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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema LIII In adulatores

Emblema LIII In adulatores

Emblème 53 Contre les flatteurs367

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1536.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Semper hiat, semper tenuem, qua vescitur, auram
 reciprocat chamaeleon.
et mutat faciem varios sumitque colores
 praeter rubrum vel candidum.
sic et adulator populari vescitur aura5
 hiansque cuncta devorat.
et solum mores imitatur principis atros,
 albi et pudici nescius.

1 semper hiat : PLIN. Nat. 8,122 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 300) qua vescitur auram : PLIN. Nat. 8,122 ; OV. Met. 15,411-412 3 sumitque colores : OV. Met. 13,605 4 praeter rubrum vel candidum : PLIN. Nat. 8,122 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 300) 5-8 : PLU. Moralia 53d-e ; Alcib. 23,4-5 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 112 ← 271 | 272 → et 300) 5 vescitur aura : VERG. Aen. 1,546 populari…aura : HOR. Carm. 3,2,19-20 et ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 284).

Toujours, le caméléon a la bouche béante, toujours, il aspire et expire un souffle léger dont il se nourrit. Il change d’apparence et prend des couleurs variées, sauf le rouge ou le blanc. Ainsi, le flatteur se nourrit du souffle de la faveur populaire ; la bouche béante, il dévore tout. Il n’imite que les mœurs noires du prince, ignorant le blanc de la pureté et le rouge de la pudeur.

Picturae

L’emblème Contre les flatteurs paraît dans l’édition princeps du 28 février 1531, mais dépourvu de pictura. Ce n’est que dans la première édition parisienne de Chrétien Wechel, en 1534, qu’est enfin représenté le caméléon, dans un paysage désolé, composé de rochers et d’un arbre mort. Son corps est recouvert d’écailles ; il possède de petites oreilles et sa gueule est garnie de dents. Ses pattes crochues et allongées rappellent la description d’Aristote qui les compare aux serres des oiseaux de proie.368 Sa tête se termine en un étrange museau semblable au groin d’un porc, un détail que le graveur pourrait avoir tiré de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien.369 En 1536, toujours chez C. Wechel, la gravure est modifiée. Bien que le décor ne change guère, la représentation tend à s’approcher davantage de la réalité, avec les écailles, les pattes griffues et les yeux globuleux. Chez l’éditeur lyonnais, l’animal ressemble plutôt à une sorte de hérisson recouvert de piquants, au museau pointu et à la queue enroulée en tire-bouchon.370 Plus tard, dans l’édition de Padoue, le reptile est accroché à une branche d’arbre et ressemble plus à un véritable caméléon, avec son apparence générale de grand lézard, ses pattes aux doigts opposables pour s’agripper aux branches, son ← 272 | 273 → dos écailleux, ses yeux arrondis et mobiles, entourés de peau.371 La grande variété des picturae découle certainement de la difficulté pour les artistes à dessiner cet animal exotique, malgré les quelques descriptions des naturalistes antiques.

Structure et style de l’emblème

L’emblème In adulatores s’en prend aux flatteurs qui changent d’opinion, tout comme les caméléons de couleur, pour s’attirer les faveurs des puissants. Le substantif princeps au dernier vers suggère que ceux-ci sont des courtisans rampant, comme des reptiles, devant leur « prince ». Le thème de la flatterie se rencontre dans plusieurs autres emblèmes. L’emblème 87 In aulicos dénonce les courtisans « attachés par des chaînes dorées ».372 L’emblème 73 Luxoriosorum opes met en garde les victimes crédules des flatteurs et des prostituées, prodigues de leurs biens, à travers l’analogie d’un figuier dépouillé de ses fruits par des corneilles voraces.373 Enfin, l’emblème 35 In adulari nescientem condamne ce vice auquel aucune cour n’échappe.374 Alciat n’est pas le seul humaniste à dénoncer les faux-semblants des adulatores. Érasme y consacre plusieurs de ses Parabolae, comparant le flatteur à des bijoux en toc, à un singe, un miroir, une ombre, un mauvais peintre et bien sûr au caméléon.375

La subscriptio se compose de distiques, constitués d’un hexamètre dans le premier vers et d’un dimètre iambique dans le second. Elle se divise en deux parties. La première (v. 1-4) décrit le caméléon, son apparence, son mode de vie et son comportement : ← 273 | 274 → il se nourrit de vent, garde la bouche toujours ouverte et peut revêtir toutes les couleurs sauf le rouge et le blanc. La seconde partie (v. 5-8), introduite par l’adverbe sic, établit l’analogie avec le flatteur, l’adulator. Comme le reptile adapte sa coloration à son environnement, il change d’avis au gré de l’opinion populaire et est capable d’imiter parfaitement le caractère du prince, mais uniquement ses défauts. La comparaison est soulignée par la répétition des verbes hiat/hians, puis vescitur (v. 1 et 5-6), du substantif aura (v. 1 et 5) et des adjectifs candidum/albi (v. 4 et 8), avec une variation lexicale.

Le caméléon vu par les naturalistes et les poètes antiques

Aristote, le premier, livre une description complète et détaillée du caméléon. Pline l’Ancien puisera chez lui la plus grande partie de ses renseignements sur l’étrange animal. Les auteurs antiques se focalisent d’abord et surtout sur sa capacité de changer de couleur, mais s’attardent aussi sur d’autres caractéristiques, sa peau recouverte d’écailles, la lenteur de ses mouvements, ses pattes aux doigts opposables, ses grands yeux ronds entourés de peau dont le globe entier tourne dans toutes les directions et la rareté de son sang. Étonnamment, les Anciens ne semblent pas avoir prêté attention à sa longue langue projetée pour capturer des insectes et sont persuadés qu’il se nourrit uniquement d’air :

ipse celsus hianti semper ore solus animalium nec cibo nec potu alitur nec alio quam aeris alimento.376

Alciat utilise la même expression que Pline, semper hiat (v. 1), et relève également que le reptile ne se nourrit que d’air.

Les auteurs antiques insistent particulièrement sur le trait le plus marquant de l’animal, sa capacité de changer de coloration. Selon Aristote, le caméléon est en principe de couleur ← 274 | 275 → noire ou jaune avec des mouchetures noires, et change de teinte lorsqu’il a peur.377 De même, selon Plutarque, c’est sous l’effet de la crainte et sans préméditation qu’il se transforme.378 Ainsi, chez les naturalistes antiques, la métamorphose du caméléon ne semble pas résulter de son désir de tromper ses ennemis ou ses proies. Pline l’Ancien précise que la coloration « reproduit celle à laquelle il touche de plus près, sauf le rouge et le blanc ».379 L’exception pour ces deux couleurs ne se rencontre que chez Pline et dans l’une des Parabolae d’Érasme, tirée de ce même auteur.380 Alciat emprunte donc l’expression praeter rubrum vel candidum (v. 4) directement à Pline ou par l’intermédiaire d’Érasme.

Le caméléon se « métamorphose » aussi chez Ovide

En poésie, le caméléon surgit au détour d’une métamorphose d’Ovide, aux côtés d’autres animaux merveilleux comme le phénix et la hyène :

id quoque, quod ventis animal nutritur et aura,

protinus adsimulat, tetigit quoscumque, colores.381

Le poète latin admire les deux mêmes éléments qu’Alciat a retenus dans son emblème, son régime alimentaire particulier et sa capacité de changer de couleur. Il livre aussi une information pertinente et conforme à la réalité : le caméléon prend la ← 275 | 276 → couleur des objets qu’il a touchés. Alciat pourrait aussi avoir lu ce passage où figurent certains termes ou expressions semblables à ceux de l’emblème, nutritur aura et adsimilat…colores, mais la fréquence des mots aura et color n’autorise pas à parler ici d’un véritable emprunt. Ovide manifeste cependant son influence dans la clausule sumitque colores à la fin du second vers qui semble provenir d’un autre passage des Métamorphoses dont le contexte n’a toutefois rien à voir avec le caméléon.382 Dans ce même vers apparaît le terme faciem qui figure aussi dans la même position de l’hexamètre dans le troisième vers de la subscriptio.

Le caméléon : piètre peintre, mais talentueux comédien

Dès l’Antiquité, les fréquents changements de couleur du caméléon ont attiré l’attention et fait de lui le modèle même de la variabilité, voire de la versatilité. Déjà Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, le compare à l’homme qui, selon les aléas de la fortune, peut être tantôt heureux, tantôt malheureux.383 Chez le philosophe, le caractère du caméléon n’est cependant pas encore perçu sous un jour négatif. Plutarque, quant à lui, accentue la perversité de l’animal et ajoute à son comportement une dimension morale qui n’échappe pas à Alciat :

ὁ δὲ κόλαξ ἀτεχνῶς τὸ τοῦ χαμαιλέοντος πέπονθεν. ἐκεῖνός τε γὰρ ἁπάσῃ χρόᾳ πλὴν τοῦ λευκοῦ συναφομοιοῦται, καὶ ὁ κόλαξ ἐν τοῖς ἀξίοις σπουδῆς ὅμοιον ἑαυτὸν ἐξαδυνατῶν παρέχειν οὐδὲν ἀπολείπει τῶν αἰσχρῶν ἀμίμητον, ἀλλ’ ὥσπερ οἱ φαῦλοι ζῳγράφοι τῶν καλῶν ἐφικνεῖσθαι μὴ δυνάμενοι δι’ ἀσθένειαν ἐν ῥυτίσι καὶ φακοῖς καὶ οὐλαῖς τὰς ὁμοιότητας ἀναφέρουσιν, οὕτως οὗτος ἀκρασίας γίνεται μιμητής, δεισιδαιμονίας ἀκροχολίας, πικρίας πρὸς οἰκέτας, ἀπιστίας πρὸς ← 276 | 277 → οἰκείους καὶ συγγενεῖς. φύσει τε γὰρ ἀφ’ αὑτοῦ πρὸς τὰ χείρονα κατάντης ἐστί, καὶ δοκεῖ πορρωτάτω τοῦ ψέγειν τὸ αἰσχρὸν εἶναι μιμούμενος.384

Le flatteur n’imite que les défauts de sa victime et non les vertus, symbolisées par le blanc, la seule couleur chez Plutarque que le caméléon ne peut revêtir. Au contraire du véritable ami qui n’hésite pas à blâmer et corriger, ce dernier devient ainsi complice et encourage même, en les imitant, les mauvais penchants de sa cible. Si Alciat s’inspire des naturalistes, en particulier de Pline, pour décrire l’apparence et le comportement du caméléon ainsi que pour une partie du vocabulaire, il emprunte sans doute à Plutarque l’idée de la comparaison avec le flatteur, basée sur leur capacité commune de se métamorphoser et d’imiter. Il ajoute cependant, en s’appuyant sur Pline, au blanc, le rouge, parmi les couleurs que le caméléon ne peut pas assimiler. Il enrichit l’analogie par une métaphore absente chez le moraliste grec, à savoir que le caméléon se nourrit de vent, comme le flatteur du souffle de « la faveur populaire ».

Une palette de couleurs symboliques

Comme l’indiquent unanimement les sources antiques, le caméléon ne peut adopter la couleur blanche. Pline l’Ancien, dont s’inspire Alciat, ajoute comme exception le rouge. Plutarque, dans sa comparaison entre caméléon et flatteur, attribuait aux couleurs une signification symbolique : le noir représente les vices que l’animal, autant que le courtisan, copie parfaitement ← 277 | 278 → et le blanc les vertus qu’il est incapable de reproduire. Alciat nous fournit lui-même la clé pour décoder le sens de l’analogie. Dans l’emblème 118 In colores, le blanc symbolise l’âme pure et sincère et le rouge la pudeur.385 Le courtisan imite seulement les mores atros (v. 7) du prince. La couleur noire est assimilée, dans l’emblème In colores, à la tristesse et au deuil,386 mais revêt sans doute ici la même valeur métaphorique que chez Plutarque pour désigner les vices.

Le caméléon, la « star » des Paraboles d’Érasme de Rotterdam

Sans conteste, le caméléon fait figure de « star » parmi les Paraboles d’Érasme, où il est comparé tour à tour au flatteur, au vantard, à l’orgueilleux et au lâche.387 Comme le laissent supposer plusieurs similitudes textuelles et thématiques, Alciat semble mêler plus particulièrement le contenu d’au moins deux d’entre elles qu’Érasme tire des passages de Pline l’Ancien et de Plutarque cités ci-dessus.

La première présente de fortes ressemblances, non seulement dans le choix du vocabulaire, avec les expressions mutat colorem/faciem, praeter rubrum et candidum, les mots imitatur et adulator, mais aussi dans l’interprétation symbolique donnée au comportement de l’animal :

chameleon qui subinde mutat colorem, omnem imitatur praeter rubrum et candidum : ita adulator nihil non imitatur in amico, praeter ea quae honesta sunt.388 ← 278 | 279 →

Le contenu de cette parabole se rapproche des vers 3-4 et 7-8 de la subscriptio, mais aussi d’une autre parabole de sens similaire dont Alciat pourrait aussi s’être inspiré, comme l’atteste l’occurrence de l’adjectif album.389

À la seconde parabole, Alciat a peut-être emprunté l’expression horatienne aura popularis,390 associée chez Érasme non au flatteur, mais au prétentieux avide de vaine gloire. En plus de la formule mentionnée ci-dessus, apparaissent aussi le verbe pascitur synonyme de vescitur (v. 5), et ore semper hiante, qui rappelle l’alliance de mots semper hiat (v. 1), bien qu’elle provienne sans doute de Pline :391

uti chameleon non alio pascitur alimento quam aeris, et idcirco ore est semper hiante, ita quosdam aura popularis alit, neque quicquam captant praeter inanes laudes et gloriam.392

Dans une autre parabole sur ce thème, Érasme utilise les mêmes expressions semper hianti et aura popularis ainsi que la formule aura pascitur proche de vescitur aura (v. 5) :

chameleon quoniam aura pascitur non cibo, semper hianti est ore, ita qui gloriolis et auris aluntur popularibus, semper aliquid captant quod famam augeat.393 ← 279 | 280 →

En s’inspirant peut-être de cette dernière parabole, Alciat s’amuse et entremêle la formule horatienne aura popularis à la clausule virgilienne vescitur aura (v. 5).394 Il ajoute également au portrait du flatteur, l’avidité et la vantardise, en disant que, « la bouche béante, il dévore tout ». Cette attitude pourrait faire songer au désir de l’adulator de saisir avec empressement toutes les opportunités d’améliorer son image. Alciat semble procéder à une synthèse de plusieurs paraboles qui mettent en scène le caméléon, dont il tire quelques expressions de la subscriptio ainsi que l’interprétation symbolique du caméléon. Il faut cependant rester prudent, puisque les deux humanistes partagent la même connaissance des auteurs antiques.

Conclusion

Du caméléon Alciat ne retient que deux particularités : celui-ci garde toujours la bouche ouverte car il se nourrit d’air et peut changer d’apparence en adoptant toutes les couleurs, sauf le rouge et le blanc. L’analogie entre le chamaleon et l’adulator, introduite par l’adverbe sic, à la façon des Paraboles d’Érasme, est soulignée par plusieurs répétitions de mots. De même que le reptile, le flatteur est capable de changer d’attitude et d’imiter seulement les vices de sa victime, en évitant le rouge de la pudeur et le blanc de la sincérité. En effet, il encourage sa cible à suivre ses mauvais penchants, non seulement en ne les blâmant pas, comme devrait le faire le véritable ami, mais en allant, par l’imitation, jusqu’à les cautionner. Alciat procède à une synthèse entre plusieurs sources antiques. Comme l’attestent les rapprochements textuels, il s’inspire, dans les quatre premiers vers, de la description du caméléon et de ses caractéristiques par Pline l’Ancien. Il marie toutefois à une langue poétique ovidienne ces informations glanées dans l’Histoire naturelle. Il emprunte très certainement à Plutarque, la comparaison du caméléon, capable de changer de couleur, avec l’adulator. Il ajoute cependant l’exception pour la couleur rouge tirée de Pline et précise de surcroît que le reptile ne s’alimente que ← 280 | 281 → de vent, comme le flatteur se nourrit du souffle « de la faveur populaire », en citant l’expression horatienne aura popularis. Cette expression pourrait toutefois également provenir d’une ou deux paraboles d’Érasme qui comparent le caméléon au vaniteux. L’humaniste hollandais consacre en effet plusieurs paraboles à cet animal, le compare, comme dans notre emblème, au flatteur et use d’expressions très proches de celles de la subscriptio. Les nombreuses similitudes textuelles et thématiques laissent penser qu’Alciat s’inspire de Pline et de Plutarque, mais il pourrait tout aussi bien puiser des éléments dans au moins deux paraboles d’Érasme traitant du caméléon, elles-mêmes redevables à ces auteurs antiques.

Emblema LV Temeritas

Emblème 55 L’impulsivité

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

In praeceps rapitur, frustra quoque tendit habenas

 auriga, effraeni quem vehit oris equus.

haud facile huic credas, ratio quem nulla gubernat,

 et temere proprio ducitur arbitrio. ← 281 | 282 →

1 in praeceps rapitur : OV. Am. 2,9,29 ; AUSON. XXIV,113 tendit habenas : VERG. Georg. 1,513-514 2 effraeni…oris : ERASMUS, Adag. 2347 (ASD II,5 p. 263) oris equus : OV. Am. 2,9,30.

L’aurige, que transporte son cheval à la bouche dépourvue de frein, est entraîné dans un précipice et tire en vain les rênes. Ne te fie pas aisément à celui qu’aucune raison ne gouverne et qui se laisse conduire au hasard par son bon plaisir.

