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« Apprendre la langue de la majorité des Confédérés »

La discipline scolaire de l’allemand, entre enjeux pédagogiques, politiques, pratiques et culturels (1830–1990)

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Viviane Rouiller

Quelles langues étrangères enseigner à l’école en Suisse ? Si cette question revient encore régulièrement au cœur de l’actualité, elle se pose dès le XIXe siècle au moment où l'étude des langues vivantes, relevant jusqu’ici de modes d’apprentissage privés, fait son entrée au sein des écoles publiques, alors même que l’État devient garant de l’instruction. En Suisse romande, c’est l’allemand, idiome de la majorité des Confédérés, qui tire son épingle du jeu en devenant durablement la deuxième langue vivante la plus enseignée après le français, langue maternelle. Toutefois, sa place au sein de l’instruction publique lui sera encore régulièrement contestée et sera sujet à bon nombre d’adaptations.

Par une démarche d’histoire sociale et culturelle reposant sur une variation des niveaux d’analyse et des échelles d’observation, cet ouvrage retrace l'évolution de la discipline de l’allemand dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg entre 1830 et 1990. Il étudie les finalités plurielles qui lui sont rattachées – formative, pratique, culturelle et nationale – et la manière dont celles-ci se complètent ou s'opposent en fonction des contextes, des acteurs et publics scolaires. Sur la base de discours émanant de différentes sphères, des savoirs à enseigner au sein des manuels scolaires d'allemand et des dynamiques circulatoires ayant contribué à l'évolution de la discipline, il identifie les différentes forces à l'origine des adaptations successives de cet enseignement. L’ouvrage montre les écarts perceptibles entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein du champ éducatif, mettant en exergue une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire.

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CHAPITRE 3 : Les tribulations de l’étude de l’allemand au primaire

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Chapitre 3

Les tribulations de l’étude de l’allemand au primaire

La réorganisation de l’instruction publique au cours des années 1830 à l’échelle des trois cantons avait acté officiellement de l’introduction de l’enseignement de l’allemand au degré des études secondaires. À l’inverse, ce dernier ne fut pas inscrit au programme des écoles primaires, malgré son statut d’idiome national et sans que cela n’engendre beaucoup de débats, les discussions s’étant alors plutôt portées sur la place qu’il convenait de lui accorder au sein des collèges. Si ce parti pris visant à cantonner – du moins dans la loi – l’étude de la deuxième langue aux cursus du secondaire allait perdurer longtemps sur le territoire romand, le canton de Genève fit néanmoins figure d’exception puisqu’il se décidera, encore au cours de ce même siècle, à légiférer quant à l’introduction d’un enseignement obligatoire de l’allemand au niveau de l’école élémentaire. Un choix qui, dès le début, ne fit pas consensus et qui, près de 30 ans plus tard, allait encore engendrer des débats nourris. En terres vaudoises, la question de l’enseignement de l’allemand à l’école primaire devint également, à partir du dernier quart du XIXe siècle, une source de préoccupation, ce qui donnera lieu à l’organisation de cours facultatifs d’allemand dans certaines écoles primaires du chef-lieu, puis à une proposition parlementaire visant à rendre cette étude obligatoire à un tel degré, sans toutefois que celle-ci n’aboutisse. Autant d’initiatives sur lesquelles nous revenons ici, en nous intéressant tout particulièrement aux discours qui les accompagnèrent, ces derniers illustrant bien le clivage déjà existant autour de cette épineuse question.

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Genève, le canton précurseur

Alors que l’allemand n’avait pas été retenu parmi les objets d’enseignement sélectionnés par la Loi sur les Écoles Primaires du 8 mai 1835, cette question fut remise à l’ordre du jour au cours des débats parlementaires portant sur l’élaboration de la Loi sur l’instruction publique de 1848. Un point soulevé par le chef du DIP, Antoine Louis Pons, émettant à cette occasion le souhait de voir cette étude intégrée aux cours facultatifs proposés par l’école élémentaire. Une proposition basée sur l’idée que cet enseignement pouvait s’avérer profitable à un public plus large que celui du collège industriel, la seule institution à dispenser à cette époque des leçons obligatoires d’allemand. Mais cet enjeu d’ordre démocratique soulevé par le chef du DIP allait se voir contrecarré par la majorité des parlementaires qui souhaitaient, au contraire, que cette étude reste un marqueur de différenciation entre ceux se cantonnant au cursus du primaire et ceux voués à entreprendre des études secondaires. Un contre-argument appuyé par un motif pédagogique, celui d’éviter une surcharge des programmes scolaires, qui eut pour effet le rejet de l’amendement de Pons.

