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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema CLXV Inanis impetus

Emblema CLXV Inanis impetus

Emblème 165 Un vain effort

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Lunarem noctu, ut speculum, canis inspicit orbem

 seque videns alium1428 credit inesse canem,

et latrat ; sed frustra agitur vox irrita ventis

 et peragit cursus surda Diana suos. ← 620 | 621 →

Tit. : CLAUD. rapt. Pros. 1,74-75 ; CIC. Dom. 64 ; ERASMUS, Adag. 2708 (ASD II,6 p. 486) 1 ut speculum : PLU. Moralia 920f 3 irrita ventis : CATULL. 64,142.

Pendant la nuit, un chien regarde le disque de la lune, comme un miroir, et tandis qu’il s’y voit lui-même, il croit qu’il y a un autre chien et aboie ; mais sa voix sans effet est emportée en vain par les vents et Diane, lui faisant la sourde oreille, poursuit sa course.

Picturae

L’emblème, paru pour la première fois dans l’édition aldine de 1546, y est accompagné d’une gravure focalisée sur les deux protagonistes de la subscriptio. Le chien, que le collier distingue d’un loup, aboie en direction d’un croissant de lune. Dans les éditions lyonnaises, l’artiste déploie plus d’inventivité. La lune, dotée d’un profil anthropomorphique, et quelques étoiles éclairent un paysage plongé dans l’obscurité, composé d’arbres, d’un pont et de maisons, tandis qu’un chien s’élance vers l’astre lumineux en aboyant, dressé sur ses pattes arrière. La pictura de l’édition de Padoue reprend les mêmes éléments principaux, mais simplifie le décor. Le chien semble prêt à bondir et aboie en regardant la lune au visage humain qui perce les nuages de ses rayons, entourée de quelques étoiles.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio de l’emblème Inanis impetus raconte une simple anecdote sans en donner d’interprétation. Un chien aperçoit son reflet dans la lune, comme dans un miroir, et, persuadé qu’il se trouve face à un adversaire, se met à gronder. La lune, indifférente à ses vains aboiements, continue imperturbablement sa course céleste. Le lecteur est invité à déduire par lui-même de ce récit une morale ou une vérité générale, en s’aidant de l’inscriptio Inanis impetus, possible allusion à l’adage Inanis conatus,1429 à ← 621 | 622 → un passage de Cicéron où l’orateur raille « la fureur brisée »1430 de son adversaire ou à un vers de Claudien sur la force impétueuse de Borée, contrecarrée par les portes d’airain du palais d’Éole.1431 Dans les deux derniers cas, l’idée-clé est que la colère se déchaîne sans résultat. Dans le premier distique, les hyperbates lunarem/orbem et alium/canem pourraient renforcer l’impression de la distance immense qui sépare le chien de la lune. Les sonorités plutôt douces du début de l’épigramme suggèrent l’atmosphère paisible de la nuit : « Lunarem noctu, ut speculum […]. » Dans le second distique, la position métrique de l’expression et latrat (v. 3), marquée par une succession de spondées, semble souligner les aboiements du chien qui résonnent en vain dans le silence de la nuit :

[…] et latrat ; // sed frustra agitur vox irrita ventis

 et peragit cursus surda Diana suos.

L’anaphore du et et la répétition des mots de la même famille, agitur et peragit, contribuent aussi à opposer les cris de l’animal à l’indifférence de Diane. Alciat pourrait y avoir associé la fin d’un vers de Catulle, tiré d’un contexte qui présente quelque analogie avec la situation du chien de notre emblème. En effet, les plaintes d’Ariane abandonnée par Thésée et ses amers reproches sont « autant de vaines paroles que les vents dissipent dans les airs » :

[…] quae cuncta aerii discerpunt irrita venti.1432

Le miroir de la lune

L’allusion au miroir de la lune (v. 1) semble provenir du petit traité de Plutarque, sous forme de dialogue, Περὶ τοῦ ἐμφαινομένου ← 622 | 623 → πρόσωπου τῷ κύκλῳ τῆς σελήνης ou De facie in orbe lunae. Probablement mutilé en son début, il réunit des connaissances scientifiques sur la lune dans l’Antiquité. Plutarque s’y interroge « à propos du visage qui apparaît dans le disque de la lune » et rapporte, parmi les explications proposées, la théorie de Cléarque. Ce dernier aurait prétendu que « ce que nous appelons le visage est une image réfléchie dans un miroir et un reflet de la grande mer qui apparaît dans la lune ».1433 Plus loin, il ajoute que la pleine lune constitue le plus pur et le plus lisse des miroirs.1434 Or, Plutarque s’attache à réfuter cette opinion à la suite d’Aristote, en s’appuyant sur la géométrie et les principes de l’optique. Alciat semble donc s’inspirer du contenu de ce dialogue. La périphrase lunarem orbem (v. 1) pourrait d’ailleurs rappeler le titre du traité grec, τῷ κύκλῳ τῆς σελήνης. En revanche, le thème du chien qui se mire dans la lune semble être une invention de notre auteur.

Un caractère de chien

L’Antiquité connaissait plusieurs races de chiens, sans doute l’un des plus anciens animaux domestiqués, utilisé pour la chasse, la garde des troupeaux ou des maisons. Sa familiarité avec l’homme le fait souvent figurer dans les proverbes ou les fables. Il est perçu comme un compagnon fidèle et vigilant,1435 à l’image d’Argos, le chien d’Ulysse. Il est aussi reconnu pour son intelligence.1436 À l’inverse, beaucoup de témoignages littéraires révèlent la face d’ombre du chien : sa voracité, sa hargne ← 623 | 624 → et son caractère éhonté.1437 En grec comme en latin, son nom est lancé comme une insulte chargée de mépris, adressée autant à des femmes qu’à des hommes.1438 Saint Jérôme désigne plus particulièrement ses détracteurs en utilisant l’expression canino dente.1439 Le surnom de « chien » donné aux philosophes cyniques comporte de même une connotation négative, en lien avec leur agressivité, leur insolence et leur saleté semblables à celles de l’animal.1440 Parmi le corpus d’emblèmes consacrés à des animaux, le chien joue également le rôle principal dans l’emblème 175 Alius peccat, alius plectitur qui présente de lui un portrait guère plus enviable.1441 La cible que vise ici Alciat devrait ainsi emprunter au chien ses traits de caractère les plus sombres.

Un appel à la patience

Dès les éditions lyonnaises de M. Bonhomme et G. Rouille, le classement thématique range cet emblème dans la section Hostilitas, de même que l’emblème précédent In detractores, et contribue ainsi à en orienter son interprétation. Dans un passage de la Bifiloedoria, une œuvre satirique de jeunesse, Alciat écrivait que son maître d’école Giovanni Vincenzo Biffi ← 624 | 625 → aboyait contre lui, « comme un chien qui aboie à minuit à l’orbe étincelant de Phébé ».1442 L’usage de cette même image confirme le sens satirique de notre emblème.

Le chien, dont la réputation dans l’Antiquité comportait de nombreux aspects négatifs, aboie contre la lune.1443 Il pourrait représenter, comme dans l’emblème précédent, un detractor dont les médisances, les critiques insolentes, les insultes et les calomnies bruyantes, laissent de marbre l’honnête homme, qu’une distance égale à celle du chien et de la lune sépare d’un tel individu. Ce chien manque de jugement critique et est incapable de reconnaître son reflet. Il est aussi prompt à l’attaque, dès qu’il se trouve en présence d’un rival. La leçon à déduire de l’anecdote se rapproche sans doute de la sentence finale de la subscriptio In detractores : l’homme sage ne se laissera pas impressionner par les aboiements de ses adversaires ignorants, ni emporter par une inutile colère, mais se contentera de garder le silence. Le titre de l’emblème Inanis impetus semble posséder un double sens. Il peut se référer aussi bien aux attaques sans effet du détracteur qu’à une mise en garde adressée à l’honnête homme dont la colère serait vaine contre des adversaires stupides et insolents. L’attitude que conseille la subscriptio tend à réaliser l’idéal stoïcien. Ainsi, Sénèque, dans le De ira, recommande au sage de ne pas s’abaisser à rendre la pareille lorsqu’il subit des injures :

at enim ira habet aliquam voluptatem et dulce est dolorem reddere. minime ; non enim ut in beneficiis honestum est merita meritis repensare, ita iniurias iniuriis. illic vinci turpe est, hic vincere.1444 ← 625 | 626 →

Conclusion

Le titre de l’emblème Inanis impetus rappelle l’adage Inanis conatus, un vers de Claudien ou un passage de Cicéron et se réfère probablement au comportement du chien décrit dans la subscriptio. Un chien naïf voit son reflet dans la lune, mais, persuadé qu’il se trouve opposé à un autre chien, aboie contre cet ennemi imaginaire. Or, tous ses efforts demeurent vains et la lune poursuit sa course imperturbable. L’écart entre les deux protagonistes, entre le silence de la nuit et les aboiements du chien, sont mis en valeur par des figures de style. Alciat se réfère au petit traité de Plutarque sur le visage qui apparaît dans le disque lunaire où est exposée l’idée que la lune ressemble à un miroir. Le lecteur est invité à déduire de ce récit, dépourvu d’interprétation symbolique ou de vérité générale, une leçon morale. Dans l’Antiquité, le chien, fidèle compagnon des hommes, est aussi perçu négativement en raison de son caractère éhonté et agressif. Sans doute faut-il voir dans cet emblème une mise en garde semblable à celle de l’emblème In detractores. Cette image du chien aboyant à la lune remonte à la jeunesse d’Alciat où elle désignait le maître d’école G. Biffi, dont il ne daignait pas répondre aux attaques. De fait, le sage devrait, telle la lune qui fait la sourde oreille aux cris incessants du chien, rester indifférent aux critiques et aux médisances de ses adversaires stupides. ← 626 | 627 →

Emblema CLXVII In eum qui truculentia suorum perierit1445

Emblème 167 Sur celui qui meurt par la cruauté des siens

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Delphinem1446 invitum me in littora compulit aestus,

 exemplum, infido quanta pericla mari.

nam si nec propriis Neptunus parcit alumnis,

 quis tutos homines navibus esse putet ?

1-4 : AP 7,216 2 infido…mari voir LUCR. 2,557.

La marée m’a rejeté malgré moi sur le rivage, moi, un dauphin, comme exemple des nombreux dangers que recèle la mer déloyale. En effet, si Neptune n’épargne pas ses propres enfants, qui pourrait s’imaginer que les hommes soient en sécurité sur leurs bateaux ?

Picturae

Dès l’édition princeps du 28 février 1531, le schéma iconographique semble bien établi et ne change que très peu dans toutes les picturae ultérieures. Un dauphin est étendu sur le rivage, tel que le décrit le premier distique, tandis qu’au loin un navire, ← 627 | 628 → dont la présence renvoie au dernier vers de l’épigramme, vogue sur la mer. Seul le paysage évolue. Les éditions de Lyon et de Padoue offrent un décor plus riche et nous montrent le malheureux animal étendu sur une plage jonchée de coquillages et surplombée par un arbre, enraciné sur la berge. La mer semble aussi plus houleuse que dans la première illustration. La pictura de l’édition parisienne accentue particulièrement la détresse du dauphin, en le plaçant couché sur le dos.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio de l’emblème In eum qui truculentia suorum perierit prend la forme d’une prosopopée. Le dauphin, allié des marins et roi des habitants de la mer, héros de l’emblème 144 Princeps subditorum incolumitatem procurans, assimilé au bon roi soucieux de la sécurité de ses sujets,1447 revient ici sur le devant de la scène en tant que victime de la cruauté des flots. Dans le premier distique, le malheureux parle à la première personne du singulier et se plaint : poussé sur le rivage par la marée, il est resté prisonnier du sable et est condamné à périr sur le rivage. Il estime que sa mésaventure sert d’exemple des dangers de la mer. Dans le second distique, il lance une question oratoire qui souligne toute l’ironie de son sort. Si Neptune n’épargne pas ses propres enfants, comment pourrait-il se montrer clément envers les marins ? L’inscriptio confère au récit une portée universelle et morale. Le dauphin meurt par la faute des flots qui lui ont pourtant donné le jour et incarne tout homme qui meurt, victime de la cruauté de ses propres parents ou amis. ← 628 | 629 →

Le modèle de l’épigramme grecque

La subscriptio s’inspire directement1448 d’une épigramme grecque d’Antipater de Thessalonique et figurait déjà, dépourvue toutefois de l’inscriptio, dans la collection d’épigrammes grecques traduites en latin de J. Cornarius :1449

Κύματα καὶ τρηχύς με κλύδων ἐπὶ χέρσον ἔσυρεν1450

 δελφῖνα, ξείνοις καινὸν1451 ὅραμα τύχης.

 ἀλλ’ ἐπὶ μὲν γαίης ἐλέῳ τόπος· οἱ γὰρ ἰδόντες

 εὐθύ με πρὸς τύμβους ἔστεφον εὐσεβέες·

 νῦν δὲ τεκοῦσα θάλασσα διώλεσε. τίς παρὰ πόντῳ

 πίστις, ὃς οὐδ’ ἰδίης φείσατο συντροφίης ;1452

Le texte de l’emblème suit de près son modèle grec, bien qu’Alciat ait réduit le nombre de vers de six à quatre. Le verbe au parfait compulit (v. 1) correspond à l’aoriste ἔσυρεν, le sujet aestus à κύματα, bien qu’en grec il y ait un deuxième sujet, τρηχύς κλύδων, le complément à l’accusatif delphinum me à με δελφῖνα, le complément de lieu in littora à ἐπὶ χέρσον, malgré ← 629 | 630 → le sens légèrement différent, puisque χέρσον désigne la terre ferme plutôt que le rivage. Alciat place, comme dans l’épigramme d’Antipater de Thessalonique, le personnage principal, le dauphin, en évidence en tête de vers. Il lui adjoint cependant l’adjectif épithète invitum (v. 1), absent en grec, et souligne ainsi son rôle de victime impuissante. Il conserve l’usage de la première personne, comme pour attirer la pitié du lecteur sur le sort de l’innocent. En revanche, il prend plus de liberté dans la seconde partie du pentamètre (v. 2), en remplaçant ὅραμα par exemplum et en ajoutant la subordonnée interrogative indirecte infido quanta pericla mari. Il insiste davantage sur la cruauté de la mer en lui attribuant le qualificatif infidus, déloyal, sans doute une réminiscence d’une formule lucrétienne tirée d’un contexte similaire.1453 Il passe sous silence les deux vers centraux de l’épigramme d’Antipater de Thessalonique, en omettant de mentionner la pitié des passants envers le dauphin échoué et le tombeau qu’ils lui ont dressé. Si le sens général du troisième distique n’est guère altéré, Alciat procède toutefois à d’importantes modifications au point de vue structurel et lexical (v. 3-4). Il remplace la subordonnée relative introduite par ὃς par une subordonnée conditionnelle, il ajoute le verbe putet, suivi d’une proposition infinitive. Le pronom interrogatif quis se substitue à l’adjectif τίς, accompagné de πίστις. Bien que le verbe parcit corresponde à φείσατο et le pluriel propriis alumnis au singulier ἰδίης συντροφίης, le sujet n’est plus la mer mais sa personnification, Neptune, le dieu marin des Romains. Alors qu’en grec, il n’est question que de la confiance (πίστις) accordée à la mer, Alciat développe la même idée en évoquant le sort des marins. Il n’insiste pas sur le lien qui unit la mer au dauphin, ni ne reprend l’antithèse τεκοῦσα θάλασσα/διώλεσε : la mer ← 630 | 631 → qui a engendré le dauphin lui fait aussi perdre la vie. Le lecteur pourra en effet aisément parvenir à cette conclusion en se remémorant le modèle grec de l’épigramme latine. Le titre de l’emblème renferme d’ailleurs l’idée de cette antithèse avec le paradoxe truculentia suorum/perierit.

