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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema CXXIX Male parta male dilabuntur

Emblema CXXIX Male parta male dilabuntur1136

Emblème 129 Biens mal acquis ne profitent jamais1137

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Milvus edax, nimiae quem nausea torserat escae :

 hei mihi, mater, ait, viscera ab ore fluunt.

illa autem : quid fles ? cur haec tua viscera credas,

 qui rapto vivens sola aliena vomis ?

Tit. : CIC. Phil. 2,65 ; PAUL. FEST. p. 248,21 1-4 : IGNAT. DIAC. Tetrast. 1,28 1 milvus edax : OV. Am. 2,6,33 3 quid fles : PLAUT. Pseud. 96 ; OV. Am. 3,6,57 ; Epist. 3,24 4 rapto vivens : OV. Met. 11,291 ; Trist. 5,10,16 ; VERG. Aen. 7,749 ; 9,613.

Un milan vorace que la nausée, par excès de nourriture, tourmentait, dit : – Hélas, ma mère, mes entrailles se déversent par ma bouche. Et elle de lui répondre : – Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi crois-tu que ce sont tes entrailles, toi qui ne vomis que celles d’autrui, puisque tu vis de rapine ?

Picturae

Les trois picturae se ressemblent beaucoup et illustrent fidèlement la subscriptio. Toutes présentent deux rapaces, le milvus ← 527 | 528 → et sa mère, reconnaissables à leur apparence générale, perchés sur un arbre ou un rocher. L’un des oiseaux vomit abondamment, tandis que l’autre l’observe. Les artistes poussent le réalisme jusqu’à représenter les viscera (v. 2) qui jaillissent du bec de l’oiseau.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème, publié pour la première fois à Venise en 1546, reprend tel quel un proverbe latin, fragment du poète tragique Naevius, cité par Cicéron dans les Philippiques.1138 La subscriptio transcrit un dialogue entre un milan et sa mère. Le personnage principal, le milvus edax, est placé en évidence au début du vers. Le premier distique décrit la situation initiale : le rapace est saisi de nausée pour avoir ingéré une trop grande quantité de nourriture et s’en plaint à sa mère, au discours direct. Le second distique rapporte la réponse de la mère, également au discours direct, sous la forme de deux questions, soulignées par les mots quid, cur et qui. Le jeune milan inexpérimenté est persuadé qu’il vomit ses propres entrailles, alors que son estomac se vide du trop-plein de nourriture. Ces deux questions laissées en suspens invitent le lecteur à déduire une leçon de ce récit. L’inscriptio Male parta male dilabuntur, « les biens mal acquis ne profitent jamais », constituerait une morale parfaitement adaptée, autrement dit les biens acquis de façon malhonnête causent du tort.

Un enfant bien innocent

La trame du récit de l’épigramme repose sur une fable versifiée d’Ignatius Diaconus, attribuée au XVIème siècle à Babrios, à la différence que celle-ci ne met pas en scène des milans :

Βοὸς φαγὼν παῖς εἰς ἑορτὴν ἔγκατα

ἤμει1139 κεκληγώς – σπλάγχνα, μῆτερ, ἐκχέω.

ἣ δ’ αὖ γελῶσά φησι – μὴ φοβοῦ, τέκνον, ← 528 | 529 →

τῶν σῶν γὰρ οὐδέν, ἀλλ’ ἐμεῖς ἀλλότρια.

[ἀλλότρια μὴ ἀηδῶς ἐκτιννύειν.]1140

Mis à part le changement des protagonistes et l’abandon de la morale, Alciat traduit assez fidèlement le texte grec qu’il a sans doute lu dans l’édition aldine de 1505.1141 En effet, dans cette édition, le second vers débute par l’interjection οἴμοι marquant la douleur, équivalente de hei mihi (v. 2).1142 Le premier vers de la subscriptio se distingue toutefois nettement de la version grecque et puise son inspiration dans d’autres sources que nous examinerons plus loin. En revanche, les trois vers suivants se calquent sur le modèle d’Ignatius Diaconus. Alciat traduit le vocatif μῆτερ par mater et σπλάγχνα, complément d’objet direct de ἐκχέω, par viscera, qui devient toutefois, chez lui, sujet du verbe fluunt. Dans le second distique, illa autem correspond à ἣ δ’, tua à τῶν σῶν, aliena à ἀλλότρια, vomis à ἐμεῖς. Alciat procède cependant à plusieurs changements. La fable nous apprend que l’enfant a mangé « les entrailles d’un bœuf », alors qu’Alciat ne précise pas le repas du milan, mais souligne simplement qu’il a trop mangé. Il supprime le participe γελῶσά. Au lieu de l’expression très elliptique du grec (τῶν σῶν…οὐδέν), il préfère répéter le mot viscera (v. 3). Il ← 529 | 530 → ajoute l’expression rapto vivens (v. 4), afin d’accentuer le défaut de l’oiseau vorace et de le rendre ainsi moins innocent que l’enfant de la fable. Enfin, il remplace l’impératif, μὴ φοβοῦ, « n’aie pas peur » et l’affirmation (τῶν σῶν γὰρ οὐδέν, ἀλλ’ ἐμεῖς ἀλλότρια), par deux phrases interrogatives.

Milvus edax…et rapax

Alciat ne choisit pas au hasard de substituer à l’enfant de la fable le milvus, le milan,1143 un rapace migrateur, équivalent du grec ἰκτῖνος. Les auteurs antiques le présentent souvent comme un oiseau rusé et voleur, toujours avide de nourriture, au point de ne pas hésiter à ravir les viandes des sacrifices sur les autels encore fumants ou de pourchasser avec cruauté les autres oiseaux.1144 Dans le Phédon, Socrate explique qu’après leur mort, les âmes des hommes de mauvaise vie errent jusqu’à ce qu’elles trouvent un corps conforme à leur caractère et aux occupations de leur vie antérieure. Il associe les différentes catégories d’individus, selon leurs vices, à des animaux qui leur correspondent. Ainsi ceux qui prisent les injustices, la tyrannie et les rapines vont-ils revêtir le corps de loups, de faucons ou de milans.1145 Martial qualifie le milvus de rapax, de même Pline l’Ancien, les auteurs chrétiens, comme saint Jérôme et saint Augustin, lui attribuent à plusieurs reprises cette épithète ou l’associent à des mots de la famille de rapere.1146 Alciat accompagne le milan ← 530 | 531 → de l’adjectif edax au lieu de rapax, mais lui associe toutefois un terme de la famille de rapere, rapto vivens (v. 4). Ainsi, la plupart des témoignages littéraires, aussi bien grecs que latins, présentent ce rapace comme un exemple de voracité, de cupidité et de cruauté, des défauts qu’Alciat cherche à condamner à travers son récit inspiré de la fable grecque.

Une langue d’inspiration ovidienne

Outre la formule quid fles (v. 3), attestée entre autres dans deux passages ovidiens,1147 plusieurs mots semblent faire écho à des vers de ce poète. Dans la sixième élégie du second livre des Amores, Ovide déplore la mort d’un perroquet et convie à ses funérailles toutes sortes d’oiseaux dont il dresse la liste. Il les invite à se lamenter, à s’arracher les plumes et à se frapper la poitrine de leurs ailes en signe de deuil. Il fait l’éloge du défunt perroquet, capable d’imiter la voix humaine et dont le plumage coloré rivalise avec les teintes de l’émeraude et de la pourpre. Il oppose sa vie trop éphémère et sa frugalité à la longue vie et à la voracité du vautour, du choucas et…du milan qui décrit « des cercles dans les airs » :

vivit edax vultur ducensque per aera gyros

 milvus et pluviae graculus augur1148 aquae.1149

Alciat a peut-être tiré de ce passage la formule milvus edax, en associant au milan l’adjectif allié au vultur chez Ovide. De cette même élégie, il aurait également pu reprendre le terme esca (v. 1) pour désigner la nourriture du rapace1150 qui se montre toutefois bien plus vorace que le perroquet. Le milvus de la ← 531 | 532 → subscriptio vomit les entrailles de ses proies, croyant que ce sont les siennes. Or, dans les Métamorphoses, Ovide compare le dieu Mercure, dont le regard a été attiré en plein vol par la beauté d’une jeune fille, à un milan qui, depuis les airs, aperçoit les entrailles d’une victime. Il tournoie au-dessus de l’autel du sacrifice, dans l’espoir de pouvoir s’emparer du butin.1151 Bien qu’aucun emprunt textuel ne puisse confirmer le rapprochement entre ces vers et notre emblème, la situation illustre, une fois de plus, l’avidité du milvus et la mention des exta, les entrailles des victimes, évoque les viscera (v. 2 et 3). Plus loin, le poète latin décrit la métamorphose de Daedalion, un être violent et amateur de chasse, père de Chioné, une fille d’une grande beauté, aimée d’Hermès et d’Apollon. Après la mort de son enfant, le malheureux fut transformé en un oiseau qui conserve les traits de caractère de l’homme qu’il était, « un oiseau qui vit de rapine et effraie toute la gent ailée ».1152 Bien que le rapace en question ne soit pas un milan, mais un épervier,1153 Alciat pourrait avoir emprunté à ce vers l’expression rapto vivens (v. 4).

Bien mal acquis ne profite jamais

Le titre de l’emblème, Male parta male dilabuntur, se présente sous la forme d’un proverbe à vocation didactique. La formule, scandée par la répétition de l’adverbe male, est citée par Cicéron dans la deuxième Philippique. L’orateur y attaque avec virulence Marc Antoine, en lui prêtant des mœurs honteuses, ← 532 | 533 → effronterie, cupidité, et en le traitant de glouton.1154 Après avoir dénoncé les excès de son adversaire, il conclut par la formule empruntée à un poète : « Male parta male dilabuntur. »1155 Au contexte dans lequel s’insère le proverbe faisant office de titre à l’emblème, s’ajoute la réputation de voleur qui collait aux plumes du milan qu’Alciat a choisi de mettre en scène. L’emblème semble viser plus particulièrement les hommes cupides et les voleurs qui, à l’instar du milan rapace de la subscriptio, s’emparent des biens d’autrui et s’enrichissent à leurs dépens, mais sont mal récompensés de leur forfait ou ne peuvent pas jouir de leur butin. Le commentaire de l’édition de Padoue estime que l’emblème s’en prend aux fures, à ceux qui s’enrichissent « par vol et par ruse »,1156 mais aussi aux captateurs d’héritage.1157 Selon le sens conféré à l’adverbe male dans la seconde proposition, il propose deux interprétations de la morale « les biens mal acquis ne profitent jamais » : soit les grippe-sous n’ont que ce qu’ils méritent lorsqu’ils souffrent de nausée et de vomissement, puisque les biens qu’ils perdent ne leur appartiennent pas, soit ils supportent mal de perdre ce qu’ils considéraient désormais comme leurs propres biens. Afin d’appuyer cette interprétation, le commentaire présente les viscera dont se nourrit le milan comme un symbole des richesses (opes), en se référant à un vers ovidien.1158 Quelle que soit l’interprétation du proverbe, l’emblème condamne toute espèce de vols et de gains malhonnêtes. ← 533 | 534 →

Conclusion

La subscriptio, sous la forme d’un dialogue, s’inspire d’une fable versifiée, attribuée au XVIème siècle à Babrios, en réalité œuvre du byzantin Ignatius Diaconus, qu’Alciat remanie considérablement. Il remplace en effet l’enfant innocent de la fable par un milan, un oiseau considéré, dans l’ensemble de la littérature antique, d’Aristophane aux auteurs chrétiens, comme une personnification de la rapacité et de la voracité, souvent associé à des termes de la famille du verbe rapere. Cette substitution lui permet d’orienter l’interprétation morale du récit qui vise les hommes cupides et les voleurs. À l’exception du premier vers, imprégné d’expressions ovidiennes, Alciat suit d’assez près le modèle grec. Il transforme cependant le dernier distique, en évoquant la rapacité du milvus et en remplaçant l’affirmation de la mère par une suite de phrases interrogatives. L’inscriptio Male parta male dilabuntur, scandée par la répétition de l’adverbe male, est un vers du poète Naevius, cité par Cicéron dans les Philippiques, lorsqu’il condamne la cupidité éhontée de Marc Antoine. Elle confirme la portée morale de l’emblème : « Les biens mal acquis ne profitent jamais. »

Emblema CXXXII Ex arduis perpetuum nomen

Emblème 132 Les épreuves procurent une renommée éternelle

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 534 | 535 →

Crediderat platani ramis sua pignora passer
 et bene, ni1159 saevo visa dracone forent.
glutiit hic pullos omnes miseramque parentem
 saxeus et tali dignus obire nece.
haec, nisi mentitur Calchas, monimenta laboris5
 sunt longi, cuius fama perennis eat.

1-6 : HOM. Il. 2,303-316 ; CIC. Div. 2,63-64 ; OV. Met. 12,11-23 5-6 laboris…longi : OV. Met. 12,20 6 fama perennis : OV. Am. 1,10,62 ; CIC. Div. 2,64.

Un moineau avait confié ses chers petits aux branches d’un platane et tout aurait été pour le mieux, si un cruel serpent ne les avait aperçus. Celui-ci engloutit tous les oisillons et leur malheureuse mère, un cœur de pierre transformé en pierre,1160 bien digne de périr de cette mort. Si Calchas ne ment pas, ce sont là les présages d’une longue épreuve, dont la renommée deviendra éternelle.

Picturae

Les différentes gravures ne s’accordent pas sur l’apparence du draco évoqué dans l’épigramme (v. 2), véritable serpent ou dragon ailé. La plupart présentent le même schéma iconographique. Le cruel draco se tient au pied d’un arbre, le platane (v. 1). Dans la première édition, les petits sont encore dans leur nid, sous les yeux de leur mère, également perchée sur l’arbre, tandis que le dragon attend son heure. Les éditions parisiennes représentent le dragon en train d’engloutir le nid entier qu’il tient dans sa patte, tandis que la mère impuissante regarde le massacre d’en haut. Dans l’édition de Padoue, le nid est encore posé sur la branche et le serpent saisit dans sa gueule l’un des oisillons tombés à terre. Seule la pictura des éditions lyonnaises se distingue des autres, en ajoutant des personnages. Sur l’un des côtés de l’image, le serpent s’enroule autour du tronc de l’arbre de façon à atteindre les moineaux dans leur nid ; de l’autre, un vieillard barbu et plusieurs autres personnages sont assemblés autour d’un autel ← 535 | 536 → d’où s’élèvent un feu et une épaisse fumée. Il s’agit sans doute des Grecs avant l’expédition pour Troie, témoins du drame durant un sacrifice, et auxquels Calchas, le devin à la barbe blanche, révèle le sens du présage. Cette image correspond très exactement au récit homérique ou aux versions latines correspondantes de Cicéron et d’Ovide, où sont mentionnés les autels fumants du sacrifice, dressés près d’un platane, ainsi que l’attaque du nid par le serpent.1161 Ainsi, elle complète le récit de la subscriptio, en se référant aux sources littéraires antiques.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio repose presque entièrement sur un passage homérique relatant un présage, interprété par le devin Calchas. Les quatre premiers vers décrivent la scène. Un serpent dévore les petits d’un moineau, que leur mère avait confiés aux branches d’un platane, les croyant ainsi en sécurité. Non content d’avoir englouti les oisillons, il avale aussi leur mère. Pourtant, le serpent ne s’en tire pas à si bon compte, puisqu’il est transformé en pierre. Alciat joue sur le double sens du mot saxeus, signifiant à la fois « en pierre » et « dur comme la pierre ». Le dernier distique livre la prophétie de Calchas, inspirée par cet événement, dont l’inscriptio tire une sentence de portée universelle, Ex arduis perpetuum nomen. Celle-ci reprend, avec des variations, les termes de la subscriptio, arduis correspondant à laboris, perpetuum nomen à fama perennis. L’expression fama perennis eat (v. 6) rappelle un vers d’Ovide,1162 tandis que l’alliance des mots labor et longus (v. 5-6) se rencontre à plusieurs reprises chez le même auteur.1163 Le verbe glutiit (v. 3) contraste ← 536 | 537 → avec le vocabulaire emprunté à la poésie épique ou didactique, puisqu’il est attesté chez Plaute et Juvénal.1164

Le passer des naturalistes

Le passer, στρουθός en grec, désigne habituellement le moineau domestique, mais aussi diverses espèces de petits oiseaux ou passereaux, difficiles à déterminer.1165 Le passage de l’Iliade, principale source de la subscriptio, mentionne des petits moineaux (στρουθοῖο νεοσσοί) ainsi que leur mère.1166 La traduction d’Alciat (passer v. 1) correspond donc bien au terme grec. Lorsque le naturaliste Aristote affirme que la femelle pond huit œufs, il semble largement influencé par Homère.1167 Comme la palombe de l’emblème 194 Amor filiorum, prête à mourir de froid pour réchauffer ses nouveau-nés, la mère des petits moineaux tente, selon le récit homérique, de voler autour du serpent, peut-être dans une vaine tentative de l’éloigner. Cependant, au contraire de la colombe, le passer n’est pas réputé pour son amour filial et conjugal, ni pour sa chasteté, mais bien pour son impudeur (salacitas), comme le relève Pline l’Ancien.1168 Les témoignages des naturalistes ne pèsent toutefois guère dans le choix des éléments descriptifs du passer, puisque l’épigramme d’Alciat repose entièrement sur un épisode du second chant de l’Iliade.

La prophétie de Calchas : un célèbre passage de l’Iliade

Alors que les Achéens attendent depuis neuf ans devant les murs de Troie, sans avoir réussi à occuper la ville, et que le désespoir les guette, Ulysse prend la parole pour les convaincre de persévérer, afin de vérifier si la prophétie de Calchas s’accomplira. En ← 537 | 538 → effet, avant le départ pour Troie, les troupes grecques s’étaient réunies à Aulis et offraient des sacrifices aux dieux sur des autels dressés sous un platane, lorsque survint un événement interprété comme un présage par le devin :

ἔνθ’ ἐφάνη μέγα σῆμα· δράκων ἐπὶ νῶτα δαφοινός,

σμερδαλέος, τόν ῥ’ αὐτὸς Ὀλύμπιος ἧκε φόωσδε,

βωμοῦ ὑπαΐξας πρός ῥα πλατάνιστον ὄρουσεν.

