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« Apprendre la langue de la majorité des Confédérés »

La discipline scolaire de l’allemand, entre enjeux pédagogiques, politiques, pratiques et culturels (1830–1990)

de Viviane Rouiller (Auteur)
Thèses X, 398 Pages
Open Access
Série: Exploration, Volume 192

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Introduction
  • Une discipline scolaire à l’aune de plusieurs approches et échelles d’observation
  • L’évolution externe et interne d’un enseignement
  • Construction du livre
  • PARTIE 1. Finalités et enjeux de l’allemand scolaire en suisse romande
  • CHAPITRE 1 : L’introduction de l’allemand dans les écoles romandes
  • L’étude des langues vivantes pour un nouveau public scolaire
  • Genève et vaud : une leçon obligatoire ou facultative ?
  • Fribourg : l’inscription de l’allemand pour des études réales
  • CHAPITRE 2: La discipline au sein de trois systèmes scolaires en construction
  • Une étude consolidée chez les garçons et accessible aux filles
  • Un élément distinctif des écoles de voie intermédiaire
  • L’affirmation d’une étude et le développement des cursus modernes
  • L’allemand pour un enseignement professionnel et commercial
  • Une matière sélective pour tous au cycle d’orientation
  • CHAPITRE 3 : Les tribulations de l’étude de l’allemand au primaire
  • Genève, le canton précurseur
  • Vaud : l’étude de l’allemand comme défense de la minorité ?
  • Débats sur l’obligation de l’allemand au primaire genevois
  • CHAPITRE 4 : Un enseignement face à l’actualité et à la diversité des langues
  • La discipline au tournant du premier conflit mondial
  • Langue étrangère et maternelle : les intellectuels s’en mêlent
  • Conclusion
  • PARTIE 2. Le manuel d’allemand, un objet culturel, didactique et historique
  • CHAPITRE 5 : La première génération de manuels (1840–1870)
  • Production et diffusion
  • La prédominance de l’enseignement grammatical et de la traduction
  • Des contenus culturels universels et une touche de patriotisme
  • CHAPITRE 6 : Didactisation et diversification des contenus (1870–1900)
  • Investissement de l’état et nouveaux éditeurs
  • Simplifier l’étude de l’allemand et la rendre attractive
  • Évolution des contenus thématiques
  • CHAPITRE 7 : À l’heure de la méthode directe (1900–1915)
  • Un renouvellement méthodologique international
  • Des cristallisations romandes
  • CHAPITRE 8 : Au nom d’un éclectisme pédagogique (1915–1960)
  • La synthèse de deux méthodes
  • Des contenus thématiques face à l’actualité
  • CHAPITRE 9 : Wir sprechen deutsch à l’heure du cycle d’orientation (1960–1980)
  • Vers une intégration de l’audiovisuel
  • Des adaptations pour un public scolaire élargi et différencié
  • CHAPITRE 10 : Deux méthodes pour une étude précoce de l’allemand (1975–1990)
  • Un cours pour le primaire « spécifique à la suisse romande »
  • Une méthode étrangère pour succéder au cours romand
  • Conclusion
  • PARTIE 3. Romandie, suisse alémanique, europe : exemples de circulation
  • CHAPITRE 11 : Influences et emprunts au sein des manuels d’allemand
  • Emprunts à multi-échelles dans le cours rochat-lohmann1
  • D’un stage de l’unesco à un cours de langue romand
  • CHAPITRE 12 : La correspondance scolaire, un vecteur pédagogique et pacifique
  • D’initiatives personnelles à un réseau international
  • La réception d’une telle pratique en suisse romande
  • CHAPITRE 13 : Une deuxième langue au primaire, un enjeu européen ?
  • Une coordination régionale et nationale1
  • L’influence du conseil de l’europe
  • Conclusion
  • Conclusion générale
  • Bibliographie
  • Sources
  • Références bibliographiques
  • Annexes
  • Titres de la collection

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REMERCIEMENTS

Cet ouvrage constitue une version remaniée de ma thèse de doctorat en Sciences de l’éducation soutenue à l’Université de Genève en mars 2018.

Je remercie les membres du jury et les deux personnes en charge de l’expertise de ce livre dont les remarques avisées ont permis d’enrichir et de parfaire mon propos.

J’adresse ma profonde gratitude à la Professeure Rita Hofstetter pour m’avoir soutenue et accompagnée dans la réalisation de ce volume, lui étant infiniment reconnaissante pour sa disponibilité, ses conseils éclairés et sa bienveillance à mon égard.

