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Le manuel scolaire, objet d’étude et de recherche : enjeux et perspectives

de Sylvain Wagnon (Éditeur de volume)
Collections X, 310 Pages
Série: Exploration, Volume 188

Résumé

Cet ouvrage présente un état des lieux des recherches francophones concernant l’étude du manuel scolaire et une analyse des défis et des enjeux de cet outil scolaire dont on annonce perpétuellement la mort proche mais qui reste une interface majeure entre les enseignants, les élèves et les apprentissages.
Au carrefour du monde scientifique, didactique, pédagogique mais aussi culturel, politique et économique, le manuel scolaire est un témoin de son temps. À partir de l’analyse du manuel dans son contexte d’écriture, d’édition et de réception, cet ouvrage l’envisage comme un véhicule de normes sociales, politiques et éducatives.
L’ensemble des contributions de cet ouvrage pose les jalons méthodologiques de compréhension du manuel scolaire comme objet d’étude et de recherche. Par de multiples regards croisés, venant de toutes les disciplines, avec des démarches et des problématiques renouvelées, l’étude du manuel apparait ici comme une source et un outil majeur de compréhension de la culture scolaire et des pratiques enseignantes.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • À propos du directeur de la publication
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Contents
  • Introduction
  • Le manuel scolaire, un objet scolaire comme les autres ?
  • Le manuel scolaire, un point d’observation privilégié de la culture scolaire et des pratiques enseignantes
  • Le manuel, vecteur de normes sociales et objet de controverses politiques
  • Le manuel comme objet et support de recherche
  • Références bibliographiques
  • Première Partie Manuels et fabrique des savoirs disciplinaires
  • Les manuels comme emblèmes des reconfigurations disciplinaires de la forme école au 19e siècle ? Essai historiographique
  • Les disciplines scolaires : un mode d’organisation des savoirs caractéristiques de la forme école généralisée au 19e siècle
  • Une reconfiguration curriculaire consubstantielle à la restructuration organisationnelle de l’école : de la verticalité à l’horizontalité
  • Discipliner et disciplinariser : un processus commun à tout le système
  • Contradictions constitutives du déploiement des disciplines scolaires
  • Le manuel scolaire – objet de la recherche historique
  • Un champ immense, contre vents et marées
  • « What is a textbook ? »24 ou : « le point de vue définit l’objet »25
  • Une école du livre : la transformation de l’enseignement par les manuels scolaires
  • Discussion conclusive
  • Références bibliographiques
  • Le traitement des manuels en didactique du français à travers la revue Pratiques (1974–2016)
  • Présentation du corpus
  • Manuels et critiques idéologiques
  • Des outils pour l’enseignement et la formation
  • Manuels et scolarisation des savoirs
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • Construction et transformation des savoirs scolaires en Suisse romande (19e-20e) : perspectives de recherche sur les manuels de français langue première, d’allemand langue seconde et d’histoire
  • Le manuel scolaire, un objet codifié : cadrage général
  • Analyser un manuel scolaire : une approche commune mobilisable dans une perspective interdisciplinaire
  • Entrée dans les manuels : de l’analyse des discours introductifs
  • Le manuel comme objet d’organisation et de structuration du savoir
  • Des démarches modulées en fonction des angles de recherche spécifiques
  • Du contexte au manuel : exemple à partir de la discipline allemand appréhendée à travers un regard externe
  • Du contexte au manuel, du manuel au contexte : quelques exemples d’interactions à partir de la discipline histoire
  • Du manuel vers le contexte : exemple à partir de l’enseignement de la grammaire appréhendé à travers un regard interne
  • Conclusion
  • Sources
  • Références
  • Deuxième Partie L’analyse des manuels scolaires : une méthodologie spécifique ?
  • Place et rôle de l’image dans les manuels (1870–1960) : point de vue méthodologique
  • L’image dans le manuel, au croisement de la technique, du commerce et de la pédagogie
  • Dimension technico-commerciale et périodisation
  • Image et public
  • Image et discipline
  • Nature des images et apprentissage
  • Nature des images et disciplines
  • Nature des images et public
  • Image, imagination, abstraction
  • Conception de l’apprentissage et type de manuels
  • Image, imagination et identification
  • Images abstraites et mise à distance
  • Image et amphi-iconicité
  • Références
  • Mise en discours de la violence guerrière et anthropologie du symbolique : une lecture de manuels de français libanais et marocains
  • La violence guerrière Entre délocalisation et transfiguration
  • Les guerres étrangères au Même Nommer le conflit, expliciter la mort et la souffrance
  • Les guerres du Même : éloignement dans le passé lointain et transfiguration par l’épopée
  • Mettre à distance la violence qui touche le Même : un enjeu discursif majeur
  • Usage des polémonymes
  • Les désignations des belligérants entre marquage et masquage
  • Des procès d’actions euphémisants pour la violence du Même
  • Des villes poreuses, zones de transformation et d’intégration des étrangers
