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« Apprendre la langue de la majorité des Confédérés »

La discipline scolaire de l’allemand, entre enjeux pédagogiques, politiques, pratiques et culturels (1830–1990)

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Viviane Rouiller

Quelles langues étrangères enseigner à l’école en Suisse ? Si cette question revient encore régulièrement au cœur de l’actualité, elle se pose dès le XIXe siècle au moment où l'étude des langues vivantes, relevant jusqu’ici de modes d’apprentissage privés, fait son entrée au sein des écoles publiques, alors même que l’État devient garant de l’instruction. En Suisse romande, c’est l’allemand, idiome de la majorité des Confédérés, qui tire son épingle du jeu en devenant durablement la deuxième langue vivante la plus enseignée après le français, langue maternelle. Toutefois, sa place au sein de l’instruction publique lui sera encore régulièrement contestée et sera sujet à bon nombre d’adaptations.

Par une démarche d’histoire sociale et culturelle reposant sur une variation des niveaux d’analyse et des échelles d’observation, cet ouvrage retrace l'évolution de la discipline de l’allemand dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg entre 1830 et 1990. Il étudie les finalités plurielles qui lui sont rattachées – formative, pratique, culturelle et nationale – et la manière dont celles-ci se complètent ou s'opposent en fonction des contextes, des acteurs et publics scolaires. Sur la base de discours émanant de différentes sphères, des savoirs à enseigner au sein des manuels scolaires d'allemand et des dynamiques circulatoires ayant contribué à l'évolution de la discipline, il identifie les différentes forces à l'origine des adaptations successives de cet enseignement. L’ouvrage montre les écarts perceptibles entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein du champ éducatif, mettant en exergue une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire.

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CHAPITRE 6 : Didactisation et diversification des contenus (1870–1900)

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Chapitre 6

Didactisation et diversification des contenus (1870–1900)

Investissement de l’état et nouveaux éditeurs

A partir de 1870, survint un renouvellement des manuels d’allemand, processus au sein duquel l’État allait jouer un rôle plus important qu’auparavant. Une évolution allant de pair avec la progressive prise en charge étatique, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, des différents domaines de l’enseignement qui, outre les moyens didactiques, se rapportaient notamment à la formation des maîtres ou encore à l’élaboration de programmes plus structurés (de Leonardis & Vallotton, 1997 ; Tinembart, 2015). Cette intervention plus prononcée des autorités publiques fut ainsi perceptible en ce qui concerne les ouvrages qui remplacèrent les manuels d’allemand de la première génération et cela, sous deux formes. Premièrement, l’État fut parfois directement à l’origine du mandat d’élaboration de certains de ces nouveaux ouvrages. Si tel n’était pas le cas, il intervint alors activement dans un deuxième temps, en mettant en œuvre un certain nombre de procédés en vue de leur future adoption ou non dans les établissements scolaires publics.

Le premier cas de figure s’appliqua au canton de Genève et la publication de deux nouveaux livres de lectures1, l’un destiné aux classes inférieures des établissements secondaires, l’autre aux classes supérieures. Ainsi, comme nous l’apprend la préface du premier, ce fut bien ←149 | 150→le DIP genevois qui s’était trouvé à l’origine de l’élaboration de ces deux ouvrages :

Les auteurs de ce volume n’auraient pas songé à grossir le nombre déjà si grand des recueils de ce genre, si le Département de l’Instruction publique du canton de Genève n’en avait pas lui-même reconnu la convenance pour l’enseignement de la langue allemande dans les écoles secondaires. (Keller-Miroglio & Willemin, 1873, p. 5)

L’État avait en effet constitué, en novembre 1870, une commission chargée d’étudier la question d’un nouveau livre de lecture allemande et d’en tracer le programme. Les personnes mandatées à cette tâche avaient été au nombre de six, parmi lesquelles se trouvaient Philippe Bonneton, le principal de l’ESJF, Charles Friederich alors président du DIP, Albert Keller-Miroglio, maître d’allemand à l’ESJF, André Oltramare, régent de la 1ère classique du Collège, Jean-Auguste Weiss-Haas, maître d’allemand au Collège et Louis Willemin, traducteur officiel à la Chancellerie. Après avoir discuté ensemble du plan général du projet, la décision avait été prise de confier la rédaction du livre pour le degré inférieur à Keller-Miroglio et Willemin, celle de l’ouvrage pour les classes supérieures à Oltramare et Weiss-Haas. Un double travail individuel donc, mais toujours sous l’égide de la commission puisque tous les morceaux sélectionnés par les auteurs avaient ensuite été soumis à l’approbation préalable de chacun de ses membres. De même, les deux manuscrits, une fois terminés, avaient été adoptés par l’ensemble de la commission.

Si l’exemple de ces deux livres de lectures, parus en 1873, atteste du rôle mandataire de l’État en ce qui concerne l’élaboration de livres scolaires, les autres ouvrages issus de ce renouvellement des manuels d’allemand au cours de cette période furent à l’origine des initiatives individuelles émanant de maîtres d’allemand. Tel fut le cas, à Genève encore, d’Auguste Revaclier2 et d’Hermann Krauss3, qui publièrent, entre 1869 et 1871, un Cours gradué de langue allemande, divisé en deux ←150 | 151→parties. Un troisième manuel des mêmes auteurs, intitulé Éléments de langue allemande, paraîtra finalement en 1874. Un ouvrage à propos duquel un courrier adressé par les auteurs au DIP nous renseigne sur la procédure préalablement suivie à Genève quant à l’approbation par les autorités de manuels scolaires :

Monsieur, nous avons l’honneur de vous présenter les épreuves de notre Cours de langue allemande, que vous avez bien voulu soumettre à l’examen d’une commission spéciale. Après avoir recueilli avec reconnaissance les observations auxquelles la lecture de notre ouvrage a donné lieu, nous nous sommes remis à l’œuvre pour remédier aux déficits qui ont été signalés, et c’est le fruit de ce travail que nous prenons la liberté de vous soumettre aujourd’hui. Dans le cas, Monsieur, où vous estimeriez que cette grammaire mérite votre approbation, nous serions très sensibles à cette distinction qui donnerait plus d’autorité au livre que nous destinons à la jeunesse4.