ἔνθα δ’ ἔσαν στρουθοῖο νεοσσοί, νήπια τέκνα,

ὄζῳ ἔπ ἀκροτάτῳ πετάλοις ὑποπεπτηῶτες,

ὀκτώ, ἀτὰρ μήτηρ ἐνάτη ἦν, ἣ τέκε τέκνα.

ἔνθ’ ὅ γε τοὺς ἐλεεινὰ κατήσθιε τετριγῶτας,

μήτηρ δ’ ἀμφεποτᾶτο ὀδυρομένη φίλα τέκνα·

τὴν δ’ ἐλελιξάμενος πτέρυγος λάβεν ἀμφιαχυῖαν.

αὐτὰρ ἐπεὶ κατὰ τέκν’ ἔφαγε στρουθοῖο καὶ αὐτήν,

τὸν μὲν ἀΐζηλον θῆκεν θεὸς, ὅς περ ἔφηνεν·

λᾶαν γάρ μιν ἔθηκε Κρόνου πάϊς ἀγκυλομήτεω·1169

Calchas estime que la scène annonce la durée de la guerre avant la prise de Troie, le nombre d’années correspondant au nombre d’oiseaux. La subscriptio puise largement dans ce passage de l’Iliade et plusieurs points de convergence apparaissent : les protagonistes, les moineaux, la mère et ses oisillons, passer correspondant à στρουθοῖο, ainsi que le serpent qui les dévore, le mot draco dérivant directement du grec δράκων ; l’emplacement du nid, sur les branches d’un platane (platani ramis v. 1/πλατάνιστον, puis ὄζῳ ἔπ’ ἀκροτάτῳ) ; l’évocation insistante des petits passereaux, chéris par leur mère, sua pignora (v. 1) ← 538 | 539 → et pullos (v. 3) rappelant νεοσσοί, νήπια τέκνα et surtout φίλα τέκνα ; la métamorphose en pierre du cruel reptile (saxeus v. 4/λᾶαν) ; la mention du présage que constitue cette scène, μέγα σῆμα correspondant approximativement à monimenta (v. 5). La renommée éternelle du présage (fama perennis v. 6) trouve une équivalence dans le vers, « [τέρας] ὄψιμον ὀψιτέλεστον, ὅου κλέος οὔ ποτ’ ὀλεῖται »,1170 bien qu’Alciat emprunte l’expression à Cicéron, comme nous le verrons plus loin. En dépit de toutes ces similitudes, la subscriptio condense, en quelques vers latins, cette longue description. Elle ne peut donc retenir tous les détails et ne se présente pas comme un discours adressé aux Achéens. Ainsi, elle ne mentionne pas les circonstances du prodige durant le sacrifice des Grecs en l’honneur de Zeus Olympien, ni l’intervention du dieu, ni le nombre exact d’oisillons qui revêt pourtant une importance capitale dans l’interprétation du présage. Elle s’inspire également d’autres sources latines complémentaires au point de vue lexical.

Le présage de Calchas chez les auteurs latins : Cicéron et Ovide

La prophétie de Calchas est évoquée longuement dans le De divinatione de Cicéron.1171 L’orateur latin y met en doute, avec ironie, l’interprétation de l’oracle, se demandant quelle ressemblance peut bien exister entre des moineaux et des années et pourquoi le devin passe sous silence la transformation du serpent en pierre. Il traduit en vers latins le passage homérique,1172 dont nous ne retenons ici que la partie essentielle. Quelques ressemblances textuelles avec la subscriptio peuvent s’y déceler :

Argolicis primum ut vestita est classibus Aulis,

quae Priamo cladem et Troiae pestemque ferebant,

nos circum latices gelidos fumantibus aris ← 539 | 540 →

aurigeris divom placantes numina tauris

sub platano umbrifera, fons unde emanat aquai,

vidimus inmani specie tortuque draconem

terribilem, Iovis ut pulsu penetraret ab ara ;

qui platani in ramo foliorum tegmine saeptos

corripuit pullos ; quos cum consumeret octo,

nona super tremulo genetrix clangore volabat ;

cui ferus inmani laniavit viscera morsu.

hunc, ubi tam teneros volucris matremque peremit,

qui luci ediderat, genitor Saturnius idem

abdidit et duro formavit tegmine saxi.

nos autem timidi stantes mirabile monstrum

vidimus in mediis divom versarier aris.

tum Calchas haec est fidenti voce locutus :

quidnam torpentes subito obstipuistis, Achivi ?

nobis haec portenta deum dedit ipse creator

tarda et sera nimis, sed fama ac laude perenni.

nam quot avis taetro mactatas dente videtis,

tot nos ad Troiam belli exanclabimus annos ;

quae decumo cadet et poena satiabit Achivos.1173 ← 540 | 541 →

De ce long récit, Alciat retient avant tout l’expression fama perennis (v. 6),1174 mais aussi les termes draco pour désigner le serpent, les branches du platane (platani ramis v. 1/platani in ramo), ainsi que la métamorphose en pierre du reptile, l’adjectif saxeus (v. 4) dérivant du substantif saxi. Enfin, l’expression glutiit pullos (v. 3), également placée en début de vers, rappelle corripuit pullos dans le De divinatione. Alciat connaît visiblement ce passage de Cicéron, mais y entremêle des éléments d’inspiration ovidienne :

hic patrio de more Iovi cum sacra parassent,

ut vetus accensis incanduit ignibus ara,

serpere caeruleum Danai videre draconem

in platanum, coeptis quae stabat proxima sacris.

nidus erat volucrum bis quattuor arbore summa :

quas simul et matrem circum sua damna volantem

corripuit serpens avidoque recondidit ore.

obstipuere omnes, at veri providus augur

Thestorides vincemus ait, gaudete, Pelasgi !

Troia cadet, sed erit nostri mora longa laboris,

atque novem volucres in belli digerit annos.

ille, ut erat virides amplexus in arbore ramos,

fit lapis et servat serpentis imagine saxum.1175 ← 541 | 542 →

Nous retrouvons, dans le récit ovidien, certains termes communs avec la subscriptio, qui apparaissaient toutefois aussi dans le De divinatione, comme draco, platanus ou encore saxum. Cependant, contrairement à Cicéron et à Alciat, Ovide ne parle pas d’un passer, mais seulement d’oiseaux (volucrum). Comme il se doit dans les Métamorphoses, le poète latin insiste davantage que ses prédécesseurs sur la transformation en pierre du reptile, en répétant lapis et saxum. L’expression nostri mora longa laboris, reprise comme en écho dans le dernier distique (laboris…longi), permet de rattacher plus sûrement l’emblème à cet extrait des Métamorphoses d’Ovide.

Alors que toutes les sources antiques depuis Homère précisaient le nombre d’oisillons et établissaient un rapport avec le nombre d’années que durerait la guerre de Troie, Alciat passe entièrement sous silence ce détail d’importance et la prophétie qui en découle. Le nom de Calchas dans le dernier distique, la présence du serpent, des moineaux, de leur mère et du platane, ainsi que le déroulement de la scène font certes référence à cet épisode de la guerre de Troie, mais subtilement et de façon plus détournée que si Alciat avait mentionné d’emblée la présence des Grecs et les neuf années de la guerre de Troie. Sans doute estimait-il que le lecteur, imprégné de culture antique, y songerait de lui-même et prendrait plaisir à se remémorer l’une des versions du récit, soit celle d’Homère, de Cicéron ou d’Ovide.

Le présage de Calchas dans les Adages d’Érasme de Rotterdam

Dans l’adage Quae sero contingunt, sed magnifica, Érasme tire une leçon morale du fameux épisode de l’Iliade. Il cite un vers du passage homérique en question et la traduction latine de Cicéron, tirée du De divinatione. Son commentaire, bien que plus développé, rejoint l’interprétation morale du dernier vers de la subscriptio :

quoties intelligi volemus famam aut praemium aliquod serius quidem contingere, verum hoc praestantius ac durabilius, quo diutius dilatum, ← 542 | 543 → ut tarditatem stabilitate perpetuitateque compenset, non alienum fuerit Homericum illud ex Iliados secundo libro usurpare :

ὄψιμον ὀψιτέλεστον, ὅου κλέος οὐκ ἀπελεῖται.

Quem versum Cicero ita vertit :

tarda et sera nimis, sed fama et laude perenni.1176

La formule fama perennis du dernier vers de la subscriptio, figurant aussi dans l’adage, est sans aucun doute empruntée directement à Cicéron, vu les autres parallèles textuels, et Alciat devait connaître également les vers homériques correspondants. Bien que son emblème recoupe en partie le contenu de l’adage érasmien, il ne faut pas nécessairement y voir une imitation, mais plutôt considérer cette parenté comme le fruit d’une culture littéraire commune aux deux humanistes.

« De la difficulté découle la renommée éternelle »

La sentence exprimée dans le titre de l’emblème « De la difficulté découle une renommée éternelle » se rapproche de nombreux proverbes antiques, comme le célèbre χαλεπὰ τὰ καλά ou δύσκολα τὰ καλά qu’Érasme traduit par ardua, quae pulchra,1177 en utilisant le même adjectif substantivé que dans l’inscriptio. Autour de ce proverbe grec, l’humaniste hollandais décline toute une série de variations sur ce thème, en faisant appel à Platon, Aristote, Hésiode, Plutarque et même aux Évangiles. La morale de l’emblème rappelle aussi Hercule à la croisée des chemins, qui préfère celui de la vertu, escarpé et difficile. Le thème de la renommée, d’autant plus éclatante et durable qu’elle a été difficile ← 543 | 544 → à obtenir et longue à arriver, fait figure de topos littéraire et de proverbe.

Conclusion

La célèbre prédiction de Calchas, dans le second livre de l’Iliade, est la principale source de l’emblème Ex arduis perpetuum nomen. La subscriptio rapporte le drame : un serpent dévore des petits moineaux dans leur nid placé sur les branches d’un platane, ainsi que leur mère, puis le cruel reptile se transforme en pierre. Le devin Calchas interprète aussitôt ce présage, en annonçant une longue épreuve, mais à la renommée éternelle. Alciat se réfère certes au passage homérique, mais le réduit considérablement. Il ne mentionne pas les circonstances, ni la présence des Grecs, témoins de la scène, ni le sacrifice en l’honneur de Zeus avant leur départ pour Troie, ni l’apparition du serpent suscitée par le dieu, ni le nombre d’oisillons, pas plus que le contenu exact de la prophétie de Calchas, c’est-à-dire, le nombre d’années que durerait la guerre. L’allusion est cependant suffisamment transparente pour que le lecteur identifie immédiatement le passage et puissent se remémorer les détails omis. Bien qu’Alciat reprenne plusieurs éléments du texte d’Homère, il puise également, comme en témoignent les nombreux rapprochements textuels, dans deux sources latines qui relatent le même épisode, à savoir la longue traduction versifiée d’Homère par Cicéron, dans le De divinatione, et le début du douzième livre des Métamorphoses d’Ovide. L’inscriptio répète le contenu du dernier distique de façon plus brève et en usant de synonymes, afin d’en tirer une vérité générale. Ce thème de la renommée éternelle découlant de la difficulté et de la durée des efforts, resurgit fréquemment dans la littérature de l’Antiquité et de la Renaissance. ← 544 | 545 →

Emblema CXXXX Imparilitas1178

Emblème 140 L’inégalité

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Ut sublime volans tenuem secat aera falco,

 ut pascuntur humi graculus, anser, anas,

sic summum scandit super aethera Pindarus ingens,

 sic scit humi tantum serpere Bacchylides.

1-4 : SCH. PI. N. 3,143 ; ERASMUS, Adag. 820 (ASD II,2 pp. 342-343) 1 sublime volans : VERG. Aen. 10,664 tenuem secat aera : VERG. Georg. 1,406 2 pascuntur humi graculus : PI. N. 3,82 ; ERASMUS, Adag. 820 (ASD II,2 p. 343) 3 super aethera : VERG. Aen. 1,379 ; OV. Fast. 3,347 ; LUCAN. 1,679 4 humi…serpere : ERASMUS, Adag. 1988 (ASD II,4 pp. 330-332).

De même que le faucon fend l’air léger en volant dans les hauteurs et que le choucas, l’oie et le canard se nourrissent par terre, ainsi l’immense Pindare s’élève au sommet du ciel et Bacchylide ne sait que ramper par terre.

Picturae

L’emblème est intégré dans l’Emblematum liber dès l’édition aldine de 1546. Toutes les picturae se concentrent sur le premier distique qui évoque différentes espèces d’oiseaux et leur mode ← 545 | 546 → de vie. La gravure de l’édition vénitienne montre un rapace,1179 le faucon du premier vers, prêt à saisir entre ses serres acérées un canard glissant sur une étendue d’eau, et omet les deux autres volatiles, le choucas et l’oie, pourtant mentionnés dans la subscriptio. La scène de l’attaque ne correspond pas à la subcriptio, mais s’accorderait bien plutôt aux vers de Pindare à l’origine de l’emblème.1180 Dans les éditions lyonnaises, les artistes complètent la pictura en ajoutant les deux oiseaux manquants. Un canard, accompagné désormais d’une oie de plus grande taille et d’un choucas de couleur noire, sont penchés vers le sol pour picorer des graines, dans un champ fraîchement labouré et ensemencé. Au-dessus d’eux plane le faucon aux ailes déployées. La dernière gravure reprend le même schéma, mais perd toutefois sa fidélité au texte, en ajoutant un quatrième oiseau, courbé vers la terre en quête de nourriture, et en omettant la distinction entre les différentes espèces évoquées dans la subscriptio (v. 2).

Structure et style de l’emblème

La structure de la subscriptio repose sur une double comparaison, soulignée par l’anaphore du ut et du sic. Le premier distique évoque plusieurs espèces d’oiseaux au mode de vie différent : le faucon vole très haut dans le ciel, tandis que le choucas, l’oie et le canard trouvent leur nourriture par terre. Le second distique oppose de façon parallèle deux poètes grecs lyriques de l’époque archaïque, le grand Pindare qui atteint les sommets de la poésie et l’humble Bacchylide. La répétition, dans les deux distiques, du locatif humi et des synonymes aera/aethera, des accusatifs grecs, met en évidence le lien entre les membres de la comparaison. La thématique littéraire de l’emblème est mise en valeur par les jeux sonores, comme anser, anas (v. 2), sic summum scandit super (v. 3), Pindarus ingens (v. 3), sic scit (v. 4). Plusieurs expressions rappellent des vers de Virgile, comme sublime volans1181 (v. 1) ← 546 | 547 → dans la même position de l’hexamètre, super aethera1182 (v. 3) ou encore tenuem secat aera (v. 1), très semblable à un vers des Géorgiques.1183 Elles contribuent à créer une langue poétique en adéquation avec le thème de l’emblème.

Pindare au début du XVIème siècle : Lyricorum princeps

Au début du XVIème siècle, les humanistes disposent de plusieurs sources d’information1184 sur la biographie de Pindare, dont les Vies grecques reproduites dans l’édition romaine de Zacharias Callierges (1515), le Tableau de Philostrate consacré au poète thébain,1185 la notice de la Souda,1186 la praefatio de Stefano Negri parue à Milan en 1521 ou l’édition latine de Johannes Lonicer, parue en 1528,1187 corrigée et complétée en 1535 par un Pindari encomium. Quelques informations peuvent aussi se glaner dans des compilations ou dans les Antiquae Lectiones de Coelius Rhodiginus (1516) et les Adages d’Érasme. Les savants humanistes de la Renaissance témoignaient généralement au poète lyrique la plus grande admiration,1188 lui attribuaient piété et éloquence et ← 547 | 548 → le considéraient comme « le prince des poètes lyriques ».1189 Selon le témoignage de Philostrate, sa naissance, marquée par un prodige puisque des abeilles versent du miel sur ses lèvres, annonce son talent futur et la qualité de ses œuvres.1190 À la Renaissance, Pindare était souvent abordé par l’intermédiaire d’Horace dont le jugement sur l’œuvre du poète lyrique, exprimé dans la deuxième pièce du quatrième livre des Carmina, constituait une référence d’autorité.1191 Or, cette ode présente un jugement très favorable, accordant à Pindare la supériorité dans le style élevé et affirmant que nul ne saurait l’imiter, sous peine de connaître le sort d’Icare.1192 Cette mise en garde laisse entendre que, à l’image du faucon de notre emblème, le poète atteint les hauteurs du ciel au point de frôler le soleil et distance de loin ses rivaux. Quintilien, dans un passage aussi souvent cité que celui des Carmina, se rallie à l’opinion d’Horace, en présentant le poète thébain comme « de loin le premier des neuf poètes lyriques par l’inspiration » dont « l’éloquence coule comme un fleuve ».1193 ← 548 | 549 →

Les rivalités poétiques : l’interprétation des scholies de Pindare

À travers une double comparaison, Alciat affirme la supériorité poétique de Pindare sur son rival Bacchylide. Il semble s’inspirer d’un passage de la troisième Néméenne. Le poète thébain y célèbre la victoire au pancrace d’un certain Aristocleidès, non sans s’excuser pour l’envoi tardif de son œuvre :

ἔστι δ’ αἰετὸς ὠκὺς ἐν ποτανοῖς,

ὃς ἔλαβεν αἶψα, τηλόθε μεταμαιόμενος,

 δαφοινὸν ἄγραν ποσίν·

κραγέται δὲ κολοιοὶ ταπεινὰ νέμονται.1194

Alciat retient certes de ce passage l’opposition entre les deux oiseaux, mais remplace l’aigle par un faucon et ne relève pas, contrairement à Pindare, les croassements désagréables du choucas (graculus v. 2). Alors que le poète lyrique évoquait une scène de chasse et la rapidité de l’aigle, il se contente de mentionner le vol élevé du falco et décrit plutôt la nourriture des choucas dont il n’était pas question dans l’ode. Et surtout, dans cette pièce, le poète thébain ne fait aucune allusion explicite à son rival Bacchylide. Alciat se réfère sans doute plutôt aux scholies qui considèrent ces vers comme une allusion ironique de Pindare :

κραγέται δὲ κολοιοὶ ταπεινὰ νέμονται· οἱ δὲ ἀντίτεχνοί μου κολοιοῖς ἐοίκασι, κραυγάζοντες μόνον καὶ ταπεινὰ νεμόμενοι, οὐ δύνανται δὲ διαίρεσθαι εἰς ὕψος. δοκεῖ δὲ ταῦτα τείνειν εἰς Βακχυλίδην· ἦν γὰρ ὑφόρασις αὐτοῖς πρὸς ἀλλήλους. παραβάλλει δὲ αὑτὸν μὲν ἀετῷ, κολοιῷ δὲ Βακχυλίδην.1195 ← 549 | 550 →

Le scholiaste souligne l’opposition entre l’aigle qui vole très haut dans le ciel (εἰς ὕψος) et les choucas criailleurs qui vivent près du sol (ταπεινὰ). Il attribue à Pindare la volonté d’exprimer, à travers cette double métaphore, sa supériorité poétique sur son rival Bacchylide. La subscriptio renvoie clairement à cette interprétation des scholies. Or, la critique actuelle tend à mettre en doute qu’une inimitié ait réellement existé entre les deux poètes1196 et que Pindare ait fait allusion à son rival Bacchylide dans ces vers des Néméennes.1197 Qu’il s’agisse d’une attaque réelle ou non de Pindare à l’égard de Bacchylide importe peu dans la mesure où la plupart des humanistes en étaient convaincus, ainsi Caelius Rhodiginus dans ses Antiquae lectiones,1198 ← 550 | 551 → Johannes Lonicer, dans son commentaire de la troisième Néméenne en 15351199 et Érasme de Rotterdam.1200 Lonicer admet toutefois que le passage pourrait avoir une portée plus générale et s’adresser, non au seul Bacchylide, mais à tous les gens haineux et aux mauvais poètes.1201 Notre emblème dépasse sans doute également le cas particulier des deux poètes grecs pour s’étendre à l’ensemble des hommes de lettres.

