus populi, dans le sens d’assentiment du peuple, comme une garantie de la légitimité du pouvoir. Dans l’emblème, il reprend cette expression et étend le champ de son interprétation en suggérant, par la présence des corneilles, que non seulement la bonne entente entre les concitoyens, mais ← 233 | 234 → aussi les unions stables entre époux contribuent à la cohésion sociale et à la stabilité du pouvoir. Les parallèles textuels avec la Thébaïde de Stace et l’Octavie du pseudo-Sénèque confèrent une tonalité tragique aux derniers vers où survient à tire-d’aile la Discorde, prête à faire basculer le destin des rois. Le thème de la concorde du peuple opposée à la discorde, auquel Alciat consacre plusieurs autres emblèmes, semble le préoccuper vivement. Mais quoi d’étonnant dans un temps où les guerres étaient fréquentes et dévastatrices ?

Emblema XLV In dies meliora272

Emblème 45 Mieux de jour en jour

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Rostra novo mihi setigeri suis obtulit anno
  haecque cliens ventri xenia, dixit, habe.
progreditur semper nec retro respicit unquam,
  gramina cum pando proruit ore vorax.
cura viris eadem est, ne spes sublapsa retrorsum5
  cedat, et ut melius sit, quod et ulterius. ← 234 | 235 →

1-2 : MART. 14,71 1 setigeri suis : VERG. Aen. 12,170 4 pando proruit ore : Ov. Met. 15,111-113 5 spes sublapsa retrorsum : VERG. Aen. 2,169-170.

Pour la nouvelle année, un client m’offrit le groin d’un porc hérissé de soies et me dit : – Reçois ce cadeau pour ton ventre. Toujours, il avance, sans jamais regarder en arrière, lorsqu’il se rue avec voracité, le groin retroussé, sur les herbes. Les hommes ont le même souci que l’espoir ruiné s’en aille et que l’avenir soit meilleur.

Picturae

La pictura de l’édition vénitienne, édition princeps de cet emblème, expose sous les yeux du lecteur la tête velue d’un porc, déposée sur un plat (rostra suis v. 1). Dans l’édition lyonnaise, un homme, barbu, coiffé d’une couronne et tenant un sceptre à la main, siège sous un édifice soutenu par des colonnes et orné de tentures. Il est entouré d’une foule de courtisans élégamment vêtus. Un homme d’apparence plus modeste, peut-être le cliens (v. 2), se tient devant lui et lui tend une tête de porc. Cette scène illustre le premier distique en montrant le « cadeau ». Au premier plan, le suidé apparaît, le groin retroussé, avançant tête basse, avec sur son dos l’inscription ulterius (v. 6). L’image semble correspondre à l’interprétation « politique » de Barthélemy Aneau qui relie cet emblème à l’empereur Charles Quint. L’homme à la barbe bifide pourrait en effet représenter le portrait du souverain. Dans l’édition de Padoue,273 un homme debout désigne d’une main un porc à l’échine hérissée de soies qui retourne la terre de son groin, avec au-dessus de son dos l’inscription ulterius, comme dans l’édition lyonnaise ; et de l’autre, deux colonnes entourées d’une banderole qui porte la devise de Charles Quint, plus oltre. Les deux colonnes d’Hercule symbolisent la stabilité et la puissance et figurent dans les armoiries de la royauté espagnole depuis le XVIème siècle. Cette dernière image ← 235 | 236 → n’illustre toutefois pas du tout le premier distique. Ces différents éléments, la devise et les colonnes d’Hercule, invitent à associer cet emblème à Charles Quint,274 alors que ce lien n’apparaissait pas encore dans la gravure de l’édition princeps.

Structure et style de l’emblème

Le premier distique s’inspire d’une épigramme de Martial et relate le don d’une tête de porc par un client à son protecteur. Claude Mignault déduit de l’emploi de mihi (v. 1) qu’Alciat s’est inspiré d’une situation réelle. Il aurait reçu en cadeau d’un paysan une tête de porc, rostra étant probablement une synecdoque.275 La présence du pronom personnel à la première personne donne effectivement l’impression que l’auteur parle de lui-même, mais rien ne le prouve. Alciat pourrait, avec une certaine auto-dérision, se présenter sous les traits d’un patronus certes riche, mais surtout glouton, qui ne songe qu’à son « ventre »,276 auquel son cliens destine son cadeau. Le second distique décrit le comportement de l’animal vorace qui fouille la terre de son groin, toujours en quête de nourriture. Enfin, le dernier distique compare l’attitude du porc qui avance sans se retourner aux hommes qui, toujours, espèrent un avenir meilleur. La répétition des termes retro respicit (v. 3) et retrorsum (v. 5) souligne le rapport entre les deux éléments de la comparaison. L’ensemble de la subscriptio est marqué par des jeux sonores, mettant en relief certains termes par la répétition de sons ou de syllabes semblables dans des mots qui se suivent comme xenia dixit (v. 2), retro respicit (v. 3), proruit ore vorax (v. 4) et spes sublapsa (v. 5). L’expression spes sublapsa retrorsum s’inspire d’un vers de Virgile où est évoqué le désespoir qui s’empare des Grecs après le vol du Palladium.277 Elle donne ainsi une couleur poétique au dernier distique, ← 236 | 237 → renforcée par les nombreuses allitérations. Le dernier vers est ponctué par les rimes internes, à la coupe et à la fin du vers, l’allitération du [t] et la répétition du et :

cedat, et ut melius // sit, quod et ulterius.

Un cadeau de « Saturnales »

Le premier distique de l’emblème In dies meliora s’inspire d’une épigramme de Martial :

iste tibi faciet bona Saturnalia porcus,

 inter spumantes ilice pastus apros.278

À l’occasion des Saturnales, qui se déroulaient à la fin de l’année, les Romains avaient coutume d’échanger de menus cadeaux et exceptionnellement, durant ces jours de fête, les esclaves étaient traités sur un pied d’égalité avec leurs maîtres. Les relations de confiance et de protection entre clients et patrons étaient consolidées, à cette occasion, par des cadeaux. Tiré du quatorzième livre d’épigrammes, intitulé Apophoreta, ce distique décrit et accompagne un présent offert lors des Saturnales, comme le suggère l’emploi du démonstratif iste. Alciat n’évoque pas les Saturnalia, mais situe le cadeau plus ou moins à la même période, pour célébrer la nouvelle année (anno novo v. 1). À cette occasion, un cliens offre à son protecteur le groin d’un porc (rostra suis v. 1), alors que chez Martial, il s’agissait de l’animal entier. Les deux poèmes mentionnent la nourriture de celui qui garnira la table des hommes, ilice ou gramina (v. 4). Le démonstratif haec (v. 2) donne l’illusion, comme le iste de Martial, qu’il s’agit d’un cadeau réel, placé sous les yeux du lecteur. L’occurrence du mot xenia, employé dans le troisième vers comme synonyme savant de donum, souligne le rapprochement thématique avec les épigrammes de Martial dont le treizième livre, où il décrit des cadeaux envoyés à des hôtes, s’intitule Xenia. ← 237 | 238 →

Alciat s’inspire de la thématique de l’épigramme de Martial, mais puise son vocabulaire dans la poésie épique et didactique. Le terme rostrum, employé au pluriel poétique, désigne le bec des oiseaux ou le museau des animaux et, en particulier, chez Cicéron et Ovide, le groin du porc dont il se sert pour retourner la terre ou, chez Ovide, les défenses recourbées du sanglier.279 L’adjectif setiger (v. 1) associé au porc ou au sanglier se rencontre fréquemment en poésie, surtout dans les genres élevés, épique, didactique ou tragique.280