Picturae

La gravure de l’édition aldine, édition princeps de cet emblème, représente un cavalier et son cheval immortalisés en pleine action. Elle laisse transparaître la fougue et la rapidité de l’animal. Le cavalier, la cape flottant au vent, semble tirer en vain sur les rênes pour freiner sa monture. Pourtant, cette image ne correspond pas à la subscriptio qui évoque un aurige (v. 2) et impliquerait donc la présence d’un char. Toutes les picturae ultérieures corrigent ce manque de précision. Celle de l’édition lyonnaise parvient à donner l’impression que le conducteur a perdu le contrôle de son attelage et qu’il dévale un précipice (in praeceps v. 1), suggéré par les rochers acérés, les buissons et l’inclinaison du char. L’attelage de l’édition de Padoue, tiré par deux chevaux cabrés sur leurs pattes arrière, semble toutefois moins incontrôlable. L’aurige brandit un fouet bien visible,395 qui n’est pas mentionné dans la subscriptio, et tire avec force sur les rênes. Si les éditions de Lyon et de Padoue se conforment à l’épigramme en montrant un auriga sur son char, elles ne tiennent pas compte, en revanche, du singulier equus (v. 2), puisqu’elles y attèlent deux coursiers.

Structure et style de l’emblème

L’emblème 55 Temeritas se rapproche, par son titre, de l’emblème 56 In temerarios qui vise les rois ambitieux, comparés à Phaéton.396 L’aurige qui tente en vain de maîtriser son cheval impétueux rappelle en effet le mythe du fils d’Hélios, incapable de diriger le char de feu de son père. La subscriptio compare ici le cocher et son attelage à ceux qui lâchent la bride à leurs ← 282 | 283 → désirs et à leurs passions, au lieu de se laisser guider par la raison. Le mot temeritas, dans l’inscriptio, est utilisé, déjà en latin classique, comme équivalent du grec ἄλογον, la partie impulsive de l’âme, par opposition à la ratio.397 Le premier distique décrit l’auriga, son cheval dépourvu de mors et la perte de maîtrise du char. Le second livre l’interprétation symbolique de cette métaphore en lançant un avertissement (haud…credas) : il faut se méfier des gens qui ne suivent pas la raison et se laissent entraîner par leurs passions. Des liens se tissent entre les deux parties de l’emblème, à travers la répétition des verbes de sens similaire rapitur (v. 1) et ducitur (v. 4) et l’évocation de l’auriga (v. 2) suivie du verbe gubernat (v. 3).

L’attelage impétueux

Le premier distique décrit les vaines tentatives d’un aurige pour retenir son cheval qui entraîne son char tout droit dans un précipice. La langue est teintée de plusieurs expressions empruntées aux auteurs classiques. Ainsi, la clausule oris equus, l’adverbe frustra et la formule rapitur/rapit in praeceps se rencontrent dans un passage des Amours d’Ovide, où le poète compare les élans de l’âme dont s’est emparé l’amour à un cavalier qui tire en vain sur les rênes blanchies d’écume de son cheval :

ut rapit in praeceps dominum spumantia frustra

 frena retentantem durior oris equus.398

L’emprunt textuel est encore renforcé ici par la similitude thématique : Ovide assimile en effet, comme la subscriptio, l’âme égarée par la passion à un cavalier qui a perdu le contrôle de sa monture. Alciat transforme cependant le cavalier en aurige et n’applique pas la métaphore aussi spécifiquement à la passion amoureuse. Si la clausule oris equus provient certainement ← 283 | 284 → d’Ovide, l’alliance des mots effraeni et oris pourrait en revanche être une réminiscence de l’adage Os infrene, une « métaphore tirée des chevaux qui ne sont retenus par aucun frein » et appliquée à une langue « effrontée et médisante ».399 Dans une lettre à Lucilius, Sénèque évoque aussi la course d’un cheval, comparée aux passions « effrénées »,400 en utilisant le superlatif effrenatissimus, semblable à effraenus (v. 2).

À la fin du premier livre des Géorgiques, Virgile cherche à dépeindre les violences du dieu Mars en les comparant à une course de chars. Il parle d’un auriga et utilise les mêmes mots frustra, tendere et habenas que dans le premier vers de la subscriptio. Alciat pourrait donc s’être également inspiré de cette brève description. Lorsque les attelages se sont élancés sur la piste, l’un des auriges tire en vain sur les rênes et ne parvient plus à retenir ses chevaux :

ut cum carceribus sese effudere quadrigae,

addunt in spatia, et frustra retinacula tendens

fertur equis auriga, neque audit currus habenas.401

À la différence du passage d’Ovide, Virgile parle d’un attelage et d’un aurige, de même que la subscriptio. Ainsi, Alciat les a réunis, en empruntant à l’un la formule rapitur in praeceps, le mot frustra et la clausule oris equus mariée à l’adage Os infrene, et à l’autre les termes auriga, tendere et habenas.

Le char de l’âme, un motif platonicien

Depuis l’Antiquité, la pensée platonicienne a alimenté plusieurs courants philosophiques et donné naissance à de nombreux commentaires. À la Renaissance, Platon est redécouvert dans son texte grec original et de nombreuses traductions latines ← 284 | 285 → voient le jour en Italie, comme celle des Opera omnia de Platon par le Florentin Marsile Ficin, impressionnante par sa fidélité et sa précision.402 Notre emblème se situe très certainement dans un arrière-fond platonicien. En effet, l’allusion à l’aurige rappelle le mythe de l’attelage ailé de l’âme, longuement développé dans le Phèdre. Après avoir démontré l’immortalité de l’âme, Socrate propose une image pour en expliquer la nature. L’âme tripartite pourrait être assimilée à un attelage.403 Le cocher, symbole de la raison, dirige deux chevaux aux natures opposées : le premier, le bon, a fière allure, le pelage blanc et se soumet docilement aux ordres de son maître, tandis que l’autre, le mauvais, est de couleur noire, rétif et n’obéit qu’avec peine au fouet. Le bon cheval représente le θύμος, le courage, que la raison peut facilement diriger, le second l’ἐπιθυμία, le désir, qui entraîne l’attelage vers le bas et l’empêche de suivre les âmes divines.404 Cette allégorie engendre, au fil des siècles, une descendance féconde, à travers des traductions, des commentaires, des interprétations et de simples allusions plus ou moins conscientes. Nous nous attarderons sur quelques-unes des étapes de la longue histoire de ce mythe platonicien.

Le médio-platonisme du IIème siècle : Maxime de Tyr

La pensée platonicienne poursuit son chemin pour aboutir à un courant philosophique, appelé par les modernes médio-platonisme, qui ne constitue pas à proprement parler une école. Il ← 285 | 286 → regroupe plusieurs auteurs dont les plus connus sont Plutarque et Apulée, mais aussi Maxime de Tyr du IIème siècle ap. J.-C., auteur de brèves dissertations qui traitent de questions éthiques, physiques, théologiques et épistémologiques, en y mêlant de nombreuses citations homériques et références au fondateur de l’Académie. Cet auteur, aujourd’hui peu pratiqué, a été lu et étudié par les humanistes italiens du XVème siècle,405 comme Marsile Ficin, Ange Politien, le cardinal Bessarion ou Jean Lascaris, possible maître d’Alciat. Dans son dernier exposé inachevé, il s’intéresse aux origines des biens et des maux.406 Selon lui, les maux physiques et moraux s’insèrent dans le plan général de la création et dérivent en partie de la liberté de l’âme humaine. Il emprunte au Phèdre l’image du cocher et de l’attelage, mais le présente un peu différemment. Il parle de quatre chevaux au lieu de deux. Selon lui, la divinité aurait conféré aux hommes l’infériorité en plaçant « l’âme humaine dans un corps de terre, comme un aurige dans un char ; elle a confié à l’aurige les rênes et l’a laissé courir, en lui accordant la force de guider avec art ou la liberté de ne pas se servir de cet art. »407 Certaines âmes bienheureuses tiennent bon, en se souvenant de dieu, et parviennent à maîtriser les impulsions des chevaux qui symbolisent les excès de toutes sortes. Ainsi, l’interprétation du mythe platonicien par Maxime de Tyr semble correspondre davantage que le texte source de Platon à l’image du char dans notre emblème, où l’âme-aurige, montée sur son char, est opposée au corps et à ses désirs. ← 286 | 287 →

Le néo-platonisme latin du IVème siècle : Macrobe et saint Jérôme

Dans son Commentaire au songe de Scipion de Cicéron, Macrobe accorde une grande importance à la démonstration de l’immortalité de l’âme.408 Malgré son admiration pour Platon, il ne s’en inspire pas directement, mais passe par l’intermédiaire de textes platoniciens plus tardifs, vraisemblablement de Porphyre.409 Il s’applique à réfuter de façon très systématique les huit objections aristotéliciennes, afin de prouver à la fois l’automotricité et l’immortalité de l’âme. Durant cette argumentation, il donne quelques exemples des « mouvements de l’âme », qui provoquent la colère, suscitent les désirs et les passions :

sed hi motus si ratione gubernentur, proveniunt salutares, si destituantur, in praeceps et rapiuntur et rapiunt.410

Alciat pourrait s’être inspiré de ce passage où figurent l’expression rapi in praeceps au passif (v. 1) et l’alliance des mots ratio et gubernare (v. 3). À la même époque, des échos platoniciens retentissent également dans les œuvres des auteurs chrétiens, tel saint Jérôme, dans son traité polémique Contre Jovinien. Le Père de l’Église, sans se référer explicitement au philosophe païen, y utilise toutefois une image teintée d’un certain platonisme :

sensus corporum quasi equi sunt, sine ratione currentes, anima vero in aurigae modum retinet frena currentium. et quomodo equi absque rectore praecipites ruunt ; ita corpus sine ratione et imperio animae, in suum fertur interitum.411 ← 287 | 288 →

Si la comparaison rappelle effectivement le mythe platonicien, le Père de l’Église ne respecte pas son interprétation et lui confère une portée morale beaucoup plus marquée. En effet, il oppose l’âme et le corps, la raison aux passions, à travers l’aurige qui doit contrôler les impulsions de son attelage, sous peine de tomber dans un précipice. L’âme puis la raison sont ici assimilées à l’aurige, tandis que les chevaux correspondent aux « sens du corps » ou aux passions. Alciat semble se référer à cette interprétation dualiste du mythe de Platon, déjà préfigurée par la dissertation de Maxime de Tyr, où le cocher représente l’âme, dotée de raison, et le char, le corps, entraîné par des chevaux impétueux, les passions et les désirs.

La Renaissance : les Adages d’Érasme

Grand admirateur de l’œuvre de Platon et accessoirement de la traduction de Marsile Ficin,412 Érasme fait allusion, dans l’adage De curru delapsus, au mythe de l’attelage de l’âme. L’humaniste explique l’origine du proverbe, issu du mythe de Phaéton, et renvoie à Platon. Son allusion très sommaire au passage du Phèdre, cité ci-dessus, entre en résonance avec notre emblème, comme le confirme l’emploi des mots auriga et currus :

siquidem animus velut auriga corporis est et corpus ceu vehiculum. est et apud Platonem de animabus e coelo delapsis, quod curribus suis essent excussae.413

Érasme, tout comme Maxime de Tyr et saint Jérôme avant lui, semble dénaturer l’allégorie platonicienne de l’attelage, ou du moins la simplifier. En effet, chez Platon, l’attelage, réunissant l’aurige et les deux chevaux, représente l’âme tripartite, avant ← 288 | 289 → son incarnation dans un corps, alors qu’Érasme oppose le corps et l’âme, le char et l’aurige, sans mentionner les chevaux.

L’allégorie de l’attelage chez Alciat

La subscriptio juxtapose la description de l’aurige, entraîné dans un précipice par son cheval dépourvu de frein, et la mise en garde contre ceux qui ne sont pas guidés par la raison, sans élucider la signification de l’analogie. Le lecteur est invité à reconstituer lui-même le lien entre les deux distiques. Contrairement à Érasme et à saint Jérôme, Alciat n’oppose pas, à travers la métaphore de l’attelage et de l’aurige, le corps et l’âme, mais la ratio et le proprium arbitrium. Le terme arbitrium, renforcé par l’adjectif proprium, possède de nombreux sens et peut désigner « le pouvoir de faire à sa guise », le « bon plaisir » ou « la passion »,414 par opposition à la ratio. Cette opposition fait songer à un passage des Tusculanes où Cicéron reprend le motif platonicien, sans citer toutefois l’image de l’attelage. Il divise l’âme, non en trois, mais en deux parties opposées, l’une raisonnable, la ratio, l’autre dépourvue de raison, qu’il appelle temeritas, comme le titre de l’emblème.415 La raison doit maîtriser la partie impulsive de l’âme. Ainsi, chez Alciat, la tripartition platonicienne de l’âme n’apparaît pas, ni la division entre le corps et l’âme de Saint Jérôme ou d’Érasme. Il oppose plutôt la raison et la passion, peut-être en suivant l’interprétation de Cicéron, comme le laisse entendre le parallèle textuel avec le titre Temeritas. Il recommande au lecteur de se méfier de celui qui se laisse entraîner par son bon plaisir et ses désirs. L’emblème ne se rattache pas directement au mythe de l’attelage de l’âme, bien qu’il repose sur une longue tradition platonicienne, à travers plusieurs intermédiaires. ← 289 | 290 →

Conclusion

L’emblème Temeritas, malgré la similitude du titre avec le suivant In temerarios, s’en distingue par sa thématique. L’inscriptio se réfère au sens philosophique de la temeritas, la partie impulsive de l’âme, opposée par Cicéron à la ratio. L’emblème traite en effet des relations entre la raison et les désirs, à travers l’image d’un aurige qui tente en vain de freiner l’élan de son cheval impétueux et est entraîné dans un précipice. Le premier distique décrit la course effrénée de l’attelage, en s’inspirant de la langue ovidienne et virgilienne, ainsi que de l’adage érasmien Os infrene. L’emblème fait songer au mythe de l’attelage ailé de l’âme, longuement décrit dans le Phèdre de Platon, bien qu’Alciat ne s’en inspire pas directement. Plusieurs auteurs, de l’Antiquité tardive à la Renaissance, récupèrent cette allégorie et la réinterprètent, ainsi Cicéron, Maxime de Tyr, Macrobe ou saint Jérôme, eux-mêmes relus par les humanistes du XVème siècle fervents admirateurs de Platon, comme Marsile Ficin, Ange Politien et Jean Lascaris. Alciat fait discrètement allusion à ce mythe, dans le premier distique, puis en livre la clé d’interprétation, dans le second, à travers une mise en garde. Il engage, en effet, ses lecteurs à se méfier de ceux qui ne suivent pas la raison, mais se laissent entraîner par leurs passions. L’auteur révèle ainsi le sens de l’analogie : la raison, symbolisée par l’aurige, doit maîtriser les désirs qui risquent de causer sa perte, comme les fougueux coursiers menacent d’entraîner dans l’abîme l’attelage décrit dans le premier distique. ← 290 | 291 →

Emblema LX Cuculi

Emblème 60 Les coucous416

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Ruricolas, agreste genus, plerique cuculos
 cur vocitent ? quaenam prodita causa fuit ?
vere novo cantat coccyx, quo tempore vites
 qui non absolvit, iure notatur417 iners.
fert ova in nidos alienos, qualiter ille5
 cui thalamum prodit uxor adulterio.

1 ruricolas : OV. Met. 5,479 1-2 : PLIN. Nat. 18,249 ; HOR. Serm. 1,7,28-31 ; ERASMUS, Adag. 3484 (ASD II,7 p. 285) ; ALCIATUS, Parergon iuris libri VII posteriores, 7,5 (p. 56) 5 in nidos alienos : PLIN. Nat. 10,26 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 290).

Pourquoi la plupart des gens appellent-ils coucous les paysans, race champêtre ? Quelle raison a-t-elle été invoquée ? Au printemps nouveau, lorsque le coucou chante, l’oisif qui n’a pas attaché ses vignes mérite d’être blâmé. L’oiseau dépose ses œufs dans le nid des autres, pareil à l’homme pour lequel une épouse trahit le lit conjugal en commettant l’adultère. ← 291 | 292 →

Picturae

Parmi les picturae, celle de l’édition lyonnaise se distingue par la présence de personnages.418 Un coucou se dirige vers un nid, placé sur un arbre, et vole au-dessus de deux paysans qui semblent s’activer avec des serpes, courbés dans un champ entouré d’une clôture. Un soldat, chargé de bagages et tenant une hallebarde, les observe et les interpelle en levant le bras. Cette scène, illustrant parfaitement les quatre premiers vers, ainsi que le dernier distique avec la présence du nid, s’inspire en partie d’un passage de Pline l’Ancien où est évoquée la honteuse moquerie réservée aux paysans.419 Dans les autres éditions, les gravures ne représentent que les cuculi. Dans celle de Venise, un seul oiseau est perché sur un arbre. Dans celle de Padoue, un oiseau couve dans son nid, tandis que le coucou, perché sur une branche à proximité, semble l’observer comme s’il guettait le moment opportun pour y déposer ses œufs.

Structure et style de l’emblème

Après le caméléon et le gecko, c’est au tour d’un autre genre de trompeur d’occuper le devant de la scène : le coucou, mentionné une première fois sous son nom latin de cuculus (v. 1), utilisé comme injure, et une seconde fois, sous son nom grec et savant de coccyx (v. 3). Le titre Cuculi renvoie au nom de l’oiseau dont le comportement et les mœurs sont décrits dans la subscriptio, sans l’associer toutefois à un travers humain ou à une quelconque sentence morale. Les quatre premiers vers évoquent l’insulte cuculus utilisée dans l’Antiquité pour se moquer des paysans négligents et indolents qui ne s’acquittent de leurs tâches qu’après le chant printanier du coucou. Les allitérations et assonances (cuculos cur v. 1-2, cantat coccyx quo v. 3) mettent en évidence son chant, de même que le début des trois pentamètres cur, qui, ← 292 | 293 → cui. Alciat vise les hommes oisifs et paresseux qui accomplissent leur travail trop tard. En revanche, le dernier distique compare le parasitisme du coucou, qui dépose ses œufs dans le nid d’autres oiseaux, à un homme qui commet l’adultère avec l’épouse d’autrui, au nez et à la barbe du mari.

