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L’Écrivain cartographe

Pour une nouvelle rhétorique de l’espace chez Proust

de Chiara Nifosi (Auteur)
©2025 Monographies XIV, 306 Pages
Série: European Connections, Volume 50

Résumé

En quoi la Recherche peut-elle être appréhendée comme une entreprise cartographique ? Ce livre propose de relire le grand roman du Temps et, plus largement, l’ensemble de l’œuvre de Marcel Proust sous cet angle inédit. Bien plus qu’une simple provocation, cette approche privilégiant l’analyse spatiale entraîne la redéfinition profonde de notions centrales dans notre expérience de l’espace – le paysage, le lieu et la carte. Ces concepts, subtilement entrelacés par Proust dans son écriture, cherchent à représenter, avec une fidélité remarquable, ce que signifie être dans le monde et dans le temps. Conçu comme une traversée des grandes étapes de la création proustienne – des traductions de Ruskin aux avant-textes de la Recherche, du temps perdu à celui enfin retrouvé – cet ouvrage place l’auteur en dialogue avec la géographie, la philosophie et la linguistique. Il en résulte une véritable refonte de la rhétorique de l’espace, fondement même de l’univers esthétique et stylistique de Proust.

Table des matières

  • Page de couverture
  • Page de faux-titre
  • Page de titre
  • Page de droits d'auteur
  • Page de dédicace
  • Table des matières
  • Illustrations
  • Préface
  • Introduction: Une carte e(s)t une métaphore
  • De la Carte de Tendre à la carte moderniste du moi
  • L’espace proustien : un état des lieux
  • L’analogie entre philosophie, linguistique et rhétorique
  • Le steamer et le papillon, ou l’ana-logique proustienne de l’espace
  • L’écrivain cartographe
  • Structure de l’ouvrage et remarque méthodologique sur le traitement du corpus
  • Chapitre 1: La localisation et le lieu : de la philosophie à la science topographique
  • Localiser la vérité
  • La perplexité spatiale du sujet proustien 
  • Crises d’identité : le cas de la lecture et le piège de l’amour
  • Géométries : la structure du rayonnement
  • La science topographique
  • Chapitre 2: D’une géométrie plane à une géométrie dans l’espace : les années Ruskin
  • De Jean Santeuil aux traductions de Ruskin
  • Histoire d’un long pèlerinage
  • Le problème spatial : La Bible d’Amiens
  • Le problème linguistique : Sésame et les lys
  • Chapitre 3: Le paysage turnérien et la carte du monde
  • Une leçon de trigonométrie
  • Paysages ratés 
  • Les charmes de la toponymie
  • Lumière et composition
  • Une géographie existentielle
  • Polysensorialité et palimpseste
  • Chapitre 4: Le paysage moral et la carte du moi
  • Un paysage « moral » ?
  • De l’amour comme « erreur de localisation »
  • Les espaces intérieurs
  • Les deux captifs
  • Chimères vénitiennes
  • Apocalypse
  • Hauteur et profondeur : les vecteurs de la vérité
  • Conclusion: Pour une nouvelle rhétorique de l’espace
  • Remerciements
  • Bibliographie
  • Index

Préface

L’Écrivain cartographe : voilà un titre original pour une étude sur l’œuvre de Marcel Proust, dont on sait que le temps est un des personnages principaux, comme le signifie le titre général À la recherche du temps perdu ainsi que le titre du dernier tome Le Temps retrouvé. La suite du titre explicite la chose : Pour une nouvelle rhétorique de l’espace chez Proust. Aborder la Recherche par le biais de l’espace est en effet un chemin d’accès peu fréquenté, même si Georges Poulet en son temps a frayé la voie. Le titre de la thèse d’où est issu ce livre était d’ailleurs Dire le temps par l’espace. Chiara Nifosi donne ici une étude magistrale qui reprend et élargit considérablement son travail en empruntant à la philosophie et à la linguistique, mais aussi à la géographie, la cartographie ou la topographie, comme le montrent des sous-titres tels que « Une leçon de trigonométrie » ou « Une géographie existentielle ». L’étude, qui n’aborde pas seulement la Recherche et ses avant-textes, mais aussi Jean Santeuil, ainsi que les traductions de Ruskin, est ainsi foncièrement interdisciplinaire. La dimension historique est prise en compte et l’on croise ainsi Bréal, le fondateur de la sémantique moderne ou Vidal de la Blache, qui initia le tournant humaniste en géographie.