Le porc au « groin retroussé »

Le distique suivant repose sur un passage des Métamorphoses d’Ovide qui décrit un porc offert en sacrifice, parce que, de son groin recourbé, il a déterré les semences et anéanti les espoirs de la récolte :

longius inde nefas abiit et prima putatur

hostia sus meruisse mori, quia semina pando

eruerit rostro spemque interceperit anni.281

Alciat emprunte à Ovide l’expression pando rostro, qu’il varie en remplaçant rostro, déjà cité dans le premier vers, par ore. D’autres éléments peuvent être mis en parallèle : le verbe proruit composé de ruo comme eruerit, gramina, les herbes, qui succèdent aux semina, les semences. Enfin, chez Ovide, le porc détruit « l’espoir » des récoltes futures. L’occurrence du mot spes rappelle le cinquième vers de la subscriptio, mais l’interprétation est très différente. Chez Ovide, le porc détruit tout espoir de récolte en dévorant les semences, alors qu’Alciat le présente sous un ← 238 | 239 → meilleur jour, comme symbole de l’espoir. L’attitude de l’animal qui avance sans se retourner, le groin plongé dans la terre, pourrait également se référer à un passage de Plutarque qui explique l’étymologie du mot « charrue », en grec dérivé du « porc », car cet animal, le premier, aurait enseigné aux hommes à labourer, en retournant la terre avec son groin.282 Les gravures des éditions de Lyon et de Padoue illustrent d’ailleurs avec soin la position de l’animal semblable au soc d’une charrue.

L’espoir d’un avenir meilleur fait courir les hommes

Dans l’emblème In dies meliora, Alciat établit une analogie entre le porc qui avance tête baissée, sans jeter un regard en arrière, toujours avide de nourriture, et les hommes, toujours poussés par l’espoir et projetés dans l’avenir. Par son attitude, l’animal représente un caractère plutôt positif, la ténacité et l’espoir d’un avenir meilleur. Dans les Paraboles, Érasme aborde un thème semblable à travers l’analogie non pas du porc, mais du chien. Le chien, pareil au porc vorax, « dévore aussitôt tout ce qu’il reçoit et, toujours, ouvre sa gueule dans l’espoir d’une proie future ». Il est comparé aux hommes insatiables qui « abandonnent sans y prendre plaisir ce que la fortune leur offre et sont aussitôt prêts à ravir le bien d’autrui ».283 L’adjectif vorax (v. 4), tiré du verbe devorat, et la reprise de spes (v. 5) permettent de rapprocher, au point de vue thématique, cette parabole de notre emblème. Celle-ci dénonce le danger de l’avidité, une forme dénaturée d’espoir, qui consiste à espérer sans cesse accroître les biens. Elle suggère une autre interprétation plus négative de l’emblème, le porc devenant un symbole de l’avidité. ← 239 | 240 →

Le porc, un animal maléfique

Déjà dans l’Antiquité, mais particulièrement au Moyen Âge et à la Renaissance, le porc s’impose comme une personnification du vice.284 Dans l’Odyssée, la magicienne Circé transforme en porcs les compagnons d’Ulysse et, généralement, les exégètes homériques y voient une métaphore de l’intempérance qui rend les hommes semblables à des bêtes.285 Pline l’Ancien affirme qu’« il est le plus stupide des animaux », une réputation perpétuée jusqu’à la Renaissance dans l’adage Sus minervam.286 Dans le troisième livre de l’Énéide, la prophétie de la truie blanche, entourée de ses trente porcelets pour marquer l’emplacement de la nouvelle ville d’Énée, constitue une exception notable au portrait globalement défavorable du suidé.287 L’extraordinaire fécondité des truies, aussi mentionnée dans une fable ésopique,288 semble laisser présager la prospérité future de Rome. Cette caractéristique, également signalée par les naturalistes,289 peut inversement donner lieu à des interprétations négatives. Si le porc est très fécond, il n’y a qu’un pas pour l’ériger en symbole de la luxure et de la débauche. Les auteurs antiques l’associent à la saleté et relèvent qu’il aime « se vautrer dans la fange ».290 Dans les bestiaires médiévaux, il occupe une place de choix comme suppôt de Satan. Il personnifie plusieurs vices, avant tout la saleté et la gloutonnerie, mais aussi la luxure. À peine né, il se rue ← 240 | 241 → sur les mamelles de sa mère en repoussant sans ménagement ses frères. Plus tard, il se nourrit de tout en grande quantité et goulûment, y compris des déchets.291 Sa voracité l’oblige à regarder sans cesse le sol et à plonger son groin dans la terre, sans lever les yeux vers le ciel, c’est-à-dire vers Dieu. Ainsi, il est considéré comme un symbole du péché sous toutes ses formes. L’adjectif épithète vorax (v. 4) rappelle sa mauvaise réputation. Cependant, malgré sa connotation généralement négative, le porc représente chez Alciat une attitude plutôt positive, absente des sources antiques et médiévales. En effet, dans le dernier distique, il n’est pas synonyme de saleté, ni de goinfrerie, mais symbolise plutôt l’espoir qui pousse à entreprendre et à « aller toujours de l’avant ». L’adjectif vorax laisse cependant transparaître une note dissonante. La quête incessante et avide du mieux empêche de profiter des biens présents, trouble l’âme par de vains désirs et, finalement, menace de transformer l’espoir en avidité.

Plus ultra, la devise de Charles Quint

La présence des deux colonnes d’Hercule et la devise plus oltre inscrite sur une banderole dans la pictura de l’édition de Padoue font directement référence à Charles Quint. Cette référence n’apparaît pourtant que tardivement dans l’histoire du Livre d’emblèmes. Charles Quint s’est choisi la devise plus ultra en 1515, alors qu’il n’était pas encore empereur. Rétrospectivement, la devise a reçu plusieurs interprétations qui mettent l’accent tantôt sur les implications morales, tantôt sur le contexte géopolitique de conquête.292 Il s’agit pour Charles Quint d’aller toujours plus loin vers l’Orient et Jérusalem, mais aussi vers l’Occident et les terres nouvellement découvertes, plus loin que ← 241 | 242 → les limites posées par Hercule.293 Les colonnes rappellent le héros grec auquel plusieurs hommes de pouvoir se sont identifiés et qui apparaît souvent dans l’iconographie de la Renaissance et de l’âge baroque. Charles Quint le considérait comme le fondateur de sa lignée. Pourquoi avoir ajouté ces deux éléments dans la pictura, alors qu’Alciat ne signifie pas explicitement, ni dans l’inscriptio, ni dans la subscriptio, qu’il s’adresse à Charles Quint ? En effet, seul le mot ulterius (v. 6) pourrait à la rigueur évoquer la devise de l’empereur plus ultra. La gravure de l’édition princeps ne montre d’ailleurs que la tête de porc. Ce n’est que dans l’édition lyonnaise, préparée par les soins de Barthélemy Aneau, que des personnages sont insérés dans la représentation et que la devise ulterius est inscrite sur le dos du porc. Or, il est peu probable qu’Alciat ait participé au choix de la pictura des éditions lyonnaises puisqu’il se trouvait alors à Pavie et que, malade, il devait mourir en 1550. Barthélemy Aneau, dans son bref commentaire, à la suite de sa traduction française, établit le lien avec Charles Quint sans aucune ambiguïté, en se fondant sur le mot ulterius, cité dans le dernier vers de l’emblème :

Rusticque comparaison d’ung Porceau à l’empereur Charles le quint, sur la sentence de sa divise plus oultre. Donnant à entendre, qu’il fault tousjours proceder de bien en mieulx.294

Il faut reconnaître que la comparaison est audacieuse ! Alciat aurait comparé l’empereur à un porc, un animal symbole de gloutonnerie, de saleté et de luxure. Est-ce une manière de brouiller les cartes ? Il semble cependant que le lien entre cet emblème et Charles Quint n’ait été établi par le français Barthélemy Aneau qu’après la première publication de l’emblème.295 Par la suite, ← 242 | 243 → l’édition anversoise de Christophe Plantin en 1577296 renforce encore cette interprétation par une nouvelle illustration, introduisant les colonnes d’Hercule et la devise de l’empereur, en plus du porc courbé vers le sol. Ainsi, l’interprétation politique de l’emblème s’impose peu à peu par le biais des picturae, sans tenir compte des intentions premières de l’auteur.

