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Apprendre des langues distantes en eTandem

Une étude de cas dans un dispositif universitaire sino-francophone

de Jue Wang Szilas (Auteur)
Thèses 250 Pages

Résumé

Dans une perspective interdisciplinaire, ce projet de publication s'inscrit dans les champs de la didactique du chinois langue étrangère (CLE), de la didactique du français langue étrangère (FLE), de la communication médiatisée par ordinateur (CMO), de l’analyse des interactions d’apprentissage et de l’ingénierie pédagogique. À partir d’un dispositif eTandem chinois-français initié et développé par l’Université de Genève (Suisse) et l’Université du Hubei (Chine) sur cinq années, cet ouvrage aborde deux problématiques : l’ingénierie pédagogique du dispositif et la co-construction des compétences via la réalisation des rôles d’expert et d’apprenant entre les locuteurs natifs et non natifs dans un environnement d’apprentissage virtuel. En analysant de manière fine les interactions au sein de binômes d’apprenants à partir de 11 enregistrements vidéo et de leur transcription, l’étude tente de découvrir comment les échanges entre apprenants se déroulent. L’analyse montre que les styles d’organisation y sont variables, et peuvent se regrouper selon trois catégories : « entretien » (donnant-donnant), « professeur » (enseignant-élève) et « ping-pong » (bavardage). Cependant, le « projet didactique » sous-jacent aux échanges, grâce notamment à son caractère institutionnalisé, mobilise des ressources technologiques et interculturelles en lien avec le processus d’apprentissage. Il est démontré en particulier comment les stratégies de résolution de problèmes (négociation du sens et de la forme) sont prolongées et enrichies par les outils informatiques. Par ailleurs, en présentant l’évolution interactive de l’ingénierie pédagogique du dispositif, l’ouvrage étudie l’influence des exigences institutionnelles, des pédagogies et des cultures éducatives sur la motivation, les stratégies et les performances des apprenants.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Résumé de l’ouvrage
  • Table des sigles et des abréviations
  • Table des matières
  • Introduction
  • Chapitre 1 L’apprentissage en eTandem : théorie et pratique
  • 1.1. Notions et historique
  • 1.2. De l’interaction en tandem face à face à l’interaction en eTandem
  • 1.3. La communication exolingue et le contrat didactique
  • 1.3.1. La notion de communication exolingue et ses caractéristiques
  • 1.3.2. L’apprentissage et la communication exolingue
  • 1.3.3. Le contrat didactique dans la communication exolingue
  • 1.3.4. Apprentissage formel et informel
  • 1.4. Notions transversales : stratégies d’apprentissage
  • 1.5. Notions transversales : médiation et médiatisation
  • Chapitre 2 Perspectives didactiques : actionnelle, interculturelle et technologique
  • 2.1. Agir social et co-action
  • 2.2. Développer des compétences interculturelles dans l’interaction avec autrui
  • 2.3. Intégration appropriée des TIC
  • 2.4. Le eTandem institutionnalisé : vers la « normalisation »
  • Chapitre 3 Le dispositif eTandem chinois-français : présentation et recherche
  • 3.1. Contexte de la recherche et scénario pédagogique
  • 3.2. Déroulement du cours et tâches des apprenants
  • 3.3. La recherche : questions et méthodologie
  • Chapitre 4 Interactions entre pairs : styles d’organisation
  • 4.1. Le format « entretien »
  • 4.2. Le format « professeur »
  • 4.3. Le format « ping-pong »
  • 4.4. Synthèse
  • Chapitre 5 Collaboration métalinguistique :
  • 5.1. Séquences potentiellement acquisitionnelles et réalisation des rôles d’expert et d’apprenant
  • 5.2. Problèmes langagiers liés aux spécificités de la langue-culture chinoise et traitement
  • 5.3. Problèmes langagiers liés aux spécificités de la langue-culture française et traitement
  • 5.4. Problèmes de compréhension et traitement
  • 5.5. Deux styles d’experts : négociation de la forme et négociation du sens
  • 5.6. Stratégies de l’apprenant : prise et saisie
  • Chapitre 6 Apports des TIC et interculturalité dans les interactions
  • 6.1. Problèmes locutoires et stratégies prolongées
  • 6.2. La langue comme sujet de discussion
  • 6.3. L’interculturel comme sujet de discussion
  • 6.4. Réflexion et collaboration interculturelle
  • 1) Gestions des problèmes interculturels
  • 2) Réflexion interculturelle
  • 3) Collaboration interculturelle
  • 6.5. Synthèse
  • Chapitre 7 Réflexion sur l’ingénierie pédagogique
  • 7.1. Un design itératif et spiralaire
  • 7.2. Réflexion didactique
  • 7.3. Analyse macro
  • 7.3.1. Résultats
  • 7.3.2. Contradictions culturelles
  • 7.4. Vers l’institutionnalisation
  • Chapitre 8 Discussion des résultats et implications didactiques
  • 8.1. Discussion générale
  • 8.1.1. Synthèse des analyses
  • 8.1.2. Retour sur le cadrage théorique
  • 8.2. Implications didactiques du dispositif eTandem
  • Conclusion et perspectives de recherche
  • Références