Merci à l’Équipe de recherche en histoire sociale de l’éducation (ERHISE), à l’Équipe de recherche en histoire des disciplines scolaires (ERHIDIS) et au collectif Sinergia pour nos échanges féconds qui ont assurément nourri les réflexions issues de cet ouvrage.

De tendres remerciements pour mes parents, ma sœur et mes amis pour leur soutien inconditionnel et leur présence si précieuse au quotidien.

Enfin, une pensée toute particulière pour deux collègues/amies , Anouk Darme-Xu et Aurélie de Mestral : un merci infini à vous deux pour ce trio que l’on forme, source de tant de réjouissances.

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INTRODUCTION

S’il est un sujet, à l’échelle du paysage scolaire helvétique, qui revient régulièrement au cœur de l’actualité, c’est bien celui de l’enseignement des langues nationales. À titre d’exemple récent, citons la remise en cause de la stratégie des langues, adoptée en 2004 puis confirmée en octobre 2014 par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de linstruction publique (CDIP) et prévoyant l’enseignement de deux langues étrangères dont au moins une langue nationale à l’école primaire déjà. Ainsi, des initiatives populaires émanant des cantons de Thurgovie, Glaris, Zurich et Lucerne, en invoquant des arguments pédagogiques comme la surcharge des élèves ou encore l’inefficacité d’un enseignement précoce, avaient alors émis le souhait de se limiter à l’étude d’une seule langue étrangère. Si la plupart de ces propositions ne se concrétisèrent finalement pas, elles eurent néanmoins pour effet d’engendrer bon nombre de débats, dans la mesure où la suppression éventuelle de l’étude d’une deuxième langue nationale à l’école primaire est systématiquement perçue, par certains, comme un danger quant à la cohésion nationale. Alors que la période récente montre que cette question épineuse relative à l’enseignement d’une deuxième langue nationale à l’école primaire a été principalement soulevée outre-Sarine, l’enseignement de l’allemand en Suisse romande reste néanmoins en proie à des clichés bien tenaces. Une étude souvent perçue comme difficile et peu attractive selon Elmiger (2016) qui ajoute que la motivation à apprendre la langue de la majorité des Confédérés reste toute relative, l’anglais ayant davantage la cote, par son rayonnement international.