Conclusion

Alciat a fait du porc, un animal considéré, dans l’Antiquité et surtout au Moyen Âge, comme un symbole du péché en général, le personnage principal de l’emblème In dies meliora. Le premier distique se réfère à une épigramme de Martial qui accompagne le présent d’un porc, lors des Saturnales. Alciat s’en est inspiré assez librement en évoquant un client offrant une tête de porc pour la nouvelle année. La présence du pronom personnel mihi a suggéré à certains commentateurs qu’Alciat parlait de lui-même en tant que patronus. Les deux vers suivants décrivent le comportement du porc qui, de son groin, retourne la terre avec avidité en quête de nourriture et sans se retourner. Le passage s’inspire, au point de vue lexical et thématique, des Métamorphoses d’Ovide, mais Alciat confère à l’attitude du porc une interprétation morale positive, à la différence du poète latin. Le suidé vorace représente en effet l’espoir qui pousse les hommes à « aller de l’avant » et à sans cesse repousser les limites. Toutefois, la présence de l’adjectif vorax rappelle la gloutonnerie de l’animal et introduit une note discordante : l’espoir peut se transformer en avidité insatiable au point d’empêcher les hommes de profiter du présent et de troubler leur âme. Ainsi, l’ambiguïté du symbole véhiculé par le porc laisse les lecteurs libres de choisir entre diverses interprétations. Dans l’édition lyonnaise accompagnée d’une traduction française, Barthélemy Aneau considère que cet emblème s’adresse à l’empereur Charles Quint, en se basant sur l’occurrence du terme ulterius dans la subscriptio qui rappelle la devise de l’empereur plus ultra. Mais aucun autre indice interne à la subscriptio ou à ← 243 | 244 → l’inscriptio ne vient confirmer son point de vue. Son interprétation, bien que sans doute éloignée des intentions de l’auteur, a cependant influencé de façon déterminante les gravures des éditions ultérieures, en particulier les picturae des éditions de C. Plantin et de P. P. Tozzi où sont représentés deux symboles traditionnellement associés à l’empereur, les colonnes d’Hercule et sa devise plus ultra inscrite sur une banderole.

Emblema XLVII Pudicitia

Emblème 47 La chasteté

illustration

Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

illustration

Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Porphyrio, domini si incestet in aedibus uxor,

 despondetque animum praeque dolore perit.

abdita in arcanis naturae est caussa. sit index

 sincerae haec volucris certa pudicitiae.

1-4 : ATH. 9,388c 2 despondet animum : PLAUT. Merc. 614 ; Mil. 6 ; 1053.

Si l’épouse se déshonore dans la maison du maître, la poule sultane perd courage et en meurt de douleur. La raison en est cachée dans les mystères de la nature. Que cet oiseau soit le signe certain d’une chasteté sincère. ← 244 | 245 →

Picturae

L’emblème Pudicitia n’est publié qu’en 1549. Aussi le nombre de picturae est-il restreint. Toutes suivent le même modèle iconographique. L’effigie de l’oiseau est figurée sur un bouclier accroché à un arbre par un ruban.

Structure et style de l’emblème

L’inscriptio reprend le mot pudicitia cité dans la subscriptio – l’hyperbate le place en évidence à la fin du dernier vers, éloigné de l’adjectif sincerae – et met en exergue le thème de l’emblème, la chasteté. Le nom du porphyrio, le héros de l’emblème, apparaît quant à lui au début du premier vers. Dans le premier distique, Alciat décrit le comportement étrange de l’oiseau. Lorsqu’il est témoin d’un acte adultère, il se décourage et se suicide, signalant ainsi le forfait commis dans la maison du maître. L’expression despondet animum (v. 2) se rencontre fréquemment chez Plaute et pourrait donc être un souvenir de lecture presque inconscient.297 Dans le distique suivant, l’oiseau est présenté comme le symbole (index) de la chasteté. Le terme arcana désigne tout ce qui demeure secret, mais aussi plus spécialement les mystères à caractère religieux.298 Le pléonasme créé par l’adjectif abdita, joint à in arcanis, renforce l’antithèse avec index certa, le « signe certain » que représente l’oiseau, comme si l’emblème dévoilait, par son sens allégorique, un pan des mystères de la nature.

Le porphyrio dans la littérature antique

Le nom du porphyrio, en lien avec la couleur πορφυρέος, trahit ses origines grecques. L’oiseau au plumage bleu sombre doit son nom à la teinte rouge de son bec et de ses pattes. Il peut, semble-t-il, être identifié à la poule sultane, un oiseau qui, bien qu’assez répandu dans l’Antiquité, ne fait que de passagères apparitions ← 245 | 246 → dans la littérature.299 En Grèce et à Rome, elle s’élève pour servir d’oiseau de compagnie, si bien qu’il n’est guère étonnant qu’Alciat la place dans « la maison du maître ». Elle figure parmi les Apophoreta de Martial qui plaisante sur l’homonymie de son nom avec celui du chef des géants qui avait tenté de renverser Zeus et celui d’un célèbre aurige.300 Déjà auparavant, Aristophane, dont Alciat connaissait fort bien les comédies, jouait sur la ressemblance entre le nom de l’oiseau et celui du géant, dans sa pièce des Oiseaux.301 Le naturaliste Pline l’Ancien décrit son apparence, son comportement et son aire de répartition.302 C’est toutefois sur des sources grecques que repose notre emblème.

La délation éclipsée par la chasteté

Alciat s’inspire principalement, pour décrire le comportement du porphyrion, des Deipnosophistes d’Athénée :

Πολέμων δ’ ἐν πέμπτῳ τῶν πρὸς Ἀντίγονον καὶ Ἀδαῖον πορφυρίωνά φησι τὸν ὄρνιν διαιτώμενον κατὰ τὰς οἰκίας τὰς ὑπάνδρους τῶν γυναικῶν τηρεῖν πικρῶς καὶ τοιαύτην ἔχειν αἴσθησιν ἐπὶ τῆς μοιχευομένης, ὥσθ’ ὅταν τοῦθ’ ὑπονοήσῃ προσημαίνει τῷ δεσπότῃ, ἀγχόνῃ τὸ ζῆν περιγράψας.303 ← 246 | 247 →

Alciat emprunte à ce passage le contenu du premier distique, à savoir que la poule sultane surveille de près la maîtresse de maison et qu’elle se tue si elle la surprend en flagrant délit d’adultère. Athénée précise cependant que l’oiseau « s’étrangle », alors qu’Alciat se contente de dire qu’« il meurt de douleur ». Alciat ne considère que le côté positif de l’oiseau, en le désignant comme un modèle de pudicitia, tandis qu’Athénée le présente comme un délateur puisqu’il dénonce l’épouse infidèle à son mari. En 1546, soit très peu de temps avant la première publication de l’emblème (1549), paraissent à Bâle les Historiae de J. Tzetzes, accompagnées d’une traduction latine. L’oiseau y est qualifié de temperans et présenté comme un exemple de temperentia, qualité proche de la pudicitia que lui attribue Alciat.304 Tzetzes le place toutefois en compagnie d’une prostituée (πόρνην), affirmant qu’il meurt dès qu’il en aperçoit une, et n’évoque pas, comme dans notre épigramme, la surveillance étroite qu’il exerce sur les femmes mariées (v. 1 uxor). Ainsi, l’emblème se rattache davantage au passage des Deipnosophistes. De l’attitude de la poule sultane décrite par Athénée, Alciat ne retient que l’essentiel. Il semble vouloir suggérer que ← 247 | 248 → son comportement découle moins de la « délation » que de l’horreur que lui inspire l’infidélité de l’épouse légitime sous le toit même de son mari. Il transforme ainsi l’oiseau en symbole de la seule vertu de chasteté, peut-être sous l’influence des Historiae de Tzetzes.

