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Traduire l'expérience migratoire

Perspectives littéraires

de Nadine Rentel (Éditeur de volume) Stephanie Schwerter (Éditeur de volume) Frédérique Amselle (Éditeur de volume)
©2023 Comptes-rendus de conférences 216 Pages

Résumé

La traduction de la littérature de migration représente un défi particulier pour les traducteurs, car ils doivent jouer le rôle de véritables médiateurs culturels. Ils font face non seulement aux idiosyncrasies de la langue utilisée par les auteurs, mais aussi à un mode de pensée et une perception de valeurs spécifiques à leur culture d’origine.
L’ouvrage est structuré en trois parties correspondant à des aires géographiques et culturelles couvertes par les différentes œuvres analysées. Tandis que la première partie est consacrée aux perspectives européennes, les contributions de la deuxième partie mettent l’accent sur des contextes africains et américains. Les analyses réunies dans la troisième partie se focalisent sur des traductions situées entre l'orient et l'occident.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos des directeurs de la publication
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction (Nadine Rentel, Stephanie Schwerter)
  • Perspectives européennes
  • Casse-têtes traductologiques : Kiffe kiffe demain et Du rêve pour les oufs de Faïza Guène (Stephanie Schwerter)
  • Le défi de traduire l’expérience migratoire : L’exemple de White Teeth de Zadie Smith (Martha-Laura Drelon)
  • « Entrer dans la langue » : Hilde Spiel, traductrice entre deux mondes (Irène Cagneau)
  • Opéra, migration et traduction : Chanter l’italien sur la scène anglaise du dix-huitième siècle (Pierre Degott)
  • De l’Afrique aux Amériques
  • Traduire l’écriture de migration de Chimamanda Ngozi Adichie : Le cas de Half of a Yellow Sun (Kossivi Apélété Gninevi)
  • Migrants, expatriés et autres voyageurs face au babélisme dans l’œuvre de Jean-Marie Blas de Roblès (Thomas Barège)
  • Le bleu des abeilles et El azul de las abejas : Les traductions d’une migration (Cecilia Ramirez)
  • De l’amour romantique à l’engagement politique : Le devenir français d’une chanson de Bob Dylan (Jean-Charles Meunier)
  • Entre l’Orient et l’Occident
  • Traduire la migration : Le cas de Désorientale de Négar Djavadi (Laurence Chamlou)
  • Traduire la littérature marocaine de migration : Le mythe de l’original et la double viol-ence traductionnelle consentie (Mohammed Jadir)
  • Trois versions d’un même roman sur l’immigration : Une expérience de « traduction participante » (Line Amselem et Chiara Ruffinengo)
  • Deux cas de « traduction en filigrane » dans la littérature de migration : Das Leben ist eine Karawanserei d’Emine Sevgi Özdamar (Sündüz Öztürk Kasar)
  • Auteurs
  • Titres de la collection

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Nadine Rentel, Stephanie Schwerter

Introduction

Le lien entre la traduction, la littérature et la migration est un domaine de recherche encore peu développé. À ce jour, Littératures migrantes et traduction (2017) dirigé par Alexis Nouss, Crystel Pinçonnat et Fridrun Rinner est le seul ouvrage consacré à la thématique. Les auteurs se concentrent sur des constructions identitaires, des stratégies d’écriture ainsi que la circulation des textes en définissant les textes analysés comme appartenant à la « littérature migrante ». Cependant, dans le cadre du présent ouvrage, le terme « littérature de migration » est préféré à la notion « littérature migrante », car celle-ci semble trop réductrice pour désigner l’importante production littéraire qui, d’une manière ou d’une autre, traite du thème de la migration.

Myriam Louviot décrit la « littérature migrante » comme littérature produite par « des écrivains de la migration » ayant « vécu l’expérience du passage ou de l’installation dans un pays autre, ou étant nés de parents immigrés » (1). Elle explique que cette littérature ne se définit pas uniquement par « un critère sociologique », mais aussi par « la mise en œuvre d’une certaine poétique » ayant trait à la migration (1). En attirant l’attention sur l’origine ethnique des écrivains, le terme « littérature migrante » implique qu’un certain type de littérature est nécessairement écrit par des migrants, qui abordent automatiquement l’expérience de la migration dans leurs œuvres. Cette définition exclurait toutefois les écrivains non-migrants, suggérant qu’ils ne sont pas en mesure d’écrire de la littérature de migrants.