La seconde originalité de ce travail est d’allier une réflexion philosophique et une réflexion littéraire, en tissant serré les deux points de vue. La notion d’espace tire en effet vers le philosophique mais Chiara Nifosi ne perd jamais de vue le texte : on pourrait même dire qu’elle l’étudie à la lettre, rejoignant ce que l’on appelle en France la stylistique, de même que — la seconde partie du titre l’indique — la rhétorique avec les figures. La métaphore est en effet au cœur du propos (le sous-titre de la thèse de Chiara Nifosi était d’ailleurs « naissance et fonctionnement d’une métaphore proustienne »). Quant au questionnement philosophique, il ne s’agit de rien de moins que de définir la catégorie de l’espace — ce que fait Chiara Nifosi, en définissant « l’espace proustien » à partir de ses traductions concrètes que sont le paysage, le lieu, la carte.

Les titres des chapitres déclinent ainsi clairement le cheminement, le premier nous menant « de la philosophie à la science topographique », le second reprenant les termes mêmes de Proust, « d’une géométrie plane à une géométrie dans l’espace » et les deux derniers s’attachant à la notion de « paysage » — « le paysage turnérien et la carte du monde » et « le paysage moral et la carte du moi ». La structure de la Recherche se retrouve ainsi par cette lecture scindée en deux versants, « un espace métaphorisé » dans les premiers volumes, « un espace métaphorisant » dans les derniers, le tournant se faisant à la fin de Sodome et Gomorrhe ; le recours à la génétique textuelle justifie cette bipartition entre la métaphorisation de l’espace et la métaphorisation par l’espace.

L’étude, même complexe, est claire et l’argumentation fluide et aisée. Il faut dire que Chiara Nifosi manie quatre langues : l’italien, qui est sa langue maternelle, l’anglais (elle a étudié et enseigné à l’université de Chicago), le portugais (elle enseigne à l’université de Lisbonne) et, cela va sans dire, la langue de Proust, qu’elle manie avec art pour présenter son propos. Cette attention à la langue est une des clefs de la réussite de l’ouvrage, à savoir une traversée conceptuelle arrimée au texte — à la lettre du texte.

Isabelle Serça Université Toulouse – Jean Jaurès

INTRODUCTION Une carte e(s)t une métaphore

[…] de sorte que de cette façon elle a trouvé lieu de faire une agréable morale d’amitié, par un simple jeu de son esprit ;
– Madeleine de Scudéry, Clélie, Histoire romaine

De la Carte de Tendre à la carte moderniste du moi

Exemple saillant de la littérature précieuse du XVIIe siècle, le roman Clélie, Histoire romaine de Madeleine de Scudéry contient la célèbre description de la Carte de Tendre, représentation d’un pays imaginaire issue des salons du Grand Siècle. Cette visualisation allégorique du chemin que l’amoureux doit parcourir afin de conquérir la reconnaissance et l’estime de sa bien-aimée est un véritable manuel de comportement. La Carte propose de fait un modèle, de connaissance et de conduite à la fois, fondé sur la sensibilité. Par ce terme, nous nous référons à une manière spécifique de découvrir la réalité, celle qui se sert des cinq sens, et à l’emprise des émotions, qui guident l’être humain dans ses actions.