Le vigneron retardataire, un véritable « coucou »

Le chant du coucou marque le début du printemps et indique la période des travaux des champs. Ainsi, dans les Oiseaux, Aristophane affirme qu’en Égypte, le coucou rappelle aux paysans la saison des moissons. Dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode, il annonce le moment du dernier labour.420 Dans les quatre premiers vers, Alciat présente également le chant du coucou comme une sorte d’horloge biologique à l’usage des agriculteurs. Il se réfère à une coutume romaine, mentionnée par Horace et Pline l’Ancien. D’après ces deux auteurs, la vigne devait être taillée avant le chant printanier du coucou. Les passants se moquaient des vignerons retardataires en les traitant de « coucous » ou en imitant leur chant. Dans les Satires, Horace évoque l’insulte lancée « au rude vigneron » par le passant « criant à pleine voix » : cuculum.421 Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien explique que l’injure s’adresse au paysan qui taille ses vignes après l’équinoxe et se laisse surprendre par le coucou, la serpe en main. Au début du printemps, les passants imitent, pour se moquer de lui, le chant de l’oiseau.422 Alciat semble s’inspirer davantage de Pline l’Ancien que d’Horace, ← 293 | 294 → comme en témoignent la reprise du mot vites et les expressions similaires cuculum vocant/cucullos vocitent (v. 1-2) et primo vere/novo vere (v. 3). Alors que, chez Horace, l’insulte s’adresse au vindemiator et, chez Pline l’Ancien, aux agricolae, Alciat utilise le terme poétique ruricolae, fréquemment attesté dans la poésie ovidienne.423 Quant à l’épithète agreste genus, elle se rencontre chez les historiens Tite-Live et Salluste.424

Un vil parasite

Dans l’Antiquité, la réputation du coucou est ambivalente. Sa chair délicate est appréciée sur les riches tables,425 tandis que son comportement de parasite soulève une certaine indignation. Les naturalistes grecs se penchent sur ses mœurs, en particulier son mode de reproduction par parasitisme.426 À la suite d’Aristote, Pline l’Ancien décrit son stratagème dans les moindres détails et dévoile la cruauté de sa tromperie :

parit in alienis nidis, maxime palumbium, maiore ex parte singula ova, quod nulla alia avis, raro bina. […] educat ergo subditum adulterato feta nido. ille, avidus ex natura, praeripit cibos reliquis pullis, itaque pinguescit et nitidus in se nutricem convertit. illa gaudet eius specie miraturque sese ipsam, quod talem pepererit ; suos comparatione eius ← 294 | 295 → damnat ut alienos absumique etiam se inspectante patitur, donec corripiat ipsam quoque, iam volandi potens.427

Alciat s’est peut-être inspiré de ce passage où figure l’expression in alienis nidis, proche de in nidos alienos (v. 5). Pline dénonce le parasitisme du coucou, mais, en évoquant le nid de l’oiseau trompé « souillé par l’adultère », il suggère l’analogie développée par Alciat. En effet, l’emblème parle du « lit nuptial trahi par l’adultère de l’épouse ». Chez Alciat, la victime de la tromperie semble être le père trompé par son épouse infidèle, tandis que chez le naturaliste, c’est la mère qui se laisse berner et périt, dévorée par le jeune coucou.

Un intrus dans le nid

Dans l’analogie de l’emblème, le coucou qui pond son œuf dans un nid étranger joue le rôle de l’amant qui conçoit un enfant avec la femme d’autrui. Bien que les conséquences de l’adultère ne soient pas développées, le lecteur est invité, en se basant sur le récit de Pline, à deviner le destin de l’enfant illégitime428 : le jeune coucou n’hésite pas, d’abord, à enlever la nourriture du bec de ses frères et sœurs, risquant ainsi de les faire mourir de faim, puis pousse la mère à les chasser du nid, à son bénéfice, et enfin, s’ils sont encore vivants après toutes ces épreuves, il les dévore sous les yeux de leur propre mère, avant de s’attaquer ← 295 | 296 → à elle.429 Alciat suppose que son lecteur garde à l’esprit la description de Pline et lui suggère de comparer le comportement de l’oisillon à celui d’un bâtard, élevé sous le toit du père de famille comme un enfant légitime qui finit par dépouiller ses frères et sœurs de leur héritage et les mettre à la rue. Aristote esquisse déjà cette comparaison, en affirmant que, « conscient de sa lâcheté et de ne pouvoir leur porter secours, pour cette raison, le coucou fait en sorte que ses propres petits deviennent des enfants supposés, afin d’assurer leur salut. »430 Pourtant, le philosophe grec reconnaît que ce comportement, loin d’être honteux, témoigne de la sagesse de l’oiseau. Ainsi, chez le naturaliste grec, le coucou ne semble pas aussi mal jugé que dans le monde latin.

L’adage Cuculus

Dans ses Adages, Érasme de Rotterdam évoque l’insulte cuculus adressée « aux vignerons qui ont commencé trop tard de tailler leur vigne et ne se sont pas acquittés de cette tâche avant d’entendre le coucou ».431 Il se réfère bien sûr aux passages de Pline l’Ancien et d’Horace. Comme Alciat dans l’emblème Cuculi, il réunit les deux traits de caractère associés à cet oiseau. Il cite plusieurs exemples de l’emploi de cuculus comme insulte pour un mari coupable d’adultère. Tous sont tirés de Plaute,432 ← 296 | 297 → un auteur également familier d’Alciat. Ainsi, dans un vers de l’Asinaria, une femme lance ces virulents reproches à son mari, « le coucou », surpris au lit avec sa maîtresse :

at etiam cubat cuculus. surge, amator, i domum.433

Érasme présente les deux emplois injurieux du nom de « coucou ». De même, Alciat consacre les quatre premiers vers à l’insulte adressée aux paysans paresseux et le dernier distique à celle qui vise les hommes adultères et non le mari cocu.

La parabole du coucou qui rend cocu

La tactique du coucou, consistant à déposer ses œufs dans le nid d’autrui, bien attestée chez les naturalistes Aristote et Pline l’Ancien, se rencontre également dans les Paraboles d’Érasme de Rotterdam, assortie d’une interprétation morale identique à celle des deux derniers vers de l’emblème :

coccyx ova subdit in nidis alienis : ita quidam alienas uxores faciunt matres.434

Dans cette analogie, Érasme se fonde sur le passage de Pline l’Ancien cité ci-dessus, auquel il emprunte l’expression in nidis alienis. Il est donc difficile d’établir, en se basant uniquement sur les similitudes textuelles, si Alciat passe par Érasme ou s’il puise sa description des mœurs du coucou directement chez Pline l’Ancien, lorsqu’il écrit in nidos alienos (v. 5). L’occurrence, chez les deux humanistes, du mot coccyx, transcription latine du nom grec de l’oiseau, et du substantif uxor, tend à rapprocher l’emblème de la parabole érasmienne. De plus, Alciat propose la même interprétation morale du comportement du coucou que l’humaniste hollandais, en l’assimilant à l’homme qui conçoit un enfant avec l’épouse d’autrui, à l’insu du mari. Cependant, il est impossible de déterminer avec certitude les relations entre les ← 297 | 298 → trois auteurs, puisque Pline l’Ancien suggérait déjà, en évoquant le nido adulterato, d’associer le coucou à l’adultère.

Cuculi nomen abusive ou le coucou n’est pas si cocu

Alciat a longuement développé la thématique de l’emblème Cuculi dans son Parergon iuris. Il mentionne cuculi comme une insulte pour « les paysans négligents, indolents et lents, parce qu’ils n’ont pas taillé leurs vignes avant que le coucou n’ait commencé de chanter ».435 Il renvoie au poème d’Horace plutôt qu’à l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien qui, pourtant, se rapproche davantage de la subscriptio, au point de vue textuel. Il poursuit en relevant le mauvais usage du terme « coucou » pour désigner le mari cocu, alors qu’au contraire, il devrait désigner celui qui commet l’adultère avec la femme d’autrui :

recentiores grammatici cuculos dici hos homines putant a natura avis, quae in alienum nidum, maxime hypolaidis, quam ipsi curucam vocant, ova sua transfert. sed hac ratione non cuculi, sed curucae dici debuissent ; cum non ipse in alienum, sed alii in suum nidum congerant : unde et adulterium dictum, quasi ad alterium torum.436

Ce développement ne laisse plus aucune ambiguïté sur le sens métaphorique du dernier distique de la subscriptio, confirmé également par la parabole déjà mentionnée et l’adage Curruca ← 298 | 299 → cuculus. Érasme y relève, tout comme Alciat dans ce passage, que « les gens du peuple appellent coucous ceux dont d’autres possèdent la femme ».437 Il fait toutefois remarquer que, d’après Juvénal, le mari cocu devrait être appelé curruca et non cuculus. Les deux humanistes soulignent donc la même incohérence dans le langage populaire.

Conclusion

L’emblème Cuculi résume et réunit, sous une forme poétique, les deux emplois injurieux du terme cuculus. Dans les quatre premiers vers, le coucou surprend le paysan paresseux en train de tailler sa vigne avec du retard. Cette scène renvoie à Pline l’Ancien qui explique l’origine de l’insulte « coucou », lancée aux paysans négligents et oisifs. La pictura de l’édition lyonnaise s’efforce d’illustrer fidèlement ce passage de l’Histoire naturelle. Le dernier distique renvoie à une autre facette de l’oiseau. Il dépose ses œufs dans le nid des autres avec les conséquences funestes que le naturaliste latin développe. Alciat puise-t-il directement l’expression nidos alienos dans l’Histoire naturelle de Pline ou s’inspire-t-il d’Érasme ? La culture littéraire commune des deux humanistes ne permet pas de trancher définitivement la question. Les similitudes textuelles, mais surtout la lecture symbolique identique du comportement de l’oiseau, tendent à rapprocher plus étroitement la parabole érasmienne et l’emblème. En effet, tous deux comparent l’oiseau parasite à l’homme trompeur et opportuniste qui rend mère la femme d’autrui et « cocu » le mari. Pour un juriste tel qu’Alciat, cette situation n’était pas sans soulever des questions de droit d’héritage et de légitimité. Aussi, a-t-il développé dans son traité juridique la même thématique que dans l’emblème. Il y relève aussi, comme Érasme dans l’adage Curruca cuculus, l’erreur de la langue populaire qui nomme à tort cuculus le mari « cocu » qui devrait plutôt être appelé curruca. ← 299 | 300 →

Emblema LXI Vespertilio

Emblème 61 La chauve-souris438

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Assumpsisse suum volucri ex Mineide nomen

 socraticum auctores Chaerephoonta ferunt.

fusca viro facies et stridens vocula ; tali

  hunc hominem potuit commaculare nota.

1 volucri ex Mineide : OV. Met. 4,399-415 2-3 : SCH. AR. Nu. 104.

Les auteurs rapportent que Chéréphon, le disciple de Socrate, a reçu son surnom de la fille ailée de Minyas. L’homme a un visage sombre et une petite voix stridente ; avec une telle insulte, il est possible d’entacher la réputation de cet homme.

Picturae

L’emblème Vespertilio ne paraît que tardivement, en même temps qu’une dizaine d’autres, publiés dans les deux dernières années de la vie d’Alciat, chez les éditeurs lyonnais M. Bonhomme et G. Rouille. La gravure des éditions lyonnaises montre la chauve-souris en plein vol pendant la nuit, avec la lune surgissant des nuages, sur le côté droit. Dans l’édition ← 300 | 301 → de Padoue, la chauve-souris est représentée au centre de la vignette, bien reconnaissable, avec les ailes déployées, sous les rayons de lune qui percent les nuages. Dans les deux éditions, les picturae de l’emblème 61 sont identiques à celles du poème suivant, également consacré à la chauve-souris. Elles se contentent de représenter l’animal décrit dans la subscriptio, sans rien ajouter qui pourrait faciliter l’interprétation.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème Vespertilio révèle le nom de la créature, désignée dans la subscriptio uniquement par la périphrase volucri ex Mineide. En effet, la subscriptio ne mentionne pas le nom latin de la chauve-souris, mais décrit son apparence et son cri (v. 3). Alciat propose de la comparer au disciple et ami de Socrate, Chéréphon, dont il transcrit le nom en lettres latines, tout en conservant l’accusatif grec. Il s’autorise une licence poétique en ajoutant un deuxième o à Chaerephoonta, afin de faire débuter le mot par un dactyle. Le verbe ferunt laisse supposer qu’Alciat se fonde sur une source antique bien précise et fait appel à la culture littéraire des lecteurs. Le disciple de Socrate et l’étrange créature ailée partagent les mêmes caractéristiques, un visage sombre et une voix stridente. Le dernier vers laisse entendre que « chauve-souris » est utilisé comme une insulte infamante. Le verbe commaculare se rencontre surtout dans le latin tardif, bien que la forme soit déjà attestée en poésie chez Virgile.439

La mésaventure des filles de Minyas

Le premier vers s’ouvre par l’évocation du mythe des filles de Minyas, relaté dans les Métamorphoses d’Ovide. La périphrase volucri ex Mineide, l’oiseau né de Minyas, évoque le destin des trois filles du roi Minyas punies pour avoir profané le culte de Dionysos, en travaillant, et transformées en chauve-souris aux ← 301 | 302 → confins du jour et de la nuit. Effrayées par un incendie provoqué par le dieu en colère, elles fuient l’éclat des flammes. Soudain, des ailes membraneuses enveloppent leurs bras et, « s’efforçant de parler, elles émettent de faibles sons, proportionnés à leur corps, et expriment leurs plaintes légères par un cri perçant ».440 Dans sa description, le poète latin, tout comme Alciat, ne nomme pas l’animal. Le mystère de son identité n’est élucidé qu’à la fin du récit par l’explication étymologique du nom latin des chauves-souris, vespertiliones, car « elles tirent leur nom du soir (vesper) ».441 Alciat, encore plus elliptique qu’Ovide, invite le lecteur à résoudre lui-même l’énigme en se référant aux sources antiques. La parenté thématique avec le passage des Métamorphoses est renforcée par l’emploi, chez Alciat, de l’adjectif stridens (v. 5) pour qualifier le cri de la chauve-souris, de la même famille que le substantif stridor utilisé chez le poète latin.442 Quant au diminutif vocula, il correspond à l’expression ovidienne minimam vocem. L’alliance vocula stridens se rencontre dans un passage des autres célèbres Métamorphoses d’Apulée,443 mais il ne s’agit vraisemblablement pas d’un emprunt textuel consicent.

Une nature ambiguë

Les naturalistes antiques, en premier lieu Aristote, se sont efforcés de décrire la chauve-souris et de relever ses principales caractéristiques : un animal nocturne avec des ailes membraneuses, des dents, deux pattes, sans queue, qui met au monde des petits viables et les allaite.444 En raison de ces ← 302 | 303 → particularités ambivalentes, ils ont éprouvé quelques difficultés à la classer et à déterminer sa nature. Aristote la situe entre les « volatiles » et les « quadrupèdes ».445 Pline l’Ancien semble la ranger parmi les oiseaux, malgré les autres caractères qui tendent à l’assimiler aux mammifères.446 Isidore de Séville relève sa ressemblance avec une souris et hésite entre les deux genres, ni tout à fait oiseau, ni tout à fait souris.447 D’autres, comme Macrobe, avouent prudemment que « sa nature est incertaine ».448 Une fable attribuée à Ésope tire d’ailleurs de l’ambiguïté de sa nature une morale sur la capacité de s’adapter aux circonstances pour échapper au danger.449 Dans ce débat, Alciat ne prend pas parti. En revanche, il se situe dans la continuité de Pline l’Ancien, en l’appelant volucris (v. 1). Ses caractéristiques étranges, sa nature ambiguë et sa vie dans les ténèbres de la nuit ont suscité la méfiance des hommes. Déjà Homère l’associe aux Enfers, en comparant à des chauves-souris, les âmes des prétendants tués par Ulysse qui s’envolent vers l’Hadès, sous la conduite d’Hermès, en poussant de petits cris.450

Chéréphon, dit « la chauve-souris »

Chéréphon, ami et auditeur passionné de Socrate, a consacré, par amour de la sagesse, de nombreuses nuits à l’étude, au point d’en perdre la santé. Dans plusieurs de ses pièces, Aristophane ← 303 | 304 → le raille pour son teint blême et sa mine maladive.451 À deux reprises, dans les Oiseaux, le poète comique l’affuble du sobriquet « chauve-souris ».452 Le scholiaste des Nuées explique qu’il a été ainsi surnommé « parce qu’il était noir et avait une voix grêle ».453 Alciat tire sans doute de cette scholie le contenu du troisième vers, μέλας correspondant à fusca facies et ἰσχνόφωνος à stridens vocula ; ἑταῖρος Σωκράτους ὁ Χαιρεφῶν est à rapprocher de Socraticum Chaerephoonta (v. 2). Le commentateur de l’édition de Padoue se propose d’expliquer l’assimilation du disciple de Socrate à la vespertilio, « parce que, dit-on, il s’est plongé dans les livres avec tant d’acharnement que, éreinté par les veilles nocturnes, il est devenu d’une extrême pâleur et maigreur, de sorte qu’il a été surnommé, selon une plaisanterie répandue, la Chouette ou, comme d’autres se plaisent à le dire, la Chauve-souris ».454 À travers ce fervent adepte de la philosophie, l’insulte vise tous les savants, car, comme l’indique la Souda, le teint blafard de Chéréphon était devenu proverbial et son nom désignait les hommes amaigris et pâlis par les longues heures d’études :

Χαιρεφῶν· ἐπὶ τῶν ὠχρῶν καὶ ἰσχνῶν. καὶ παροιμία· οὐδὲν διοίσεις Χαιρεφῶντος. ἅτε σοφίᾳ συντετηκώς. ὅθεν καὶ Νυκτερὶς ἐκαλεῖτο.455

Alciat s’est-il inspiré de ce proverbe ? Il s’appuie en tout cas sur une tradition issue des comédies d’Aristophane et plus particulièrement, d’après les similitudes thématiques, des scholies anciennes des Nuées. ← 304 | 305 →

Conclusion

Dans ses comédies, Aristophane se moque du fervent disciple de Socrate, Chéréphon, réputé pour sa maigreur et sa pâleur, en le comparant à une chauve-souris. Alciat confère un caractère volontairement obscur à l’emblème, en ne mentionnant pas explicitement le nom de la vespertilio. Il la désigne uniquement par la périphrase volucri ex Mineide, faisant allusion à la métamorphose des filles de Minyas en chauve-souris, relatée par Ovide. Ainsi, Alciat confronte le lecteur à une énigme dont la résolution est facilitée par le recours aux textes antiques. Le titre et l’image atténuent toutefois l’obscuritas de la subscriptio, en nommant et en représentant de façon reconnaissable la créature ailée. Dans le troisième vers, Alciat se fonde probablement sur les scholies des Nuées d’Aristophane, lorsqu’il relève deux caractéristiques communes à la chauve-souris et à Chéréphon : le teint sombre et la voix suraiguë. De fil en aiguille, des pièces d’Aristophane à la Renaissance, en passant par les scholies de l’auteur comique et la Souda, « chauve-souris » a fini par devenir une insulte adressée aux savants confinés dans leurs cabinets d’étude.

