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« Apprendre la langue de la majorité des Confédérés »

La discipline scolaire de l’allemand, entre enjeux pédagogiques, politiques, pratiques et culturels (1830–1990)

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Viviane Rouiller

Quelles langues étrangères enseigner à l’école en Suisse ? Si cette question revient encore régulièrement au cœur de l’actualité, elle se pose dès le XIXe siècle au moment où l'étude des langues vivantes, relevant jusqu’ici de modes d’apprentissage privés, fait son entrée au sein des écoles publiques, alors même que l’État devient garant de l’instruction. En Suisse romande, c’est l’allemand, idiome de la majorité des Confédérés, qui tire son épingle du jeu en devenant durablement la deuxième langue vivante la plus enseignée après le français, langue maternelle. Toutefois, sa place au sein de l’instruction publique lui sera encore régulièrement contestée et sera sujet à bon nombre d’adaptations.

Par une démarche d’histoire sociale et culturelle reposant sur une variation des niveaux d’analyse et des échelles d’observation, cet ouvrage retrace l'évolution de la discipline de l’allemand dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg entre 1830 et 1990. Il étudie les finalités plurielles qui lui sont rattachées – formative, pratique, culturelle et nationale – et la manière dont celles-ci se complètent ou s'opposent en fonction des contextes, des acteurs et publics scolaires. Sur la base de discours émanant de différentes sphères, des savoirs à enseigner au sein des manuels scolaires d'allemand et des dynamiques circulatoires ayant contribué à l'évolution de la discipline, il identifie les différentes forces à l'origine des adaptations successives de cet enseignement. L’ouvrage montre les écarts perceptibles entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein du champ éducatif, mettant en exergue une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire.

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PARTIE 1. Finalités et enjeux de l’allemand scolaire en suisse romande

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Partie 1

Finalités et enjeux de l’allemand scolaire en Suisse romande

Les années 1830, point de départ de notre recherche, constituèrent une période significative, dans la mesure où, sous l’impulsion des révolutions libérales, les instances gouvernantes de la plupart des cantons suisses étendirent alors l’accès à la citoyenneté, ce qui engendra un élargissement de l’accès à l’instruction, ce domaine relevant désormais de la responsabilité de l’État cantonal (Hofstetter, 2012). Des prérogatives en la matière qui, en dépit de quelques tentatives centralisatrices, allaient être confirmées par la Constitution de 1848, cristallisant la création de l’État fédéral moderne, lequel se vit privé d’attributions scolaires, si ce n’est le droit pour celui-ci d’établir une université et une école polytechnique. Pour autant, malgré le maintien de la souveraineté des cantons dans ce domaine, une idée était communément admise, celle visant à considérer l’instruction publique comme un moyen efficient de construire la nation et d’asseoir la démocratie. En effet, d’une manière générale, si l’École ne fut pas à l’origine de la création de la nation, elle contribua bien, comme l’affirme Prost (2013), à l’image d’autres institutions, à l’unification de celle-ci. Une contribution de l’École en ce sens qui se caractérisa en grande partie par l’enseignement de branches jugées susceptibles de participer à la promotion d’une identité ou d’un sentiment national, parmi lesquelles l’histoire, la géographie et la ou les langues nationales (Criblez & Hofstetter, 1998 ; Thiesse, 1997a). Dès lors, pouvons-nous imaginer qu’en Suisse romande, l’enseignement de l’allemand, idiome national et majoritaire à l’échelle du pays, œuvra, lui aussi, à la poursuite d’une telle ambition.

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Forts de ces éclaircissements, nous nous intéressons alors, dans un premier temps, aux discours qui servirent à légitimer l’introduction de l’enseignement de l’allemand au sein des écoles publiques genevoises, vaudoises et fribourgeoises, intervenue au cours de la période évoquée plus haut, riche en réformes éducatives. Des discours à travers lesquels fut à plusieurs reprises évoqué le potentiel patriotique de cette étude, sans toutefois en avoir le monopole, puisque les finalités rattachées à cet enseignement furent d’emblée plurielles. En ce sens, il convient donc de prendre en compte l’ensemble de celles-ci et de montrer en quoi leur articulation ou, le cas échéant, leur opposition jouèrent au sein du processus de scolarisation d’une telle étude.