  • Sources
  • Références
  • Les manuels scolaires, un objet d’études pour penser la difficile autonomie de la culture scolaire
  • Proposition de cadre épistémologique pour penser le processus autonomie scolaire-déterminations
  • Étudier l’évolution des questions éducatives dans le cadre foucaldien de la gouvernmentalité
  • Avantages du cadre de recherche
  • La question des archives
  • Mise en intrigue du pacifisme de la Société des Nations
  • Les lendemains de la guerre et la Société des Nations
  • La coopération intellectuelle et la question éducative
  • Les stratégies d’influence indirectes et fluctuantes
  • L’étude des manuels
  • Le manuel, un objet normatif emblématique dans un champ relationnel d’institutions
  • L’évolution des manuels Malet-Isaac
  • La co-écriture des manuels : une lente progression, difficile, aux enjeux politiques
  • Conclusion
  • Sources
  • Références bibliographiques
  • Présences du manuel : le manuel comme forme
  • Discours critiques
  • L’approche idéologique
  • Approche épistémologique
  • Approche didacticienne
  • Approche sémiotique
  • Enjeux des critiques
  • Une critique de l’école
  • Une critique constructive
  • Une remis en cause du manuel
  • Présences du manuel
  • Production de manuels
  • Les manuels comme ressources
  • Le manuel comme forme
  • Références
  • Troisième Partie Le manuel, un instrument de construction du lien social et politique
  • Le manuel scolaire vaudois au 19e siècle : fruit d’instituteurs devenus libraires (1850–1910) ?
  • Les prémices de l’édition scolaire vaudoise
  • Des ouvrages scolaires pour répondre à la loi
  • Benjamin Corbaz, précurseur de l’édition scolaire vaudoise
  • Instituteurs, éditeurs et libraires
  • Samuel Blanc, l’« homme orchestre » de l’édition scolaire vaudoise
  • Henri Mignot, un concurrent sérieux
  • Fritz Payot, la maturité de l’édition scolaire vaudoise
  • En conclusion
  • Sources
  • Références
  • Aux frontières du genre du manuel scolaire : les catéchismes scolaires français et le projet d’élémentation des savoirs
  • Catéchismes politiques et manuels scolaires
  • Détours par l’histoire du catéchisme politique et par l’historiographie des manuels scolaires
  • L’intégration des catéchismes scolaires à la banque de données des manuels scolaires Emmanuelle
  • Une réflexion sur l’élémentation issue de la Révolution française
  • Un projet étroitement lié au XVIIIème siècle
  • Lectures contemporaines du projet d’élémentation
  • Conclusion
  • Références
  • Le folklore, la réforme « Gentile » et les manuels scolaires de culture régionale en italie (1923–1930)
  • Réforme scolaire et culture
  • Folklore et manuel de culture régionale
  • Antécédents théoriques de la réforme : tradition et folklore comme outils pédagogiques
  • Conclusion
  • Sources
  • Références
  • La Storia illustrata della Svizzera : le parcours d’un manuel au carrefour de plusieurs intérêts
  • Le manuel scolaire entre mécanismes de construction et de diffusion des identités nationales
  • Le contexte politique, économique et culturel tessinois au début du XXe siècle
  • La Storia illustrata della Svizzera, un manuel au carrefour de la culture, de la pédagogie, de l’édition et de la société
  • L’institution de la Commissione dei libri di testo
  • Conception, élaboration et production de la Storia illustrata della Svizzera au Tessin
  • Un manuel, plusieurs intérêts
  • Réflexions conclusives
  • Sources
  • Références
  • Quatrième Partie Le manuel comme vecteur de représentations et de stéréotypes
  • Femmes/hommes : une comparaison France-Suisse pour des manuels de géographie. Reproduction ou mise en discussion d’un ordre masculin ?
  • Hypothèses de recherche
  • De l’espace, des sciences sociales, de la didactique…
  • De l’espace et des sociétés
  • Avec la didactique de la géographie
  • Le genre est dans les détails ? Pour une littératie du genre
  • Le genre, une question d’assiduité et d’attitudes préférentielles ?
  • Le choix du corpus et son contexte… pour une premier sondage
  • Présence des femmes et des hommes ?
  • Reconduction de stéréotypes ? ou contretypes ?
  • Malgré tout, des différences entre France et Suisse romande
  • Conclusion
  • Références
  • La géographie à l’ère du numérique dans le premier degré : le manuel à l’épreuve des pédagogies actives et de la théorie des intelligences multiples
  • Un constat liminaire : les manuels scolaires – une réponse limitée aux besoins d’individualisation
  • Le manuel et les pédagogies actives : la piste des intelligences multiples
  • S’inspirer des intelligences multiples en géographie : l’exemple d’un manuel en cours d’élaboration
  • Conclusion
  • Références
  • La part de l’Autre : la diversité culturelle et linguistique dans les manuels scolaires
  • Culture et intraculture : la France d’outremer, les choix d’Édito
  • Cadre théorique : l’intraculturalité dans les approches interculturelles
  • Présentation du corpus n°1
  • Observations significatives
  • Commentaires et analyses
  • La diversité linguistique : les méthodes de langues romanes
  • Cadre théorique : la diversité en didactique
  • Présentation du corpus n°2
  • Observations significatives
  • Commentaires et analyses
  • Conclusion
  • Sources
  • Références
  • Auteurs
  • Résumés