Louviot note qu’en France, l’utilisation du terme « littérature de l’immigration » peut également être observée. Cependant, ce terme insiste sur le lien au pays d’origine, alors que les romans les plus récents sont davantage « tournés vers l’exploitation de l’hybridité ou de la transculture nées de l’expérience de la migration » (1). Ursula Mathis-Moser et Birgit Mertz-Baumgartner, en revanche, soulignent que le terme « littérature de l’immigration » focalise l’attention sur « le processus concret de l’émigration/immigration, sur les retombées politiques et sociales (souvent désastreuses et perçues de manière négative) » (49). En analogie avec le monde anglophone, Elien Declerq propose le terme « littérature de migration », traduction de « migration literature ». Søren Franck, pour sa part, soutient que la littérature de migration est davantage déterminée par sa forme et son contenu que par les biographies de ses auteurs. Franck maintient ←7 | 8→également que les écrivains non-migrants sont tout aussi légitimes à exprimer l’expérience de la migration que les migrants (3). Siobhan Brownlie affirme à juste titre qu’il n’est pas nécessaire d’être un migrant ou d’origine migrante pour représenter les migrants de façon imaginaire, car un point de vue extérieur peut offrir des perspectives complémentaires fructueuses (7). C’est pourquoi nous préférons utiliser le terme plus inclusif de « littérature de migration » dans le contexte du présent ouvrage. Nous définissons donc la « littérature de migration » comme un ensemble de textes écrits par des auteurs migrants ou non, choisissant la migration pour sujet de réflexion. Les textes qui ont été écrits par des écrivains migrants et qui ne se concentrent pas explicitement sur l’expérience de la migration, mais qui portent des traces d’hybridité culturelle seront également désignés comme « littérature de migration ». Cependant, nous soutenons Declercq, qui déplore que selon Franck le terme « littérature de migration » s’applique à toute œuvre littéraire écrit dans « l’âge de la migration » (45), c’est-à-dire pendant le XXe et XXIe siècle (Castel). En effet, la littérature de migration ne peut être limitée à une période spécifique (310), car la migration est un phénomène universel qui a toujours existé.

Dans Translation and Identity, Michael Cronin explique qu’en passant d’une langue et d’une culture source à une langue et une culture cible, la « traduction » a lieu non seulement dans le sens physique du mouvement ou du déplacement, mais aussi dans un sens symbolique dans le « passage d’une façon de parler, d’écrire et d’interpréter le monde à une autre » (45). Cronin établit trois catégories de migrants. Il se réfère au concept de « nomades mondiaux » de Zygmund Bauman pour qualifier sa première catégorie, qu’il utilise pour désigner les migrants diplômés qui quittent leur pays afin de trouver des opportunités professionnelles (45). La deuxième catégorie de Cronin comprend les migrants dits industriels (King), qui sont prêts à travailler n’importe où dans n’importe quelles conditions. Parmi les migrants de la troisième catégorie, on compte ceux qui émigrent à la suite de conflits civils, de guerres ou de persécutions (Cronin 45).

Amy Burge détermine un certain nombre de thèmes récurrents que l’on retrouve dans les œuvres littéraires traitant de la migration. Parmi ceux-ci, elle énumère les thèmes des frontières, de la citoyenneté, de l’appartenance, du changement, de l’identité, des stéréotypes, de l’altérité, de l’exil, de la dislocation, de la bureaucratie, de l’abandon et du retour (10). Louviot observe également des thèmes comme l’exil, le deuil, la perte de repères, le rapport problématique à l’espace, la langue ainsi que l’entre-deux (1). Ursula Mathis-Moser et Birgit Mertz-Baumgartner notent que l’ironie, la parodie et le grotesque contribuent à l’exotisme caractéristique de la littérature de migration (57). Par ailleurs, elles ←8 | 9→attirent l’attention sur une utilisation particulière des métaphores, des liens intertextuels fréquents ainsi qu’une hétérogénéité des voix narratives (52).

Les auteurs migrants choisissent fréquemment la langue de leur pays d’arrivée comme langue de travail. N’écrivant pas dans leur langue maternelle, ils importent des expressions et tournures dans la langue d’accueil qui sont inspirées de leur langue maternelle. Il n’est pas rare que leur langue maternelle transparaisse dans leurs œuvres littéraires sous la forme d’un substrat. Selon Dion et Lüsebrink, la présence sous-jacente d’une autre langue introduit dans le texte une sorte de « langue secrète » par laquelle les auteurs créent des connotations supplémentaires (12). Les écrits des auteurs migrants sont souvent marqués par un usage peu commun de la syntaxe, des jeux de mots inhabituels et des néologismes. Dans certains cas, les écrivains rendent des accents étrangers par des déformations ou bien imitent avec humour l’usage défectueux de la langue parlé par des locuteurs non natifs. Par l’intégration d’un vocabulaire étranger, le changement de code ainsi que la traduction directe de phrases et de dictons de leur culture d’origine, les écrivains migrants génèrent une sorte de langue hybride par laquelle ils expriment leur propre hybridité culturelle.

La traduction de la littérature de migration représente un défi particulier pour les traducteurs, car ils doivent jouer le rôle de véritables médiateurs culturels. Ils font face non seulement aux idiosyncrasies de la langue utilisée par les auteurs, mais aussi à un mode de pensée et une perception de valeurs spécifiques à leur culture d’origine. La transposition de la littérature de la migration d’une sphère culturelle à une autre est particulièrement difficile lorsque la culture source et la culture cible ne partagent ni la même histoire migratoire ni les mêmes communautés de migrants. Souvent, les migrants importent des éléments de leur culture d’origine dans leur nouvel environnement culturel et contribuent ainsi à la création de sous-cultures hybrides. Si ces sous-cultures sont connues dans le pays qui a accueilli un des migrants d’une certaine origine, elles sont souvent entièrement inconnues dans d’autres pays. Le roman Kiffe kiffe demain de Faïza Guène, par exemple, traite de la communauté marocaine en banlieue parisienne. Le défi d’un traducteur allemand, par exemple, serait de faire connaître l’environnement culturel dans lequel se déroule l’action du roman à un lectorat germanophone. Nouss, Pinçonnat et Rinner soulignent la difficulté de traduire des éléments culturels et des codes comportementaux qui, pour les lecteurs de la culture cible, pourraient être entièrement dépourvus de sens (9). Ils attirent également l’attention sur la difficulté de traduire des effets de diglossie récurrents dans la littérature de migration (9).