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Introduction

L’apprentissage en eTandem, issu de l’apprentissage en tandem (face à face), permet à deux locuteurs de langue maternelle différente de communiquer dans le but de mener ensemble leur apprentissage en s’aidant l’un l’autre. Il se fonde sur l’autonomie des participants et sur la réciprocité (Little et Helmet, 1996). Il peut avoir lieu entre apprenants dans un contexte informel, c’est-à-dire hors institutions, ou dans un contexte formel, notamment un cours institutionnel. L’échange en eTandem exige une (co-)construction de sens entre les interlocuteurs, ce qui implique également des stratégies de négociation du sens et de la forme (Develotte et Mangenot, 2007 ; Zourou, 2009). Par ailleurs, comme la communication s’articule toujours entre personnes appartenant à des communautés de langues et de cultures différentes, cet échange facilite également l’apprentissage interculturel (Tian et Wang, 2010) et la construction d’une dynamique d’autonomisation sociale (Lewis, 2014).

Les potentialités offertes par les technologies de l’information et de communication (TIC), avec notamment la pratique de la visioconférence, modifient considérablement les conditions d’apprentissage en eTandem. Ainsi s’ouvre un nouveau champ d’étude et d’analyse qui commence à mobiliser les chercheurs dans le domaine de l’apprentissage et de la didactique des langues et des cultures.

Sa « normalisation » (Chambers et Bax, 2006), c’est-à-dire son intégration dans un environnement d’apprentissage institutionnel, favorise l’apprentissage grâce aux nombreux soutiens pédagogiques qui peuvent être mis en œuvre (O’Dowd, 2010). Cependant, l’institutionnalisation des échanges en eTandem amène des changements fondamentaux : de la collaboration locale vers la collaboration internationale, de la situation mono-institutionnelle à la situation bi-institutionnelle (ou même multi-institutionnelle), d’une mono-pédagogie à une bi-pédagogie (ou même multi-pédagogie). Ces changements suscitent des rencontres entre diverses disciplines, par exemple les études philosophiques, les langues appliquées, les sciences, etc. Une réflexion curriculaire au niveau de l’apprenant, au niveau de l’enseignement et au niveau institutionnel est donc nécessaire pour mettre en œuvre le eTandem de manière appropriée.

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Bien évidemment, ce dispositif eTandem présente des limites et ne remplacera jamais le contact direct ou en immersion dans l’environnement de la langue culture cible. En même temps, le potentiel du eTandem pour l’enseignement-apprentissage des langues et cultures étrangères a suscité un grand intérêt au niveau de la pratique et de la recherche, non seulement pour les langues-cultures proches (par exemple anglaise et allemande) mais aussi pour les langues-cultures distantes1 (par exemple chinoise et française). Cependant, un projet eTandem entre des langues-cultures distantes exige un « mariage sous conditions » (Springer, 2005) qui doit aborder les aspects suivants : spécificités des deux langues-cultures « distantes », construction collaborative des tâches, collaboration et reconnaissance interinstitutionnelle, mise en place institutionnelle, soutien technologique et rencontre de deux champs disciplinaires.