Conclusion

La subscriptio de l’emblème 167 prend la forme d’une prosopopée : un dauphin échoué sur le rivage raconte son malheur. La mer, qu’il croyait son alliée, se retourne contre sa progéniture et le rejette sur le rivage, signant ainsi son arrêt de mort. La subscriptio est une adaptation avec variations d’une épigramme de l’Anthologie grecque d’Antipater de Thessalonique, déjà publiée dans la collection de J. Cornarius. Elle y était toutefois dépourvue de l’inscriptio qui confère à l’emblème une portée morale plus universelle. Alciat suit fidèlement le texte grec en particulier dans le premier distique. Il réduit toutefois le nombre de vers de six à quatre, en omettant de traduire les deux vers centraux de son modèle. Il accentue la situation dramatique du dauphin et le présente comme une victime innocente des flots. La question oratoire du second distique correspond, au point de vue du sens, au troisième distique de l’épigramme grecque, en dépit des modifications apportées par Alciat, plus importantes que dans la première partie. Comme le suggère l’inscriptio, le dauphin incarne tous ceux qui périssent, victimes de la cruauté de leurs proches. ← 631 | 632 →

Emblema CLXIX A minimis quoque1454 timendum

Emblème 169 Il faut aussi se méfier des tout petits

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534 et 1536.

Bella gerit scarabaeus et hostem provocat ultro ;
 robore et inferior, consilio superat.
nam plumis aquilae clam se neque cognitus abdit,
 hostilem ut nidum summa per astra petat,
ovaque1455 confodiens prohibet spem crescere prolis :5
 hocque modo illatum dedecus ultus abit.

1-6 : AESOP. 3 (III) ; ERASMUS, Adag. 2601 (ASD II,6 pp. 395-424) ; Adag. 58 (ASD II,1 p. 170).

Le scarabée mène une guerre et va jusqu’à provoquer son ennemi ; bien qu’inférieur en force, il le surpasse en intelligence. En effet, il se cache dans les plumes de l’aigle, à son insu et sans se faire remarquer, afin de gagner le nid de son ennemi en traversant les hauteurs du ciel. En perçant ses œufs, il empêche l’espoir d’une descendance de croître : il s’en va ainsi, vengé du déshonneur qu’il a subi. ← 632 | 633 →

Picturae

Au fil des éditions, le motif des picturae conserve une certaine continuité. Toutes représentent les deux adversaires, face à face, l’aigle et le scarabée, ainsi qu’un arbre dressé tantôt à droite, tantôt à gauche de l’image. Elles n’illustrent cependant pas la seconde partie de la subscriptio, le nid de l’aigle et la destruction de ses œufs par l’insecte. Dans la première gravure, le scarabée, dont la tête est surmontée d’antennes, est posé sur une branche de l’arbre à la hauteur du rapace qui ouvre son bec et tire la langue d’un air menaçant. Les éditions parisiennes de C. Wechel reprennent ce schéma iconographique, tout en montrant le scarabée en train de voler, tandis que l’aigle se tient debout sur le sol, en déployant ses ailes. Dès l’édition de 1536, le graveur ajoute des pinces à l’insecte. Dans les éditions de Lyon, le décor s’enrichit. Le scarabée est représenté en plein vol, mais dépourvu de cornes. Au contraire, l’édition de Padoue munit l’insecte de ses armes volumineuses.

Structure et style de l’emblème

Le récit de la subscriptio illustre l’inscriptio : « Il faut aussi se méfier des tout petits. » Un aigle et un scarabée sont opposés dans une guerre sans merci. Le second vers repose sur une antithèse entre force et intelligence, soulignée par la coupe du pentamètre : « robore et inferior, // consilio superat. » Le scarabée, malgré sa petite taille et sa faiblesse, l’emporte sur l’aigle par son intelligence. Les trois vers suivants relatent le stratagème de l’insecte rusé pour venir à bout de son ennemi. Il se cache dans les plumes de l’aigle et parvient ainsi à atteindre son nid, sans se laisser voir. Alciat insiste particulièrement sur ce point, en accumulant plusieurs termes, de façon pléonastique, clam, neque cognitus, abdit (v. 3). Puis, il perce les œufs du rapace et le prive ainsi de sa descendance. Le dernier vers apporte la conclusion : le scarabée s’en retourne vengé. ← 633 | 634 →

L’aigle et le scarabée, deux adversaires inégaux ?

L’emblème 33 Signa fortium, qui s’inspire d’une épigramme de l’Anthologie grecque, décrit la tombe du héros messénien Aristomène, surmontée d’un aigle intrépide aux ailes déployées, symbole de la force et du courage du défunt.1456 Dès la plus haute Antiquité, l’aigle, dont Aristote distingue six espèces,1457 est considéré comme le messager de Zeus, le roi des dieux, et symbolise par conséquent la royauté et la puissance.1458 Plusieurs traits de son comportement suscitent l’admiration ou la crainte : son vol élevé, son cri terrifiant, ses serres acérées et son bec crochu pour déchirer les chairs, ses yeux perçants capables de repérer de très loin une proie. Or, malgré sa puissance, l’aigle, qui règne dans les cieux, est ici vaincu par la ruse d’un petit scarabée. Si les Égyptiens considéraient cet insecte comme un animal sacré, incarnation du dieu solaire, et le représentaient donc souvent sur des amulettes ou sur les sceaux des guerriers comme symbole de bravoure,1459 il était aussi considéré comme repoussant, puisqu’il naît, vit et élève ses petits dans les bouses. Le naturaliste Pline l’Ancien décrit ses ailes protégées par des élytres, ses cornes dentelées et son activité continuelle, semblable au supplice de Sisyphe, puisqu’il roule en marchant à reculons des boules d’excréments.1460 Au début de la Paix d’Aristophane, les esclaves de Trygée sont contraints de fabriquer des boules d’excréments pour nourrir le scarabée géant, « créature immonde, puante et vorace »1461 qui permettra à leur maître de rejoindre Zeus dans le ciel. La réputation du scarabée dans l’Antiquité est donc assez ← 634 | 635 → ambiguë, tantôt vénéré comme un dieu, tantôt méprisé comme une créature hideuse.

L’aigle et le scarabée, une fable ésopique à succès

La subscriptio s’inspire principalement d’une fable ésopique très largement répandue, comme en témoignent les nombreuses allusions chez Aristophane et Lucien, et qui devint même proverbiale.1462 Alciat ne respecte cependant pas très scrupuleusement la trame du récit. La fable, bien plus longue que l’emblème, est transmise en plusieurs versions et fait intervenir, outre l’aigle et le scarabée, des personnages absents de la subscriptio, le lièvre et Zeus. Voici la version transmise dans l’édition aldine de 1505 :

λαγωὸς ὑπ’ ἀετοῦ διωκόμενος πρὸς κοίτην κανθάρου κατέφυγε δεόμενος ὑπ’ αὐτοῦ σωθῆναι. ὁ δὲ κάνθαρος ἠξίου τὸν ἀετὸν μὴ ἀνελεῖν τὸν ἱκέτην ὁρκίζων αὐτὸν κατὰ τοῦ μεγίστου Διὸς ἦ μὴν μὴ καταφρονῆσαι τῆς μικρότητος αὐτοῦ. ὁ δὲ μετ’ ὀργῆς τῇ πτέρυγι ῥαπίσας τὸν κάνθαρον τὸν λαγωὸν ἁρπάσας κατέφαγεν. ὁ δὲ κάνθαρος τῷ ἀετῷ συναπέπτη ὡς τὴν καλιὰν τούτου καταμαθεῖν. καὶ δὴ προσελθὼν τὰ ὠὰ τούτου κατακυλίσας διέφθειρε. τοῦ δὲ δεινὸν ποιησαμένου, εἴ τις τοῦτο τολμήσειε, κἀπὶ μετεωροτέρου τόπου τὸ δεύτερον νεοττοποιησαμένου κἀκεῖ πάλιν ὁ κάνθαρος τὰ ἴσα τοῦτον διέθηκεν. ὁ δὲ ἀετὸς ἀμηχανήσας τοῖς ὅλοις ἀναβὰς ἐπὶ τὸν Δία—τούτου γὰρ ἱερὸς λέγεται—τοῖς αὐτοῦ γόνασι τὴν τρίτην γονὴν τῶν ὠῶν ἔθηκεν τῷ θεῷ ταῦτα παραθέμενος καὶ ἱκετεύσας φυλάττειν. ὁ κάνθαρος δὲ κόπρου σφαῖραν ποιήσας καὶ ἀναβὰς ἐπὶ τοῦ κόλπου τοῦ Διὸς ταύτην καθῆκεν. ὁ δὲ Ζεὺς ἀναστὰς ἐφ’ ᾧ τὴν ὄνθον ἀποτινάξασθαι καὶ τὰ ὠὰ διέρριψεν ἐκλαθόμενος· ἃ καὶ συνετρίβη πεσόντα. μαθὼν δὲ πρὸς τοῦ κανθάρου, ὅτι ταῦτ’ ἔδρασε τὸν ἀετὸν ἀμυνόμενος, οὐ γὰρ δὴ τὸν κάνθαρον ἐκεῖνος μόνον ἠδίκησεν ἀλλὰ καὶ εἰς τὸν Δία αὐτὸν ἠσέβησε, πρὸς τὸν ἀετὸν εἶπεν ἐλθόντα κάνθαρον εἶναι τὸν λυποῦντα καὶ δὴ καὶ δικαίως λυπεῖν. μὴ βουλόμενος οὖν τὸ γένος τὸ τῶν ἀετῶν σπανισθῆναι συνεβούλευε τῷ κανθάρῳ διαλλαγὰς πρὸς τὸν ἀετὸν θέσθαι. τοῦ δὲ μὴ πειθομένου ἐκεῖνος εἰς καιρὸν ἕτερον τὸν τῶν ἀετῶν μετέθηκε νεοττόν, ἡνίκα ἂν μὴ φαίνωνται κάνθαροι. ὁ ← 635 | 636 → μῦθος δηλοῖ μηδενὸς καταφρονεῖν λογιζομένους, ὅτι οὐδείς ἐστιν, ὃς προπηλακισθεὶς οὐκ ἂν δυνηθείη ἑαυτῷ ἐπαμῦναι.1463

Outre les différences qui apparaissent au premier coup d’œil, à savoir la longueur du récit et le nombre de protagonistes, d’autres divergences plus profondes éloignent la subscriptio de la fable. Alors qu’Ésope commençait par exposer le motif de la vengeance du scarabée, Alciat ne mentionne pas le lièvre, pourchassé puis dévoré par l’aigle, sous les yeux du scarabée. Il se contente de résumer la situation, en disant seulement que le scarabée menait la guerre à l’aigle et dans la conclusion évoque la vengeance de l’insecte. Au lecteur donc de reconstituer les lacunes, en se fondant sur le récit ésopique bien connu. Il rappelle cependant le mépris de l’aigle pour la petitesse de l’insecte (καταφρονῆσαι τῆς ← 636 | 637 → μικρότητος αὐτοῦ), par la formule robore inferior (v. 2), qu’il oppose à son intelligence, consilio superat (v. 2). Il ne souligne pas la cruauté de l’aigle. Le texte d’Ésope n’est pas très explicite sur la manière dont le scarabée atteint le nid de l’aigle. Il suggère que « le scarabée a volé avec l’aigle ».1464 Tout en le présentant comme encore plus faible, incapable même de voler, Alciat lui attribue une stratégie bien plus élaborée et affirme qu’il s’est caché dans son plumage. Le mode de destruction des œufs diffère également, puisque chez Ésope, le scarabée les roule et les fait tomber du nid, tandis que, dans la subscriptio, il les perce (confodiens v. 6). Étant donné la réduction drastique du nombre de lignes, Alciat ne fait pas intervenir Zeus et omet par conséquent de raconter que le scarabée s’est montré plus rusé que le dieu lui-même. La fable ésopique apporte une explication étiologique à la saison de la ponte de l’aigle, séparée de celle où apparaissent ses adversaires. En omettant cette explication étiologique, Alciat recentre la fable sur la vérité générale énoncée dans l’epimythium, résumée dans l’inscriptio, dont l’histoire de l’aigle grand et puissant, vaincu par un minuscule et rusé scarabée constitue une allégorie.

Les Adages d’Érasme

L’adage Scarabeus aquilam quaerit d’Érasme de Rotterdam amplifie la fable ésopique de l’aigle et du scarabée et lui donne une interprétation morale beaucoup plus ciblée.1465 En effet, dans ce très long adage, Érasme se livre à une satire féroce de la royauté. Il décrit l’apparence de l’aigle, en insistant sur ses serres, son bec recourbé, son comportement de rapace assoiffé de sang, né pour les combats, les rapines et les pillages, son cri redoutable, son regard perçant, sa cruauté lorsqu’il lacère les entrailles de ses proies.1466 Peu à peu la description du rapace cède la place au portrait du prince cruel et du roi tyrannique ← 637 | 638 → pour ne faire plus qu’un. Au contraire, le scarabée, bien qu’il semble en apparence sale et honteux, est néanmoins perçu positivement, comme un animal pur, sage, patient, bien armé, digne d’être comparé à un fortis imperator.1467 Érasme interprète ensuite la fable ésopique en soulignant l’opposition nette entre les deux adversaires qui symbolisent le mauvais et le bon roi. Il affirme que l’aigle ne se comporte pas comme un véritable princeps, puisqu’il ne respecte pas la prière d’un suppliant et ne fait preuve d’aucune pitié. Le scarabée s’oppose à lui avec courage, en prenant la défense du faible et innocent lièvre. Au terme de son développement, l’humaniste revient, de façon surprenante, sur la leçon à tirer de la fable ésopique, en dépeignant cette fois-ci le scarabée sous les traits de l’ennemi dont il faut se méfier malgré sa petitesse, alors que dans le reste de l’adage, il l’avait présenté comme un héros dans sa lutte contre l’aigle.1468 Il devient le symbole des individus médiocres, prêts à nuire aux hommes respectables :

admonet autem apologus non esse cuiquam contemnendum hostem quamvis infima fortuna. sunt enim homunculi quidam, infimae quidem sortis, sed tamen malitiosi, non minus atri quam scarabei neque minus putidi neque minus abiecti, qui tamen pertinaci quadam ingenii malitia, cum nulli omnino mortalium prodesse possint, magnis etiam saepenumero viris facessant negocium. territant nigrore, obstrepunt stridore, obturbant foetore, circumvolitant, haerent, insidiantur, ut non paulo satius sit cum magnis aliquando viris simultatem suscipere quam hos lacessere scarabeos, quos pudeat etiam vicisse quosque nec excutere possis neque conflictari cum illis queas, nisi discedas contaminatior.1469 ← 638 | 639 →

Cette dernière interprétation qui ne fait pas allusion au pouvoir du roi et du tyran, semble plus proche de celle de l’emblème. En effet, Alciat ne s’inspire pas de la satire érasmienne sur le pouvoir des princes, mais s’en tient à une interprétation plus générale de la fable, plus proche du modèle grec initial. Il vise les inimitiés personnelles et engage à se méfier d’individus mesquins et pitoyables, mais néanmoins capables de nuire. Il pourrait aussi s’être inspiré, dans le second vers de la subscriptio, d’un autre adage, Cantharo astutior, où Érasme résume la fable ésopique, en opposant la faiblesse du scarabée et sa victoire finale grâce à son intelligence :

mihi vero propius videtur, si referatur ad animantis naturam et ad apologum Aesopicum, quo narratur, quemadmodum scarabeus tanto aquila inferior viribus tamen ingenio superavit avium omnium reginam.1470

Alciat utilise certains termes cités par Érasme, l’adjectif inferior, mais robore au lieu de viribus et le verbe superat, mais consilio au lieu de ingenio. Ces similitudes textuelles tendent à démontrer qu’Alciat connaissait effectivement cet adage.