En 1871 et alors que des discussions s’engageaient au sujet de la nouvelleloi sur de l’instruction publique, plusieurs parlementaires réitérèrent le souhait que l’allemand soit enseigné au primaire, après avoir constaté que le projet de loi présenté ne faisait point mention de cette étude :

Avec la facilité actuelle des communications, nous ne pouvons plus à six lieues de chez nous, nous faire comprendre; il en est de même lorsque nos bataillons sont au service fédéral. Cela provient de ce que ceux qui ont appris l’allemand l’ont mal appris, parce qu’ils n’ont pas commencé jeunes. Et il arrive que les députés que nous envoyons aux chambres fédérales ne peuvent pas se faire comprendre. On apprend bien le latin en VIe et Ve classique. À quoi sert-il à ceux qui ne continuent pas cet enseignement ? Il n’en sera pas de même pour l’allemand qui serait d’une grande utilité pour tous. (Mémorial du Grand Conseil genevois, séance du 24 juin 1871, p. 2365)

Un discours insistant sur les finalités politiques et pratiques de cet enseignement et dont la réalisation reposait désormais sur une considération pédagogique, selon laquelle une bonne maîtrise de l’allemand allait de pair avec un apprentissage précoce de la langue. Cet argumentaire fit ←82 | 83→consensus et cette branche fut cette fois bien inscrite au sein du programme primaire défini par la Loi sur l’Instruction publique de 1872. Toutefois, en raison de restrictions budgétaires et un manque de régents dotés d’une formation linguistique adéquate, son introduction se fit sous la forme d’un compromis, celle-ci étant seulement décrétée facultative. Aussi le texte de loi avait-il accolé, suite à la mention de la langue allemande parmi les matières dispensées, la précision suivante : « quant cet enseignement pourra être donné » (LIP GE, 1972, p. 380). Par contre, comme le note Jordi (2003), cette nuance quant à une réalisation effective de cet enseignement n’allait pas figurer au sein du programme de l’école primaire genevoise de 1875, qui l’intégrait aux matières dispensées aux 5ème et 6ème degrés, sans que celui-ci ne soit indiqué comme facultatif. De même, la révision partielle de la loi sur l’instruction publique de 1878 se trouva dépourvue d’une telle précision, avec comme seule restriction de cantonner cette étude au cadre des écoles publiques de l’État, marquant une distinction entre ces dernières et l’instruction primaire obligatoire. L’hypothèse d’un enseignement bien effectif de la deuxième langue à l’école primaire, au cours de cette période, se voit encore confortée par des propos tenus par plusieurs députés genevois au cours des discussions menées préalablement à l’adoption de la Loi sur l’Instruction publique du 5 mai 1886. Parmi eux, le député Gustave Rochette qui précisait que cette branche, depuis son introduction au degré primaire actée par la précédente loi, y était alors enseignée au sixième degré à raison de deux heures par jour. Considérant les résultats obtenus par cette étude comme nuls, il en proposa tout bonnement la suppression au primaire et de l’accentuer au sein des écoles complémentaires. Si d’autres députés concédaient également le manque de résultats probants, ils se déclarèrent par contre opposés à sa disparition, dans la mesure où ils pensaient avoir identifié le problème et donc pouvoir le résoudre : les difficultés rencontrées par cet enseignement au primaire s’expliquaient par l’usage d’une grammaire trop théorique et destinée au Collège. Dès lors, la question n’était pas tant de supprimer cette étude, simplement de changer la manière de l’enseigner. Cela d’autant plus que la connaissance de l’allemand était jugée utile pour des professions accessibles au terme de l’école primaire, les patrons et les ouvriers – consultés à ce sujet – s’étant d’ailleurs déclarés favorables à un enseignement pratique de l’allemand. À cet argument économique, Antoine Carteret, chef du DIP, en ajoutait encore un autre, plus politique et stratégique, faisant référence à l’équilibre des forces entre Romands ←83 | 84→et Suisses alémaniques : « Il est bon que notre population connaisse la langue de nos compatriotes suisses, ne fût-ce que pour nos milices, il ne convient pas qu’elles affichent leur infériorité à cet égard » (Mémorial du Grand Conseil, séance du 17 avril 1886, p. 626).