Introduction
Le manuel scolaire, un objet-frontière ?

Sylvain Wagnon

L’ambition de cet ouvrage, issu des journées d’études Pierre Guibbert1 qui ont eu lieu les 18 et 19 mai 2017 à la Faculté d’éducation de Montpellier est de faire un état des lieux des recherches francophones concernant l’étude du manuel scolaire et aussi d’être à l’initiative de pistes de compréhension des défis et des enjeux de cet outil scolaire dont on annonce perpétuellement la mort proche et programmée mais qui reste une interface majeure entre les enseignants, les élèves et les apprentissages.2

L’étude des manuels scolaires a permis depuis les années 1970 l’émergence d’un champ de recherches spécifique. Les travaux scientifiques utilisant les manuels scolaires sont nombreux et variés dans tous les domaines. Néanmoins, les principaux initiateurs de ce champ de recherches comme Choppin avaient déjà défini le manuel scolaire comme une source pertinente mais surtout comme une « fausse évidence historique » (2008). Objet scolaire familier, son étude nécessite ←1 | 2→la prise en compte de l’histoire des institutions scolaires, des disciplines et de toute une culture scolaire pour reprendre le terme initié par Chervel (1988, 1998).

À l’interface du monde scientifique, didactique, pédagogique mais aussi culturel, politique et économique, le manuel scolaire ne cesse d’être étudié comme un témoin de son temps. L’un des enjeux du manuel scolaire est sa mutation au sein d’institutions scolaires et d’un monde technologique qui évoluent. Souvent décrié, jugé idéologiquement marqué, le manuel scolaire est toujours un outil privilégié pour les institutions, les enseignants, les parents, les élèves et les maisons d’édition. À partir de l’analyse du manuel dans son contexte d’écriture, d’édition et de réception, nous avons pu l’envisager comme un véhicule de normes sociales, politiques et éducatives. À partir de ces premières réflexions, nous avons souhaité établir les défis et les perspectives des études des manuels scolaires, en particulier du point de vue méthodologique, pour mettre en avant les recherches qui s’intéressent aux manuels non seulement comme une source mais bien comme un élément structurant des matrices disciplinaires. Nous avons souhaité éclairer les liens entre la culture scolaire, variable selon les pays et les époques et les manuels scolaires. Il s’agissait aussi dans cet axe d’ouvrir l’empan des recherches pour interroger le manuel dans les processus de production et de réception pour poser les perspectives de recherche et les possibles réponses aux défis scientifiques et didactiques que pose aujourd’hui le manuel scolaire.

