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Documents diplomatiques français

1949 – Tome II (1er juillet – 31 décembre)

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Edited By Ministère des Affaires étrangères

Le premier grand dossier du second semestre 1949 concerne le Pacte atlantique. On voit apparaître dès le mois d’août certains soucis français essentiels. Tout d’abord celui de « créer un organisme à trois chargé d’élaborer la stratégie mondiale », entre Washington, Londres et Paris. Il faut également obtenir pour les forces françaises les armements américains nécessaires. Enfin on estime que le Groupe à trois envisagé (le futur Groupe permanent) devra aussi permettre de faire valoir les conceptions stratégiques de Paris envers le Moyen-Orient. On a là au fond tous les ingrédients essentiels de la politique française envers l’Alliance atlantique jusqu’au mémorandum de septembre 1958.
Le deuxième grand dossier concerne l’Allemagne. En particulier, on veille au maintien, essentiel pour Paris, de la notion d’« autorité suprême » détenue par les Alliés occidentaux en RFA et à l’intangibilité du statut d’occupation. Dernière grande question du semestre : faut-il reconnaître la Chine populaire ? La conclusion est qu’il faut laisser entendre à Pékin que l’on s’achemine vers la reconnaissance, mais tout en retardant celle-ci le plus possible et en demandant à Washington de faire pression sur Londres pour que les Britanniques ne prennent pas de décision précipitée. Il ne faut pas, estime-t-on, affaiblir la résistance anti-communiste qui tente de s’organiser en Asie.
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108. Note du Secrétariat général pour M. Ramadier, Ministre de la Défense nationale

108

NOTE DU SECRÉTARIAT GÉNÉRAL

POUR
M. RAMADIER, MINISTRE DE LA DÉFENSE NATIONALE

N.

Paris, 26 septembre 1949.

Au lendemain des décisions prises le 17 septembre à Washington par le « Conseil nord-atlantique » composé des ministres des Affaires étrangères des puissances signataires du Pacte, il appartient aux ministres de la Défense nationale qui se réuniront le 5 octobre prochain dans la capitale américaine de préciser dans le détail l’application des résolutions d’ordre général adoptées jusqu’ici.

Les problèmes en discussion sont de nature avant tout militaire : ils échappent donc, sur le plan technique, à la compétence du ministère des Affaires étrangères. Celui-ci croit néanmoins, sur le plan politique, pouvoir attirer l’attention de Monsieur le Président Ramadier sur les points suivants :

       I) Application du pacte de l’Atlantique

La diplomatie française, en plein accord avec l’état-major de la Défense nationale, n’a cessé, depuis le mois d’août 1949, d’insister à Washington sur la nécessité :

         de créer un organisme à trois (France, États-Unis et Grande-Bretagne) chargé d’élaborer la stratégie mondiale ;

         de voir les États-Unis prendre part à l’organisation de la défense de l’Europe occidentale ;

         d’obtenir les armements américains indispensables à cette défense.

Sur le papier, ces résultats semblent atteints, et les textes adoptés le 17 septembre peuvent être considérés, ainsi que la loi d’assistance militaire votée depuis lors, dans leur ensemble, comme nous donnant satisfaction. Mais ces décisions de principe ne répondront à notre attente que quand elles se transformeront en une réalité vivante.

Les informations recueillies par notre ambassadeur à Washington soulignent l’importance que présente à cet égard la question des personnes. Notre représentant au standing group devra être choisi de telle façon qu’il puisse inspirer une pleine confiance avant tout à son interlocuteur américain, si nous voulons éviter de voir s’établir au sein de cet état-major à trois le tête-à-tête anglo-américain qui existait jusqu’ici au CCS1, même si ce dernier n’exerçait plus d’influence directe sur l’élaboration de la stratégie mondiale.

Cette condition préalable une fois réalisée, – et l’on ne saurait trop insister sur l’importance du choix –, notre représentant devra veiller à ce qu’aucune décision sur la répartition des forces de la coalition en dehors même de l’aire géographique couverte par les dispositions du pacte de l’Atlantique ne puisse être prise ou exécutée sans son approbation préalable.

Les théâtres du Moyen-Orient et du Pacifique ne se trouvent pas couverts par les dispositions du pacte de l’Atlantique. Mais ils présentent un intérêt si considérable pour les États-Unis et pour le Commonwealth britannique que si la France ne se trouve pas associée aux décisions qui les concernent, nous courrions le risque de leur voir sacrifier la défense de l’Europe continentale, c’est-à-dire celle de notre propre territoire.