Cette ambivalence autour de l’enseignement des langues nationales peut, à priori, paraître paradoxale au regard d’un pays plurilingue tel que la Suisse. Si le terme plurilingue traduit bien la reconnaissance officielle de quatre langues nationales (allemand, français, italien et romanche), il se fonde également sur le principe de territorialité, faisant cohabiter – à ←1 | 2→quelques exceptions près – quatre entités géographiques unilingues. Aussi ces quatre idiomes – bien que reconnus comme langues nationales par la Constitution fédérale – n’ont-ils, de fait, pas le même statut selon la région linguistique considérée, chacune d’entre elles étant dotée de sa propre langue maternelle et donc de sa propre langue de scolarisation. Par conséquent, les trois autres langues nationales font figure, quant à elles, de langues étrangères. Il revient alors, selon l’article 70 de la Constitution fédérale (Suisse, 1999), à la Confédération et aux cantons d’encourager « la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques », un rôle en grande partie assigné à l’instruction publique dont la gestion, en Suisse, revient essentiellement aux cantons. Pour autant, à partir de 1975, cette question s’était en quelque sorte « nationalisée » à travers les recommandations, édictées au niveau fédéral par la CDIP et promulguant l’introduction généralisée, à l’école primaire, de l’étude d’une première langue étrangère, laquelle devait nécessairement correspondre à l’une des langues nationales. Une réforme dont la réalisation, à la charge des cantons, deviendra effective à l’échelle de l’ensemble d’entre eux vers la fin des années 1990. Mais alors même que l’enseignement d’une deuxième langue nationale dès l’école élémentaire devenait une réalité sur tout le territoire helvétique, une autre préoccupation occupa aussitôt la CDIP : celle, de trouver une nouvelle solution coordonnée sur le plan national, deux députés zurichois ayant proposé, à l’échelle de leur canton, d’inscrire l’enseignement de l’anglais au cursus du primaire et de faire débuter cette étude avant celle de la deuxième langue nationale. Cela suscita bon nombre de réactions indignées aussi bien à l’échelle des différents cantons que sur le plan fédéral, le fait de privilégier l’enseignement de l’anglais au détriment de celui d’une langue nationale, étant perçu, là déjà, comme contraire aux efforts entrepris jusque-là, dans le domaine de l’enseignement des langues, en vue de renforcer la cohésion nationale et la compréhension entre les régions linguistiques (Acklin Muji, 2003). Ce fut d’ailleurs autour de cet enjeu national et politique que se concentrèrent les débats sur l’initiative zurichoise, largement relatés dans la presse, faisant fi des arguments pédagogiques et socioéconomiques avancés par les partisans de cette réforme. Finalement, en 2004, la CDIP adopta une stratégie et un programme de travail pour la coordination à l’échelle nationale de l’enseignement des langues à l’école obligatoire. Alors que les médias avaient fréquemment orienté le débat autour de la question visant à choisir entre l’étude d’une deuxième langue nationale et celle de l’anglais, la décision prise par la ←2 | 3→CDIP reposait sur une autre logique, celle de faire figurer l’enseignement de ces deux idiomes au degré primaire, avec la même exigence requise quant aux compétences obtenues à la fin de la scolarité obligatoire. Le choix de l’ordre de l’enseignement de ces deux langues dans le cursus était par contre laissé aux différentes Conférences régionales des directeurs de l’instruction publique, en charge de mener à bien cette nouvelle réforme. En faisant valoir des arguments de nature pédagogique et en privilégiant une solution régionale, la CDIP avait donc réussi à enrayer ce conflit autour de l’enseignement des langues étrangères par ce qui sera nommé ultérieurement le « compromis des langues » (Fuchs, 2014), lequel permit de garantir l’enseignement d’une seconde langue nationale à l’école primaire, tout en s’inscrivant, par le biais de l’apprentissage précoce de l’anglais, dans une perspective plurilingue et interculturelle à plus large échelle. Un consensus qui aura pourtant ses limites, comme l’attestent les quelques exemples plus récents évoqués en préambule, ceux-ci reposant désormais sur l’idée qu’il convient de limiter le cursus du primaire à l’enseignement d’une seule langue étrangère, au nom de considérations principalement pédagogiques.

Outre les tensions latentes entre prérogatives cantonales et fédérales en matière d’éducation, la teneur des débats sur l’enseignement des langues secondes en Suisse au cours de ces 20 dernières années met en lumière toute la complexité des enjeux autour de cette question. Aussi voyons-nous que les discussions revenant de manière cyclique dans la sphère publique se réfèrent toujours aux finalités que l’on rattache à l’enseignement de telle ou telle langue étrangère. Des finalités plurielles, symbolisées par des arguments de nature économique, pédagogique ou encore politique, régulièrement avancés dans les discours légitimant aussi bien l’introduction (le maintien) ou la suppression de l’enseignement d’une langue étrangère, y compris en ce qui concerne une deuxième langue nationale. Autant de motifs, tantôt complémentaires ou tantôt contradictoires, à partir desquels les autorités scolaires sont amenées à trouver un consensus, susceptible de répondre, dans la mesure du possible, aussi bien à une logique propre à l’école qu’à des considérations plus vastes. Une dialectique bien perceptible de nos jours mais qui, à travers un éclairage historique, se révèle, de fait, bien antérieure à un passé récent. Aussi le présent ouvrage1 se propose-t-il ←3 | 4→d’historiciser et de discuter cette problématique en retraçant l’évolution de la discipline scolaire de l’allemand en Suisse romande, à l’aune de son profil singulier : une langue nationale mais enseignée en tant que langue étrangère.