Le manuel scolaire, un objet scolaire comme les autres ?

Interface entre l’institution et les enseignants, entre les élèves et l’enseignant, entre les familles et l’institution, le manuel scolaire apparait comme un outil aux multiples facettes, un objet-frontière, une « fausse évidence historique » (Lebrun, 2006, 2007 ; Choppin, 2008). Il est essentiel de rappeler les objectifs des instigateurs de ce champ d’étude spécifique. Les manuels scolaires sont devenus, en France, grâce en particulier aux travaux d’Alain Choppin, le support pédagogique le plus étudié. Historien de l’éducation, c’est au sein de l’INRP qu’Alain Choppin (1948–2009) conçoit et met en œuvre le programme de recherche « Emmanuelle » sur les manuels scolaires avec un recensement des manuels scolaires ←2 | 3→en France de 1789 à nos jours. Il publie de 1987 à 1999 toute une série d’ouvrages regroupant la production par disciplines en commençant par les livres de grec, d’italien, puis de latin d’allemand, d’espagnol et d’anglais (Choppin, 1987a, 1987b, 1988, 1993a, 1995, 1999).

En décembre 1980, il signe un article fondateur dans l’histoire de l’analyse du manuel scolaire intitulé « L’histoire des manuels scolaires : une approche globale » (Choppin, 1980). Il place donc son travail dans une perspective d’une « histoire globalisante » du manuel scolaire, avec une démarche à la fois quantitative de constitution d’un corpus général des manuels scolaires mais aussi une approche qualitative pour réfléchir aux implications d’un manuel scolaire du point de vue culturel, politique, didactique et économique (Choppin 1992, 1993b). Cet article souligne la complexité d’une définition pour un objet scolaire pas comme les autres. Son dernier article pour l’histoire de l’éducation intitulé « Le manuel scolaire, une fausse évidence historique », publié en 2008, est une sorte de mise au point de toute sa carrière de recherche au service des manuels scolaires. Mais cet article illustre aussi la complexité affichée de définir la genèse, les mutations et les contours du manuel scolaire qu’il a précisés dès 1980 : le manuel scolaire est un objet, un support, un instrument pédagogique, un véhicule idéologique et un enjeu de pouvoir.

Les différentes définitions élaborées par Choppin illustrent les difficultés épistémologiques liées à l’exploration du manuel, objet matériel dont la forme est en continuelle évolution. Le manuel est donc une source pour l’historien de l’éducation comme pour tous les autres chercheurs :

Le manuel constitue pour l’historien, qu’il s’intéresse à l’éducation, aux sciences, à la culture ou aux mentalités, une source privilégiée et d’autant plus précise que l’on sait qu’il a longtemps constitué la base principale, la référence des pratiques quotidiennes des enseignants (Choppin, 1992, p. 198).

« Une source privilégiée » dit Choppin et à ce titre précise, toujours dans son ouvrage de 1992, que ce n’est pas l’analyse du contenu qu’il privilégie mais bien la forme, la nature, la fabrication et l’usage. Il aborde le manuel comme un témoin de son temps, historisé : « Le manuel se présente comme un condensé de la société qui le produit ; il est donc historiquement et géographiquement déterminé » (p. 18). Mais nous voudrions plus précisément envisager le manuel scolaire comme un ←3 | 4→poste d’observation privilégié à la fois de la culture scolaire, des matrices disciplinaires et des pratiques enseignantes.

