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Rhétorique et cognition - Rhetoric and Cognition

Perspectives théoriques et stratégies persuasives - Theoretical Perspectives and Persuasive Strategies

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Edited By Thierry Herman and Steve Oswald

Ce volume met l’accent sur le lien entre démarches cognitives et art du discours qui a toujours été un des enjeux de la rhétorique. Sans ajouter une nouvelle couche à l’examen critique des sophismes, les contributions de cet ouvrage n’ont pas pour but de dénoncer les effets de certains schèmes argumentatifs que d’aucuns jugeraient fallacieux, mais d’étudier leur fonctionnement et leurs effets cognitifs hic et nunc. Quels sont les mécanismes qui expliquent la « performance » des arguments réputés fallacieux ? Comment fonctionnent les stratégies rhétoriques à l’intersection entre cognition, sciences du langage et société ?

This volume gathers contributions from two disciplines which have much to gain from one another – rhetoric and cognitive science – as they both have much to say in the broad realm of argumentation studies. This collection neither condemns the fallacious effects of specific argument schemes nor adds yet another layer to fallacy criticism, but studies how argumentation and fallacies work, hic et nunc. What are the linguistic and cognitive mechanisms behind the «performance » of fallacious arguments? How do rhetorical strategies work at the interface of cognition, language science and society?
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Présuppositions discursives, assertion d’arrière-plan et persuasion: Louis de Saussure

Présuppositions discursives, assertion d’arrière-plan et persuasion

Louis de SAUSSURE, Université de Neuchâtel

1.Introduction

On distingue traditionnellement entre: a) le contenu posé ou asserté, qui contient également les implications de la phrase, b) le contenu implicite, et c) le contenu présupposé. Le statut des présuppositions est largement problématique et donc débattu: à certaines conditions, les présuppositions n’émergent pas – elles ne «projettent» pas. En général, les présuppositions sont assimilées à l’arrière-plan conversationnel, dès lors qu’elles sont censées présenter des informations déjà connues des interlocuteurs, informations sur la base desquelles la communication pertinente est élaborée (Stalnaker 1974 pose le lien entre les présuppositions et l’arrière-plan conversationnel). Sperber & Wilson (1995: 217) suggèrent l’idée que la distinction entre avant-plan / information nouvelle et arrière-plan / information ancienne n’est pas intrinsèquement liée à la distinction entre contenus assertés et présupposés; au contraire, la qualité d’arrière-plan ou d’avant-plan résulte selon eux du traitement de l’énoncé. Ils ont raison en ceci que des informations nouvelles peuvent parfaitement être amenées par des présuppositions, et d’ailleurs cela arrive constamment. Ce phénomène est celui de l’accommodation présuppositionnelle, et ne pose aucun problème (voir à ce sujet Thomason 1990 et Thomason & al. 2006). Dans certains cas, il s’agit d’informations très peu pertinentes, mais qui servent indirectement à la pertinence générale de l’énoncé. Nous regarderons quelques exemples plus bas, mais si quelqu’un explique Je ne peux pas venir à la réunion; je dois chercher mon chat chez le vétérinaire, l’interlocuteur peut très bien ignorer l’existence du chat et l’apprendre incidemment par accommodation présuppositionnelle. Dans d’autres cas, l’accommodation présuppositionnelle constitue l’information véritablement pertinente, de manière d’ailleurs totalement ouverte, afin d’amener des effets ← 279 | 280 → pragmatiques supplémentaires. Ainsi, lorsque Fidel Castro, du moins dans le film Che, nomme Guevara commandant, il le fait par une accommodation présuppositionnelle: «Signez ici, commandant», ce qui lui permet de suggérer que le statut de commandant va en quelque sorte de soi pour Guevara, qu’il s’agit d’un point hors de la discussion, etc., en exploitant ainsi les propriétés de la présupposition à des fins rhétoriques et pragmatiques. Un tel cas est d’ailleurs proche de ce que Karttunen (1974) appelle des présuppositions informatives, du type de Nous regrettons de vous informer que les enfants ne peuvent accompagner leurs parents aux exercices (notre traduction et adaptation), amenant à des actes de langage indirects.

Mais il existe un troisième type de cas où des présuppositions, et des accommodations de présuppositions, sont exploitées par un locuteur: il s’agit des situations où une information conflictuelle avec les connaissances du destinataire, voire une information absurde, est prise pour acquise dans la conversation sans même que le destinataire ne remarque qu’il vient d’incorporer une nouvelle information, peut-être absurde, dans son environnement cognitif. Dans ce cas, la présupposition est exploitée de manière «couverte», elle est communiquée de manière indirecte et selon des moyens qui signalent la nouvelle information comme ancienne.

Ainsi, la proposition de Sperber & Wilson de dissocier arrière-plan et présupposition ne doit pas être comprise comme faisant fi des propriétés des présuppositions; en utilisant une présupposition, un locuteur peut, les circonstances aidant, faire admettre une proposition comme relevant de l’arrière-plan. Les présuppositions incitent – mais n’obligent pas – à considérer l’information qu’elles portent comme étant déjà connue et partagée, et donc non pertinente dans l’échange conversationnel.

On remarque cependant que non seulement les présuppositions stricto sensu, qui sont déclenchées linguistiquement, entrent dans ce schéma, mais également des éléments de contenus qui sont purement inférés, que nous appellerons des présuppositions discursives. Elles sont en quelque sorte le pendant des implicatures conversationnelles du côté des présuppositions. Elles n’entrent pas dans ce qui constitue l’objectif communicatif du locuteur (ce qui les rapproche des présuppositions) et sont entièrement inférées (ce qui les assimile à des implicatures d’un certain type).

Lorsqu’une présupposition est amenée par une énonciation sans que son contenu n’appartienne en fait à l’arrière-plan conversationnel – à ← 280 | 281 → l’environnement cognitif du destinataire, pour être plus précis –, cette présupposition peut se trouver rejetée, mais avec un fort coût interactionnel et cognitif, ou au contraire, et c’est le cas habituel, se trouver accommodée, c’est-à-dire se trouver intégrée à l’environnement cognitif. Néanmoins, dans ce cas, elle ne se trouve pas rejoindre l’arrière-plan de la même manière qu’une information posée ou implicitée qui se présente comme constituant l’objectif de la communication verbale. Au contraire, une présupposition se présente comme située en dehors des éléments qui suscitent l’attente de pertinence, de sorte que l’attention ne s’y porte pas. Il se trouve que, à cause de cela, dans des contextes machiavéliens comme dans des contextes ordinaires, la présupposition peut se trouver accommodée sans évaluation critique; et même, elle peut se trouver accommodée tout en présentant des inconsistances majeures avec les autres éléments connus du destinataire. Dans ce dernier cas, l’accommodation présuppositionnelle constitue un outil efficace au sein de stratégies persuasives. C’est à étudier la relation entre pertinence et accommodation présuppositionnelle qu’est consacré cet article; il sera notamment suggéré que l’accommodation touche aussi des éléments de nature présuppositionnelle, mais qui ne sont en général pas considérés dans la littérature sur les présuppositions, et qui concernent les motivations implicites de l’énonciation d’un contenu propositionnel. Nous les appellerons présuppositions discursives, en développant l’hypothèse qu’elles sont particulièrement sensibles, car elles forment des prérequis pour la pertinence tout en échappant à l’évaluation en termes de pertinence. Nous établissons un lien entre leur comportement et une série de biais cognitifs en relation avec le caractère déjà connu des informations, suggérant que le fait qu’une information soit simplement présentée comme déjà connue – présupposée – suffit à la rendre efficace, même si elle n’est pas en réalité déjà connue. En somme, nous suggérons qu’une information présentée comme ancienne a de bonnes chances d’être effectivement traitée comme telle, même lorsque c’est indu, c’est-à-dire même lorsque l’information concernée est en fait nouvelle. Et même, lorsque cette information est inconsistante avec l’arrière-plan réel, l’inconsistance passant alors inaperçue, du fait que l’information ancienne n’a pas besoin d’être évaluée: son ancienneté l’assortit de la présomption qu’elle a déjà fait l’objet de toutes les évaluations utiles.

Dans un premier temps, nous proposerons de revoir la catégorisation habituelle des types de contenus pour y faire tenir ce que nous identifions ici ← 281 | 282 → comme présuppositions discursives vis-à-vis des implications, des implicatures (ou «implicitations») et des présuppositions stricto sensu. Ensuite, nous aborderons la notion d’accommodation présuppositionnelle en suggérant qu’elle s’applique aux deux catégories de présuppositions que nous reconnaissons, avant de nous tourner vers deux illustrations d’accommodations indues, chacun jouant sur l’un des types de présuppositions retenus. Nous ferons au cours de notre démarche le lien entre l’accommodation présuppositionnelle et le traitement superficiel (shallow processing) de l’information, suggérant que l’accommodation présuppositionnelle repose sur un mécanisme de traitement superficiel de l’information, que nous relierons aux heuristiques et biais cognitifs de la tradition initiée par Tversky & Kahneman (1974). Greco (2003), discutant Walton (1999), suggère que la présupposition sert d’ancrage à des effets d’argumentation fallacieuse; reliant cette observation à la notion d’illusion cognitive (Pohl 2004), nous suggérerons l’existence de biais, ou illusions, ou encore heuristiques typiquement présuppositionnelles.