Conclusion

L’emblème 47 Pudicitia puise dans les secrets de la nature une leçon morale utile aux hommes. Il expose la faculté étonnante du porphyrion, un oiseau domestiqué dans l’Antiquité, aussi appelé poule sultane, de repérer les femmes adultères. Alciat s’inspire nettement d’un passage des Deipnosophistes d’Athénée qui relate le comportement de la poule sultane. Lorsqu’elle s’aperçoit qu’une femme mariée se déshonore, elle en meurt de désespoir. Toutefois, Alciat ne précise pas le genre de mort, tandis que sa source parle de la pendaison volontaire. Alors qu’Athénée attribue à l’oiseau le rôle de délateur auprès du mari trompé, Alciat le présente comme le symbole de la seule pudicitia, en se souvenant peut-être des Historiae de J. Tzetzes tout récemment imprimées et traduites en latin au moment de la publication de l’emblème 47. Ainsi, il gomme, ou du moins atténue, les aspects négatifs de son caractère. Si même un oiseau est capable d’éprouver de la honte et du désespoir au point de se donner la mort lorsqu’il est confronté à l’adultère, qu’en est-il des hommes ? La portée morale de l’emblème n’est que suggérée par l’attitude exemplaire de l’oiseau qui devrait susciter la réflexion des lecteurs, leur indignation et peut-être les remords… ← 248 | 249 →

Emblema XLIX In fraudulentos

Emblème 49 Contre les trompeurs305

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Parva lacerta atris stellatus corpora guttis
 stellio, qui latebras et cava busta colit,
invidiae pravique doli fert symbola pictus,306
 heu nimium nuribus cognita zelotypis.
nam turpi obtegitur faciem lentigine, quisquis,5
 sit quibus immersus stellio, vina bibat.
hinc vindicta frequens decepta pellice vino,
 quam, formae amisso flore, relinquit amans.

1 stellatus corpora guttis : OV. Met. 5,461 2 cava busta : OV. Am. 3,9,37-38 ; PLIN. Nat. 30,89 4 heu nimium …cognita : OV. Trist. 2,180 5-6 : PLIN. Nat. 29,73 et ALCIATUS, Parergon iuris libri III, 1,46 (p. 65) 8 amisso flore : CATULL. 62,46. ← 249 | 250 →

Le petit lézard coloré, le stellion, au corps constellé de gouttes noires, qui vit dans des cachettes et au creux des tombeaux, est le symbole de la jalousie et de la tromperie retorse, symbole hélas trop connu des jeunes femmes jalouses ! En effet, quiconque boit du vin dans lequel un stellion a été trempé, voit son visage se couvrir de taches honteuses. De là vient une vengeance fréquente : lorsque la maîtresse a été trompée par le vin, son amant l’abandonne, une fois fanée la fleur de sa beauté.

Picturae

Dans toutes les éditions, le lézard, bien reconnaissable à sa longue queue, à ses pattes griffues et à son corps écailleux, occupe le centre de la vignette. Les gravures n’illustrent que le premier distique, en se focalisant sur le stellio. L’image de l’édition princeps accentue particulièrement les « taches en forme d’étoiles » qui recouvrent le dos du lézard,307 tandis que les picturae des deux autres éditions insèrent le reptile dans un décor de rochers, propre à évoquer les latebras (v. 2) où il a coutume de se réfugier.

Structure et style de l’emblème

L’emblème se fonde sur l’apparence et les propriétés du stellio ou gecko, présenté comme le symbole de la jalousie (invidiae) et de la tromperie (pravi doli) (v. 3). L’inscriptio In fraudulentos ne retient cependant que l’un de ces traits de caractère. Aussi, le commentaire de l’édition de Padoue suggère de modifier l’inscriptio en ajoutant aux trompeurs (fraudulentos) les jaloux (invidos).308 Dans le premier distique, Alciat décrit l’habitat et l’apparence de ce petit lézard. Il joue sur l’étymologie en rapprochant son nom stellio de l’adjectif stellatus. Le quatrième vers sert de transition entre la description du gecko et une anecdote sur les femmes jalouses. Il s’ouvre par la formule virgilienne heu nimium, très souvent imitée par les poètes dès le début du Ier siècle ap. J.-C. Alciat pourrait s’être inspiré des Tristes d’Ovide où se rencontre ← 250 | 251 → la même alliance de mots virgilienne heu nimium, jointe au participe cognita.309 Le terme zelotypis crée le lien entre l’animal symbole de l’invidia et le trait de caractère des jeunes femmes. Il se rencontre assez rarement dans la littérature latine classique, mais très fréquemment chez les auteurs chrétiens et tardifs. Dans les vers suivants (v. 5-8), Alciat décrit un philtre magique réalisé à partir du stellion, qui transfère les taches noires de l’animal sur la peau de celui qui en boit. L’assonance du [i] et surtout l’allitération du [s] suggèrent, par cette sonorité sifflante, la présence du reptile dans le breuvage maléfique : « […] quisquis, / sit quibus immersus stellio, vina bibat. » Enfin, le dernier distique se conclut par l’évocation de la vengeance des femmes jalouses qui se servent du poison confectionné à base de gecko mélangé à du vin pour nuire à leurs rivales. L’expression formae amisso flore joue sur la métaphore poétique de la beauté comparée à une fleur, attestée notamment chez Catulle, où la jeune vierge est comparée à une fleur intacte qui, une fois flétrie, « une fois son corps souillé, perd la fleur de sa chasteté ».310 Les deux parallèles textuels avec les Tristes d’Ovide et l’Hyménée de Catulle pourraient toutefois n’être que des souvenirs de lecture, en raison du contexte très différent.

Le stellion étoilé, de la poésie ovidienne à l’Histoire naturelle de Pline

Alciat, dans le premier distique, dévoile l’étymologie du gecko. Il rapproche le substantif stellio de l’adjectif stellatus, en s’inspirant très nettement du mythe étiologique des Métamorphoses d’Ovide. Cérès recherche désespérément sa fille Proserpine et, épuisée par sa course incessante, frappe à une humble ← 251 | 252 → chaumière. Une paysanne lui offre une boisson mêlée de graines d’orge. En voyant la déesse assoiffée se désaltérer, un enfant se moque d’elle. Outragée, elle lui jette le contenu de sa coupe et, aussitôt, le visage du garçon s’imprègne de taches, ses bras se muent en pattes, il rapetisse et une queue lui pousse. L’enfant insolent est ainsi transformé en un tout petit lézard qui s’empresse de se réfugier dans une cachette et dont le nom rappelle la couleur de son corps tacheté :

fugit anum latebramque petit aptumque colori

nomen habet variis stellatus corpora guttis.311

Alciat emprunte à Ovide l’expression stellatus corpora guttis qui occupe la même position métrique à la fin du premier vers de la subscriptio. Il remplace toutefois l’adjectif variis par atris, pour des raisons métriques. Il reprend en outre du passage ovidien le terme latebram. Isidore de Séville répète à son tour ces vers d’Ovide, mais ajoute que le stellio doit son nom aux taches en forme d’étoiles qui recouvrent son dos.312 Il utilise le même adjectif pictus qu’au troisième vers de l’emblème.