Emblema LXII Aliud

Emblème 62 un autre [sur la chauve-souris]456

Vespere quae tantum volitat, quae lumine lusca est,
 Quae, cum alas gestet, caetera muris habet,
ad res diversas trahitur : mala nomina primum
  signat, quae latitant iudiciumque timent.
inde et philosophos, qui, dum coelestia quaerunt,5
 caligant oculis falsaque sola vident. ← 305 | 306 →
tandem et versutos, cum clam sectentur utrumque,
 acquirunt neutra qui sibi parte fidem.

1 volitat : PLIN. Nat. 10,168 2 : AESOP. 182 ; VARRO Men. 13 ; ISID. Orig. 12,7,36 3 mala nomina : OV. Ars. 3,453 3-4 : AESOP. 181 ex ALCIATUS, De verborum significatione, p. 80 4 latitant : OV. Met. 4,405 5-6 : AMBR. Hex. 5,24,86 ; BASIL. Hex. 8,7,6 7-8 : AESOP. 182 ; ERASMUS, Adag. 3836 (ASD II,8 p. 196).

La créature qui ne vole que le soir et qui le jour est presque aveugle, qui, bien qu’elle porte des ailes, ressemble pour tout le reste à une souris, est comparée à divers personnages : elle désigne d’abord les mauvais payeurs qui se cachent par crainte d’être cités en justice ; puis, les philosophes qui, tandis qu’ils sondent les objets célestes, ont les yeux obscurcis et ne voient que ce qui est faux ; enfin, les gens rusés qui, bien qu’en secret ils courtisent les deux partis, n’obtiennent la confiance d’aucun d’eux.

Stucture et style de l’emblème

L’emblème 62, de même que le précédent, attribue le rôle principal à la chauve-souris, bien que la subscriptio ne mentionne pas non plus son identité. Comme dans les Métamorphoses d’Ovide, Alciat laisse le soin au lecteur de déduire le nom de l’animal d’après l’étymologie, suggérée par le mot vespere, mis en évidence au début du poème.457 Par cette obscuritas volontaire, Alciat incite ses lecteurs à retrouver les références dans les œuvres des Anciens. Le premier distique décrit l’apparence de l’étrange animal. L’anaphore du quae distingue chacune de ses caractéristiques : sa vie nocturne, sa mauvaise vue diurne, renforcée par l’antithèse vespere/lumine, et enfin sa double nature à la fois proche de l’oiseau, à cause de ses ailes, et semblable à la souris, par son apparence générale. L’adjectif luscus signifie en général « borgne », mais ici plutôt « à moitié aveugle ». Il est revêtu d’une connotation négative, puisqu’il apparaît fréquemment chez Plaute et surtout chez Martial ← 306 | 307 → comme une insulte.458 Le verbe volitat se rencontre dans la description de l’animal de Pline l’Ancien :

volitat amplexa infantes secumque portat.459

Alciat s’en est-il inspiré ? La seule occurrence de ce terme ne permet pas de l’affirmer, mais il est probable qu’Alciat ait connu ce texte. Dans chacun des distiques suivants, Alciat énumère un cortège de personnages peu recommandables, en relevant leurs points communs avec la chauve-souris. D’abord, les mauvais payeurs cherchent à échapper à la justice, comme les vespertiliones se cachent dans les ténèbres de la nuit. Le verbe latitant (v. 4), assez rare en poésie, provient très certainement du récit ovidien de la transformation des filles de Minyas en chauve-souris :

fumida iamdudum latitant per tecta sorores […].460

Puis, les philosophes, déconnectés de la réalité, aveuglés par leur prétention, ignorent les évidences, comme l’animal possède une mauvaise vue en pleine lumière. Enfin, la duplicité des hommes rusés évoque la nature incertaine, mi-oiseau, mi-souris, de la chauve-souris. Les pronoms adjectifs indéfinis mis pour deux personnes, uterque et neuter (v. 7-8), soulignent leur caractère ambigu. Les adverbes primum, inde et tandem ponctuent la liste des différentes catégories d’individus.

La nuit propice aux « chauves-souris » endettées jusqu’au cou

Alciat s’en prend d’abord aux mala nomina (v. 3), une formule probablement tirée d’Ovide où elle occupe la même position ← 307 | 308 → dans l’hexamètre.461 L’expression mala nomina ne se rencontre toutefois pas seulement en poésie, mais également dans le langage juridique pour désigner au sens figuré les « débiteurs insolvables », soit les « mauvais payeurs » criblés de dettes, dont le nomen est inscrit sur les livres de comptes.462 Mais quel rapport peuvent bien entretenir les chauves-souris avec l’argent ? Une fable d’Ésope met en scène une ronce, une mouette et une chauve-souris qui s’associent pour monter une affaire commerciale. Suite au naufrage, elles perdent toute leur cargaison. Depuis lors, la chauve-souris, endettée jusqu’au cou, « par crainte de ses créanciers, ne se montre pas pendant le jour et ne sort que la nuit pour chercher sa nourriture ».463 Alciat tire de ce récit étiologique la métaphore vespertilio pour désigner les mala nomina qui cherchent à échapper à la justice. Il le dévoile lui-même dans le De verborum significatione en note d’un passage du Digeste :

vespertilionem appelari in iure apparet eum, qui ne creditoribus satisfaciat latitet et vespere tantum exeat, vel rationes conturbaverit. opinor ex Aesopi fabula, qua inter caetera proditur vespertilionem cum mergo societatem nauticam contraxisse et summersa navi, cum uterque decoxisset, vespertilionem non nisi noctu metu creditorum vagari, mergum frequenter in undas se demittere, mercimonia amissa perquirentem, ut proculdubio male sentiant, qui vespillonem vel versipellem pro vespertilione legunt.464 ← 308 | 309 →

La subscriptio reprend le contenu de ce paragraphe ainsi que certaines expressions comme vespere tantum et latitant, mais sous une forme condensée. Érasme de Rotterdam se réfère, dans l’adage Vespertiliones, à ce passage d’« Alciat, le plus docte parmi les jurisconsultes ».465

Les philosophes aussi aveugles que des chauves-souris en plein jour

Alciat rapproche, dans son analogie, la chauve-souris à moitié aveugle – lusca possédant une nuance injurieuse – des prétendus philosophes dont la vue est obscurcie (caligant oculis v. 6). Ce verbe caligare évoque le brouillard (caligo), ou plutôt les Nuées qui embrumaient l’intelligence des sophistes dans la comédie d’Aristophane. Si le thème des philosophes abîmés dans la contemplation des « réalités célestes » a déjà été largement traité par le poète comique,466 Alciat s’appuie, dans ce distique, sur un passage de l’Hexaméron de Basile de Césarée dont l’œuvre a également inspiré Ambroise de Milan. Les deux Pères de l’Église évoquent les « oiseaux » nocturnes, d’abord la chauve-souris, puis, dans le paragraphe suivant, la chouette. Ils tirent du caractère de ces animaux un enseignement moral utile aux hommes dont s’inspire très certainement Alciat :

πῶς ἐοίκασι τοῖς ὄμμασι τῆς γλαυκὸς οἱ περὶ τὴν ματαίαν σοφίαν ἐσχολακότες. καὶ γὰρ ἐκείνης ἡ ὄψις, νυκτὸς μὲν ἔρρωται, ἡλίου δὲ λάμψαντος ἀμαυροῦται. καὶ τούτων μὲν ἡ διάνοια ὀξυτάτη μέν ἐστι πρὸς τὴν τῆς ματαιότητος θεωρίαν, πρὸς δὲ τὴν τοῦ ἀληθινοῦ φωτὸς κατανόησιν ἐξημαύρωται.467 ← 309 | 310 →

Ambroise de Milan établit la même comparaison entre les philosophes païens et les chouettes. De plus, il utilise les termes oculorum et caligantem qui rappellent l’expression caligant oculis (v. 6).468 Il semble donc qu’Alciat ait puisé chez l’un et/ou l’autre de ces auteurs l’analogie, mais qu’il ait préféré remplacer la chouette, déjà associée à la sagesse dans l’emblème 19 Prudens magis quam loquax, par la chauve-souris, un autre animal nocturne peu apprécié. En arrière-plan se cache une critique de la vaine sagesse et des philosophes de pacotille, héritière d’une longue tradition amorcée par les Nuées d’Aristophane.

La duplicité des chauves-souris

Dans le commentaire de l’emblème précédent, nous avons déjà vu la difficulté qu’ont éprouvée les naturalistes antiques à classer la chauve-souris. Beaucoup la considèrent comme un oiseau, bien qu’elle partage de nombreuses caractéristiques avec les mammifères. Ainsi Isidore de Séville souligne sa ressemblance avec la souris, tout en la rangeant dans la catégorie des aves.469 Comme lui, Alciat souligne sa double nature en insistant sur sa capacité de voler (volitat, alas gestet) qui contraste avec son apparence de souris (caetera muris habet). Une fable attribuée à Ésope exploite cette ambiguïté. La chauve-souris échappe par deux fois aux griffes d’une belette, la première, en affirmant ne pas être un oiseau, mais une souris, la seconde en prétendant ne pas être une souris, mais une chauve-souris.470 L’attitude opportuniste de la chauve-souris qui sait s’adapter aux goûts opposés des deux belettes pour échapper au danger, ressemble à celle des ← 310 | 311 → versutos,471 dénoncés dans le dernier distique, qui s’efforcent de séduire les deux camps opposés. Ils remportent toutefois moins de succès, puisqu’ils n’obtiennent la confiance d’aucun des deux partis. Une autre fable étiologique, issue de la tradition ésopique latine très vivace au Moyen Âge, raconte la guerre entre les oiseaux et les quadrupèdes.472 La chauve-souris trahit les siens, c’est-à-dire les oiseaux, et rejoint le camp des quadrupèdes, finalement vaincus. Comme punition, elle est condamnée à fuir la lumière et perd ses plumes. Ce récit illustre aussi parfaitement la duplicité de la chauve-souris qui courtise les deux partis opposés, en y cherchant son avantage. L’analogie de la chauve-souris avec les hommes rusés et déloyaux est aussi attestée chez Érasme de Rotterdam, dans l’adage Vespertiliones :

prisci tamen ea voce secus usi sunt, videlicet pro homine ancipitis fidei qui nec huius ordinis sit nec illius, cum utroque tamen colludat, eo quod vespertilio sic est utrunque ut nec inter volucres nec inter mures habeat locum.473

Le grand humaniste propose exactement la même interprétation symbolique de la chauve-souris qu’Alciat dans son dernier distique. La fréquence des pronoms adjectifs indéfinis uterque et neuter (v. 7-8), pourrait suggérer une influence d’Érasme, ← 311 | 312 → mais Alciat a très bien pu emprunter la métaphore directement à la fable ésopique.

Conclusion

L’emblème 62, consacré, comme le précédent, à la chauve-souris, décrit les principales caractéristiques de l’animal : sa vie nocturne, sa mauvaise vue diurne et sa nature ambiguë entre l’oiseau et la souris, des éléments bien connus des naturalistes antiques. Comme Ovide dans les Métamorphoses, Alciat ne nomme pas l’animal explicitement, mais laisse le lecteur deviner son identité, suggérée par le mot vesper. Il compare dans les trois distiques suivants la vespertilio à trois catégories d’individus, dont l’énumération est scandée par les adverbes primum, inde et tandem. Les hommes endettés, redoutant la justice, qui ne sortent que la nuit, sont assimilés à des chauves-souris. Alciat s’inspire ici d’une fable étiologique d’Ésope, comme il le confirme lui-même dans le De verborum significatione. Certes, les philosophes plongés dans l’erreur, comme aveuglés par le soleil, font songer aux sophistes des Nuées d’Aristophane. Toutefois, l’analogie avec les chauves-souris renvoie plutôt au motif, déjà attesté chez les Pères de l’Église, de la chouette dont la vue s’émousse en pleine clarté. Alciat s’est contenté de remplacer l’oiseau d’Athéna par un autre volatile nocturne jouissant d’une moins bonne réputation. Enfin, la nature incertaine de la chauve-souris, relevée bien sûr par les naturalistes, évoque la duplicité des gens rusés et flatteurs. L’analogie développée dans le dernier distique pourrait dériver d’une autre fable d’Ésope, La chauve-souris et la belette ou de celle du Romulus Vulgaris, mais aussi de l’adage Vespertiliones qui, comme notre emblème, condense à lui seul toute la tradition antique consacrée à l’étrange créature ailée. ← 312 | 313 →

Emblema LXIII Ira474

Emblème 63 La colère

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Alcaeam veteres caudam dixere leonis,

 qua stimulante iras concipit ille graves.

lutea cum surgit bilis, crudescit et atro

 felle dolor furias excitat indomitas.

1 alcaeam : SCH. A. R. 4,1613-16b 1-2 : HOM. Il. 20,166-173 ; HES. Scut. 430-431 ; PLIN. Nat. 8,49 3 crudescit : STAT. Theb. 2,679-680 3-4 atro felle dolor : VERG. Aen. 8,219-221 4 furias excitat indomitas : VERG. Aen. 2,594.

Les Anciens ont appelé la queue du lion alcaea. Quand elle l’aiguillonne, il conçoit de violentes colères. Lorsque surgit la bile jaune, sous l’effet du fiel noir, sa colère empire et soulève une rage indomptable.

Picturae

La pictura de l’édition princeps aldine se distingue des autres gravures. Une main, au centre de la vignette, brandit une queue de lion, la caudam leonis citée dans la subscriptio. Ce motif ressemble à l’illustration de l’emblème 164 In detractores de cette même édition.475 La main ne semble être là que ← 313 | 314 → pour exhiber la queue du lion.476 Dès les éditions lyonnaises, le schéma iconographique change complètement pour présenter une scène de chasse. Le fauve rugissant, la queue dressée, est entouré d’une meute de chiens et de cavaliers casqués et armés de piques qui excitent sa rage. L’édition de Padoue reprend ce modèle en augmentant le nombre de chiens. Ces picturae ajoutent des éléments absents de la subscriptio : elles montrent le lion seul contre tous ses « adversaires », plein de courage et de rage ! Elles s’inspirent probablement d’une description très pittoresque de l’Iliade, source principale de cet emblème.477

Structure et style de l’emblème

Après l’emblème 15 Vigilantia et custodia, où le lion, symbole de l’extrême vigilance, montait la garde, en dormant les yeux ouverts, l’animal revient sur le devant de la scène dans cet emblème 63 Ira. L’emblème 57 Furor et rabies, décrivant le bouclier d’Agamemnon orné d’une tête de lion, l’associe également à ce sentiment violent.478 L’inscriptio énonce simplement le trait de caractère qu’incarne l’animal et reprend le terme iras (v. 2). La mention des veteres (v. 1) invite le lecteur à retourner aux sources antiques pour découvrir l’origine du mot alcaea. Le thème de la colère traverse toute la subscriptio : iras, bilis, felle, dolor et furias. Le deuxième distique expose les causes physiologiques de la rage, en se référant à la théorie des humeurs de la médecine antique. Les sonorités renforcent l’impression de sauvagerie et imitent les rugissements de la bête :

lutea cum surgit bilis, crudescit et atro

 felle dolor furias excitat indomitas.

Sa rage s’enflamme en plusieurs étapes associées à des verbes de plus en plus intenses : concipit, surgit, crudescit et excitat. Une ← 314 | 315 → gradation s’observe également de lutea bilis à indomitas furias, en passant par felle atro. L’expression atro felle dolor (v. 3-4) reprend un passage de l’Énéide où elle occupe exactement la même position dans le vers, à l’enjambement :

hic vero Alcidae furiis exarserat atro

felle dolor : rapit arma manu nodisque gravatum

robur et aerii cursu petit ardua montis.479

Alciat s’inspire nettement de cette description d’Hercule, enflammé par la colère, saisissant ses armes et sa lourde massue pour attaquer Cacus. Il remplace exarserat par crudescit (v. 3), un verbe de sens similaire.480 Il mêle à cette expression un second vers de Virgile où se rencontre le même mot dolor, ainsi que le verbe excitat associé aux indomitas iras, remplacées chez Alciat par les furias indomitas (v. 4) :

nate, quis indomitas tantus dolor excitat iras ?481

Après la débâcle et le meurtre sauvage des Troyens sans défense, la déesse Vénus elle-même tente d’apaiser « le ressentiment » de son fils qui suscite chez lui « d’indomptables colères ». Ces deux emprunts textuels tendent à établir un lien entre le lion et la colère héroïque, « légitime », celle du bienveillant Hercule opposé au monstrueux Cacus et celle du pieux Énée confronté à la cruauté des Grecs.