2.Présupposition discursive et types de contenus

La littérature reconnaît une variété de phénomènes présuppositionels actifs au niveau du discours. Par exemple, les conditions de félicité austiniennes peuvent être considérées comme des sortes d’informations présupposées. Des présomptions au sujet des savoirs partagés, sans lesquels les énoncés ne peuvent prendre de sens concret, peuvent aussi être appelées présuppositions comme le propose Macagno (2012). Une notion de présupposition lato sensu est également posée par Rigotti & Rocci (2001), comme éléments qui contribuent à assurer la congruité de l’information dans le contexte discursif. Cette notion de présupposition sera considérée dans ses aspects persuasifs par Rigotti (2005), ainsi que par Rocci (2005); et van Dijk (1998) et (2011) appelle également présuppositions des prémisses implicitées que nous appelons ici présuppositions discursives.

Toutefois, ces types d’informations ne peuvent pas être appelés présuppositions autrement que dans un sens non technique, car elles présentent des différences avec les présuppositions stricto sensu (notamment sur leur ← 282 | 283 → insensibilité à la force illocutionnaire). Il n’en reste pas moins que l’on peut considérer que si ces informations sont implicitées – ce sont des sortes d’implicatures –, elles sont également spéciales, en ce sens qu’elles ne se présentent pas comme l’objet de la communication, mais comme un savoir déjà présent. Nous allons ici tenter d’identifier plus clairement ces sortes d’informations en les associant à une notion de pertinence (dans la continuation de Simons 2005); pour nous, les présuppositions lato sensu, que nous appellerons discursives, ont le sens de pré-conditions, ou conditions nécessaires, non pas pour le sens vériconditionnel (contrairement aux présuppositions stricto sensu) mais pour la pertinence de l’énoncé.

Nous allons rapidement en venir à quelques exemples, mais il convient d’abord de rappeler que la notion de présupposition souffre d’un certain flou dans la littérature dès que l’on considère les cas où elles émergent sans déclencheur linguistique clairement identifiable ni ne sont fondées sur une implicature conversationnelle (voir Gazdar 1979). Il s’agit alors de cas où une inférence pragmatique est nécessaire comme condition pour que l’énoncé puisse avoir une quelconque pertinence, et cette inférence partage des propriétés cruciales avec les présuppositions stricto sensu plutôt qu’avec les implicatures conversationnelles. De telles inférences sont des prérequis sans lesquels la phrase conserve certes un sens vériconditionnel, mais ne peut pas avoir la moindre pertinence. En même temps, ces informations ne sont pas présentées par le locuteur comme formant l’objet de la communication. Sans elles, il y aurait un sens, mais l’acte de langage serait absurde. Elles sont à propos d’informations réputées préalables et donc ne sont pas des implicatures conversationnelles au sens classique, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas ce que le locuteur manifeste comme son vouloir-dire.

Interrogeons-nous par exemple à propos du statut des inférences (1a-1b) sur la base de (1), ou (2a-2c) sur la base de (2):

(1)Il faut fermer la porte / Ferme la porte!

(1a)L’ouverture de la porte est non désirable dans les circonstances

(1b)Il y a trop de bruit / Il fait froid / Nous manquons d’intimité…

(2)Les armes sont interdites dans ce secteur.

(2a)Les armes auraient pu être autorisées dans ce secteur.

(2b)Les armes peuvent être autorisées dans d’autres secteurs

(2c)Les armes sont indésirables / dangereuses si portées dans ce secteur ← 283 | 284 →

Les actes de langage (1) et (2) reposent sur un certain nombre de préconditions qui expliquent ou justifient leur occurrence en discours. (1a) n’est aucunement une présupposition dans le sens usuel, car ce contenu n’est pas inféré sur la base d’un item lexical ni même de la signification de la phrase, et n’entre pas même en ligne de compte pour le calcul du sens: les conditions du monde, pas plus que les états mentaux des interlocuteurs, ne modifient la signification des phrases, hormis pour ce qui est de la référence et de la désambiguïsation. Que le caractère ouvert de la porte soit désirable ou indésirable n’affecte en rien le sens de (1). Des inférences comme celles mentionnées ci-dessus sont dérivées sur la base de connaissances encyclopédiques et de compétences pragmatiques – notamment la capacité d’attribuer au locuteur des intentions de sens pertinentes dans le contexte – au sujet de ce qui justifie une requête comme (1) ou une injonction comme (2). On relèvera que des inférences comme (1b) (il y a du bruit, etc.) sont d’un niveau d’accessibilité plus éloigné que (1a), car elles forment les raisons justifiant (1a), qui est lui-même un arrière-plan justifiant (1). De même, (2) n’a nullement besoin de convoquer (2a-c) pour avoir une signification claire et complète. De plus, (2) ne sert normalement pas à communiquer des propositions comme (2a-c), mais tout simplement à communiquer l’interdiction des armes au lieu concerné. Evidemment que de telles propositions sont bien des implicatures d’une certaine sorte (ce sont des inférences complètement pragmatiques), tout comme, pense-t-on souvent, les présuppositions stricto sensu; cependant, il ne s’agit ni de présuppositions stricto sensu (indispensables à la signification) ni d’implicatures conversationnelles (identifiées comme formant l’objet, ou un objet, de la communication intentionnelle).

Plutôt que de les penser comme pré-conditions pour des actes de langage, nous proposons de les voir comme des inférences nécessaires pour faire sens de l’intention informative du locuteur, qui survient dans un certain monde, doté de certaines propriétés ontologiques (ou au moins dans un monde ainsi représenté dans l’esprit des interlocuteurs). Un panneau indiquant (2), s’il était installé à l’Université de Neuchâtel, signifierait toujours la même chose (les armes sont interdites en ce lieu), et certainement que l’acte de langage serait efficace (il assurerait l’interdiction), même s’il ne serait pas heureux au sens searlien qui exclut que le contenu de l’acte de langage soit évident pour le destinataire. Cependant, il serait absurde, du fait que les armes sont de ← 284 | 285 → toute manière interdites sur la voie publique dans ce pays, et le panneau serait interprété comme un gag.

Des éléments comme (1a-b) et (2a-c) sont des bases préliminaires sans lesquelles (1) et (2) ne sauraient prétendre satisfaire les attentes du destinataire en termes de rationalité de la communication, ou de présomption de pertinence (Sperber & Wilson 1995).1 Nous appellerons de telles propositions des présuppositions discursives. Elles pourraient peut-être s’assimiler à des prémisses contextuelles soutenant l’acte d’assertion principale, lui donnant ses raisons de survenir dans le monde.

Dans les situations les plus courantes, de telles informations sont connues du destinataire dès avant l’acte de parole, et donc appartiennent à l’arrière-plan conversationnel. Le locuteur anticipe l’existence d’un arrière-plan partagé (common ground) sur lequel la conversation s’élabore (Clark & al. 1983); un tel partage d’informations préalables est même une condition pour la capacité que nous avons de prédire le sens que nos interlocuteurs seront capables d’extraire de nos énoncés, et conditionne la valeur ajoutée de toute nouvelle information dans le discours. Un common ground est une base nécessaire qui évite aux interlocuteurs de devoir constamment rétablir les fondements sur lesquels leurs pensées s’élaborent et se communiquent; il n’est donc pas surprenant que la distinction entre avant- et arrière-plan soit considérée comme pertinente sur le plan cognitif (au moins depuis Haviland & Clark 1974). Les présuppositions discursives sont des éléments qui appartiennent aux connaissances d’arrière-plan, mais qui sont nécessaires non pour le sens mais pour la pertinence. Sperber & Wilson présentent une conception hétérodoxe pour la sémantique formelle en suggérant que la distinction entre asserté et présupposé ne recouvre pas celle qui sépare l’arrière-plan de l’avant-plan. Pour eux, ces dernières notions ne sont aucunement linguistiques; c’est la recherche de pertinence qui amène un individu à positionner une information comme relevant de l’avant- ou de l’arrière-plan, quelle que soit la manière dont cette information est amenée dans l’énoncé. L’information d’arrière-plan, expliquent-ils, est une information «qui ne contribue à la pertinence que de manière indirecte, en réduisant l’effort de traitement requis» (Sperber & Wilson 1995: 217, notre traduction). Cela ← 285 | 286 → n’implique pas qu’il serait impossible pour le locuteur d’utiliser des moyens linguistiques pour communiquer qu’il considère une information comme relevant de l’arrière-plan (la sémantique des déclencheurs linguistiques de présuppositions y invite), ou des moyens pragmatiques, quand il peut anticiper le fait que certaines propositions nécessaires pour faire sens de l’énoncé doivent être tenues pour vraies préalablement par tout interlocuteur dans les circonstances. C’est, suggérons-nous, le rôle des présuppositions discursives. Mais le fait que les présuppositions ne sont pas toujours de l’arrière-plan complique encore les choses.