Depuis l’année académique 2010–2011, à partir des résultats d’un projet pilote, l’Unité des études chinoises du Département d’études est-asiatiques de l’Université de Genève et le Département de français de l’Université du Hubei (Chine) ont conçu et implémenté un cours eTandem chinois-français destiné aux étudiants de deuxième année. Certains étudiants du Département d’études chinoises de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) ont rejoint le projet à partir de 2012–2013. L’objectif de ce cours eTandem était de mettre en relation des apprenants francophones de chinois et des apprenants sinophones de français dans un processus d’apprentissage collaboratif de leurs langues et cultures respectives, en modes asynchrone et synchrone. Ce projet eTandem chinois-français a été conçu non seulement en tant que cours visant à développer les compétences langagières et interculturelles des apprenants de chinois langue étrangère (CLE) et de français langue étrangère (FLE), mais aussi en tant que projet de recherche présentant ←16 | 17→des caractéristiques « Design-Based Research » (DBR). Le développement de ce projet est itératif et couvre cinq cycles (2010–2015). Chaque cycle pose des questions opérationnelles précises visant à améliorer le cycle suivant.

Cette expérience soulève non seulement la question de la mise en œuvre d’un dispositif eTandem alliant les deux langues et cultures distantes – chinois et français – mais aussi le développement d’un tel dispositif alliant les deux disciplines – études chinoises et langue appliquée –, démarche qui s’avère jusqu’à présent très rare dans les recherches et les pratiques concernant le eTandem, celles-ci étant plutôt construites à partir des langues proches et des langues appliquées. D’une part, ce projet m’a menée à une réflexion sur le statut et la construction d’une nouvelle discipline (la « didactique des langues et cultures chinoises ») impliquant les formations de spécialité LLCE (langues, littératures et civilisations étrangères) et les formations de chinois LEA (langues étrangères appliquées) qui mettent l’accent sur la « langue appliquée » et exigent une bonne maîtrise communicative. Dans le même temps, cette démarche m’autorise à réfléchir sur l’avenir de la discipline traditionnelle « études chinoises », qui met l’accent sur la « sinologie » et exige une connaissance profonde de la civilisation chinoise mais pas une maîtrise de la langue chinoise elle-même. Ces deux disciplines qui sont considérées comme deux pôles contradictoires ne pourraient-elles pas trouver un terrain d’entente ? Ce projet pourrait conduire à envisager l’intégration du eTandem dans le cursus d’un département de français. Un des grands problèmes dans l’enseignement des langues étrangères en Chine était et est toujours le manque de contact avec les locuteurs natifs. Le modèle de cours proposé dans ce projet peut constituer une piste de résolution de ce problème.

Mon expérience en tant que co-conceptrice et coordinatrice du projet m’a permis de porter un regard longitudinal sur le développement du dispositif eTandem chinois-français, sur la rencontre interdisciplinaire et interculturelle, sur la conception des tâches communicatives en situation réelle et sur l’intégration progressive dans les curricula universitaires. Elle m’a donné l’impulsion nécessaire à un projet de thèse qui constitue la base de cet ouvrage. À partir des données récoltées, j’ai pu préciser deux points d’intérêt principaux : l’un s’appuie sur le déroulement de l’échange entre les binômes, précisément la mise en œuvre de l’apprentissage des langues-cultures à partir de ces échanges, tandis que l’autre se construit sur la compréhension de l’ensemble du projet eTandem en tant que système ←17 | 18→d’activités humaines faisant intervenir divers facteurs d’influences sur ce même système.

Dans cet ouvrage, je décris l’interaction entre les partenaires, en visant à découvrir ce qui se passe pendant l’échange en eTandem, à catégoriser chez les apprenants les différentes façons d’organiser et de gérer l’interaction, à mettre en évidence comment s’effectue l’apprentissage dans l’interaction à travers les TIC. En même temps, j’essaie de dégager la dynamique de l’intégration institutionnelle du eTandem en tenant compte de l’interdépendance de multiples facteurs : l’apprenant, son partenaire, les enseignants et l’environnement (contextes institutionnels, matériels et soutiens informatiques).