Le manuel scolaire, un point d’observation privilégié de la culture scolaire et des pratiques enseignantes

En 1988, Chervel a posé les jalons épistémologiques et méthodologiques de ce qu’il nomme la « culture scolaire » (1988, 1998). Il s’agissait non seulement de nouvelles perspectives pour l’histoire de l’éducation, mais aussi d’un nouveau domaine de recherches : l’histoire des disciplines scolaires. En effet, cette notion de culture scolaire postule une autonomie relative de l’école par rapport aux programmes et documents officiels ainsi qu’une capacité à produire une culture spécifique, faite d’emprunts à la culture savante, mais aussi de savoirs, de méthodes et d’exercices créés pour les besoins de l’apprentissage (Chervel, 1998).

Comment définir cette culture scolaire qui a inspiré toute une série de recherches sur l’histoire des disciplines, l’étude des programmes, l’identité professionnelle des enseignants ainsi que l’histoire des manuels scolaires ? Chervel a souligné le caractère polysémique mais aussi ambigu de cette notion :

S’agit-il de la culture qu’on acquiert à l’école, ou de la culture qu’on n’acquiert qu’à l’école ? Autrement dit, entend-on par-là cette partie de la culture globale qui est diffusée par l’école aux jeunes générations, ou, au contraire, une culture spécifiquement scolaire non seulement dans son mode de diffusion, mais aussi dans son origine, dans sa genèse et dans sa constitution ? (Chervel, 1998, p. 5).

En travaillant sur les apprentissages élémentaires transdisciplinaires, en particulier la lecture et l’écriture, Chervel a confirmé les travaux de Chartier et Hébrard sur l’évolution historique des pratiques professionnelles ainsi que leur autonomisation en une culture scolaire spécifique (Chartier & Hébrard, 1988) en établissant que « l’existence d’une forme de culture qui est scolaire dans son principe, qui est engendrée par les contraintes pédagogiques ou plus étroitement didactiques qui accompagnent en permanence l’enseignement donné en milieu scolaire » (Chervel, 1998).

←4 | 5→

L’histoire des disciplines scolaires est pour Chervel le processus qui permet l’analyse de cette culture scolaire :

Des contenus d’enseignement, tels qu’ils sont donnés dans les programmes, l’intérêt a alors sensiblement évolué vers une vision plus globale du problème, associant aux consignes du législateur ou des autorités ministérielles ou hiérarchiques, la réalité concrète de l’enseignement dans les établissements, et parfois même les productions écrites des élèves (1988, p. 59).

Néanmoins, si les principaux thèmes d’étude de cette culture scolaire sont les savoirs enseignés, les pratiques éducatives et les résultats du processus de culture scolaire, dans ses études, Julia, donne une définition plus « normative » mais qui pour nous offre l’avantage de clairement articuler finalités et pratiques :

Un ensemble de normes qui définissent les savoirs à enseigner et les conduites à inculquer, et un ensemble de pratiques qui permettent la transmission de ces savoirs et l’incorporation de ces comportements – normes et pratiques étant ordonnées à des finalités (religieuses, socio-politiques ou simplement de socialisation), qui peuvent varier suivant les époques. (1995, p. 354)

Ces concepts de culture scolaire, histoire des disciplines, savoirs enseignés, pratiques, ainsi que l’évolution de leurs définitions et contours renouvellent les problématiques de l’histoire de l’enseignement en prenant pour objet des modes de transmission construits au sein de l’école :

Fruit[s]; d’un dialogue séculaire entre le maître et l’élève, [les disciplines scolaires] constituent en quelque sorte le code que deux générations ont lentement, minutieusement élaboré de concert pour permettre à l’une de transmettre à l’autre une culture déterminée. (Chervel, 1988, p. 119)

L’histoire des disciplines apparaît comme un des champs de recherches les plus féconds issus de cette notion de culture scolaire. Nous reprendrons ici la définition de Develay :

Une discipline scolaire peut-être définie par des objets qui lui sont spécifiques, des tâches qu’elle permet d’effectuer, des savoirs déclaratifs dont elle vise l’appropriation, des savoirs procéduraux dont elle réclame aussi la maîtrise, enfin une matrice disciplinaire qui la constitue en tant qu’unité ←5 | 6→épistémologique, intégrant les quatre éléments précédents et lui donnant sa cohérence (1992, p. 32).