Des éléments de l’arrière-plan conversationnel sont généralement récupérés par des moyens présuppositionnels en vue de produire le contexte dans lequel la nouvelle information sera traitée. Du fait que sous certaines conditions les présuppositions sont bloquées (elles ne «projettent» pas), des chercheurs comme Carston (1998) considèrent qu’elles sont de nature pragmatique et donc générées en contexte plutôt que produites par défaut puis éventuellement annulées sous des conditions spécifiques. Ainsi, il existe un ancien débat, qui n’est toujours pas définitivement clos, pour savoir si les présuppositions, même en présence d’un déclencheur linguistique, sont plutôt sémantiques (déclenchées par défaut par l’expression) ou pragmatiques (étant plutôt le résultat d’un processus inférentiel qui les réalise ou ne les réalise pas en fonction de principes pragmatiques). Une des raisons fondamentales de cette hésitation de la littérature, outre que les présuppositions, parfois, ne «projettent» pas, réside dans le fait qu’elles sont généralement en lien direct avec un élément sémantique codé (le «déclencheur»), mais qu’en même temps elles émergent aussi pour la résolution des anaphores, laquelle est également sujet à l’accommodation pragmatique, et que les théories sémantiques et pragmatiques regardent différemment (voir Heim 1983, van der Sandt 1992, Karttunen 1974, mais la littérature sur cette question est énorme).

Trois grands types de contenus sont généralement distingués: a) le contenu asserté (ou posé), qui est assimilables aux implications; b) le contenu implicite, les implicatures ou implicitations de la tradition gricéenne; et c) le contenu présupposé. La théorie de la Pertinence de Sperber & Wilson (1986/1995) présente un tableau différent, pour lequel l’opposition pertinente ne se situe pas entre un contenu «dit», vériconditionnel, et un contenu «implicité» et non-vériconditionnel, mais entre des niveaux explicites ← 286 | 287 → et implicites de communication qui sont récupérés pragmatiquement sur la base d’une forme abstraite et de principes pragmatiques qui conduisent à former une hypothèse sur l’intention informative du locuteur. Considérées par la lorgnette de la théorie de la Pertinence, ce que nous appelons des présuppositions discursives n’est finalement rien d’autre que des implicatures d’un genre spécifique qui se présentent elles-mêmes comme a priori, comme de l’information préalable nécessairement incorporée à l’interprétation pour pouvoir donner un sens minimalement pertinent à l’acte d’un locuteur de présenter une certaine information dans les circonstances considérées.

De ce point de vue, nous obtenons:

(a)des éléments assertés / impliqués, qui sont manifestés comme faisant ouvertement partie de la communication pertinente et sont déterminés par les relations logiques des items linguistiques (comme tuer qui implique être mort pour le patient);

(b)des implicatures, qui sont manifestés comme faisant ouvertement partie de la communication pertinente et sont déterminés pragmatiquement;

(c)des présuppositions stricto sensu qui ne sont pas manifestées comme ouvertement pertinentes et sont déclenchées linguistiquement;2

(d)des présuppositions discursives, qui ne sont pas manifestées comme ouvertement pertinentes et sont déclenchées pragmatiquement.3

Dans ce qui suit, nous tenterons d’étendre la notion d’accommodation présuppositionnelle aux présuppositions discursives avant d’observer deux cas d’exploitation manipulatoire de présuppositions. ← 287 | 288 →

3.Remarques sur l’accommodation présuppositionelle

Les présuppositions posent trois types majeurs de problèmes quant à leur survenue dans le discours.

D’abord, elles sont tirées comme des informations de l’arrière-plan connu, mais il se peut très bien, en fait, qu’elles ne soient pas telles, auquel cas elles donnent lieu à une accommodation, c’est-à-dire d’inclusion dans l’environnement cognitif du destinataire (ou de «mise à jour du contexte»). Nous postulons qu’un phénomène d’accommodation survient également avec les présuppositions discursives; cependant, il convient de comprendre la nature de ce processus inférentiel qui n’est ni celui de la présupposition stricto-sensu, qui repose sur des éléments linguistiques (ou des implicatures, cf. Gazdar 1979) ni celui des implicatures, puisque ces dernières relèvent de l’objectif communicationnel manifesté par le locuteur.

Deuxièmement, dans un tel cas, il est difficile de dire qu’elles ne sont pas pertinentes: elles amènent une information nouvelle, et elles le font d’une manière d’autant plus économique qu’elles épargnent à la cognition le recours à un processing profond d’évaluation critique. De ce point de vue, de telles présuppositions, accommodées, sont hautement pertinentes: des effets cognitifs (informationnels) potentiellement forts accompagnent un coût de traitement minimal. Pourtant elles n’entrent manifestement pas dans les attentes de pertinence, qui sont focalisées sur de l’information réputée nouvelle et non réputée ancienne. Troisièmement, enfin, leur accommodation peut se produire de manière inconsistante, donc erronée du point de vue de l’environnement cognitif. Même des présuppositions parfaitement fausses de manière en principe évidente peuvent ne pas être identifiées comme telles (nous verrons deux cas plus précisément plus bas). Dans les situations de communication ordinaire, la cognition réagit aux présuppositions jusqu’à un certain point seulement (Lewis 1979).

Pour aborder ces difficultés, en particulier celles qui sont posées par les présuppositions discursives, il faut commencer par reprendre les propriétés formelles des présuppositions. Elles sont discutées dans la littérature au moins depuis Frege (sans revenir à Thomas d’Aquin ou aux arguments éristiques d’Aristote) et, en ce qui concerne la portée de la négation, bien entendu, depuis les travaux de Russell ou Strawson. Du côté du discours, la ← 288 | 289 → notion cruciale reste celle d’accommodation, produite par Lewis (1979), et, de manière un peu différente, par Ducrot (1972: 51) sous le terme de coup de force présuppositionnel, qui consiste à faire passer comme argument un contenu présupposé. L’idée de Lewis est, soit dit à gros traits, que l’accommodation présuppositionnelle (qui consiste en l’incorporation dans l’arrière-plan d’une présupposition qui n’y figurait en réalité pas) se produit mais «dans certaines limites» (Lewis 1979: 417, notre trad.). Le cas typique de l’accommodation présuppositionnelle est celle où une résolution anaphorique appelle l’introduction d’un référent qui n’a pas été mentionné préalablement. Dans divers autres cas de figure, l’introduction d’une présupposition n’est pas nécessaire pour obtenir un sens en soi (une signification propositionnelle saturée) mais pour obtenir un sens pertinent: c’est le cas de nos présuppositions discursives. Elles donnent les raisons contextuelles de l’énonciation, qui peuvent à leur tour avoir un impact sur les contenus implicites (implicatures) ou, au niveau discursif, sur diverses croyances associées à la compréhension de l’énoncé. L’extension du domaine de la présupposition au niveau discursif avait déjà été sommairement proposée par van Dijk (1998) avec le dialogue suivant, sur lequel Rocci (2005) élabore l’idée cruciale selon laquelle de tels contenus présupposés ont à voir avec une notion de cohérence ou de «congruité»:

(3)A- Un voleur s’est introduit dans la maison de tante Julie.

B- Ce n’est pas surprenant. N’as-tu pas vu tous ces gens de couleur qui traînent par ici ces temps-ci? (van Dijk 1998: 206, notre traduction).

(4)Présupposition: Les gens de couleur sont des voleurs.

Nous proposons donc d’apporter l’idée que (4) est produit aux fins de pertinence. L’implicature générée par B a à voir avec la politique, avec l’idée qu’il est souhaitable de renvoyer les gens de couleur chez eux, etc., mais le contenu (4) est indispensable à la contextualisation de (3B). Ce type de prémisse implicitée, enthymématique, est de l’ordre de la présupposition, car elle est introduite dans le discours comme fait déjà manifeste, tenue pour vraie préalablement à l’énonciation.

Certaines accommodations présuppositionnelles sont «pragmatiquement inappropriées»; von Fintel (2000 et 2008) discute à cet égard la paire d’exemples suivante: ← 289 | 290 →

(5)Je ne peux pas venir à la réunion: je dois chercher mon chat chez le vétérinaire.

(5’)Présupposition: Le locuteur possède un chat.

(6)Oh, papa, j’ai oublié de te dire que mon fiancé et moi allons déménager à Seattle la semaine prochaine (von Fintel 2000: 15, notre trad.)

(6’)Présupposition: La locutrice a un fiancé.

La différence critique entre les exemples (5) et (6), dans le cas où l’information présupposée n’est pas déjà dans l’arrière-plan conversationnel, est que (5’) est pragmatiquement «appropriée» tandis que (6’) ne l’est pas – en supposant un contexte neutre ou ordinaire où le fait d’apprendre que le locuteur a un chat n’a pas de conséquences particulières (donc n’est pas pertinent en soi) tandis que d’apprendre l’existence d’un fiancé de sa fille en a. Les diverses théories qui traitent de la notion d’arrière-plan partagé (common ground) suggèrent toutes qu’il y a des principes généraux présidant à l’acceptabilité des présuppositions. Une manière fine de poser les choses est donnée par von Fintel (2000: 15): «La théorie du common ground […] dit que quelqu’un peut [can: «peut» dans un sens radical ou déontique] présupposer P dès lors qu’il est assumé que le destinataire ne va pas vouloir contrer [dispute] P» (notre trad.). Pour les besoins de la discussion que nous tenons ici, nous pouvons nous en tenir à cette idée d’un savoir partagé ou mutuel; néanmoins, s’il fallait être plus précis, il faudrait comprendre que le locuteur ne peut amener une présupposition menant à une accommodation que s’il fait l’hypothèse que l’interlocuteur n’aura pas de raison de discuter la vérité de P. Dans le cas contraire, la communication fait intervenir une accommodation présuppositionnelle inappropriée.