Au terme de ces discussions parlementaires marquant un consensus autour des finalités politique et économique rattachées à cette étude, de même que sur l’orientation davantage pratique à adopter pour son apprentissage, l’enseignement de l’allemand au primaire, dispensé de manière obligatoire, se vit confirmé par la promulgation de cette loi. Toutefois, le texte de 1886 émettait toujours la même distinction entre l’instruction obligatoire suffisante et l’enseignement dispensé dans les écoles publiques, l’allemand n’étant mentionné que dans ce dernier cas. Au cours des années suivantes, cette étude sera sujette à plusieurs fluctuations en termes de dotation, comme l’atteste le tableau ci-dessus1.

Tableau 6. Évolution des heures hebdomadaires dédiées à l’enseignement de l’allemand à l’école primaire genevoise entre 1887 et 1899

Images

Cette étude, nous le voyons, gagna en importance à partir des dernières années du XIXe siècle. Dès cette période, les élèves disposaient, en effet, de moyens d’enseignement conçus expressément pour le degré primaire, sous la forme d’un manuel à partir duquel ils s’adonnaient, les premières années, à des exercices oraux et intuitifs. Une situation répondant ainsi à la volonté des députés exprimée quelques années plus tôt et visant à doter cet enseignement d’une orientation plus pratique. En outre, le règlement de l’enseignement primaire du 11 septembre 1900 ←84 | 85→inscrivit la langue allemande parmi les connaissances définies pour l’instruction minimum obligatoire (Jordi, 2003). Dès lors, tous les enfants genevois, qu’ils fréquentent ou non une école publique, étaient censés l’étudier. Pour autant, malgré ces signes favorables envers l’enseignement de la deuxième langue au primaire genevois, il sera, nous le verrons plus loin, encore sujet à de nombreuses discussions et soumis à plusieurs réajustements.

Vaud : l’étude de l’allemand comme défense de la minorité ?

Alors qu’à Genève, la question de l’allemand à l’école primaire avait été maintes fois agitée au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, les voisins vaudois ne restèrent pas non plus insensibles à cette préoccupation. Ainsi, en 1875, la Municipalité de Lausanne décida de proposer aux deux premières classes de plusieurs écoles primaires de la ville des cours facultatifs de langue allemande. Rapidement, ces leçons, d’une durée de trois heures, accueillirent un nombre considérable de garçons et de filles, si bien qu’en 1886, on décida de les élargir aux élèves de 3ème année2.

Alors que les premières années de cette expérience menée à Lausanne s’étaient révélées concluantes, l’idée de légiférer quant à un enseignement de la deuxième langue dès l’école élémentaire allait franchir, en 1889, les portes du Grand Conseil vaudois, lorsque ce dernier fut appelé à élaborer une nouvelle loi sur l’instruction primaire. Par ce texte, il était notamment prévu de rajouter au programme deux nouvelles branches, à savoir les travaux manuels et l’instruction civique. Si le fait d’introduire ces deux nouvelles matières ne fut pas sujet à débat au sein de l’hémicycle vaudois, l’éventualité d’inscrire l’étude de l’allemand au degré primaire allait être plus controversée. Au sein des membres de la Commission chargée de rapporter au Grand Conseil le projet de loi, une minorité, formée par les députés Camille Delessert et Jules-Jérémie Rochat, s’était constituée en vue de proposer d’introduire comme branche obligatoire dans les classes supérieures de l’école primaire les éléments de la langue allemande. Une proposition légitimée dans un ←85 | 86→rapport argumentatif rappelant les bienfaits pédagogiques, pratiques et culturels de l’apprentissage précoce d’une langue étrangère, énoncés précédemment par des figures renommées et issues d’horizons divers, telles que le politique Philippe-Albert Stapfer ou encore le pédagogue Alexandre Vinet : assurer dès le jeune âge une bonne prononciation, contribuer au développement intellectuel de l’enfant en complétant l’étude de la langue maternelle et en facilitant la compréhension de cette dernière par comparaison, des relations facilitées avec les voisins rendues nécessaire par le développement des voies de communication, l’étude d’une langue comme moyen efficient pour comprendre la nation qui la parle et l’idée selon laquelle il serait plus facile pour de jeunes enfants de s’adonner à l’étude d’une langue qu’à celle des mathématiques, discipline plus abstraite.