Les Adages d’Érasme

Ces vers pindariques, ainsi que leur interprétation transmise par les scholies, étaient donc bien connus à la Renaissance. Érasme y fait allusion dans deux de ses adages. Du premier Humi serpere, Alciat a tiré l’expression humi serpere (v. 4). Après avoir cité deux vers d’Horace1202 d’où provient le proverbe en question, Érasme y ajoute plusieurs extraits de Pindare, dont les vers qui nous intéressent :

sumpsisse metaphoram videtur ab avibus haud procul a terra subvolantibus, quod idem Pindarus tribuit graculis : κολοιοὶ ταπεινὰ νέμονται.1203

Dans le second adage, intitulé Aquila in nubibus,1204 il développe plus longuement l’interprétation de l’ode pindarique. Le ← 551 | 552 → proverbe Aquila in nubibus provient des Oiseaux d’Aristophane et pourrait s’appliquer, entre autres, à « ceux qui surpassent de loin tous les autres ».1205 Érasme cite les vers de Pindare, accompagnés d’une traduction latine, et les commente à partir des scholies :

Pindarus item in Nemeis, quem locum modo attigimus,1206 se vocat aquilam, Bacchylidem aemulum graculum, videlicet quod illum immenso vinceret intervallo […]. aquila pernix inter volucres, quae repente advolans eminus corripuit cruentam praedam. loquaces autem graculi humi pascuntur.1207

Alciat a-t-il directement consulté les scholies ou s’est-il référé à l’adage ? Il semble en tout cas avoir emprunté à la traduction latine d’Érasme l’expression humi pascuntur (v. 2) qui n’est pas une fidèle traduction du grec ταπεινὰ νέμονται, puisque le verbe signifie « habiter, séjourner, vivre »1208 plutôt que « se nourrir ».

Le symbolisme des oiseaux I : le choucas et le faucon

Le graculus appartient à la grande famille des corvidés et peut être assimilé au choucas des tours, un oiseau noir, omnivore et vivant en groupe.1209 Ces oiseaux sont tenus pour des voleurs, ← 552 | 553 → avides de tout ce qui brille, or et argent.1210 Leurs croassements rauques sont mentionnés, outre par Pindare qui les traitait de κραγέται, par Aristophane et Antipater de Sidon.1211 D’après Isidore et Quintilien, leurs bavardages incessants seraient à l’origine de leur nom en latin.1212 Alors qu’Alciat passe sous silence leurs cris, il affirme, en revanche, qu’ils « se nourrissent par terre ». Étant omnivores, ils devaient, effectivement, leur arriver de fouiller la terre à la recherche de graines, de fruits tombés, de vers ou d’insectes. De même que dans l’ode pindarique, ils sont parfois opposés aux aigles. Ainsi, dans une fable d’Ésope, le choucas trop orgueilleux tente d’imiter un aigle, en se jetant sur un bélier. Or, le malheureux reste accroché dans son épaisse toison et est capturé par le berger. La morale vise ceux qui se mesurent à plus fort qu’eux et, en plus de l’humiliation de l’échec, se ridiculisent.1213 Dans plusieurs adages d’Érasme qui plongent leurs racines dans l’Antiquité, les graculi désignent des hommes grossiers, stupides, bavards, sans goût pour les belles lettres et sans instruction,1214 des hommes ← 553 | 554 → ignorants qui se vantent pourtant de leur savoir avec insolence et importunent de leur voix les véritables érudits1215 et enfin, « ceux qui s’approprient les biens d’autrui et se font valoir par les mérites des autres ».1216 Alciat conserve donc de la troisième Néméenne le choucas, auquel s’attache une réputation de rapacité, de prétention ridicule, d’ignorance, d’insolence, de malhonnêteté et de vain bavardage. En revanche, il échange l’aigle pour un rapace de moindre envergure, le falco, comptant une syllabe de moins que l’aquila et s’insérant donc opportunément à la fin de l’hexamètre. Il partage avec l’aigle de l’ode pindarique la rapidité lorsqu’il fond sur ses proies. Homère lui attribue en effet à plusieurs reprises l’adjectif ὠκύς.1217 Dans l’un de ces vers, il compare l’élan de Patrocle à celui « d’un faucon rapide qui effraie les choucas et les étourneaux ».1218 Alciat pourrait ainsi avoir remplacé l’aigle par le faucon,1219 en se fondant sur ce passage homérique où le rapace, accompagné du même adjectif que l’aigle de Pindare, est opposé aux κολοιοί. ← 554 | 555 →

Le symbolisme des oiseaux II : l’oie et le canard

Au couple antithétique du faucon et du choucas, se greffent deux oiseaux domestiques, l’oie1220 et le canard.1221 Ils semblent faire figure d’intrus et rompent l’équilibre de la double comparaison des oiseaux aux poètes. Pourquoi Alciat a-t-il voulu les ajouter ? Le canard, héros de l’emblème 50 Dolus in suos,1222 ne jouit pas d’une bonne réputation puisqu’il y personnifie les traîtres, lui qui n’hésite pas à trahir ses congénères en les attirant dans un piège. Dans les poèmes homériques, les oies sont mentionnées à plusieurs reprises,1223 plus longuement dans l’Odyssée. Pénélope les voit en songe, dans la cour du palais, en train de manger du grain, lorsqu’un aigle fond sur elles et les tue. Elles symbolisent les prétendants cupides et paresseux qu’Ulysse anéantira.1224 Une fable d’Ésope les assimile aux riches, trop lourds pour s’envoler en cas de danger.1225 Ainsi, à l’exception de l’épisode des oies du Capitole qui les présente comme de fidèles sentinelles, elles incarnent souvent des individus qui ne songent qu’à s’enrichir. Dans l’adage Graculus inter Musas, Érasme assimile les choucas à des hommes stupides et insolents et rapproche ce proverbe de Anser inter olores, « Une oie parmi les cygnes », tiré des Bucoliques1226 de Virgile :

cygnos canoros1227 esse sic omnium poetarum literis est decantatum, ut nihil sit celebratius, etiam si nemini contigit hunc audire cantum. […] contra anseres molesto quodam stridore obganniunt. proinde cum ← 555 | 556 → indoctus inter eruditos garrit, in tempore usurpabitur adagium anser inter olores.1228

Peut-être Alciat, en se référant à cet adage qui mentionne conjointement les deux volatiles, le choucas et l’oie, incarnant tous deux le même travers, a-t-il voulu renforcer l’impression que l’aigle ou le faucon, symbole du poète ou de l’érudit, est assailli par une nombreuse troupe d’ignorants bavards, prétentieux et importuns qui cherchent à s’arroger ses mérites.

Conclusion

L’emblème Imparilitas tire son origine d’un passage de la troisième Néméenne de Pindare, mais y assemble une multitude d’autres sources. Dans ces vers, selon l’interprétation du scholiaste, le poète thébain se compare à un aigle qui vole dans les hauteurs, fond promptement sur sa proie et s’oppose aux choucas « criailleurs » qui vivent près du sol, représentant ses rivaux poètes. La subscriptio reprend cette comparaison, ponctuée par la double anaphore de ut et de sic, tout en la modifiant. En effet, Alciat remplace l’aigle par un faucon, en s’inspirant probablement d’un vers de l’Iliade opposant la rapidité du faucon à des choucas. Il passe sous silence les croassements et les bavardages du corvidé, qui lui valent d’être comparé, dans les Adages d’Érasme, aux hommes bavards, dépourvus d’instruction et de talent littéraire qui se vantent pourtant, avec insolence, de leur prétendu savoir et empêchent les véritables érudits de s’exprimer. Il brise le parallélisme de la métaphore pindarique, en ajoutant au choucas deux autres volatiles jouissant d’une mauvaise réputation, le canard, personnification du ← 556 | 557 → traître dans l’emblème 50 Dolus in suos, et l’oie, semblable au choucas, symbole dans l’adage Graculus inter musas, des bavards stupides et prétentieux. Peut-être cherche-t-il à renforcer l’image de la solitude d’un poète de talent ou d’un savant très compétent, semblable au faucon qui côtoie les hauteurs célestes, entouré par une foule d’ignorants bavards et prétentieux ? Les scholies des Néménnes voient dans la double comparaison de l’aigle aux choucas une allusion à la rivalité poétique entre Pindare et Bacchylide. La critique actuelle remet en doute cette interprétation. Or, les humanistes de la Renaissance connaissaient ce passage et partageaient l’opinion du scholiaste, comme l’attestent plusieurs témoignages, tels les Adages d’Érasme, les Antiquae lectiones de Caelius Rhodiginus, le commentaire de J. Lonicer et bien sûr notre emblème Imparilitas. Toutefois, la remarque de Lonicer vaut certainement aussi pour notre emblème : la métaphore ne s’applique pas uniquement à Pindare et à Bacchylide, mais vise, à travers les deux poètes antiques, tous les gens bavards, envieux et gonflés d’un vain orgueil, opposés aux vrais savants ou poètes, mais incapables de les imiter.

Emblema CXLI In desciscentes

Emblème 141 Contre ceux qui gâchent tout

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 557 | 558 →

Quod fine egregios turpi maculaveris orsus

 in noxamque tuum verteris officium,

fecisti quod capra, sui mulctraria1229 lactis

 cum ferit et proprias calce profundit opes.

3-4 : ERASMUS, Collect. 583 (ASD II,9 p. 212) ; Adag. 920 (ASD II,2 p. 428) 4 feritcalce : OV. Fast. 3,755 proprias…opes : OV. Pont. 4,5,38

Parce que tu as entaché d’une fin honteuse les débuts prometteurs et que tu as transformé ton bienfait en dommage, tu as agi comme la chèvre qui, lorsqu’elle frappe le seau de son lait, répand ses propres richesses d’un coup de talon.

Picturae

Toutes les picturae illustrent le second distique de la subscriptio et représentent la capra qui renverse d’un coup de talon le seau rempli de son propre lait. Dans l’édition princeps de Venise, un homme barbu, assis près d’un arbre, avec son bâton de berger déposé à ses pieds, est occupé à traire la chèvre lorsque celle-ci renverse le récipient. L’image de l’édition de Lyon est moins convaincante que celle de l’édition de Venise, car elle représente la chèvre seule, sans le berger qui vient de la traire. Celui-ci surveille, en arrière-plan, le reste du troupeau, assis au pied d’un arbre. L’édition de Padoue remplace le berger par une femme. Celle-ci manifeste sa surprise ou son désespoir en levant les bras, lorsqu’elle voit la chèvre ruer avec ses deux pattes arrière et déverser à terre le contenu du baquet en bois.

Structure et style de l’emblème

Le titre In desciscentes désigne une certaine catégorie de personnes, atteintes du défaut que cherche à blâmer l’emblème. Le ← 558 | 559 → premier distique s’adresse à la deuxième personne à un interlocuteur non spécifié (maculaveris, verteris, fecisti), comme si Alciat prenait à partie le lecteur et lui reprochait son attitude inconséquente. Il souligne par les antithèses egregios orsus/turpi fine (v. 1), puis noxam/officium (v. 2), le contraste entre, d’une part, les débuts prometteurs et la fin malheureuse, et, d’autre part, les bienfaits transformés en dommages. Le second distique développe une analogie entre ce comportement et celui d’une chèvre qui renverse d’un coup de talon le pot rempli de son propre lait. Alciat utilise un terme spécifique au lexique agricole1230 et peu fréquent, mulctraria, dérivé du féminin mulctra ou du neutre mulctrum. Ces derniers mots se rencontrent dans les Géorgiques de Virgile1231 et dans les Epodes d’Horace1232 dans le sens de « vase à traire » pour des chèvres. En revanche, la forme mulctraria de l’édition princeps de Venise est attestée uniquement dans les Géorgiques.1233 D’autres expressions pourraient être des réminiscences ovidiennes. Ainsi, l’alliance des mots proprias et opes rappelle un vers des Pontiques.1234 Dans les Fastes, le verbe ferio est associé, comme dans le dernier vers de la subscriptio, au substantif calce pour décrire la ruade d’un âne.1235

Les chèvres dans l’Antiquité

Les chèvres sont très fréquemment élevées, depuis l’Antiquité, dans le bassin méditerranéen, pour leur lait, leur viande, leur toison et leur cuir1236 et, par voie de conséquence, sont souvent évoquées dans les œuvres littéraires. Dans le Livre d’Emblèmes, Alciat les met en scène dans plusieurs poèmes avec ← 559 | 560 → une portée symbolique ambivalente. Dans l’un, In amatores meretricum,1237 elles incarnent les prostituées. Au contraire, dans l’autre, In eum qui sibi ipsi damnum apparat,1238 la malheureuse capra est mal récompensée de ses bienfaits, puisque le louveteau, qu’elle avait nourri de sa propre mamelle, la dévore, une fois devenu adulte. Élien relève que les chèvres de Scyros se distinguent par l’abondance exceptionnelle de leur lait.1239 Zénobius et Diogenianus en ont d’ailleurs tiré le proverbe « La chèvre de Scyros » :

αἲξ Σκυρία· Χρύσιππος φησὶν ἐπὶ τῶν τὰς εὐεργεσίας ἀνατρεπόντων τετάχθαι τὴν παροιμίαν· ἐπειδὴ πολλάκις τὰ ἀγγεῖα ἀνατρέπει ἡ αἴξ. ἄλλοι δὲ φασὶν ἐπὶ τῶν ὀνησιφόρων λέγεσθαι, διὰ τὸ πολὺ γάλα φέρειν τὰς Σκυρίας αἶγας. μέμνηται Πίνδαρος καὶ Ἀλκαῖος.1240

Bien qu’Alciat ait pu connaître ce proverbe grec, il s’en inspire sans aucun doute indirectement, via les Adages d’Érasme.

L’adage Capra Scyria

La principale source d’inspiration de l’emblème In desciscentes est l’adage Αἵξ Σκuρία ou Capra Scyria qui figurait déjà dans les Collectanea, sous le nom de Capra Syra :1241

convenit in eos, qui beneficium maleficio corrumpunt aut qui virtutes adiunctis vitiis contaminant atque obscurant quive recte instituta non recte finiunt. veluti capra Scyria, quod fera sit, mulctrum quod lacte ← 560 | 561 → impleverat, ipsa rursus evertit atque hoc modo beneficium quod dederat, eadem perdidit.1242

Alciat ne reproduit pas à l’identique le texte de l’adage, mais le résume et le versifie. Il joue sur l’emploi de synonymes, en remplaçant beneficium par officium (v. 2), maleficium par noxa (v. 2), corrumpere par maculare (v. 1), puis mulctrum par mulctraria (v. 3), perdidit par profundit et beneficium par opes (v. 4). Érasme énumère trois interprétations différentes du proverbe de la chèvre qui pourraient également s’appliquer à notre emblème. Le premier vers correspond à la troisième interprétation d’Érasme où egregios orsus fait écho à recte instituta et fine turpi à non recte finiunt. Le second se réfère à la première interprétation, puisqu’officium équivaut à beneficium, noxam à maleficio, tandis que verteris (v. 2) ressemble au verbe evertit, cité plus loin, chez Érasme, à propos de la chèvre. Alciat ne retient toutefois pas le deuxième sens du proverbe grec, visant « ceux dont on retire un très grand profit », qu’Érasme ajoute plus tard dans l’adage.1243

Conclusion

L’épigramme de l’emblème In desciscentes s’adresse à la deuxième personne du singulier à un interlocuteur anonyme pour lui reprocher son inconséquence et son manque de persévérance. Pourquoi anéantir le fruit de ses efforts ? Pourquoi ne pas apporter une fin heureuse à un projet bien commencé ? Les nombreuses antithèses soulignent l’absurdité de ce comportement, ← 561 | 562 → comparé, dans le second distique, à celui d’une chèvre qui renverserait, d’un coup de talon, le pot à traire rempli de son propre lait. Alciat emprunte à l’adage érasmien Capra Scyria, lui-même tiré des parémiographes grecs Zénobius et Diogenianus, deux des interprétations morales de la mésaventure de la chèvre qu’il synthétise et paraphrase en vers. Il allie en effet le contenu de l’adage à un vocabulaire poétique marqué de l’empreinte des poètes classiques, en particulier de Virgile et d’Ovide.