Cependant, tout ceci laisse de côté le fait que les présuppositions peuvent se comporter différemment selon l’environnement cognitif du destinataire. Ce fait affecte directement le caractère approprié des accommodations présuppositionnelles. Il est en réalité nécessaire de prendre en compte deux conditions nécessaires pour le caractère pragmatiquement inapproprié d’accommodations présuppositionnelles du type de (6).

Premièrement, le fait que (6’) contredit une hypothèse contextuelle du destinataire (la locutrice n’a pas de fiancé) doit être comparé au fait que (5’) introduit une information qui ne présente aucune inconsistance avec un savoir préalable: qu’un employé ait ou non un chat ne figure pas comme hypothèse manifeste à l’interlocuteur de (5); l’interlocuteur est «agnostique» ← 290 | 291 → en la matière (von Fintel 2000: 11). De la sorte, l’existence du chat est donc indifférente, car dépourvue de conséquence pratique (n’importe quelle autre raison de ne pas venir à la réunion aurait eu exactement les mêmes conséquences pratiques dans l’échange conversationnel), ce qui conduit donc à l’absence de raison de contrer (5’), par comparaison avec (6’).

Deuxièmement, mais de manière immédiatement reliée au point précédent, il est, dans des circonstances dont nous parlons, dépourvu de pertinence que l’employé ait un chat, par comparaison avec n’importe quelle autre raison valable de ne pas venir à la réunion, mais il est très pertinent en soi que la locutrice ait un fiancé.

La pertinence, pour un individu, réside dans l’impact produit par une nouvelle information dans sa connexion avec d’autres informations préalablement entretenues, de sorte que de nouvelles informations sont déduites, et produisent de l’effet; ceci, à la mesure de l’effort dépensé pour extraire ces informations (Sperber & Wilson 1986; 1995).

Dans les exemples ci-dessus, même s’il y a une incorporation dans l’environnement cognitif du destinataire avant un quelconque traitement critique, la possibilité de réagir existe. Mais il y a un nombre de cas où cette possibilité est sérieusement obérée, et une inconsistance quelconque passe alors inaperçue. Il suffit pour cela de s’éloigner de la seule présupposition existentielle pour aborder des cas moins évidents.

Or nous verrons plus bas que dans diverses situations de communication, l’accommodation de la présupposition présente des anomalies majeures qui ne sont pas détectées, ouvrant une vulnérabilité cognitive sérieuse à des effets de persuasion et de manipulation. Les théories de la présupposition et du common ground laissent ce problème de côté, avec raison d’ailleurs, puisqu’elles portent sur des faits de sens, tandis que la question que nous soulevons concerne le traitement général de l’information par la cognition.

En fait, c’est bien connu, quand un rejet présuppositionnel intervient, c’est toujours au prix d’un effort significatif. Cet effort est directement dû au fait que la présupposition se présente comme une information ancienne: d’une part, elle ne s’assortit pas d’un traitement en termes de pertinence, puisqu’elle est censée préexister d’une manière ou d’une autre et donc avoir déjà subi un traitement, et, d’autre part, du fait même qu’elle est présentée comme déjà connue, elle est présentée comme partagée, ou mutuellement manifeste, au locuteur et à l’interlocuteur (ou, cela va sans dire, aux ← 291 | 292 → interlocuteurs); il s’ensuit que contredire une présupposition non seulement demande de se focaliser sur ce qui n’est pas focalisé dans l’énoncé, mais implique de remettre en question les bases communes de la conversation, le savoir réputé mutuel, déjà acquis, ce qui présente un inconvénient de face, pour le dire en termes goffmaniens, ou, plus simplement, risque de faire passer l’interlocuteur pour un ignorant ou un individu qui se démarque du groupe fondé sur un savoir mutuellement partagé.

Si l’on admet que le traitement peut être profond – pour ce qui concerne les contenus posés – c’est qu’il peut être superficiel aussi. On aura compris que la position qu’on défendra ici implique que le traitement des présuppositions est un traitement superficiel. La littérature (cf. plus bas) décrit le traitement de certaines informations linguistiques posant des problèmes de consistances par le terme de shallow processing, ou «traitement superficiel», typiquement lorsqu’un item lexical est réinterprété comme concept de la classe d’ordre supérieure. Il est possible que l’accommodation présuppositionnelle soit elle aussi sujette à l’accommodation pragmatique superficielle, mais nous verrons plus bas que cette hypothèse n’explique de loin pas tout. Avant cela, il convient de détailler les raisons qui nous conduisent à suggérer que les présuppositions de manière générale échappent aux contrôles de pertinence.

4.Présuppositions et pertinence

Les présuppositions ont des propriétés sémantiques; les plus évidentes concernent leur rapport à la négation, puisqu’elles sont insensibles à la polarité de l’énoncé (ainsi qu’à la force illocutionnaire en général). Mais les présuppositions ont également des propriétés discursives connues: elles tendent à échapper aux mouvements discursifs (c’est-à-dire qu’elles sont normalement laissées sans réaction). Les propriétés sémantiques et discursives des présuppositions vont main dans la main, de sorte que leur comportement discursif, comme leurs propriétés sémantiques, sont le produit de quelque chose de plus profond, et dont nous avons déjà parlé, à savoir que les présuppositions se présentent comme des faits déjà établis. Les présuppositions sont vraies indépendamment de la valeur de vérité du ← 292 | 293 → contenu propositionnel lui-même, et donc leur valeur de vérité reste en dehors de tout questionnement ou évaluation. On sait depuis Ducrot (1972) que les présuppositions sont en effet non véridicibles, de sorte qu’une réponse comme c’est faux ne peut porter sur une présupposition. Cela apparaît particulièrement clairement avec les questions, seul le contenu faisant l’objet de la question pouvant donner lieu à un enchaînement discursif régulier:

(7)A- Est-ce que Jean a raté son examen?

B- *C’est faux, il est resté à la maison.

B- Oui / Non.

Il y a bien des ressources langagières autorisant le changement de focalisation du contenu posé vers le contenu présupposé, mais elles sont indirectes, comme avec Attends une minute: il ne s’est pas présenté. Ce type d’énoncé peut s’analyser comme cassant une norme admise de la communication, ne respectant pas un schéma de question-réponse, soulevant un problème de face complexe où le locuteur est montré comme ayant commis l’erreur de prendre pour acquis ce qui ne devait pas l’être.

Néanmoins, une explication beaucoup plus terre-à-terre est aussi disponible, éventuellement en complément de celle-ci: défaire une présupposition ou la questionner revient à mettre en doute la pertinence même de l’énoncé qui la portait, voire à la nier.

Comme la présupposition doit être vraie pour que l’énoncé puisse avoir un sens complet, mettre en doute la présupposition revient à mettre en doute le sens et donc la pertinence de la question. Au niveau des présuppositions discursives, auxquelles nous allons revenir sous peu, les mettre en doute revient à mettre en doute les motivations factuelles conduisant à l’énonciation qui les requiert; de la sorte, l’énoncé se trouve dénoncé comme privé de pertinence. Il y a donc là un coût particulier lié à une communication qui devient soudain métalinguistique ou métadiscursive, et qui pourrait ressembler à certains égards à l’opting out de Grice. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que ce soit un mouvement défavorisé dans l’échange discursif.

Ducrot (1972) a également montré que les présuppositions sont rétives à une connexion par une conjonction, à l’exception de et et si:

(8)Jean a cessé de fumer…

a. …parce qu’il souhaite être en bonne santé.

b. …*parce qu’il aimait ça. ← 293 | 294 →

(8b) est impossible – hormis dans une lecture très différente, parenthétique et métalinguistique – bien qu’il y ait une connexion conceptuelle immédiatement disponible entre le fait de fumer et d’aimer ça. Mais comme l’assertion est à propos de cesser de fumer, qui ne fait que présupposer fumer, l’enchaînement n’est plus possible, parce que ne pouvant enchaîner que sur le contenu propositionnel posé. L’intéressant est ailleurs: (8b) n’est pas seulement inattendu ou étrange en conversation, il est tout à fait impossible en dehors de la lecture parenthétique. Nous prenons ceci comme une indication de la rigidité du confinement des présuppositions hors du domaine véridicible de la communication linguistique.

Une explication classique de ce comportement est que les présuppositions ne sont pas que sémantiques, elles sont aussi pragmatiques, puisqu’elles ont à voir avec le caractère ancien de l’information, l’arrière-plan, en conséquence de quoi elles ne sont pas sujettes à discussion (cf. aussi von Fintel 2008: 138).