Mais au-delà de ces différentes justifications, c’étaient surtout des arguments de nature économique et politique qui étaient mis en avant :

Travaillant pour l’avenir, nous craignons que l’influence du canton de Vaud ne s’amoindrisse, pour nous être emprisonnés dans notre langue. Parce qu’ils ne connaissent pas la langue allemande, nous voyons nos jeunes gens peu à peu exclus de carrières nombreuses et honorables […] les relations commerciales rendues difficiles ; les malentendus en politique s’engendrer. Tout cela parce que nous n’avons pas voulu apprendre la langue qui est celle des quatre cinquièmes de la population suisse, langue qui est, depuis 1870, la langue du vainqueur, et qui sera, dans cinquante ans, la langue de quatre-vingt-dix millions d’individus, tandis que le français sera celle de quarante millions seulement. Être la minorité, n’être pas compris et ne pouvoir comprendre, c’est se condamner à disparaître. (Exposé des motifs, rapports de la commission et projet de loi sur l’instruction publique primaire, 1889, pp. 72–73)

Parmi les raisons invoquées, l’importance de la langue allemande à l’échelle internationale, appuyée encore par l’issue de la Guerre franco-allemande de 1870, l’expression relative à la « langue du vainqueur » faisant ainsi écho à une représentation similaire en France vis-à-vis de ce même idiome (Mombert, 2005). Outre cet aspect dépassant les frontières nationales, c’était bien une question de rapport de force au sein même de la Suisse qui était posée. Ainsi, l’enseignement précoce de l’allemand à l’école devait contribuer à la défense de la minorité romande, sans quoi cette dernière se maintiendrait dans « état d’infériorité politique, économique et intellectuelle vis-à-vis [des] Confédérés de la Suisse ←86 | 87→allemande » (Exposé des motifs, rapports de la commission et projet de loi sur l’instruction publique primaire, 1889, p. 76). Stipulant que certains cantons d’outre-Sarine, tels que Bâle et Berne, prévoyaient déjà un enseignement du français au degré primaire, le député Delessert cita également l’exemple d’une autre minorité linguistique, le Tessin, au sein duquel la connaissance de l’allemand s’était considérablement étendue, cela notamment depuis l’inauguration en 1881 du tunnel ferroviaire du Gothard reliant les deux régions.

Le souci d’éviter toute position d’infériorité était également posé à l’échelle même de la Romandie, le rapport rappelant successivement que Genève avait inscrit l’allemand au programme du primaire, alors que Fribourg parlait les deux langues dans une partie de son territoire et qu’une partie de la population du canton du Valais parvenait à se faire comprendre dans les trois langues nationales. Finalement, ce texte s’achevait sur un argument de nature démocratique, rarement utilisé pour appuyer un enseignement plus précoce de la langue allemande mais toutefois déjà cité par le chef du DIP genevois en 1848, celui de permettre aux écoliers issus des milieux modestes d’acquérir des connaissances rudimentaires d’une deuxième langue vivante le temps de leur scolarité obligatoire.

En dépit de la combinaison de ces différents arguments, la proposition formulée par la minorité de la Commission allait être vivement contestée lors des discussions sur le projet de loi au Grand Conseil vaudois. Si la plupart des députés admettaient, sur le plan théorique, les avantages que pourrait apporter un enseignement précoce de l’allemand, du point de vue pratique, il en était tout autre. Comme auparavant, en matière d’enseignement des langues vivantes, c’était celui de la langue maternelle qui devait avoir le monopole au degré primaire. Par ailleurs, selon le parlementaire Charles Boiceau, ancien directeur du DIP, la question de l’apprentissage de la langue maternelle s’appréhendait différemment des deux côtés de la Sarine : la langue française étant plus difficile que l’allemand, les jeunes Romands avaient, par conséquent, besoin de davantage d’heures pour apprendre leur idiome maternel que les Alémaniques le leur.