L’intérêt de cette définition est de pouvoir à la fois sérier les axes d’une étude disciplinaire et élaborer une analyse des liens entre les apprentissages et les disciplines scolaires.

Quels sont les éléments constitutifs d’une discipline scolaire à partir de cette définition ? En premier lieu, l’étude des objets qui « matérialisent la discipline telle qu’elle apparaît au premier contact » (p. 32). Il s’agit ici de tout ce que nous nommerons les « outils pédagogiques » (les manuels scolaires, les cartes murales, les frises chronologiques, les appareils de mesure, le mobilier, les travaux d’élèves, les cahiers-journal, les tableaux, les outils audio-visuels, etc.) qui, à notre avis, constituent un champ de recherches à part entière si l’on veut bien analyser ces outils comme des moyens au service d’un apprentissage et non comme une fin en soi. En second lieu, l’étude des « tâches » que Develay définit comme « un but donné dans des conditions déterminées » (p. 35). C’est ce que font les élèves, leurs réponses à des consignes. Cette tâche scolaire correspond au travail de l’élève. Liée aux objets, cette tâche n’en est pas moins fondamentale et l’étude des cahiers d’élèves montre des traces évidentes mais dont les analyses restent encore embryonnaires.

En troisième lieu, l’étude des connaissances, qu’elles soient déclaratives ou procédurales. Le point focal de l’analyse de Develay est de caractériser une discipline scolaire par la notion de matrice disciplinaire :

Nous nommerons matrice disciplinaire, le principe d’intelligibilité d’une discipline donnée, ce que certains aussi nomment son cadre de référence. […] Ainsi une matrice disciplinaire nous paraît constituée par le point de vue qui, à un moment donné, est porté sur un contenu disciplinaire et en permet la mise en cohérence. Ce point de vue est constitué par le choix d’une identité pour la discipline considérée. Il entraîne à privilégier, de fait, certains concepts, certaines méthodes, certaines techniques, certaines théories, certaines valeurs, et amène en dernier ressort à valoriser certains objets d’enseignement. Le choix d’une matrice disciplinaire renvoie, de surcroît, à un choix idéologique rarement explicité au fond (p. 43).

Cette « matrice disciplinaire » est donc la résultante des débats entre les différentes écoles « académiques ». Néanmoins pour Chervel, il s’agit de définir une discipline scolaire comme tout objet d’enseignement qui se ←6 | 7→structure en dispositifs d’apprentissages, et c’est la définition que nous suivrons pour nos pistes de recherches.

Ensuite, le manuel se doit d’être questionné en tant que vecteur de normes sociales et objet de controverses politiques. À l’interface entre l’école, l’État et la société, le manuel apparaît au cœur des liens conflictuels noués entre les savoirs et le pouvoir.

Le manuel, vecteur de normes sociales et objet de controverses politiques

Élément d’une culture scolaire mais aussi de diffusion d’un savoir, le manuel véhicule des valeurs, pose la question des représentations, des symboliques et des discriminations. Le manuel scolaire est un outil ←7 | 8→d’analyse des questions sociales vives. Les manuels scolaires d’histoires ont un exemple de l’analyse possible d’un mythe national, de l’interprétation de l’évolution des programmes et de la construction d’une discipline scolaire. Ainsi, la question de l’histoire officielle véhiculée vue par les manuels scolaires du primaire comme du secondaire a été un enjeu des recherches depuis plusieurs décennies (Anderson, 1983 ; Citron, 1987 ; De Cock & Picard, 2009). Les travaux historiographiques ont multiplié les études de critiques des manuels, la déconstruction des mythes nationaux et l’étude des savoirs par les questions socialement vives dans les manuels scolaires (Thénard-Duvivier, 2008 ; Alpe & Barthes, 2013).

Témoin culturel, l’analyse du manuel ouvre des perspectives complémentaires de recherche. Le manuel scolaire est un outil pertinent de compréhension de l’évolution de la discipline historique mais aussi de la didactique de l’histoire ; son analyse offre une vision de la discipline historique, des écoles historiques et de la « matrice » disciplinaire scolaire.