Dès lors, il s’agit, ensuite, de revenir sur l’évolution de la place de l’allemand au sein des différents cursus dispensant cette étude. Un deuxième chapitre qui se veut assez général, dans la mesure où, pour mener à bien cet objectif, il convient d’aborder la construction respective des trois systèmes scolaires cantonaux qui nous intéressent, lesquels se caractérisèrent tous progressivement, au point de vue du degré secondaire, par une diversité des offres de formation qu’il sera adéquat de définir. En ce sens, nous adoptons ici une logique chronologique en nous focalisant sur les différentes filières qui, au fil de leur apparition, intégrèrent à leur programme cette étude1. En outre, nous évaluons le sort réservé à cette discipline au sein des différents programmes scolaires, ce qui nécessite également de prendre en compte les autres objets d’enseignement, permettant par là de mesurer leur poids respectif vis-à-vis de celui de l’allemand.

Une analyse qui montrera ainsi que la discipline de l’allemand arriva à s’implanter et à se maintenir dans la plupart des écoles du degré secondaire, au gré de l’ouverture de cet ordre d’enseignement à un plus large public. Pour autant, cet enseignement fut régulièrement sujet à discussions et réflexions. Tel fut particulièrement le cas en ce qui concerne son inscription ou non au programme de l’école primaire. Une ←26 | 27→question épineuse, reposant sur des clivages persistants tant d’un point de vue pédagogique qu’identitaire et sur laquelle nous nous concentrons dans le troisième chapitre, à travers une focale sur quelques moments significatifs au cours desquels elle fut débattue.

En outre, nous l’avons évoqué, toute discipline, bien qu’inhérente à la forme scolaire, n’est pas imperméable à des facteurs extérieurs, tels que les aléas de l’actualité. Aussi Mombert (2001, 2005) a-t-elle montré que la perception de l’enseignement de l’allemand en France ne fut pas la même au gré de l’évolution des relations franco-allemandes. En Suisse, si la question se posa nécessairement différemment, le premier conflit mondial n’eut pas moins des répercussions, engendrant notamment des tensions internes entre les différentes régions linguistiques du pays. Un souci qui préoccupera aussi bien le champ politique, intellectuel qu’éducatif et qui donnera lieu au développement d’un large discours théorisant l’idée d’une « éducation nationale » par l’École en vue d’un rapprochement patriotique entre tous les citoyens helvétiques, quelles que soient leurs appartenances linguistiques ou culturelles. La formulation d’un principe sur lequel nous nous penchons plus précisément, puisque l’une de ses ambitions premières fut de favoriser l’apprentissage des langues nationales, en particulier de l’allemand. Par conséquent et bien que l’argument patriotique rattaché à cette étude soit antérieur au contexte entourant la Première Guerre mondiale, il nous semble opportun de nous intéresser plus particulièrement à cette période, en raison de l’importance que prit alors cette question et de la diversité des acteurs qui s’en emparèrent. Finalement, à travers l’enseignement des langues nationales en Suisse, se posa aussi fréquemment la question du rapport entre chacune de ces études, ce qu’auront déjà laissé entrevoir les débats au sujet de l’introduction de l’allemand au collège et à l’école primaire. Une préoccupation également partagée par un certain nombre d’intellectuels, en particulier à la fin des années 1920. L’analyse de leurs discours qui rejetèrent toute forme de bilinguisme conclut ainsi cette première partie, mettant encore une fois en lumière la dialectique, au cours de la période étudiée, quant à l’idée selon laquelle la connaissance d’une deuxième langue nationale était gage de patriotisme. Deux périodes successives qui se distinguèrent donc clairement par les discours publics émis au sujet du plurilinguisme helvétique, à partir desquels il convient aussi d’interroger leur impact sur l’évolution de la discipline de l’allemand au cœur même de l’institution scolaire.

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1 Ce deuxième chapitre s’arrête dans les années 1970, période à partir de laquelle, les systèmes scolaires des cantons de Genève, Vaud et Fribourg disposent tous trois d’un cycle d’orientation au sein duquel est enseigné l’allemand. Plus tardive, la généralisation de l’étude de cette langue à l’école primaire est abordée dans la troisième partie de cet ouvrage (chapitre 13), de par le caractère transnational d’une telle réforme.