En ce qui concerne l’accommodation des présuppositions, maintenant, elle est parfois comparée à l’implicature en tant que dispositif économique de la communication lié à l’inférence (Seuren 2000: 180, Stalnaker 2002: 105). Néanmoins, il y a des différences frappantes entre l’implicature et l’accommodation présuppositionnelle. En particulier, bien que les deux amènent une information supplémentaire, les implicatures le font de manière ouverte, de sorte qu’elles sont appréhendées comme des composantes de la communication intentionnelle, à laquelle la pertinence est attribuée, et même comme les composantes les plus pertinentes de la communication intentionnelle. A l’inverse, l’accommodation des présuppositions survient de manière couverte, puisque la présupposition est réputée non pertinente, ancienne, hors de propos. Néanmoins, les présuppositions, même amenées par accommodation, entrent sans difficulté au titre de prémisses dans des schémas argumentatifs (tout comme, bien évidemment, les contenus explicites et implicites). En (9) ci-dessous, l’assertion b) est justifiée par la proposition c) elle-même introduite par une possible accommodation présuppositionnelle (si le destinataire n’est pas au courant du tabagisme du locuteur avant le présent de l’énonciation):4

(9)a) Jean a cessé de fumer. b) Il toussait chaque matin.

c) Jean fumait. ← 294 | 295 →

Nous dirons que l’accommodation présuppositionnelle exige l’adhésion du destinataire sans exiger son consentement. L’accommodation présuppositionnelle, en ce sens, ignore les contrôles de pertinence. Une courte élaboration sur ce point est toutefois nécessaire.

Attribuer de la pertinence à un énoncé est normalement le résultat d’un processus assez simple (Sperber & Wilson 1986, 1995): l’information est inférée de l’énoncé de telle sorte qu’elle compense optimalement l’effort de traitement. Il y a donc un contrôle qui s’opère et s’applique à la fois aux effets du traitement et à son coût, et qui établit le moment où l’effet atteint le seuil d’équilibre entre les deux variables à partir duquel les attentes de pertinence sont satisfaites,5 moment auquel le destinataire établit la plausibilité de son interprétation. Les présuppositions, étendues comme nous le proposons aux présuppositions discursives, c’est-à-dire aux motivations factuelles de production d’un énoncé dans les circonstances, forment le fondement implicite sur lequel un acte de langage est produit. Les présuppositions sont donc actives en situant le seuil de pertinence plus haut que zéro, pour ainsi dire, mais ne sont pas appréhendées comme formant le point en jeu dans la communication. Or, ceci se produit aussi avec des présuppositions indues qui se trouvent accommodées pour préserver, dans l’esprit du destinataire, la présomption que l’énoncé est pertinent. Car, sans de telles présuppositions, la pertinence peut dans certains cas disparaître complètement; or la présomption de pertinence est très forte, puisqu’elle conduit même occasionnellement à une accommodation conceptuelle automatique, sans que celle-ci soit même remarquée, lors de traitements superficiels d’informations conceptuelles (nous y revenons plus bas). ← 295 | 296 →

Que les présuppositions discursives puissent être traitées à la manière des autres présuppositions en ce qui concerne leurs propriétés fondamentales ne va pas de soi. Notons premièrement que, selon les contextes, ce que nous avons appelé présupposition discursive peut très bien correspondre dans d’autres situations à des implicatures parfaitement standard. Par exemple, un énoncé comme (10):

(10)J’ai pris le parapluie.

peut soit présupposer (11) discursivement, dans l’idée que (11) forme une motivation factuelle assez naturelle pour (10), soit l’impliciter conversationnellement, dans la situation où le locuteur de (10) chercherait par son énoncé à rendre (11) manifeste:

(11)Il pleut / il est plausible qu’il pleuve aujourd’hui.

(11) est donc soit une présupposition discursive soit une implicature de (10), selon que l’échange conversationnel porte sur le parapluie ou sur la pluie.

Dans le cas présuppositionnel, (10) ne fait que s’élaborer à partir de l’hypothèse que (11) est déjà manifeste à l’interlocuteur, et dans ce cas, (11) n’est pas interprété comme satisfaisant les attentes de pertinence. Qu’un contenu comme (11) soit interprété comme implicature ou présupposition discursive dépend entièrement de paramètres pragmatiques: des tests formels comme celui de l’insensibilité de la présupposition à la négation ne montreront pas de stabilité sauf si nous savons déjà que l’information est à prendre comme implicature ou présupposition, ce qui n’est donc plus probant ou perd son objet.

Néanmoins, si on a affaire à une présupposition et non une implicature, on pourra constater le fait que (10’) (la négation de (10)):

(10’)Je n’ai pas pris le parapluie.

est également compatible avec les contextes où (11) est connu dans l’arrière-plan (la pluie tombe ou est attendue). Ainsi, (10) et (10’) sont tous deux compatibles avec (11), de même que toute présupposition P de Q est compatible avec non-Q, tandis que si (10) sert à communiquer (11) comme implicature, (10’) ne le peut pas.6 ← 296 | 297 →

Au niveau discursif, ceci correspond, suggérons-nous, à l’insensibilité sémantique de la présupposition à la négation, si nous admettons qu’au niveau explicite, la valeur de vérité de la présupposition n’est pas affectée par la valeur positive ou négative de la proposition du fait qu’il s’agit d’un préalable. Au niveau des présuppositions discursives, le fait qu’il s’agit d’un préalable entièrement pragmatique conduit à la compatibilité de contextes opposés avec l’énoncé. Autrement dit, les présuppositions discursives croisent une propriété des présuppositions – la compatibilité avec des assertions opposées – et une propriété des implicatures (conversationnelles gricéennes), le caractère optionnel et annulable.

Bien entendu, l’exemple choisi est illustratif. Dans le cas d’un énoncé du type J’ai pris la voiture, une quantité de présuppositions discursives peuvent servir de prémisses implicites pour la proposition explicitée (le locuteur est fatigué, la destination est lointaine, la valise est lourde…). La sélection de la bonne prémisse présupposée relève de processus qu’il est impossible d’esquisser pour l’instant, mais repose sur des aptitudes pragmatiques très générales qui concernent la contextualisation des énoncés et la détection de l’objectif communicatif.7

Nos présuppositions discursives, activées pour suggérer la motivation pragmatique de l’acte de langage, rendues disponibles pour que l’acte de langage puisse être pertinent, ont donc des propriétés fondamentalement communes avec les présuppositions stricto sensu comme les présuppositions d’existence, par exemple du chat en (5) ou du fiancé en (6).

Cela n’empêche pas les présuppositions discursives d’être éloignées du code à la manière des implicatures. Elles ne sont aucunement obligatoires pour la production du sens (contrairement aux présuppositions sémantiques et aux explicatures), tout comme les implicatures; elles sont donc annulables sans recourir à de complexes dispositifs comme la portée large de la négation. En même temps, les présuppositions discursives se comportent comme d’autres types de présuppositions, en ce sens qu’elles s’activent à un degré moindre de conscience, échappent à la focalisation et donc sont assorties en ← 297 | 298 → quelque sorte d’une présomption de non-pertinence au profit du contenu posé en propre.

Et paradoxalement, en même temps, leur accommodation est en fait parfaitement pertinente, du fait même qu’elles produisent un effet cognitif sans passer par les contrôles évaluatifs coûteux en effort. Le paradoxe n’est en fait qu’apparent: lorsqu’elles sont accommodées, elles ne sont pas vérifiées dans leur pertinence, mais elles sont pertinentes. En revanche, lorsqu’elles ne sont pas accommodées, elles ne sont en effet pas pertinentes de leur propre chef, car leur évaluation donnerait un résultat déjà connu. Il n’est donc pas surprenant que le système tende à ne pas les vérifier.

Mais comme la pertinence inclut divers éléments comme la consistance, une information qui échappe aux contrôles de pertinence peut être inconsistante, et de manière plus globale, échappe aux contrôles critiques. Nous suggérons que c’est précisément cela qui forme le fondement causal de leur pouvoir persuasif dans les situations d’accommodation indue.

Nous avons suggéré plus haut que le fait que de telles accommodations puissent se produire de manière inaperçue peut avoir quelque chose à voir avec les effets, connus, de traitement superficiel de l’information. Nous discutons cette question ci-dessous à la lumière de deux exemples de tels actes de langage.