Une source d’inspiration épique

Depuis l’Antiquité, le lion est revêtu de nombreuses valeurs symboliques. Son apparence impressionnante, sa puissance alliée à sa dangerosité et à sa sauvagerie en font un symbole ambivalent. Il représente tantôt la noblesse, la majesté, la force, tantôt la cruauté et la violence. Les comparaisons avec le lion abondent ← 315 | 316 → dans les épopées homériques, en particulier dans l’Iliade.482 C’est précisément chez Homère que se situe le point d’ancrage de toute la tradition relative à la queue du lion. Lors d’un duel face à Énée, le poète assimile Achille, le héros par excellence incarnant la colère, à un lion encerclé par des chasseurs :

ὃ δὲ πρῶτον μὲν ἀτίζων

ἔρχεται· ἀλλ’ ὅτε κέν τις ἀρηϊθόων αἰζηῶν

δουρὶ βάλῃ ἐάλη τε χανών, περί τ’ ἀφρὸς ὀδόντας

γίνεται, ἐν δέ τέ οἱ κραδίῃ στένει ἄλκιμον ἦτορ,

οὐρῇ δὲ πλευράς τε καὶ ἰσχία ἀμφοτέρωθεν

μαστίεται, ἑὲ δ’ αὐτὸν ἐποτρύνει μαχέσασθαι,

γλαυκιόων δ’ ἰθὺς φέρεται μένει, ἤν τινα πέφνῃ

ἀνδρῶν, ἢ αὐτὸς φθίεται πρώτῳ ἐν ὁμίλῳ·483

Cette description saisissante et détaillée du fauve traqué et furieux, de ses mouvements et de ses émotions, constitue l’arrière-plan de l’emblème Ira et a peut-être aussi inspiré les illustrations des éditions de Lyon et de Padoue. Homère y énumère une à une les manifestations physiques de la rage, dont l’agitation de la queue. Cette métaphore animalière associe étroitement le fauve à Achille et laisse transparaître, au-delà de la simple rage, un souffle héroïque484 : face aux attaques, le héros, ← 316 | 317 → comme le lion, se doit d’affronter, avec fougue et sans peur, ses ennemis, peu importent les conséquences.

Le lion, symbole de colère

À la suite d’Homère, toute la littérature antique, surtout la poésie épique, didactique ou lyrique, associe très fréquemment le lion à la colère. Dans le Bouclier, Hésiode construit, sur le modèle homérique, une comparaison entre Héraclès et un lion dont « le cœur sombre s’emplit de fureur ».485 Pour stimuler davantage sa rage, il fouette « ses flancs et ses épaules de sa queue ».486 Cette description, un peu moins longue que celle de l’Iliade, présente également le fauve envahi par le bouillonnement de son θύμος et auquel l’agitation de la queue insuffle une plus grande audace. De plus, Hésiode associe, comme Alciat, l’ira à la couleur noire. Les Hiéroglyphes d’Horapollon réservent une large place au fauve et lui attribuent plusieurs sens symboliques, dont « la fureur qui dépasse la mesure »,487 évoquée par Alciat dans le dernier vers (furias indomitas). La littérature latine n’est pas en reste. Lucrèce décrit l’animal comme l’incarnation même de cet affect, en raison de la chaleur accumulée dans son cœur farouche.488 Toutefois, dans la plupart des cas, la queue du lion n’est pas expressément mentionnée. Une certaine ambivalence, déjà présente en germe chez Homère, transparaît de l’ensemble des témoignages qui ne s’accordent pas sur le caractère du lion. ← 317 | 318 → En effet, sa symbolique oscille entre des aspects positifs et négatifs. Dans son traité De la colère, le philosophe Sénèque réfléchit sur cette question. II déplore que le lion serve de modèle aux hommes en raison de sa noblesse et de sa bravoure, alors qu’elle est entachée par son irritabilité.489 Ce texte souligne bien toute l’ambiguïté de l’interprétation de l’emblème Ira.

Deviner l’humeur d’un lion rien qu’à sa queue

Dans les ouvrages des naturalistes antiques, le grand félin est décrit avec beaucoup de détails. Alciat se focalise uniquement sur certaines spécificités de son comportement. Après sa capacité à dormir les yeux ouverts, mentionnée dans l’emblème 15, il choisit ici l’usage particulier de sa queue. Il puise ces informations essentiellement chez Pline l’Ancien. Le naturaliste latin relève que, à l’instar des oreilles pour les chevaux, la queue du lion est « un indice sûr son état d’esprit ».490 En effet, lorsqu’il est en colère, il commence par la frapper sur le sol, puis, à mesure que son excitation s’accroît, il s’en sert pour battre ses flancs et ainsi stimuler sa rage.491 Alciat s’inspire du naturaliste, tout en gardant aussi à l’esprit les vers homériques. Pourtant, aucun emprunt textuel ne transparaît. Cette particularité du comportement est aussi mentionnée chez d’autres auteurs, non spécialistes de l’histoire naturelle. Ainsi, l’expression concipit iras rappelle un vers de l’Œdipe de Sénèque qui compare les mouvements de la queue du lion et du Sphinx, et utilise la clausule conciperet minas.492 Mais ← 318 | 319 → il s’agit sans aucun doute d’un souvenir de lecture plutôt que d’un véritable emprunt.

Les jeux étymologiques autour de ἀλκή

Le nom ἀλκαία/alcaea (v. 1) pour désigner la queue du lion, viendrait, d’après Alciat, des veteres. Cette indication renvoie les lecteurs à leurs livres et les invite à rechercher l’origine de ce nom. Les scholies d’Apollonios de Rhodes, éditées pour la première fois en 1496 à Florence par L. de Alopa, pourraient les renseigner :

κήτεος ἀλκαίη· <ἡ> οὐρά. κυρίως ἀλκαία λέγεται ἡ τοῦ λέοντος οὐρά, ἀπὸ τοῦ δι’ αὐτῆς εἰς ἀλκὴν τρέπεσθαι. καὶ ὁ ποιητής (Υ 170)· οὐρῇ δὲ πλευράς τε καὶ ἰσχία ἀμφοτέρωθεν / μαστίεται.493

Le scholiaste fait dériver le mot ἀλκαία de ἀλκή, littéralement la force agissante, soit la vigueur, la puissance, mais aussi la force d’âme, le courage. Ce mot polysémique ouvre un large champ d’interprétations. Dans l’emblème 3 Nunquam procrastinandum, Alciat s’amuse avec l’étymologie de son patronyme, en le rapprochant du terme grec ἀλκή, la force, et du latin alces, l’élan.494 L’emblème Ira ne mentionne pas le nom de famille de l’auteur, mais pourrait également jouer sur le rapport étymologique, fictif bien sûr, de Alciatus, ἀλκή et ἀλκαία. Ainsi, le terme alcaea peut s’interpréter à différents niveaux. Il souligne d’abord la qualité principale du lion, sa puissance, mais fait également ressortir la parenté entre l’auteur et le lion, au point de vue de la force, du courage, et peut-être, avec une certaine ironie, de la colère indomptable. ← 319 | 320 →

La théorie antique des humeurs

Les médecins antiques expliquaient l’origine de nombreuses maladies par un déséquilibre des humeurs, au nombre de quatre, le sang, le phlegme, la bile et l’eau. L’auteur du De natura hominis, Polybe (env. 410 ap. J.-C.), élève d’Hippocrate, est le premier à remplacer l’eau par la bile noire. Il développe une théorie complexe sur les interactions entre ces quatre humeurs, en fonction des saisons, des éléments, des âges de la vie et des « qualités », froid, chaud, sec et humide. Galien, qui devient l’autorité incontestée en matière de médecine, tire de ce traité les fondements de sa physiologie et de sa pathologie qui reposent sur les quatre humeurs.495 Les auteurs de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge ont transmis à la Renaissance cette théorie systématisée par Galien, en y apportant des développements. Ils ont notamment relié la théorie des humeurs à celle des quatre tempéraments. Des auteurs, comme Isidore de Séville, vulgarisent ce savoir médical. L’auteur des Étymologies définit le fiel comme « un follicule contenant l’humeur appelée bile »,496 responsable de la colère. Alciat semble se référer à cette théorie issue de la tradition galénique, encore en vigueur au XVIème siècle,497 tout en lui donnant une couleur poétique virgilienne. Il explique les causes internes de la colère par le flux des humeurs, en faisant intervenir la bile jaune (bilis lutea) et le fiel noir (felle atro), équivalent de la bile noire (χολὴ μέλαινα). ← 320 | 321 →

Conclusion

Bien que le titre nomme le vice dénoncé par Sénèque dans le De ira, Alciat ne semble pas ici véritablement condamner le comportement du colérique. Il se contente de décrire son attitude, en la comparant à celle du lion, un animal qui incarne autant la noblesse, la puissance et la majesté que la cruauté, la violence et la colère. Loin d’être entièrement négative, l’ira démultiplie ses forces et aiguise son audace. Dans la comparaison homérique d’où découle toute la tradition ultérieure, l’attitude du lion reflète celle du héros Achille et traduit à la fois la cruauté, la bestialité, la folie meurtrière mais aussi la noblesse d’âme et le courage face à l’adversité. Le naturaliste Pline considère la cauda leonis comme un indice certain de son état d’âme et a donc probablement influencé le contenu de l’épigramme. L’inscriptio neutre ne permet pas davantage d’orienter l’interprétation. Les images des éditions de Lyon et de Padoue, qui semblent illustrer la description de l’Iliade du lion seul contre tous, attaqué de toutes parts, tendent à donner un caractère légitime à sa colère qui n’est qu’une défense contre ses agresseurs. La subscriptio est tout aussi ambiguë. Dans le premier distique, elle rapproche le nom grec de la cauda leonis du terme grec ἀλκή qui désigne aussi bien la force que le courage. Puis, dans le second distique, elle tend à donner un caractère pathologique à la colère, résultat de déséquilibres internes qui échappent au contrôle de celui qui en est victime. Il présente la colère comme une maladie provoquée par l’excès de bile jaune et noire qui peut conduire à une issue fatale. Enfin, les emprunts textuels à l’Énéide de Virgile renforcent la tonalité épique et associent la colère du lion à celle des héros Hercule, bienfaiteur de l’humanité, et Énée, fondateur de Rome. Alciat fait peut-être allusion à son propre nom et se comparerait donc au lion avec ses qualités et son « défaut » stigmatisé par l’inscriptio. Il laisse au lecteur le soin d’interpréter l’emblème à sa guise. ← 321 | 322 →

Emblema LXIV In eum qui sibi ipsi damnum apparat498

Emblème 64 Contre celui qui se prépare son propre dommage

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

 Capra lupum non sponte meo nunc ubere lacto,

  quod male pastoris provida cura iubet.

 creverit ille simul, mea me post ubera pascet ;

 improbitas nullo flectitur obsequio.

1-4 : AP 9,47 ; ERASMUS, Adag. 1086 (ASD II,1 p. 110) 2 provida cura : OV. Fast. 2,60 4 flectitur obsequio : OV. Ars. 2,179.

Moi, la chèvre, ce n’est pas de mon plein gré qu’à présent je nourris de mes mamelles un loup, mais parce que l’imprudence du berger m’y contraint. Dès qu’il aura grandi, après s’être nourri de mes mamelles, c’est de moi qu’il se repaîtra. La méchanceté ne se laisse détourner par aucun bienfait.

Picturae

Le schéma iconographique des différentes éditions observe une grande continuité. Seuls quelques détails, comme la présence d’un écureuil sur l’arbre dans l’édition de C. Wechel, et le décor plus ou moins élaboré, les distinguent. La chèvre à barbichette, coiffée de cornes, offre ses mamelles à un louveteau qui tète ← 322 | 323 → avidement entre ses pattes. Toutes les picturae illustrent fidèlement le premier vers de l’épigramme, sans représenter la fin de l’histoire.

Structure et style de l’emblème

L’emblème 64 rapporte la mésaventure d’une chèvre victime de l’imprudence de son berger qui l’oblige à nourrir un louveteau. Après avoir grandi, il finira par la dévorer, en guise de remerciement pour ses services. Le thème des « bienfaits mal récompensés », résumé dans l’inscripitio In eum qui sibi ipsi damnum apparat, rappelle l’emblème 193 In foecunditatem sibi ipsi damnosam, où un noyer, attaqué par des enfants à coups de cailloux, subissait les contrecoups malheureux de sa fécondité.499 Or, cette interprétation ne correspond pas à la vérité générale du dernier vers de l’épigramme qui dénonce le cœur endurci des méchants. Alciat a-t-il ainsi volontairement enrichi l’interprétation de l’emblème ou le titre, qui aurait été ajouté par la suite, résulte-t-il d’un malentendu ? La subscriptio se présente comme la prosopopée de la chèvre. Les deux protagonistes du récit, la chèvre et le loup, sont mis en évidence en tête du premier vers. La reprise des expressions meo ubere (v. 1) et plus bas mea ubera (v. 3) insiste sur la générosité de la chèvre. La juxtaposition des possessifs mea me (v. 3) souligne l’ironie du sort : la chèvre nourrit le louveteau qui la dévorera à son tour.

Entre la fable ésopique et l’épigramme grecque

Plusieurs fables ésopiques exploitent une anecdote assez semblable. Dans l’une d’elles, des louveteaux recueillis par un berger finissent par dévorer son troupeau, sans le moindre scrupule. La morale de cette fable se rapproche de celle de notre emblème :

οὕτως οἱ τοὺς πονηροὺς περισῴζοντες λανθάνουσι καθ’ ἑαυτῶν πρῶτον αὐτοὺς ῥωννύντες.500 ← 323 | 324 →

Cependant, Alciat puise son inspiration dans l’une des nombreuses épigrammes de l’Anthologie grecque, basées sur les fables.501 Il en suit très nettement la trame :

Τὸν λύκον ἐξ ἰδίων μαζῶν τρέφω οὐκ ἐθέλουσα,

 ἀλλά μ’ ἀναγκάζει ποιμένος ἀφροσύνη.

 αὐξηθεὶς δ’ ὑπ’ ἐμοῦ κατ’ ἐμοῦ πάλι θηρίον ἔσται·

 ἡ χάρις ἀλλάξαι τὴν φύσιν οὐ δύναται.502

Comme cette épigramme anonyme, la subscriptio donne la parole à l’animal, qui fait le récit de son malheur, à la première personne. Cependant, l’épigramme ne précisait pas qu’il s’agissait d’une chèvre. Alciat reproduit le premier distique, en traduisant fidèlement ἐξ ἰδίων μαζῶν τρέφω par meo ubere lacto, la litote οὐκ ἐθέλουσα par son équivalent latin non sponte, le verbe ἀναγκάζει par iubet avec tous deux le même sujet, et enfin ποιμένος ἀφροσύνη par une expression de sens presque semblable, mais beaucoup plus longue, male pastoris provida cura, probablement inspirée d’un vers des Fastes.503 Le sens de provida cura, positif chez Ovide, est inversé par l’ajout de l’adverbe male, pour devenir, par une hypallage, le soin du berger imprudent et négligent des intérêts de son troupeau. Le distique suivant s’écarte du modèle grec, bien que le sens diffère assez peu. Alciat remplace le participe aoriste passif αὐξηθεὶς par la subordonnée temporelle creverit ille simul. Il ne reprend pas directement la répétition très suggestive du ὑπ’ ἐμοῦ κατ’ ἐμοῦ qui soulignait l’absence de reconnaissance pour les services rendus, mais la remplace en quelque sorte par mea me qui se fonde ← 324 | 325 → aussi sur un jeu de sonorités. Au lieu d’évoquer explicitement le caractère sauvage du loup (θηρίον ἔσται), Alciat préfère le suggérer par le verbe d’action me pascet (v. 3). Celui-ci, mis en parallèle avec le verbe lacto (v. 1), accentue son ingratitude. Alors que le dernier vers de l’épigramme anonyme évoque la puissance de l’instinct naturel, Alciat s’en écarte et modifie la morale, en s’inspirant peut-être de celle de la fable d’Ésope Le berger et les louveteaux, citée ci-dessus. Il confère à l’anecdote une portée morale, en attribuant au loup les sentiments humains de méchanceté et d’ingratitude.

La chèvre et le loup, un couple mal assorti ?