A cela s’ajoutaient encore d’autres contre-arguments, tels que le manque d’un corps enseignant suffisamment formé pour dispenser des leçons d’allemand au primaire, de même que le risque de surcharger le programme scolaire alors même que cette nouvelle loi se donnait pour mission de le simplifier. Quant aux arguments relatifs au risque de placer ←87 | 88→le canton en situation d’infériorité face aux cantons suisses alémaniques, ils furent tous réfutés par la voix du député Carrard. Selon ce dernier, la question d’une infériorité économique ne se posait pas, considérant que les emplois tenus « par une main qui [partait] de Berne » (Séance du Grand Conseil du canton de Vaud du 31 janvier 1889, p. 803) concernaient seulement quelques administrations et que, de toute façon, les jeunes Vaudois feraient ensuite carrière en Romandie et non en Suisse alémanique. De même, l’éventualité d’une infériorité politique et intellectuelle des Romands devait être bannie, non pas par l’étude d’un idiome étranger, mais, à l’inverse, par un apprentissage plus poussé de la langue française, à laquelle le même député attribuait une valeur intellectuelle et culturelle supérieure à celle de l’allemand :

Infériorité politique ? Oui il y a comme on le dit une cause de lutte entre les deux parties de la Suisse, c’est la différence de langue. Mais veut-on que dans un but d’apaisement, nous adoptions un idiome unique : le français fédéral ? Ou veut-on que nous abandonnions notre langue pour apprendre celle de nos confédérés ? Sans doute apprendre une langue étrangère élargit l’esprit et pour ma part, j’ai toujours été rempli d’admiration en lisant une de ces belles phrases allemandes qui s’étalent sur dix ou douze lignes d’impression et, songeant à l’auteur, je me disais : quel souffle ce M. possède ! Mais si je compare la langue allemande confédérée comme une arme dans la lutte pour l’existence à d’autres langues, à la langue française par exemple, je pourrais comparer l’allemand à un sabre et le français à une épée fine et acérée. Celui qui veut faire de l’escrime doit désirer connaître les deux armes, mais vous qui êtes chargés de diriger l’éducation des écoles primaires vous ne donnerez pas à vos enfants un fleuret dans la main droite et une épée dans la gauche pour qu’ils s’escriment comme ils pourront. Nous avons dans le français une arme admirable dont nous ne tirons peut-être pas tout le parti que nous pourrions en tirer parce que nous ne la connaissons pas assez. Du jour où nous serons maîtres de notre langue, nous serons supérieurs par le délié de l’esprit à ceux qui parlent la langue allemande. C’est pourquoi je ne voterai pas l’amendement de la majorité de la commission. (Séance du Grand Conseil du canton de Vaud du 31 janvier 1889, p. 804)

Au terme de ces débats animés par des frictions identitaires, cette alternative ne fut pas retenue par 53 voix contre 26, les soucis pédagogiques et culturels primant sur des considérations plus politiques et économiques. La conviction selon laquelle il convenait d’abord de se limiter exclusivement à l’apprentissage de la langue maternelle – légitimée à la fois par une logique pédagogique et la défense d’une identité romande – restait ←88 | 89→ainsi bien tenace et allait encore perdurer longtemps, comme l’attestent les débats ayant cours au XXe siècle, à l’instar de la remise en cause du bilinguisme, sujet sur lequel nous reviendrons.

Toutefois, la branche de l’allemand n’allait pas se cantonner indéfiniment aux études secondaires ainsi qu’aux quelques écoles primaires ayant, par une initiative communale, choisi de l’enseigner. En effet, en 1906, les autorités compétentes, en s’inspirant notamment de l’exemple de Bâle et de Zurich, décidèrent de la création des classes primaires supérieures, orientées vers une voie professionnelle et destinées aux garçons et aux filles qui, au degré supérieur du primaire, étaient aptes à « recevoir un peu plus que ce que l’on [enseignait] dans une simple classe primaire et dont la destinée probable [était] de remplir une de ces nombreuses occupations que l’agriculture, les administrations publiques, le commerce ou l’industrie [offraient] aux travailleurs » (Instructions générales et plan d’études pour les écoles primaires du canton de Vaud, 1907, p. 3). Ce fut alors par le biais de ces nouvelles institutions, remplaçant les écoles secondaires instaurées en 1865 dont le succès avait été tout relatif (Veillon, 1978), que l’enseignement de l’allemand, d’un point de vue législatif, fera officiellement son entrée dans le degré primaire vaudois puisqu’à côté des branches déjà enseignées à l’école élémentaire, celui-ci figurait parmi les nouvelles matières introduites au sein de ce cursus, faisant de lui, là aussi, l’un des éléments distinctifs de cette filière.