Ainsi, après avoir reçu le manuscrit, l’État mettait en place une commission spécialement chargée d’examiner l’objet, qui, en fonction des remarques soulevées, pouvait être sujet à des modifications demandées aux auteurs en vue d’une approbation étatique, considérée comme un gage de légitimité certain. Quelques années plus tard, nous retrouvons un procédé semblable dans le canton de Vaud avec les professeurs Auguste Reitzel5 et Gustave Pouly6 qui proposèrent aux autorités compétentes un nouveau manuel de grammaire allemande :

M. A. Reitzel et Pouly ont remis, hier 12 mars, au soussigné trois exemplaires de l’ouvrage qu’ils viennent de publier en collaboration sous le titre : « Cours de langue allemande – Grammaire élémentaire de la langue allemande composée d’après un plan nouveau ». Ils demandent que l’usage de cet ouvrage soit autorisé dans les écoles publiques et autres établissements d’instruction du canton.7

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Cette grammaire, de même que les quatre autres ouvrages de Reitzel, intitulés respectivement Deutsche Sprechübungen (1879), Premières lectures allemandes (1880a), Secondes lectures allemandes (1880b) et Grammaire allemande avec version et thèmes (1884), furent eux aussi soumis à l’examen d’une commission constituée par le DIP et formée d’instituteurs ou d’inspecteurs scolaires choisis pour émettre un avis sur ces ouvrages en vue d’une possible approbation8.

Tous ces ouvrages, genevois et vaudois, furent adoptés dans leur canton d’origine, avec, parfois, l’inscription du sigle de l’État sur la couverture. Ce contrôle plus soutenu de la part des autorités publiques en matière d’ouvrages scolaires semble avoir eu une influence quant aux divers lieux d’utilisation de ces manuels. Ainsi, comme le montre le tableau ci-après et contrairement aux manuels de la première génération qui avaient, pour beaucoup, traversé les frontières cantonales, les ouvrages publiés et adoptés à Genève au cours de cette période restèrent, en termes d’utilisation, confinés à ce canton9. De même, au sein des établissements vaudois, furent utilisés les livres de Reitzel et de Pouly, adoptés par le DIP cantonal. Restait encore le canton de Fribourg qui, ne disposant pas d’une production d’ouvrages locaux, inscrivit, cette fois-ci, au programme de ses établissements secondaires uniquement les manuels d’allemand produits et approuvés en terres vaudoises.

Tableau 8. Utilisation des manuels d’allemand produits en Suisse romande entre la période 1870 et 1900 dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg

Images

Concernant maintenant l’édition de ces différents ouvrages, elle fut l’affaire de nouveaux venus. Alors que, nous l’avons vu précédemment, à Genève, la majorité des manuels d’allemand de la génération ←152 | 153→précédente avait été publiée par la librairie Kessmann, puis par son successeur Darier-Müller, la publication des ouvrages parus à partir de 1870 revint à trois autres maisons d’édition, genevoises toujours : F. Richard & Cie pour le livre de lecture du degré supérieur et les Éléments de langue allemande ; l’éditeur J. Carey pour le livre de lecture du degré inférieur ; et le libraire-éditeur H. Georg, spécialisé dans les publications universitaires, pour les deux volumes du Cours gradué de langue allemande. À l’échelle du canton de Vaud, les manuels de Reitzel, de même que la Grammaire élémentaire conçue avec Pouly, furent édités par la librairie Imer de Lausanne, associée au jeune Fritz Payot, lequel disposait d’un brevet d’instituteur primaire. À travers la publication de ces manuels d’allemand, l’ambition de cet éditeur était, comme nous l’apprend un ←153 | 154→courrier de Fritz Payot adressé au DIP vaudois en 1879, « d’offrir au public scolaire un cours complet de langue allemande »10.

Tiré de : Reitzel & Pouly (1880). Grammaire élémentaire de la langue allemande

Comme l’illustre le catalogue d’Imer & Payot, outre le cours de langue allemande constitué par les manuels de Reitzel et Pouly, à l’image de ce qu’avait jadis fait la librairie Kessmann à Genève, cette enseigne se chargea de la publication de nombreux ouvrages destinés à l’enseignement de l’allemand. Un investissement dans ce domaine éditorial dépassant d’ailleurs l’étude de cette langue puisque cette même maison, reprise en 1886 par Payot et devenant la Librairie F. Payot & Cie, disposera très rapidement de l’un des catalogues pour les écoles les plus considérables de toute la Romandie (de Leonardis & Vallotton, 1997), une position éminente au sein du champ de l’édition pédagogique qui perdurera.

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Simplifier l’étude de l’allemand et la rendre attractive