Dans les fables ésopiques qui relatent une anecdote semblable à celle de la subscriptio, le loup s’en prend toujours à une brebis. De plus, dans ce genre littéraire, les moutons apparaissent en général plus fréquemment que les chèvres. Quant au loup, un animal très répandu, il surgit au détour de nombreuses comparaisons. Sa cruauté et son avidité rappellent à bien des égards le comportement humain. Tout naturellement, la plus grande partie des auteurs lui opposent la faiblesse de l’agneau ou du mouton. Pourquoi donc Alciat a-t-il remplacé la brebis par une chèvre ?504 A-t-il voulu apporter une touche d’originalité, au vu de la longue tradition littéraire où l’inimitié entre loup et mouton fait figure de topos littéraire ?505 Comme les moutons, les chèvres étaient élevées pour leur lait, leur viande, leur toison et leur cuir. Quelques épigrammes de l’Anthologie grecque présentent d’ailleurs le loup comme l’ennemi numéro un des chèvres.506 Pourtant, curieusement, aucune fable ésopique ne fait de la chèvre la ← 325 | 326 → proie du loup. Au contraire, elle se montre même plus maligne que lui dans la fable Le loup et la chèvre, puisqu’elle voit clair dans son jeu et parvient ainsi à lui échapper.507

L’adage Ale luporum catulo

Érasme cite l’épigramme grecque, source principale de l’emblème 64, dans l’adage Ale luporum catulos, qu’il applique à « ceux qui subissent des dommages de ceux auxquels ils ont rendu service ou aux ingrats ».508 Il la traduit en latin, en suivant l’original de plus près qu’Alciat, et lui confère une interprétation morale dans la ligne de notre emblème. Il affirme toutefois qu’elle raconte l’histoire « d’une brebis qui nourrit de ses mamelles un louveteau ».509 Il la rattache au mythe d’Actéon dévoré par ses propres chiens et conclut par le constat affligeant que, pourtant, « aucune bête sauvage n’est si ingrate qu’on ne puisse comparer son ingratitude à celle des hommes ».510

L’ingratitude, un thème récurrent

L’emblème In eum qui sibi ipsi damnum apparat vise les ingrats, en particulier ceux qui causent la ruine ou la mort de leur bienfaiteur, comme le laissait déjà entendre la fable ésopique Le berger et les louveteaux. Le commentaire de l’édition de Padoue abonde dans ce sens, cite de nombreux exemples historiques et ne convoque rien moins que Cicéron et Aristote pour condamner ce vice. La situation de la chèvre allaitant un louveteau qui causera sa perte invite toutefois à appliquer l’emblème ← 326 | 327 → plus particulièrement aux relations des enfants devenus adultes envers leurs parents nourriciers. Cette préoccupation au sujet du respect et de la piété filiale resurgit dans plusieurs autres emblèmes. Ainsi, l’emblème 30 Gratiam referendam prescrit aux enfants de prendre soin de leurs parents devenus vieux, par égard pour les soins qu’ils ont eux-mêmes reçus, en suivant l’exemple des cigognes.511 Au contraire, l’emblème 193 In foecunditatem sibi ipsi damnosam met certes en garde les parents trop indulgents, mais dénonce aussi, du même coup, les enfants ingrats qui dépouillent leurs généreux bienfaiteurs.512 La présence du berger malavisé renforce cette interprétation : une trop grande complaisance confine à de l’imprudence, surtout en matière d’éducation, et expose les parents négligents à de fâcheuses conséquences. Le lecteur, en lisant le dernier vers de la subscriptio, découvrira une seconde interprétation que confirme l’adage érasmien Ale luporum catulos : la nature des méchants est si profondément ancrée en eux qu’ils ne se laissent pas toucher par la générosité d’autrui et n’éprouvent aucune reconnaissance.

Conclusion

L’emblème 64 prend la forme d’une prosopopée. Une chèvre, victime de la négligence de son berger, se plaint de son sort tragique, condamnée à périr sous la dent du loup qu’elle avait nourri de ses propres mamelles. La trame du récit dérive d’une épigramme anonyme de l’Anthologie grecque, dont Alciat traduit pratiquement mot à mot le premier distique, tout en y intégrant quelques expressions ovidiennes. En revanche, le dernier vers s’écarte du modèle grec et condamne les cœurs endurcis par la méchanceté, incapables d’éprouver de la gratitude pour les services rendus. Cette vérité générale se rapproche de la morale de la fable ésopique Le berger et les louveteaux. Ainsi, Alciat réunit en un tout les deux récits légèrement différents. La forme du monologue et l’ironie tragique du récit confèrent à l’emblème une portée didactique évidente. Comme l’adage Ale ← 327 | 328 → luporum catulos, il vise les gens ingrats et méchants ainsi que ceux qui sont mal récompensés de leurs bienfaits, mais aussi plus particulièrement les enfants peu reconnaissants envers leurs parents nourriciers.

Emblema LXV Fatuitas

Emblème 65 La sottise

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Miraris, nostro quod carmine diceris otus,
 sit vetus a proavis cum tibi nomen Otho ?
aurita est similes et habet ceu noctua plumas
 saltantemque auceps mancipat aptus avem.
hinc fatuos, captu et faciles, nos dicimus otos.5
 hoc tibi conveniens tu quoque nomen habe.

2 a proavis…nomen : VERG. Aen. 12,225-226 4-5 : ARIST. HA 597b,23 ; PLIN. Nat. 10,68 ; PLU. Moralia 961e ; ATH. 9,391a 6 tu quoque nomen habe : OV. Ib. 62.

Tu t’étonnes d’être appelé dans mon poème otus (hibou), alors que tu as reçu de tes aïeux le nom ancien d’Othon ? Il a des oreilles et des plumes semblables à celles d’une chouette et l’oiseleur habile saisit de la main l’oiseau en train de danser. Aussi appelons-nous otos (hiboux) les sots et ceux qui sont faciles à attraper. Reçois, toi aussi, ce nom qui te va bien. ← 328 | 329 →

Picturae

La gravure de l’édition aldine de 1546, l’édition princeps de cet emblème, représente avec beaucoup de minutie le hibou, perché sur une branche. Elle prête attention aux détails, comme les aigrettes semblables à de petites oreilles qui lui valent son nom grec de ὦτος. Les éditions ultérieures se distinguent nettement de ce dessin très réaliste, en introduisant un personnage. Dans l’édition lyonnaise, il est bizarrement déguisé, avec un chapeau surmonté de plumes, les mains tendues comme pour attraper quelque chose que le lecteur peine à distinguer. Dans l’édition de P. P. Tozzi, l’homme courbé qui s’apprête à saisir un hibou porte des sortes d’ailes sur son dos et des oreilles d’âne fixées à son chapeau, tel le roi Midas.513 La scène illustre le deuxième distique et figure l’oiseleur (auceps), déguisé pour tromper sa proie, en train de capturer l’oiseau à la main (mancipat avem). Ainsi, cette dernière pictura, par l’ajout des oreilles d’âne absentes de la subscriptio, confirme le sens de l’emblème. Celui-ci se moque des sots prétentieux du même acabit que le roi phrygien.

Structure et style de l’emblème

Plusieurs emblèmes visent les trompeurs figurés sous les traits – ou plutôt sous les écailles et les ailes – des caméléons, geckos, chauve-souris et autres animaux étranges. L’emblème Fatuitas s’en prend, quant à lui, à leurs cibles, les sots et les fats. L’otus, cité à deux reprises dans la subscriptio, désigne une sorte de hibou, comparé aux fatui et à « ceux qui se laissent facilement attraper ». Alciat joue avec l’homonymie de otus, le nom grec du rapace transcrit en latin, et de Otho, un nom propre. Dans les deux premiers vers, il interpelle, à la deuxième personne, un certain Othon qui a hérité de ses ancêtres ce nom pompeux. L’expression a proavis nomen, empruntée à l’Énéide, accentue ← 329 | 330 → d’ailleurs le caractère hautain du personnage.514 L’auteur lui adresse une question rhétorique à laquelle répond le deuxième distique. Alciat décrit le hibou (otus) qui possède des aigrettes en forme d’oreilles et des plumes semblables à celles des chouettes. L’adjectif féminin aurita (v. 3) qualifie l’oiseau, otus ou avis étant tous deux des féminins. Le sujet du vers suivant change et devient l’oiseleur (auceps) qui parvient à capturer l’otus lorsqu’il se met à danser. Ce vers fait allusion à une technique de chasse, décrite par les auteurs antiques, qui tire parti de la propension de l’oiseau à imiter l’homme. Enfin (v. 5), le hibou, qui se laisse facilement attraper, est assimilé aux gens stupides qui se laissent facilement tromper. L’homéotéleute rapproche les deux termes de l’analogie fatuos et otos. Alciat termine en interpellant à nouveau, à la deuxième personne du singulier, le destinataire énigmatique de l’emblème, le dénommé Othon, qui mérite bien le surnom de otus. La formule tu quoque nomen habe s’inspire d’un vers de l’Ibis d’Ovide, un poème qui partage avec cet emblème, la même veine polémique.515

Othon, la grosse tête…vide

Alciat interpelle dans cet emblème, par une question rhétorique, puis, au dernier vers, par un impératif, un certain Othon qui aurait hérité ce nom de ses ancêtres. Il se moque de lui en affirmant qu’il mériterait d’être appelé otus plutôt qu’Othon. Est-ce un personnage fictif ou s’adresse-t-il à quelqu’un de précis ? Il y a bien sûr Othon, l’empereur romain qui ne régna que quelques mois en 69 ap. J.-C.516 L’archevêque de Milan Otton Visconti (1207-1295) portait ce prénom. Othos était aussi l’un des géants qui se sont révoltés contre les dieux Olympiens et peut donc symboliser l’orgueil. Un autre candidat pourrait ← 330 | 331 → être Lucius Roscius Otho, tribun de la plèbe à la fin de la République. En 67 av. J.-C., il fait voter une loi qui réserve aux chevaliers les quatorze premiers rangs du théâtre. Connue sous le nom de Lex Roscia, elle incarne toute la vanité creuse du personnage que raille Juvénal dans ses Satires.517 Si Alciat s’adresse peut-être à l’un de ces personnages ou à une tout autre cible connue de lui seul, il vise surtout, à travers lui, non seulement tous les aristocrates prétentieux, mais aussi les hommes imbus d’eux-mêmes qui tirent leur orgueil de leurs titres, de leur rang et de leur nom, mais sont dépourvus de valeur réelle. Au fond peu importe de savoir qui est Othon, seul compte le jeu de mots et la critique de ceux que leur sottise et leur vanité empêcheront de se reconnaître.

Un hibou aux oreilles d’âne

L’otus, transcription latine de ὧτος, a reçu son nom de ses aigrettes, semblables à deux oreilles. Il est mentionné par les naturalistes antiques qui distinguent près de six espèces de rapaces nocturnes et semble pouvoir être identifié avec le hibou moyen-duc ou le hibou des marais.518 Pline l’Ancien constitue une source de l’emblème Fatuitas. Il décrit l’otus, sa taille, son habitat et son régime alimentaire. Il relève qu’il possède « des oreilles couvertes de plumes et proéminentes, d’où il tire son nom ».519 Comme le naturaliste latin, Alciat mentionne cette caractéristique, en parlant d’un avis aurita, ainsi que sa ressemblance avec la chouette (ceu noctua). En revanche, l’adjectif ← 331 | 332 → aurita ne dérive pas du texte de Pline l’Ancien. Il désigne habituellement des animaux aux longues oreilles, comme le lièvre ou l’âne.520 Cet adjectif, que met en évidence la pictura de l’édition de Padoue, invite à rapprocher les sots des ânes ainsi que du roi Midas affublé d’oreilles d’âne et réputé pour son « intelligence épaisse ».521

Des hiboux « danseurs » ou « marionnettes »

Pline l’Ancien poursuit sa description du hibou en le qualifiant « d’oiseau imitateur, de parasite et en quelque sorte de danseur ».522 Alciat s’inspire encore de Pline, comme en témoigne l’emploi de l’adjectif saltantem (v. 4), de la même famille que le substantif saltatrix. À la fin de son portrait du hibou, le naturaliste explique comment l’attraper, en le prenant à revers :

capitur haut difficulter ut noctuae, intentam in aliquem circumeunte alio.523

Alciat se réfère bien à cette technique de capture,524 mais Pline l’Ancien ne livre pas autant de détails que Plutarque et Athénée. Dans son traité De l’intelligence des animaux, le premier ← 332 | 333 → de ces auteurs explique que le hibou se laisse capturer, lorsqu’il est ensorcelé. En effet, dès qu’il voit un danseur, il en éprouve tant de plaisir qu’il ne peut s’empêcher de l’imiter en se balançant en rythme.525 Athénée, citant Aristote, reprend en partie le passage déjà mentionné de Plutarque sur la technique de capture. Il apporte cependant des précisions sur cette étrange stratégie, en ajoutant que « le hibou imite tout ce que l’homme fait » :

πάντων μιμητὴς ὅσα ἄνθρωπος ποιεῖ. διόπερ καὶ τοὺς ἐξαπατωμένους ῥᾳδίως ἐκ τοῦ τυχόντος οἱ κωμικοὶ ὤτους καλοῦσιν. ἐν γοῦν τῇ θήρᾳ αὐτῶν ὁ ἐπιτηδειότατος ὀρχεῖται στὰς κατὰ πρόσωπον αὐτῶν, καὶ τὰ ζῷα βλέποντα εἰς τὸν ὀρχούμενον νευροσπαστεῖται. ἄλλος δέ τις ὄπισθεν στὰς καὶ λαθὼν συλλαμβάνει τῇ περὶ τὴν μίμησιν ἡδονῇ κατεχομένους.526

Athénée a pu suggérer à Alciat d’assimiler le comportement de l’oiseau à celui des fatui dénoncés dans la subscriptio qui, tels des « pantins » naïfs et stupides, se laissent facilement berner. Il relève d’ailleurs que la métaphore est utilisée par les poètes comiques. Pour désigner le chasseur, l’auteur des Deipnosophistes parle d’un homme ἐπιτηδειότατος, le superlatif de ἐπιτήδειος qui signifie, comme aptus dans notre texte (v. 4), approprié ou habile. La ressemblance du hibou avec la chouette (ceu noctua), l’oiseau symbole de sagesse dans l’emblème 19 Prudens magis quam loquax, laisse entendre que le sot peut donner le change en imitant, comme une marionnette, les gens instruits. ← 333 | 334 → En apparence, il semble cultivé, mais en y regardant de plus près, son mince vernis d’érudition s’écaille et dévoile sa bêtise.

Conclusion

L’emblème Fatuitas s’ouvre par une question rhétorique adressée à un certain Othon qui s’enorgueillit de son nom prestigieux. L’expression virgilienne renforce son attitude hautaine. Alciat ne se limite pas à ce personnage, qui pourrait être identifié à un prétendu descendant de l’empereur Othon ou d’Otton Visconti ou encore au patricien romain L. Roscius Othon raillé par Juvénal, mais attaque, à travers lui, tous les sots prétentieux. Il s’amuse avec ironie sur l’homonymie de son nom Otho avec otus, une sorte de hibou. Cet oiseau, semblable à une chouette, est comparé au fatuus, le fat ou le sot, qui se croit intelligent, mais ne l’est pas. Le parallèle thématique et textuel avec un passage d’Athénée révèle la supercherie. Le hibou, facile à capturer en raison du plaisir qu’il prend à danser en imitant les hommes, peut être assimilé à une sorte de pantin articulé qui imite le sage et à un nigaud qui se laisse facilement berner, comme fasciné par le trompeur ou le flatteur. L’adjectif aurita, qui désigne ici les plumets caractéristiques du hibou, est, la plupart du temps, réservé aux ânes. Il guide le lecteur dans son interprétation et l’invite à rapprocher les hiboux des sots et des fats, en particulier du prototype rendu célèbre par les Métamorphoses d’Ovide, le roi Midas à « l’intelligence épaisse ». La pictura de l’édition de Padoue, qui représente un homme avec des oreilles d’âne, l’oriente encore davantage dans cette voie. L’emblème s’en prend donc aux sots vaniteux, victimes naïves des trompeurs, mais aussi aux faux érudits qui tiennent plus du hibou imitateur que de la chouette, symbole de la véritable intelligence et compagne de la toute sage Athéna. ← 334 | 335 →

Emblema LXVI Oblivio paupertatis parens

Emblème 66 La distraction, mère de la pauvreté

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Cum lupus esuriens mandit cervarius escam
 praeque fame captum devorat hinnuleum,527
respiciat si forte alio vel lumina vertat,
 praesentem oblitus quem tenet ungue528 cibum ;
quaeritat incertam, tanta est oblivio, praedam.5
 qui sua neglexit, stulte aliena petit.

1-5 : PLIN. Nat. 8,84 ; SOLIN. 2,37 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 280) 3 lumina vertat : OV. Met. 5,545.

Lorsque le lynx affamé mange sa pitance et que, poussé par la faim, il dévore un faon qu’il a capturé, si d’aventure il regarde ailleurs ou détourne les yeux, il oublie la nourriture qu’il tient alors entre ses griffes ; il cherche une proie qu’il n’est pas même certain d’attraper, tant est grande sa distraction. Celui qui a négligé ses biens recherche sottement ceux d’autrui. ← 335 | 336 →

Picturae

L’emblème Oblivio paupertatis parens ne s’ajoute que tardivement au corpus, en 1548-49, durant les dernières années de vie de l’auteur. Aussi la variété des images est-elle limitée. Dans l’édition de Padoue, le lupus cervarius ressemble davantage à un loup qu’à un lynx. Il tient entre ses pattes un bélier et détourne sa tête vers un troupeau de moutons, gardé par son berger, sur une colline en arrière-plan, comme s’il était en quête d’une nouvelle proie. La pictura ne respecte qu’en partie la subscriptio, puisqu’elle remplace le faon par un bélier. Cette substitution pourrait découler d’une parabole d’Érasme qui rapporte la même anecdote que dans notre emblème, en appelant le lupus, gregarius et non cervarius.529 La gravure de l’édition lyonnaise présentait déjà une scène semblable, si ce n’est que l’animal faisait songer à un grand félin tacheté, sans la touffe de poils au bout des oreilles, caractéristique des lynx. Entre ses griffes, le bélier prend également la place du faon. Contrairement à l’autre image, il ne donne pas l’impression de détourner le regard de sa proie. Le décor, composé d’une maison plus grande et d’un immense soleil, est différent, bien qu’un berger et son troupeau apparaissent aussi en arrière-plan.