Emblema CXLII Aemulatio impar1244

Emblème 142 La rivalité inégale

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Altivolam milvus comitatur degener harpam
 et praedae partem saepe cadentis habet.
mullum prosequitur, qui spretas sargus ab illo
 praeteritasque avidus devorat ore dapes.
sic mecum Oenocrates agit ; at deserta studentum5
 utitur hoc lippo curia tanquam oculo.

1 altivolam : PLIN. Nat. 10,130 harpam : PLIN. Nat. 10,207 3-4 : PLIN. Nat. 9,65 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 286) 4 avidus devorat ore : OV. Rem. 209 6 lippo… ← 562 | 563 → oculo : PLAUT. Persa 11 ; ERASMUS, Adag. 4000 (ASD II,8 p. 269) ; ALCIATUS, Parergon iuris libri VII posteriores, 6,12 (p. 43).

Le milan abâtardi escorte le gypaète au vol élevé et récupère souvent un morceau de la proie qu’il laisse choir. Le sargue suit le surmulet et dévore avidement les mets que ce dernier a méprisés ou laissés de côté. Oenocratès agit ainsi avec moi ; mais, après que j’ai quitté la salle de cours, les étudiants se servent de lui comme d’un œil chassieux.

Picturae

Les deux rapaces, au bec crochu et aux serres recourbées, que met en scène la gravure de l’édition princeps de cet emblème en 1546, se ressemblent par leur aspect et leur taille. Seule leur position les distingue et suggère que celui du haut l’emporte sur l’autre. Cette pictura se focalise sur le premier vers qui évoque le milvus et le harpa altivola. Celle de l’édition lyonnaise s’efforce d’atteindre une plus grande conformité entre texte et image. Un rapace aux ailes largement déployées tient dans ses serres une proie. En dessous, un oiseau plus petit saisit au vol un morceau de chair qu’il a laissé échapper. Au même instant, dans les flots, un poisson à la gueule béante en avale plusieurs autres petits, tandis que derrière lui, un autre poisson, en partie dissimulé dans les vagues, se tient prêt à lui ravir les restes de son repas. Ainsi, cette pictura traduit en image les quatre premiers vers de la subscriptio. Dans l’édition de Padoue, la scène est très similaire, mais moins fidèle. Un grand rapace tient dans ses pattes un petit animal, tandis qu’un autre volatile plus petit s’en approche. Dans la mer, un seul grand poisson en dévore quatre petits, sans rencontrer de concurrence. En revanche, aucune des picturae ne représente une salle de cours (studentum…curia v. 5-6).

Structure et style de l’emblème

L’emblème 140 Imparilitas comparait la rivalité des poètes Pindare et Bacchylide à celle qui oppose le faucon au choucas, au canard et à l’oie.1245 Notre emblème, dont le titre Aemulatio ← 563 | 564 → impar dénote une parenté thématique, se réfère, également à travers des métaphores animales, à des rivalités, rivalités toutefois plus personnelles et professionnelles, puisque l’auteur semble parler en son propre nom (mecum v. 3) et se plaindre de la concurrence d’un autre professeur surnommé Oenocrates. La référence au milieu universitaire est confirmée par le terme curia, qui désigne ici une salle de cours.1246 La subscriptio se divise en deux parties. Les deux premiers distiques décrivent deux couples en compétition, oiseaux, puis poissons. Dans les deux cas, l’un exploite l’autre, en dépit de son infériorité. Le dernier distique compare ces deux situations à la rivalité entre Alciat et un certain Oenocrates. Le gypaète vole très haut dans le ciel après avoir capturé sa proie, tandis que le milan degener ne parvient pas à le rejoindre et se contente de récupérer les morceaux tombés. Le surmulet remue la vase en quête de nourriture et le sargue le suit, en attendant de dévorer les restes. Les deux verbes synonymes, comitatur et prosequitur (v. 1 et 3), soulignent l’inégalité entre les deux rivaux, puisque les seconds se contentent de suivre les premiers. Le dernier distique, introduit par l’adverbe sic, développe l’analogie. L’auteur, qui se compare au gypaète au vol élevé et au surmulet, distance son rival Oenocrates, symbolisé par le milan et le sargue. Ce nom fictif, Oenocrates, vise à discréditer son adversaire, en le traitant d’ivrogne. Cet emblème comporte en effet une portée satirique, bien qu’il soit impossible d’identifier la cible visée par le trait incisif et allusif d’Alciat.1247 ← 564 | 565 →

Des couples en compétition I : milan et gypaète

L’emblème 129 Male parta male dilabuntur rapportait la mésaventure d’un jeune milan trop gourmand, pris de nausée. Dans l’Antiquité, le milvus1248 s’était bâti une solide réputation d’oiseau rapace, vorace, rusé et voleur.1249 D’après la subscriptio, le volatile pousse son avidité insatiable jusqu’à suivre le harpa afin de récupérer les morceaux de la proie qui pourraient tomber. Le nom de cet oiseau, harpa, transcription du grec ἅρπη, désigne, d’après Thompson,1250 un rapace indéterminé, d’après J. André,1251 soit un oiseau aquatique indéterminé, soit le gypaète barbu, tandis que O. Keller, F. Capponi et W. G. Arnott l’identifient clairement au gypaète barbu.1252 Son nom, dérivé du verbe ἁρπάζω (s’emparer de), indique vraisemblablement qu’il s’agit d’un oiseau de proie, pourquoi pas donc le gypaète barbu puisque son comportement cadre assez bien avec celui du harpa de la subscriptio.1253 Le harpa reçoit le qualificatif altivola (v. 1), comme la grue de l’emblème 105.1254 Pline l’Ancien attribue ce même adjectif aux oiseaux carnivores.1255 Aristote énumère plusieurs exemples d’amitiés entre différentes espèces d’animaux, dont celle qui unit le milan et le harpa.1256 Pline reprend le texte d’Aristote et, alors qu’il ← 565 | 566 → traduit le grec ἰκτῖνος par milvus, se contente de transcrire ἅρπη en latin, harpe.1257 Alors que les naturalistes soulignent l’amitié entre les deux volatiles, Alciat s’efforce, au contraire, de les opposer en traitant le milan de degener (v. 1) et en soulignant le vol élevé du harpa, caractéristique positive également attribuée au faucon de l’emblème 140. À cette inégalité s’ajoute la rapacité du milan qui cherche à profiter de la proie capturée par l’autre oiseau, comme s’il s’attribuait les mérites et les fruits du travail d’autrui.

Des couples en compétition II : sargue et surmulet

Dans l’emblème 75, le sargue,1258 attiré irrésistiblement par l’odeur des chèvres, symbolisait les hommes esclaves de leur amour honteux pour les prostituées.1259 Nous retrouvons ici le poisson dans une posture non moins dégradante, celle d’un profiteur vorace. D’après Pline l’Ancien, le surmulet de vase ou rouget de vase,1260 un poisson très estimé pour sa chair, reconnaissable à ses deux barbillons, est toujours accompagné du sargue. Ce dernier se nourrit de ce que l’autre fait sortir de la vase en la remuant, petits vers, mollusques ou crustacés :

lutarium ex iis vilissimi generis appellant ; hunc semper comitatur sargus nomine alius piscis et caenum fodiente eo excitatum devorat pabulum.1261 ← 566 | 567 →

Alciat pourrait avoir emprunté à ce passage non seulement la description des relations entre les deux poissons,1262 le mullus et le sargus, mais également le lexique. Le verbe comitatur se rencontre dans le distique précédent pour décrire l’attitude du milan et devorat dans le second distique à propos du sargus. Aux données tirées de l’Histoire naturelle, Alciat associe la langue poétique ovidienne. En effet, dans les Remedia amoris, le poète conseille à l’amant malheureux de « pêcher pour oublier » :

vel, quae piscis edax avido male devoret ore […].1263

Dans ce vers, se rencontre, à propos du « poisson vorace » attiré par l’appât, l’alliance des mêmes mots que dans la subscriptio, avidus devorat ore (v. 3).

Le modèle des Paraboles d’Érasme

Dans une parabole, Érasme de Rotterdam cite le passage de Pline l’Ancien mentionné ci-dessus, en utilisant presque les mêmes mots :

alutarium piscem semper sequitur alius piscis nomine sargus, qui illo coenum fodiente excitatum devorat pabulum […].1264

Il remplace toutefois le verbe comitatur par sequitur, tandis qu’Alciat choisit le composé prosequitur (v. 3). Il confère au phénomène naturel une portée morale qui pourrait également s’appliquer à l’emblème :

[…] ita sunt qui se misceant alienis negociis, ut eis laborantibus, fructum ipsi praeripiant.1265 ← 567 | 568 →

L’inégalité entre le surmulet et le sargue se manifeste moins visiblement qu’entre le milvus et le harpa. Le rapprochement avec la parabole permet toutefois de faire ressortir l’attitude opportuniste et malhonnête du sargue.

Le proverbe lippo oculo similis

Le proverbe lippo oculo similis, « semblable à un œil chassieux », tiré des comédies de Plaute,1266 s’insère dans l’immense collection des Adages d’Érasme de Rotterdam. L’humaniste le commente ainsi :

video quosdam his moribus ut eos aequo animo ferre non queas, rursus ita industrios et ad obsequium expositos ut, quoties sese offert occasio, non possis cavere quin aliquid illis committas. lippus oculus manuum contactu laeditur et tamen naturale est nobis illic habere manum ubi dolet.1267

Dans le Parergon iuris, Alciat cite le même proverbe lippo oculo et en explique le sens, qu’il illustre par les deux mêmes exemples plautiniens1268 qu’Érasme :

uti tanquam lippo oculo proverbialiter dicimur de re qua carere non possumus, cum tamen damnosa nobis sit. eleganter Plautus ad servos improbos traxit, quos, quamvis dominum decipiant, tamen retinet dominus et, ut potest eorum opera utitur, cum ut velit non possit. eius carmen est in Persa […].1269 ← 568 | 569 →

Dans l’emblème, Alciat compare son adversaire à un « œil chassieux » dont les étudiants se servent, comme ils le peuvent, comme s’ils se laissaient guider par un aveugle. Autrement dit, Oenocratès ignore tout du droit et est incapable d’enseigner quoi que ce soit, mais certains auditeurs peu critiques, après le départ d’Alciat, continuent de fréquenter ses cours, même s’il ne leur apprend rien de bon, comme le maître ne peut se passer des services d’un esclave malhonnête.

Un règlement de compte

Le commentaire de l’édition de Padoue considère cet emblème Aemulatio impar comme une variation sur le même thème que le 140 Imparilitas. Aux rivalités poétiques de Pindare et de Bacchylide succèdent des rivalités « juridiques » ou « universitaires ». Selon Claude Mignault, Alciat lui-même, blessé dans son orgueil, attaquerait, certes sans ménagement, mais sous couvert d’anonymat,1270 un de ses concurrents, professeur de droit :

aegre ferebat Alciatus aemulum quempiam esse sibi syndromum, eum quidem legum interpretem auditores quosdam male affectos allicientem, qui quantum poterat, operam dabat, ut eius gloriam obscuraret vel etiam eruditior haberetur ; quem tamen ut imitatorem ignarum gravius pungat, perbella utitur similitudine […].1271 ← 569 | 570 →

La double comparaison permet de souligner le rapport inégal entre Alciat et son rival. L’auteur affirme sa supériorité, en se présentant sous l’apparence du harpa altivola opposé au milvus degener. Nous l’avons vu dans l’emblème 140, la supériorité du faucon sur le choucas, l’oie ou le canard, tient à son milieu de vie, les hauteurs du ciel, près des dieux et des astres. Il en va de même pour le gypaète. Son adversaire ressemble au milan rapace et avide, évoqué dans l’emblème 129 Male parta, male dilabuntur, ainsi qu’au sargue, asservi à sa passion avilissante pour les prostituées dans l’emblème 75 In amatores meretricum. La parabole d’Érasme, inspirée de l’observation de Pline sur le comportement du sargue et du surmulet, insiste sur l’attitude du sargus qui cherche à s’attribuer les mérites d’autrui, semblable à celle du professeur rival. Les deux verbes comitatur et prosequitur laissent entendre qu’Alciat devance son concurrent. La mention de l’œil chassieux démontre l’ignorance, l’aveuglement et le manque de jugement du dénommé Oenocrates dont le nom fictif, d’origine grecque, suggère ses penchants pour la bouteille. Le ton est donc nettement polémique et satirique.

Conclusion

Notre emblème Aemulatio impar affiche, par son inscriptio, sa parenté thématique avec le 140 Imparilitas qui opposait, à travers une double comparaison, les deux poètes Pindare et Bacchylide. Il adopte cependant un ton nettement plus polémique et ironique. La subscriptio concerne également des rivalités, cette fois-ci non pas poétiques et éloignées dans le temps, mais juridiques et ancrées dans le présent puisqu’Alciat semble y évoquer sa propre situation, comme le laisse supposer l’emploi du pronom personnel mecum (v. 3). En effet, les commentaires du XVIème siècle affirment qu’Alciat vise ici, à travers deux métaphores, son rival, un professeur de droit, dont le surnom Oenocratès en dit long sur ses travers, et cherche visiblement à le discréditer. De même que le milan degener et vorace s’empare des morceaux de la proie tombés ← 570 | 571 → des griffes du gypaète et s’approprie ainsi le fruit du travail de son adversaire qui lui est pourtant supérieur, de même que le sargue se contente de suivre le surmulet et de dévorer avidement les débris qu’il lui laisse, Oenocratès ne saurait arriver à la cheville d’Alciat. Il doit se contenter des étudiants que lui laisse Alciat, lorsqu’il quitte la salle de cours, et tente par conséquent de s’attribuer les mérites de son rival et de ternir sa réputation. Dans les deux premiers distiques, en particulier le second, Alciat s’inspire d’une observation du naturaliste Pline l’Ancien sur le comportement opportuniste du sargue et peut-être de la parabole d’Érasme qui en dérive, auxquelles il allie la langue poétique d’Ovide. Dans le dernier distique, comme l’annonce l’adverbe sic, Alciat compare Oenocratès à un lippus oculus, une expression proverbiale, empruntée aux comédies de Plaute, qu’il a lui-même commentée dans le Parergon iuris. Il suggère avec ironie que son concurrent est si aveuglé par son ignorance et sa malhonnêteté qu’il n’est pas plus utile aux étudiants qu’un « œil chassieux ».

Emblema CXLIIII Princeps subditorum incolumitatem procurans

Emblème 144 Le prince veille à la sécurité de ses sujets

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 571 | 572 →

Titanii quoties conturbant aequora fratres,
 tum miseros nautas anchora iacta iuvat.
hanc pius erga homines delphin complectitur, imis
 tutius ut possit figier illa vadis.
quam decet haec memores gestare insignia reges,5
 anchora quod nautis, se populo esse suo !

2 anchora iacta : OV. Ars 1,772 ; PROP. 3,24,16 3 delphin complectitur : ERASMUS, Adag. 1001 (ASD II,3 p. 10).

Chaque fois que les frères nés des Titans remuent les flots, l’ancre jetée aide les marins infortunés. Le dauphin dévoué aux hommes s’enroule autour d’elle, afin qu’elle puisse se fixer plus sûrement au plus profond des eaux. Ô comme il convient que les rois portent cet insigne pour se rappeler que ce que l’ancre est aux marins, ils le sont pour leur peuple !

Picturae

Dès l’édition parisienne de 1534, le motif du dauphin enroulé autour d’une ancre dressée à la verticale, au centre de la vignette, est reproduit dans toutes les éditions. Ce motif ressemble à la marque typographique d’Alde Manuce.1272 Seules les picturae des premières éditions de H. Steyner présentent un autre schéma iconographique, plus conforme au contenu de l’épigramme. Le dauphin nage dans l’eau, semble retenir et stabiliser avec sa queue une ancre reliée par une corde à un navire invisible, afin de porter secours aux hommes.1273

Structure et style de l’emblème

Dès l’édition lyonnaise de 1548, l’emblème fait partie de la section intitulée Princeps, consacrée au pouvoir du souverain,1274 ← 572 | 573 → et s’apparente, selon V. Woods Callahan, à un « miroir du prince ».1275 Il se rapproche particulièrement de l’emblème 149 puisque tous deux mettent en scène des animaux, afin de souligner les qualités attendues du bon prince, ici la pietas et, dans le 149, la clementia. Il compare l’attitude du bon souverain qui veille à la sécurité de ses sujets à celle du dauphin qui assure le salut des marins, en stabilisant l’ancre, lorsque les flots se déchaînent. Les deux premiers vers décrivent les marins qui, menacés par le déferlement des eaux suscité par les vents, jettent l’ancre. L’expression Titanii fratres (v. 1) pour désigner les vents, fils des Titans Astraeos et Eos,1276 confère au premier vers une couleur épique.1277 L’alliance des mots anchora et iacere (v. 2) est, quant à elle, assez souvent utilisée en latin classique, autant en poésie qu’en prose.1278 Dans le distique suivant, le dauphin, qualifié de pius (v. 3), vient en aide aux malheureux marins, en s’enroulant autour de l’ancre et en l’arrimant ainsi plus solidement au fond de la mer. Cet adjectif pius qualifie autant le dauphin que le bon roi auquel il est comparé et possède de nombreux sens. Il s’applique à tous ceux qui témoignent de l’affection, de la sollicitude et du respect, en vertu de liens réciproques, notamment entre le souverain et ses sujets.1279 Or, une telle attitude est attendue des rois envers leur peuple et l’effigie du dauphin entourant l’ancre permet de le leur rappeler. Alciat exprime son souhait en matière de bon gouvernement, à travers une phrase exclamative, introduite par l’adverbe quam (v. 5). Le parallélisme de construction du dernier vers, marqué par la coupe du pentamètre et les jeux sonores, souligne les deux éléments de la comparaison : « anchora quod nautis, // ← 573 | 574 → se populo esse suo. » Le souverain, tel le dauphin enroulé autour de l’ancre, doit assurer le salut de ses sujets dans les temps troublés.