De nouveaux ouvrages, d’autres éditeurs et un investissement plus important de l’État dans le domaine des moyens d’enseignement, voilà donc les premières caractéristiques des manuels d’allemand parus à partir des années 1870. Qu’en était-il de leurs contenus, didactiques tout d’abord ? En ce qui concerne les livres de grammaire, citons d’abord un extrait issu de la préface de la Grammaire élémentaire de Reitzel et Pouly, qui résume bien deux points importants sur lesquels les auteurs de ces nouveaux ouvrages entendaient se distinguer des précédents : « Rendre les commencements de l’étude de la langue allemande plus faciles et plus intéressants que ne le font les grammaires que nous connaissons » (Reitzel & Pouly, 1880, p. III). Simplifier l’enseignement de l’allemand et le rendre plus attractif, tels avaient donc été les principes directeurs ayant mené les deux auteurs à élaborer ce livre et qui faisaient défaut aux grammaires utilisées jusqu’alors. Précisons en effet à ce sujet, qu’à partir des années 1860, bon nombre de critiques s’étaient élevées contre ces ouvrages, notamment par le biais d’une publication du genevois Eugène Peschier (1864), citée par Extermann (2013, pp. 317–318) et qui, s’attaquant au manuel d’Ollendorff, prônait une grammaire plus simple. Cette volonté visant à parer à trop de difficultés dans l’apprentissage avait d’ailleurs déjà été précédemment évoquée dans l’avant-propos du premier volume du Cours gradué de langue allemande de Revaclier et Krauss (1869), ces derniers se déclarant notamment « désireux de faciliter à [leurs] jeunes élèves une étude souvent pénible » (p. III). En ce sens, les quatre auteurs mettaient en avant une présentation concise et graduée des notions, dénuée d’exceptions et de nuances. En outre, l’un des maîtres-mots de ces nouveaux ouvrages était celui de la variété, terme commun à toutes les préfaces et qui se rapportait principalement aux types d’exercices proposés. De fait, si la première partie de ces ouvrages contenait toujours les règles à apprendre, la nature des activités qui leur succédaient s’était quelque peu diversifiée, bien que le thème restât encore l’activité par excellence :

Chaque fois que le sujet s’y prêtait, nous avons introduit dans les exercices une autre innovation propre à stimuler l’esprit d’invention et à semer quelque variété dans la partie pratique. Ce sont tantôt des phrases incomplètes qu’il faut achever en mettant le terme que le sens réclame, tantôt une ←155 | 156→série d’exemples où l’élève est mis en demeure de prouver sous une forme concrète qu’il a saisi les préceptes généraux exposés dans la théorie. (Revaclier & Krauss, 1869, p. V)

Notons également l’insertion de textes suivis et plus longs, fabriqués ou empruntés à divers écrivains, lesquels figuraient, dans le cas des manuels de grammaire, en deuxième partie d’ouvrage. Ce renouvellement des manuels de grammaire remit également en cause l’une des caractéristiques inhérentes aux manuels de la génération précédente, elle aussi sujette à plusieurs critiques, soit une succession de thèmes composés de phrases sans suite logique les unes par rapport aux autres. Ainsi, Reitzel et Pouly (1880), dans leur préface, s’attachaient à expliquer ce changement adopté à ce propos :

Afin de rendre l’étude plus intéressante, nous avons autant que possible composé ou choisi dans les ouvrages scolaires de l’Allemagne de courts morceaux offrant un texte suivi. Il nous semble hors de doute que des exercices où les phrases se suivent sans aucune autre raison que parce que tel mot y a telle forme grammaticale, doivent exercer une influence fâcheuse sur l’esprit de l’enfant. Comment en serait-il autrement, si, durant des années, l’enfant ne connaît d’autres exercices qu’un assemblage de phrases du genre de celui-ci : Der Graf hat des schöne Haus verkauft. Der Lehrer hat die Aufgaben nicht corrigirt. Der Fremde hat uns gestern besucht. Hat dieser Garten eurer Schwester gehört ? Das Volk hat sich empört. Dieses Kind hatte die deutsche Sprache verlernt. Diese Handlung ist unerhört und empörend. Passer ainsi de la maison du comte chez l’instituteur, toucher à l’étranger, pour revenir dans le jardin de la sœur et après avoir traversé les révolutions finit par un enfant qui désapprend l’allemand (quoi d’étonnant à de pareils exercices !) imagine-t-on rien de mieux fait pour fatiguer l’esprit, distraire l’élève ou le dégoûter de l’étude. Il en sera autrement, si le sujet de l’exercice est une petite description, une historiette, une poésie. (p. IV)

Des exercices diversifiés et cohérents en matière thématique, qui, outre la variété de l’enseignement grammatical dispensé par ces ouvrages, étaient également voués à servir une autre finalité, jusqu’ici peu valorisée dans les manuels d’allemand, soit celle d’une pratique orale de la langue. Ainsi, comme le soulignait ce même avant-propos, les activités devaient constituer autant que possible des exercices oraux. La conversation, ce fut d’ailleurs à l’acquisition de cette fonction que Reitzel dédia son premier ouvrage consacré à l’enseignement de l’allemand et qui ←156 | 157→parut en 1879 sous le nom de Deustche Sprechübungen. La genèse d’un tel ouvrage remontait, expliquait-il dans sa préface, à une quinzaine d’années lorsqu’en étudiant le Vocabulaire systématique de Karl Julius Plötz11, destiné à l’étude du français, il avait été interpelé par un conseil prodigué au sein de l’avant-propos, lequel stipulait : « Statt die Wörter deutsch abzufragen, wird der Lehrer sich bemühen müssen, die französischen Vokabeln der aufgegebenen Lektion als Antworten auf einfache, in französischer Sprache vorgelegte Fragen zu erhalten » (Reitzel, 1879, p. III). Un principe que Reitzel tenta ensuite de transposer à ses cours d’allemand, non sans difficultés, lui-même ne parvenant pas toujours à former sur le moment les questions adéquates, les élèves se retrouvant souvent désorientés en raison de leur méconnaissance du vocabulaire nécessaire tant pour comprendre la demande que pour y répondre. Ce fut donc pour combler cette lacune que le professeur, inspiré encore par d’autres ouvrages déjà existants12, s’était attelé à l’élaboration de ses Sprechübungen dont l’usage allait reposer sur un double but : enrichir le vocabulaire de l’élève à travers l’apprentissage de nombreux termes usuels ne se retrouvant ni dans les manuels de grammaire, ni dans les livres de lecture ; lui permettre de comprendre un discours énoncé en allemand et lui apprendre des phrases dans cet idiome. Toutefois, la liberté laissée à l’élève était relativement restreinte, dans la mesure où les exercices ne s’apparentaient qu’à des questions portant sur un thème préparé à l’avance. Aussi voyons-nous que la conversation, telle qu’envisagée, ne s’apparentait point à son usage courant. Bien qu’en admettant l’idée alors déjà bien répandue selon laquelle la pratique orale d’une langue s’acquérait surtout par immersion, Reitzel justifiait néanmoins le recours à un tel ouvrage dans le cadre scolaire par l’importance de cette finalité-là dans l’enseignement d’une langue vivante, susceptible également d’accroître l’intérêt des élèves pour cette étude :