5.Pertinence d’arrière-plan: deux exemples

Lorsqu’une information présupposée est pertinente, mais que sa forme présupposée fait échapper sa pertinence au destinataire, qui la range dans la catégorie de l’arrière-plan sans autre forme de procès, nous parlerons d’assertion d’arrière-plan. Dans ce qui suit, nous observons deux cas d’assertion d’arrière-plan qui conduisent à l’incorporation dans l’environnement cognitif de croyances conflictuelles vis-à-vis d’autres éléments solidement établis. Le premier cas porte sur une présupposition stricto sensu et le second fait intervenir des présuppositions discursives. ← 298 | 299 →

Oswald (2010) rapporte un cas de figure saisissant.8 Le journaliste français Philippe Vandel, humoriste à ses heures, a piégé le public en 1999 de façon spectaculaire. Lors d’un micro-trottoir, avec une caméra, il aborde les passants, leur explique que les spécialistes ont calculé que le Nouvel An 2000 aurait lieu un vendredi 13, et leur demande si cela les effraie. Les personnes interrogées et montrées dans le programme répondent à la question: elles expliquent qu’elles sont, ou non, effrayées, mais elles ne réagissent pas à l’information elle-même, qui pourtant porte une inconsistance majeure et qui devrait être évidente: un 1er de l’an ne peut être un 13.9 Oswald (2010) suggère que l’expression vendredi 13 est traitée de manière superficielle (ou «furtive», shallow processed) comme «un jour néfaste, superstitieux», la date elle-même n’étant pas traitée sur le plan calendaire. Il est remarquable d’ailleurs qu’à certains, Vandel ne se contente pas de dire que le «Nouvel An» 2000 tombera un vendredi 13, mais précise même que «le 1er janvier 2000 tombera un vendredi 13», l’explicitation complète de la date n’affectant pas l’effet obtenu.10

Le traitement superficiel de l’information (shallow processing) se produit lorsque le contenu d’une expression conceptuelle se trouve réduit à une information minimale qui permet de maintenir la présomption de pertinence (pour la notion de shallow processing, voir Carpenter & Just 1983; pour une discussion de son application au discours persuasif, voir Allott 2005). La fameuse «blague des survivants» est un exemple classique de traitement superficiel de l’information: on demande à la victime où doivent être enterrées les survivants d’un crash d’avion qui se produit exactement à la frontière entre deux pays (voir aussi Oswald 2010). Dans ce cas, l’analyse en «traitement superficiel» suggère qu’à l’expression survivants est associé, sur l’instant, et pour préserver la présomption de pertinence et donc la consistance qui lui est nécessaire, le concept de la catégorie superordonnée, victime d’un crash ou ← 299 | 300 → même être humain. Une modification conceptuelle est ainsi consentie inconsciemment et automatiquement sous la pression des attentes de consistance et de pertinence. L’illusion cognitive célèbre dite «illusion de Moïse» (Moses illusion), Reder & Kusbit (1991), est similaire: on demande combien d’animaux de chaque espèce Moïse embarque dans l’Arche. Dans d’autres cas encore, ce n’est pas la catégorie superordonnée, mais de simples connotations positives qui sont conservées – c’est du moins ce que suggère Allott (2005) qui analyse le sens de démocratie dans les énoncés d’officiels américains expliquant que les Etats-Unis entrent en guerre en Irak pour «promouvoir la démocratie»; selon Allott, la simple évocation des connotations positives suffit à amener au consentement.

Il convient toutefois de remarquer que les énoncés concernés portent des présuppositions, et que ce sont ces présuppositions qui sont affectées – sauf lorsque le traitement superficiel ne retient que des connotations. La blague des survivants présuppose l’existence de survivants; l’illusion de Moïse présuppose que Moïse a chargé l’Arche.

Il est possible que, comme le suggère Oswald (2010: 377-378), un tel processus de traitement superficiel se produise dans l’affaire du vendredi 13. Cela expliquerait élégamment pourquoi des éléments de l’arrière-plan sont laissés de côté, comme «des survivants sont vivants» ou «le Nouvel An est un 1er (janvier)». Dans leurs études fondatrices sur le rôle du contexte dans la manipulation discursive, Maillat & Oswald (2009, 2011) suggèrent que divers dispositifs discursifs conduisent le destinataire à opérer une contextualisation insuffisante des énoncés (notre terminologie) en l’amenant à laisser de côté des informations cruciales, qui donc resteront hors du contexte d’interprétation (lequel consiste en un ensemble de propositions permettant des inférences, selon Sperber & Wilson dont Maillat & Oswald s’inspirent), ouvrant la porte à des interprétations biaisées. Le traitement superficiel réalise un tel processus de tenir à l’écart des propositions qui seraient utiles pour une compréhension complète ou qui poseraient des problèmes de consistance avec le contenu propositionnel des énoncés concernés.

Il y a pourtant quelques éléments qui ne concordent pas avec une explication du phénomène «vendredi 13» qui soit uniquement fondée sur le traitement superficiel. En particulier, il y a ce fait étonnant: l’information Le Nouvel An 2000 tombera un vendredi 13 se trouve suffisamment incorporée dans l’environnement cognitif du destinataire – fût-ce provisoirement – pour ← 300 | 301 → qu’elle autorise des déductions supplémentaires fondées sur sa vérité. Cela constitue une différence significative avec l’histoire des survivants: la propriété d’être vivant ne peut plus être exploitée, on ne peut pas continuer l’histoire avec des individus qui ressuscitent. Avec le vendredi 13, au contraire, on observe une variété d’inférences possibles fondées sur le fait – parfaitement inconsistant – que le Nouvel An 2000 est un vendredi 13. Ainsi, aux personnes qui répondent qu’elles ne sont pas superstitieuses, Vandel demande confirmation qu’ils célébreront donc le réveillon tout à fait normalement, donc le jeudi 12. Cette dernière date n’est aucunement associée avec un jour superstitieux, et donc ne peut faire l’objet de l’accommodation prêtée à vendredi 13. Qu’on célèbre le réveillon le jeudi 12 est une inférence reposant sur la prémisse donnant vendredi 13 comme Premier de l’an, et non «un jour superstitieux» comme Premier de l’an. De la sorte, il ne s’agit pas seulement d’un traitement superficiel qui tient à l’écart l’inconsistance de l’information, mais aussi qu’une fois éliminée par d’autres informations données par l’énoncé (en l’occurrence que le Premier de l’an peut être un 13), ces dernières sont suffisamment solides pour autoriser d’autres inférences, tout aussi inconsistantes avec les informations d’arrière-plan.

Dans l’exemple du vendredi 13, de plus, on observe que le traitement de l’information, superficiel peut-être, n’amène pas à modifier le contenu pour un autre, plus large. Le traitement implique en même temps, d’une part, de ne pas traiter l’énoncé littéral dans ses implications sémantiques, tout en gardant, néanmoins – et c’est ce qui est surprenant –, ses implications comme utilisables dans des schémas inférentiels (comme c’est le cas pour les présuppositions en général). Dans le cas qui nous occupe, le journaliste commence par l’énonciation d’un fait (il a été calculé que…) puis pose une question qui présuppose le fait préalablement énoncé («Cela vous inquiète-t-il [que le Nouvel An 2000 tombe un vendredi 13]?»);11 dès lors, en traitant la question, le fait est déjà traité comme une présupposition; cela n’aurait pas été le cas avec une question qui ne l’aurait pas présupposé, bien évidemment, par exemple «Cela vous semble-t-il possible?». Lors du traitement en direct de la question, l’évaluation critique est complexe à cause de l’exigence de rapidité de l’interaction vis-à-vis du temps demandé par une évaluation ← 301 | 302 → critique; notre hypothèse est que la stratégie d’incorporer à des fins économiques, liées à la rapidité de l’énonciation et des réactions qu’elle suppose, des présuppositions posées par un locuteur, est d’abord une stratégie très utile en situation ordinaire (non machiavélienne) d’interaction. L’information posée comme fait ne laisse pas le temps d’une évaluation mais se trouve reprise en présupposition par la question, cet emballage informationnel suffisant à activer le mécanisme d’incorporation à l’environnement cognitif de l’information concernée (donc: une accommodation de présupposition). Il faudrait pour l’empêcher des indices forts de son caractère douteux; or l’étonnant est que l’inconsistance logique ne suffise pas à être prise pour un tel indice, mais tel est le cas. Des paramètres externes viennent sans nul doute conforter l’interprétation: le journaliste est là avec tout son appareillage qui sert de garant de son sérieux professionnel et donc de la présomption de la pertinence de ses énoncés. Toutefois, ces paramètres ne sont pas explicatifs, du moins pas à eux seuls, tant bien d’autres présuppositions inconsistantes, notamment avec des faits perceptifs, ne sont pas automatiquement intégrées sur la seule foi de celui qui parle. De plus, l’effet «vendredi 13» est actif également dans des situations de communication parfaitement ordinaires, comme l’auteur a pu l’expérimenter. Dans le cas du vendredi 13, ce qui entre en jeu est que l’information est présentée comme une évidence qui est en dehors de la focalisation de la question.

Le cas du vendredi 13 n’a pas d’impact sur la vie sociale: il s’agit d’une «expérience» intuitive qui montre combien une information présupposée peut être robuste dans ses effets d’accommodation inconsistante. Notre second cas est différent à cet égard, tout en activant des procédés similaires, au niveau de granularité où nous nous trouvons: des propositions motivant l’énonciation, et donc indispensables à la pertinence, sont accommodées comme des présuppositions ordinaires. Il s’agit sans doute d’ailleurs d’un cas plus clair de présuppositions proprement discursives.