Débats sur l’obligation de l’allemand au primaire genevois

En 1911, le Conseil d’État genevois, soucieux d’améliorer la scolarité obligatoire, soumit au Grand Conseil un projet de modification de la loi sur l’instruction publique, en vue de développer l’instruction populaire (Jordi, 2003). Parmi les changements envisagés par ce texte, on souhaitait allonger le temps de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans3, améliorer ←89 | 90→l’enseignement de la langue maternelle et alléger le programme du primaire. Pour réaliser ce dernier point, le projet proposait ainsi de supprimer l’enseignement obligatoire de l’allemand à l’école élémentaire pour le rendre facultatif, une requête soumise par la Conférence des inspecteurs de l’école primaire genevoise. Avant de justifier un tel retranchement, le rapport du Conseil d’État revenait sur les dernières décennies ayant suivi l’introduction de l’allemand obligatoire au degré du primaire. À nouveau, on pointait les maigres résultats obtenus par cette étude, alors au programme des trois années supérieures de l’école primaire, notamment dans un souci de raccorder l’enseignement primaire sur les établissements d’enseignement secondaire : les élèves qui sortaient de l’école primaire ne conservaient de cet enseignement que des notions très vagues, voire les oubliaient entièrement. Outre le manque de résultats obtenus lorsque cette étude se limitait à l’école primaire, le Conseil d’État invoquait la nécessité d’améliorer et d’étendre l’enseignement du français, en vue de favoriser une meilleure assimilation4 des élèves de nationalité étrangère, présents en nombre au sein des écoles genevoises. En ce sens, l’enseignement d’une deuxième langue était considéré comme un obstacle à une telle réalisation. Finalement, alors que, nous l’avons vu, des députés vaudois avaient cité l’exemple de Genève quelques années plus tôt pour légitimer l’introduction d’un enseignement obligatoire de l’allemand à l’école élémentaire, les autorités genevoises, afin de démontrer que cette étude n’avait pas sa raison d’être à un tel degré, s’appuyaient ici sur le cas des nombreux cantons suisses dont seule la langue maternelle était inscrite au programme du primaire. Une étude d’autant plus superflue que le programme des examens de recrues, dont les cantons étaient si soucieux, ne prévoyait un contrôle que sur la langue maternelle.

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Au moment où ce projet fut présenté au Grand Conseil, quelques députés abondèrent dans le sens de ce texte, invoquant, eux aussi, les mauvais résultats ayant découlé de cette étude ainsi que la nécessité de privilégier un meilleur apprentissage du français. Plus nombreux néanmoins furent ceux qui s’opposèrent à l’idée d’ôter à l’allemand son statut de branche obligatoire. Au nombre des défenseurs de la situation telle qu’elle se présentait alors, un premier député avançant des considérations de nature économique et pédagogique. Il s’agissait d’éviter de placer les Genevois en situation d’infériorité vis-à-vis de leurs compatriotes en leur privant l’accès à certaines carrières (administrations fédérales, postes, douanes ou chemins de fer). Cela supposait donc une bonne connaissance de la langue majoritaire en Suisse, elle-même conditionnée par un apprentissage précoce et durable.

D’un point de vue politique, un deuxième parlementaire estimait que la suppression de l’étude de l’allemand aurait pour conséquence d’affaiblir le lien confédéral. Une décision qui, renchérissait un autre, ferait mauvais genre outre-Sarine. D’autres encore mentionnaient le risque de placer les élèves provenant de l’école primaire et arrivant au Collège dans une situation d’infériorité vis-à-vis de ceux ayant préalablement suivi leurs études dans des écoles privées, au sein desquelles aurait été dispensé un enseignement de l’allemand. Dans la même logique égalitaire, était, en outre, à nouveau évoquée la volonté de ne pas priver de cette étude les enfants se limitant à des études élémentaires. Finalement, pour certains, l’assimilation des nombreux élèves étrangers n’était pas incompatible avec l’apprentissage d’une deuxième langue, bien au contraire dans la mesure où il s’agissait d’un idiome national.