Les différentes contributions du présent volume explorent non seulement les textes littéraires traitant de la migration d’un pays à l’autre, mais aussi de la ←9 | 10→migration interne, c’est-à-dire la migration d’une région à l’autre à l’intérieur d’un même pays. L’ouvrage est structuré en trois parties correspondant à des aires géographiques et culturelles couvertes par les différentes œuvres analysées. Tandis que la première partie est consacrée aux perspectives européennes, les contributions de la deuxième partie mettent l’accent sur des contextes africains et américains. Les analyses réunies dans la troisième partie se focalisent sur des traductions situées entre l’orient et l’occident.

La première partie du présent ouvrage propose des éclairages sur des stratégies traductologiques dans un contexte européen, en prenant en compte les défis de la traduction de romans et d’opéras. Stephanie Schwerter se penche sur la traduction de deux romans de l’écrivaine franco-algérienne Faïza Guène, notamment Kiffe kiffe demain et Du rêve pour les oufs. Dans son article intitulé « Le défi de traduire l’expérience migratoire : L’exemple de White Teeth de Zadie Smith », Martha Drelon s’intéresse au premier roman de la célèbre auteure britannique d’origine jamaïcaine qui explore la vie de différentes communautés ethniques à Londres. L’enjeu de l’étude est d’analyser les stratégies utilisées par Claude Demanuelli pour parvenir à transmettre l’hybridité culturelle des personnages.

Irène Cagneau explore en détail l’activité de l’écrivaine autrichienne Hilde Spiel en tant que « traductrice entre deux mondes ». Pour ce faire, elle s’appuie notamment sur les journaux intimes, l’autobiographie et la correspondance de l’auteure. Dans les écrits de Spiel, les migrants sont considérés comme des équilibristes ou des acrobates qui jonglent entre les langues et cultures.

Pierre Degott analyse les traductions proposées au public anglophone du King’s Theatre à Londres dans sa contribution « Opéra, migration et traduction : chanter l’italien sur la scène anglaise du dix-huitième siècle ». Les livrets bilingues, destinées avant tout à rendre les intrigues mises en scène compréhensibles, visaient également à réduire l’étrangeté d’un genre musical aux codes particuliers, en le rendant plus proche des contextes anglo-saxons. Un autre axe de la réflexion est consacré à la manière dont certains airs italiens « popularisés » par la culture de masse via la publication en « broadsheet », ont pu trouver une nouvelle vie grâce au biais de la traduction.

La deuxième partie de l’ouvrage commence par l’étude de Kosivi Apélété Gninevi, qui examine un certain nombre de défis liés à la traduction en français du roman Half of a Yellow Sun de Chimamanda Ngozi Adichie, se caractérisant par une grande diversité linguistique et culturelle. La traductrice de l’œuvre a donc dû adopter plusieurs stratégies pour traduire les différents codes linguistiques du roman en intégrant les multiples références à la culture ouest-africaine.

Résumé des informations

Pages
216
Année
2023
ISBN (PDF)
9783631885260
ISBN (ePUB)
9783631885277
ISBN (Relié)
9783631870754
DOI
10.3726/b20248
Langue
Français
Date de parution
2022 (Octobre)
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2023. 216 p., 1 tabl.

Notes biographiques

Nadine Rentel (Éditeur de volume) Stephanie Schwerter (Éditeur de volume) Frédérique Amselle (Éditeur de volume)

Nadine Rentel est professeure de langues romanes à l’Université de Sciences Appliquées de Zwickau. Avant de rejoindre Zwickau, elle a travaillé comme lectrice du DAAD en France (aux universités de Besançon et de Paris IV-Sorbonne), puis fut assistante post-doc à l’Université de Sciences Commerciales et Économiques de Vienne. Stephanie Schwerter est professeure de littérature britannique et de traductologie à l’Université Polytechnique Hauts-de-France. Précédemment, elle a enseigné à l’University of Ulster et à la Queen’s University de Belfast. Ses publications portent sur la traductologie ainsi que sur le conflit de l’Irlande du Nord au cinéma et dans le roman contemporain.   Frédérique Amselle est maîtresse de conférences à l'université de Valenciennes. Elle travaille sur les écrits autobiographiques et diaristiques de Virginia Woolf ainsi que ses manuscrits. Elle a participé à la réédition française du journal de Woolf et publié un ouvrage Virginia Woolf et les écritures du moi.

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Titre: Traduire l'expérience migratoire