Conclusion

Cet emblème met aux prises deux adversaires inégaux en apparence, un aigle puissant, messager de Zeus, et un scarabée insignifiant, créature sale et puante, vivant dans les excréments. Or, l’insecte, certes faible, se révèle très rusé. Il parvient à atteindre le nid de son ennemi en se cachant sous ses plumes et à se venger en détruisant ses œufs. Alciat semble avoir mêlé plusieurs ← 639 | 640 → sources, en premier lieu, la fable ésopique, qu’il réduit considérablement et recentre sur la vérité générale, en laissant de côté sa valeur étiologique. Il ne mentionne ni le lièvre, ni Zeus, ne dépeint pas l’aigle sous les traits d’un tyran impitoyable et attribue au scarabée une ruse bien plus élaborée que dans le modèle grec. Il s’inspire également de deux adages d’Érasme qui se réfèrent à cette fable, soit au point de vue textuel, soit au point de vue thématique. Il ne s’inscrit toutefois pas dans la même ligne qu’Érasme, qui se livre à une satire féroce de la royauté dans l’adage Scarabeus aquilam quaerit, mais reste plus proche de l’epimythium de la fable d’Ésope qui engage à ne mépriser aucun adversaire aussi petit et faible soit-il. Alciat pourrait viser dans cet emblème, tout comme Érasme le suggère à la fin de l’adage Scarabeus aquilam quaerit, les individus méprisables, sombres et puants comme des scarabées, mais néanmoins capables de causer du tort aux grands hommes, symbolisés par l’aigle majestueux.

Emblema CLXX Obnoxia infirmitas

Emblème 170 La faiblesse est vulnérable

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 640 | 641 →

Pisciculos aurata rapit medio aequore sardas,

 ni fugiant pavidae summa marisque petant.

ast ibi sunt mergis fulicisque voracibus esca.

 eheu, intuta manens undique debilitas.

1 pisciculos…sardas : ISID. Orig. 12,6,38 medio aequore : VERG. Aen. 6,342 ; Georg. 1,361 ; OV. Met. 14,548 ; AUSON. XVI,36 2 fugiant pavidae : OV. Met. 9,580 ; Hal. 98 3 mergis fulicisque : OV. Met. 8,625 mergis…esca : VARRO Ling. 5,13,78.

La daurade entraîne au milieu des flots les petites sardines, à moins qu’effrayées, elles ne s’enfuient et ne gagnent la surface de la mer. Mais, là-haut, elles servent de nourriture aux plongeons et aux foulques voraces. Hélas, la faiblesse demeure partout exposée au danger.

Picturae

L’emblème Obnoxia infirmitas n’est publié qu’à partir des éditions lyonnaises de M. Bonhomme et G. Rouille. La variété des picturae est donc limitée. Toutes observent le même schéma iconographique et illustrent parfaitement le texte. Dans les flots, un grand poisson, la daurade, dévore les petites sardines, tandis qu’au-dessus, deux oiseaux s’apprêtent à plonger pour les saisir dans leur bec, lorsqu’elles atteindront la surface. Les images des éditions de Lyon s’efforcent toutefois de distinguer les deux volatiles (v. 3) par leur couleur.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème Obnoxia infirmitas résume la situation des petites sardines, faibles et sans défense, à la merci de nombreux ennemis, la daurade et les oiseaux marins voraces, plongeons et foulques. Les malheureuses ne peuvent leur échapper où qu’elles aillent, dans les profondeurs comme à la surface des eaux. Les trois premiers vers décrivent les dangers qui les menacent, tandis que le quatrième y apporte une conclusion morale, sous forme de sentence, paraphrase de l’inscriptio : « La faiblesse demeure partout exposée au danger. » Certaines expressions rappellent des vers classiques de Virgile, d’Ovide ou d’Ausone, comme ← 641 | 642 → l’alliance medio aequore (v. 1)1471 ou fugiant pavidae (v. 2),1472 tandis que l’association des deux oiseaux, mergis fulicisque (v. 3) fait clairement écho aux Métamorphoses d’Ovide.1473

Les sardines et leurs ennemis dans les flots

Deux espèces de poissons sont mentionnées dans cet emblème : la sardine et la daurade. Le latin classique distingue la sarda, une espèce de thon, de la sardina, la sardine,1474 un petit poisson, souvent apprêté en salaisons.1475 Or, Alciat semble confondre les deux dénominations et appelle les sardines, pisciculos sardas, sans doute influencé par un passage d’Isidore de Séville qui les nomme côte à côte :

civitas Syriae, quae nunc Tyrus dicitur, olim Sarra vocabatur a pisce quodam qui illic abundat, quem lingua sua sar appellant ; ex quo derivatum est huius similitudinis pisciculos sardas sardinasque vocari.1476

Isidore de Séville explique l’origine du nom sarda, tiré du mot sar, la sardine dans la langue des habitants de Tyr, ville de Syrie autrefois appelée Sarra à cause de l’abondance de ce poisson dans ses environs. Il utilise, à cette occasion, les termes exacts d’Alciat, pisciculos sardas (v. 1). Les sardines ont à craindre plusieurs prédateurs redoutables autant dans les eaux que dans les airs. La daurade,1477 aurata ou orata dans la langue plus vulgaire, a reçu son nom d’une tache dorée entre ses yeux, comme ← 642 | 643 → le relèvent les étymologistes latins.1478 Ovide, dans les Halieutiques,1479 et Pline l’Ancien, dans l’Histoire naturelle,1480 la cite sous son nom grec de χρύσοφρυς, en référence à la bande dorée qui orne son front, semblable à des sourcils. La daurade, très répandue en Méditerranée et élevée par les Romains pour sa chair délicate, se nourrit essentiellement de coquillages et de petits poissons,1481 dont les sardines.

…et leurs ennemis dans les airs

Si l’expression mergis fulicisque (v. 3) dérive sans aucun doute des Métamorphoses d’Ovide, encore reste-t-il à savoir à quelles sortes d’oiseaux nous avons affaire. En effet, dans l’Antiquité, il règne une certaine confusion dans les sources littéraires et il est bien difficile d’identifier précisément le mergus, autrement que comme un oiseau marin plongeur.1482 Il pourrait s’agir autant du cormoran que des goélands, des mouettes, des sternes ou des puffins, selon les textes pris en considération et selon les auteurs.1483 Le régime alimentaire de toutes ces différentes espèces, composé de poissons et crustacés, s’accorde parfaitement avec celui des mergi de l’emblème qui guettent les sardines au creux des vagues. De même, les auteurs antiques soulignent leur grande voracité1484 et, dans la subscriptio, ils sont précisément qualifiés de voracibus (v. 3). L’étymologie de son nom, en ← 643 | 644 → revanche, est parfaitement limpide et renvoie au verbe mergere, comme l’affirme Varron :

mergus, quod mergendo in aquam captat escam.1485

Ce passage pourrait d’ailleurs avoir influencé Alciat, puisque le troisième vers de la subscriptio se termine par le mot esca. Dans les Métamorphoses, Ovide donne une description détaillée du mergus, de son apparence, pattes fines et cou allongé, et de son comportement, un oiseau qui aime les flots et ne cesse d’y plonger.1486 Or cette description de l’apparence du mergus ne saurait s’appliquer ni au cormoran, ni au goéland, ni à la mouette, mais plutôt à un échassier. Le mystère reste donc entier.

Quant à la fulica, J. André1487 y voit, d’après la description de Pline l’Ancien,1488 la foulque macroule, dont le bec est surmonté d’une callosité frontale blanche. Cette foulque fréquente plutôt les étangs, les lacs et les cours d’eau, comme le relève également Ovide, dans le vers qui a inspiré Alciat, lorsqu’il la qualifie de palustris.1489 Cependant, rien n’est certain, puisque Virgile évoque également des marinae fulicae,1490 comme pour les distinguer des fluviales fulicae.1491 De plus, le régime alimentaire ← 644 | 645 → de la foulque macroule ne correspond guère à celui des fulicae de l’emblème, avides de sardines, puisque celle-ci se nourrit essentiellement de végétaux, d’insectes et de coquillages. Face à cette grande complexité, nous nous contenterons de traduire mergus par plongeon, en nous bornant à respecter l’étymologie, bien que le cormoran soit sans doute l’identification la plus plausible, et fulica par foulque, sans entrer en matière dans les épineuses questions zoologiques.

Une vaine quête des sources

Les commentateurs des emblèmes à la Renaissance ont avoué leur perplexité face à cet emblème, pour lequel aucune source majeure ne semble s’imposer. Dans la dernière édition, Johannes Thullius suggère une allusion à un proverbe pisces magni parvulos comedunt qui trouve son origine dans les Satires ménippées de Varron.1492 Au point de vue textuel, nous avons certes pu repérer des emprunts à Ovide, Varron et Isidore de Séville, ainsi que de possibles réminiscences d’expressions poétiques de Virgile et d’Ausone. Cependant, le thème de la faiblesse sans cesse exposée aux dangers, illustré par cette allégorie des sardines qui ne trouvent nulle part un refuge sûr contre leurs prédateurs, semble être une trouvaille d’Alciat.

Conclusion

Différents animaux marins, poissons et oiseaux, sont mis en scène dans cet emblème pour illustrer la vérité générale que la faiblesse est partout et sans cesse exposée au danger. En effet, les petites sardines servent de nourriture à la daurade, lorsqu’elles nagent en profondeur et, si elles tentent de gagner la surface des eaux, elles sont dévorées par les plongeons et les foulques. Alciat ne s’inspire pas du modèle d’une épigramme ou d’une fable, mais crée de toutes pièces, en assemblant plusieurs ← 645 | 646 → sources, cette allégorie zoologique. En effet, il marie des vers d’Ovide aux données des étymologistes, Isidore de Séville et Varron, aussi bien qu’aux connaissances générales des naturalistes sur ces différentes espèces, leur régime alimentaire et leur comportement.

Emblema CLXXIII Iusta ultio1493

Emblème 173 Une juste vengeance

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Raptabat volucres captum pede corvus in auras
  scorpion, audaci praemia parta gulae.
ast ille infuso sensim per membra veneno,
  raptorem in Stygias compulit ultor aquas.
o risu res digna : aliis qui fata parabat,5
 ipse perit propriis succubuitque dolis.

1-6 : AP 9,339 2 gulae : PLIN. Nat. 11,201 3 infuso…veneno : LUCAN. 8,691 4 Stygias…aquas : VERG. Aen. 6,374 ; CULEX 240 ; OV. Met. 3,505.

Un corbeau emporta dans les vents ailés un scorpion qu’il avait saisi dans sa patte, récompense gagnée pour son audacieux gosier. Mais lui, après avoir instillé peu à peu son venin dans les membres de son ravisseur, se vengea en ← 646 | 647 → le précipitant dans les eaux du Styx. Ô spectacle risible : celui qui réservait la mort à autrui, périt lui-même et succomba victime de ses propres ruses.

Picturae

Parmi les gravures des quatre principales éditions, nous pouvons observer l’existence de deux schémas iconographiques distincts. Dans les deux premières picturae, celles des éditions de H. Steyner et de C. Wechel, le corbeau tient dans ses pattes un scorpion, tandis qu’il survole une étendue d’eau, figurant sans doute les Stygias aquas (v. 4). Au contraire, dans les éditions de Lyon et de Padoue, l’oiseau est posé sur une branche et tient le scorpion dans son bec. Ces deux dernières illustrations ne respectent donc pas le texte de l’épigramme affirmant que l’oiseau a capturé l’insecte dans sa patte (captum pede v. 1), puis a chuté dans les flots.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio se divise en deux parties, la première narrative (v. 1-4), la seconde allégorique et morale (v. 5-6). Le corbeau imprudent et trop gourmand a capturé un scorpion et l’emporte dans les airs ; l’autre se venge en injectant son venin dans la patte de son ravisseur qui mourra, précipité dans les flots. Les rimes, auras (v. 1)/aquas (v. 4), soulignent le renversement de situation : le corbeau triomphait dans les airs et le voilà englouti dans les eaux. De même, la répétition des mots de la même famille, mis en évidence en tête de vers, raptabat (v. 1) et raptorem (v. 4), rappelle aussi que le ravisseur finit par être à son tour emporté par la mort. La conclusion moralisante est introduite par la phrase exclamative, soulignée par les allitérations, o risu res digna qui fait ressortir l’ironie tragique de son sort. En effet, celui qui projetait la perte du scorpion, est puni par sa victime et condamné à mort. La sentence finale est soulignée par des jeux sonores, l’allitération du [p], la rime intérieure à la coupe et l’antithèse aliis/propriis (v. 5-6) : « ipse perit propriis // succubuitque dolis. » L’ensemble est ponctué de quelques expressions ← 647 | 648 → attestées chez les poètes classiques, Stygias aquas (v. 4)1494 et l’ablatif absolu infuso veneno (v. 3), probable réminiscence d’un vers de Lucain.1495 Le thème de la punition bien méritée apparaît dans d’autres emblèmes. Ainsi, le sort du corbeau de notre emblème, puni de sa trop grande voracité par la mort, rejoint celui de la souris qui, poussée par la gourmandise, meurt dans l’obscur tombeau de l’huître de l’emblème 95 Captivus ob gulam.1496

Corbeau et scorpion, deux adversaires

Les deux protagonistes de l’emblème, le corbeau et le scorpion sont bien connus dans l’Antiquité et jouissent d’une mauvaise réputation. Plusieurs mythes, fables et proverbes mettent en scène le corvidé.1497 Charognard, il est souvent associé à la voracité. Ainsi, Pline l’Ancien relève la largeur de son gosier, en utilisant le terme gula, cité dans la subscriptio (v. 2).1498 Comme plusieurs autres animaux venimeux, le scorpion suscitait, quant à lui, la méfiance et la crainte. Les naturalistes Aristote et Pline avaient observé ses pinces et sa longue queue, armée d’un dard.1499 L’arthropode adopte toujours une position belliqueuse, prêt à l’attaque, la queue recourbée, le dard dirigé vers l’avant.1500 Nous ← 648 | 649 → devons à Élien une description particulièrement détaillée de sa glande à venin, située dans un léger renflement de son dard.1501 En raison de son irritabilité et de sa piqûre la plupart du temps dangereuse, il désignait, par métaphore, dans les proverbes, les hommes méchants et perfides.1502 Ici, en tant que victime, en état de légitime défense, il semble échapper à sa mauvaise réputation, bien que son attaque imprévisible et la mort lente qu’il provoque dénotent un caractère rusé et méchant.