Le 29 novembre 2009, les électeurs suisses étaient appelés à voter pour ou contre l’interdiction de construire des minarets sur le territoire national; cet objet résultait d’une «initiative populaire», dispositif constitutionnel permettant de soumettre au vote une proposition ayant recueilli un nombre légal de signatures. En l’espèce, la proposition émanait d’un parti politique. Les citoyens ayant participé à la votation (car il y a traditionnellement un taux d’abstention élevé, qui se situe souvent autour des 40%) ont accepté la ← 302 | 303 → proposition par plus de 57% de oui. De nombreuses pistes d’explication ont été proposées et relayées dans les médias. L’essentiel de ces explications, surtout fondées sur des considérations socioculturelles et psychosociales, suggéraient qu’il s’agissait d’un vote irrationnel, ancré avant tout dans la peur de l’étranger, le réflexe d’exclusion, l’impulsion de la protection ou du repli ethnique ou culturel.12 Le manque de communication des autorités fédérales a également été pointé, à fort juste titre, bien que, pour des raisons sur lesquelles nous revenons plus bas, ce manque de communication puisse s’expliquer de manière assez pragmatique. Certes, sans un tel arrière-plan psychosocial ou socioculturel, le vote sur les minarets serait très étrange. Néanmoins, les médias n’ont pas accordé d’attention à un fait pourtant frappant, qui relève précisément de la confrontation entre la question soumise au vote, et les connaissances accessibles à l’arrière-plan, c’est-à-dire présentes dans l’environnement cognitif, des destinataires. Or, la question présupposait, à titre discursif, des informations fortement divergentes avec les connaissances de la plupart des destinataires; ces divergences eussent-elles été identifiées que le résultat aurait peut-être été bien différent. Et pourtant, comme avec le cas du vendredi 13, elles ne l’ont pas été.

Pour que l’objet soumis au vote soit pertinent,13 un certain nombre de propositions devaient être vraies ou significativement probables: ← 303 | 304 →

(a)Il y a un nombre pertinent de minarets existants ou projetés.

(b)Les minarets pourraient modifier l’allure des paysages suisses (urbains ou ruraux).

(c)Les minarets constituent une menace.

Dans le cadre des propositions que nous avons énoncées plus haut, (a), (b) et (c) constituent des présuppositions discursives, qui sont, en totalité ou non, admises pour que l’interdiction des minarets puisse avoir un sens pragmatique (quelle que soit la formulation choisie pour le scrutin, un fait sur lequel nous attirons d’ailleurs l’attention, car les présuppositions ci-dessus sont bien non linguistiques mais discursives).

La présupposition discursive (a) constitue une première motivation pour l’objet soumis au vote, car il serait peu pertinent de voter l’interdiction d’un type de construction par ailleurs totalement inexistant dans le pays (ce n’est cependant pas une présupposition existentielle au sens classique, car la question de l’interdiction de quelque chose ne présuppose pas stricto sensu son existence présente). La présupposition discursive a) est assez facile à accommoder, puisqu’il y a effectivement une communauté musulmane en Suisse et qu’il est rationnel de supposer qu’elle pratique sa religion dans des mosquées, et que les mosquées ont en général un minaret. Néanmoins, pratiquement aucun votant, hormis quelques privilégiés, n’ont vu un minaret de leur vie sur le territoire national: au moment du vote, il y en avait trois, tous situés dans des zones suburbaines. Néanmoins, ne jamais avoir rien vu ne forme pas une hypothèse d’inexistence, de sorte qu’il suffit de ne rien savoir pour que l’accommodation de (a) soit favorisée, de sorte qu’il n’y a pas ici d’effet réel d’inconsistance. La proposition (b) omet le fait – cette fois très largement connu – que les lois régissant l’aménagement du territoire sont drastiques, de sorte qu’il apparaît immédiatement fantaisiste, dès qu’on s’y attarde un instant, de supposer que des minarets pourraient apparaître à côté de Saint-Pierre à Genève, de la coupole du Palais Fédéral à Berne ou au milieu de chalets alpins. Il y a ici une vraie divergence, mais comme les lois et ← 304 | 305 → règlements sont sujets à évolution, le futur ne garantit pas la pérennisation de l’inconsistance présente, qui dès lors n’est plus un obstacle à la décision rationnelle, même s’il reste très improbable de voir jamais des minarets dans les villages des vallées helvétiques.14 C’est bien la présupposition (c) qui retient plus sérieusement notre attention, car elle paraît de prime abord absurde, et pourtant nécessaire à tout vote d’interdiction des minarets: demander à interdire quelque chose présuppose, d’une manière purement pragmatique, la dangerosité, qui n’est qu’une forme particulière du non-souhaitable, et en même temps on ne voit pas comment un ornement architectural constituerait un danger. Bien entendu, c’est une métonymie qui va jouer le rôle de combler l’espace conceptuel entre le minaret et le danger, en pointant les utilisateurs potentiels de minarets – les musulmans – comme dangereux. Nul doute que ce transfert métonymique est favorisé, sinon qu’il a pour condition nécessaire, l’existence d’un lien dans l’imaginaire des individus, entre la religion musulmane et le danger, qui à son tour repose sur l’assimilation de l’islam à l’islamisme radical. Cet article n’a pas pour tâche de discuter ce point précis, mais il importe tout de même de signaler à quel point l’islam en Suisse est dépourvu d’attaches avec l’islamisme radical, et qu’on peut prendre pour signe de cette modération évidente le fait que les musulmans de Suisse n’ont jamais réclamé le moindre droit de construire des minarets. Quoi qu’il en soit, c’est donc par métonymie que le concept d’un danger des minarets s’est vu assimilé avec le danger de l’islamisme radical.

Il y a bien évidemment beaucoup à ajouter sur l’affaire des minarets, et l’analyse que nous venons de formuler n’a pas d’autre ambition que de rester partielle, concentrée sur des faits de traitement de l’information. L’important est que, dans les deux cas que nous avons abordés ci-dessus, de nouvelles propositions sont amenées sous la forme d’information d’arrière-plan présupposées, de telle manière que des informations effectivement connues et très assurées sont néanmoins occultées, sans même que cette occultation, ← 305 | 306 → qui intervient pour maintenir la pertinence de l’énoncé, ne soit identifiée par le destinataire. Dans de tels cas, l’énoncé prend sa pertinence non pas grâce aux implicatures qu’il permet de dériver, mais essentiellement à cause de l’arrière-plan ou supposé tel dont l’incorporation est indispensable à la production de la pertinence. Cette pertinence est obtenue par cette incorporation dans l’arrière-plan. De la sorte, ces énoncés ont une pertinence d’arrière-plan, puisque ce sont les présuppositions discursives qui fournissent cette pertinence.

Il est logique de conclure qu’il s’agit d’assertions, au moins par leur fonction, par le biais de présuppositions, donc d’assertions présuppositionnelles ou d’assertions d’arrière-plan.

6.Conclusions et perspectives: une hiérarchie de biais cognitifs

Ne pas dépenser de l’effort et du temps au sujet de ce qui est déjà connu, partagé ou réputé tel, c’est-à-dire à propos de savoir déjà stabilisé, est une propriété de la cognition qui n’est pas inattendue et qui converge avec l’orientation vers la maximisation de pertinence (Sperber & Wilson 1995) ou toute autre orientation impliquant un seuil d’équilibre entre contraintes. Rien d’étonnant donc, dans cette perspective, que les propriétés pragmatiques du traitement des présuppositions que nous avons examinées en font des instruments heuristiques très efficaces dans les situations ordinaires de communication. Mais ceci ne va pas, comme on l’a vu, sans former un espace problématique d’absence de traitement critique, évaluatif, de l’information qu’elles contiennent, permettant à un locuteur une exploitation intentionnelle (consciente ou non), afin d’amener une information dans le réseau de croyances de l’interlocuteur en contournant le filtre de la présomption de pertinence.

Nous avons suggéré plus haut que la puissance des présuppositions en général et des présuppositions discursives en particulier a à voir avec le statut qu’elles exhibent d’appartenir à de l’information ancienne, même si tel n’est pas le cas. Cela permet de rapprocher les phénomènes que nous avons ← 306 | 307 → observés d’un grand nombre de biais cognitifs largement documentés dans la littérature, mais qui ont été décrits sans qu’il soit observé qu’ils ont un lien direct avec la nature présuppositionnelle des informations qu’ils exploitent. Si cette analyse est exacte, alors il faut conclure que le biais présuppositionnel que nous avons observé ci-dessus se manifeste comme fondement d’un ensemble de biais déjà connus.

Les biais de cadrage (framing biases) (Tversky & Kahneman 1974) jouent sur un cadrage qui peut être compris comme un ensemble d’informations d’arrière-plan, donc qui joue le rôle de présuppositions, qui s’activent lors du traitement d’assertions ou de questions subséquentes. Un exemple classique de Tversky & Kahneman (1974) est la question suivante: Le pourcentage de nations africaines à l’ONU est-il supérieur ou inférieur à 10%? (le pourcentage réel dépasse largement les 50%). Les sujets sont invités à répondre par une estimation, et il apparaît que ces dernières sont proches des 10%. Il est raisonnable de considérer que la question introduit une présupposition discursive, à savoir que le pourcentage est autour de 10%, ce qui donne de la pertinence au nombre 10, sous l’hypothèse que s’il est mentionné, c’est qu’il méritait d’être mentionné, donc qu’il est pertinent. Des effets connus d’étiquetage (labelling effects), et de mésinformation (misinformation effects), étudiés par Loftus & Palmer (1974) et Loftus & Burns (1978), associent à des mots de l’information encyclopédique présupposée ou activent des présuppositions existentielles, typiquement avec des descriptions définies. Un effet d’étiquetage survient par exemple lorsqu’on donne un nom erroné à un objet, par exemple en parlant d’un panneau «stop» sur une photo pour désigner un panneau «cédez la priorité», et que cela amène un individu à croire sur le long terme que le panneau était bien un stop si le fait est amené par une question qui le présuppose. Un effet de mésinformation survient par exemple lorsqu’une évaluation, par exemple de la vitesse de deux voitures ayant eu un accident, est affectée par le verbe utilisé dans la question, par exemple «à quelle vitesse les voitures roulaient lorsqu’elles se sont heurtées («hit») / lorsqu’elles se sont percutées («smashed»)». Dans tous ces cas, il s’agit d’effets présuppositionnels.