La Carte de Tendre désigne un territoire et un parcours que le sujet découvre grâce au mouvement de son corps dans l’espace. Elle est donc la représentation topographique d’une expérience kinesthésique. En même temps, elle est aussi la transposition d’un itinéraire intérieur où chaque élément de la topographie correspond soit à une étape de la fréquentation des deux amants, soit à une émotion associée à la progression, positive ou négative, de leur interaction. Afin de parcourir l’espace qui sépare Nouvelle Amitié de Tendre, l’amoureux doit se méfier des chemins qui conduisent vers le Lac d’Indifférence et la Mer D’Inimitié, où ferait naufrage toute tentative de se rapprocher de la femme. La carte devient alors une synthèse où chaque ramification de l’émotion de départ (Nouvelle Amitié) est simultanément présente aux yeux de l’observateur, transcrivant ainsi une véritable histoire dans une représentation qui est conçue pour être un analogue du moi. Cet analogue remplit sa fonction à travers le langage et les conventions de la cartographie1.

Pourquoi nous intéresser à une carte allégorique du XVIIe siècle dans les paragraphes liminaires de cette étude sur le traitement de l’espace chez Marcel Proust ? Tout d’abord, la Carte de Tendre nous permet de renouer avec la fascination pour les liens qui existent depuis toujours entre littérature et cartographie ; ensuite, elle met en exergue le défaut d’objectivité de toute carte, dans la façon dont celle-ci se fait traduction – plus ou moins transparente – d’une série d’intentions et d’ambitions qui appartiennent exclusivement au cartographe, immergé à son tour dans un contexte culturel qui l’influence. Instrument descriptif tout autant qu’imaginatif et prescriptif, la carte se configure alors comme le produit d’une subjectivité ayant des répercussions sur la réalité qui l’entoure. Le phénomène-monde, par une sémantique propre au langage de la cartographie, est défiguré et recomposé dans une représentation qui se fait autorité et agit rétrospectivement sur le monde lui-même. L’expérience psychologique et sociale du pays de Tendre confirme « l’empire absolu » de la carte géographique, qui est surtout « un formidable dispositif ontologique, un instrument silencieux pour la définition implicite, donc non soumise à réflexion, de la nature des choses du monde »2. La carte nous intéresse non seulement parce que l’écrivain Marcel Proust cache un cartographe très ambitieux, mais aussi parce que la langue a, pour l’auteur de la Recherche, cette même aspiration : agir rétrospectivement sur le phénomène qu’elle décrit, en travaillant l’ontologie même du monde à travers l’écriture.

Alors que la réception du modernisme européen se focalise généralement sur la révolution dans la sphère du temps, qui remplace le temps de l’horloge par un temps individuel et intérieur à travers un rendu plus fidèle à la perception subjective du vécu, la carte proustienne du moi peut devenir le pivot conceptuel d’une herméneutique spatiale en mesure de rendre l’esprit intelligible, en fournissant un modèle de représentation qui ne manquerait pas d’agir sur la visée même de l’écriture moderniste3. En ce sens, l’espace proustien est pleinement inséré dans un contexte littéraire transnational, que l’isolement de la Recherche dans une niche toute française empêche parfois de reconnaître. Nous suivrons un parcours qui se veut linéaire, à partir des représentations que le moi se fait du monde extérieur, pour aboutir à une description détaillée de ces allers-retours entre l’intériorité et le réel qui fondent l’identité parfois ondoyante et énigmatique du sujet moderniste.

C’est en renouvelant une idée chère à la géocritique que nous abordons l’étude de l’espace proustien, celle d’une superposition possible entre cartographie et écriture. Dans cette perspective, l’écriture serait la transposition en langage verbal de la perception de l’espace que la carte reproduit à son tour, non sans recourir elle aussi au langage verbal – ce que Proust comprend très bien lorsqu’il donne un rôle central à la toponomastique dans son roman. Euphorie des noms de lieux qui, curieusement, ont été analysés du point de vue des sciences du langage, et plus rarement comme le signe tangible des connaissances géographiques que l’auteur déploie dans son roman. Les étymologies normandes énumérées par Brichot dans une scène célèbre de Sodome et Gomorrhe, ainsi que les rêveries du jeune héros sur les villes italiennes dans Du côté de chez Swann, ont souvent attiré l’attention du linguiste ou du stylisticien. Ces expertises doivent pourtant être remises en cause à travers une réflexion géographique et cartographique.