Le modèle de l’Anthologie grecque

La subscriptio dérive d’une épigramme de l’Anthologie grecque d’Archias de Mytilène, très proche par son contenu de la fable ésopique du corbeau et du serpent, où le malheureux volatile, poussé par la faim, capture un serpent qui lui inflige une blessure mortelle.1503 La subscriptio compte le même nombre de vers que l’épigramme grecque :

Ἔν ποτε παμφαίνοντι μέλαν πτερὸν αἰθέρι νωμῶν

 σκορπίον ἐκ γαίης εἶδε θορόντα κόραξ,

ὃν μάρψων ὤρουσεν· ὁ δ’ ἀίξαντος ἐπ’ οὖδας

 οὐ βραδὺς εὐκέντρῳ πέζαν ἔτυψε βέλει

καὶ ζωῆς μιν ἄμερσεν. ἴδ’, ὡς, ὃν ἔτευχεν ἐπ’ ἄλλῳ,

 ἐκ κείνου τλήμων αὐτὸς ἔδεκτο μόρον.1504

De son modèle grec, Alciat retient les deux protagonistes, le corbeau et le scorpion, ainsi que la trame générale du récit à ← 649 | 650 → la troisième personne.1505 Dans le premier distique, le verbe ὤρουσεν correspond à raptabat (v. 1), le scorpion est rejeté au début du second vers dans les deux cas et in volucres auras (v. 1) rappelle la formule παμφαίνοντι αἰθέρι (v. 1), bien que le sens de l’adjectif diffère. La traduction latine n’est cependant guère fidèle. En effet, Alciat ne précise pas que le corbeau a repéré d’en haut le scorpion, ni ne mentionne que l’insecte est sorti de terre. Il attribue au corbeau le défaut de gourmandise et d’effronterie (audaci…gulae v. 2) dont il n’est pas question dans l’épigramme grecque. Il fait périr le corbeau d’une mort lente, soulignée par une succession de spondées et l’hyperbate (infuso…veneno v. 3), et non instantanée (οὐ βραδὺς v. 4). Dans le second distique, alors que, dans l’emblème, le scorpion instille peu à peu son venin dans les membres de l’oiseau, celui du poème d’Archias le pique uniquement à la cheville. Alciat introduit également la mention des eaux du Styx, à travers une formule fréquente dans la poésie classique, afin de suggérer habilement le destin funeste qui attend le volatile plutôt que d’affirmer nettement : « […] καὶ ζωῆς μιν ἄμερσεν ». Le dernier distique de la subscriptio renferme une morale semblable à celle de l’épigramme grecque. Cependant, au lieu de l’introduire simplement par un impératif, comme ἴδ’ chez Archias, il choisit la formule exclamative, o risu res digna (v. 5), propre à souligner l’ironie tragique de la situation. Par divers autres procédés, comme la répétition des mots raptabat/raptorem et les antithèses, soulignées par les rimes, auras/aquas, puis aliis/propriis, Alciat accentue le retournement de situation, d’une façon plus marquée que dans l’épigramme grecque. ← 650 | 651 →

Tel est pris qui croyait prendre…un proverbe à succès

La morale de la subscriptio et de l’épigramme grecque pourrait se résumer à l’expression bien connue « tel est pris qui croyait prendre » et se répète, avec quelques variantes, dans nombre de proverbes antiques, dont la plupart sont répertoriés dans les Adages d’Érasme de Rotterdam : Suo sibi hunc iugulo galdio, suo telo,1506 Incidit in foveam quam fecit1507 et Suo ipsius laqueo captus,1508 tous deux d’inspiration biblique, Turdus ipse sibi malum cacat,1509 auquel faisait allusion l’emblème 105 Qui alta contemplantur cadere, ou encore Corvus serpentem,1510 tiré de la fable ésopique et la liste pourrait sans peine encore s’allonger. Dans l’adage Cornix scorpium, traduction du proverbe Κορώνη τὸν σκορπίον,1511 Érasme propose une traduction de l’épigramme grecque d’Archias, source principale de l’emblème, très différente toutefois de celle d’Alciat.1512 D’ailleurs, aucun parallèle textuel ne permet de rapprocher l’emblème de l’adage où il est question d’une corneille et non d’un corbeau. En revanche, l’interprétation de la situation décrite par l’épigramme grecque correspond à celle de la subscriptio :

quadrat in hos, qui parant eos laedere, unde tantundem mali sint vicissim accepturi.1513 ← 651 | 652 →

Alciat va cependant plus loin et réserve un sort plus terrible au corbeau, en parlant de la mort promise à celui qui projetait de tuer. L’emblème se prête effectivement à diverses interprétations. Il vise tous ceux qui ourdissent des ruses et des machinations pour causer la perte d’autrui et finissent par se laisser prendre à leur propre piège, une vérité générale qui se dégage également de ces nombreux proverbes.

Conclusion

La mort tragique du corbeau de l’emblème Iusta ultio, piqué par le scorpion qu’il venait de capturer pour le dévorer, rappelle la mésaventure de la souris trop gourmande de l’emblème 95 Captivus ob gulam, prisonnière d’une huître qu’elle s’apprêtait à mordre. Dans les deux cas peut se dégager une morale semblable, attestée dans plusieurs adages d’Érasme de Rotterdam : le méchant qui tramait la perte d’autrui voit son piège se retourner contre lui et périt à son tour. La subscriptio dérive d’une épigramme grecque d’Archias dont le contenu évoque la fable ésopique du corbeau et du serpent. Alciat suit avec une relative fidélité le texte de son modèle grec, s’autorisant toutefois quelques écarts. En effet, au lieu d’une mort rapide, le scorpion instille peu à peu son venin et l’oiseau vorace tombe dans les eaux du Styx. Grâce aux antithèses, marquées par des jeux sonores et des rimes, à la répétition de mots de la famille de rapio, à l’interjection exclamative, soulignée par des allitérations, o risu res digna, il parvient à accentuer le retournement de situation entre le début et la fin du récit. Le corbeau triomphant du premier vers, maître des airs, meurt en tombant dans les flots ; le ravisseur est à son tour ravi par la mort. ← 652 | 653 →

Emblema CLXXV Alius peccat, alius plectitur

Emblème 175 L’un commet une faute, un autre est frappé

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

Arripit ut lapidem catulus morsuque fatigat

 nec percussori mutua damna facit,

sic plerique sinunt veros elabier hostes

 et, quos nulla gravat noxia, dente petunt.

Tit. : ERASMUS, Adag. 2299 (ASD II,5 p. 240) 1-2 : PL. R. 469d,9 ; ARIST. Rh. 1406b,32-34 ; PLIN. Nat. 29,102 ; NON. p. 179 (=PACUV. Fr. 34 Schierl) ; ERASMUS, Adag. 153 (ASD II,1 p. 268) et Adag. 3122 (ASD II,7 p. 108).

De même qu’un petit chien saisit une pierre et l’accable de ses morsures sans causer en retour de dommages à celui qui l’a frappé, ainsi, la plupart laissent s’échapper leurs véritables ennemis et attaquent de leurs dents ceux sur lesquels ne pèse aucune faute.

Picturae

Deux éléments sont incontournables dans toutes les picturae de cet emblème : le chien, occupé à mordre une pierre et l’homme brandissant une autre pierre dans sa main levée, en direction de l’animal. Plusieurs différences apparaissent toutefois, à commencer par le décor, très simple, composé uniquement de bâtiments, dans les éditions de H. Steyner ; un paysage champêtre avec un arbre et trois maisons au loin, nichées entre des collines, dans les éditions parisiennes ; une sorte de ferme avec dépendances, dans les éditions de Lyon et ← 653 | 654 → de Francfort.1514 Dans les deux premières séries de gravures, l’homme est vêtu comme un noble, l’épée au fourreau, tandis que, dans les images plus récentes, il ressemble plutôt à un paysan ou à un voyageur, coiffé d’un bonnet et portant un sac sur son dos. Les picturae illustrent donc le premier distique de la subscriptio, les artistes se laissant une certaine liberté.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio de l’emblème Alius peccat, alius plectitur se divise en deux parties. Le premier distique décrit un petit chien qui mord la pierre plutôt que d’attaquer celui qui la lui a lancée, tandis que le second, introduit par l’adverbe sic, fait découler de cette anecdote une leçon morale, sous la forme d’une comparaison. En effet, l’animal se comporte comme ceux qui accablent les innocents plutôt que de s’en prendre à leurs véritables ennemis. Les expressions de sens similaire placées en fin de vers, morsuque fatigat (v. 1), puis dente petunt (v. 4), soulignent l’analogie. L’inscriptio repose sur la répétition de alius et le parallélisme de construction. Elle résume le contenu du dernier distique, mais en des termes légèrement différents, puisqu’il n’y est pas question d’ennemis, mais seulement de l’innocent puni à la place du coupable.

La comparaison du chien mordant une pierre : une longue tradition depuis Platon

L’emblème repose sur une comparaison chargée de références anciennes. Son origine remonte à la République de Platon où ceux qui dépouillent et outragent les cadavres des ennemis vaincus à la guerre sont assimilés à des chiennes mordant la pierre qu’on leur a jetée au lieu de s’en prendre à celui qui la leur lance : ← 654 | 655 →

ἢ οἴει τι διάφορον δρᾶν τοὺς τοῦτο ποιοῦντας τῶν κυνῶν, αἳ τοῖς λίθοις οἷς ἂν βληθῶσι χαλεπαίνουσι, τοῦ βάλλοντος οὐχ ἁπτόμεναι ;1515

Aristote, dans la Rhétorique, cite ce passage platonicien, comme un exemple de comparaison, en associant aux chiens, le verbe δάκνει, équivalent du latin mordere. Or, dans la subscriptio, se rencontre la périphrase morsu fatigat (v. 1). De même qu’Aristote remplace le κύων au féminin de Platon par le diminutif κυνίδιον, Alciat utilise catulus (v. 1), plutôt que canis :

καὶ τὸ ἐν τῇ Πολιτείᾳ τῇ Πλάτωνος, ὅτι οἱ τοὺς τεθνεῶτας σκυλεύοντες ἐοίκασι τοῖς κυνιδίοις, ἃ τοὺς λίθους δάκνει τοῦ βάλλοντος οὐχ ἁπτόμενα.1516

Du passage original de Platon, dérivent de nombreuses autres allusions aux chiens qui mordent les pierres, également dans la littérature latine. Parmi les plus anciens témoignages figure un fragment du poète tragique Pacuvius, transmis par le lexicographe Nonius, très proche du modèle platonicien puisqu’il évoque une chienne :

nam canis quando est percussa lapide, non tam illum adpetit

qui sese icit quam illum eum ipsum lapidem qui ipsa icta est petit.1517

Pline l’Ancien rapporte de façon plus brève cette même anecdote et affirme son caractère désormais proverbial pour désigner « la discorde » :

minus hoc miretur qui cogitet lapidem a cane morsum usque in proverbium discordiae venisse.1518 ← 655 | 656 →

Bien qu’il ne s’agisse pas forcément d’emprunts textuels, puisque les termes communs sont d’un usage fréquent, Alciat utilise le mot lapis (v. 1), cité par les deux auteurs latins, percussor (v. 2) de la même famille que percussa et petunt (v. 4) au pluriel au lieu du singulier petit, tous deux cités par Pacuvius, et enfin, morsus (v. 1), mentionné par Pline. Il semble donc avoir marié plusieurs textes antiques qui relatent tous, avec quelques petites divergences, la même anecdote.

Le proverbe antique chez Érasme de Rotterdam

À partir de l’anecdote du chien et de la pierre, Érasme de Rotterdam tire une parabole qui ne s’accorde toutefois guère avec l’interprétation d’Alciat. En effet, il ne s’agit pas tant d’exercer sa colère sur des innocents et de laisser échapper ses ennemis que de déchaîner sa rage sur autrui pour épargner les siens :

ut canes, si iram effuderint in lapidem aut saxum, mitiores sunt erga homines, sic qui bilem in alienos evomuerit, placidior est erga suos.1519

En revanche, le thème de la vaine attaque du chien contre la pierre, en référence à la comparaison de Platon et au fragment de Pacuvius, apparaît dans l’adage Canis saeviens in lapidem.1520 Érasme considère que le proverbe s’applique à « ceux qui imputent la cause de leur malheur non pas au coupable lui-même, mais à quelqu’un d’autre ».1521 Un autre adage, Cum larvis luctari, cite également le passage de la République de Platon : ← 656 | 657 →

Aristoteles in Rhetoricis citat Platonem ex Politia, qui scripserit eos qui mortuos allatrarent, videri similes catellis, qui lapides iactos morderent, ipsos qui laesissent non attingerent.1522

La situation décrite est toujours identique. Il est cependant possible qu’Alciat ait connu ce passage, puisque, contrairement aux deux auteurs latins, Pacuvius et Pline l’Ancien, il parle non pas d’un canis, mais d’un catulus (v. 1), de même qu’Érasme évoque des catelli. À noter toutefois qu’il se réfère sans doute sur ce point plutôt et avant tout à la Rhétorique d’Aristote, source qu’il partage avec l’auteur des Adages.

La morale du titre de l’emblème

L’anecdote du chien qui mord la pierre plutôt que celui qui la lui a jetée, citée depuis Platon par de nombreux auteurs de l’Antiquité et de la Renaissance, suggère à Alciat une comparaison dans la lignée platonicienne. Le petit chien du premier distique est comparé en effet à celui qui, au lieu de s’en prendre à ses ennemis, attaque des innocents. Cette conclusion rappelle aussi la fable ésopique de l’apiculteur où ce dernier est mal récompensé de ses soins, puisque ses propres abeilles le piquent au lieu de s’en prendre au voleur de miel, resté impuni.1523 La morale oppose, tout comme le dernier distique de l’épigramme d’Alciat, le manque de méfiance envers les ennemis à son excès envers les amis :

ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι οὕτω τῶν ἀνθρώπων τινὲς δι’ ἄγνοιαν τοὺς ἐχθροὺς μὴ φυλαττόμενοι τοὺς φίλους ὡς ἐπιβούλους ἀπωθοῦνται.1524 ← 657 | 658 →

Le titre de l’emblème ne reprend pas exactement le contenu du second distique de la subscriptio, puisqu’il ne mentionne pas l’ignorance qui conduit à confondre ses amis et ses ennemis et à attaquer durement les uns à la place des autres. Au contraire, il oppose le coupable et l’innocent et fait allusion à un adage érasmien. En effet, la formule de l’inscriptio Alius peccat, alius plectitur, scandée par la répétition de alius et le parallélisme de construction, se réfère certainement à un proverbe grec1525 transmis par Érasme, sous le nom de Canis peccatum sus dependit :

canis malum sus dependit. quoties pro iis, quae peccavit alius, alius dat poenas.1526

Alors que, dans le proverbe grec, l’auteur utilisait le pluriel ἄλλοι, Alciat, tout comme Érasme, préfère le singulier alius. De plus, chez les deux humanistes se rencontre le verbe peccare. Alciat substitue toutefois plectitur à dat poenas et remplace le chiasme par le parallélisme.