La période choisie pour cette recherche commence dans un contexte bien précis : alors que les révolutions libérales des années 1830, prônant l’éducation pour tous, entraînèrent un large remaniement des systèmes éducatifs, la première constitution de 1848 cristallisa l’existence de la Suisse moderne. Dès lors, il s’agissait pour elle, à l’instar des autres nations européennes du XIXe siècle, d’œuvrer à la construction et à la promotion d’une identité nationale (Altermatt, Bosshart-Pfluger & Tanner, 1998 ; Herrmann, 2003a ; Im Hof, 1991 ; Thiesse, 2000). Un processus au sein duquel l’école joua un rôle, celle-ci étant utilisée comme un moyen privilégié afin d’éveiller chez la jeune génération aussi bien la conscience que l’appartenance nationales (Criblez & Hofstetter, 1998 ; Valsangiacomo, 2015). Parmi les disciplines scolaires mobilisées à cette fin-là, l’histoire (de Mestral, 2018), l’instruction civique (Ostinelli, Bürgler & Fontaine, à paraître), la géographie (Masoni, 2019), la langue maternelle (Schneuwly, Lindauer, Darme, Furger, Monnier-Silva, Nänny & Tinembart, 2016) et la gymnastique (Czáka, 2017) sont régulièrement citées. De même, sur le territoire romand, l’enseignement de l’allemand, langue de la majorité des Confédérés, s’accompagna également à plusieurs reprises d’un argument national. Dès lors, au vu de l’importance accordée encore aujourd’hui à celui-ci dans le débat public, il nous paraît intéressant d’évaluer l’apport de l’allemand scolaire en Suisse romande dans sa dimension fédératrice à l’échelon national, cela au regard du profil multiculturel, multilingue, multiconfessionnel et fédéraliste du territoire suisse. Outre ces facteurs, il conviendra également, pour ce faire, de prendre en compte la large souveraineté laissée aux cantons en matière d’éducation, des entités territoriales et administratives au sein desquelles peuvent se décliner des sentiments d’appartenance d’un autre degré.

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Toutefois, les enjeux tournant autour de l’enseignement de l’allemand en Suisse romande dépassèrent de loin des considérations strictement nationales pour se rattacher, plus généralement, aux différentes finalités poursuivies par l’étude scolaire de toute langue vivante, étrangère plus particulièrement. Dispensée en tant que telle, cette discipline se dotait ainsi également d’un objectif culturel, terme qu’il faut comprendre comme la transmission de connaissances sur le pays et le peuple dont on étudie la langue (Extermann, 2017a ; Mombert, 2001 ; Verdelhan-Bourgade, Bakhouche, Etienne & Boutan, 2007). Au-delà de ces deux finalités liées au statut particulier de l’enseignement de la langue allemande en Romandie, deux autres furent également rattachées à l’allemand, en vertu de sa nature même, soit une langue vivante. Ainsi, l’argument économique sera, dès le début, hautement mobilisé pour justifier l’enseignement de l’allemand au sein des écoles publiques (Giudici & Grizelj, 2014), lui octroyant, dès lors, aussi une fonction utilitaire. Tout à l’inverse, cette discipline allait, en même temps, recouvrir un objectif formatif, son étude participant à former l’intelligence et le caractère des apprenants (Extermann, 2013), dans le cadre d’une formation humaniste et désintéressée.

Autant de finalités plurielles rattachées à une seule et même discipline scolaire qui constituent la base de notre réflexion, dans la mesure où la coexistence et l’articulation de celles-ci – telle est notre hypothèse – ont assurément joué un rôle nodal dans la transformation et l’évolution de cet enseignement à l’échelle de la Suisse romande.

Une discipline scolaire à l’aune de plusieurs approches et échelles d’observation

L’évolution externe et interne d’un enseignement

Sur la base de la problématique esquissée ci-dessus, l’enjeu majeur de cet ouvrage consiste à discuter, d’un point de vue historique, la dialectique entourant la discipline scolaire de l’allemand en Suisse romande au regard des finalités plurielles lui étant rattachées. En ce sens, un certain nombre de questions servent de fil conducteur à notre enquête :←5 | 6→

De quelle manière les différentes finalités assignées à la discipline de l’allemand, tout au long de la période considérée, se complètent, se contredisent, s’entrechoquent et se rééquilibrent2 en fonction des acteurs, des publics scolaires et des contextes ?

Quelles forces en présence – concordantes ou contradictoires – sont à l’origine des initiatives visant à promouvoir l’étude scolaire de l’allemand ou, inversement, à la remettre en question ?

Comment se traduisent, dans les faits, les réadaptations successives de cet enseignement et quels écarts pouvons-nous percevoir entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein même de la sphère scolaire ?

Au regard d’autres aires culturelles, quelles dynamiques intercantonales, internationales et circulatoires participent à redéfinir successivement les contours externes et internes de cette discipline à l’échelle qui nous intéresse ?