Cet ouvrage s’articule en sept chapitres qui exposent les résultats de la recherche et les éléments qui permettent d’en comprendre la production. Le premier chapitre présente les concepts et retrace l’historique de l’approche en tandem dans l’enseignement-apprentissage des l’enseignement des langues et cultures étrangères (désormais LC2), se poursuit par à une comparaison entre tandem en face à face et eTandem, pour se clore sur l’identification des facteurs les plus influents dans la conception d’un dispositif eTandem, à travers un panorama des recherches associées Le deuxième chapitre présente trois dimensions didactiques pertinentes dans l’apprentissage en eTandem : la perspective actionnelle, l’approche interculturelle et l’application des TIC dans l’enseignement des langues et cultures étrangères (LC2). Le troisième chapitre présente le dispositif eTandem chinois-français, le contexte et la problématique, la conception pédagogique et le développement au cours des années 2010–2014. C’est dans ce chapitre que j’epxose mes quesitons de recherche et dvoile la récolte des connées.. Une analyse fine des interactions en binôme est présentée dans les quatrième, cinquième et sixième chapitres, notamment les trois formats d’organisation, les deux styles d’experts dans la co-construction de compétence linguistique et les apports des TIC. L’outil des séquences potentiellement acquisitionnelles (SPA) utilisé pour effectuer ces analyses est présenté dans le cinquième chapitre. Le septième chapitre prolonge cette analyse en apportant une réflexion sur l’ingénierie pédagogique. Le huitième et dernier chapitre ouvre une discussion portant sur les analyses effectuées et le cadrage théorique et envisage plusieurs implications didactiques. Dans la conclusion sont esquissées et proposées quelques pistes pour de futures recherches.


1 Langue distante : la didactique romane préfère l’opposition entre langues apparentées et langues non apparentées génétiquement. Les termes « langues voisines », « langues proches », « langues apparentées », « langues sœurs » fonctionnent comme des quasi-synonymes et s’opposent, dans le cadre de l’enseignement-apprentissage des langues étrangères ou secondes, à « langues lointaines ou éloignées », « langues distantes » ou « langues rares ». La différence entre ces deux catégories réside dans la possibilité ou non d’intercompréhension, mais chaque didactique trace de façon arbitraire les frontières entre les notions de langues étrangères, langues voisines, langues proches, etc. (Robert, 2004). Ici nous pouvons comprendre aussi que la langue chinoise, comparée au français, est considérée comme une langue particulièrement distante géographiquement, culturellement, linguistiquement, graphiquement (Bellassen, 2011).

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Chapitre 1
L’apprentissage en eTandem :
théorie et pratique

Remonter à l’origine et reconstruire l’histoire des échanges en tandem permet de saisir ce qui est commun et ce qui distingue le tandem en face à face du tandem à distance. En dégageant les spécificités du eTandem, on peut envisager une élaboration théorique par l’étude détaillée et approfondie de la dynamique d’apprentissage. L’appropriation s’y construit dans et par l’interaction entre natif et non-natif éclairée par les notions de communication exolingue et de contrat didactique qui révèlent les caractéristiques des communications en eTandem. Particularités qui s’associent aux problématiques transversales des stratégies de communication et d’apprentissage au travers des TIC, de médiation et médiatisation des TIC en tant qu’outil culturel, social et agent du processus d’apprentissage.

1.1. Notions et historique

Le mot « tandem » vient de l’adverbe latin tandem, signifiant « enfin », pris au sens de « à la longue, en longueur », expliquent Alain Rey et Josette Rey-Debove (Le Petit Robert, 1967). Dans l’argot des étudiants anglais, ce terme désignait, à une époque lointaine, « le dernier ». Il a ensuite qualifié, toujours chez les Anglais, un attelage dont les chevaux sont placés les uns derrière les autres, deux ou plus de deux. Le mot en est venu ultérieurement à désigner une bicyclette à deux places, inventée à la fin du XIXe siècle. En référence à l’efficacité déployée par le vélo impliquant deux conducteurs, les Allemands ont baptisé cette technique en la désignant par l’expression « apprentissage tandem ».

Notes biographiques

Jue Wang Szilas (Auteur)

Jue Wang Szilas est chercheuse associée aux Études chinoises du Département des études est-asiatiques de la Faculté des lettres de l'Université de Genève et membre du laboratoire EA 4514 PLIDAM (Pluralité des Langues et des Identités : Didactique, Acquisition, Médiations) de l’Inalco (l’Institut national des langues et civilisations orientales, Paris). Elle s’intéresse aux questions liées à la didactique des langues-cultures avec les technologies de l’information et de la communication (TICs), à l’analyse des échanges plurilingues et pluriculturels en ligne et à l’interculturalité.

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Titre: Apprendre des langues distantes en eTandem