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Peut-être les élèves prendront-ils un peu plus de goût à cette étude s’ils voient la possibilité immédiate de faire usage des mots appris, en se livrant à des exercices de conversation. Ces exercices, je les crois utiles, et même indispensables. La tendance pratique se justifie dans l’enseignement d’une langue vivante, bien que, dans la règle, il soit presque impossible qu’un élève apprenne à parler couramment l’allemand dans un milieu français. Ces exercices ont principalement pour but de placer l’élève, au moins pendant une heure, dans un milieu allemand. (Reitzel, 1879, pp. III-IV)

D’un genre nouveau, selon son auteur, ce manuel était destiné à être utilisé par les élèves, une fois les principales notions de la construction allemande apprises, à raison d’une heure par semaine durant trois ans. Quant à sa structure interne, elle était divisée en deux parties, avec premièrement des séries de questions relatives, à chaque fois, à une thématique spécifique, puis, en deuxième partie d’ouvrage, la liste des mots de vocabulaire se rapportant à chacune d’entre elles.

Reitzel (1879), p. 7 / 130

Comme déjà brièvement évoqué, parallèlement au renouvellement des manuels de grammaire dès 1870, de nouveaux livres de lecture firent également leur apparition, notamment à Genève où, rappelons-le, c’était même le DIP qui en avait été à l’origine. À l’instar des Lectures allemandes de Favre, alors le livre de lecture le plus utilisé en Romandie, les deux nouveaux ouvrages genevois étaient voués à « appuyer l’étude grammaticale par la pratique de la langue » (Keller-Miroglio & Willemin, 1873, p. 6), ainsi qu’à exercer la mémorisation et la prononciation. L’acquisition de ces deux dernières facultés était également revendiquée au sein des ouvrages de Reitzel qui, selon leur auteur, étaient destinés à constituer le cœur de l’enseignement dispensé. Par rapport aux livres de lecture ←158 | 159→antérieurs, nous percevons un certain nombre de changements quant à la structure et à la nature des contenus intégrés au sein de ces nouveaux ouvrages, attestant par là d’une évolution quant à la didactique de la lecture dans l’enseignement des langues étrangères. Premièrement, les mots de vocabulaire, figurant précédemment en bas de page, étaient désormais reportés à la fin de chaque livre. En outre, notons l’insertion de questionnaires relatifs aux différents morceaux, servant à familiariser les élèves, là encore, à la conversation. Finalement et alors que les livres de lecture de la génération précédente ne contenaient aucune note se rapportant aux divers auteurs présents en leur sein, certains de ces nouveaux ouvrages adoptèrent ce principe. Tel était le cas des livres de lecture destinés aux classes supérieures (Oltramare & Weiss, 1873 ; Reitzel, 1880a et b), par le biais desquels il était désormais également question d’introduire les élèves à l’étude de l’histoire de la littérature allemande :

Il est bon de faire naître chez les jeunes gens le besoin de savoir quelque chose de ceux qui leur ont procuré une connaissance ou une jouissance nouvelle. De courtes notices peuvent au moins leur inspirer le désir d’en apprendre davantage et de faire plus ample connaissance avec les écrivains dont le talent aura éveillé en eux le goût de la littérature. (Oltramare & Weiss-Haas, 1873, p. IV)

Le renouvellement de ces deux types de manuels d’allemand (ouvrages de grammaire et livres de lecture) au cours de cette période atteste donc d’une évolution didactique, se caractérisant notamment par un choix plus varié des activités proposées comme supports d’apprentissage, de même que par la volonté affichée de dédier une place plus grande à la pratique et d’accroître l’intérêt des élèves pour cette étude.

Évolution des contenus thématiques

Parallèlement à ces changements méthodologique et pédagogique, qu’en était-il des contenus thématiques au sein de ces nouveaux ouvrages ? Un regard comparatif avec les manuels de la première génération nous permet de percevoir, sous quelques aspects, une évolution, tout en notant une certaine continuité. Une continuité dans la mesure où les cinq thématiques décelées dans le cas des manuels antérieurs se retrouvaient encore au fil des pages de ces nouveaux supports. De fait, c’était toujours la transmission de valeurs morales qui primait, y compris dans les textes plus longs figurant désormais dans les manuels. En effet, la plupart ←159 | 160→d’entre eux se terminaient par une conclusion teintée de moralité, comme l’illustre cet extrait ci-dessous, tiré d’un manuel de grammaire de Reitzel, faisant suite au livre élémentaire conçu avec Pouly et au sein duquel transparaissait à nouveau une dimension sociale : « Quelques jours après, l’ouvrier sauvé put continuer son voyage mais il n’oublia jamais le journalier bienfaisant. »(Reitzel, 1884, p. 122)

Tiré de : Keller-Miroglio & Willemin, 1873

« La matière est d’ailleurs arrangée de façon à conduire le jeune lecteur du connu à l’inconnu, de la chambre d’école et de la maison paternelle dans le domaine de la nature et celui de la société. » (Reitzel, 1880a, p. III)