L’ancre, salut des marins

C’est peut-être l’adage d’Érasme Ancora domus1280 qui rappelle le mieux le sens symbolique de l’ancre et permet donc de situer le premier distique de la subscriptio dans son contexte métaphorique. L’humaniste y rappelle que les « Grecs avaient coutume d’utiliser de façon proverbiale l’ancre pour signifier un refuge » et que cette métaphore est empruntée aux bateaux. Il décrit, comme dans le premier distique de la subscriptio, la détresse des marins assaillis par les flots et le secours que leur procure l’ancre. Nous trouvons aussi chez Ovide un emploi métaphorique de l’ancre qui désigne le soutien dans la détresse.1281 Les marins de la subscriptio peuvent, par chance, compter sur une « double planche de salut », puisqu’à l’ancre s’ajoute le dauphin.

Le dauphin, ami des marins et roi des habitants de la mer

Dans l’Antiquité, le dauphin jouissait d’une bonne réputation pour sa rapidité, sa vivacité, sa familiarité avec l’homme, son goût pour la musique et son intelligence.1282 Il est connu notamment à travers le mythe d’Arion1283 qu’Alciat évoque dans l’emblème 90 In avaros, vel quibus melior conditio ab extraneis offertur.1284 Le joueur de cithare Arion parvient à échapper à des bandits qui l’avaient jeté à la mer, en chevauchant un dauphin attiré par les accords harmonieux de sa musique. Cette légende ← 574 | 575 → est loin d’être isolée, puisque plusieurs autres personnages, mythiques ou non, auraient été sauvés d’un naufrage par un dauphin ou transportés sur son dos.1285 Alciat s’inscrit dans cette tradition, lorsqu’il présente l’animal comme pius erga homines (v. 3). Le choix du dauphin pour symboliser le roi repose sur une autre croyance antique, attestée par Oppien, qui faisait de lui le roi des habitants de la mer, à l’égal du lion sur la terre ou de l’aigle dans les airs.1286

L’adage Festina lente détourné

Le substantif insignia (v. 5) se réfère à une effigie, sur une médaille, un écusson ou une pièce de monnaie, que les rois devraient porter sur eux (gestare v. 5), comme une sorte de memento, qui leur rappellerait leurs devoirs à tout instant. Cette indication correspond à la définition de l’emblème qu’avait donnée Alciat lui-même, dans sa lettre à Francesco Calvo.1287 Or, le motif du dauphin enroulé autour de l’ancre, décrit dans le quatrième vers, s’inspire effectivement d’une pièce de monnaie romaine de l’empereur Titus.1288 Dans l’adage Festina lente, Érasme affirme que Pietro Bembo l’aurait offerte à Alde Manuce qui en fit sa marque typographique, dès 1502. L’humaniste la décrit en détail, d’un côté le profil de Titus, de l’autre le dauphin enroulé autour d’une ancre : ← 575 | 576 →

altera ex parte faciem Titi Vespasiani cum inscriptione praefert, ex altera ancoram, cuius medium ceu temonem delphin obvolutus complectitur.1289

Dans le troisième vers de la subscriptio, Alciat reprend peut-être les mots de l’adage, delphin et complectitur. Érasme estime que ce relief gravé sur la pièce peut se lire à la manière d’un hiéroglyphe égyptien. Selon lui, ces signes permettaient de transmettre, d’une façon secrète, sous forme d’énigme, une connaissance profonde et ancienne. Ainsi, il considère l’ancre comme le symbole de la lenteur, le dauphin de la vitesse et le cercle de l’éternité, autrement dit, les trois signes associés signifient semper festina lente. Si, comme beaucoup d’autres humanistes, Alciat partage avec Érasme sa fascination pour les hiéroglyphes et la sagesse des Anciens, il semble lui adresser un clin d’œil. En effet, sous la forme d’un emblème, il réinvestit l’antique symbole d’un sens nouveau, différent toutefois de celui que croyait avoir décelé Érasme.1290

L’éthique du bon prince

Dans un autre adage,1291 Érasme synthétise ce qu’il a longuement développé dans l’Institutio principis christiani, parue à Bâle en 1516.1292 L’idéal platonicien des rois philosophes s’offre à lui comme un modèle qu’il suffit de transposer dans le monde chrétien.1293 Par conséquent, il est indispensable ← 576 | 577 → d’assurer une bonne éducation aux futurs dirigeants. Ceux-ci sont menacés par de nombreux dangers, non seulement par les troubles politiques, mais aussi « par l’indulgence du sort qu’accompagnent presque toujours l’arrogance et la sottise, par les plaisirs qui peuvent corrompre même une excellente nature, et surtout par les assentiments pernicieux des flatteurs et ce bravo empoisonné qu’ils chantent au prince surtout lorsqu’il a perdu la raison ».1294 Pour éviter tous ces écueils et renforcer l’âme du futur souverain, Érasme expose les grandes lignes de sa formation. Le précepteur devra, avant tout, apprendre à son jeune élève à distinguer le roi, verus princeps ou rex salutaris, du tyran, comparable à une bête sauvage. Pour être prince, il ne suffit pas d’être né tel, ni d’afficher une galerie de portraits d’ancêtres, ni de porter un sceptre ou un diadème ; ce sont les qualités morales qui font le vrai prince, la sagesse, le souci du bien commun et de la sécurité de son peuple :

animus sapientia praecellens, animus pro publica incolumitate semper solicitus et nihil spectans, nisi commune bonum, principem facit.1295

Dans un passage de l’Institution du prince chrétien, Érasme oppose successivement l’attitude du roi et du tyran. Il dresse le portrait du prince idéal, en soulignant qu’il doit avoir à cœur le bien de l’État, qu’à ses yeux la vie de chacun de ses sujets doit être plus précieuse que la sienne et « qu’en cas de nécessité, il ← 577 | 578 → ne doit pas hésiter à veiller à la sécurité de ses concitoyens en se mettant lui-même en danger ».1296 Le titre de l’emblème Princeps subditorum incolumitatem procurans semble faire écho, bien qu’il ne s’agisse pas de véritables emprunts textuels, à ces deux passages, comme le suggèrent le terme incolumitas et l’usage de procurare, synonyme du verbe consulere et de l’adjectif solicitus, cités par Érasme.

Une pédagogie pratique au service de l’éducation du prince

Tandis qu’Alciat recommande aux rois de conserver sur eux l’effigie du dauphin et de l’ancre, qu’il s’agisse d’une monnaie, d’une médaille ou de l’emblème lui-même, comme une sorte d’aide-mémoire, Érasme, dans l’Institutio principis christiani, affirme que les préceptes capables de détourner des vices le futur prince et de l’inviter à agir conformément au bien, devraient « être ancrés, insérés, inculqués et renouvelés dans la mémoire sous différentes formes, tantôt par une sentence, tantôt par une fable, tantôt par une comparaison, un exemple, un apophtegme, un proverbe ; ils doivent être sculptés sur des anneaux, représentés sur des peintures et inscrits sur les armoiries […] ».1297 Les deux humanistes s’engagent, semble-t-il, sur la même voie, en réfléchissant aux qualités du prince idéal. Ils sont tous deux préoccupés par les instruments pédagogiques adaptés pour transmettre le plus efficacement ces valeurs morales. Alciat met, en quelque sorte, en pratique les recommandations d’Érasme, en exprimant le devoir du bon roi de « veiller à la sécurité de ses sujets », sous la forme métaphorique, énigmatique et concise de l’emblème, dont le message est renforcé par la pictura et synthétisé par la sentence de l’inscriptio. ← 578 | 579 →

Conclusion

Les picturae de l’emblème 144, en particulier celles des éditions parisiennes de C. Wechel, représentent le motif de l’ancre et du dauphin, bien connu au XVIème siècle, puisqu’il s’agit de la marque typographique d’Alde Manuce. Dans l’adage Festina lente, Érasme le décrit, en expose l’origine et en donne une interprétation basée sur les hiéroglyphes. Alciat s’inspire de l’humaniste hollandais, dont il partage l’intérêt pour les signes des prêtres égyptiens qui recèlent une sagesse profonde et secrète, mais démontre que le langage hiéroglyphique offre une certaine polysémie. En effet, il confère au symbole de l’ancre et du dauphin une tout autre interprétation. Lorsque les flots se déchaînent, le dauphin vient en aide aux marins en stabilisant l’ancre au fond de la mer, de même le roi doit « veiller à la sécurité de ses sujets » dans les temps difficiles, comme le résume la sentence de l’inscriptio. Le dernier vers de l’épigramme met en valeur, par le parallélisme de construction, l’analogie entre le bon roi, soucieux de la sécurité de son peuple, et l’ancre, retenue par le dauphin, qui assure le salut des marins. Cet emblème, tout comme le 149 consacré à la principis clementia, met en évidence l’une des qualités attendues du bon souverain et se présente donc comme une sorte de « miroir du prince » en miniature. Alciat semble emboîter le pas à Érasme qui, dans plusieurs adages et dans l’Institutio principis christiani, dresse le portrait du souverain idéal et expose les moyens pédagogiques pour éduquer le futur prince. Érasme invite le précepteur à inculquer des principes moraux sous forme de sentences, de comparaisons, de fables et de les graver dans la mémoire, en les traduisant en peintures ou en écussons fixés sur des anneaux. Alciat partage les mêmes visées pédagogiques et réalise, pour ainsi dire, ces recommandations, en rappelant au roi ses devoirs, sous la forme brève et métaphorique d’un emblème, dont le message est souligné par la pictura et la sentence de l’inscriptio. ← 579 | 580 →

Emblema CXLIX Principis clementia1298

Emblème 149 La clémence du prince

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Vesparum quod nulla unquam rex spicula figet1299

 quodque aliis duplo corpore maior erit.

arguet imperium clemens moderataque regna

 sanctaque iudicibus credita iura bonis.

1-4 : SEN. Clem. 1,19,2-3 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 298) ; Inst. princ. Christ. (ASD IV,1 p. 142 et pp. 156-157) 2 duplo corpore maior : OV. Met. 13,842 ; PLIN. Nat. 11,51.

Le roi des guêpes n’enfonce jamais son dard et est deux fois plus grand en taille que les autres individus. Ceci figure un pouvoir clément, une royauté modérée, des lois sacrées et confiées à de bons juges. ← 580 | 581 →

Picturae

L’emblème Principis clementia est publié initialement dans l’édition aldine de 1546, mais y est toutefois dépourvu d’illustration. Les éditions lyonnaises associent donc pour la première fois une pictura à la description du vesparum rex. Cette gravure, comme toutes les autres, représente des abeilles domestiques et non des guêpes. Elle montre une ruche conique entourée de plusieurs abeilles, dont l’une se distingue nettement par sa taille, bien plus que deux fois supérieure à celle des autres (v. 2). La gravure de l’édition de P. P. Tozzi se concentre sur la ruche, placée sur un socle de marbre au centre de l’image, et les abeilles dont l’une semble légèrement plus grande. La pictura de l’édition de Francfort présente un intérêt tout particulier puisqu’elle ajoute des personnages. Un homme, vu de dos, semble s’occuper d’une ruche d’où s’échappent deux abeilles, tandis qu’un roi à la longue barbe bifide, reconnaissable à sa couronne et à son sceptre, l’observe, assis sur son trône sous un baldaquin. Alors que les deux autres picturae n’illustraient que le premier distique, celle-ci prend en compte l’ensemble de la subscriptio, en suggérant que les rois doivent s’inspirer du modèle de la ruche.

Structure et style de l’emblème

De même que l’emblème 144 Princeps subditorum incolumitatem procurans, notre emblème se présente comme un « miroir du prince », un enseignement moral à l’usage des souverains qui doit faire office, en quelque sorte, d’aide-mémoire. La subscriptio se divise en deux parties. Le premier distique décrit les spécificités du vesparum rex, son absence de dard – ou du moins le fait qu’il ne l’utilise pas – et sa taille deux fois supérieure à celle des autres individus ; le second invite les rois à observer l’exemple de l’insecte en faisant preuve de clémence, de modération dans leur gouvernement, et en respectant les lois. Les mots rex (v. 1) et regna (v. 3), basés sur la même étymologie, soulignent le lien entre les deux parties de l’emblème. ← 581 | 582 →

Guêpes ou abeilles ?

Dans l’Antiquité déjà, les abeilles étaient élevées et admirées pour leurs nombreuses qualités : travail, persévérance, courage, pureté, chasteté, intelligence et raison.1300 Les naturalistes distinguent en général trois catégories, au sein de la ruche : les ouvrières, les mâles ou faux-bourdons et la reine, habituellement désignée par les masculins βασιλεύς, ἡγεμῶν, rex, dux ou imperator.1301 Si dans l’emblème 51 Maledicentia, les guêpes sculptées dans le marbre du tombeau d’Archiloque symbolisent une langue médisante et piquante, ici le roi de ces mêmes insectes est, au contraire, présenté positivement, comme un modèle de clémence et de modération. Pourquoi donc, alors que toutes les sources probables de la subscriptio évoquent le roi des abeilles, Alciat remplace-t-il le rex apum par le vesparum rex ? V. Woods Callahan suppose que la substitution se justifie simplement parce que dans l’édition princeps (Venise, 1546), l’emblème était placé à la suite du 51 Maledicentia qui traite des vespae ornant la tombe d’Archiloque.1302

Les caractéristiques du « roi » des abeilles

Les auteurs antiques plaçaient habituellement un « roi » et non une reine à la tête de l’essaim,1303 car il leur était difficile de distinguer mâles et femelles et parce que le mode de reproduction de ces insectes faisait l’objet de nombreux débats parmi les spécialistes, comme en témoigne Pline l’Ancien.1304 Les naturalistes avaient cependant pu effectuer un grand nombre d’observations dont certaines correspondent à la réalité. Ainsi, ils affirment que ← 582 | 583 → la reine ne travaille jamais,1305 sa seule tâche étant de dicter des lois à son peuple et de veiller à la bonne organisation de son état,1306 qu’elle ne sort pas, sauf lors de l’essaimage et, dans ce cas, toujours accompagnée de ses sujets,1307 qu’il ne peut y en avoir plus d’une par ruche sans risque de « séditions ».1308 De sa présence dépend en revanche la survie de l’essaim.1309 Alors que les ouvrières sont armées d’un dard et meurent aussitôt qu’elles l’enfoncent, parce que celui-ci, restant fixé dans la blessure, déchire leur abdomen,1310 la reine n’en possède pas1311 ou, du moins, ne l’utilise pas.1312 Sa taille est deux fois supérieure à celle des ouvrières. Ces deux dernières caractéristiques du « roi » des abeilles, la taille et l’absence d’aiguillon – ou d’agressivité – correspondent à celles du vesparum rex de l’emblème. Alciat emprunte à l’Histoire naturelle l’expression duplo maior (v. 2), tout en remplaçant ceteris par aliis.1313 Il ne retient toutefois de la description de Pline que cette unique caractéristique du rex apum et omet sa beauté, ses ailes plus courtes, ses pattes droites, sa démarche altière et la tache en forme de diadème sur sa tête. ← 583 | 584 → Il est évident que le lecteur gardera à l’esprit les nombreuses descriptions antiques du « roi » des abeilles, qui soulignent son apparence et son attitude majestueuse, ses qualités presque humaines et son pouvoir comparable à celui d’un véritable roi.

La cité ou la république des abeilles : une allégorie antique

L’organisation des ruches a fortement impressionné les Anciens et les a invités à assimiler la société des abeilles à celle des hommes. Dans le quatrième livre des Géorgiques consacré à l’apiculture, Virgile dépeint, avec beaucoup d’admiration, la cité des abeilles, ses coutumes, son organisation minutieuse, la répartition des tâches entre les butineuses qui parcourent la campagne en quête de nectar, les nourrices qui élèvent les larves, les bâtisseuses qui façonnent les alvéoles et construisent les rayons, les soldats qui défendent l’entrée de la ruche et repoussent les ennemis.1314 Tout ce bourdonnement d’activités ne vise qu’au bien commun. La description de la cité des abeilles se voit attribuer une valeur exemplaire pour les hommes.1315 Déjà auparavant, Varron évoquait les civitates des abeilles, leur rex et leur imperium.1316 Le naturaliste Pline l’Ancien partage l’enthousiasme du poète et de l’agronome. Tandis que Virgile assimilait la ruche à une cité régie par des lois,1317 il la compare à une république avec des conseils.1318 Il juge même que les abeilles l’emportent sur les hommes parce qu’elles « ne connaissent rien d’autre que le bien commun ».1319 ← 584 | 585 →

Le roi des abeilles, un modèle de la clementia du prince

Si plusieurs sources antiques soulignent l’organisation des abeilles et comparent l’essaim à une cité ou à une république, l’emblème assimile le comportement du rex apum/vesparum à celui des rois. Il s’inspire, pour l’essentiel, d’un passage du De clementia de Sénèque, un traité adressé au jeune empereur Néron, ancré dans la tradition du « miroir du prince »1320 et modèle privilégié de ce genre très répandu à la Renaissance.1321 Le stoïcien estime que la clémence est une qualité indispensable à qui exerce le pouvoir.1322 Il exhorte par conséquent les rois à observer les abeilles et à suivre leur exemple, en établissant une analogie entre la société des abeilles et celle des hommes :

natura enim conmenta est regem, quod et ex aliis animalibus licet cognoscere et ex apibus ; quarum regi amplissimum cubile est medioque ac tutissimo loco ; praeterea opere vacat exactor alienorum operum, et amisso rege totum dilabitur, nec umquam plus unum patiuntur melioremque pugna quaerunt ; praeterea insignis regi forma est dissimilisque ceteris cum magnitudine tum nitore. hoc tamen maxime distinguitur : iracundissimae ac pro corporis captu pugnacissimae sunt apes et aculeos in volnere relinquunt, rex ipse sine aculeo est ; noluit illum natura nec saevum esse nec ultionem magno constaturam petere telumque detraxit et iram eius inermem reliquit. exemplar hoc magnis regibus ingens.1323 ← 585 | 586 →

Sénèque établit plusieurs parallèles entre le roi des abeilles et celui des hommes, non seulement la vertu de clémence, symbolisée par l’absence de dard, mais aussi son logement central et protégé, équivalent du palais, son apparence impressionnante et son éclat, son rôle de supervision du travail d’autrui, l’importance de sa présence pour la survie de la colonie et le choix du meilleur comme roi unique. Il relève volontairement certaines caractéristiques du roi des abeilles, invitant à les transposer dans les monarchies humaines. Alciat lui en emprunte deux, la taille (ceteris…magnitudine/aliis…corpore maior v. 2) et l’absence de dard (sine aculeo/nulla spicula v. 1), afin de mieux mettre en évidence le contraste entre la puissance du roi, sa capacité de nuire, et sa clémence.1324 Il procède toutefois à des variations lexicales et marie des expressions d’inspiration plinienne, duplo ceteris maior, et ovidienne, corpore maior.1325 Il remplace aculeus par spicula, afin de mieux mettre en lumière l’analogie entre l’insecte et le roi humain, puisque spicula désigne d’abord le javelot.1326 De même que Sénèque, il tire de l’observation de la nature un enseignement moral destiné aux souverains. La nature a privé le roi des abeilles de son arme et « a laissé sa colère désarmée », alors que les abeilles sont généralement combatives.1327 De ← 586 | 587 → même, le roi, qui dispose d’un grand pouvoir, se doit d’autant plus de modérer sa colère :

pudeat ab exiguis animalibus non trahere mores, cum tanto hominum moderatior esse animus debeat quanto vehementius nocet.1328

L’expression moderata regna (v. 3) pourrait faire écho à Sénèque qui utilise l’adjectif moderatus au comparatif, animus moderatior. Alciat s’inspire certes de ce passage du De clementia, mais le condense toutefois, en ne retenant pas tous les éléments du portrait du roi des abeilles.