Si l’éventualité d’une suppression de l’étude obligatoire de l’allemand au primaire agita les rangs du Grand Conseil, la presse locale ne fut pas en reste et s’en fit l’écho à travers la publication de nombreux articles, à l’image de celui-ci, se déclarant résolument contre la proposition du Conseil d’État au nom de la configuration plurilingue de la Suisse :

Dans notre pays plus que dans tout autre l’enseignement d’une seconde langue à côté de la langue maternelle est nécessaire. En France, la connaissance du français est suffisante pour ouvrir aux jeunes gens la plupart des carrières sur le grand territoire de leur pays. De même, en Allemagne, pour la connaissance de l’allemand. Et cependant dans ce dernier pays, on développe toujours plus l’enseignement du français et c’est incontestablement l’une des causes de l’expansion commerciale de la nation germanique. En ←91 | 92→France, on commence à s’en rendre compte et l’on cherche à parer à ce danger en donnant une place plus grande que par le passé à l’enseignement des langues étrangères. Et c’est en Suisse, à Genève, que l’on veut supprimer l’enseignement obligatoire de l’allemand ? En Suisse, où l’on possède trois langues nationales ? (L’enseignement de l’allemand, 1911, 21 mars, p. 1)

Dans ce débat, intervint encore un professeur d’allemand vaudois, Ernest Briod qui, au sein de la Semaine littéraire, prit la plume pour répondre à un article d’un dénommé Richard Bovet, lequel, dans le même périodique, avait milité pour la suppression de l’allemand obligatoire au primaire genevois, afin d’améliorer l’enseignement de la langue maternelle. Fort de son expérience de maître d’allemand au primaire vaudois où l’étude de l’allemand était facultative, Briod posait le problème de la sorte : « Toute la question est donc de savoir si l’enseignement de l’allemand est chose possible à l’école primaire, sans que celui du français en souffre » (Briod, 1911, p. 287). À cette interrogation, il répondait d’abord par la négative dans le cas où cet enseignement était dispensé trop tôt et à tous les élèves indistinctement. Par contre, la donne changeait si cette étude était réservée aux classes supérieures de l’école primaire et aux élèves en ayant les capacités. Réfutant le terme de facultatif, il préférait parler d’une étude obligatoire pour tous les élèves pouvant la mener avec efficacité. Aussi, selon ce dernier, à travers l’instauration de l’école du peuple, avait-on fait fausse route en considérant pouvoir dispenser les mêmes savoirs à tous les élèves :

Dans notre désir de réaliser, même à l’école, l’idéal de la démocratie, nous rendons l’étude amère à une quantité d’enfants, et l’enseignement pénible au-delà de toute expression à quantité de maîtres […] Notre tort est de prévoir pour tous le même programme, les mêmes leçons, le même matériel d’enseignement, le même maître, la même classe avec le même nombre d’élèves par classe […] Si l’école d’autrefois était injuste, celle qui lui a succédé a fait erreur : nous devons servir à nos élèves une nourriture intellectuelle à leur portée. Sans négliger la masse, nous devons produire une élite particulièrement bien armée pour le combat de la vie ; et il est du devoir d’un état démocratique de préparer cette élite à l’école primaire déjà. (Briod, 1911, pp. 287–288)

Pour appuyer son propos, Briod citait l’exemple de l’Allemagne à travers l’instauration du système dit de Mannheim, qui consistait à différencier les élèves en trois catégories en fonction de leurs aptitudes naturelles, ←92 | 93→avec des programmes et des moyens d’enseignement différents, de même que la possibilité de rejoindre une catégorie plus exigeante en cas de progrès avérés. Toutefois, ce système d’orientation avant l’heure lui paraissait trop rigide, préconisant alors de s’inspirer de ce qui se faisait à Lausanne : des leçons d’allemand aux seuls élèves ayant des notes suffisantes en français et en arithmétique. Un système qui, selon le Vaudois, s’était révélé gagnant dans la mesure où les notes de l’examen d’allemand s’étaient clairement améliorées.