Au nombre des aspects dévoilant une certaine forme d’évolution en matière de contenus thématiques, nous en identifions trois qui, en soi, n’étaient néanmoins pas des éléments nouveaux puisque nous en trouvions déjà la trace dans les manuels précédents. Ainsi, c’est surtout dans leur valorisation plus prononcée qu’auparavant que nous percevons un changement. Tel était premièrement le cas pour les sujets ayant trait à la vie quotidienne, présents en plus grand nombre dans ces différents ouvrages, en particulier en ce qui concerne les livres de lecture, lesquels s’ouvraient par de telles thématiques avant d’élargir progressivement leurs propos à des sujets plus vastes. Aussi une telle sélection et progression des contenus allait-elle de pair avec la volonté des auteurs de proposer des exemples plus proches des élèves et de rendre ainsi l’étude de l’allemand plus vivante et intéressante. Toutefois, ce procédé n’était pas propre à ce seul enseignement et s’inscrivait dans une évolution plus générale des méthodes et des modalités pédagogiques, perceptible dans d’autres disciplines, à l’instar de l’histoire dont certains programmes issus de cette même période en portaient les premières traces (de Mestral, 2018). ←160 | 161→Deuxième élément attestant d’une évolution en matière thématique : l’augmentation des contenus culturels relatifs à la Suisse, les différents DIP cantonaux souhaitant apporter une teinte nationale à l’enseignement. Une volonté affichée notamment par la commission genevoise chargée d’élaborer de nouveaux livres de lecture :

Estimant que les ouvrages publiés jusqu’à ce jour ne répondaient complétement ni à nos besoins particuliers, ni à nos habitudes d’esprit, il chargea, en novembre 1870, une commission formée d’éléments divers, d’étudier la question et de tracer le programme d’un nouveau livre de lectures allemandes où, sans rien sacrifier des principes pédagogiques, il serait fait une place à notre pays et à nos écrivains nationaux. (Keller-Miroglio & Willemin, 1873, p. 5)

Intensifier les contenus ayant trait à la patrie, telle avait donc été l’une des volontés des autorités genevoises à l’origine de la conception de nouveaux ouvrages de lecture. En atteste encore la même préface qui, en conclusion, rattachait à l’étude de l’allemand une finalité résolument patriotique :

Puisse notre travail, malgré les imperfections qu’il peut encore présenter, servir à populariser au milieu de nous une étude qui ouvre l’accès de tant de richesses intellectuelles, et qui nous mettre toujours plus en rapport d’idées et de sentiments avec nos confédérés de la Suisse allemande. (Keller-Miroglio & Willemin, 1873, p. 7)

L’école, en particulier sous l’ère des radicaux, allait en effet participer au processus de construction d’une identité nationale, déjà perceptible modestement, nous l’avons vu, au sein des manuels d’allemand publiés durant la Régénération. Un même processus qui s’intensifia à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et l’allemand, qui s’était nationalisé en s’ancrant dans l’instruction publique, également. Il s’agissait alors de renforcer un sentiment d’appartenance qui ne soit plus seulement local, linguistique ou confessionnel et, pour ce faire, ce fut en premier lieu l’histoire nationale qui allait être mobilisée, principalement celle touchant aux origines de la Confédération. L’évolution de la didactique, incluant désormais des textes plus denses, les auteurs de manuels d’allemand sélectionnèrent alors des extraits ←161 | 162→de récits d’historiens suisses13 afin de les insérer dans leur cours de grammaire ou livre de lecture. Ce procédé se retrouve dans la majorité des manuels d’allemand de cette période, attestant ainsi de l’influence du contexte politique et culturel sur les contenus sélectionnés au sein de ces ouvrages. Ce fut notamment le cas de Reitzel qui proposa plusieurs textes sur l’histoire suisse. Cela est d’emblée perceptible au regard de la table des matières du premier tome de ses Lectures allemandes qui, parmi les différents textes sélectionnés, comportait toute une partie intitulée Tableaux de l’histoire suisse et qui faisait une place de choix aux mythes fondateurs.

Reitzel (1880a)

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Au nombre de ces textes sur l’histoire de la Confédération allant des habitations lacustres jusqu’à la figure d’Escher de la Linth, libéral convaincu et membre de la Société helvétique, figurait dans cet ouvrage le récit de plusieurs guerres fondatrices – soit les batailles considérées comme ayant défini le territoire actuel de la Suisse – telles la bataille de Morgarten ou encore celle de Laupen. Déjà modestement présents au sein des manuels de la première génération, ces événements constituèrent l’un des sujets les plus fréquemment mobilisés pour doter ces nouveaux ouvrages d’une teinte nationale14. Parmi ces extraits relatant ces faits guerriers et intégrés dans les manuels d’allemand, trois caractéristiques étaient communes à la plupart des récits. Premièrement, les guerres fondatrices et celles de l’extension de la Confédération étaient toujours justifiées de la sorte : si le peuple suisse avait bien pris les armes pour étendre son territoire et attaquer les provinces voisines, ces actes étaient néanmoins systématiquement présentés comme des guerres de libération et des projets politiques d’union à part entière, et non sous leur jour véritable, à savoir un projet uniquement sécuritaire. Ces récits servaient ainsi l’idée de Willensnation, selon laquelle la Suisse découlerait d’une volonté et d’une pensée politique, à l’inverse des grandes puissances européennes (Walter, 2010). Une volonté qui s’illustrait, par exemple, dans un extrait sélectionné par Reitzel (1880a) dans ses Premières lectures allemandes lorsque le récit se terminait sur la signature d’une nouvelle charte à Brunnen, charte en allemand sur laquelle figure pour la première fois le terme de « Confédérés » : « Das war der erste Freiheitssieg der Eidgenossen. Zu Brunnen am See schlossen sie einen ewigen Bund und gelobten sich Hilfe in Gefahr » (p. 92). Ici, l’histoire des origines de la Confédération helvétique était donc au service du discours ←163 | 164→politique de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, à travers la création a posteriori d’un véritable projet politique autour des guerres d’extension de la Suisse afin de la légitimer en tant qu’une seule et même nation, en dépit de ses différences confessionnelles, culturelles et linguistiques. En outre, les extraits sélectionnés par les auteurs des manuels d’allemand émettaient tous une distinction nette entre les ancêtres helvétiques et leurs adversaires, qu’ils s’agissent des Habsbourg ou encore des Bourguignons. De par la nature de ces guerres ainsi exposée, le rôle respectif de chacun des camps était clairement délimité : d’un côté, les agresseurs étrangers et de l’autre, les Suisses qui se défendaient. Autre démarcation, l’effectif des deux camps : celui des ennemis de la Suisse étant toujours beaucoup plus fourni que celui des Helvètes, tel que l’illustrait notamment un texte, dans l’un des manuels de Reitzel, qui relatait le récit de la bataille de Näfels mettant aux prises les Habsbourg aux Confédérés, alliés aux Glaronnais :