On ne peut éviter de comparer en outre les biais présuppositionnels et le biais de confirmation; cela conduit à une hypothèse supplémentaire et plus forte, qui doit encore être explorée. Si le fait de confirmer une hypothèse déjà entretenue consomme moins de carbone que de contredire une hypothèse déjà ← 307 | 308 → entretenue, alors l’information préexistante dispose d’une force d’ancrage directement liée aux préférences énergétiques du cerveau. Il est plausible, bien que cela doive faire l’objet d’études, que la force d’ancrage des présuppositions soit directement liée à cette préférence énergétique. Cela fait d’autant plus sens si on considère les présuppositions sous les angles combinés de i) leur pertinence, ii) l’absence d’évaluation critique, qui consomme de l’énergie, et iii) leur force d’ancrage dans l’environnement cognitif. Il est envisageable que, dans cette perspective, le biais présuppositionnel, qui se manifeste en particulier dans les présuppositions discursives, mais fonderait également les biais d’étiquetage, de cadrage, de mésinformation – entre autres – soit à son tour une simple manifestation d’une propriété de beaucoup plus bas niveau, qui a à voir avec le statut économique d’une information ancienne et le coût de son infirmation, donc le biais de confirmation.

Dans cet article, nous avons proposé d’étendre au discours la notion de présupposition, généralement conçue comme participant au sens de l’énoncé, soit au niveau sémantique soit au niveau pragmatique. Notre proposition consiste à considérer comme des présuppositions particulières les informations qui doivent être mobilisées pour qu’un énoncé non seulement puisse faire sens, mais puisse avoir un sens pertinent dans les circonstances. Nous avons suggéré que ces informations, les présuppositions discursives, ont une force persuasive particulière, car elles se présentent comme anciennes (même si elles ne le sont pas en l’espèce) et peuvent échapper à la vigilance épistémique (selon le terme de Sperber & al. 2010). Néanmoins, nous soulignons ceci: ces faits de traitement de l’information se réalisent par des mécanismes mentaux automatiques, qui forment la partie stable du processus de persuasion par présupposition que nous avons abordé; ces processus réguliers amènent un gain substantiel dans la communication coopérative (dans un contexte non machiavélien), à savoir qu’il est inutile de traiter une information préalable, puisque si elle est préalable, elle a déjà été traitée.

Sperber & Wilson (1995: 217) séparent type de contenu et plan (avant- ou arrière-plan), précisant que c’est au cours du traitement de l’information, guidé par la recherche de pertinence, que l’interlocuteur la considérera comme avant- ou arrière-plan. Avec des accommodations présuppositionnelles du type de celles que nous venons d’observer, qu’il s’agisse de présuppositions stricto sensu ou de ces riches présuppositions discursives, nous ← 308 | 309 → obtenons un croisement inattendu entre un haut degré de pertinence et un classement dans l’arrière-plan, avec pour résultat que cette pertinence modifie significativement l’environnement cognitif du destinataire sans que des effets d’étrangeté ou d’inconsistance soient (facilement) perçus. Il s’agit donc de pertinence d’arrière-plan.15

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1Simons (2005) suggère que les présuppositions, tant au sens classique que les hypothèses contextuelles implicites, servent à établir la pertinence.

2Nous admettons ici que les présuppositions qui dérivent pragmatiquement d’une expression linguistique (quasi-présuppositions chez Schlenker 2008) sont de ce type. Par exemple, Jean n’est pas venu en retard présuppose en quelque sorte faiblement que Jean est venu, sur la base du déclencheur linguistique en retard qui est focalisé (voir aussi Abrusan 2013).

3Dans son excellent article sur la question de la présupposition, Kleiber (2012) distingue entre présuppositions contenus et présuppositions inférences. Pour lui, il s’agit de différents niveaux reliés; nous parlons ici a priori d’éléments distincts.

4Ou: la proposition b) est expliquée par la proposition c)…

5Par effort, on entend, pour la genèse des informations non explicites, la difficulté de la contextualisation: l’énoncé devant entrer dans un raisonnement conjointement avec d’autres prémisses, un nombre plus élevé de ces dernières équivaut à un effort plus grand. Pour ce qui est du niveau explicite, le nombre de données de contextualisation nécessaires aux opérations de précision du sens explicite est pertinent. Il s’agit en réalité d’un mécanisme qui se développe dans le temps, fût-il très court, du processus de compréhension, l’effort étant consenti avec une anticipation d’effet, la compréhension menant à des inférences supplémentaires tant que l’anticipation, qui augmente avec les éventuels surcroîts d’efforts, n’est pas satisfaite. Ce modèle fait l’objet de nombreux travaux expérimentaux en pragmatique cognitive et neuropsycholinguistique expérimentale.

6Sauf contexte rocambolesque où il est notoire que le locuteur aime se faire tremper en marchant.

7Un relecteur se demande si (11) doit se voir comme cause du fait (10), ce qui relèverait de la «cohérence», ou comme raison de son énonciation. Cette distinction n’est pas opératoire ici: tout ce qui importe, c’est que (11) serve de prémisse implicite pour (10), ce qui signifie que (11) est un fait que le destinataire est amené à se représenter pour donner de la pertinence à (10).

8Il avait déjà porté à notre connaissance cet exemple en 2005 lors d’une conversation informelle.

9http://www.philippevandel.com/2009/01/le-jour-de-l-an.html

10Il ne s’agit évidemment pas d’une expérience scientifique, de sorte que le nombre de personnes ayant réagi à l’inconsistance n’est pas connu. Néanmoins, le fait que les nombreuses personnes montrées dans cette vidéo ne réagissent pas à l’inconsistance suffit à s’intéresser au phénomène. Par ailleurs, l’expérience de l’auteur et que même dans des contextes conversationnels, et même dans des contextes métadicursifs, l’effet se produit en général aussi.

11On notera d’ailleurs que comme «il a été calculé X» implicite que X est vrai, le second énoncé amène donc une présupposition pragmatique à la Gazdar (1979) (qui n’en reste pas moins une présupposition stricto sensu).

12Par exemple, Green (2010): «Les minarets incarnent la présence religieuse. Ils sont des incursions hautement visibles dans l’espace civil. Leur présence dans des paysages ruraux et urbains d’Europe brouille les frontières entre l’espace religieux et l’espace civil que les Européens ont travaillé à construire dans l’histoire moderne» (Green 2010: 621). Cette idée est certainement présente dans l’arrière-plan de nombreuses personnes, néanmoins la plupart du temps sous le seuil de la conscience. L’idée que les minarets sont les signes d’un Islam qui cherche à jouer un rôle dans la vie publique a même été soutenue par les promoteurs de l’interdiction (Green 2010). D’autres chercheurs ont suggéré l’hypothèse que l’interdiction des minarets avait quelque chose à voir avec une norme particulière de l’acceptabilité de l’immigration selon l’assimilation sociale (Gianni & Clavien 2012). Cependant ce qui nous concerne ici est de savoir comment la question a été comprise, et quel arrière-plan servant de contexte a dû être incorporé dans l’environnement cognitive des personnes afin d’en trouver un sens pertinent.

13Une question référendaire en Suisse, y compris lors d’un référendum d’initiative populaire, prend traditionnellement la forme suivante: «Acceptez-vous l’initiative P», ici «Acceptez-vous l’initiative populaire «La construction des minarets est interdite»?» Le matériel fourni aux votants comprend divers fascicules exposant les positions des partis et du gouvernement et leurs arguments. Ce qui nous importe ici n’est pas la forme linguistique, mais le fait qu’une telle question sur l’interdiction des minarets, en soi et indépendamment d’une forme linguistique particulière, mobilise des présuppositions discursives.

14Une journaliste d’un grand quotidien suisse a rapporté à l’auteur l’anecdote suivante: une personne d’un niveau socioculturel élevé lui confiait, peu avant les votations, ne pas souhaiter voir surgir des minarets dans les paysages alpestres que traversait leur promenade. Cela montre que l’idée de ne pas interdire reviendrait à tout autoriser, ce qui relève d’un biais de polarité, auquel nous ne nous intéressons pas ici, mais qui est très pertinent pour comprendre l’événement. Voir Rigotti (2005) pour un développement sur le biais, ou «tentation», de polarité.

15Background relevance dans Saussure (2013). Une telle pertinence d’arrière-plan converge avec les observations de Sandford & Sturt (2002) et Amaral & al. (2011) sur le caractère plus superficiel du traitement des informations d’arrière-plan.