L’écriture, pour Proust, devient ce que la carte est pour les géographes, et l’expérience de l’espace est l’analogue par excellence de l’expérience de l’intériorité, voire la raison de toute pensée analogique étalée dans la Recherche, précisément à partir de la sensibilité, qui constitue, et Proust le sait aussi bien que Madeleine de Scudéry, le socle d’une vérité littéraire possible, car elle conjugue l’épaisseur d’une tradition philosophique à un apprentissage lent, qui se fait par tentatives, succès et échecs en mesure égale, en fournissant ainsi l’intrigue parfaite pour un roman. D’où l’une des grandes intuitions que Proust hérite de la littérature du Grand Siècle : explorer physiquement un espace signifie y inscrire son moi, si bien que toute expérience de l’espace est la création ex-novo d’une nouvelle carte géographique, modelée sur la sensibilité du sujet. La carte figure finalement la matrice de toute analogie, et entraîne la nécessité non seulement d’une réinterprétation in toto de la poétique proustienne du paysage, mais surtout d’une plus sérieuse prise en compte du savoir sur l’espace par excellence, cette géographie qui est tout à fait l’un des grands interlocuteurs cachés de la Recherche.

L’espace proustien : un état des lieux

À la recherche du temps perdu, roman de l’espace. Ce paradoxe s’insinue dans le récit du Temps que l’ouvrage de Marcel Proust a imposé à la critique dès l’aube de sa réception, en déterminant un court-circuit herméneutique qui contredit l’histoire non d’un roman, mais de la critique d’un roman, puisqu’il remet en question le déséquilibre entre les deux dimensions incontournables où se déroule immanquablement toute expérience humaine.

Tentative de conférer une forme à l’immatériel du temps, ou bien d’en sortir à travers « le miracle de la remémoration involontaire qui supprime le temps et nous fait atteindre l’essence des choses »4, la Recherche met en exergue, à partir de son titre, la conscience de son objectif. C’est précisément dans ce sens que Ricœur nous rappelle ce que Proust ne savait que trop bien : « le temps enveloppe toutes choses – y compris le récit qui tente de l’ordonner »5. Cependant, « pas plus que le mot chat ne miaule, le mot temps ne donne pas à voir le temps »6, et c’est à cause de ce fait incontournable que le rôle de l’espace dans la Recherche devient capitalissime. À bien voir, la nécessité de l’espace pour le déroulement du récit du temps et de la mémoire a été analysée à plusieurs reprises, notamment par Georges Poulet dans L’Espace proustien (1963), livre qui constitue un premier effort de systématisation du rapport entre le temps et l’espace dans le roman. Après la parution de cet ouvrage, l’espace proustien est devenu le contenant d’un rapport inédit au réel, selon une nouvelle approche qui a progressivement éloigné Proust de toute forme d’idéalisme philosophique7. L’espace bâti par Proust, quelque caractérisation que l’on puisse en faire, a accueilli la valorisation du côté sensible de la matière8, pour se configurer comme le creuset d’une réconciliation avec le réel et toutes les relations qui le tissent9. Le tournant phénoménologique des études proustiennes, marqué justement par le questionnement du réel dans la Recherche, se focalise donc sur un problème de référentialité qui a permis de dépasser à la fois l’incorporéité des signes deleuziens10 et le paradigme, d’ailleurs assez rigide, de l’autoréflexivité du discours de dérivation structuraliste11.