Die Glarner traten in den Bund mit den Eidgenossen. Da rückte ein österreichisches Heer von 6000 Mann ins Land, um sie zu zwingen, vom Bunde abzustehen. Am 9. April 1388 erschienen die Österreicher an der Letzemauer, welche die Näfels das Tal verschloss. Kaum 500 Glarner standen hier. (Reitzel, 1880a, p. 98)

Un combat à priori pas équitable et qui donnait l’occasion au récit de montrer d’une part le courage, l’union et l’héroïsme des défenseurs de la patrie – autant de vertus contribuant à former de bons citoyens et donc à promouvoir et à consolider le jeune régime démocratique – et d’autre part, des ennemis sous-estimant leurs adversaires. En outre, à travers les extraits relatifs au combat des Waldstätten, nous pouvons distinguer deux classes sociales en scène, la noblesse autrichienne avec ses chevaux, ses armures, ses casques et ses cuirasses d’un côté, les paysans suisses, le Fussvolk de l’autre – bien que l’on pense depuis que celui-ci appartenait en grande partie à la couche supérieure de la société montagnarde – avec ses hallebardes et ses cailloux en guise d’armes. Quoi qu’il en soit, nous retrouvons l’image du Suisse berger et montagnard qui s’avéra très porteuse dans la constitution d’une identité helvétique alors en cours dans cette deuxième moitié du XIXe siècle. Outre la figure montagnarde, nous percevons dans la majorité de ces textes l’imaginaire topographique qui allait avec. Ainsi, il était très souvent fait mention de prairies, de lacs et bien sûr de montagnes. Tout comme l’histoire, ←164 | 165→le paysage alpin, à travers des stéréotypes pittoresques, avait, depuis le XVIIIe siècle, fortement empreint le discours politique et intellectuel dans la construction d’une appartenance commune au niveau national, fonction que ne pouvaient pas tenir la culture, la langue ou la religion (Zimmer, 2003). Walter (2004), en citant notamment Rousseau, rappelle que, durant le siècle des Lumières qui allait fortement inspirer le XIXe siècle, existait alors la conviction d’une corrélation étroite entre les institutions et la configuration naturelle (p. 90). Dans la même optique, plusieurs de ces narrations semblaient décerner à la topographie helvétique une large responsabilité dans la victoire des Waldstätten, leurs ennemis étant déstabilisés par un terrain accidenté et étroit :

Lorsque les treize cents Confédérés (qui se trouvaient) sur le Sattel, virent l’effroi et le tumulte des chevaux, ils se précipitèrent en bon ordre du haut de la montagne et tombèrent en pleine course sur le flanc de l’ennemi, brisant les armures avec leurs massues et perçant les chevaliers de leurs longues hallebardes. La cavalerie ne pouvant faire aucune manœuvre dans cet étroit passage, se replia violemment en arrière ; mais par ce mouvement, elle porta l’épouvante et la confusion dans les bataillons d’infanterie qui la suivaient et qui ne pouvaient ouvrir leurs rangs. Beaucoup furent alors écrasés par leurs frères d’armes ; d’autres se noyèrent dans le lac ; la plupart furent tués par les Suisses […] C’est ainsi que les Suisses, par leur courage et par l’habileté avec laquelle ils profitèrent de l’imprudence de leurs ennemis, remportèrent en moins d’une heure et demi et sans perte considérable, une glorieuse et complète victoire. (Revaclier & Krauss, 1880, pp. 75–76)

Autant d’éléments tranchant entre la vision de soi et la vision de l’autre et qui illustraient bien, à notre sens, le Sonderfall15. Une idée que les historiens dominant la tradition historiographique jusqu’au milieu du XXe siècle ne manquèrent pas d’utiliser à maintes reprises et qui fera partie du discours politique élaboré lors de la consolidation et de la défense de l’État fédéral aux XIXe et XXe siècles. Cette construction idéologique émergea de par la comparaison de la Suisse avec les États voisins, le ←165 | 166→contraste entre petite et grande nation, régime républicain et monarchie, diversité et unité culturelles, linguistiques et religieuses, la particularité du paysage, de climat et de vertus. Ainsi, la Suisse trouvait sa légitimité et pouvait se poser comme modèle pour l’Europe, en prônant l’image d’une nation dont le lien se plaçait au-dessus d’une langue ou d’un sang commun. Walter (2010) mentionne que le Sonderfall « n’est que la version laïque d’une autre conviction, très ancienne mais qui reste bien vivace, selon laquelle la Suisse est un pays élu de Dieu » (p. 5). Cette idée est particulièrement perceptible dans un extrait proposé par Revaclier et Krauss au sein duquel il était dit que Dieu constituait le seul Seigneur des Waldstätten. Outre le fait d’affirmer l’identité et la spécificité de la Confédération vis-à-vis des autres nations, le recours à l’histoire des ancêtres de la patrie dans la sphère publique, perceptible dès la fin des années 186016 – soit au moment même où des remous identitaires agitaient l’Europe donnant bientôt lieu au conflit franco-prussien – cachait également, selon Herrmann (2003b), une ambition conciliatrice à l’intérieur du territoire helvétique, au regard de la guerre civile de 1847 qui avait mis aux prises la Suisse confédérée et sept cantons réunis dans la ligue séparatiste du Sonderbund, avec comme épilogue la défaite du deuxième camp :