Autant de questionnements qui, pour y répondre, suggèrent des approches et niveaux d’analyse pluriels, au regard des divers enjeux que notre objet d’étude recouvre. Les disciplines scolaires, comme le relèvent Schneuwly et Hofstetter (à paraître), en s’appuyant sur Tenorth (1999), se caractérisent à travers leur multifonctionnalité (incluant l’éducation, le contrôle des comportements, la sélection, etc.) et leur multiréférentialité à des pratiques scientifiques et sociétales, de même qu’à des traditions professionnelles, dont seule la prise en compte permet de les comprendre dans leur fonction et leur fonctionnement. Considérant la culture scolaire comme un produit relativement autonome, tout en affirmant que les contenus scolaires qui en émanent se rapportent toujours à des pratiques extrascolaires (scientifiques, politiques, culturelles, manuelles), les deux mêmes auteurs préconisent ainsi une double approche d’analyse. Celle-ci repose sur l’adoption d’un point de vue à la fois externe et interne vis-à-vis du développement et de l’évolution de la discipline scolaire considérée. Deux regards distincts mais complémentaires qui renvoient également à l’idée exprimée par Schneuwly et al. (2016) parlant, pour leur part, d’ordre externe et d’ordre interne. À ←6 | 7→partir d’un regard externe émergent ainsi des questionnements autour, entre autres, des discours politiques et publics portés sur la discipline concernée, la place occupée par cette dernière au sein de chaque curriculum, des finalités lui étant assignées, de même que des différentes représentations véhiculées par le biais de son enseignement. Quant au deuxième regard, il porte plus spécifiquement sur l’organisation interne de la discipline, à travers notamment des questions sur les savoirs qui la constituent, la manière dont ils sont structurés et leur mode de transmission.

Souscrivant à ce postulat selon lequel les disciplines scolaires s’inscrivent bien au sein d’un espace en partie codifié par la culture scolaire, tout en recouvrant des enjeux sociétaux plus larges, cet ouvrage ambitionne donc d’étudier l’évolution de l’enseignement de l’allemand en Suisse romande aussi bien dans son organisation externe qu’interne. Une perspective double qui nous permet d’évaluer, pour reprendre les termes de Schneuwly et Hofstetter (à paraître), l’autonomie et la dépendance de la discipline de l’allemand vis-à-vis de facteurs intérieurs et extérieurs à la culture scolaire, afin de saisir et d’expliciter différents ressorts de son évolution.

Pour ce faire, nous optons pour une démarche d’analyse combinant plusieurs approches et échelles d’observation. Aussi cette recherche s’inscrit-elle premièrement dans le champ de l’histoire sociale et culturelle. Prise isolément, l’histoire culturelle s’apparente à une forme d’histoire sociale des phénomènes symboliques et se définit comme une histoire sociale des représentations (Ory, 2008), laquelle étudie une société par ses modes de représentation qu’ils soient artistiques, idéologiques ou qu’ils aient trait aux comportements sociaux (Humm, 2010). En ce sens, l’histoire culturelle s’apparente donc bien à une histoire sociale comme le suggère Prost (1997) qui lie indissociablement les deux. Toutefois, elle consiste en une histoire sociale renouvelée car, au-delà du revenu et du travail, le groupe social est également considéré comme parole et représentation. Si la prise en compte de ces deux dernières dimensions apparaît pertinente, nous rejoignons plusieurs auteurs qui s’accordent sur le fait qu’il convient de ne pas s’y limiter. Aussi est-il crucial d’opérer une contextualisation rigoureuse en prenant en compte les « situations historiques concrètes » au sein desquelles sont activées ces représentations (Walter, 1997) et de considérer que celles-ci résultent d’une construction par des agents, singuliers ou collectifs (Chartier & Fabre, 2006). Par conséquent, il requiert d’aller au-delà des simples représentations et ←7 | 8→de lier celles-ci à des pratiques, une démarche rendue possible par une approche combinée entre histoire culturelle et histoire sociale, permettant ainsi d’étudier et d’historiciser des « pratiques collectives » (Müller, 2007, p. 25).