Pline mentionne aussi le stellio à plusieurs reprises dans son Histoire naturelle. Il décrit notamment son habitat de prédilection, lieux voûtés ou tombeaux, qu’Ovide avait aussi brièvement mentionné, en ajoutant toutefois :

observant cubile eius aestatibus ; est autem in loricis ostiorum fenestrarumque aut camaris sepulchrisve.313

Alciat a tiré de ce passage l’idée que le lézard vit « au fond des tombeaux », mais emprunte à Ovide, pour l’exprimer, la formule cava busta (v. 2). En effet, dans un distique des Amores, l’expression se rencontre associée au participe du verbe colit : ← 252 | 253 →

colentem / mors gravis a templis in cava busta trahet.314

Le contexte très différent laisse cependant subsister le doute : est-ce un emprunt conscient ou une réminiscence involontaire ?

Un lézard toxique

Le stellio, ἀσκαλαβώτης ou γαλεώτης en grec, peut être identifié avec le gecko, une sorte de petit lézard dont il existe actuellement plusieurs espèces. Il a été observé et étudié pour la première fois par Aristote qui le classe parmi les animaux quadrupèdes ovipares, au corps recouvert d’écailles.315 Les Anciens ont observé sa mue et sa capacité de régénérer sa queue ou même de se reconstituer s’il vient à être coupé en deux.316 Impressionnés par ce prodige, ils lui ont souvent attribué des propriétés magiques ou médicinales.317 Alciat livre la recette d’un philtre, préparé à base de gecko trempé dans du vin (v. 5-6). Les gouttes noires (guttis) qui parsemaient le corps du reptile, dans le premier vers, sont transférées sur le visage de la malheureuse victime et se transforment en honteuses taches de rousseur (lentigine). Alciat s’inspire de Pline l’Ancien, expliquant qu’« à partir du gecko l’on fabrique une potion maléfique » :

fit enim e stelionibus malum medicamentum ; nam cum inmortuus est vino, faciem eorum, qui biberint, lentigine obducit.318

Alciat emprunte à ce passage les termes faciem, vino/vina et lentigine : ← 253 | 254 →

nam turpi obtegitur faciem lentigine, quisquis,

 sit quibus immersus stellio, vina bibat.

Il remplace le pluriel eorum qui biberint par le singulier quisquis bibat, le verbe actif obducit par le passif de sens similaire obtegitur. À la suite de ce changement, le terme faciem, bien qu’il soit employé au même cas, se construit chez Alciat comme un accusatif de relation dépendant de obtegitur, alors que chez Pline, il est complément d’objet direct de obducit. Le participe immersus (v. 6) rappelle inmortuus. Ce changement, laissant entendre qu’il suffit de tremper le gecko dans le vin pour l’empoisonner, est rendu nécessaire par la métrique. Pline l’Ancien poursuit en suggérant une utilisation de ce poison propre à donner des idées aux femmes jalouses ainsi qu’à Alciat :

ob hoc in unguento necant eum insidiantes paelicum formae.319

Dans le dernier distique, Alciat se réfère à la vengeance féminine sans pitié, en s’inspirant toujours de Pline l’Ancien, comme l’atteste l’utilisation des mêmes termes formae et paelicum. Chez lui, le gecko est trempé dans du vin, non dans du parfum, mais les intentions sont tout autant mauvaises que chez le naturaliste. Alciat fusionne ainsi les deux remarques de Pline. Il complète le tableau de la vengeance particulièrement retorse des femmes jalouses par l’enchaînement des conséquences. En empoisonnant le vin, elles priveront leur rivale non seulement de leur beauté, mais aussi, du même coup, de leur amant.

Espèce de…gecko

Le stellio, utilisé dans plusieurs philtres magiques et autres confections d’amulettes, ne jouissait pas d’une bonne réputation. Dans l’Antiquité romaine, stellio sert même d’insulte pour désigner un trompeur. Ainsi, dans les Métamorphoses d’Apulée, Vénus en personne, outragée et bafouée, maudit son fils Cupidon en le traitant de stellio.320 Peut-être Alciat s’est-il souvenu de ← 254 | 255 → ce passage pour composer cet emblème et mettre en relation le stellio trompeur et la femme abandonnée qui aspire à se venger. Pline l’Ancien mentionne lui aussi le nom du stellion comme une injure, en expliquant son origine. De fait, le gecko s’empresse de dévorer son exuvie pour empêcher les hommes de la récupérer et déploie à cet effet une ruse extraordinaire :

operae pretium est scire quo modo praeripiatur, cum exuerit, membrana hiberna alias devoranti eam, quoniam nullum animal fraudulentius invidere homini tradunt, inde stelionum nomine in maledictum translato.321

L’inscriptio de l’emblème In fraudulentos pourrait dériver de l’expression nullum animal fraudulentius utilisée par Pline. Le gecko comme symbole de l’invidia dérive probablement aussi de ce passage. En effet, le verbe invidere, employé par Pline, rappelle le substantif invidiae (v. 3).

Du crimen stellionatus au symbolisme

Du nom du stellio dérive non seulement l’insulte, mais aussi le crimen stellionatus,322 une notion de droit romain qu’Alciat a commentée dans son Parergon iuris. Il s’agit d’un crime qui consiste à vendre ou engager frauduleusement quelque chose qui ne nous appartient pas ou qui est déjà hypothéqué, mais il englobe également les cas « de fraude ou de ruse », lorsque « le titre d’accusation fait défaut ».323 Alciat en explique l’origine, donnant l’étymologie du mot stellionatus, dérivé du lézard, qu’il nomme lacerta stellata, une expression proche de lacerta stellatus (v. 1). Il fait ainsi une allusion directe au mythe étiologique ovidien, ← 255 | 256 → mentionné également avec précision à la fin du chapitre.324 Il cite également deux passages de Pline. Le premier explique l’origine de l’insulte et le caractère « jaloux » du stellion ; le second rapporte précisément la recette du vin empoisonné par le gecko et ses propriétés néfastes. Chacun de ces deux passages fait ressortir un aspect négatif du reptile, mis en relief par la répétition des sive, la jalousie et la tromperie.325 Ainsi, l’auteur lui-même nous renseigne sur ses sources. Des deux anecdotes empruntées à Pline, il ne retient dans l’emblème que la seconde, tout en maintenant les deux traits de caractère que symbolise le stellion, mis en évidence dans le chapitre consacré au crimen stellionatus. La comparaison du texte juridique et de la subscriptio de l’emblème nous montre comment Alciat sélectionne des textes, les rassemble et procède à une synthèse. Aux deux passages de Pline l’Ancien, il associe le vocabulaire poétique d’Ovide, également convoqué dans les Parerga comme caution onomastique, sans toutefois que ne soit évoquée l’expression stellatus corpora guttis (v. 1). Il reste quelques traces du jargon juridique ainsi, dans l’expression pravique doli (v. 3), semblable au dolus malus, défini par le Digeste comme la « mauvaise foi » ou la « tromperie ».326 Alciat combine l’ensemble de façon à livrer une leçon ← 256 | 257 → aussi bien juridique327 que morale adressée aux trompeurs et aux jaloux qui devraient se reconnaître sous les traits du reptile malfaisant. Tout se passe comme si les taches qui parsèment le corps du lézard s’imprimaient non seulement sur le visage des victimes des trompeurs et des jaloux, mais aussi dans l’âme de ceux qui sont empoisonnés par ces deux vices.