Or, les grands héros de la saga helvétique, cette success story relatant les épisodes d’une constante quête d’indépendance, sont tous originaires de ces contrées alpines qui formaient le cœur du Sonderbund. Les vainqueurs et leurs descendants n’étaient pas sans le savoir. C’est donc consciemment et intentionnellement qu’ils décident d’exploiter ce hasard, susceptible d’orienter la mémoire collective dans un sens favorable à l’intégration et à l’union helvétique. De cette manière, la place des vaincus est non seulement affirmée au sein de l’édifice national, mais reconnue comme vitale. Ne sont-ils pas les héritiers de ceux qui ont façonnés le pays et, à ce titre, ne sont-ils pas considérés comme les porteurs privilégiés des qualités qui les distinguent aujourd’hui encore des autres contrées européennes ? (p. 67)

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Si la génération d’historiens, dont les écrits avaient ensuite été repris dans les manuels d’allemand, tels que ceux de Zschokke, de Müller ou encore Daguet, narrait volontiers le récit d’un peuple libre, berger et montagnard, il en était aussi souvent de même en ce qui concerne les textes fabriqués par les auteurs des manuels d’allemand eux-mêmes. Ainsi, dans le premier tome du Cours gradué de langue allemande de Revaclier et Krauss, les auteurs, en parlant de la Suisse contemporaine, exposèrent les mêmes caractéristiques constitutives d’une identité helvétique auxquelles ils ajoutèrent encore les bienfaits de la modernité, tels que le développement industriel de la Suisse et le tourisme :

Die Schweiz ist sehr gebirgig. Die Alpen und der Jura bedecken den grössten Theil des Landes. Von diesen Bergen strömen viele Flüsse, namentlich die Rhone und der Rhein mit der Aar und der Reuss. Auch die Seen sind sehr zahlreich und zum Theil berühmt wegen der Schönheit ihrer Ufer. Die grössten sind : der Genfer- und der Bodensee. Die Schweiz hat überhaupt viele schöne Gegenden; jedes Jahr kommen die Fremden aus allen Ländern und bewundern die Alpen mit ihren Seen, Flüssen und Thälern. Aber die Schweiz ist nicht nur schön, sie ist auch reich; denn Handel und Gewerbe blühen in diesem Lande und seine Bewohner sind glücklich in ihrer Freiheit. (Revaclier & Krauss, 1869, p. 85)

Bien que la grande majorité des textes teintés de patriotisme se rapportait à la Suisse dans son ensemble, l’idée étant bien de promouvoir un sentiment d’appartenance à l’échelle nationale, certains de ces manuels se composaient néanmoins également de quelques récits mettant à l’honneur le canton à l’échelle duquel ils avaient été produits et étaient voués à être utilisés. Tel était le cas des livres de lectures, ceux de Genève incluant quelques morceaux relatifs à son histoire locale, ceux du canton de Vaud intégrant des textes dédiés à ce dernier.

Einiger aus der Geschichte Genf’sDie Dôle im Waadtlande
« Genf war von alten Zeiten her eine durch Lage, Gewerbfleiss und Handel bedeutende Stadt, deren Bürger sich durch Muth und Freiheitsinn auszeichneten… »

(Keller-Miroglio & Willemin, 1873, p. 64)
« Die Dôle erhebt sich wie eine Königin der Juraberge. Darum ist bei heller Witterung die Aussicht hier prächtig. Man übersieht die Jurawälle, die wie mächtige Wasserwogen hinter einander liegen… »

(Reitzel, 1880a, p. 63)
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Dernier point quant à l’évolution des contenus thématiques, la valorisation plus soutenue qu’auparavant de la culture allemande. Des références qui passaient tout d’abord par la littérature. En effet, les manuels de grammaire et surtout les livres de lecture contenaient bon nombre de morceaux tirés d’auteurs allemands classiques et romantiques, tels que Schiller, Goethe, Lessing ou encore les frères Grimm. Dans la préface de ses Secondes lectures allemandes, Reitzel (1880b) justifia de la sorte le choix de son répertoire visant à servir d’introduction à l’étude de l’histoire de la littérature allemande : « Tous les morceaux sont empruntés à des écrivains qui ont une place marquée dans la littérature allemande. La plupart des bons auteurs allemands sont représentés dans notre recueil par un ou deux morceaux caractéristiques » (p. III). Au sein de ces manuels, les deux auteurs les plus représentés étaient tout naturellement Schiller et Goethe, ces derniers figurant déjà tout en haut du palmarès des lectures allemandes dans toute l’Europe et traduisant parfaitement les valeurs esthétiques d’alors (Extermann, 2013). Outre leurs textes, certains manuels présentaient également les auteurs eux-mêmes par le biais de notices biographiques en fin d’ouvrage mais aussi sous la forme de thème, comme c’était le cas dans la Grammaire allemande de Reitzel (1884), à travers un exercice sur les articles. Ce texte fabriqué racontait ainsi la vie de Schiller, soulignant bien l’attrait exercé par celui-ci au XIXe siècle : « Par ses poésies et ses drames, Sch. a exercé une grande influence sur la nation allemande. Le centième anniversaire de sa naissance a été célébré dans toute l’Allemagne avec un grand enthousiasme. Jamais poète ne trouva plus chauds admirateurs » (pp. 118–119).

Quelques textes traitaient aussi spécifiquement de l’Allemagne, en particulier chez Reitzel. Comme pour la Suisse, c’était à travers l’histoire et la géographie que les élèves étaient amenés à appréhender le pays étranger. C’était alors le paysage naturel et bucolique qui était mis en avant, notamment dans l’extrait tiré du texte de l’historien Georg Weber sur le Spreewald (Reitzel, 1880b, p. 71) ainsi que dans le récit du pédagogue Wilhelm Curtmann intitulé die Gebirge Deutschlands (Reitzel, 1880b, p. 58). Quant à l’histoire germanique, elle s’abordait à travers ses grands personnages et très souvent sous l’angle guerrier et conquérant. Tel était notamment le cas de la Grammaire allemande de Reitzel (1884) qui, dans le cadre d’un texte fabriqué visant à être traduit en allemand pour exercer les nombres, prenait comme thème les guerres menées par Frédéric II et l’étendue progressive de l’État prussien (p. 140).