L’ouverture d’une brèche dans le système clos de l’autoréférentialité de l’œuvre n’est pas la seule effraction faite récemment à l’édifice de la critique proustienne. La mythologie forgée autour de la figure de Proust, « homme d’un seul livre »12 dont la vie ne pouvait qu’aboutir aux révélations sur la vie et sur l’art du Temps retrouvé, a produit comme effet de faire prévaloir l’impératif rétrospectif d’une lecture à rebours, conçue à partir des fondements esthétiques posés dans « L’Adoration perpétuelle »13, ainsi que dans la célèbre digression sur la musique de Wagner et sur l’art littéraire de Balzac contenue dans La Prisonnière. Toutefois, les parties finales du roman ne sont que des « assemblages posthumes » qui ont orienté la réception de la Recherche comme « récit téléologique d’une conversion esthétique »14. Cette empreinte téléologique tournerait autour de la question du temps, fin à laquelle tous les autres fils tirés par l’auteur dans le texte semblent être subordonnés. Il en est ainsi certainement pour l’espace proustien, souvent analysé dans les termes plus généraux d’une opposition avec la dimension temporelle héritée du bergsonisme.

Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Henri Bergson identifie l’espace avec ce qu’il y a à l’extérieur du sujet, matière sur laquelle nous projetons un « temps-quantité » opposé à un « temps-qualité »15. Pour Bergson, ce temps que nous percevons de l’intérieur n’est que la « multiplicité qualitative » des états de conscience, dont l’empêtrement dans notre perception forme ce qu’il appelle la durée. Le philosophe condamne en revanche l’opération par laquelle « nous projetons le temps dans l’espace, nous exprimons la durée en étendue, et la succession prend pour nous la forme d’une ligne ou d’une chaîne dont les parties se touchent sans se pénétrer »16. En tant que surface extérieure de projection, l’espace s’oppose à l’intériorité, une dimension que nous définissons au sens large comme spirituelle. En effet, la perspective de Bergson, du moins au moment de la rédaction de l’Essai, est encore fortement dualiste17.

C’est à partir de cette opposition que Poulet bâtit la thèse centrale de son livre, en annonçant que Proust renverse le jugement bergsonien sur les dégâts de la spatialisation du temps : alors que pour le philosophe celle-ci « anéanti[t] la continuité réelle de notre être en lui substituant une sorte d’espace mental où les moments s’aligneraient sans s’entrepénétrer »18, l’auteur de la Recherche fait de la « métamorphose du temps en espace […] un des principes de son art »19. Bien que cette formulation soit certainement correcte, elle ne fait que confirmer la dépendance de l’espace par rapport au temps du point de vue de l’herméneutique du texte. Que l’expérience de l’espace soit consubstantielle à celle du temps et inséparable de celle-ci est bien notoire. Si Proust n’était pas assez convaincant, la physique elle-même nous rassurerait sur ce point.

Cependant, notre question de départ porte exclusivement sur l’approche critique à adopter : pouvons-nous concevoir l’espace proustien en dehors de l’hégémonie du temps et même renverser cette asymétrie fondamentale dans l’herméneutique de la Recherche ? Et encore, serait-il possible de ne pas réduire l’espace à une pure fonction du temps (à la version métamorphosée, perceptible et intelligible de celui-ci) dans la structure rhétorique du roman ? Le choix de lire Proust à contre-courant ne vise pas à réfuter naïvement un principe si clairement exposé – la centralité du temps pour la vie intérieure du sujet – mais plutôt à chercher des éléments alternatifs qui puissent éclaircir des aspects encore méconnus de l’œuvre, à savoir l’actualité extraordinaire du traitement de l’espace qui y est étalé. Cette modernité jaillit notamment si l’on accepte de faire dialoguer le fait stylistique avec des préoccupations plus vastes, qui font de l’espace proustien un espace par sa nature interdisciplinaire, puisant à une gamme presque infinie de savoirs qui n’ont pas encore été détectés.