Conclusion

L’emblème In fraudulentos s’en prend aux trompeurs et aux jaloux, symbolisés par un petit lézard au corps constellé de taches noires. Le premier distique décrit l’apparence de ce reptile et son habitat, en s’inspirant essentiellement d’Ovide, dans le choix du vocabulaire poétique et le contenu, mais aussi, de façon moins marquée, d’Isidore de Séville et de Pline l’Ancien. Le stellion ou gecko, par son comportement et ses propriétés maléfiques, incarne deux défauts : la jalousie, parce qu’il s’empresse de dévorer sa peau pour empêcher les hommes de s’en servir comme remède, et la tromperie, car il empoisonne le vin et fait apparaître des taches sur la peau de ceux qui en ont bu sans se douter de rien. Pour créer cet emblème, Alciat synthétise deux passages de Pline l’Ancien déjà cités dans son Parergon juris. Certes, il réutilise ou recycle la matière de ses travaux juridiques, mais la remanie entièrement et la rehausse par la langue poétique ovidienne. Alciat semble créer une sorte d’aide-mémoire sur cette notion du crimen stellionatus, difficile à définir en droit romain, en l’associant au stellio, sous la forme brève et imagée de l’emblème, bien qu’il ne faille pas se limiter à cette lecture purement juridique. ← 257 | 258 →

Emblema L Dolus in suos

Emblème 50 La ruse employée contre les siens328

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Altilis allectator anas et caerula pennis,
 assueta ad dominos ire redire suos,
congeneres cernens volitare per aera turmas,
 garrit in illarum se recipitque gregem,
praetensa incautas donec sub retia ducat.3295
 obstrepitant captae,330 conscia at ipsa silet.
perfida cognato se sanguine331 polluit ales,
 officiosa aliis, exitiosa332 suis.

1 allectator : COLUM. 8,10,1 et ARIST. HA 613a,22-23 ex ALCIATUS, Parergon iuris libri VII posteriores, 9,11 (p. 84) caerula : AUSON. XXVII,1,12-16 2 ire redire suos : MART. 12,60,10 5-8 : AESOP. 209 7 cognato sanguine : VERG. Aen. 12,29. ← 258 | 259 →

Le canard aux plumes bleues, engraissé pour servir d’appât, habitué à s’éloigner et à revenir auprès de ses maîtres, apercevant un groupe de ses congénères en train de voler dans les airs, cancane et se joint à leur vol, jusqu’à ce qu’il amène les imprudents sous les filets tendus. Prisonniers, ils caquettent, mais lui-même, complice, se tait. L’oiseau perfide s’est souillé du sang de ses proches parents, asservi à autrui et funeste pour les siens.

Picturae

La gravure de l’édition vénitienne contraste avec les picturae des éditions ultérieures. Elle illustre la scène décrite dans la subscriptio (v. 5), montrant le traître qui se tient à l’écart et attire les autres canards sous le filet maintenu par une corde, prêt à s’abattre sur eux. Par la suite, les graveurs ajoutent deux personnages qui représentent les domini (v. 2). Dissimulés derrière un arbre, ils tendent le filet où les canards en vol semblent tomber. Dans l’édition lyonnaise, le traître est placé au centre du piège et semble y attirer l’un des autres oiseaux avec son bec. Ce détail cherche à figurer, en conformité avec son sens étymologique, l’expression allectator anas, dérivée du verbe allicio qui signifie attirer à soi. En revanche, dans l’édition de Padoue, les volatiles sont moins nombreux et le rabatteur ne se distingue pas des autres par son attitude, rendant cette image moins fidèle au texte.

Structure et style de l’emblème

L’emblème Dolus in suos relate une anecdote inspirée d’une fable d’Ésope. Le titre résume le comportement dénoncé dans la subscriptio : la ruse employée contre les siens et la trahison. Le premier vers décrit le canard domestiqué et engraissé uniquement pour servir d’appât et s’ouvre par une assonance du [a] et une allitération du [l] qui mettent en évidence le principal protagoniste : « altilis allectator anas et caerula pennis […]. » Les trois vers suivants exposent le fonctionnement du piège. Le canard, dès qu’il aperçoit ses congénères, se joint à leur vol et les attire dans les filets par ses cris. La clausule ire ← 259 | 260 → redire suos évoque un vers de Martial.333 Alciat songe-t-il avec ironie au banquet de l’épigramme antique que le canard asservi trouvera auprès de ses maîtres en récompense de sa félonie ? Le verbe garrit (v. 4) est mis en évidence par l’enjambement. L’antithèse obstrepitant/silet (v. 6), marquée par la position des deux verbes placés en tête et fin de vers, la coupe du pentamètre et les sonorités, soulignent les attitudes opposées des prisonniers et du complice : « obstrepitant captae, // conscia at ipsa silet. » L’expression sanguine cognato (v. 7), qui rappelle un vers de l’Énéide, donne une tonalité épique et dramatique à la scène.334 L’hyperbate éloigne le nom ales de son adjectif épithète perfida, aux deux extrémités du vers, afin d’accentuer son trait de caractère dominant. Les doubles antithèses officiosa/exitiosa et aliis/suis (v. 8), marquées par la coupe du pentamètre, le parallélisme de construction et les homéotéleutes, résument la duplicité et l’horreur de la trahison : « officiosa aliis,// exitiosa suis. »

Le portrait du canard

Dans le premier vers, Alciat dresse le portrait d’un oiseau aux plumes bleues, nommé anas qui peut être assimilé au canard colvert.335 Dans l’Antiquité, les canards sauvages étaient chassés ou capturés pour être élevés, selon des principes exposés par Varron et Columelle, afin de garnir les riches tables.336 L’épithète altilis et l’évocation des maîtres (dominos) font référence à l’engraissage et donc à l’élevage.337 Le poète Ausone ← 260 | 261 → envoie en cadeau à un ami des grives prises dans les filets, mais aussi des canards mâles capturés dans un étang voisin qu’il décrit minutieusement avec leurs pieds palmés, leur large bec, leurs pattes pourpres, leur plumage irisé et leur cou qui rivalise avec celui des colombes.338 La mention des oiseaux capturés dans des filets, les caractéristiques physiques propres aux canards et surtout l’occurrence du mot caerula, bien qu’il ne soit pas directement associé aux anates chez Ausone,339 suggèrent qu’Alciat s’est inspiré de ce poème pour composer son emblème. Les vers suivants décrivent le comportement du canard en utilisant des termes spécifiques. Le verbe garrit (v. 4) désigne les cris des chiens, des grenouilles, des oiseaux ou des hommes, en particulier des bavards et des sots, surtout dans la comédie. Ainsi, il est attesté chez Plaute et Térence, Horace et Martial. Du verbe garrire dérive l’adjectif garrulus, très souvent associé aux oiseaux dans l’Antiquité, de même que chez Alciat.340 Alors que les grues dans l’emblème 17 formaient une troupe (agmen), les canards s’assemblent en vols appelés greges (v. 4). Dans la littérature antique, Varron parle spécifiquement de greges anatium.341 Ces nombreux termes renvoient aussi bien à la langue poétique que scientifique.