L’éducation du prince chez Érasme

Parmi les nombreux héritiers de la tradition antique du « miroir du prince », figure l’Institutio principis christiani d’Érasme de Rotterdam, publiée en 1516 et destinée au futur Charles Quint. Dans ce traité, l’humaniste hollandais recommande de veiller à l’éducation du futur roi, afin de façonner son âme dès son plus jeune âge. Or, un enfant apprend d’autant plus facilement que la matière est présentée de façon amusante et plaisante. Il donne quelques exemples de fables ou de mythes qui sauront le charmer et le faire rire, tout en lui inculquant une leçon morale ou un conseil sur la lourde tâche qui l’attend. Ainsi, après l’exemple du Cyclope et d’Ulysse, où Polyphème incarne le prince puissant, mais dépourvu de sagesse, Érasme propose une autre image, chargée d’un message politique destiné à l’édification du futur prince :

quis non libenter auscultet apum et formicarum politiam ? haec ubi illecebra descenderit in animum puerilem, tum eliciat institutor, quod ad principis pertineat eruditionem velut illud, quod rex nunquam procul avolat alis quam pro corporis portione minoribus, quod solus aculeo ← 587 | 588 → careat, admonens hoc esse boni principis semper intra regni terminos versari et peculiarem huius laudem esse clementiam.1329

Ce passage correspond presque exactement au contenu de notre emblème. Le futur prince ne saurait qu’être captivé et étonné par la description de la « cité des abeilles ». Au précepteur donc de souligner les caractéristiques du roi, ici ses ailes plus courtes qui l’empêchent de s’éloigner et son absence de dard, puis d’en tirer une leçon morale sur le comportement attendu du princeps : celui-ci doit demeurer dans les frontières de son royaume et faire preuve de clémence envers son peuple. Le terme clementia, cité dans l’inscriptio, apparaît chez Érasme comme une qualité du princeps christianus. Comme nous l’avions déjà vu dans le commentaire de l’emblème 144, Érasme propose, pour faciliter l’éducation du jeune prince et mieux ancrer dans sa mémoire ses devoirs essentiels, plusieurs outils pédagogiques, parmi lesquels les similia.1330 Or, c’est précisément dans les Parabolae ou Similia que nous rencontrons la comparaison du princeps clemens avec le roi des abeilles, reposant sur la même structure binaire que la subscriptio et la même brièveté :

rex apum solus aculeum non habet, aut certe non utitur : ad haec grandior est corpore et specie decentior, sed alis quam caeterae minoribus. ita principem oportet esse clementissimum, et a sua civitate nusquam avolare longius.1331

Alciat relève deux des quatre caractéristiques du roi des abeilles citées dans la parabole, qui apparaissaient toutefois déjà dans le De clementia de Sénèque, à savoir son absence d’aiguillon et sa taille supérieure à celle des autres abeilles. En revanche, il omet de souligner son aspect brillant et ses ailes plus petites. Aussi ← 588 | 589 → bien par rapport à Sénèque qu’à Érasme, il réduit le nombre des qualités de l’insecte et par conséquent, également, celles du roi idéal, pour se concentrer sur sa clementia d’autant plus nécessaire que son pouvoir est étendu. Alors que la parabole attend du princeps qu’il se montre très clément (clementissimum) et qu’il ne s’éloigne jamais de sa cité, Alciat l’invite seulement à la clémence (imperium clemens v. 3) et à la modération (regna moderata v. 3). Il ajoute cependant le respect des lois, confiées à de bons juges, qui ne figurait ni chez Sénèque, ni chez Érasme. Dans l’Institutio principis christiani, l’humaniste donne de nombreuses recommandations au futur souverain sur la façon de promulguer des lois utiles au bien commun et le met en garde sur la nécessité de les confier à des magistrats honnêtes.1332 Alciat, en tant que professeur de droit, rejoint ces préoccupations. Il a même tendance, semble-t-il, à accroître l’importance du respect de la loi.1333 Comme Érasme, il suggère que si le bon souverain incarne la loi,1334 il doit cependant aussi la respecter, en la confiant à des juges honnêtes (bonis iudicibus v. 4), et qu’il peut ou plutôt doit, par sa « clémence », la tempérer.

Conclusion

Dès l’Antiquité, plusieurs auteurs ont comparé la cité des abeilles à celle des hommes et relevé les nombreuses qualités de ces insectes élevés en modèles de vertu, comme le courage, la ← 589 | 590 → raison, l’intelligence et la persévérance, l’organisation, la répartition des tâches et le souci du bien commun. Plusieurs auteurs grecs et latins ont établi un parallèle entre le comportement du roi idéal et celui du « roi » des abeilles. Alciat se réfère, dans cet emblème, essentiellement à un passage du De clementia de Sénèque, un traité destiné au jeune Néron et considéré comme un « miroir du prince ». Le stoïcien y compare les caractéristiques du roi des abeilles à celles que devrait posséder le bon roi, notamment sa taille supérieure à celle des autres et son absence de dard, symbole de sa clémence. Alciat condense le passage du De clementia, en ne retenant que ces deux seules qualités du roi idéal pour mieux mettre en évidence le contraste entre la puissance et la clémence. Si le contenu thématique provient de Sénèque, il varie cependant le vocabulaire, en alliant des expressions de Pline l’Ancien et d’Ovide. Le genre du « miroir du prince » connaît un grand succès à la Renaissance et le De clementia en constitue le modèle privilégié. L’Institutio principis christiani d’Érasme de Rotterdam s’inscrit dans la suite du traité de Sénèque. L’humaniste y évoque, à son tour, le modèle du « roi » des abeilles et témoigne de ses préoccupations pédagogiques, en montrant comment ancrer dans la mémoire du futur souverain des préceptes moraux essentiels, à travers divers vecteurs comme les fables, les proverbes, les métaphores ou les similia. Alciat partage cette visée pédagogique et choisit la brièveté de l’emblème, l’agrément de la pictura et la métaphore, empruntée aux Anciens, du vesparum rex comme symbole de la clémence, de la modération et du respect des lois. Ce respect des lois, qui n’apparaît pas explicitement dans les nombreuses sources antiques sur le « roi » des abeilles, reflète les préoccupations du juriste humaniste qu’était Alciat, dans la lignée d’Érasme de Rotterdam. ← 590 | 591 →

Emblema CLIII Aere quandoque salutem redimendam1335

Emblème 153 Il faut parfois acheter son salut à prix d’or

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Et pedibus segnis tumida et propendulus alvo,
 hac tamen insidias effugit arte fiber :
mordicus ipse sibi medicata virilia vellit
 atque abicit, sese gnarus ob illa peti.
huius ab exemplo disces1336 non parcere rebus5
 et, vitam ut redimas, hostibus aera dare.

1-6 : AESOP. 120 (III) ; PLIN. Nat. 8,109 ; ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 284) 1 pedibus segnis : HOR. Carm. 3,12,9 propendulus : APUL. Flor. 3 3 mordicus…vellit : HOR. Serm. 1,8,27 medicata : IUV. 12,36 4 abicit : ERASMUS, Parab. (ASD I,5 p. 284) sese gnarus ob illa peti : PLIN. Nat. 8,109.

Malgré sa démarche lente et son ventre enflé traînant par terre, le castor échappe cependant aux embuscades par cette ruse : il s’arrache lui-même d’un coup de dents les testicules qui possèdent des vertus médicinales et les abandonne, conscient que c’est à cause d’eux qu’on le pourchasse. Par l’exemple de cet animal, tu apprendras à ne pas épargner tes biens et, pour racheter ta vie, à donner de l’argent à tes ennemis. ← 591 | 592 →

Picturae

Dans l’ensemble, les picturae se ressemblent toutes et illustrent plus particulièrement le second et le troisième vers. Elles montrent en effet un castor poursuivi par deux ou trois chiens, faisant halte près d’un arbre pour s’arracher les testicules. Elles précisent ainsi le sens des insidias (v. 2) et opposent la lenteur du castor (pedibus segnis v. 1) à la rapidité des chiens qui ne sont pourtant pas mentionnés dans la subscriptio. Dans la gravure de l’édition princeps, le castor, bien reconnaissable à sa queue large et écailleuse, semble s’arracher les testicules avec sa patte, tandis que deux chiens s’apprêtent à le rejoindre en courant. Dans l’édition parisienne, les chiens sont penchés vers le sol, comme s’ils flairaient leur proie. Celle-ci incline sa tête pour trancher ses parties génitales d’un coup de dents (mordicus v. 3). Les illustrations des éditions suivantes présentent toujours le castor dans cette position, la tête penchée pour mordre ses virilia, pourchassé par deux chiens en plein élan, talonnés par un chasseur coiffé d’un chapeau.

Structure et style de l’emblème

L’emblème Aere quandoque salutem redimendam tire d’une anecdote sur le comportement du castor une recommandation pleine de bon sens, réitérée dans l’inscriptio par l’adjectif verbal d’obligation. Le malheureux animal est chassé à cause de ses testicules, recherchés pour leurs vertus curatives, et préfère les sacrifier en cas de danger. Alciat invite le destinataire, auquel il s’adresse à la deuxième personne du singulier, à suivre l’exemple du castor en n’hésitant pas à céder ses richesses aux ennemis en échange de la vie sauve. Les quatre premiers vers décrivent le castor, sa démarche lente, accentuée par son ventre rebondi, et sa stratégie pour échapper, malgré son handicap, aux embuscades. Dans le troisième vers, les jeux sonores allitératifs, mordicus ipse sibi ou virilia vellit, mettent en évidence le geste exemplaire de l’animal. Dans l’avant-dernier vers, la formule huius ab exemplo disces, caractéristique du genre de la fable, met en évidence la ← 592 | 593 → fonction parénétique du récit,1337 afin de souligner l’analogie entre le comportement du castor et celui qu’il devrait inspirer aux hommes. La description physique du fiber est rehaussée de l’expression pedibus segnis, qui pourrait être un souvenir d’un vers horatien,1338 tandis que l’adjectif propendulus, rare en latin classique, semble dériver des Florides d’Apulée.1339

Castor a castrando

La description du castor dans le premier vers, sa démarche lente et son ventre proéminent, correspond à la réalité biologique.1340 Dans l’Antiquité déjà, les naturalistes avaient observé ses talents de bûcheron et de bâtisseur de barrages, ses dents incisives d’une taille impressionnante et son pelage dense, aussi doux qu’un duvet.1341 Dans le second distique, Alciat s’inspire principalement d’un passage de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien qui décrit précisément le stratagème du castor, dont les testicules sont convoités pour leur usage médical, afin d’échapper à ses poursuivants :

easdem partes sibi ipsi Pontici amputant fibri periculo urgente, ob hoc se peti gnari ; castoreum id vocant medici.1342

En plus du contenu de ce passage, la castration volontaire et les vertus curatives de ses testicules, Alciat emprunte au naturaliste l’expression ob hoc se peti gnari, qu’il ne transforme qu’à peine, en remplaçant le pluriel par un singulier, en changeant l’ordre des mots et le pronom démonstratif hoc par illa (v. 3). Plusieurs auteurs antiques font également allusion à la castration volontaire ← 593 | 594 → du rongeur, ainsi que le Physiologus, les Hieroglyphica d’Horapollon et les bestiaires médiévaux.1343 D’après Isidore de Séville, dans les Étymologies, c’est même du verbe castrare que dériverait son nom de castor.1344 Malgré les nombreuses sources à disposition pour décrire l’atroce mutilation que s’inflige le castor, Alciat use toutefois d’un vocabulaire qui rappelle, outre Pline l’Ancien, des vers de Plaute ou d’Horace, notamment mordicus associé au verbe vellere.1345

Le castor, objet de convoitise

Depuis l’Antiquité et jusqu’à la Renaissance, le castor était chassé pour sa fourrure, particulièrement douce et épaisse, surtout utilisée pour confectionner des chapeaux et des gants.1346 Mais l’animal attisait surtout les convoitises pour une autre raison : le castoreum, une substance huileuse et odorante qu’évoque Pline,1347 bien connue des médecins depuis l’Antiquité. Le naturaliste lui-même en décrit les divers usages médicinaux. Il remarque toutefois, avec raison, que le castoreum provient non des testicules du castor, mais de deux glandes situées en ← 594 | 595 → dessous de la queue, qu’il appelle des « vessies ».1348 Juvénal affirme dans ses Satires que cette substance possède un effet thérapeutique et utilise, à cette occasion, le même adjectif qu’Alciat : « medicatum inguen/medicata virilia (v. 3) ».1349

Le castor, un modèle pour les hommes avisés

Une fable grecque d’Ésope établit une analogie entre le comportement humain et le stratagème ingénieux du castor, également décrit par les naturalistes, pour assurer sa survie. Elle mentionne l’usage thérapeutique des parties génitales de l’animal et sa castration volontaire lorsqu’il se voit acculé :

ὁ κάστωρ ζῷόν ἐστι τετράπουν ἐν λίμναις τὰ πολλὰ διαιτώμενον, οὗ τὰ αἰδοῖά φασιν ἰατροῖς χρήσιμα εἶναι. οὗτος οὖν, ἐπειδὰν ὑπ’ ἀνθρώπων διωκόμενος καταλαμβάνηται, γιγνώσκων, οὗ χάριν διώκεται, ἀποτεμὼν τὰ ἑαυτοῦ αἰδοῖα ῥίπτει πρὸς τοὺς διώκοντας καὶ οὕτω σωτηρίας τυγχάνει. ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι οὕτω καὶ τῶν ἀνθρώπων οἱ φρόνιμοι ὑπὲρ τῆς ἑαυτῶν σωτηρίας οὐδένα λόγον τῶν χρημάτων ποιοῦνται.1350 ← 595 | 596 →

Tout comme Ésope, ici dans la version très brève de la fable transmise par l’édition aldine de 1505, Alciat mentionne l’usage médical des testicules du castor (v. 3), relève que l’animal est conscient de la raison pour laquelle on le pourchasse (v. 4) et qu’après avoir tranché ses parties génitales, il les jette au loin (ῥίπτει/abicit v. 4). Cependant, alors que la fable s’attarde sur le biotope du quadrupède,1351 Alciat s’intéresse davantage à ses caractéristiques propres, sa démarche lente (pedibus segnis v. 1) et son ventre rebondi (propendulus alvo v. 1). Il emprunte son lexique à des sources latines comme Pline, Juvénal ou Horace. La conclusion de la subscriptio pourrait s’inspirer de la morale de la fable ésopique, puisqu’elle conseille de ne pas hésiter à verser de l’argent aux ennemis pour conserver la vie sauve, vitam ut redimas (v. 6) rappelant le sens de l’expression ὑπὲρ τῆς ἑαυτῶν σωτηρίας et non parcere rebus (v. 5) faisant écho à οὐδένα λόγον τῶν χρημάτων ποιοῦνται. Alciat précise cependant qu’il s’agit de verser de l’argent à ses ennemis (aera dare v. 6). ← 596 | 597 → Ésope n’est toutefois pas le seul à admirer la sagesse du castor et son sens des priorités…

La parabole des fibri Pontici

Une parabole d’Érasme de Rotterdam reprend la remarque de l’Histoire naturelle de Pline sur les fibri Pontici, en lui empruntant l’essentiel de son lexique, et tire de cette anecdote une leçon morale universelle qui englobe l’interprétation de la fable :

fibri Pontici genitalia sibiipsis amputant membra in venatu, quod ob hoc se peti intelligant : ita prudentis est aliquando abiicere rem ob quam periclitatur.1352

Alciat puise sans doute directement à la source de Pline l’Ancien. Il pourrait cependant connaître aussi cette parabole, comme le suggère l’occurrence du même verbe abiicere (v. 4).1353 L’analogie avec le comportement de l’homme avisé recoupe celle de l’emblème, tout en étant moins explicite. Il faut parfois lâcher du lest pour échapper au danger, qu’il s’agisse d’une rançon payée à l’ennemi, comme le dit Alciat (aera v. 6), ou d’une chose indéterminée (rem).

Conclusion

Lorsqu’il est poursuivi par des chasseurs, le castor est prêt, pour sauver sa vie, à trancher ses testicules d’un coup de dents. Cette anecdote, rapportée par de nombreuses sources antiques, principalement naturalistes et fabulistes, ainsi que le Physiologus, les Hieroglyphica, les bestiaires médiévaux et les Parabolae d’Érasme de Rotterdam, est présentée dans la subscriptio comme un exemple utile aux hommes. Alciat ← 597 | 598 → s’inspire essentiellement de la fable ésopique, mais y marie des expressions tirées d’autres sources complémentaires, comme l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et les Satires de Juvénal. La première partie de la subscriptio décrit avec beaucoup de réalisme le fiber à la démarche maladroite, encore ralentie par son ventre rebondi, qui parvient toutefois à échapper à ses poursuivants par le stratagème singulier de la castration volontaire. Dans le dernier distique, Alciat invite le lecteur à imiter le castor, en soulignant la fonction parénétique et morale de la subscriptio par la formule huius ab exemplo disces. En effet, les hommes ne devraient pas hésiter à payer une rançon aux ennemis pour garder la vie sauve.