Avant d’entrer dans le détail de notre sujet, il faut offrir un tour d’horizon des études sur l’espace chez Proust, production qui adopte une variété de méthodologies. Si les études topographiques ont connu un certain succès tout au long des décennies qui nous séparent de la parution de l’œuvre, le traitement de l’espace chez Proust a aussi été analysé du point de vue narratologique et philosophique20. Le premier filon compte une vaste production, qui dépasse parfois la pure critique du texte pour déborder dans le domaine biographique. Cette approche vise à reconstruire, texte à la main, la géographie du roman, spécialement ses trois foyers principaux : Paris, Illiers-Combray et Balbec (Cabourg). Des exemples saillants sont fournis par André Ferré, avec son intérêt pour la géographie littéraire (Géographie de Marcel Proust, 1939), et par Michel Blain (À la recherche des lieux proustiens, 2012), qui nous a livré un véritable guide de ces endroits. Signalons, par ailleurs, l’étude sur les séjours de Proust en Normandie de Christian Pechenard (Proust à Cabourg, 1992)21.

L’espace physique est parfois investi d’une série d’implications concernant la construction de l’œuvre, si bien que géographie et esthétique se retrouvent dans le même territoire, comme dans l’ouvrage de Jean de Grandsaigne sur les différentes caractéristiques de l’univers social de Combray (L’Espace combraysien, 1981). L’espace comme catégorie esthétique a été mis en relief par Bernard Brun, selon qui la reconstruction de la géographie des lieux devient une tâche nécessaire « pour déchiffrer tout ce que les lois d’organisation du récit tiennent de celles de l’espace dans l’imaginaire du narrateur »22. À côté de la méthode narratologique de Brun, il faut citer la réflexion stylistique d’Isabelle Serça, centrée sur la valeur esthétique d’un emploi marqué de l’espace de l’œuvre, de la page et de la phrase. Serça a consacré une attention particulière à l’emploi des parenthèses (Les Coutures apparentes de la Recherche : Proust et la ponctuation, 2010) et à la ponctuation en général comme marque de la présence physique de l’auteur dans le texte (Esthétique de la ponctuation, 2012). Dans ce même sillon, il y a le volume de contributions dirigé par Marisa Verna et Alberto Frigerio, Proust e lo spazio (2009), qui a le mérite d’aborder ce sujet de plusieurs points de vue, avec une attention particulière pour les implications esthétiques d’une certaine manipulation de l’espace, allant de la configuration syntaxique en charge de traduire la relation spatio-temporelle23 à la valeur emblématique de quelques constructions spatiales pour l’illustration des procédés stylistiques sur lesquels se fonde l’écriture de Proust24.

Résumé des informations

Pages
XIV, 306
Année de publication
2025
ISBN (PDF)
9781803748122
ISBN (ePUB)
9781803748139
ISBN (Broché)
9781803748115
DOI
10.3726/b22414
Langue
français
Date de parution
2026 (Février)
Mots Clés (Keywords)
Interdisciplinarity of literary studies stylistics rhetoric literature and cartography literature and spatial studies French Modernism Marcel Proust and the spatial metaphor contribution to landscape studies (literature and cultural geography)
Publié
Oxford, Berlin, Bruxelles, Chennai, Lausanne, New York, 2025. xiv, 306 p., 1 ill. en couleurs, 1 ill. n/b.
Sécurité des produits
Peter Lang Group AG

Notes biographiques

Chiara Nifosi (Auteur)

Chiara Nifosi est Maître de conférences en Études françaises dans la Faculté des Lettres de l’Université de Lisbonne (FLUL). Après avoir obtenu son diplôme de doctorat à l’Université de Chicago, elle a été titulaire d’un contrat postdoctoral dans la même institution. Ses recherches portent sur la littérature française du XIXe et du XXe siècle.

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Titre: L’Écrivain cartographe