La technique de l’allectator avis

La technique décrite par Alciat est utilisée dans l’Antiquité pour capturer les pigeons et les tourterelles plutôt que les canards. Aristote évoque des oiseaux aveuglés, élevés spécialement pour servir d’appât et Aristophane, tout comme Ésope, précise qu’ils ← 261 | 262 → sont attachés au filet.342 Chez les Latins, Columelle parle de grives « élevées par les oiseleurs pour servir d’appâts » et utilise, comme Alciat, le substantif allectator, unique attestation chez les auteurs antiques.343 Alciat lui-même, dans un passage du Parergon iuris, fait allusion à cette pratique. Il propose de corriger palestrio en paleutrio dans un vers de Plaute344 et explique, à cette occasion, le sens du terme allectator avis, en donnant les références du passage d’Aristote. Il relève que le terme s’emploie habituellement pour les pigeons ou les colombes, mais aussi pour les canards. Il poursuit en citant sa propre épigramme, mais avec de nombreuses variantes textuelles.345 Il indique la cible visée par l’emblème, en disant que le terme allectator s’applique à un « imposteur aguerri » et à un « esclave ».346

Le modèle de la fable ésopique

L’anecdote relatée dans l’emblème Dolus in suos, reprend la trame de la fable d’Ésope L’oiseleur et les pigeons :

ὀρνιθοθήρας πετάσας τὰ λίνα ἐκ τῶν ἡμέρων περιστερῶν προσέδησεν· εἶτα ἀποστὰς αὐτὸς πόρρωθεν ἀπεκαραδόκει τὸ μέλλον. ἀγρίων δὲ ταύταις προσελθουσῶν καὶ τοῖς βρόχοις συμπλακεισῶν προσδραμὼν συλλαμβάνειν αὐτὰς ἐπειρᾶτο. τῶν δὲ αἰτιωμένων τὰς ἡμέρους, εἴγε ὁμόφυλοι οὖσαι αὐταῖς τὸν δόλον οὐ προεμήνυσαν, ἐκεῖναι ὑποτυχοῦσαι ἔφασαν· ἀλλ’ ἡμῖν γε ἄμεινον δεσπότας φυλάττεσθαι ἢ τῇ ἡμετέρᾳ συγγενείᾳ χαρίζεσθαι. ← 262 | 263 → οὕτω καὶ τῶν οἰκετῶν οὐ μεμπτέοι εἰσίν, ὅσοι δι’ ἀγάπην τῶν οἰκείων δεσποτῶν παραπίπτουσι τῆς τῶν οἰκείων συγγενῶν φιλίας.347

Tout comme dans l’emblème, la technique de capture utilise des oiseaux vivants servant d’appât pour attirer les proies dans les pièges, si ce n’est qu’Alciat substitue aux pigeons un unique canard. Il ne mentionne pas l’ὀρνιθοθήρας, l’oiseleur, mais utilise le terme dominos (v. 2) traduction des δεσπότας et δεσποτῶν, cités à la fin de la fable. Les filets tendus (praetensa retia v. 5) font écho aux λίνα dépendant du participe aoriste πετάσας, au nominatif, de sens similaire. La fin de la fable ressemble à la subscriptio, non seulement par son contenu mais aussi par sa structure. En effet, au dernier vers, l’antithèse entre aliis/suis correspond à celle entre δεσπότας/συγγενείᾳ, les maîtres et les parents. Alciat y ajoute cependant des figures de style renforcées par la coupe du pentamètre. Il supprime la morale qui tend à excuser la trahison de l’oiseau. Il présente le traître négativement et se contente d’énoncer sa duplicité. Il synthétise la fable en réduisant le rôle de l’oiseleur pour se concentrer sur le comportement des oiseaux. Il se plaît à décrire la manœuvre du rabatteur qui, au contraire de la fable, n’est pas attaché, impuissant, au filet, mais joue un rôle actif, en criant et en se joignant au vol de ses congénères pour les attirer. Alors qu’Ésope répétait l’opposition entre l’obéissance aux maîtres et la trahison des parents, une fois dans le discours direct, puis une seconde fois dans la morale, Alciat n’en garde qu’une seule mention et supprime l’intervention au discours direct des oiseaux pris au piège. En effet, il passe sous silence les accusations des malheureuses proies ← 263 | 264 → qu’il résume par l’antithèse entre leurs cris désespérés (obstrepitant) et le silence coupable du complice (silet). Ainsi, Alciat non seulement condense le récit ésopique et le versifie, mais accentue aussi la perversité du traître, en lui attribuant le rôle plus actif de rabatteur dans le dispositif du piège.

L’adage d’Érasme et le proverbe grec

Dans l’adage Sedens columba, Érasme raconte également la stratégie des oiseleurs qui placent sur le filet une colombe aveuglée pour attirer les autres. Il emprunte ce proverbe à la Souda.348 Il propose de l’appliquer « à ceux qui feignent l’innocence »349 et ajoute ainsi la notion de tromperie, mais sans mettre l’accent sur la trahison des siens, comme le fait Alciat. Contrairement à l’adage, où la colombe servant d’appât, aveuglée et attachée au filet, était elle-même victime de la cruauté des hommes, le canard de l’emblème semble être rétribué pour sa complicité au point d’engraisser (altilis v. 1). La confrontation de l’emblème à l’adage dévoile l’originalité d’Alciat par rapport à l’interprétation des sources antiques. En omettant la morale, il laisse le lecteur libre de choisir : s’en prend-il seulement aux trompeurs et aux traîtres ou aussi, indirectement, aux imprudents qui se laissent berner ?

Conclusion

La fable d’Ésope L’oiseleur et les pigeons offre bien plus qu’une trame à l’emblème Dolus in suos. Alciat y puise non seulement la description de la technique de chasse, également mentionnée ← 264 | 265 → par les naturalistes Aristote et Columelle, ainsi que par Aristophane, mais aussi l’interprétation morale qui transforme l’oiseau appât en symbole de la trahison envers les siens. Il supprime cependant la morale d’Ésope et transforme la fable en prose en une épigramme, y ajoute des jeux sonores, des antithèses et des parallélismes de construction, des expressions poétiques souvenirs probables de Martial, Ausone ou Virgile et des termes techniques tirés des naturalistes. Il remplace les pigeons par un unique canard en s’inspirant peut-être, comme semble l’attester l’occurrence de l’adjectif caerula dans la description du plumage, d’un poème d’Ausone qui décrit des grives prises au filet et des canards capturés dans des marais. Alciat va plus loin encore : en donnant un rôle plus actif au canard dans la mise en œuvre du piège et en suggérant qu’il reçoit une récompense en nourriture pour prix de sa complicité, il accentue la cruauté de la trahison et rend ainsi plus sombre le portrait du trompeur.

Emblema LI Maledicentia350

Emblème 51 Médisance

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 265 | 266 →

Archilochi tumulo insculptas de marmore vespas

 esse ferunt, linguae certa sigilla malae.

1-2 : AP 7,71 1 de marmore : VERG. Aen. 4,457 2 linguae…malae : VERG. Ecl. 7,28 ; AP 7,69.

Sur la tombe d’Archiloque ont été sculptées, dit-on, dans le marbre, des guêpes, signe certain d’une mauvaise langue.