Conclusion

Un léger décalage apparaît entre l’inscriptio dénonçant l’innocent puni à la place du coupable et le second distique de la subscriptio condamnant ceux qui confondent leurs ennemis et leurs amis, à l’image du petit chien qui attaque de ses morsures la pierre au lieu de s’en prendre à celui qui la lui a jetée. Le contenu de la subscriptio remonte à la République où Platon comparait les chiennes qui mordent la pierre plutôt que d’attaquer celui qui la leur a jetée à ceux qui dépouillent les cadavres de leurs ennemis. Depuis Platon, cette anecdote est devenue proverbiale et a reçu d’autres interprétations allégoriques et morales. Elle est citée par de nombreux auteurs antiques ainsi que dans les Adages et les Paraboles ← 658 | 659 → d’Érasme. Alciat se réfère, plutôt qu’à la version de Platon, à celle d’Aristote, qui évoque des petits chiens au lieu des chiennes. Il connaît sans aucun doute les passages correspondants dans la littérature latine de Pacuvius et Pline l’Ancien, ainsi que chez Érasme, dans les Adages. L’inscriptio, fondée sur le parallélisme de construction, s’inspire en revanche de l’adage érasmien Canis peccatum sus dependit. La bêtise des petits chiens, incapables de différencier leur véritable ennemi d’une pierre innocente, rappelle également la morale de la fable ésopique de L’apiculteur, où les abeilles punissent leur bienfaiteur à la place du voleur de miel. L’emblème parvient, en mariant ces diverses sources, à faire ressortir toute la richesse symbolique de l’anecdote. En effet, ces petits chiens stupides pourraient être comparés autant à ceux qui ne reconnaissent pas leurs ennemis et s’en prennent à leurs amis qu’à ceux qui punissent un innocent à la place du coupable.

Emblema CLXXVII Pax

Emblème 177 La paix

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

  Turrigeris humeris dentis quoque barrus eburni,
 qui superare ferox Martia bella solet,
supposuit nunc colla iugo stimulisque subactus
 Caesareos currus ad pia templa vehit. ← 659 | 660 →
vel fera cognoscit concordes undique gentes5
 proiectisque armis munia pacis obit.

1-6 : AP 9,285 1 turrigeris humeris : PLIN. Nat. 11,4 2 Martia bella : OV. Fast. 3,232.

L’éléphant, aux épaules garnies de tours et aux défenses d’ivoire, qui d’habitude, farouche, domine les combats de Mars, a désormais plié l’échine sous le joug et, soumis par les aiguillons, conduit le char de César vers les temples saints. La bête sauvage reconnaît la concorde entre les peuples venus de partout et, une fois les armes déposées, s’acquitte des devoirs de la paix.

Picturae

Les différentes gravures de l’emblème Pax représentent toutes avec plus ou moins de réalisme un éléphant, reconnaissable à son corps massif, ses grandes oreilles, sa trompe et ses défenses. En revanche, elles diffèrent par le décor et les personnages, leur nombre et leur disposition. L’édition princeps de H. Steyner se contente de mettre en évidence l’éléphant harnaché, le dos surmonté de sortes de flambeaux,1527 sans aucun personnage ni décor. Dans l’édition de C. Wechel, l’animal tire un char et s’approche d’une église, l’équivalent chrétien des pia templa évoqués dans la subscriptio (v. 4).1528 Plusieurs armes, bouclier, épée, cuirasse, arc et flèche, jonchent le sol. L’édition lyonnaise innove, en introduisant des personnages. L’un, armé d’un gourdin, chevauche le pachyderme, attelé à un char, et le retient par une rêne, mettant l’accent sur la soumission de l’animal, tandis que les deux autres brandissent des trophées, composés d’armes prises à l’ennemi. L’édition de Francfort se distingue par la présence d’un illustre guerrier, sans doute un César (v. 4), portant un sceptre ← 660 | 661 → et coiffé d’un casque, juché sur le char tiré par l’éléphant. Ce dernier est guidé par un autre homme, à l’attitude triomphante, monté sur son échine et armé d’une pique (stimulis v. 3). L’attelage foule aux pieds des armes répandues à terre.

Structure et style de l’emblème

Après l’emblème 124 In illaudata laudantes, cet emblème présente à nouveau l’éléphant, que les Romains avaient surnommé « bœuf lucanien »,1529 lors de leur première rencontre avec cette bête impressionnante. Le pachyderme, utilisé dans les rangs des armées, reconnaît, une fois soumis au joug, les avantages de la paix et met sa force terrifiante au service du vainqueur, César, pour des tâches plus paisibles. Il sert d’allégorie de la paix retrouvée et de ses bienfaits. L’inscriptio énonce donc simplement le thème de l’emblème. Alciat ponctue la description de l’animal par des jeux sonores, comme turrigeris humeris dentis, puis barrus eburni (v. 1), ainsi qu’un vocabulaire poétique. L’adjectif turriger est attesté chez Virgile, Ovide, Lucain, Silius Italicus et Claudien, mais également utilisé dans un contexte très similaire, chez Pline l’Ancien, puisque l’adjectif turriger y est associé à umerus et aux éléphants.1530 Alciat ne nomme toutefois pas l’animal elephans ou elephas, terme utilisé par Pline, mais préfère le plus rare barrus, peut-être un souvenir d’Horace.1531 L’expression Martia bella (v. 2) rappelle un vers des Fastes où elle occupe la même position dans le pentamètre.1532 Enfin, munia pacis (v. 6) se rencontre chez les historiens Tacite et Tite-Live.1533 ← 661 | 662 →

L’éléphant, arme de guerre et force tranquille

Dans l’Antiquité grecque, l’éléphant est mentionné pour la première fois par Hérodote, mais sans description détaillée. Il faut attendre Aristote pour en avoir une vision plus précise. Le naturaliste relève en effet ses principales caractéristiques,1534 à commencer par sa trompe longue et puissante qui lui sert de main1535 et ses dents proéminentes, en réalité ses défenses.1536 Si quelques auteurs soulignent que les hommes utilisent sa taille et sa force pour renverser des murs ou déraciner des arbres,1537 la majorité insiste plutôt sur sa fonction guerrière et son rôle déterminant dans les combats.1538 Lors de la guerre contre Pyrrhus en 280 av. J.-C., les Romains rencontrèrent pour la première fois le pachyderme. Plus tard, en 275, quelques individus tombèrent, encore vivants, entre leurs mains et furent conduits triomphalement à Rome.1539 Selon le récit de Pline l’Ancien, des éléphants tiraient le char de Pompée, lors de son triomphe sur l’Afrique.1540 Tite-Live, raconte comment le roi séleucide Antiochos affronta les Romains en envoyant contre eux des éléphants, ornés de frontalia et de panaches de plumes pour les rendre plus impressionnants, et chargés de tours, dans lesquelles se trouvaient, en plus ← 662 | 663 → du cornac, quatre soldats.1541 Ces divers épisodes historiques évoquent le contenu de la subscriptio qui décrit l’usage belliqueux du barrus (v. 1), harnaché de tours, puis sa soumission lors du triomphe, lorsqu’il accepte de tirer le char du vainqueur. Les auteurs antiques reconnaissent à l’éléphant de nombreuses vertus qui en font un exemple pour les hommes, comme l’intelligence, l’obéissance, la probité, la prudence, le sens de la justice et la piété.1542 Ainsi, dans cet emblème, l’animal est présenté comme un modèle pour les hommes et devrait leur enseigner les bienfaits de la paix.

Le modèle de l’épigramme grecque

Bien que plusieurs textes antiques, surtout historiques, témoignent de l’utilisation des éléphants dans les combats, et que d’autres décrivent ses qualités presque humaines, l’emblème se fonde avant tout sur une épigramme de l’Anthologie grecque :

Οὐκέτι πυργωθεὶς ὁ φαλαγγομάχας ἐπὶ δῆριν

 ἄσχετος ὁρμαίνει μυριόδους ἐλέφας,

 ἀλλὰ φόβῳ στείλας βαθὺν αὐχένα πρὸς ζυγοδέσμους

  ἄντυγα διφρουλκεῖ Καίσαρος οὐρανίου.

 ἔγνω δ’ εἰρήνης καὶ θὴρ χάριν· ὄργανα ῥίψας

 Ἄρεος εὐνομίης ἀντανάγει πατέρα.1543

Cette pièce de Philippe de Thessalonique était destinée à flatter l’empereur, sans doute Caligula, en mettant en évidence son rôle de bienfaiteur et de pacificateur. La subscriptio comprend le même nombre de vers et s’inspire très nettement du modèle ← 663 | 664 → grec, malgré quelques divergences. Nous retrouvons dans le premier distique, l’éléphant, garni de tours, l’adjectif turriger correspondant à πυργωθεὶς. Alciat remplace l’adjectif de sens adverbial, ἄσχετος, par ferox de sens similaire (v. 2). Il mentionne les défenses, mais précise qu’elles se composent d’ivoire (dentis eburni v. 1). Des quatre qualificatifs de l’éléphant, il ne renonce qu’à l’adjectif φαλαγγομάχας. Il est question dans les deux cas des combats que mène l’éléphant, pourtant le poème grec affirme d’emblée que l’animal y a renoncé : « οὐκέτι […] ἐπὶ δῆριν […] ὁρμαίνει. » Or, Alciat le présente, dans une subordonnée relative, comme le maître incontesté du champ de bataille. Il attribue aux bella l’épithète Martia, une expression probablement issue d’Ovide, en écho peut-être au dernier vers de l’épigramme grecque qui nomme le dieu Arès. Le contenu du second distique de la subscriptio s’accorde également avec le poème de Philippe de Thessalonique. Le pachyderme place son cou sous le joug et tire le char de César, supposuit correspondant à στείλας, collo à αὐχένα et jugo à πρὸς ζυγοδέσμους, puis vehit à διφρουλκεῖ, Caesareos currus à ἄντυγα Καίσαρος οὐρανίου. Pourtant, chez Alciat, il n’y est pas poussé par la crainte, une crainte qui aurait sans doute terni les avantages de la paix. Il ajoute le complément stimulisque subactus (v. 3), insistant sur la soumission de l’animal. De plus, chez lui, l’éléphant conduit certes le char de César, mais pour l’amener vers les pia templa qui ne figuraient pas dans l’épigramme grecque. Le début du troisième distique suit scrupuleusement son modèle, vel équivalant à καὶ, fera à θὴρ et cognoscit à ἔγνω. Pourtant, les « bienfaits de la paix » sont remplacés par « les peuples entre lesquels règne la concorde » (v. 5), dont il n’est pas question dans le poème source. Si l’ablatif absolu proiectis armis correspond au participe ὄργανα ῥίψας Ἄρεος (v. 5-6), la fin du pentamètre munia pacis obit introduit une idée absente de l’épigramme de Philippe de Thessalonique. La paix nécessite en effet des devoirs dont il faut s’acquitter. Alciat n’attribue pas non plus au prince le titre honorifique de « père de la justice », de sorte que l’emblème se présente moins comme un éloge de César que comme un éloge de la paix. ← 664 | 665 →

Conclusion

L’inscriptio Pax résume à elle seule le message de l’emblème. L’éléphant, transformé par les hommes en un instrument de guerre effrayant, par sa taille, ses défenses recourbées et son échine garnie de tours, devient le symbole de la paix et de ses bienfaits. Une fois soumis au joug, il accepte de tirer le char du César vainqueur jusqu’aux temples saints. Alciat s’inspire d’une épigramme de l’Anthologie grecque qui faisait l’éloge de l’empereur vainqueur et pacificateur. Il parsème sa traduction d’un vocabulaire, emprunté à Ovide, Pline l’Ancien et peut-être Horace. Il modifie toutefois insensiblement son modèle grec pour se concentrer sur les bienfaits de la paix, reconnus par l’éléphant et profitables à tous les peuples, plutôt que sur l’éloge du prince.

Emblema CLXXIX Ex pace ubertas1544

Emblème 179 La prospérité découle de la paix

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 665 | 666 →

Grandibus ex spicis tenues contexe corollas,
 quas circum alterno palmite vitis eat.
his comptae alcyones tranquilli in marmoris unda
 nidificant pullos involucresque fovent.
laetus erit Cereri Baccho quoque fertilis annus,5
 aequorei si rex alitis instar erit.

3-4 : ARIST. HA 542b,4-7 ; PLIN. Nat. 10,89 ; AR. Av. 1594 ; PLAUT. Poen. 355-356 ; OV. Met. 11,745 ; ERASMUS, Adag. 1552 (ASD II,4 pp. 58-60) 4 pullos : PLAUT. Poen. 356 pullos involucresque : GELL. 2,29,5 6 : PLU. Moralia 321c-d.

Tresse de fines couronnes avec de grands épis et que la vigne les entoure de ses sarments alternés. Munis de ces couronnes, les alcyons font leur nid dans les flots de la mer aussi calme que le marbre et prennent soin de leurs petits dépourvus de plumes. L’année sera favorable pour Cérès et fertile pour Bacchus, si le roi est à l’image de l’oiseau marin.