Emblema CLIX Opulenti haereditas

Emblème 159 L’héritage du riche

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Patroclum falsis rapiunt hinc Troes in armis,
 hinc socii atque omnis turba Pelasga vetat.
obtinet exuvias Hector Graecique cadaver.
 haec fabella agitur, cum vir opimus obit :
maxima rixa oritur, tandem sed transigit haeres5
 et corvis aliquid vulturiisque sinit. ← 598 | 599 →

1-3 : HOM. Il. 17,394-397 1 falsis…in armis : OV. Epist. 1,17 5 rixa oritur : LIV. 3,49,3

D’un côté, les Troyens emportent Patrocle revêtu d’armes trompeuses, de l’autre, ses compagnons et toute la foule pélasgienne les en empêchent. Hector obtient les dépouilles, les Grecs le cadavre. Cette petite comédie se joue lorsque meurt un homme riche : une grande querelle survient, mais finalement l’héritier conclut un accord et laisse quelques miettes aux corbeaux et aux vautours.

Picturae

La pictura de l’édition princeps de l’emblème Opulenti haereditas parue à Venise en 1546 illustre les trois premiers vers de la subscriptio. Les soldats Grecs et Troyens, coiffés de casques et revêtus d’armures, se disputent le cadavre de Patrocle, les uns le tirant par les mains, les autres par les pieds ; l’un d’entre eux brandit une épée et son opposant une hallebarde. Dans l’édition lyonnaise, deux soldats transportent la dépouille de Patrocle en direction des tentes du camp achéen, tandis qu’au loin on distingue les remparts de la ville de Troie, plusieurs soldats et des drapeaux gonflés par le vent. Plus tard, un autre schéma iconographique apparaît.1354 Il place en arrière-plan la scène décrite dans la première partie du poème qui jusque-là avait retenu l’attention des artistes. En effet, les deux oiseaux évoqués dans le dernier vers de l’épigramme, absents des autres images, sont penchés sur un cadavre étendu à terre, mis en évidence au premier plan. À l’arrière, à gauche, deux hommes emportent le cadavre de Patrocle vers le campement des Grecs ; à droite, deux autres personnages se dirigent vers les portes de la ville de Troie, chargés de sacs contenant probablement les armes d’Achille.

Structure et style de l’emblème

Les trois premiers vers relatent la querelle entre Grecs et Troyens autour de la dépouille de Patrocle, les uns emportant le cadavre, ← 599 | 600 → les autres les armes qui appartenaient au grand Achille. Ces armes sont « trompeuses », car Patrocle les a revêtues dans le but de tromper les Troyens, en leur faisant croire qu’Achille lui-même prend part au combat. La répétition du hinc (v. 1-2) et le chiasme (obtinet exuvias Hector Graecique cadaver v. 3) opposent nettement les deux camps qui s’affrontent : les Grecs, compagnons de Patrocle et les Troyens, emmenés par Hector. Le quatrième vers sert de transition et annonce que cette scène homérique peut être comparée à une situation réelle : les querelles pour l’héritage, après le décès d’un homme riche. L’expression maxima rixa oritur, soulignée par les assonances et allitérations, pourrait être un souvenir de Tite-Live.1355 Les deux derniers vers explicitent cette comparaison. De même que Grecs et Troyens se sont livrés à une lutte sans merci pour s’attribuer les armes et le corps de Patrocle, ainsi les héritiers se disputent, puis toutes sortes de vautours et de corbeaux accourent et parviennent à ravir quelques miettes du gâteau. Le dernier vers met en évidence cette métaphore des oiseaux charognards par l’homéotéleute : « et corvis aliquid // vulturiisque sinit. »

Un célèbre épisode homérique

Dans l’Iliade, la mort de Patrocle et l’âpre mêlée autour de son cadavre entre Grecs et Troyens pour s’emparer de sa dépouille occupent la fin du seizième et le dix-septième chant. La première partie de la subscriptio s’en inspire de manière diffuse. Après avoir porté un coup fatal à Patrocle, Hector, victorieux, lui adresse la parole d’un ton railleur et affirme que « les vautours le mangeront ».1356 Ce détail du récit homérique pourrait avoir amené la métaphore du dernier vers de l’épigramme. Sitôt après, Ménélas défend le corps de son compagnon tombé au combat et appelle à la rescousse les autres Achéens pour repousser tous ceux qui tenteraient de s’en approcher, alors que les Troyens emportent les armes d’Achille vers leur cité et qu’Hector les échange contre les siennes. Les combats se succèdent, ← 600 | 601 → d’une rare violence. Alors même que le troyen Hippothoos tire le cadavre de Patrocle par un pied, Ajax le frappe en transperçant son casque et fait jaillir sa cervelle sanglante.1357 La lutte se poursuit avec autant d’acharnement :

ὣς οἵ γ’ ἔνθα καὶ ἔνθα νέκυν ὀλίγῃ ἐνὶ χώρῃ

εἵλκεον ἀμφότεροι· μάλα δέ σφισιν ἔλπετο θυμός,

Τρωσὶν μὲν ἐρύειν προτὶ Ἴλιον, αὐτὰρ Ἀχαιοῖς

νῆας ἔπι γλαφυράς.1358

La répétition de hinc (v. 1-2) rappelle celle de ἔνθα dans ces vers homériques, de même que l’opposition entre les Troyens (Τρωσὶν) et les Achéens (Ἀχαιοῖς) est reprise doublement dans la subscriptio (Troes/turba Pelasga, puis Hector/Graeci v. 1-3). Il ne s’agit certes pas d’une imitation consciente ou d’un parallèle textuel, mais Alciat pourrait avoir à l’esprit non seulement ces vers, mais aussi l’ensemble des événements relatés dans ce dix-septième chant de l’Iliade. Au cœur du tumulte des armes, Zeus semble favoriser les Troyens et Ajax se demande s’il leur faudra fuir et abandonner le cadavre. Il décide alors d’envoyer un messager auprès d’Achille pour lui apprendre la triste nouvelle et donne l’ordre aux Achéens d’emporter le cadavre loin du champ de bataille.1359 À peine le corps de Patrocle est-il soulevé de terre que les Troyens poussent un cri et se précipitent avec avidité, « tels des chiens qui chargent un sanglier blessé ».1360 Dès que les deux Ajax se retournent pour leur tenir tête, ils n’osent plus s’approcher. C’est ainsi que les Grecs parviennent à emporter le cadavre loin des combats, vers les navires, comme des mules qui traîneraient une poutre de la montagne.1361 Si les premiers vers de la subscriptio se réfèrent bien à ce long épisode de l’Iliade, la langue d’Alciat se pare d’une couleur ovidienne ← 601 | 602 → avec l’expression falsis…in armis (v. 1), souvenir des Héroïdes où il est question du même Patrocle, fils de Ménétios :

sive Menoetiaden falsis cecidisse sub armis […].1362

Les vautours dans la littérature antique

Le vautour1363 est souvent qualifié par les poètes de vorace, avidus ou edax.1364 Dans l’emblème 126 Ex damno alterius, alterius utilitas, il attend patiemment l’issue du combat entre la lionne et le sanglier pour se repaître de la dépouille du vaincu.1365 De fait, il se nourrit de cadavres qu’il repérerait grâce à son odorat très fin.1366 Son instinct, à moins qu’il ne possède un don prophétique, le pousse, selon Pline l’Ancien, à accourir « trois jours à l’avance vers les lieux où il y aura des cadavres »1367 ou, selon les Pères de l’Église Basile de Césarée et Ambroise de Milan, à suivre les armées, en prévision du grand nombre d’hommes qui tomberont durant les combats.1368 Cette hâte tout intéressée des vautours, attirés par l’odeur des charognes, et leur capacité à prévoir la présence d’un cadavre ont sans doute suggéré à Sénèque une comparaison entre ce volatile ← 602 | 603 → et le captateur d’héritage qui, tout en faisant mine d’assister le malade, « attend le cadavre » et l’héritage :

amico aliquis aegro adsidet : probamus. at hoc hereditatis causa facit : vultur est, cadaver expectat.1369

La phrase vultur est, cadaver expectat est devenue proverbiale et s’apparente au proverbe grec Ἅπερ οἱ γῦπες, cité par Diogenianus et dans la Souda. Il se dit à propos de « ceux qui se tiennent auprès de certains, à cause d’un héritage ou plus généralement d’un profit, car les vautours se tiennent auprès des cadavres ».1370 L’Antiquité gréco-romaine n’offre toutefois pas que cette seule interprétation symbolique des vautours. Chez Apulée, les togati vulturii1371 désignent les avocats sans scrupule, de sorte que les vulturii du dernier vers pourraient aussi désigner métaphoriquement les hommes de loi avides qui s’occupent des successions et en prélèvent une part.

Les vautours planent sur les Paraboles et les Adages

Érasme réalise, dans l’adage Si vultur es, cadaver expecta,1372 une synthèse des différents témoignages antiques sur le vautour, depuis Pline jusqu’à Basile de Césarée, en passant par le stoïcien Sénèque, duquel dérive directement l’adage :

captatores testamentorum et haeredipetae vulgata metaphora vultures appellantur, quod senibus orbis ceu cadaveribus inhient. nam huic avi proprium cadaveribus tantum vivere. unde et natura tantum illi sagacitatis addidit auctore Plinio, ut biduo aut triduo praevolet illuc, ubi cadavera ← 603 | 604 → sint futura eoque, ut refert vere magnus ille Basilius, ingenti agmine solet comitari castra militum. hoc minus nocens quam sint homines isti divitum funeribus imminentes, quod neque fruges attingit neque ullum animal, quantumvis imbelle, occidit aut insectatur ; tantum cadavera vel eorum, quae sponte interierunt vel ab aliis relicta sunt, depascitur.1373

Il s’efforce toutefois de réhabiliter l’oiseau qui a mauvaise presse, en montrant qu’il ne s’attaque qu’à des cadavres, sans tuer aucun autre animal, aussi faible soit-il. Aussi, est-il étonnant que les hommes disent tant de mal de cet oiseau si innocent. Pourtant le proverbe appelle vautours, « ceux qui partent en chasse en usant seulement de condescendance et de flatteries, afin de s’immiscer dans un testament ».1374 Alciat s’en tient-il ici à la métaphore antique du vautour, héritée autant de Sénèque que des parémiographes grecs et transmise par les Adages ? Il l’utilise en tous les cas, dans le Contra vitam monasticam, à l’encontre des moines franciscains qui, bien loin de respecter leur vœu de pauvreté, imiteraient les vautours à l’affût des cadavres en se précipitant au chevet des malades décidés à écrire leur testament.1375 ← 604 | 605 →

Le corbeau vorace

Les auteurs antiques reconnaissent au corbeau,1376 de même qu’au vautour, des dons prophétiques, mais plutôt dans le domaine météorologique. Ils lui attribuent comme trait de caractère la voracité. Il se nourrirait de viande, ainsi dans la célèbre fable du corbeau et du renard, et même les cadavres ne le rebutent pas.1377 Il faut pourtant chercher ailleurs un lien entre le corbeau et les héritages. Dans la cinquième satire du second livre, Horace donne la parole à Tirésias et Ulysse, dans une sorte de parodie de l’épopée homérique sur un mode satirique. Le devin lui conseille, pour réparer la perte de ses biens dévorés par les prétendants, de s’essayer à la captation des testaments, en usant de flatteries et en entourant de soins un riche vieillard sans descendant, afin d’être nommé son héritier. Il lui livre de précieux conseils pour y parvenir. Non seulement, Ulysse devra courtiser les vieillards sans enfant, mais aussi ceux dont le fils jouit d’une mauvaise santé. Il lui faudra faire preuve de dissimulation, feindre de ne vouloir lire le testament qu’après moult refus, puis d’un coup d’œil rapide s’assurer que son nom y figure bien, et surtout, faire très attention à ne pas se laisser berner, se trouvant alors dans la situation du captateur Nasica dont s’est moqué Coranus :

quandoque recoctus

scriba ex quinqueviro corvum deludet hiantem

captatorque dabit risus Nasica Corano.1378

Dans ces vers, le poète latin compare le captateur dont les manigances ont été déjouées à un corbeau avide resté sur sa faim. Sans doute Alciat songe-t-il à ce passage d’Horace, puisqu’il cite ← 605 | 606 → et commente ces vers dans son Parergon iuris.1379 Peut-être a-t-il aussi à l’esprit les Adages d’Érasme de Rotterdam. Ce dernier, en effet, évoque cette métaphore dans l’adage Corvum delusit hiantem, à la suite de l’adage Si vultur es cadaver expecta, et affirme que « cet oiseau également convoite les cadavres ».1380 Il applique le proverbe à celui « qui s’est joué de son captateur d’héritage par la ruse »1381 et renvoie à la satire horatienne. Dans le dernier vers de la subscriptio, Alciat réunit les corbeaux et les vautours, des charognards, réputés pour leur voracité et leur avidité, attirés par l’odeur des cadavres. Or, ces deux oiseaux sont mentionnés dans les deux adages d’Érasme évoquant les captatores testamentorum ou les haeredipetae.

Captatoriae institutiones

La mention des vautours et des corbeaux associés aux captateurs d’héritage ne doit pas nous faire oublier que la situation évoquée par Alciat n’est pas forcément un cas de captation d’héritage. En effet, après la mort d’un homme riche, survient une querelle, l’héritier conclut un accord et laisse « quelque chose » aux corbeaux et aux vautours. La première partie de l’emblème évoque la bataille qui fait rage autour du cadavre de Patrocle que les Grecs parviennent à emporter de haute lutte, tandis que les Troyens ravissent les armes d’Achille. Alciat traite des captatoriae institutiones dans un chapitre de son Parergon iuris, sans faire allusion ni aux vautours, ni aux corbeaux.1382 Il insiste ← 606 | 607 → en revanche sur l’usage des séductions, de la condescendance et des cadeaux. Or, nulle part dans l’emblème il n’est question de flatteries ou de quelconques manigances permettant à un chasseur d’héritage d’inscrire son nom sur le testament d’un riche individu. Seuls les oiseaux charognards, évoqués dans le dernier vers, suggèrent une interprétation dans le sens de la captation d’héritage, notamment en lien avec les deux adages tirés de la lettre de Sénèque et de la satire d’Horace. Or, chez Apulée, les vautours sont assimilés non aux captateurs d’héritage, mais aux avocats. Dans le dialogue du Πλοῖον, Lucien évoque un certain Adimante qui émet le souhait de devenir immensément riche. Son compagnon le détrompe, en lui montrant que toutes les richesses accumulées ne lui serviraient à rien, après sa mort, et que les mets raffinés de sa luxueuse table finiraient dans le bec « des vautours et des corbeaux ».1383 L’action du Philargyrus, une comédie d’Alciat composée en 1523, à l’imitation d’Aristophane, mais restée inédite, est entièrement synthétisée dans le dernier distique de la subscriptio. Alciat s’efforce d’y démontrer qu’un accord à l’amiable entre les héritiers vaut mieux qu’un procès et que les pires ennemis des héritiers sont les avocats et les ecclésiastiques.1384 Le riche avare Philargyrus meurt intestat, refusant de léguer sa fortune à quelqu’un d’autre qu’à lui-même ; s’en suit un litige entre ses deux héritiers potentiels, Delphax et Chimarus. Cette pièce critique les avocats et les juges qui, non contents de faire perdre leur cause et leur argent à leur client, parviennent encore à lui démontrer qu’il a tort. Elle contient également une satire des frères mendiants avides de richesses, campés par le franciscain Gypius et le dominicain Corax, dont le nom évoque les corvi du dernier vers. L’argument les présente d’ailleurs comme deux vultures fraterculi, qui ordonnent au riche mourant de leur léguer quelque chose. Interprétée à la ← 607 | 608 → lumière de cette comédie, la subscriptio prend ainsi tout son sens allégorique : Patrocle représente le riche défunt ; les armes qui ne lui appartiennent pas renvoient aux richesses, aux biens matériels extérieurs ; la bataille autour de son cadavre entre Grecs et Troyens symbolise la querelle entre les héritiers ; les vautours et les corbeaux incarnent les causidici et patroni forenses qui emportent une partie du butin, à travers les frais du procès, tout autant que les moines cupides qui volent au chevet du mourant.1385 Plutôt que de choisir la simple métaphore usuelle du vautour pour désigner le captateur, Alciat ne lui aurait-il pas superposé celle dérivée d’Apulée des « vautours en toge », en gardant à l’esprit sa propre comédie du Philargyrus ?

Conclusion

L’emblème Opulenti haereditas s’articule en deux parties, le quatrième vers servant de transition. La première se réfère à un long épisode de l’Iliade, où le poète narre les violents combats entre Grecs et Troyens pour s’emparer du cadavre de Patrocle, à l’issue desquels Hector revêt les armes de Patrocle, celles d’Achille, tandis que les Grecs emportent le corps vers leurs nefs. Dans la seconde partie, ces luttes « homériques » sont envisagées comme une métaphore des querelles qui surviennent après le décès d’un homme riche pour s’approprier son héritage. Alciat s’appuie-t-il sur la tradition antique, transmise via les Adages d’Érasme, qui a choisi les métaphores du vautour et du corbeau pour désigner les captateurs d’héritage ? Une autre interprétation de l’emblème doit cependant être retenue conjointement, puisqu’il n’y a aucune allusion aux viles flatteries auxquelles ont généralement recours les captatores pour faire main basse sur un riche héritage. Comme le suggère le rapprochement avec le Philargyrus, comédie inédite de notre auteur joignant la satire des hommes de loi à celle des hommes d’Église, Alciat songe sans aucun doute aussi aux vultures togati d’Apulée, ces avocats ou autres hommes de loi, chargés du procès qui oppose ← 608 | 609 → les héritiers du riche défunt. Il renouvelle ainsi le lieu commun. Il crée une épigramme originale, en associant aux métaphores bien connues l’épisode homérique de la lutte acharnée autour de la dépouille de Patrocle.