Structure et style de l’emblème

Alciat tire d’une bizarrerie de la nature, qu’il expose dans l’ensemble de la subscriptio, une vérité générale qui n’occupe que le dernier vers. L’animal, qu’il appelle lupus cervarius, ressemble à ceux qui délaissent leurs biens pour chercher à s’emparer de ceux d’autrui. En effet, bien qu’il soit affamé et ait commencé de dévorer un faon, s’il vient à détourner son regard, il oublie son repas et se lance en quête d’une nouvelle proie.530 Alciat insiste particulièrement sur la faim et le regard détourné, en utilisant deux couples de synonymes, esuriens et prae fame ← 336 | 337 → (v. 1-2), respiciat alio et lumina vertat (v. 3), peut-être pour mieux faire ressortir l’incohérence de son attitude. La clausule lumina vertat rappelle un vers ovidien,531 tandis que le verbe respicit dérive probablement des naturalistes.532 L’interjection tanta est oblivio traduit l’étonnement et correspond à une exclamation. L’hyperbate entre le substantif et son adjectif, praesentem et cibum, placés en tête et fin de vers (v. 4), pourrait aussi suggérer l’éloignement qui conduit à l’oubli. Dans le dernier vers, Alciat conclut par une vérité générale, soulignée par les doubles antithèses de part et d’autre de la coupe et le parallélisme de construction : « qui sua neglexit, // stulte aliena petit. » L’inscriptio de l’emblème 66, marquée par l’allitération du [p], énonce une autre vérité générale, la distraction est mère de la pauvreté, dont le sens ne correspond pas tout à fait au dernier vers de la subscriptio. Elle reprend certes le terme oblivio cité dans l’épigramme, mais laisse entendre que la distraction conduit à la pauvreté, sans faire allusion à la convoitise des biens d’autrui. Ainsi, le titre oriente l’interprétation de l’emblème dans une autre direction que celle proposée par l’épigramme.

Lupus cervarius : lynx ou loup ?

Dans les sources antiques, le lupus cervarius n’est mentionné que chez Pline et Solinus533 à propos de l’anecdote racontée dans l’emblème. Le naturaliste latin ajoute qu’en 55 av. J.-C., lors des jeux de Pompée, une telle bête a été exhibée à Rome pour la première fois. Dans un deuxième passage, Pline le classe parmi les « animaux insatiables » dont les aliments traversent très vite les intestins.534 Une description qui pourrait faciliter l’identification fait cependant défaut dans les deux cas et Solinus, qui dépend de son prédécesseur, n’est guère plus explicite. La pictura de l’édition de Padoue représente, semble-t-il, un carnivore de la famille des ← 337 | 338 → canidés, un grand chien ou un loup.535 Dans l’édition lyonnaise, l’animal ressemble bien à un félin avec un pelage tacheté, mais ses oreilles ne sont pas surmontées des pinceaux noirs caractéristiques du lynx. Les auteurs antiques désignaient, sous l’appellation λύγξ, plusieurs espèces très différentes. Il apparaît toutefois que le lupus cervarius, dont le nom signifie « loup-cervier », c’est-à-dire qui se nourrit de cervidés, désignerait bel et bien notre lynx boréal.536 Une lettre de Jérôme le confirme, puisqu’elle attribue le comportement décrit dans la subscriptio au lynx.537 Dans l’Antiquité, le grand félin est réputé avant tout pour sa vue perçante538 qu’Alciat ne mentionne pas.

Les trous de mémoire du lynx

L’anecdote, qui constitue l’essentiel de la subscriptio, dérive de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et/ou de Solinus. Pline décrit le comportement étrange des « loups-cerviers » importés de Gaule. Ceux-ci, malgré la faim, oublient leur nourriture, s’ils détournent le regard et partent en quête d’une autre proie :

huic quamvis in fame mandenti, si respexerit, oblivionem cibi subrepere aiunt disgressumque quaerere aliud.539

Plusieurs mots tirés de ce passage resurgissent chez Alciat, moyennant quelques adaptations, comme in fame devenu praeque fame, si respexerit transformé au subjonctif présent en respiciat si, l’infinitif quaerere devenu le verbe fréquentatif et conjugué quaeritat, et enfin les mots oblivio et cibus. Solinus répète ce récit et utilise un vocabulaire très proche de celui de Pline : ← 338 | 339 →

at hi quos cervarios dicimus, quamvis post longa ieiunia repertas aegre carnes mandere coeperint, ubi quid casu respiciant obliviscuntur, et inmemores praesentis copiae eunt quaesitum quam reliquerint satietatem.540

La subscriptio présente également des similitudes textuelles avec ce passage.541 Alciat utilise en effet le verbe respicere (v. 3), associé à l’adverbe forte de sens similaire à casu employé chez Solinus, et l’adjectif praesentem joint à cibum (v. 4), qui évoque praesentis copiae. Alciat ajoute toutefois des précisions à l’anecdote, en identifiant la proie à un faon, hinnuleus (inuleus), un animal qui incarne la faiblesse et la crainte,542 et fait allusion du même coup à l’étymologie du loup dit cervarius dérivant de cervus.

Les Paraboles d’Érasme de Rotterdam

Érasme de Rotterdam consacre deux paraboles aux lynx qu’il nomme une fois lynces, puis lupi gregarii. L’une évoque sa vue très perçante qui contraste avec « l’incroyable oubli d’un objet éloigné de ses yeux ». Elle le compare « aux gens dotés d’une intelligence pénétrante, mais oublieux ».543 La seconde, qui se ← 339 | 340 → fonde sur le passage de Pline cité ci-dessus, ressemble davantage à notre épigramme, bien que l’interprétation morale diffère :

lupis quos gregarios vocant, etiam in fame surrepit oblivio cibi, si modo respexerint, ac protinus alium quaerunt : ita nonnullis mox excidit, quod modo instituerant narrare, si interiectis verbis aliquot, animum illorum alio devocaris.544

Plusieurs termes identiques à ceux de la parabole apparaissent dans la subscriptio, fame, oblivio cibi, les verbes respexerint et quaerunt ainsi que l’adverbe alio. Or, presque tous proviennent du paragraphe de l’Histoire naturelle qui traite du lupus cervarius. Seul l’adverbe alio ne figurait pas chez Pline et se rencontre chez les deux humanistes. Il ne suffit toutefois pas pour affirmer que la subscriptio dépend des Paraboles, d’autant plus que la lecture symbolique d’Érasme diffère complètement de celle de l’emblème.

Une vérité générale héritée de la fable

Quittons des yeux, pour un instant, les lynx pour retrouver des animaux plus familiers. La fable ésopique Le lion et le lièvre raconte la mésaventure d’un lion qui rappelle l’imprudence du lynx. Le félin découvre un lièvre endormi, mais au lieu de le manger tout de suite, préfère se lancer à la poursuite d’un cerf. En vain, puisqu’il ne parvient pas à l’attraper. Il revient au lièvre, mais celui-ci s’est entre-temps réveillé et enfui. Ainsi, comme le lynx, il abandonne la première proie facile, pour en rechercher une autre, certes plus grosse, mais « incertaine ». Ésope conclut par une vérité générale semblable à celle de l’emblème : ← 340 | 341 →

οὕτως ἔνιοι τῶν ἀνθρώπων μετρίοις κέρδεσι μὴ ἀρκούμενοι λανθάνουσι καὶ τὰ ἐν χερσὶ προϊέμενοι.545

Ésope ajoute toutefois l’idée que le lion ne se satisfait pas d’un modeste lièvre et recherche un plus grand festin. Au contraire, le lynx de l’emblème semble plus désintéressé. Il part en quête d’une nouvelle proie, seulement parce qu’il a oublié le jeune faon et non dans l’espoir d’attraper un plus grand animal.

Conclusion

Le héros de l’emblème 66, le lupus cervarius, n’est cité, dans la littérature antique, que par Pline l’Ancien et Solinus et peut être identifié au lynx. Alciat s’inspire nettement d’une anecdote rapportée par Pline et Solinus, également mentionnée dans les Paraboles d’Érasme de Rotterdam. Alors même qu’affamé, il dévore sa proie, le lupus cervarius peut complètement l’oublier s’il détourne son regard et partir à nouveau en chasse. Bien qu’Alciat emprunte une partie du lexique à Pline et Solinus, ainsi que, peut-être, à Érasme qui lui-même en dérive, il apporte des innovations. Il désigne la proie comme un faon, sans doute pour souligner l’étymologie du loup cervarius. Il confère à la simple anecdote une portée morale en y ajoutant, dans le dernier vers, une vérité générale, mise en évidence par les antithèses, le parallélisme de construction et le rythme. Il se détache de l’interprétation d’Érasme qui compare, dans sa parabole, l’attitude du lynx aux distraits qui perdent le fil de leur discours dès que leur attention est détournée, pour la remplacer par une vérité générale émanant peut-être de la morale de la fable ésopique Le lion et le lièvre. Celle-ci vise les gens cupides et stupides qui, plutôt que de se satisfaire de leurs propres biens, cherchent à obtenir ceux d’autrui. L’inscriptio annonce que « la distraction est mère de la pauvreté » et ne correspond donc pas à la sentence du dernier vers de la subscriptio qui dénonce l’avidité insatiable de l’animal ou de l’homme qui lui ressemble. Les images, elles ← 341 | 342 → aussi, s’écartent quelque peu de l’épigramme, en particulier dans les éditions plus tardives, en montrant un lynx semblable à un loup, tenant un bélier entre ses griffes au lieu du faon.

Emblema LXX Garrulitas546

Emblème 70 Le bavardage

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Quid matutinos Progne mihi garrula somnos

 rumpis et obstrepero Daulias ore canis ?

dignus epops Tereus, qui maluit ense putare,

 quam linguam immodicam stirpitus eruere.

1 garrula : VERG. Georg. 4,307 1-2 matutinos somnos rumpis : MART. 14,125,1 ; STAT. Silv. 2,1,62 2 Daulias : OV. Epist. 15,154 ; CATULL. 65,14 4 stirpitus eruere : COD. IUST. 10,12,2.

– Pourquoi interromps-tu, bavarde Procné, mon sommeil matinal et, toi, oiseau de Daulis, pourquoi chantes-tu d’une voix sonore ? – Térée était digne de devenir une huppe, lui qui a préféré trancher par l’épée la langue immodérée que de l’arracher à la racine. ← 342 | 343 →

Picturae

L’emblème Garrulitas offre une grande variété de schémas iconographiques. La première gravure de 1546 se contente de représenter un oiseau perché sur une branche, en pleine nature, sans doute une hirondelle, au vu de sa queue échancrée. Dans les éditions lyonnaises, l’artiste imagine une scène inspirée de la vie quotidienne. Tandis que le soleil se lève, un homme ouvre la fenêtre de sa modeste chaumière, afin de regarder l’oiseau perché sous son toit qui, visiblement, l’a tiré du sommeil (v. 1). L’édition de J. Richer situe la scène dans un environnement urbain. Un homme adossé à son sac de voyageur, assis au pied d’un édifice, lève la tête et tend la main vers le nid d’un oiseau accroché au bâtiment. Enfin, la dernière illustration dévoile au spectateur un intérieur. Un homme, étendu nonchalamment par terre et appuyé sur son coude, encore presque endormi, observe un oiseau niché sur une poutre du plafond. Toutes les picturae se focalisent sur le premier vers et montrent l’hirondelle qui fait son nid sous les toits et réveille son voisin humain, sans figurer ni le rossignol (v. 2), ni la huppe (v. 3).

Structure et style de l’emblème

L’emblème Garrulitas fait partie, depuis le classement thématique de l’édition lyonnaise de 1548, d’une longue série consacrée aux vices.547 Il met en scène trois oiseaux et fait allusion au mythe de Procné et Philomèle. Le premier distique se compose d’une question oratoire adressée à Procné, la bavarde hirondelle, et à sa sœur Philomèle, devenue un rossignol, l’oiseau de Daulis. Toutes deux ont osé interrompre le sommeil matinal d’un personnage qui parle à la première personne (mihi v. 1). Le lien entre ce distique et le suivant n’apparaît pas clairement, mais semble suggérer une menace : le dormeur réveillé trop tôt pourrait être tenté d’imiter Térée, en coupant la langue des oiseaux babillards. La construction permet de faire retentir des ← 343 | 344 → échos, soulignant peut-être les cris des oiseaux, à travers les homéotéleutes insérées dans des chiasmes : matutinos Progne mihi garrula somnos (v. 1), rumpis et obstrepero Daulias ore canis (v. 2). Le second distique évoque le dernier oiseau de cette triade mythologique, Térée, qui, avant de devenir une huppe, a tranché la langue de la malheureuse Philomèle ou de Procné puisqu’Alciat ne mentionne pas laquelle des sœurs est privée de sa langue. Il repose sur le balancement et la rime en fin de vers putare/eruere, l’allitération du [s] (dignus epops Tereus v. 5). Des expressions puisées chez les poètes classiques soulignent la musicalité de cet ensemble. Ainsi, matutinos somnos rumpis (v. 1-2) pourrait être une réminiscence de Stace ou de Martial, où les termes matutinos et somnos occupent la même position dans l’hexamètre et sont associés au verbe rumpere/abrumpere.548 L’épithète Daulias (v. 2) pour qualifier le rossignol, bien qu’elle remonte à la tradition grecque,549 est également attestée chez Ovide et Catulle.550 Elle fait allusion à la ville de Daulis en Phocide où Térée rejoignit les deux sœurs en fuite et où eut lieu leur métamorphose, ou bien, selon d’autres versions, où régnait Térée et où fut perpétré le meurtre d’Itys. En revanche, l’expression stirpitus eruere (v. 4) semble appartenir au vocabulaire juridique.551 ← 344 | 345 →

L’hirondelle, incorrigible bavarde

L’hirondelle,552 hôte de nos toits, bavarde messagère du printemps, apparaît dans plusieurs emblèmes,553 notamment dans l’emblème 101 In quatuor anni tempora où elle reçoit la même épithète garrula qu’au premier vers de notre poème, probablement inspirée par les Géorgiques de Virgile.554 Elle se caractérise ici par son chant matinal importun et agaçant. Dans l’Antiquité, son cri est désigné par plusieurs termes techniques, dont χελιδονίζειν, parfois interprété comme « parler un langage barbare ».555 Généralement appréciée des hommes, l’hirondelle est toutefois sévèrement jugée par les Pythagoriciens estimant qu’il faut éviter d’en héberger une sous son toit, non à cause de ses cris, mais parce qu’elle s’attaque aux cigales et ne procure aucun bienfait aux humains en échange du gîte.556 L’adage érasmien Hirundines sub eodem tecto ne habeas, dérivé du Contre Rufin de saint Jérôme, recommande, quant à lui, d’éviter d’abriter sous son toit une hirdondelle, en raison de son incessant bavardage.557

Le rossignol, chanteur de talent

Les airs mélodieux et variés du rossignol558 lui valent une réputation de chanteur hors pair, et ce déjà dans l’Antiquité. En ← 345 | 346 → effet, Aristote prétend que mâles et femelles chantent559 jour et nuit, pendant quinze jours.560 Cette durée correspond effectivement à la période de la cour où leur chant s’intensifie, bien que, par la suite, il ne cesse pas pour autant. Par contre, seuls les mâles chantent pour marquer leur territoire. Impressionné « par la connaissance musicale » et la puissance sonore de ce si petit oiseau,561 Pline l’Ancien a longuement décrit son chant, ses diverses modulations, inflexions, variations, roulades, saccades, gazouillis et changements de tessiture.562 Il ajoute que chaque individu interprète plusieurs airs d’une grande complexité, que chacun possède ses propres mélodies, différentes de celles des autres, et que tous participent à d’âpres compétitions qui souvent se soldent par la mort du vaincu.563 Ce n’est donc pas un hasard, compte tenu des observations du naturaliste antique, si Alciat a choisi de mettre en scène l’oiseau à la « voix sonore », dans cet emblème.

La huppe belliqueuse

Autant le nom grec ἔποψ que latin upupa de la huppe semble provenir d’une onomatopée imitant son cri.564 Le naturaliste Pline l’Ancien décrit son apparence, en particulier sa huppe rétractable.565 Dans le passage ovidien consacré à la métamorphose de Térée, l’oiseau est caractérisé par son long bec et sa tête coiffée d’une huppe de plumes.566 Le poète considère ces deux traits comme une marque de son caractère belliqueux : le bec ressemble à l’épée et la huppe à l’aigrette du casque. Alciat ← 346 | 347 → fait sans doute allusion à ce long bec de l’oiseau rappelant l’épée brandie par l’homme (ense v. 3), lorsqu’il affirme que Térée a bien mérité de devenir une huppe.

Le mythe de Procné et Philomèle

La subscriptio mentionne trois personnages mythologiques transformés en oiseaux : Procné, fille du roi d’Athènes Pandion, épouse du roi Thrace Térée, et Philomèle, sa sœur, violée et atrocement torturée par son beau-frère. Pour se venger, les deux sœurs tuent le jeune Itys, fils de Procné et de Térée, et le servent en repas à son père, avant de lui révéler leur crime abominable. Fou de rage et de douleur, Térée se lance à leur poursuite, l’épée à la main. Durant leur fuite, Procné et Philomèle se transforment la première en hirondelle et la seconde en rossignol : « L’une gagne les forêts, l’autre se réfugie sous les toits. »567 Quant à Térée, son front se couronne d’une aigrette et son épée devient un long bec de huppe. Telle est la version d’Ovide, sans doute l’une des plus populaires de ce mythe. Les sources antiques ne s’accordent toutefois pas, ni sur le rôle des deux sœurs, épouse ou victime de la violence de Térée, ni sur leur métamorphose respective.568 Chez les auteurs grecs, Philomèle devient une hirondelle, tandis que Procné se transforme en rossignol, alors que les latins inversent les rôles.569 Alciat respecte, semble-t-il, la version latine du mythe, en identifiant Procné à l’hirondelle bavarde, garrula (v. 1) étant une épithète traditionnelle de l’hirundo.570 Il est cependant difficile de deviner sa pensée, puisqu’il ne mentionne pas, dans le second distique, quelle langue Térée a coupée de son épée, celle de Procné ou celle de Philomèle. Peut-être cherche-t-il volontairement cette opacité et tente-t-il ainsi de concilier les ← 347 | 348 → deux traditions divergentes ? Le commentaire de l’édition de Padoue estime, quant à lui, qu’il a confondu les deux sœurs.571 La subscriptio se rattache probablement au récit ovidien, comme le laissent supposer la métamorphose et le rôle respectifs des deux jeunes femmes. Ovide décrit ainsi la mutilation de Philomèle, qui s’efforçait d’invoquer de sa langue indignée le nom de son père pour susciter la pitié :

ille indignantem et nomen patris usque vocantem

luctantemque loqui conprensam forcipe linguam

abstulit ense fero ; radix micat ultima linguae […].572

Certes, nous retrouvons dans la subscriptio (v. 3-4) les mots fréquents ense et linguam, utilisés dans ce passage, mais surtout, Alciat précise que Térée a tranché la langue jusqu’à la racine (stirpitus eruere v. 4), à l’instar du poète romain, où seule s’agite encore au fond de la bouche la radix ultima linguae.