Picturae

Toutes les picturae s’accordent pour représenter l’alcyon installé dans son nid, fait d’une couronne d’épis et de sarments de vigne, placé au milieu des eaux, sur un rocher. Les images des deux premières éditions s’attachent à représenter avec réalisme la couronne d’épis et de branches de vigne où pendent des grappes de raisins. Cependant, au contraire des gravures ultérieures, elles ne montrent pas l’alcyon occupé à nourrir ses petits, celui-ci étant simplement couché dans son nid, peut-être en train de couver. Le rocher, isolé dans les vagues, devient de plus en plus grand et escarpé.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème Ex pace ubertas oriente d’emblée son interprétation et suggère que l’alcyon, qui construit son nid et pond ses œufs en mer durant une période de tranquillité, symbolise la paix. Le premier distique décrit la fabrication du nid de l’oiseau marin, épis de blé et sarments de vigne tressés, comme si Alciat enjoignait au lecteur de réaliser une telle couronne. Ces deux matériaux annoncent l’intervention favorable des deux divinités, Cérès et Bacchus (v. 5). Le second distique évoque à proprement parler l’alcyon, son nid et les soins qu’il prodigue à ses petits ← 666 | 667 → dépourvus de plumes, lorsqu’en mer règne le calme. Le dernier distique établit une comparaison entre le roi idéal et l’alcyon, en laissant entendre que si le souverain imite l’oiseau, la terre fertile produira, grâce à la paix, des moissons et des fruits abondants, remplacés ici par les métonymies Cérès et Bacchus. Une telle leçon sur les devoirs du rex s’apparente au contenu des emblèmes de la section Princeps1545 qui s’efforcent de définir les qualités et l’attitude attendues d’un bon roi,1546 mais se rattache aussi au thème des autres emblèmes de cette brève section Pax.1547

L’alcyon, un oiseau bien mystérieux

Sur l’alcyon, identifié généralement au martin-pêcheur, les sources antiques mêlent les observations précises et exactes aux pures fictions et aux légendes.1548 Le naturaliste grec Aristote en donne une description assez conforme à la réalité : un peu plus grand qu’un moineau, d’une teinte bleue et verte, mêlée de roux, avec un bec long et fin.1549 L’oiseau se nourrit de poissons, pond généralement cinq œufs et ne se verrait en Grèce que de novembre à fin décembre. Cependant, outre Aristote, plusieurs auteurs affirment que l’alcyon vit en mer et sur les côtes, précision qui contredirait l’identification au martin-pêcheur.1550 L’oiseau marin que décrit Alciat dans son épigramme reflète donc parfaitement la tradition antique, même si son identification reste entourée de mystères. En ← 667 | 668 → effet, l’alcyon renvoie, semble-t-il, aussi bien au martin-pêcheur, un oiseau bien réel, qu’à une autre espèce de volatile fabuleux et imaginaire.1551

Le nid de l’alcyon, un prodige technique

Pline l’Ancien, à la suite d’Aristote, décrit le nid de l’alcyon, tissé d’arêtes de poisson :

nidi earum admirationem habent pilae figura paulum eminenti, ore perquam angusto, grandium spongearum similitudine. ferro intercidi non queunt, franguntur ictu valido, ut spuma arida maris. nec unde confingantur invenitur ; putant ex spinis aculeatis, piscibus enim vivunt.1552

Les alcyons construiraient leur nid, flottant sur la mer et semblable à une grande éponge, sept jours avant le solstice d’hiver, tandis que leurs œufs écloraient les sept jours suivants.1553 Plutarque énumère toutes les vertus de l’oiseau, amour conjugal et filial, talent musical et habileté technique, et s’émerveille de l’ingéniosité de la femelle alcyon, lorsqu’elle construit son nid, en tressant, à l’aide de son bec, des arêtes d’anguilles pour leur donner une forme de nasse de pêcheur, parfaitement étanche à l’eau de mer.1554 Lucien, quant à lui, avec l’exagération qui caractérise ses Histoires qui n’ont de vrai que leur titre, affirme que son nid atteint un périmètre de onze kilomètres !1555 Cependant, ← 668 | 669 → dans aucune de ces descriptions antiques le nid n’est composé d’épis de blé entremêlés de sarments de vigne, comme semble le décrire Alciat (his comptae v. 3).1556 Il aurait donc imaginé une nouvelle matière pour tisser le nid de l’alcyon, afin de relier le thème de la tranquillité de l’oiseau marin, conformément à la tradition antique, à celui de la paix et de la prospérité.

Les jours alcyoniens

Selon les Anciens, la nidification et la ponte de l’alcyon coïncident avec une période où la mer est clame, aux alentours du solstice d’hiver, les sept jours précédents et suivants, d’après Aristote, des jours de tranquillité qu’ils nommaient pour cette raison « jours alcyoniens ».1557 La mer s’immobiliserait par l’entremise des dieux pour permettre à l’alcyon de nidifier. Or, cette croyance ne repose sur aucun autre fondement qu’une étymologie populaire, puisque ἀλκυών dériverait de ἅλς, la « mer », et de κύων, « porter un enfant »,1558 autrement dit « celui qui se reproduit en mer ». À supposer que l’alcyon soit bel et bien identique au martin-pêcheur, ce volatile ne niche ni en hiver, ni en pleine mer. Au contraire, il creuse des trous dans les berges des cours d’eau et couve de mai à juillet. Le cri plaintif de l’alcyon ne correspond pas non plus à celui du martin-pêcheur. De plus, l’hiver n’est pas une période particulièrement calme pour la navigation.1559 Il n’en reste pas moins qu’Alciat s’ancre ← 669 | 670 → solidement dans la tradition antique bien établie des « jours alcyoniens », jours de répit pour les marins, devenus proverbiaux1560 et synonymes de tranquillité absolue. Alciat disposait de nombreuses sources mentionnant le calme lié à la nidification et à la ponte des alcyons. Parmi ces textes, deux vers du Poenulus de Plaute présentent des points communs significatifs avec la subscriptio :

iam hercle tu periisti, nisi illam mihi tam tranquillam facis

quam mare olimst quom ibi alcedo pullos educit suos.1561

Alciat évoque en effet la mer tranquille et les soins que prodigue l’alcyon à ses petits, en utilisant les mêmes termes, tranquilli (v. 3) et pullos (v. 4),1562 que le poète comique latin, ainsi que fovent (v. 4),1563 dans le même registre de la sollicitude parentale envers les enfants que educit.

Les Adages et les Paraboles d’Érasme de Rotterdam

Érasme mentionne les alcyons dans plusieurs de ses paraboles, mais dans une perspective symbolique et morale autre qu’Alciat. En effet, l’oiseau y incarne tantôt l’homme sage et pieux qui conserve sa tranquillité d’âme même face à l’adversité et apaise ainsi également les autres,1564 tantôt les abbés et les évêques qui ne se montrent que rarement à la cour et seulement pour y ← 670 | 671 → mettre fin aux guerres.1565 En somme, l’alcyon incarne, dans ces deux similia, la tranquillité d’âme qui pourrait se rapprocher de la paix, comme dans la dernière parabole où les ecclésiastiques, par leur seule présence discrète et paisible, parviennent à apaiser les tensions et les conflits. L’adage Halcedonia sunt apud forum, tiré d’un vers de Plaute,1566 cite plusieurs textes antiques, dont les vers du Poenulus de Plaute,1567 la description de Pline l’Ancien,1568 des vers d’Aristophane, de Théocrite et de Virgile.1569 Érasme de Rotterdam interprète l’expression plautinienne alcedonia sunt circa forum comme un équivalent de tranquillitas et de silentium et la met en relation avec le proverbe grec ἁλκυονίτιδας ἡμέρας ἄγεις qui s’applique à « ceux qui mènent une vie tranquille et retirée du monde ».1570 Bien qu’Alciat se réfère aux mêmes auteurs antiques que l’humaniste hollandais, il propose cependant un symbolisme différent, en étendant l’idée de la vie paisible et de la tranquillité d’âme au-delà du seul individu pour évoquer la paix dans la nation et le rôle du prince de la promouvoir. Ce thème des bienfaits de la paix rejoint cependant pleinement la pensée érasmienne, exprimée notamment dans le célèbre adage Dulce bellum inexpertis.1571 ← 671 | 672 →

Un roi semblable à l’alycon

Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, le dernier vers de l’emblème Ex pace ubertas peut se comprendre comme une leçon morale adressée au souverain. Celui-ci est invité à imiter l’alcyon, en favorisant la paix, gage de prospérité dans son royaume. Alciat pourrait s’être inspiré d’un passage de la Fortune des Romains de Plutarque. Dans l’exercice de ses fonctions, le roi Numa fut toujours accompagné de la Bonne Fortune. Alors que Rome était menacée par ses voisins mal intentionnés, par des dissensions internes et qu’elle semblait prise « dans les flots troublés et la mer démontée »,1572 il sut ramener le calme et la paix :

οἷα δέ φασι τὰς ἀλκυόνων λοχείας παραδεξαμένην τὴν θάλασσαν ἐν χειμῶνι σῴζειν καὶ συνεκτιθηνεῖσθαι, τοιαύτην ἀναχεαμένη καὶ περιστήσασα γαλήνην πραγμάτων ἀπόλεμον καὶ ἄνοσον καὶ ἀκίνδυνον καὶ ἄφοβον, νεοσταθεῖ δήμῳ καὶ κραδαινομένῳ παρέσχε ῥιζῶσαι καὶ καταστῆσαι τὴν πόλιν, αὐξανομένην ἐν ἡσυχίᾳ βεβαίως καὶ ἀνεμποδίστως.1573

Alciat pourrait avoir tiré de ce passage la comparaison entre la mer calme durant les jours alcyoniens et la paix dans l’état, auparavant ballotté par les flots, qui favorise son développement et sa gloire.

Conclusion

Dans l’emblème Ex pace ubertas, dont le titre résume le contenu symbolique de la subscriptio, Alciat se réfère à tout un ← 672 | 673 → réseau de textes antiques sur l’alcyon, un oiseau marin bien mystérieux, qui mêle les traits du martin-pêcheur à ceux d’un autre volatile probablement imaginaire. Il se réfère plus particulièrement aux « jours alcyoniens », jours de tranquillité en mer, les sept jours qui précèdent et suivent le solstice d’hiver, durant lesquels les alcyons construisent leur nid, pondent et font éclore leurs petits. Les jours alcyoniens sont décrits par les naturalistes Aristote et Pline l’Ancien, autant que par les poètes et finissent par devenir proverbiaux et synonymes du calme et de la tranquillité. Plutarque, dans la Fortune des Romains, les compare à la paix qui permit à Rome de se développer durant le règne de Numa. Érasme en a tiré des paraboles et l’adage Halcedonia sunt apud forum, où il signale les mêmes sources antiques que connaissait aussi probablement Alciat. Au point de vue textuel, la subscriptio présente quelques similitudes avec deux vers du Poenulus de Plaute, cités également dans l’adage érasmien. Bien qu’il s’ancre dans la tradition antique, Alciat, en modifiant certains détails, parvient à associer une image nouvelle à l’alcyon. En effet, au lieu d’un nid fait d’arêtes de poisson, tel que le décrivent les naturalistes, il lui en façonne un, tressé d’épis de blé et de sarments de vigne, afin de symboliser l’abondance de biens et de nourriture que procure la paix, un thème cher à l’humanisme dans la lignée d’Érasme de Rotterdam. Il donne ainsi une leçon morale, adressée au roi qui devrait imiter l’alcyon, à l’exemple de l’antique Numa, en apportant la paix et ainsi la prospérité à son peuple, comme la simple présence de l’oiseau apaise les tempêtes et les flots houleux pour le plus grand bien des marins. ← 673 | 674 →

Emblema CLXXX Doctos doctis obloqui nefas esse1574

Emblème 180 C’est un sacrilège pour des hommes instruits d’injurier des hommes instruits

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

Quid rapis heu Progne vocalem saeva cicadam
 pignoribusque tuis fercula dira paras ?
stridula stridentem,1575 vernam verna, hospita laedis
 hospitam et aligeram penniger ales avem ?
ergo abice hanc praedam. nam musica pectora summum est5
 alterum ab alterius dente perire nefas.

1-6 : AP 9,122 4 aligeram : VERG. Aen. 1,663 ; 12,249 ; OV. Fast. 4,562 ; AUSON. XVI,300 penniger : OV. Met. 13,963 ; LUCR. 5,1075.

Pourquoi, hélas, cruelle Procné, ravir la cigale à la voix mélodieuse et apprêter ce funeste repas pour tes petits ? Toi, chanteuse, nuire à une chanteuse, toi messagère du printemps, nuire à une messagère du printemps, toi notre hôtesse, nuire à une hôtesse, toi oiseau ailé, nuire à une autre ← 674 | 675 → créature ailée ? Relâche donc cette proie. En effet, c’est le plus grand sacrilège pour des cœurs voués aux Muses de périr l’un sous la dent de l’autre.

Picturae

L’illustration des éditions de H. Steyner se distingue des autres gravures, puisqu’elle représente deux oiseaux, l’un perché sur un arbre et l’autre en vol, sans qu’apparaissent la cigale et les petits de l’hirondelle. Or, cette pictura est identique à celle de l’emblème 94 Parvam culinam duobus ganeonibus non sufficere.1576 Dès les éditions parisiennes de C. Wechel, le schéma iconographique correspondant à l’épigramme se met en place. L’hirondelle noire, à la queue largement échancrée, vole en direction de son nid, accroché au mur d’une grande bâtisse en ruines, tenant dans son bec sa proie, trop petite pour qu’elle soit reconnaissable. Les picturae des éditions lyonnaises donnent aux ruines un aspect antique, arcades et colonnes brisées, rangées en demi-cercle d’un théâtre abandonné et restes d’un portique. Le passereau, en haut à gauche, s’approche de son nid, suspendu sous un linteau. L’édition de Padoue revient à une atmosphère plus rurale : le nid est fixé sous le toit d’une bâtisse en briques, délabrée, aux charpentes apparentes, tandis qu’à l’arrière-plan se dressent deux maisons, entourées d’un bosquet d’arbres et d’une barrière. L’hirondelle sombre apporte, à tire d’aile, une grosse proie qu’elle maintient dans son bec. Les trois dernières séries de gravures illustrent la capture de la cigale, destinée à nourrir les petits de l’hirondelle (v. 1-2) et insistent sur la proximité du passereau avec les hommes (hospita v. 3).

Structure et style de l’emblème

L’emblème s’insère dans la section Scientia, mais présente aussi quelques points communs avec d’autres emblèmes de notre corpus, classés dans les sections Hostilitas et Honor, qui traitent ← 675 | 676 → du milieu universitaire et intellectuel, ainsi que des relations parfois tendues entre professeurs et savants.1577 Il met en scène deux créatures ailées, au chant sonore, l’hirondelle et la cigale, mises en scène dans plusieurs autres emblèmes.1578 La subscriptio s’adresse au vocatif à Procné, sous la forme d’une question oratoire et d’une apostrophe. En effet, comment l’hirondelle bavarde peut-elle nuire à une autre chanteuse, la cigale, et la donner en pâture à ses petits ? L’interprétation morale de cette situation paradoxale et tragique est exposée dans le dernier distique, juste après la coupe penthémimère de l’hexamètre (v. 5). Alciat compare les deux créatures ailées et musiciennes aux hommes instruits. Or, seule l’inscriptio permet d’élucider le sens de l’emblème et de comprendre qui sont les musica pectora (v. 5). Elle reprend en effet le terme clé nefas (v. 6) et redouble la répétition alterum ab alterius par doctos doctis. Dans le dernier distique, le mot nefas est mis en évidence à la fin du vers par l’hyperbate. Par l’entremise de l’inscriptio, le lecteur pourra déduire qu’il est sacrilège entre érudits de se porter préjudice l’un à l’autre. Le style raffiné du poème et sa musicalité très recherchée, avec les jeux sonores créés par les répétitions, semble s’adapter aux deux animaux chanteurs. Le second distique est à ce titre particulièrement soigné avec la succession de trois couples de polyptotes, alternant vocatif et accusatif, souvent du même mot ou d’un mot de la même famille, stridula/stridentem,1579 vernam/verna, hospita/hospitam ou encore l’usage de synonymes poétiques, avem aligeram1580 et penniger ales,1581 avec embrassement. ← 676 | 677 →

L’hirondelle babillarde

En apostrophant Procné, Alciat se réfère au mythe de la métamorphose de Procné et Philomèle, en hirondelle et en rossignol, mentionné par plusieurs sources antiques.1582 L’hirundo ou χελιδών1583 désigne différentes espèces d’hirondelles et de martinets que Pline l’Ancien s’efforce de distinguer.1584 Plusieurs traits caractéristiques qui coïncident avec le contenu de la subscriptio leur sont généralement attribués. Le passereau se plaît à nicher près des habitations, sous les toits,1585 devenant ainsi l’hôte des hommes (hospita v. 3). Il se nourrit d’insectes, capturés pendant le vol. Plutarque relève même qu’il manifeste une prédilection pour les cigales.1586 L’hirondelle, en tant qu’oiseau migrateur, annonce le retour du printemps (verna v. 3), comme l’attestent d’innombrables témoignages,1587 bien que le proverbe « une hirondelle ne fait pas le printemps » émette une certaine réserve.1588 Elle joue d’ailleurs aussi ce rôle de messagère du printemps dans l’emblème 101 In quatuor anni tempora.1589 Enfin, elle se caractérise par ses cris et son bavardage incessant, ainsi dans les ← 677 | 678 → emblèmes 70 Garrulitas et 101 In quatuor anni tempora, où elle est qualifiée de garrula.1590

La cigale, amie des Muses

Alors que dans l’emblème 164 In detractores, les cris retentissants de la cigale symbolisaient les attaques toujours plus vives des détracteurs, son chant figure ici celui des Muses.1591 Bien souvent, le crissement de l’insecte, qu’Aristophane surnomme ἡλιομανής,1592 est le seul bruit qui retentit au cœur d’une chaude journée d’été,1593 et non de printemps comme le laissent entendre Alciat et son modèle grec. Dans la tradition grecque, la cigale est vouée aux Muses et à la poésie.1594 Pour désigner son chant, les naturalistes antiques utilisent d’ailleurs, ᾄδειν et canere.1595 Elle est censée transmettre l’inspiration des Muses, comme l’affirme Socrate, dans le Phèdre.1596 Les Anciens pensaient qu’elle se nourrissait uniquement de rosée.1597 Aussi, jouissant de ce privilège accordé par les dieux d’être exempte de tout besoin de ← 678 | 679 → nourriture,1598 peut-elle, dès sa naissance, se consacrer entièrement et exclusivement au chant.