Définie ainsi, l’histoire sociale et culturelle nous paraît particulièrement opérante en vue de l’appliquer à l’histoire de l’éducation qui étudie, à partir de la micro-histoire culturelle, des objets « pour mieux mesurer leur imbrication dans des macro-structures, et plus largement dans celle de l’histoire culturelle, qui privilégie les phénomènes de circulation et de diffusion des objets culturels dans la société » (Soubeyroux, 2014, p. 185). Aussi l’histoire sociale et culturelle de l’éducation présente-t-elle l’avantage de varier les niveaux d’analyse et permet, dès lors, de mettre en exergue diverses dynamiques de l’évolution du phénomène étudié, reposant sur une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire. En ce sens, notre recherche se place dans la lignée des travaux de l’Équipe de recherche en histoire sociale de l’éducation (ERHISE) qui privilégie, elle aussi, une approche sociale et culturelle des phénomènes éducatifs en variant les échelles d’observation. Bien que notre étude se centre d’abord sur le territoire de la Suisse romande, notre objectif consiste également à appréhender l’évolution de la discipline de l’allemand dans un contexte plus large, outrepassant ainsi les frontières régionales et nationales. Dès lors, nous nous situons aussi dans le large courant relevant de l’histoire transnationale, croisée, globale ou encore connectée. Des écoles de pensée qui adoptent, certes, des approches diverses mais qui s’accordent toutes sur un point essentiel, celui d’étudier des phénomènes de connexion et de circulation entre plusieurs entités géographiques. De ce point de vue, Droux et Hofstetter (2015) voient dans les phénomènes éducatifs un terrain d’analyse particulièrement pertinent en vue de mettre en lumière de telles dynamiques transnationales, alors même que ceux-ci ont longtemps été présentés comme autant d’entités nationales, étrangères à toute forme d’emprunt émanant de l’extérieur. Dans la même lignée, l’approche des transferts culturels, définie par Espagne (1999) et mettant en évidence des formes de métissage entre plusieurs espaces nationaux, nous semble être un mode tout aussi opérant. Une démarche qui s’applique tout autant à la sphère pédagogique, notamment pour souligner la dimension transnationale inhérente à la standardisation des savoirs scolaires (Fontaine, 2015 ; Hofstetter & Criblez, 2018). Autant d’approches que nous tenons pour complémentaires et sur lesquelles nous nous appuyons afin de ←8 | 9→mettre en exergue des dynamiques circulatoires ayant entouré et impacté l’évolution de la discipline scolaire de l’allemand en Suisse romande.

De par la nature de notre objet d’étude, nous nous situons également dans le champ de l’histoire des disciplines scolaires qui met notamment en lumière la culture scolaire, laquelle s’apparente, selon Julia (1995) à :

Résumé

Quelles langues étrangères enseigner à l’école en Suisse ? Si cette question revient encore régulièrement au cœur de l’actualité, elle se pose dès le XIXe siècle au moment où l'étude des langues vivantes, relevant jusqu’ici de modes d’apprentissage privés, fait son entrée au sein des écoles publiques, alors même que l’État devient garant de l’instruction. En Suisse romande, c’est l’allemand, idiome de la majorité des Confédérés, qui tire son épingle du jeu en devenant durablement la deuxième langue vivante la plus enseignée après le français, langue maternelle. Toutefois, sa place au sein de l’instruction publique lui sera encore régulièrement contestée et sera sujet à bon nombre d’adaptations.
Par une démarche d’histoire sociale et culturelle reposant sur une variation des niveaux d’analyse et des échelles d’observation, cet ouvrage retrace l'évolution de la discipline de l’allemand dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg entre 1830 et 1990. Il étudie les finalités plurielles qui lui sont rattachées – formative, pratique, culturelle et nationale – et la manière dont celles-ci se complètent ou s'opposent en fonction des contextes, des acteurs et publics scolaires. Sur la base de discours émanant de différentes sphères, des savoirs à enseigner au sein des manuels scolaires d'allemand et des dynamiques circulatoires ayant contribué à l'évolution de la discipline, il identifie les différentes forces à l'origine des adaptations successives de cet enseignement. L’ouvrage montre les écarts perceptibles entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein du champ éducatif, mettant en exergue une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire.

Résumé des informations

Pages
X, 398
ISBN (PDF)
9782807616547
ISBN (ePUB)
9782807616554
ISBN (MOBI)
9782807616561
ISBN (Broché)
9782807616530
Open Access
CC-BY-NC-ND
Langue
Français
Date de parution
2021 (Janvier)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. X, 398 p., 3 ill. n/b, 9 tabl.

Notes biographiques

Viviane Rouiller (Auteur)

Viviane Rouiller est post-doctorante à l’Université de Genève, membre de l’Équipe de Recherche en Histoire Sociale de l’Éducation (ERHISE). Ses recherches couplent une approche transnationale et historico-didactique ; elles portent sur l’histoire sociale et culturelle de l’enseignement des langues étrangères et de l’espéranto aux XIXe et XXe siècles.

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