Emblema CLXIV In detractores1386

Emblème 164 Contre les détracteurs

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llustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Audent flagriferi matulae stupidique magistri
 bilem in me1387 impuri1388 pectoris evomere.
quid faciam ? reddamne vices ?1389 sed nonne cicadam
 ala una obstreperam corripuisse ferar ?1390
quid prodest muscas operosis pellere flabris ?5
 negligere est satius, perdere quod nequeas.1391 ← 609 | 610 →

1 flagriferi : AUSON. XXVII,8,10 matulae : PLAUT. Persa 533 2 bilem : ERASMUS, Adag. 828 (ASD II,2 p. 352) in me impuri…evomere : CIC. Phil. 5,20 3-4 cicadam ala…coripuisse : ERASMUS, Adag. 828 (ASD II,2 p. 352) 5 muscas…pellere : AR. V. 597 ; ERASMUS, Adag. 2660 (ASD II,6 p. 456).

Les niais1392 porte-fouets et les maîtres stupides osent vomir sur moi la bile de leur cœur corrompu. Que faire ? Leur rendre la pareille ? Mais ne dira-t-on pas que je me suis saisi de la cigale sonore par une aile ? À quoi bon chasser les mouches en agitant péniblement un éventail ? Il vaut mieux ignorer ce qu’on ne peut faire disparaître.

Picturae

La subscriptio mentionne deux sortes d’insectes, la cigale et les mouches. Dans l’illustration de l’édition princeps de Venise, une main, suspendue en l’air,1393 tient entre le pouce et l’index, l’aile d’une cigale, figurée avec beaucoup de réalisme. Ce motif réapparaît, légèrement modifié, dans la pictura de l’édition de P. P. Tozzi, où deux mains semblent flotter dans le vide. L’une saisit entre ses doigts une cigale, tandis que l’autre agite une sorte de drapeau pour éloigner plusieurs mouches dont l’apparence ne les distingue en rien de la cigale. Les gravures des éditions lyonnaises représentent un homme debout, barbu et vêtu d’une longue robe, retenant d’une main la cigale par une aile et portant, dans l’autre, une sorte d’éventail afin de chasser les mouches rassemblées autour. Enfin, dans l’édition parisienne de J. Richer, un personnage également barbu, coiffé d’un bonnet et vêtu d’une longue tunique, se penche pour attraper la cigale nettement plus grande que les mouches qui volent au-dessus. Malgré les importantes différences entre les gravures, toutes s’accordent pour représenter la cigale saisie par une aile (v. 3-4). Les picturae des éditions de Lyon et de Padoue mettent en scène aussi bien la cigale que les mouches et s’efforcent de représenter ← 610 | 611 → précisément les gestes décrits dans l’épigramme (cicadam ala corripuisse v. 3-4 et muscas pellere v. 5).

Structure et style de l’emblème

L’emblème In detractores se présente comme une attaque en règle contre les « détracteurs » qui osent s’en prendre à Alciat, des niais et des stupidi magistri, dont la bêtise et la méchanceté sont épinglées par plusieurs termes cinglants et injurieux. L’auteur feint l’indignation et le désarroi, dans une sorte de débat intérieur, comme le suggèrent les subjonctifs de délibération au début du troisième vers et la succession de quatre propositions interrogatives. Comment doit-il réagir face aux injures calomnieuses que lui adressent ses detractores ? Faut-il y répondre ou les ignorer ? Les vers centraux (v. 3-5) suggèrent d’assimiler les détracteurs à des cigales au chant retentissant ou à des mouches impudentes, en faisant directement allusion aux adages d’Érasme, « Attraper la cigale par une aile » et « Chasser les mouches ». Le dernier vers apporte la solution, à travers une sentence à valeur de vérité générale, soulignée par les deux verbes negligere et perdere, placés au début du vers et juste après la césure : face à de tels personnages, une seule attitude s’impose, un silence dédaigneux.

Un chapelet d’injures

Le premier vers de la subscriptio énumère un chapelet d’injures, dont l’adjectif composé flagrifer, emprunté à Ausone,1394 et matula, littéralement « le pot de chambre », employé métaphoriquement par Plaute pour désigner un personnage stupide, autrement dit une « cruche ».1395 À ces niais s’ajoutent les stupidi magistri, sans doute des professeurs connus d’Alciat. Ces termes grossiers et insultants scandent l’entrée en matière d’un emblème virulent où Alciat s’en prend aux détracteurs. La formule du second vers, bilem in me impuri pectoris evomere, ← 611 | 612 → rappelle, quant à elle, les Philippiques de Cicéron où l’orateur se plaint avec véhémence d’avoir été attaqué dans un discours prononcé par son ennemi Marc Antoine, en son absence, dans le temple même de la Concorde :

cum is dies quo me adesse iusserat, venisset, tum vero agmine quadrato in aedem Concordiae venit atque in me absentem orationem ex ore impurissimo evomuit.1396

Le contexte similaire, l’attaque malveillante, en l’absence de l’intéressé, renforce encore les emprunts textuels et confirme le caractère incisif et ironique du premier distique de la subscriptio.

La cigale et…les mouches

Les deux insectes mentionnés dans la subscriptio, comparés aux detractores, se caractérisent par les sons intenses et lancinants qu’ils émettent, crissement de la cigale et bourdonnement des mouches. Les naturalistes Aristote et Pline l’Ancien décrivent le chant de la cigale produit par le frottement de « membranes »,1397 ainsi que le bourdonnement des mouches qui résulte du mouvement continu de leurs ailes durant le vol.1398 Paradoxalement, alors que le chant de la cigale est parfois perçu comme désagréable, l’insecte est pourtant assimilé aux Muses et à la poésie dans la littérature grecque.1399 Qu’il sonne agréablement ou non à l’oreille, son chant n’en demeure pas moins très sonore et ininterrompu, de sorte que la comparaison avec les attaques des détracteurs se justifie pleinement, surtout si le lecteur songe à l’adage érasmien Cicadam ala corripuisti. Parmi les insectes diptères, Aristote compte les μυῖαι, en latin muscae, dont Lucien ← 612 | 613 → avait composé un éloge paradoxal. Leur vol agaçant et bruyant, leur insolence et leur voracité1400 en font des cibles de prédilection des auteurs de comédies, notamment Plaute1401 qui les compare aux parasites et Aristophane aux rhéteurs.1402 Quant à Pline l’Ancien, il les considère comme des animaux dépourvus d’intelligence.1403 Enfin, dans les Hieroglyphica d’Horapollon, elles signifient l’effronterie (ἰταμότητα), parce qu’à peine la mouche est-elle chassée qu’elle revient à la charge.1404 Ce trait de caractère lui est cependant reconnu dès Homère qui compare l’audace du guerrier à celle de la mouche tenace et avide.1405 Encore une fois, l’attitude des muscae reflète, comme en miroir, le portrait des détracteurs stupides, impudents et importuns.

La cigale dans les Adages d’Érasme

Si Alciat se réfère à la tradition antique sur les deux insectes, il s’inspire plus directement des Adages d’Érasme de Rotterdam. Dans les troisième et quatrième vers de la subscriptio, il s’interroge en se demandant s’il doit répondre ou non aux critiques. Ces vers renvoient très clairement à l’adage Cicadam ala corripuisti, traduction du proverbe grec Τέττιγα πτεροῦ συνείληφας.1406 Érasme en explique l’origine, affirmant qu’il s’appliquait au poète iambique Archiloque, réputé pour sa médisance,1407 qui aurait un jour répondu à un individu qui l’avait provoqué : « Tu ← 613 | 614 → as saisi la cigale par l’aile. »1408 Il commente ensuite le proverbe en citant l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et met en évidence les points de comparaison entre cigale et poète :

ergo quemadmodum si cicadam natura garrulam ala prehendas, clarius obstrepit, ita si poetico homini praebeas occasionem simultatis, non modo non tacebit, sed clarius obstrepet et omnem bilem chartis illinet atris.1409

L’adage renforce non seulement le sens de l’emblème en soulignant les points communs entre la cigale bavarde et le médisant calomniateur, mais constitue également une de ses principales sources, comme le démontrent la reprise, dans la subscriptio, du lemme de l’adage Cicadam ala corripuisti (v. 3-4), sans compter celle du terme bilem (v. 2) et le choix de l’adjectif obstreperam (v. 4) pour qualifier la cigale qui dérive du verbe obstrepere cité à plusieurs reprises par Érasme. La référence à cet adage permet au lecteur de savourer l’ironie et le caractère allusif de l’emblème.

Le « chasse-mouches »

Le second adage auquel fait allusion Alciat, Muscas depellere1410 est tiré des Guêpes d’Aristophane1411 et vise ceux qui exercent un travail oisif et inutile. Alciat utilise l’expression muscas pellere (v. 5), très semblable à la traduction latine d’Érasme du vers d’Aristophane, muscas depellere. Il associe à cet adage le terme ← 614 | 615 → poétique flabris (v. 5), attesté dès Lucrèce, fréquent également chez Ambroise et Apulée.1412 Celui-ci est marié à l’adjectif operosis, caractérisé par le suffixe d’intensification -osus. Pour éloigner les mouches, les Grecs utilisent un instrument, appelé μυιοσόβη,1413 tandis que les Latins parlent du muscarium.1414 Chez Martial, alors qu’un jeune esclave se sert d’une myrtea virga pour chasser les mouches, le flabellum, l’éventail, est mentionné au vers précédent.1415 En latin classique, seul flabellum, le diminutif de flabrum, est utilisé dans le sens d’« éventail ». Chez Isidore de Séville et dans une fable du Romulus, il désigne spécifiquement un « chasse-mouches ».1416 Alciat pourrait donc avoir façonné l’expression flabris operosis, en s’inspirant de l’épigramme de Martial et créé une périphrase pour le chasse-mouches agité en vain. Une fois de plus, le rapprochement avec l’adage met en valeur la pointe satirique de l’emblème. Alciat laisse en effet entendre que les détracteurs sont semblables à des mouches importunes et qu’il ne sert à rien de les chasser.

Le voile se lève sur l’identité d’un detractor

Plusieurs emblèmes, même en ne se limitant qu’à ceux de notre corpus, trahissent des intentions satiriques et ironiques de la part d’Alciat vis-à-vis de certains individus dont les défauts sont raillés par des comparaisons avec les animaux. Dans certains cas, Alciat vise une cible plus précise, tout en prenant soin de dissimuler son identité sous un pseudonyme de préférence ridicule et chargé de sous-entendus, comme Oenocratès, dans l’emblème 142 Aemulatio impar. L’anonymisation constitue un ← 615 | 616 → procédé habituel de la satire à la Renaissance, comme nous l’avons déjà souligné plus haut.1417 Dans le cas de notre emblème In detractores, nous pouvons, grâce à la correspondance d’Alciat, comprendre le processus de création de l’emblème et satisfaire notre curiosité, en levant le voile sur l’identité de la cible visée.

En 1540, André Alciat enseigne à Bologne où il jouit d’une très bonne réputation, comme en témoignent les efforts des Réformateurs bolonais pour le retenir dans leur université.1418 Son séjour ne fut néanmoins pas aussi paisible qu’il aurait pu l’escompter. Francesco Florido Sabino,1419 professeur de latin et de grec, avait attaqué le style du latin des juristes humanistes, en particulier du « triumvirat », Zasius, Budé et Alciat, dans un livre publié en 1537.1420 Dans une lettre du 11 février 1540, Alciat fait part de ses rancœurs à son ami bâlois B. Amerbach. Il y cite l’épigramme, devenue en 1546 l’emblème In detractores, et expose les circonstances exactes qui ont présidé à sa composition :

est hic Floridus ille de quo scribis, agit enim παιδωτήν in nobilis cuiusdam viri aedibus relatumque mihi fuerat in me eum scripsisse, nec quicquam id mihi curae fuerat. nunc cum intellexerim etiam in Zasium saevisse, incipio hominem odio habere speroque facturum, ut impune id non ferat, non quidem mea causa, sed Zasiana. miserat scribligines suas ad Gryphium, ut eas Lugduni excuderet, at ille, ubi vidit Zasium ipsum et Budaeum meque tam male indigneque haberi, remissit librum negavitque se eo modo impressurum. arbitror nunc istuc mississe ad aliquem typographum indeque coepisse eius nomen tibi cognitum esse. sed haec ego susque deque fero. non potui tamen abstinere quin ulciscerer rabulam epigrammate, quod ad te mitto cum Zasiano. […] ← 616 | 617 →

Zasii Budaei Alciati apologeticum in Ranciscum olidum

Audent flagriferi matulae stupidique magistri

 bilem in nos olidi pectoris evomere.

reddemus ne vicem opprobriis ? sed nonne cicadam

 ala una obstreperam corripere istud erit ?

quid prodest muscas operosis pellere flabris ?

 negligere est satius, quod nequeas regere.1421

Dans la version de l’épigramme transmise par cette lettre, Alciat révèle l’identité du « détracteur » à mots couverts Ranciscum olidum, en jouant sur les mots, le nom propre Franciscum et l’adjectif rancidus, rance ou fétide, afin de suggérer l’odeur nauséabonde répandue par ses écrits. Le texte de cette première version de l’épigramme présente de nombreuses variantes par rapport à celui de l’emblème, notamment le passage du pluriel de majesté in nos au singulier in me (v. 2) et reddemus/reddam (v. 3). Au lieu de impurus (v. 2), corrompu, probablement un souvenir des Philippiques de Cicéron, figurait dans cette première mouture, un adjectif bien plus agressif, olidus, puant, qui se rencontre essentiellement chez les poètes satiriques.1422 Dans la lettre du 11 février 1540, l’épigramme est accompagnée d’une inscriptio qui dénonce, d’une façon insultante et à peine voilée, un ennemi personnel ← 617 | 618 → d’Alciat, cité nommément dans la lettre qui précède, alors que l’emblème a été publié en 1546, sous le titre de In detractores. Le changement de l’inscriptio confère à l’emblème une portée universelle et supprime le lien avec le destinataire réel de la pointe et les circonstances défensives de la composition (Zasii, Budaei, Alciati apologeticum).

Le silence dédaigneux du sage

Le dernier vers de la subscriptio, énonçant une vérité générale, invite à l’apaisement, après le déchaînement d’insultes, sous le coup de la colère, dans le premier vers : « Il vaut mieux ignorer ce que l’on ne peut faire disparaître. » Dans une lettre adressée à Érasme,1423 Alciat fait l’éloge de son correspondant qui, grâce au renom de ses œuvres et au crédit dont il jouit auprès des érudits, peut rester muet face aux attaques de ses détracteurs. Il évoque, à titre d’exemple, le cas des Pères de l’Église qui, s’ils subissaient une injure personnelle, calomnieuse et injustifiée, ne daignaient pas y répondre. Ainsi, il n’existe aucune apologie de Cyprien de Carthage contre ses adversaires qui le surnommaient, par antiphrase, Coprianus (de κόπρος, le fumier), et saint Jérôme se contenta de sa seule bonne conscience face aux accusations mensongères portées contre lui.1424 Tout en prodiguant ces encouragements et mises en garde, Alciat fait référence à l’adage Iritare crabrones, « Irriter les frelons »,1425 qui n’est pas sans rappeler les deux autres adages évoqués dans la subscriptio faisant aussi intervenir des insectes importuns : ← 618 | 619 →

compressine ideo sunt aemuli tui ? nihil minus, perinde ac crabrones cum irritantur.1426

Cette lettre développe plus longuement la réflexion sur l’attitude à adopter face aux critiques et aux calomnies, et apporte une réponse à la question centrale posée dans l’emblème : « Quid faciam ? Reddamne vicem ? » Alciat semble avoir mis en pratique les bons conseils prodigués à Érasme, en transformant son épigramme très agressive et injurieuse en un emblème, certes ironique, mais destiné à corriger le vice, sans attaquer la personne. La référence, dans la version initiale de l’inscriptio, aux critiques dont il avait été la cible, avec ses collègues Zasius et Budé, disparaît au profit d’un titre plus conventionnel1427 qui vise une catégorie de personnes ou plutôt leur vice, bien que nous ne puissions acquérir l’entière certitude que cette modification réponde bien à la volonté de l’auteur et non à la liberté de son éditeur.

Conclusion

Une lettre d’Alciat à son ami bâlois Boniface Amerbach, datée de 1540, cite une épigramme devenue l’emblème In detractores dans l’édition vénitienne de 1546, et nous apprend les circonstances de sa composition. Entre ces deux dates, la virulence de l’attaque est atténuée, le titre et le texte de la subscriptio sont modifiés. L’allusion à la cible visée ici, un certain Francesco Florido Sabino, qui avait reproché à Alciat et à ses deux amis juristes, Ulrich Zasius et Guillaume Budé, leur mauvais style latin, disparaît. Le nouveau titre de l’emblème In detractores ne s’en prend plus qu’au vice lui-même, sans attaque nominale et confère ainsi à l’emblème une portée plus universelle. La subscriptio s’ouvre par une série d’expressions injurieuses qui écorchent à vif les detractores, bêtes et méchants, en les traitant de flagriferi, un adjectif ← 619 | 620 → rare emprunté à Ausone, de matulae ou « pot de chambre », une insulte tirée d’une comédie de Plaute et de magistri stupidi. Ce premier distique très incisif est agrémenté d’une allusion aux Philippiques de Cicéron dont il garde le ton ironique. Dans les deux vers suivants, Alciat feint un débat intérieur, en se demandant que faire face à de tels personnages. À travers deux questions oratoires, il les compare, tantôt à la cigale bavarde de l’adage érasmien Cicadam ala corripuisti, métaphore du poète médisant qui, prenant prétexte de toute querelle, chante toujours plus fort et répand sa bile dans ses vers, tantôt aux mouches de l’adage Muscas depellere, insolentes, importunes et stupides, qu’il ne sert à rien de chasser. Face aux critiques ineptes et aux calomnies, la seule attitude à adopter est de les ignorer. Telle est la leçon morale à tirer de cet emblème satirique.