L’hirondelle, un hôte indésirable

L’adage érasmien Hirundines sub eodem tecto ne habeas insiste sur la garrulitas de l’hirondelle et ses autres défauts. Ce proverbe est tiré du Contre Rufin de Saint Jérôme qui recommande d’éviter toute relation avec « les hommes bavards et prolixes », de même qu’il ne faut pas héberger une hirondelle sous son toit.1599 Érasme poursuit en se référant à un passage des Propos de table où Plutarque expose les griefs qu’adressaient les Pythagoriciens à l’hirondelle.1600 Il paraphrase ce texte de Plutarque et synthétise les principaux torts du passereau, qui ose s’attaquer à l’insecte voué aux Muses et n’apporte aucune utilité aux hommes :

siquidem carnibus victitat et cicadas, animal maxime vocale ac Musis sacrum, venatur, praeterea humi volans minutis animantibus insidiatur, deinde sola avium in tectis versatur nullam adferens utilitatem.1601

Bien qu’Alciat ne fasse pas allusion à l’enseignement pythagoricien et s’inspire d’une épigramme de l’Anthologie grecque, il utilise toutefois, pour qualifier la cigale – hasard ou souvenir de lecture – le même adjectif qu’Érasme, vocalis (v. 1).

La métamorphose d’une épigramme grecque

Toutes les caractéristiques de l’hirondelle et de la cigale, relevées dans la subscriptio, sont largement répandues dans les textes ← 679 | 680 → les plus divers, de la poésie à l’histoire naturelle, en passant par les recueils de proverbes et les lexiques. Malgré les nombreux échos à l’Antiquité, la subscriptio s’inspire pour l’essentiel d’une épigramme anonyme de l’Anthologie grecque, qui tire une leçon morale du reproche adressé aux hirondelles de nourrir leur progéniture avec des cigales, un lieu commun développé par ailleurs chez Plutarque et Clément d’Alexandrie :1602

Ἀτθὶ κόρα, μελίθρεπτε, λάλος λάλον ἁρπάξασα

  τέττιγα πτανοῖς δαῖτα φέρεις τέκεσιν,

 τὸν λάλον ἁ λαλόεσσα, τὸν εὔπτερον ἁ πτερόεσσα,

  τὸν ξένον ἁ ξείνα, τὸν ἀρινὸν ἠερινά ;1603

 κοὐχὶ τάχος ῥίψεις ; οὐ γὰρ θέμις οὐδὲ δίκαιον

 ὄλλυσθ’ ὑμνοπόλους ὑμνοπόλοις στόμασιν.1604

Alciat reproduit fidèlement le texte grec jusqu’à imiter ses figures de style, en particulier la succession des trois polyptotes, alternant vocatif et accusatif des mêmes termes : stridula stridentem (v. 3) équivaut à τὸν λάλον ἁ λαλόεσσα, avec également une variation lexicale, bien que les termes possèdent la même racine,1605 hospita…hospitam (v. 3-4) à τὸν ξένον ἁ ξείνα, vernam verna (v. 3) à τὸν ἀρινὸν ἠερινά. Enfin, à τὸν εὔπτερον ἁ πτερόεσσα correspond, au point de vue du sens et avec le même ← 680 | 681 → jeu de variatio, aligeram penniger ales avem (v. 4), si ce n’est la redondance, l’adjectif simple étant transformé, en latin, en un substantif accompagné d’une épithète. Alciat se livre à d’autres modifications. Alors que l’épigramme grecque surnommait l’hirondelle, « fille de l’Attique, nourrie au miel », il préfère une allusion plus explicite et plus brève, en la désignant directement du nom de Procné, fille de Pandion, roi d’Athènes. Au lieu de la phrase interrogative demandant à l’oiseau s’il relâchera la cigale, Alciat lui lance un appel à la pitié, avec le verbe à l’impératif abice, et mentionne la malheureuse proie (v. 5). Tandis que nefas (v. 6) correspond à οὐ θέμις, la subscriptio ne retient pas la deuxième expression, οὐδὲ δίκαιον. Bien que le verbe à l’infinitif perire rende l’idée de ὄλλυσθ’, la polyptote ὑμνοπόλους ὑμνοπόλοις est abandonnée au profit des pronoms alterum ab alterius dente (v. 6). Le sens n’est cependant pas altéré, puisque l’expression musica pectora (v. 5) évoque les ὑμνοπόλοι, tout en soulignant le lien avec les Muses. Il ne s’agit pas seulement, chez Alciat, de chanteurs, mais de chanteurs inspirés par les Muses. Relevons enfin que le choix du terme dente, utilisé notamment chez Horace comme une métaphore de l’envie ou de la médisance,1606 n’est pas anodin et dénote le caractère satirique de l’emblème.

L’univers impitoyable des docti

Tandis que la subscriptio semble évoquer le sort des poètes, « les cœurs voués aux Muses », l’inscriptio dénonce les médisances et les attaques mutuelles des docti. Ainsi, le titre susciterait un léger infléchissement de la morale de la subscriptio. Le commentaire de l’édition de Padoue rappelle toutefois que « les Anciens appelaient musicus tout ce qui était savant et agréable et qu’ils l’attribuaient aux Muses ».1607 Les traductions et les commentaires ← 681 | 682 → du XVIème siècle interprètent d’ailleurs les musica pectora (v. 5), comme un équivalent des docti, mentionnés dans l’inscriptio.1608 Le juriste Claude Mignault considère, dans son commentaire, l’emblème comme une leçon morale adressée aux hommes de lettres et aux érudits. Il s’indigne en effet des rivalités, des injures, des disputes et des pamphlets qui déchirent les docti et mettent à mal la République des Lettres, alors qu’entre eux devrait régner la concorde.1609 Il suffit, pour se convaincre de l’importance et de la fréquence des querelles entre érudits, de songer aux emblèmes 140 Imparilitas et 164 In detractores de notre corpus,1610 ou à de nombreux épisodes de la vie d’Alciat lui-même, qui s’est vu critiqué et attaqué par des collègues juristes ou d’autres docti,1611 et leur a répondu avec non moins de verve.

Conclusion

Après l’emblème 164 In detractores où Alciat s’en prenait avec une ironie mordante à ses adversaires et détracteurs stupides, comparés à la cigale dont les cris redoublent d’intensité lorsqu’elle est « saisie par une aile », cet emblème, comme son titre le laisse entendre, condamne comme un sacrilège les médisances et les injures entre hommes instruits. Le thème des ← 682 | 683 → disputes entre savants occupe tout naturellement une place importante dans les préoccupations d’un professeur et érudit tel qu’Alciat, lui-même impliqué et pris à partie dans plusieurs controverses juridiques et littéraires. André Alciat suit de près son modèle grec, une épigramme anonyme de l’Anthologie grecque, en allant jusqu’à reproduire les figures de style, les répétitions et les jeux sonores. L’hirondelle bavarde se voit reprocher d’apporter en pâture à ses petits la cigale, une autre chanteuse, comme elle familière des hommes et messagère du printemps. La question oratoire adressée au passereau tire de cette situation paradoxale une leçon morale. La cigale, insecte voué au Muses, selon Platon, incarne non seulement le poète, mais aussi tout homme lettré et cultivé, comme l’ont interprété unanimement les lecteurs humanistes de l’emblème au XVIème siècle, n’hésitant pas à considérer les musica pectora comme un synonyme des docti évoqués dans l’inscriptio. À l’image du crime de l’hirondelle, il serait sacrilège que les docti s’entredéchirent dans des querelles acerbes et se portent préjudice, alors qu’entre semblables devrait régner la concorde.

Emblema CLXXXIV Insignia poetarum

Emblème 184 Le symbole des poètes

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 683 | 684 →

Gentiles clypeos sunt qui in1612 Iovis alite gestant ;
 sunt quibus aut serpens aut leo signa ferunt.
dira sed haec vatum fugiant animalia ceras
 doctaque sustineat stemmata pulcher olor.
hic Phoebo sacer et nostrae regionis alumnus :5
 rex olim, veteres servat adhuc titulos.

1 Iovis alite : VERG. Aen. 1,394 5 Phoebo sacer : ERASMUS, Euripides, carmen iambicum trimetrum, 7 (ASD I,1 p. 219) 5-6 : OV. Met. 2,367-380.

Certains représentent l’oiseau de Jupiter sur leurs écussons familiaux, pour d’autres, c’est le serpent ou le lion qui servent de symboles. Mais que ces animaux funestes fuient les portraits des poètes et que le beau cygne soutienne le lignage des hommes instruits. Celui-ci est consacré à Phébus et est un enfant de ma région : autrefois roi, il conserve encore ses anciens titres.

Picturae

L’emblème Insigna poetarum paraît pour la première fois dans l’édition parisienne de C. Wechel et depuis lors, toutes les picturae se ressemblent. Le cygne est représenté sur un blason, suspendu à un arbre, placé au centre de l’image. Dès les éditons lyonnaises, des touffes de roseaux suggèrent le milieu de vie habituel de l’oiseau. Les éditions de Lyon et de Padoue ajoutent des cygnes qui nagent dans les eaux en arrière-plan.

Structure et style de l’emblème

Comme plusieurs autres poèmes,1613 l’emblème Insigna poetarum décrit un blason ou un écusson. Alciat oppose aux animaux symboliques traditionnels, aigle, lion et serpent, incarnant la force et la puissance, le cygne, paisible et élégant, au chant mélodieux, qui servira d’effigie à toute la lignée des poètes. La subscriptio dédiée aux poètes adopte un vocabulaire recherché et précieux. La syntaxe inhabituelle du premier vers semble être ← 684 | 685 → une hypallage. Ainsi, il faudrait lire Iovis alitem…in clypeis au lieu de clypeos…in Iovis alite.1614 La poésie épique de Virgile, Stace et Silius Italicus, ainsi que les vers d’Ovide présentent plusieurs occurrences du terme clypeus/clipeus.1615 L’expression poétique Iovis ales (v. 1) se rencontre chez Virgile et Ovide, ainsi, dans un passage de l’Énéide, où le poète évoque précisément des cygnes dispersés par une attaque de l’aigle :

aspice bis senos laetantis agmine cycnos,

aetheria quos lapsa plaga Iovis ales aperto

turbabat caelo.1616

Cera (v. 3) s’emploie par métonymie pour désigner des tablettes enduites de cire utilisées pour écrire, notamment chez Plaute,1617 mais aussi un portrait, comme synonyme de imago, à plusieurs reprises chez Ovide.1618 L’expression Phoebo sacer (v. 5) apparaît aussi en poésie, notamment chez Ovide, sans qu’il s’agisse dans ce cas d’un emprunt.1619

L’aigle, le lion et le serpent, les animaux « stars » de l’héraldique

Les trois animaux énumérés dans le premier distique occupent une place de choix parmi les motifs héraldiques. L’oiseau de Jupiter,1620 symbole de royauté et de puissance, était posé sur la tombe d’Aristomène afin de rappeler la bravoure intrépide du héros messénien, vainqueur des spartiates.1621 L’aigle figurait également dans les armoiries de l’empereur Charles Quint. Le ← 685 | 686 → lion, de même que le rapace, incarne la puissance, le courage et la majesté. Comme dans l’emblème 63 Ira où il symbolise la colère,1622 le fauve orne, dans l’emblème 57 Furor et rabies, le bouclier d’Agamemnon, afin de terrifier ses ennemis, tout en servant de signe distinctif ou d’effigie au roi magnanime.1623 Enfin, un serpent figure dans les armoiries du duché de Milan, dans le premier emblème Ad illustrissimum Maximilianum. De la gueule du serpent jaillit un enfant et Alciat met en rapport ce symbole avec la naissance d’Athéna et les monnaies d’Alexandre le Grand.1624 Ces trois animaux terribles (dira animalia v. 3) traduisent tous une idée de puissance, de majesté, voire de divinité, et de force guerrière.

Le chant du cygne, la voix du poète

Alciat désigne le cygne par le mot olor, fréquent surtout en poésie, plus rare en prose.1625 De toutes les caractéristiques du cygne,1626 les Anciens avaient, outre la blancheur immaculée de son plumage,1627 admiré sa voix mélodieuse aux approches de la mort. Eschyle,1628 le premier, y fait allusion, suivi par de nombreux auteurs grecs1629 et latins.1630 Cette légende, immortalisée par Platon, est toutefois remise en question, déjà dans l’Antiquité, notamment par les naturalistes, tel Pline l’Ancien.1631 Cette ← 686 | 687 → croyance solidement ancrée s’est toutefois perpétuée jusqu’à la Renaissance dans l’adage Cygnea cantio qui « s’applique à ceux qui, à l’ultime instant de leur vie, parlent avec éloquence ou écrivent, dans leur extrême vieillesse, avec plus d’harmonie »,1632 ainsi que de nos jours dans l’expression proverbiale, « le chant du cygne », qui désigne le dernier chef-d’œuvre d’un artiste, au sommet de sa perfection, avant le déclin ou la mort. L’oiseau est associé à Apollon, dieu de la poésie et de la musique1633 et tout naturellement, au poète, inspiré par cette divinité. Ainsi, Anacréon est surnommé le « cygne de Téos », de même que Pindare est celui de l’Hélicon ou, selon Horace, celui de Dircé.1634 Lucrèce espère que son chant sera, tel que celui du cygne, meilleur que les clameurs des grues. Horace décrit sa propre métamorphose en cygne, l’oiseau au chant harmonieux, que son vol entraîne vers des contrées lointaines. Les vers de Ménalque, dans la neuvième Bucolique, louent le talent poétique de Varus dont les cygnes porteront aux nues la gloire.1635 Enfin, Horapollon explique que les Égyptiens représentaient cet oiseau pour désigner un γέροντα μουσικόν, « parce que celui-ci chante la plus douce mélodie, lorsqu’il devient vieux ».1636 Ainsi, l’ensemble de la tradition concourt à faire de cet oiseau le symbole des poètes.