Il n’y a pas lieu de penser, pour le moment, que les états-majors américain ou britannique songent à nous exclure de telles discussions ou de telles décisions. Au cours des débats du comité de travail, le ministre-conseiller britannique, commentant les directives données au standing group, a posé la question suivante : « En somme, si je comprends bien, le jour où il faudra savoir si l’on décide de porter son effort sur la défense de Malte ou sur celle de Hong-Kong, c’est le standing group qui devra en décider ? ». Il lui fut répondu affirmativement par ses interlocuteurs américains.

La réunion des ministres de la Défense donnera sans doute l’occasion de constater si cette interprétation est exacte, et, au cas où il en serait besoin, de la faire préciser.

D’autre part, il y aura sans doute intérêt à prévoir l’information politique et diplomatique du standing group si l’on ne veut point que celuici agisse en méconnaissance de certaines données essentielles. À Londres, une liaison étroite existe entre la commission permanente des ambassadeurs des Cinq et le comité militaire permanent. À Washington, il semble que chacun des trois généraux qui composeront le standing group disposera de douze officiers de sa nationalité. L’un de ces officiers pourrait être plus spécialement chargé de rester en contact particulièrement étroit avec son ambassadeur dans ce domaine, ou, inversement, l’un des conseillers de chacune des ambassades pourrait être invité à informer et orienter quotidiennement le représentant de son pays au standing group.

       II) Rapports des institutions militaires du pacte de Bruxelles avec l’organisation envisagée dans le cadre du pacte de l’Atlantique

L’intérêt principal du pacte de l’Atlantique pour la France réside dans le renforcement, qui peut et doit en résulter, de la défense de l’Europe occidentale, et, par conséquent, des dispositions prises en application du pacte de Bruxelles.

Ce dernier comporte, de la part des États signataires, des engagements plus précis que n’en prévoit le Pacte atlantique : il nous assure, en particulier, une assistance immédiate en cas d’agression et, de plus, il doit demeurer en vigueur pendant cinquante ans, alors que le Pacte atlantique peut être révisé après dix ans, ou devenir caduc après vingt, cessant alors d’offrir à notre sécurité des garanties que nous conserverait le pacte de Bruxelles.

L’adaptation des institutions militaires du pacte de Bruxelles à l’organisation envisagée dans ce cadre du pacte de l’Atlantique a fait l’objet déjà de certaines discussions, soit devant la Commission permanente de Londres, soit au comité de travail de Washington ; soit dans des conversations particulières entre représentants des nations intéressées.

Il semble au ministère des Affaires étrangères que, dans ce domaine, la France ait intérêt à conserver leur influence et leurs pouvoirs aux institutions créées en vertu du pacte de Bruxelles, c’est-à-dire au comité des chefs d’état-major de l’Union européenne et au comité militaire permanent de Londres. Il y a là pour nous, en effet, un moyen de défendre notre conception de l’Europe et, plus particulièrement, de la défense de l’Europe occidentale, en même temps que de jouer efficacement le rôle grandissant qui nous incombe, aussi bien politiquement que militairement, sur le continent.

En revanche, il paraîtrait logique que la direction stratégique incombât désormais aux organismes supérieurs créés en vertu du pacte de l’Atlantique, ce dernier couvrant une aire géographique beaucoup plus considérable que celle du traité de Bruxelles.

Le maintien des organismes de Londres serait pour nous un moyen efficace de lutter contre la tendance éventuelle de la Grande-Bretagne à s’évader du pacte de Bruxelles à la faveur du pacte de l’Atlantique et à échapper aux engagements continentaux qu’elle a contractés dans le cadre des Cinq.

À cet égard, il serait donc utile, pour confirmer les responsabilités du comité des chefs d’état-major en matière de défense européenne, que, sans rompre l’unité stratégique indispensable, ce comité (WUCOS) et le comité militaire permanent eussent connaissance des projets concernant l’Europe occidentale élaborés dans le cadre du pacte de l’Atlantique. Ainsi les ministres de la Défense nationale des Cinq seraient en mesure, le cas échéant, de présenter un front commun à Washington ou d’y intervenir individuellement.

       III) Questions diverses

Parmi celles qui vont se trouver soulevées devant les ministres de la Défense, l’une présente un aspect politique indéniable : il s’agit du siège des différents groupements régionaux. Il est bien clair que la France a intérêt à voir s’établir sur son territoire les groupes dits de l’Europe occidentale (tout au moins en ce qui concerne les organes d’exécution), et de l’Europe méridionale – Méditerranée occidentale.

Outre les conséquences qui peuvent en découler ultérieurement dans le domaine du commandement, nos conceptions pourront être défendues plus facilement dans une ambiance française, surtout si, comme il est prévu par les décisions du 17 septembre, deux, ou les trois, groupements régionaux d’Europe sont appelés, dans certaines circonstances, à collaborer.

(Secrétariat général, Dossiers, volume 2/4)

1 CCS : Combined Chiefs of Staff, soit le comité des chefs d’état-major anglo-américain, créé en 1942.