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Le moment étant venu de conclure notre propos sur cette deuxième génération de manuels parus à partir des années 1870, ajoutons, en guise de synthèse, que si ces derniers n’engendrèrent pas un changement radical par rapport aux manuels de la première génération, ils attestèrent néanmoins bien d’une évolution significative quant aux livres utilisés jusqu’alors dans le cadre de l’enseignement de l’allemand en Suisse romande. Ainsi, ils se démarquèrent notamment par une « didactisation » croissante de leurs contenus, une attention plus attentive aux contenus thématiques en vue d’accroître l’intérêt des élèves pour cette étude ainsi que par la volonté d’accorder davantage de poids à la finalité pratique de la langue. Autant d’éléments qui, nous allons le voir maintenant, préfiguraient déjà le futur renouvellement de ces mêmes manuels, plus radical cette fois et qui interviendra au tournant du XXe siècle à travers l’introduction de la méthode directe.

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1 Keller-Miroglio & Willemin (1873) et Oltramare & Weiss-Haas (1873).

2 Revaclier était régent au Collège de Genève.

3 De nationalité allemande et rescapé de la révolution badoise, Krauss s’implanta, après un passage à St-Gall, à Genève. Dès 1859, il sera professeur d’allemand au Collège, à l’ESJF et au Gymnase, puis, dès 1868, à l’Académie. À partir de 1873, il devint professeur de littérature allemande à l’Université de Genève (Extermann, 2013).

4 Lettre de Revaclier et Krauss au Président du DIP genevois du 3 juillet 1874 (AEG Q 95–96).

5 Reitzel fut maître d’allemand durant de nombreuses années à l’École normale et à l’ESJF de Lausanne.

6 Pouly était instituteur au Collège du chef-lieu vaudois.

7 Notes du DIP vaudois du 13 mars 1880 (ACV KXIII 231/5).

8 Le fonds d’archive du DIP vaudois (ACV KXIII 231/5) contient un grand nombre de rapports détaillés rédigés par des instituteurs du canton sur divers manuels scolaires et, parmi eux, ceux de Reitzel.

9 Toutefois, un courrier de Krauss adressé au DIP vaudois le 17 octobre 1880 nous informe que le professeur genevois et Revaclier avaient également proposé au canton de Vaud leur Cours gradué de langue allemande. Accusant la Grammaire élémentaire de Reitzel et Pouly de n’être qu’une « copie, plus ou moins déguisée » des ouvrages rédigés avec son collègue Revaclier, Krauss, dans cette même lettre, ajouta en faisant référence à l’approbation étatique obtenue par le livre de Reitzel et Pouly : « Si une copie fût autorisée, pourquoi l’original ne le serait-il pas ?» (ACV KXIII 231/5).

10 Lettre de Fritz Payot au DIP vaudois du 20 décembre 1879 (ACV KXIII 231/5).

11 Auteur de plusieurs livres pour l’enseignement du français, l’allemand Plötz publia la première édition de son Vocabulaire systématique en 1847 (Willems, 2014).

12 Reitzel citait notamment l’ouvrage du professeur zurichois Karl Keller, Systematische französische Sprachübungen ainsi que celui de Nessler et Sperber (Exercices pratiques de conversation allemande) et de son homologue genevois Weiss-Haas (Recueil d’exercices de conversation allemande pour les commençants).

13 Parmi les historiens suisses du XVIIIe ou XIXe siècles régulièrement mobilisés au sein des manuels d’allemand, citons d’abord Jean de Müller. Très attaché aux mythes fondateurs, il publia, à partir de 1786, cinq tomes sur l’histoire suisse et marqua fortement l’historiographie du XIXe siècle (Weibel, 2011). Quant à Zschokke, dont plusieurs extraits de son œuvre furent également repris au sein de ces ouvrages, il était issu du courant libéral et éclairé et avait fait figure de médiateur lors de la transition entre la Confédération et l’État fédéral suisse. Plutôt en faveur d’une unification, il avait été le défenseur de l’instruction du peuple afin d’en obtenir la libération, du moins intellectuelle (Graf, 2015).

14 Notre propos portant ici sur l’utilisation de la thématique des guerres fondatrices au sein des manuels d’allemand est tiré de réflexions menées avec Aurélie de Mestral dans le cadre de deux collaborations portant sur une analyse conjointe des manuels scolaires d’histoire et d’allemand utilisés en Suisse romande au XIXe siècle : Participation au workshop Sinergia national, « Exemples d’analyse de manuels d’histoire et d’allemand : le traitement de la guerre dans les manuels » avec A. de Mestral, Locarno, les 24 et 25 mars 2014; Communication à ISCHE 2014 Education, War and Peace, « Narrative constructions of wars in history and german schoolbooks in the century of nation-states’ accession » avec A. de Mestral, Londres, le 25 juillet 2014.

15 Zimmer (2003) parle, quant à lui, d’un discours persuasif d’exceptionnalisme civique : « In its late-nineteenth century application, the notion of civic exceptionalism went beyond the claim to represent Europe’s republican Sonderfall. Specifically, it combined the traditionnal narrative of political republicanism with a reinforced emphasis on voluntarism and polyethnicity » (p. 200).

16 Les références au passé lointain de la Suisse avaient déjà été mobilisées au cours du siècle précédent, lors de la Révolution française et l’éveil des sentiments nationaux, dans la mesure où elles permettaient d’affirmer l’idée d’un particularisme helvétique, à défaut d’une langue ou d’une religion commune (Herrmann, 2003b).