La métaphore du cygne poète chez Érasme de Rotterdam

L’épithète Phoebo sacer (v. 5) pour désigner le cygne tisse un lien avec le poème qui suit la lettre préface de la traduction ← 687 | 688 → latine de l’Hécube d’Euripide par Érasme de Rotterdam. Ce poème en trimètres iambiques date de 1506 et est adressé à l’archevêque de Canterbury, William Warham. L’humaniste y file la comparaison entre le cygne et le poète :

niveus utrique candor : alter lacteis

plumis, amico candet alter pectore.

Musis uterque gratus ac Phoebo sacer,

et limpidis uterque gaudet amnibus,

ripis adaeque uterque gaudet herbidis,

pariter canorus uterque, tum potissimum,

vicina seram mors senectam cum premit.1637

Étant donné la similitude thématique, un rapport entre ce poème et l’emblème n’est pas à exclure, malgré la fréquence de la formule.

Le cygne, habitant des marais du Pô

Dans le cinquième vers de la subscriptio, Alciat affirme, avec une certaine fierté, que le cygne est un « enfant » de sa région (nostrae regionis), celle des lacs et des marais de la plaine du Pô,1638 aux alentours de Milan, comme s’il cherchait à s’assimiler aux qualités musicales et poétiques de l’oiseau. Il poursuit en faisant une discrète allusion au mythe de Cycnos, roi de Ligurie, narré par Ovide.1639 Uni à Phaéton par le sang et par l’amitié, Cycnos s’est lamenté, inconsolable, après l’accident tragique du ← 688 | 689 → fils d’Hélios, et s’est transformé en un oiseau qui, pour fuir le feu et les flammes, se réfugie dans les étangs et les lacs. Ovide décrit sa métamorphose, son cou allongé, ses cheveux devenus un plumage blanc, ses doigts des pattes palmées et sa bouche un bec. Il précise que le malheureux faisait retentir de ses plaintes les rives de l’Éridan, nom poétique du Pô.1640

Conclusion

Les picturae de l’emblème Insigna poetarum se caractérisent par leur grande similitude. Toutes représentent un blason orné d’un cygne, suspendu à un arbre. Cette effigie, comme l’explique la subscriptio, est associée aux poètes. L’oiseau consacré aux Muses et à Apollon, au plumage blanc et au chant mélodieux, incarne le poète et lui ressemble, comme l’illustre le poème de dédicace d’Érasme de Rotterdam à sa traduction de l’Hécube d’Euripide. Cependant, la comparaison remonte à l’Antiquité et à la légende du chant du cygne, immortalisée par le Phédon de Platon et diffusée encore plus largement à la Renaissance par l’adage Cygnea cantio. Alciat s’insère donc dans cette longue tradition, lorsqu’il enjoint aux poètes de renoncer à tous les animaux belliqueux, aigle, lion et serpent, pour orner leurs armoiries. Il se plaît à rappeler la légende ovidienne de la métamorphose de Cycnos, roi de Ligurie, devenu cygne sur les rives du Pô, et s’enorgueillit de posséder la même origine que l’oiseau chanteur. ← 689 | 690 →

Emblema CLXXXV Musicam diis curae esse

Emblème 185 La musique tient à cœur aux dieux

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Locrensis posuit tibi, Delphice Phoebe, cicadam
 Eunomus hanc, palmae signa decora suae.
certabat plectro Spartyn commissus in hostem
 et percussa sonum pollice fila dabant.
trita fides rauco coepit cum stridere bombo5
 legitimum harmonias et vitiare melos,
tum citharae argutans suavis sese intulit ales,
 quae fractam impleret voce cicada fidem.
quaeque allecta, soni ad legem descendit ab altis
 saltibus, ut nobis garrula ferret opem.10
ergo tuae ut firmus stet honos, o sancte, cicadae,
 pro cithara hic fidicen aeneus ipsa sedet.

1-12 : AP 6,54 et AP 9,584 1 Delphice : OV. Met. 2,543 ; 677 ; ERASMUS, Adag. 414 (ASD II,1 pp. 487-488) 4 pollice fila : OV. Ars 2,494 5 rauco…bombo : LUCR. 4,546.

Le locrien Eunomos a déposé pour toi, Phébus delphique, cette cigale, beau symbole de sa victoire. Aux prises avec son concurrent Spartys, il rivalisait avec le plectre et les cordes frappées par son pouce faisaient retentir un son. Lorsque la lyre usée par le frottement commença à grincer d’un bourdonnement rauque et à troubler les harmonies et la mélodie régulière, alors une cigale, douce créature ailée, s’élança sur l’instrument en babillant, pour emplir de sa voix la lyre brisée. Attirée pour suivre les lois musicales, elle descend de ses hauts séjours boisés, afin de nous venir en aide par son bavardage. Afin que l’honneur de ta cigale, ô dieu saint, soit durable, ce joueur de lyre d’airain est posé ici, au-dessus de la cithare même. ← 690 | 691 →

Picturae

Toutes les picturae figurent un monument, inséré dans un décor architectural, sauf dans la première édition, où celui-ci est entouré d’arbres, lieu de séjour de la cicada. Un instrument de musique à cordes, sur lequel s’est posée une cigale, est placé sur une sorte de socle en marbre. Au fil des éditions, le type d’instrument varie, de la harpe à la lyre, en passant par le luth. Les images s’efforcent de représenter un monument sur lequel est installée la cigale votive en bronze décrite dans la subscriptio.

Structure et style de l’emblème

L’emblème Musicam diis curae esse se distingue par sa longueur, douze vers, soit le double de la plupart des autres poèmes. La subscriptio est une épigramme votive qui nomme le donateur et narre les circonstances de l’offrande en l’honneur d’Apollon. L’usage des pronoms démonstratifs, hanc cicadam (v. 1) et hic fidicen (v. 12), crée de plus un lien entre le poème votif et l’œuvre d’art qu’il est censé décrire, comme si elle était placée sous les yeux du lecteur.1641 La composition prend une forme annulaire. En effet, dans le premier distique, le locrien Eunomos, joueur de lyre ou de cithare,1642 a remporté la victoire lors d’un concours musical, grâce à l’intervention miraculeuse d’une cigale, créature vouée aux Muses et à Apollon. En remerciement, il a offert au dieu son instrument ainsi qu’une représentation en bronze de l’insecte. Le dernier distique rappelle que la cigale de bronze, créature vouée aux Muses et à Apollon, déposée sur la cithare, permettra de perpétuer le souvenir du prodige. Dans la partie centrale, l’épigramme narre les circonstances de cette victoire : le concours musical entre Eunomos et son rival Spartys, l’incident de la lyre usée par le frottement, sans doute une corde brisée, et l’arrivée inespérée de la cigale, descendue de son séjour boisé, pour chanter et assurer la continuité de la ← 691 | 692 → mélodie, évitant ainsi toute interruption ou fausse note. L’inscriptio présente ce prodige comme une preuve de l’amour des dieux pour la musique.

L’épigramme source de Paul le Silentiaire

Déjà protagoniste de l’emblème 180 Doctos doctis obloqui nefas esse, inspiré d’une épigramme grecque, la cigale fait à nouveau retentir son chant sonore. La subscriptio dérive d’une épigramme votive de l’Anthologie grecque de Paul le Silentiaire, dont le thème apparaît également dans une autre épigramme,1643 bien que le récit soit ici plus long et plus développé :

Τὸν χαλκοῦν τέττιγα Λυκωρέι Λοκρὸς ἀνάπτει

 Εὔνομος ἀθλοσύνας μνᾶμα φιλοστεφάνου.

 ἦν γὰρ ἀγὼν φόρμιγγος· ὁ δ’ ἀντίος ἵστατο Πάρθης.

 ἀλλ’ ὅκα δὴ πλάκτρῳ Λοκρὶς ἔκρεξε χέλυς,

 βραγχὸν τετριγυῖα λύρας ἀπεκόμπασε χορδά.

 πρὶν δὲ μέλος σκάζειν εὔποδος ἁρμονίας,

 ἁβρὸν ἐπιτρύζων κιθάρας ὕπερ ἕζετο τέττιξ

 καὶ τὸν ἀποιχομένου φθόγγον ὑπῆλθε μίτου·

 τὰν δὲ πάρος λαλαγεῦσαν ἐν ἄλσεσιν ἀγρότιν ἀχὼ

 πρὸς νόμον ἁμετέρας τρέψε λυροκτυπίας.

 τῷ σε, μάκαρ Λητῷε, τεῷ τέττιγι γεραίρει,

 χάλκεον ἱδρύσας ᾠδὸν ὑπὲρ κιθάρας.1644

Alciat respecte la trame du récit et la structure générale de son modèle, notamment la composition circulaire, mais il prend ← 692 | 693 → toutefois quelques libertés. Ainsi, il interpelle le dieu Apollon de Delphes (delphice v. 1), possible souvenir ovidien,1645 et non de Lycorée. Il nomme le rival d’Eunomos, Spartys au lieu de Parthès.1646 Dès le premier vers, le poète grec annonce qu’il s’agit d’une cigale de bronze (τὸν χαλκοῦν τέττιγα), alors qu’Alciat ne l’indique que dans le dernier distique (aeneus v. 12), afin de maintenir une certaine ambiguïté sur la nature de la cigale, vivante ou façonnée de main d’homme. Il renonce au passage de la troisième à la première personne, comme dans l’épigramme grecque (ἁμετέρας v. 10), sans doute par souci de cohérence. À y regarder de plus près, il ne s’agit pas d’une traduction mot à mot, ainsi, il remplace le souvenir de la lutte couronnée de succès (ἀθλοσύνας μνᾶμα φιλοστεφάνου) par une expression, certes de même sens, mais faisant appel à la métaphore de la « palme de la victoire » (palmae signa decora suae v. 2). Il amplifie le quatrième vers de l’épigramme grecque, en mentionnant non seulement le plectre (πλάκτρῳ/plectro v. 3) faisant retentir la lyre, mais aussi le pouce du musicien frappant les cordes (pollice fila v. 4), une expression fréquente en poésie, attestée chez Ovide dans la même position métrique, juste après la coupe du pentamètre.1647 Le cinquième vers comporte des similitudes avec son équivalent grec, trita fides correspondant à τετριγυῖα λύρας χορδά, bien qu’Alciat ne parle pas de l’usure des cordes, mais de la lyre entière, sans doute par synecdoque. Le son rauque produit par la corde brisée est rendu en grec par l’adverbe βραγχὸν, alors qu’Alciat choisit l’expression, peut-être lucrétienne, rauco bombo (v. 5).1648 Il abandonne le verbe ἀπεκόμπασε au profit d’un autre de sens très différent, coepit stridere (v. 5), de sorte que, chez lui, l’incident de la corde brisée est passé sous silence ou du moins n’est qu’à peine suggéré, quelques vers plus loin (fractam fidem v. 8). Il traduit, en la réduisant, ← 693 | 694 → l’expression πρὸς νόμον ἁμετέρας λυροκτυπίας par soni ad legem (v. 9), mais ne parle pas de l’écho rustique de la cigale. S’il conserve l’idée de λαλαγεῦσαν par l’adjectif garrula (v. 10) et de ἐν ἄλσεσιν par ab altis saltibus (v. 9), il modifie cependant la construction de la phrase. Pour désigner l’instrument de musique, Alciat fait alterner tantôt fides, tantôt cithara, de même que, dans son modèle, se succèdent φόρμιγξ (v. 3), χέλυς (v. 4), λύρα (v. 5) et κιθάρα (v. 7 et 12). Nous pouvons ainsi considérer la subscriptio non comme une traduction, mais comme une adaptation. De son modèle, elle a préservé l’essentiel, ne s’autorisant que quelques écarts n’altérant pas l’esprit du poème grec.

La légende du joueur de lyre Eunomos

Le prodige de la cigale d’Eunomos n’est pas attesté uniquement dans l’épigramme de Paul le Silentiaire, mais est également mentionné par d’autres sources antiques. Strabon rapporte un phénomène étonnant : tandis que les cigales de Rhegium sont muettes, celles de Locres chantent.1649 Il le relie à la légende du concours de cithare entre le locrien Eunomos, portant le même nom que dans la subscriptio et sa source grecque, et un certain Ariston de Rhegium. Les circonstances correspondent au récit des épigrammes de Paul le Silentiaire et d’Alciat. Durant le concours de chant, une corde de la cithare d’Eunomos se rompt et une cigale se pose sur l’instrument, afin de suppléer par son chant au son manquant. C’est ainsi que le musicien remporte la victoire. En mémoire de cet événement, une statue du cithariste est érigée à Locres, avec une cigale posée sur l’instrument. Dans l’adage Acanthia cicada, Érasme de Rotterdam répète cette légende, d’après le récit de Strabon.1650 Or, aucun rapprochement textuel, autre que l’épithète ← 694 | 695 → d’Apollon Delphicus,1651 ne permet de rattacher la subscriptio à l’adage, de sorte que l’épigramme grecque de Paul le Silentiaire s’impose véritablement comme la source de la subscriptio.

Conclusion

La subscriptio de l’emblème 185 Musicam Diis curae esse dérive d’une épigramme votive de Paul le Silentiaire, traduite en latin et adaptée par Alciat. La légende relatée par l’épigramme était connue par d’autres témoignages antiques, notamment le récit de Strabon, repris par Érasme de Rotterdam, ainsi qu’une seconde épigramme de l’Anthologie grecque. Lors d’un concours musical, Eunomos de Locres, joueur de cithare, était aux prises avec un autre musicien du nom de Spartys, chez Alciat, mais connu également sous d’autres noms. Durant l’exécution du morceau, une corde de sa lyre se brise et aussitôt, une cigale, créature à la voix mélodieuse, vouée à Apollon, vient se poser sur l’instrument et remplace, par son chant, le son manquant dans les mélodies. En remerciement de sa victoire, le musicien fait ériger une statue, représentant, selon les versions, soit un citharède, soit une cithare, sur laquelle est posée une cigale en bronze. Alciat a conservé de son modèle grec la trame du récit relatant les circonstances de l’événement, la composition annulaire et le caractère votif du poème. Il procède à quelques modifications peu importantes et insère des expressions empruntées aux poètes latins. L’inscriptio confère à l’épigramme une portée universelle et présente le prodige étonnant comme un témoignage de l’amour des dieux pour la musique. ← 695 | 696 →