Picturae

Dans l’édition vénitienne, édition princeps de l’emblème Maledicentia, la subscriptio n’est accompagnée d’aucune illustration. Dans l’édition lyonnaise, les guêpes en essaim survolent la tombe où est inscrit le nom d’Archiloque. Ainsi, la pictura ne respecte pas scrupuleusement le contenu de la subscriptio. En effet, les guêpes auraient dû être gravées (insculptas) dans le marbre, comme dans l’édition de 1621, où, par contre, l’inscription désignant le propriétaire du tombeau ne figure plus.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème Maledicentia se contente de nommer le trait de caractère dominant du poète Archiloque et met en exergue le thème, suggéré par l’expression malae linguae (v. 2) placée dans une structure embrassée : linguae certa sigilla malae. La subscriptio s’inspire, comme plusieurs autres emblèmes tumuli,351 d’une épigramme funéraire de l’Anthologie grecque.352 Elle décrit la tombe du poète iambique Archiloque dont le nom est placé en évidence en tête du premier vers. Le verbe ferunt indique que la subscriptio rapporte un fait bien connu et incite le lecteur à rechercher la source de l’anecdote dans la littérature antique. L’expression de marmore pourrait provenir de Virgile ou d’Ovide, où elle est utilisée à plusieurs reprises dans la même position de l’hexamètre, tantôt à propos ← 266 | 267 → d’un temple, tantôt d’une statue.353 À travers la description du tombeau, l’épigramme grecque, tout comme celle d’Alciat à sa suite, établit une analogie entre la langue pénétrante du poète et l’aiguillon acéré des guêpes. Le terme sigilla serait, d’après Isidore de Séville, le diminutif de signa,354 un terme très fréquent chez Alciat pour indiquer le sens symbolique des emblèmes.355 Sigilla n’en est ici qu’une variante. Les guêpes posées sur la tombe d’Archiloque figurent donc allégoriquement sa médisance.

Les guêpes à l’aiguillon acéré : une réputation qui n’est plus à faire

Les auteurs antiques ne distinguent pas très nettement les différentes espèces d’hyménoptères. De fait, guêpes, abeilles, bourdons et frelons sont souvent mentionnés dans la même foulée.356 En raison de leur agressivité, de leur tendance aux attaques inattendues, de leur dard acéré et de leurs piqûres douloureuses, les guêpes sont parfois comparées aux poètes iambiques comme Archiloque et Hipponax ainsi qu’au philosophe cynique Diogène.357 La comédie des Guêpes d’Aristophane repose sur le même type de métaphore : le chœur se compose d’un essaim de juges de l’Héliée, irascibles et agressifs, qui menacent Athènes de leur aiguillon, le stylet dont ils se servent pour graver les tablettes de vote et condamner ainsi leurs victimes. Alciat n’invente donc ← 267 | 268 → pas l’analogie entre les guêpes et la médisance, mais s’inspire du modèle de l’épigramme grecque et de la tradition antique en général.

Les épigrammes funéraires d’Archiloque

Dans l’Anthologie grecque, plusieurs épigrammes funéraires fictives sont consacrées à Archiloque. Elles soulignent son esprit mordant et la cruauté de ses vers qui poussèrent au suicide les trois filles de Lycambe. L’une d’elles décrit la tombe du poète iambique en ces termes :

Σῆμα τόδ’ Ἀρχιλόχου παραπόντιον, ὅς ποτε πικρὴν

 μοῦσαν ἐχιδναίῳ πρῶτος ἔβαψε χόλῳ

αἱμάξας Ἑλικῶνα τὸν ἥμερον. οἶδε Λυκάμβης

 μυρόμενος τρισσῶν ἅμματα θυγατέρων.

ἠρέμα δὴ παράμειψον, ὁδοιπόρε, μή ποτε τοῦδε

 κινήσῃς τύμβῳ σφῆκας ἐφεζομένους.358

Alciat s’est sans doute inspiré de cette épigramme, même s’il ne procède pas à une traduction. En effet, il raccourcit considérablement les six vers en un unique distique. Du poème initial, il ne conserve que le tombeau d’Archiloque et les guêpes posées dessus, deux éléments clés qui se prêtent bien à recevoir une illustration. Une autre épigramme met en garde le redoutable Cerbère contre la venue d’Archiloque en Enfer et lui recommande de se méfier de sa « bouche pleine de fiel ».359 L’expression πικροχόλου στόματος rappelle malae linguae dans la subscriptio qui reprend toutefois la formule latine de sens ← 268 | 269 → similaire, attestée en poésie, en particulier chez Virgile dans le contexte des joutes poétiques de bergers.360 Ainsi, la subscriptio, bien qu’elle témoigne d’une certaine parenté thématique avec une, voire deux épigrammes grecques, se distance de ses sources d’inspiration au point de vue textuel.

La verve iambique d’Archiloque

« La rage a armé Archiloque du iambe qui lui est propre. »361 C’est ainsi qu’Horace décrit le poète grec actif vers 670-640 av. J.-C., en usant des termes violents et belliqueux, rabies et armavit. Bien qu’il ait composé des poèmes dans des mètres variés, élégies, tétramètres trochaïques et épodes, il est surtout resté célèbre pour ses invectives en trimètres iambiques.362 Fréquemment dans la littérature antique, Archiloque se distingue par son agressivité, sa combativité et son fiel. Déjà Pindare parle de sa « médisance à la dent insatiable ».363 Cette réputation hargneuse s’attache à lui durant toute l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, où plusieurs adages d’Érasme dévoilent cette facette de sa personnalité. L’adage Archilochia edicta évoque sa mordacitas.364 L’adage Archilochi patria s’applique aux gens « mordants et médisants » et l’adage Archilochum teris au maledicus, car le médisant semble compulser régulièrement les poèmes d’Archiloque ou marcher sur ses traces.365 Enfin, l’adage Ιritare ← 269 | 270 → crabrones, « exciter les frelons », cite en exemple les deux derniers vers de l’épitaphe d’Archiloque dont Alciat s’est inspiré dans cet emblème. Érasme le désigne sous le nom du « poète médisant ».366 Il est frappant de constater que, dans les Adages, le terme maledicus est associé à Archiloque à plusieurs reprises. Faut-il y voir un lien avec le titre de l’emblème Maledicentia ? Il ne faut cependant pas conclure à une influence des Adages sur l’inscriptio, étant donné que le fiel d’Archiloque s’était déjà répandu, à travers de multiples allusions, sur toute la littérature antique. Aussi tous les médisants devraient-ils se reconnaître sous les traits du poète.

Conclusion

L’emblème Maledicentia se rattache au groupe des emblèmes tumuli. Il associe la médisance d’Archiloque aux guêpes dont l’aiguillon est aussi acéré que la langue du poète iambique. Des similitudes thématiques permettent de relier la subscriptio à une épigramme funéraire de l’Anthologie grecque qui décrit le tombeau d’Archiloque, orné de guêpes sculptées. Alciat s’inspire de cette description et de cette analogie, mais ne traduit pas véritablement l’épigramme grecque. Il la raccourcit considérablement, de six vers à un seul distique, en ne retenant comme symbole de médisance que les deux images fortes, les guêpes et la tombe d’Archiloque. Il habille ses vers d’expressions poétiques fréquentes chez Virgile et Ovide. La mention de la mala lingua rappelle le trait de caractère qui a donné son titre à l’emblème et que les auteurs de l’Antiquité et de la Renaissance attribuaient à Archiloque. Dans les Adages d’Érasme, le poète iambique est souvent associé à la médisance et à l’adjectif maledicus. Parmi ces nombreux adages, l’un, Ιritare crabrones, cite les deux derniers vers de l’épigramme dont s’est inspiré Alciat dans la subscriptio et rappelle le lien entre les guêpes et la mauvaise langue d’Archiloque, surnommé à cette occasion poeta maledicus. La similitude de l’adjectif maledicus, cité dans ← 270 | 271 → l’adage, et l’inscriptio de l’emblème, invite à établir un lien entre Alciat et Érasme. Il ne faut toutefois pas oublier que la réputation d’Archiloque comme un poète hargneux, agressif et médisant, était largement répandue dès l’Antiquité et même devenue proverbiale.