Un lointain souvenir de poésie grecque

La subscriptio mêle un fait divers, un personnage réveillé par les cris de l’hirondelle et du rossignol, à des références mythologiques. Ce motif du dormeur tiré d’un sommeil agréable par le chant sonore d’oiseaux importuns rappelle plusieurs poèmes grecs à caractère érotique. Ainsi, une épigramme de Marcus Argentarius présente une situation très similaire : un personnage, s’exprimant à la première personne, maudit le coq et l’accuse de l’avoir sorti du sommeil par son chant matinal et privé ainsi de la douce image de sa bien-aimée.573 Dans une autre épigramme de l’Anthologie grecque, d’Agathias le scolastique, un amant éploré reproche pareillement aux hirondelles de l’avoir ← 348 | 349 → réveillé au point du jour, alors qu’il s’apprêtait enfin à se reposer de ses tourments nocturnes et supplie les bavardes de se taire.574 Bien qu’Alciat n’ait pas conservé le caractère érotique de l’épigramme grecque et l’ait considérablement raccourcie, puisqu’elle totalise douze vers contre seulement quatre pour la subscriptio, il pourrait cependant s’en être inspiré. Nous retrouvons en effet l’allusion au mythe de Procné et Philomèle, la langue tranchée, les oiseaux, hirondelle et huppe, avec toutefois l’apparition du rossignol chez Alciat, le choix commun d’un narrateur à la première personne, réveillé de bonne heure, ← 349 | 350 → qui interpelle l’oiseau et lui reproche son chant matinal. Agathias se réfère à la tradition grecque, où c’est Philomèle, et non Procné, comme chez Alciat, qui se métamorphose en hirondelle. Alors que l’amoureux transi du poème grec, recru de fatigue, supplie très explicitement les hirondelles de se taire et d’aller faire entendre leurs plaintes sur les montagnes, auprès du nid de la huppe, Alciat s’en tient à une question oratoire, suivie de la mention de Térée et de son geste sanglant…menaces voilées à l’encontre des oiseaux ou plaisante allusion mythologique ?

Conclusion

Le titre de l’emblème Garrulitas dénonce le vice du bavardage que symbolisent deux oiseaux, désignés par des périphrases, Progne garrula et Daulias. Dans le premier distique de la subscriptio, un dormeur, éveillé par le chant de l’hirondelle et du rossignol, adresse des reproches aux deux bavards. Puis, sans transition, le second distique évoque Térée, devenu une huppe, et la cruauté de son épée qui a tranché la langue de la malheureuse jeune femme, comme si le narrateur menaçait, à mots couverts, les oiseaux de semblables représailles. L’allusion à Procné et Philomèle semble se rattacher à la version latine du mythe, notamment au récit des Métamorphoses d’Ovide. En effet, Procné se transforme en une hirondelle bavarde, garrula étant une épithète associée à l’hirundo chez Virgile ainsi que dans l’emblème 101 In quatuor anni tempora, tandis que Philomèle prend l’apparence d’un rossignol, désigné par la périphrase Daulias, en référence à la ville de Daulis où se déroule le mythe. Alciat s’inspire probablement d’autres modèles, en particulier d’une épigramme grecque érotique d’Agathias le scolastique, et emprunte plusieurs expressions aux poètes latins Ovide, Catulle, Martial, ou aux textes juridiques du Code Justinien. ← 350 | 351 →

Emblema LXXIII Luxuriosorum opes

Emblème 73 Les biens des prodigues

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Illustration, éd. Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Rupibus aeriis summique crepidine saxi
 immites fructus ficus acerba parit,
quos corvi comedunt, quos devorat improba cornix,
 qui nihil humanae commoditatis habent.
sic fatuorum opibus parasiti et scorta fruuntur5
 et nulla iustos utilitate iuvant.

1-6 : D. L. 6,60 ; GAL. Protr. 6,5 ; ERASMUS, Galenus (ASD I,1 p. 643) 1 rupibus aeriis : VERG. Georg. 4,508 crepidine saxi : VERG. Aen. 10,653 3 improba cornix : VERG. Georg. 1,388.

Sur une falaise aérienne, à la saillie du plus haut rocher, un âpre figuier produit des fruits encore verts que les corbeaux dévorent et que mange la vile corneille, des fruits qui ne sont d’aucune utilité aux humains. Ainsi, parasites et courtisanes jouissent des biens des insensés et les justes n’en retirent nul profit.

Picturae

La pictura de l’édition aldine permet de reconnaître facilement le figuier, avec ses feuilles palmatilobées caractéristiques et la forme oblongue de ses fruits. L’arbre pousse à même le rocher (v. 1) et cinq oiseaux, corbeaux ou corneilles, dévorent les figues à coups de bec (v. 3). Cette image illustre très fidèlement les deux premiers distiques. L’édition lyonnaise se ← 351 | 352 → concentre particulièrement sur le premier vers du poème, en plaçant l’arbre dans un paysage où se dressent des rochers acérés. Plusieurs oiseaux noirs tournoient autour de lui. Enfin, dans l’illustration de 1621, quatre oiseaux volent autour du figuier, mais sans avoir encore touché à ses fruits. Ainsi, le motif iconographique, dans son ensemble, n’évolue guère, bien que la première image corresponde sans doute le mieux au texte.

Structure et style de l’emblème

L’emblème Luxuriosorum opes est intégré dans l’édition aldine de 1546, parmi d’autres inédits, et rangé plus tard, en 1548, dans la section Luxuria. Son titre, Luxuriosorum opes, reprend, moyennant une légère variation de sens, l’expression de l’épigramme elle-même, fatuorum opibus (v. 5). La subscriptio repose sur une comparaison : les quatre premiers vers décrivent un figuier dont les fruits sont dévorés par les corbeaux et les corneilles, tandis que le dernier distique, introduit par sic, établit le parallèle avec le comportement des humains. Le premier vers réunit deux expressions virgiliennes. La formule crepidine saxi se place en même position que dans l’Énéide, à la fin de l’hexamètre575 et rupibus aeriis ressemble au début d’un vers des Géorgiques où Orphée lance des plaintes déchirantes, assis « au pied d’une roche aérienne ».576 Les figues sont mises en évidence par l’homéotéleute et l’allitération fructus ficus, au centre du vers, et par le chiasme, immites fructus ficus acerba. Au troisième vers, le poète souligne, par le parallélisme, les allitérations et les assonances, la rapacité des oiseaux et semble imiter leurs croassements : « quos corvi comedunt, // quos devorat improba cornix […]. » ← 352 | 353 →

Les ambiguïtés du texte éclairent les sens symboliques

L’interprétation du quatrième vers laisse subsister quelque incertitude. En effet, quel est l’antécédent du pronom relatif qui (v. 4) ? Est-ce fructus (v. 2) qui sert déjà d’antécédent aux deux autres pronoms relatifs quos (v. 3), créant ainsi une série de trois propositions subordonnées relatives juxtaposées ? Les fruits immatures du figuier n’apportent aucun bienfait aux hommes car ils sont inaccessibles au sommet des rochers et leur acidité les rend immangeables. Le pronom relatif désigne-t-il plutôt les corvi et cornix du vers précédent ? Ces oiseaux charognards et pilleurs ne sont, eux non plus, guère utiles aux humains. Sur le plan grammatical, les deux possibilités peuvent se justifier et font sens.577 Selon l’allégorie, les corbeaux et les corneilles représentent les parasites et les courtisanes, et les figues, les biens des insensés. Dans le dernier distique se rencontre la même difficulté. Les deux passages (v. 4 et 6) dépendent étroitement l’un de l’autre et réclament un examen commun. Les biens des insensés distribués à des êtres vils et cupides ne profitent pas aux hommes justes. Les parasites et les prostituées, sujets du verbe fruuntur (v. 5), pourraient aussi être sujets du verbe iuvant (v. 6), puisque les deux propositions sont coordonnées. La fréquentation de ces ← 353 | 354 → personnages de peu de moralité n’apporte pas de bénéfice aux hommes de bien. Dans notre traduction, nous avons choisi de faire dépendre le relatif qui de fructus, et de considérer opibus comme le sujet de iuvant, par souci de cohérence et en nous référant aux textes antiques servant de modèles. Il ne faut toutefois pas exclure, connaissant le caractère elliptique et énigmatique des emblèmes, qu’Alciat ait volontairement laissé la liberté d’interprétation au lecteur. Cette ambiguïté de traduction fait apparaître une structure clairement dessinée. Les deux parties de l’épigramme, l’anecdote et son sens symbolique, sont reliées par le verbe fruuntur (v. 5) qui fait écho aux fruits (fructus v. 2) et les expressions nihil…commoditatis (v. 4) et nulla…utilitate (v. 6). L’analogie, introduite par l’adverbe sic, se résout dans le dernier distique.

La symbolique du figuier et des figues

Figue et figuier donnent naissance à plusieurs proverbes dans l’Antiquité. L’un d’eux, σῦκον αἰτεῖς, attesté par plusieurs témoignages, signifie flatter, car « les Athéniens flattaient les paysans quand ils voulaient obtenir d’eux les premières figues récoltées ».578 Le poème pourrait donc sous-entendre que les prostituées et les parasites obtiennent les biens des insensés, en usant de la flagornerie pour les amadouer. Le bois de figuier, peu résistant et donc inutile, fait l’objet de plusieurs proverbes réunis par Érasme dans l’adage Ficulnus.579 Ainsi, l’expression σύκινοι ἄνδρες, « des hommes en bois de figuier »,580 se rencontre chez Théocrite et désigne des bons à rien. Alciat insiste justement, à deux reprises, sur l’inutilité des figues acides, puis, comme en écho, des biens des insensés (nihil commoditatis/nulla utilitate v. 4 et 6). ← 354 | 355 →

De l’apophtegme à l’épigramme

Le motif du figuier attaqué par des oiseaux, vautours, corbeaux ou corneilles, apparaît certes dans une épigramme érotique de l’Anthologie grecque581 ainsi que dans un fragment d’Archiloque, cité par Athénée, à propos d’une prostituée naïve comparée au figuier dépouillé par les corneilles.582 L’essentiel de l’emblème émane cependant de l’apophtegme attribué à Diogène le Cynique et rapporté par Diogène Laërce :

τοὺς ἀσώτους ἔφη παραπλησίους εἶναι συκαῖς ἐπὶ κρημνῷ πεφυκυίαις, ὧν τοῦ καρποῦ ἄνθρωπος μὲν οὐκ ἀπογεύεται, κόρακες δὲ καὶ γῦπες ἐσθίουσι.583

Dans son poème, Alciat remplace les vautours par des corneilles, mais garde les termes de la comparaison : les prodigues (τοὺς ἀσώτους) assimilés aux figuiers. Enfin, à ce passage s’ajoute une troisième source, la plus significative. Le médecin Galien cite la même comparaison, attribuée au cynique Diogène, en y ajoutant un bref commentaire qui éclaire le sens allégorique de l’emblème :

καλῶς οὖν καὶ ὁ Δημοσθένης καὶ ὁ Διογένης, ὁ μὲν χρυσᾶ πρόβατα καλῶν τοὺς πλουσίους καὶ ἀπαιδεύτους, ὁ δὲ ταῖς ἐπὶ τῶν κρημνῶν συκαῖς ἀπεικάζων αὐτούς· ἐκείνων τε γὰρ τὸν καρπὸν οὐκ ἀνθρώπους, ἀλλὰ κόρακας ἢ κολοιοὺς ἐσθίειν, τούτων τε τὰ χρήματα μηδὲν μὲν ὄφελος εἶναι τοῖς ἀστείοις, δαπανᾶσθαι δ’ ὑπὸ τῶν κολάκων, οἵτινες, ἐὰν οὕτως τύχῃ, πάντων αὐτοῖς ἀναλωθέντων ἀπαντῶντες παρέρχονται μὴ γνωρίζειν προσποιούμενοι.584 ← 355 | 356 →

Plusieurs similitudes apparaissent entre ce passage de Galien et notre emblème. Nous avons déjà souligné le décalage entre le titre, adressé aux riches prodigues (luxuriosorum) et le texte de la subscriptio, mentionnant les insensés (fatuorum v. 5). Or, les termes grecs τοὺς πλουσίους καὶ ἀπαιδεύτους rendent compte également de cette double caractérisation : les riches se montrent à la fois prodigues de leurs biens et insensés ou incultes. Galien ajoute à l’anecdote, rapportée également par Diogène Laërce, la même remarque qu’Alciat : les biens des insensés ne sont d’aucune utilité aux hommes de bien. Le figuier est attaqué par des corbeaux et des vautours dans toutes les versions de l’anecdote, sauf chez Galien qui remplace les vautours par des choucas (κολοιούς), un membre de la famille des corvidés tout comme la cornix d’Alciat. Compte tenu de ces similitudes, il est fort possible que notre poète ait emprunté l’anecdote aux Protreptiques de Galien.

L’improba cornix et le figuier

Pourquoi Alciat a-t-il choisi d’introduire la corneille, au lieu des vautours ou des choucas ? Dans l’Antiquité, aussi bien les corbeaux que les corneilles585 sont réputés non seulement pour leur longévité extraordinaire, leur don de prophétie, leurs croassements incessants, mais aussi pour leur voracité. La corneille est qualifiée par Alciat, comme chez Virgile, ← 356 | 357 → d’improba cornix, oiseau de mauvais augure annonçant l’arrivée des pluies.586 L’adjectif improbus possède plusieurs sens, non seulement « vil, méchant, pervers », mais comporte aussi la nuance de « vorace, rapace et cupide ». Il qualifie souvent des animaux, avec cette dernière signification : serpent, loup, aigle, tigre ou lion. Alciat joue sans doute sur cette ambiguïté de sens. Derrière la métaphore de l’improba cornix, se cache le portrait de la courtisane, à la fois vile et cupide.

Pline associe corbeaux et corneilles aux figuiers, mais ne précise pas qu’ils se nourrissent de leurs fruits.587 Dans le chapitre consacré à la nourriture des oiseaux, Aristote affirme que la corneille est omnivore.588 En revanche, les vautours sont exclusivement des charognards. Aussi, d’un point de vue strictement zoologique, la corneille est plus désignée que le vautour pour dévorer des figues. Alciat avait traduit plusieurs comédies d’Aristophane. Or, dans la Paix, le figuier reçoit le nom de κορώνεως, en référence aux corneilles (κορώνη), car ses fruits sont, d’après le scholiaste, de la même couleur que ces oiseaux.589 De plus, le choix de la cornix plutôt que du vautour (vultur) crée une allitération poétique avec corvus. Enfin, par l’alternance du masculin corvi et du féminin cornix, sont désignés métaphoriquement le parasite et la courtisane dont il est question dans l’avant-dernier vers. ← 357 | 358 →

Des vertes et des pas mûres !

Jamais, dans aucune des sources antiques de l’anecdote qui a sans doute inspiré Alciat, il n’est dit que les figues ne sont pas mûres. Elles ne profitent qu’aux oiseaux parce que l’arbre est inaccessible aux hommes, perché sur son rocher escarpé. Il est donc possible qu’Alciat ait précisé que les fruits sont encore verts pour accentuer la naïveté des prodigues, qui manquent eux aussi de maturité. Il tire probablement cette observation de Théophraste et de Pline l’Ancien qui distinguent deux espèces de figuiers, une sauvage et une cultivée. Très souvent, les fruits de la première ne parviennent pas à maturité et ne peuvent être consommés par les hommes.590 Ces arbres pousseraient sur les falaises.591 Le ficus décrit dans l’emblème appartient très certainement à l’espèce sauvage, puisqu’il pousse sur les rochers aériens et abrupts (v. 1) et que ses fruits ne sont pas mûrs (immites fructus v. 2). Sa position élevée peut aussi désigner, métaphoriquement, les hommes de haut rang, susceptibles de se laisser délester de leurs biens.

Conclusion

Alors que le titre Luxuriosorum opes annonce que l’emblème se préoccupe des richesses des prodigues, l’épigramme mentionne les biens des insensés, fatuorum opes, dérobés par les parasites et les courtisanes. Alciat pousse très loin l’analogie : les riches prodigues occupent une position sociale élevée, comme les figuiers agrippés aux plus hauts rochers ; par leur bêtise et leur manque de discernement, ils se laissent dépouiller de leurs biens par des parasites et des courtisanes, flatteurs sans aucun scrupule, comme le figuier aux fruits encore verts par les corbeaux et les corneilles voraces. Il réussit à synthétiser, dans ces quelques vers, des éléments issus de diverses sources. Par différents procédés stylistiques, il transforme en une épigramme la ← 358 | 359 → simple anecdote, qu’il emprunte à Diogène le Cynique à travers Diogène Laërce et les Protreptiques de Galien.