Cette contribution de Briod au débat genevois sera relayée par le Journal de Genève dans son édition du 18 juillet 1911. Fut-il entendu ? Sans préjuger de son influence directe, force est de constater que les décisions prises à l’égard de l’enseignement de l’allemand au primaire genevois, au cours des années suivantes, allèrent dans le sens des réflexions avancées par celui-ci. En effet, si le projet du Conseil d’État n’aboutit finalement pas à la suppression du statut obligatoire de la discipline de l’allemand, celle-ci ne sera dès lors plus enseignée qu’à partir de la 5ème année (Programme de l’enseignement dans les écoles primaires et la classe complémentaire, Genève, 1912). Un enseignement encore réduit en 1923 puisque celui-ci débutait désormais en 6ème année et n’était pas obligatoire pour tous les élèves, les plus faibles d’entre eux en étant dispensés. Dès lors, l’étude de l’allemand restera cantonnée aux dernières années du degré primaire durant plusieurs décennies avant que celle-ci ne disparaisse finalement du programme primaire avec la création du cycle d’orientation en 1962.

Au terme de cette rétrospective sur les quelques débats clés ayant entouré l’étude de l’allemand au primaire genevois et vaudois, nous voyons que cette question n’avait rien eu d’évident, dans la mesure où, souvent, les arguments de nature politique, économique et démocratiques se trouvèrent contrecarrés par des considérations d’ordre pédagogique ou culturel. Autant de finalités dont la concordance semblait impossible et qui amenèrent les autorités vaudoises à traiter cette question sous la forme d’un compromis, en faisant de l’allemand une branche facultative et seulement accessible aux élèves les plus méritants. De même, si les pouvoirs publics genevois choisirent, en 1886, de rendre cette étude obligatoire, ils optèrent néanmoins ensuite également pour le même type de concession. Quant à Fribourg, cette même question ne suscita pas, à notre connaissance, de telles discussions. Précisons néanmoins que ce canton, en la matière, s’était plutôt aligné sur la logique adoptée par ses voisins vaudois. Aussi le Programme général des écoles ←93 | 94→primaires de 1899 mentionnait-il pour la première fois l’allemand parmi les branches enseignées. Toutefois, à l’inverse de Genève, cet enseignement n’était pas obligatoire, mais il « [pouvait] être introduit, comme branche facultative, dans les écoles urbaines, au degré supérieur seulement et moyennant l’autorisation de l’inspecteur » (p. 38). Une situation qui allait perdurer de nombreuses années. Il faudra, en effet, attendre les dernières décennies du XXe siècle pour qu’à l’échelle de la Romandie mais aussi de toute la Suisse, un enseignement obligatoire d’une deuxième langue devienne réellement effectif. Un travail mené par l’entremise d’une coordination entre les cantons et engendré par un large mouvement de réforme touchant alors l’enseignement des langues vivantes à l’échelle européenne, sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Pour l’heure, il convient encore de nous concentrer sur les premières décennies du XXe siècle, une période prenant pour base le début de la Grande Guerre et au cours de laquelle l’enseignement de l’allemand – et plus largement celui des langues nationales – fut un sujet dont s’emparèrent différentes forces en présence (sphère politique, champ éducatif et intellectuels).


1 Sources : Programme de l’enseignement dans les écoles primaires du canton de Genève (1887) ; Programme de l’enseignement dans les écoles enfantines et dans les écoles primaires du canton de Genève (1889, 1893, 1897, 1899).

2 Procès-verbaux de la Commission scolaire de Lausanne, 1875 ; 1886 (AVL RF 019/007–008).

3 L’allongement du temps de la scolarité obligatoire était apparu comme nécessaire aux yeux des autorités genevoises, notamment après avoir étudié les réformes déjà menées en ce sens par d’autres cantons. Dès lors, il convenait que Genève s’y conforme, sous peine d’entraver la réputation pédagogique qui était la sienne (Projet de loi modifiant les titres I et II de la loi sur l’instruction publique du 5 juin 1886, p. 406).

4 La fonction assimilatrice de l’école primaire était clairement évoquée dans ce même rapport : « L’école est le fondement du progrès intellectuel et moral, ainsi que du progrès économique du pays. Et son rôle est d’autant plus important à Genève que l’élément étranger y est plus considérable ; grâce à l’influence de l’école, cet élément s’imprègne de nos idées et de nos mœurs, de sorte que les enfants de nationalité étrangère sont, pour ainsi dire, naturalisés avant la lettre, par leur passage à l’école primaire » (Projet de loi modifiant les titres I et II de la loi sur l’instruction publique du 5 juin 1886, p. 405).