Si l’étude des liens entre manuels et programmes a été entreprise (Legris, 2014 ; Falaize 2016), qu’en est-il des pratiques pédagogiques ? Le manuel s’est maintenu avec l’évolution des situations d’apprentissage (modèle successif de la leçon d’histoire du récit au cours dialogué), est-il prisonnier d’une forme scolaire pour reprendre le terme de Vincent (1980, 2008). Son usage dans différentes pédagogies, en particulier celles de la nébuleuse de l’éducation nouvelle, nous permet-il d’asseoir une réflexion sur ce qu’est aujourd’hui pour demain le manuel d’histoire, mais aussi des autres disciplines, dans l’enseignement ? Support pédagogique, symbole de l’école et de son histoire, le manuel est un puissant vecteur d’idéologie dans la mesure où il participe de façon privilégiée à la diffusion d’un système culturel et de valeurs auprès des enfants.

Depuis une dizaine d’années environ, les travaux croisant les études de genre et les recherches sur l’éducation connaissent un dynamisme certain. Il convenait de mettre en lumière ce champ au regard de l’étude des manuels scolaires. Le genre désigne un concept permettant d’analyser le caractère socialement construit de la différence des sexes ainsi que les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes qui évoluent et se reconfigurent en fonction des contextes historiques (Scott, 1988 ; Dorlin, 2008, 2009). En cela, il constitue un outil pertinent pour étudier le rôle de l’école et de l’éducation en général dans la fabrique des identités de sexes hier et aujourd’hui. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont les pratiques éducatives et les prescriptions pédagogiques ont participé à transformer les normes de féminité et de masculinité qui se construisent ←8 | 9→en miroir. Des travaux récents ont souligné l’ambivalence du système éducatif qui peut constituer à la fois un lieu de reproduction des inégalités sexuées et, à l’inverse, un espace émancipateur et un laboratoire pour expérimenter de nouveaux rapports entre les sexes (Bard 2015 ; Mosconi, 2017). Les études de genre s’attachent actuellement à renouveler l’approche des manuels scolaires. Elles invitent non seulement à décrypter les stéréotypes sexués qui sont véhiculés par les manuels, mais aussi à comprendre en quoi les pratiques éducatives prescrites par les manuels peuvent traduire une conception genrée de la société.

Le manuel scolaire représente aussi un enjeu économique. L’édition scolaire, qui en France relève de l’entreprise privée, est le lieu d’une vive concurrence et les éditeurs rivalisent de prouesse pour vendre leur produit auprès des enseignants qui font le choix des ouvrages.

Ensuite, le manuel propose et véhicule des modèles pédagogiques qui déterminent les pratiques de classe. L’hostilité de certains pédagogues, et en particulier ceux de l’Éducation nouvelle comme Célestin Freinet ou Ovide Decroly, s’explique en grande partie par le fait que le manuel reflète une position plus qu’il ne permet une réflexion. C’est donc un instrument de pouvoir à plusieurs niveaux qui, par ailleurs sait évoluer et s’adapter aux différentes politiques éducatives, puisque si l’on annonce périodiquement sa mort, il reste très présent dans les classes du primaire comme du second degré.

Tous ces éléments en font donc une source fondamentale pour l’histoire de l’éducation et tout particulièrement pour l’histoire des disciplines dont il reste un instrument privilégié.

Le manuel comme objet et support de recherche

Résumé des informations

Pages
X, 310
ISBN (PDF)
9783034337878
ISBN (ePUB)
9783034338783
ISBN (MOBI)
9783034338790
ISBN (Broché)
9783034333634
Langue
Français
Date de parution
2019 (Novembre)
mots-clé
histoire de l’éducation démarche méthodologique Manuel scolaire
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2019. , x, 310 p., 17 ill. n/b, 1 tabl.

Notes biographiques

Sylvain Wagnon (Éditeur de volume)

Sylvain Wagnon, historien de l’éducation, est professeur en sciences de l’éducation à la faculté d’éducation de Montpellier. Responsable du Cedrhe (centre d’étude en histoire de l’éducation), il est membre du laboratoire Lirdef de l’Université de Montpellier et associé au laboratoire Ehrise de l’Université de Genève. Ses travaux portent sur l’histoire des pédagogies d’éducation nouvelle et des objets scolaires.

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